CX XX IV
i.ic Huwrr.
I n vent tiède secoue les parfums des fleurs sur les gazons et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères tleuries.
Edward est parti depuis le matin et inverse, pendant l'ardeur du jour, une forêt où les oiseaax se sont réfugiés ; mais la route est large, et an côté seul a de l'ombre
Magdeleine est al ée s'enfermer dans la maison de son père, jusqu'au moment 011 elle ira joindre Suzanne.
EtSiephen est parti pour la résidence.
Mais tandis qu'Edward chevauche lentement, le Irot d'un cheval le fait retourner; c'est Stephen uni le rejoint. Stephen est pale, il a marché vile, et son beau cheval gris a les oreilles et le cou baissés.
— Je ne suis pas allé à la résidence, dit-il ù Edward, j'ai préféré faire avec toi une partie de la route.
Et tous deux, au pas, suivent la grande route dans la forêt.
Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur le gazon et balance les panaches verls des arbres, et le sot<*il caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.
— Que cette nature est riche, dit Stephen, avec son soleil, ses arbres verts, son ombre fraiche et ses fleurs aux brillantes couleurs et aux suaves odeurs, plus belles que des cassolettes d'or et d'êirieràûdes et de rubis.
« Que ce vent est bon dans les cheveux ! que ce silence est majestueux! La" nature est le seul ami qui ne nous abandonne jamais, le seul bonheur qui nous reste fidi le.
» Tous les bonheurs, tous les plaisirs changent d'aspect .'i chaque pas que nous faisons dans la vie. On ne peut goûter le même bonheur deux fois : à la seconde fois, il est fade et décoloré.
» Mais chaque printemps nous l'amène la nature en habits de léte, toujours la même et nous donnant toujours les mêmes impressions.
« J'envie le bonheur de ces ltrillans insectes qui mrurent ou s'engourdissent lorsque tombent les feuilles et se fanent
les Ih'UlS.
» Qui meurent du premier froid qui tue les fleurs, d'un même coup, d'une même mort.
•> Chaque lois que je vois l'été, il me semble que je ne pourrai me résigner à supporter aussi un hiver. L'hiier est un long et pénible enfantement du printemps qui doit suivre.
» Mais cette nature, qu'elle doit sembler belle cette année a l'homme qui ne doit plus la revoir, au criminel condamné à mourir! »
En prononçant ces derniers mots, il regarda Edward avec ce ricanement muet qui avait fait tant de peur à Magdeleine.
In vent liède secoue les parfums des fleurs surle gazon et balance les panaches verts des aibrcs, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.
— Comme, il serait cruel, ajoute-t-il, de mourir au milieu de cette belle (été que la nature donne a l'homme! Vois, Edward, romm tout cela esi beau I Vois dans le gazon (ooffu les fleurs blanches et les fruits rougi s des fraisier*! Respire les parfums qui s'exhalem autour de nous, et sous nos pieds, et sur nos têtes, et ce concert harmonieux du vent dans les feuilles, du bourdonnement des abeilles et des oiseaux qui chantent à demi-voix !
• Vois toutes ces fleurs: un manteau de roi avec ses pierres précieuses en broderie est bien pale auprès.
qu'il serait bien oruèl de mourir avant
l'hivei
— Il y a, dit Edward, quelque chose de plus beau encoie : c'est l'amitié, <t c'est elle qui occupe en ce moment mes
.. Sans toi, je serai? honteusement ruiné et fugitif tandis que j'ai un espoir fondé de rétablir promplemenl mes a flaires.
— Oui, répond Stephen. c'est une belle chose que i'.i i.ilié, c'est la chose la plus sainte de toutes, après l'amour; elle rend la vie légère à porter, car (box amis partagent toutes leurs souffrances et tous leurs bonheurs. N'est-ce pas, Edward, Chacun mel son bonheur dans celui de l'autre et s'efforce de prendre la plus grosse paît dis souflian es (t la [lus petite des plaisirs? Deux amis voient à découvert dans l'âme l'un
de l'autre; ni la l'orlui i l'ambitionne p seéparer,
ce -i ut deux existences enlacées. Jamais un ami n'écraserait sous ses pieds le cœur de son an i ne se jouerait de ses | lus naïves affections, ne tuerait sa fchriié et sa \i\ ne lui déroli rait son bonheur, ne viendrait recueillir oemine un vol ur c que l'autre aurait semé de joies pour le icsie de sa vie ; il ce voudrait pas rendre .i son ami l'ext8t6noe si aneie que le pauvre homme ait unie de la eracber chaque lois qu'il n spire; il ne voudrait pas laisser son ami dépouillé de croyances et un au milieu des ronces, n'est-ce pas?
Kl encore il ricane amèrement.
In vent tiède secoue 1rs parfums des ileurs sur le gazon et balance les panaches verte des arbn e la
terre, touierosede bruyères fleuries.
Edward est distrail ; Stephen continue.
— Mais plus les choses font saintes, plus celui qui les \ fane doit être puni ; la loi est plus sévère contre l'homme qui voie une patène d'élain que pour celui qui volé me soupière d'argent.
" Il n'y a rien de si méprisable que le faux ami, celui qui accepte tous les dévoùmens, tous les sacrifices, et qui n'a rien de pareil dans son cœur à donner en éehai
» Mais que dire de celui ni profile de ce qu'on lui montre une poitrine nue jour frapper plus sûrement au cœur? de celui qui ne se contente pas de frâppi r au cœur, niais le déchire lentement avec les dents et ave"C les ongles7 Celui-là, il faut le tuer, paice qu'oa n'a lien trouve de pire que la mort, mi plutôt pane qu'il n'a pas -,.,e a
son tour déchirer avec les dents et les ongles et broyer sous les pieds. NYs-tu pas de mon avis. Edward? •
Edward, depuis quelques i: sir.es, h regard* avec étonnement, car Stephen est pâle comme une figure de marbre, et ses yeux jettent du feu.
— Qu'as-tu, Stephen?
— Rien; mais dans Ion espiil n passe ko ire \ic.\..isoe que je t'ai donné el ce que tu m'as ici du: moi; une vive ci fran lie amitié,, le dévoumenlle plus complet ; toi, la perfidie et la trahison.
« Tu m'as pris la femme qui faisait i; a joie et mon espoir, pour laquelle j'avais subi la pauvreté, et les humiliations, et la faim.' Tu me l'a prise sans te soucier si avec elle lu m'arrachais le cœur et les entrailles : et < e, peut eue t'aurais-
je pardonné, si lu l'avais rendue heureuse; nais lu l'as coudamnée a la ruine el à la misé c • a| rès ton ce qua j'avais souffert, il m'a fallu endurer ses souffrances à elle, plus douloureuses peut-être que lis a tenues prop
» El, ajouta-l-il en ricanant, lu croyais que, pour | rix de tout cela, je te ferais heureux ci riche eue je serais c mine le chien qu'on bal et qui rampe en léchant lepiedqui l'a frappé .
» rson, non, m vas tout payer '
Edward, étourdi, voulut arlicub r quelques mots ; Si. phen continua.-
— Tu vas (oui payer!
D'abord, je voulais te tuer avec mes mains; je ne ■ pas Ta longueur d'un fer entre loi et moi, i r les
coups que je te porterais; niais on appellerai cela un crin e, on me mettrait en prison, on me tuerait, cl j'ai encore quelque chose à faire, pour quoi j'ai besoin de ma \ie et de ma libellé.
SOUS LES TILLEULS
» Je te laisse quelques chances. »
En disant cela, il déroule son manteau et en sort deux épées,
— Je vais te donner une de ces deux épées : tu te défendras si tu peux; mais lu vas signer ce papier, don! j'ai besoin si l'on trouve ton corps après que je t'aurai tué.
Et il lui préseue un papier à signer. Il est ainsi conçu : « Je me bats avec Ste plien à armes égales. »
— Si tu refuses de signer, je ne te donnerai pas l'épéeet je te lue sans défense.
Edward signe et veut parler.
— Silence! dit Stephen; défends ta vie si tu veux, mais tu ne le pourras, je vais le tuer; il y a un an que j'ai résolu de me venger, et chaque jour j'ai passé quatre heures a m'exercer avec celte arme.
« Dis adieu au soleil, à la verdure, à tout ce que tu aimais : tout cela est perdu pour toi. »
— Je ne me battrai pas avec toi, dit Edward.
— Si, car je te tuerai, répond Stephen.
— Eh bien! puisque lu le veux, nous nous battrons ; mais cette escrime m'est familière autant qu'à toi.
Ils ôtent leurs habits et se mettent en garde, assurant bien leurs pieds sur la terre, silencieux et les regards sanglans.
In vent tiède secoue les parfums des fleurs sur le gaz' n et balance les panaches verts des arbres, et le soleil caresse la terre, toute rose de bruyères fleuries.
Les fers se croisent et se choquent, se cherchent et se fuient et se trompent.
Edward, eu effet, est habile, nuis la fureur calme de Siepheu l'écrase; il se bat avec désespoir, deux fois Stephen a I; I >uler son sang.
Alors Edward devient un lion, il bondit en rugissant et presse Stephen, qui est forcé de reculer.
Stephen tourne lentement, le fait marcher, et Edward peut voir son ricanement, car S ephen e-i arrivé à son but : Edward reçoit les rayons du soleil dans les yeux, il est ébloui, aveuglé, il se défend au hasard en reculant, et Stephen lui plonge son épée dans la poitrine ; il tombe cl le sang ne coule pas, il s'épanche au-dedans et l'étouffé.
Stephen remonte a cheval, pile et les cheveux hérissés, et s'enfuit, enfonçant les diux éperons dans les flancs de son i lièval.
Un vent tiède secoue les parfums des fleurs sur le gazon et balance les panaches verts des arbres, et le soleil care-se la terre, toute rose de bruyères fleuries.