‹ Le siècleChapitre 50 sur 173 · I.E SIÈCLE. — IV · texte numérisé non relu

I.E SIÈCLE. — IV

souillée de taches, et qui, à en juger par les restes de crêpe jauni dont elle était encore garnie ça et là, avait été faite pour porter le deuil d'un mari. La pauvre créature tenait enveloppé dans les plis d'un châle en tiretaine un enfant endormi.

Malgré les sillons d'une fatigue prématurée, les traits de cette femme conservaient encore une certaine expression agréable ; on eût pu même les trouver beaux, sans le repoussant éclat des lèvres qui dénotaient l'abus des liqueurs fortes; et cet éclat factice était d'autant plus pénible à voir, qu'il faisait ressortir la pâleur presque livide du \hifie. La malheureuse ne pouvait avoir plus de vingt ans, et, bien que les privations et la souffrance eussent accompli l'œuvre du temps en ravageant ses formes et en dépouillant ses joues de leurs contours et de leur fraîcheur, l'éclair du regard n'était point éteint, et ses cheveux noirs n'avaient rien perdu de leur richesse. Tout en s'efforçant de comprimer une toux de fatal présage qui, par intervalles, lui déchirait la poitrine, la pauvre femme adressa quelques mots d'adieu à son compagnon, qui demeurait sur le pas de la porte dans l'attitude indécise d'un homme qui ne sait trop dans quels termes exprimer une pensée dont il veut soulager son esprit.

— Bonne nuit done, monsieur Wood, dit-elle de cette voix sourde et étouffée qui sort des poitrines attaquées; que Dieu vous bénisse et vous récompense ! Vous avez toujours été le meilleur des maîtres pour mon pauvre mari, et vous «tes aujourd'hui le meilleur des amis pour la veuve etl'ornhelin.

AINSWORTH

— Bah ! bah ! ne parlons plus de cela, répondit aussitôt monsieur Wood, j'ai tout simplement fait mon devoir, mistress Sheppard, et je ne mérite ni ne demande vos remercîmens. Qui donne au pauvre prête au Seigneur; voilà ce qui me satisfait. Quant aux légers secours qu'il est en mon pouvoir de vous offrir, ils seraient arrivés plus tôt si j'avais

su dans quels lieux vous vous étiez réfugiée depuis

depuis

— L'exécution de mon pauvre mari, vous voulez dire, monsieur, ajouta mistress Sheppard avec un profond soupir, en remarquant l'hésiiation de son bienfaiteur. Vous avez trop de ménagemens pour la femme d'un supplicié. Je 6uis laite à l'insulte comme je le suis à l'infortune, et je me suis endurcie contre l'une et l'autre; mais je ne suis point habituée à la commisération, et je ne sais comment l'accepter. S'il pouvait parler, mon cœur parlerait, car il deborde. I fut un temps, mais ce temps est bien éloigné, où des larmes auraient coulé de mes yeux au seul récit d'une générosité semblable a la vôtre, monsieur Wood ; hélas! la source de ces larmes est tarie maintenant. Je n'ai plus pleuré depuis ce jour fatal.

— Et, je l'espère, vous n'aurez plus de sujets de larmes, pauvre femme! répliqua Wood en posant sa lanterne à terre et en essuyant ses yeux humides; vous ne verserez plus que des larmes de jeie, ajoula-ril en l'efforçant de maîtriser son édition; mais je ne veux pas vous laisser dans ces tristes idées, et je vais rester encore un instant avec vous, ne fut-ce que pour vous voir sourire.

Aces mots, il rentra dans la maisan, ferma la porte, et, suivi par la veuve, il se dirigea vers la cheminée dans laquelle brûlaient quelques éclats de bois.

La chambre oùmonsieurWood venait d'entrer avait un aspect sordide et misérable. Le plancher, vermoulu et couvert d'une couche épaisse d'ordures, rendait la marche fort peu sûre. Les murailles nues offraient de tous côtés aux regards des dessins grotesques, dont le principal représentait le châtiment de Nabuchodonosor. Les autres étaient des caractères hiéroglyphiques exécutés à l'ocre rouge et au charbon. En plusieurs endroits, le plafond était crevé ; les lattes avaient été enlevées, et le peu de plâtre qui restait encore ça et là, était marbré par l'humidité ou tapissé de sales te-iles d'araipnée. Une courtepointe affreusement souillée et hite de. morceaux rapportés était étendue sur un méchant lit, et sur la courtepointe étaient entassés pêle-mêle une foule d'objets de toilette, à l'usage, d'une femme. On voyait sur un petit rayon placé au pied du ht des noies vides, des vases brisés, un broc sans anse, une cafetière enfer blanc sans goulot, un pot de rouge, un fragment de miroir et un flacon partant pour étiquette : Rosa solit. Des pipes cassées jonchaient l'horrible plancher dont nous avons parlé.

Au-dessus de la cheminée était collé un papier imprimé, sur lequel on lisait : Dernières paroles et derniers aveux de Tom Sheppard, le fameux voleur qui fut exécuté à Tybum, le 25 février 1703. Cette pancarte était ornée d'un grossier dessin sur bois, représentant le malheureux arrivé au lieu du supplice. D'un côté de cette même pancarte, un portrait delà reine Anne avait été lixé avec des épingles, par-dessus un portrait de Guillaume III, dont le nez aquiiin, les yeux perçans et la perruque luxuriante paraissaient isolément au dessus du diadème de la reine. De l'autre côté, une mauvaise gravure représentant le chevalier de Saint-George ou plutôt Jacques III, comme le disait l'inscription, donnait à supposer que la personne habitant cette maison pouvait bien être quelque peu jatobite.

Au-dessous de ces images, une guirlande de clous à grosses têtes enfoncés dans le mur formaient certaines lettres qui, déchiffrées correctement, produisaient les mots suivans : Paul Groves, savetier ; et sôhs le nom, l'histoire écrite au charbon, de la Un du pauvre diable : Qui s'est pandu dans 7 ehambe pour hanoir troppe emai la tickeur; le tout accompagné d'une esquisse représentant le malheureux suspendu à une poutre. Une chandelle d'un sou, plantée dans le goulot d'une bouteille, jetait sa faible lumière sur la table qui,

grâce à la bonté prévoyante de monsieur Wood, était beaucoup mieux garnie qu'on ne l'aurait pu supposer, car on y voyait un pain, un jambon, un pâté et un flacon de vin.

— Vous habitez un bien triste logement, mistress Sheppard, dit Wood qui promenait ses regards autour de la chambre, tout en présentant les paumes de ses mains à la modeste flamme du foyer.

— Celte chambre est bien misérable, en effet, monsieur, répondit la veu e ; mais, si pauvre qu'elle soit, elle est préférable au froid pavé desj-ues.

— Certainement... certainement, s'empressa de répliquer Wood, à cela tout est préférable. Mais prenez une goutte de vin, ajouta-t-il en remplissant un gobelet en corne qu'il présenta à la veuve; c'est un excellent vin des Canaries ; il vous fera du bien. Et maintenant, venez vous asseoir près de moi, ma chère, et causons un peu. Quand les choses sont au pis, elles tendent à s'améliorer. Croyez moi, vos chagrins sont finis.

— Dieu vous entende! monsieur, répondit mistress Sheppard en souriant tristement et en hochant lalêted'un airde doute, tandis que monsieur Wood lui présentait un siège à côté du sien. Je l'epère, car j'ai bien eu ma part d'infortune. Mais de ce côté du tombeau, je ne pense pas à trouver le repos.

—Folie! s'écria monsieur Wood ; tant que dure la vie, il ya espoir. Ne vous laissez point abattre. Et puis, ajouta-t-ilen ouvrant le chàlequi enveloppait l'enfant, et en approchant la lumièrede ce petit visage maladif, mais placide, vos plaintes sont un péché, puisque vous avez pour vous consoler un enfant comme celui-ci. Sur mon âme, c'est tout le portrait de son père.

— Cette ressemblance est précisément ce qui me rend malheureuse, repli jua la veuve en frissonnant. Sans cela, mon enfant serait en effet mon soutien et ma joie. Mais, quand je contemple ces traits innoeens et que j'y trouve cette ressemblance... quand je pense à la fin honteuse du père si vertueux autrefois, oh! dans de pareils momens, monsieur Wood, le désespoir s'empare de moi, et si cher que me soit cet enfant pour lequel je suis prête à donner ma vie, j'ai prié le ciel de me le reprendre avant qu'il devienne un homme, et qu'il soit exposé aux tentations auxquelles a succombé son père, et plutôt que de le voir mener une vie criminelle et mourir de sa mort infâme. Farfois même, je me suis dit que mes prières étaient exaucées, envoyant mon fils dépérir et devenir chaque jour plus chétif.

Le mariage et la potence obéissent au destin, — dit monsieur Wood après un moment de silence ; mais, croyez-moi, mistress Sheppard, votre enfant saura bien se soustraire à ces deux infortunes.

Ces dernières paroles furent prononcées avec une expression telle, qu'un témoin de l'entretien en aurait pu conclure que monsieur Wood n'était pas le plus heureux mari du monde.

— La Providence seule conuait le sort qHi lui est réservé, reprit la veuve avec un profond accablement ; mais si mynheer Van Galgebrok, que j'ai rencontré hier soir, a dit vrai, le petit Jack ne mourra pas de mort naturelle.

— Bon Dieu! s'écria Wood ; et qui est ce Van Gai... Gai...

— Van Galgebrok, répliqua mistress Sheppard. C'est le célèbre magicien qui a prédit l'accident et la mort du roi Guillaume un mois avant l'événement, et qui a prédit, en outre, la restauration d'un autre prince exilé sur le rontinent; mais ces prédictions lui valurent la prison de ffeWgate et les verges. Depuis lora, il a changé de nom, et il se fait appeler aujourd'hui Rykhari Scherprechl r, à ce que je crois. Ses compagnons d'infortune, à New ient surnommé le pourvoyeur de potence, à cause de l'babttatfe qu'il avait de désigner ceux que le gibet attendait II ne s'est jamais trompé, aussi le craignait-on comme la peste. Lu jour, il désigna mon pauvre mari au milieu d'une foule de prisonniers, et vous savez, monsieur, si la prédiction était fausse.

LE BANDIT DE LONDRES

— Eh bien! répliqua Wood d'un air qui semblait dire qu'il n'était pas nécessaire d'être un prophète habile pour prédire la destinée de l'individu en question ; cependant, quelle que fût, à ce sujet, l'opinion de monsieur Wood, il se contenta de demander sur quelles bases repesaient les sifiistres prédictions du magicien à propos de l'entant.

— Quelles raisons le vieux drôle a t il fait valoir, eh ! Jacqueline? demanda-t il.

— Le magicien a vu sous l'oreille droite de l'enfant, répondit mistress Sheppard, une tache noire ayant la forme d'un cercueil, ce qui est un signe fatal... 11 a vu un signe plus fatal encore. . une ligne profonde partageant également le pouce de la main gau he et se prolongeant circulairement en forme de nœud coulant. Il n'est pas étonnant, je le sais, que la pauvre petite créature porte de tels signes, car tandis que j'étais en couches dans le bàlimentde Newgate réservé aux femmes des détenus, et où il a vu le jour, ou du moins le jour qui pénètre dans cette sombre demeure, je ne voyais dans mes veilles, dans mes rêves, que des potences, des cercueils, et ces horribles -visions me poursuivaient sans relâche. Et puis, vous savez, monsieur .. mais, peut-être vous ne savez pas que le petit Jack est né un mois avant terme, le jour même du supplice de son pauvre père.

— Mon Dieu ! s'écria Wood, cela est affreux ! j'ignorais, en effet, cette circonstance.

— 11 ne tient qu'à vous, reprit la veuve, de voir vous-même les signes en question.

— J'aimerais autant voir le diable! répondit Wood avec impatience. En vérité, Jacqueline, je n'aurais pas cru que vous fussiez si facile à duper.

— Que j'aie été ou non dupée, répliqua mistress Sheppard d'un ton mystérieux, le vieux Van Galgebrok m'a dit une chose qui déjà s'est réalisée.

— Qu'est-ce donc? demanda Wood avec curiosité.

— Il a dit, en manière de consolation sans doute, après le rude coup qu'il venait de me porter, il a dit que l'enfant se ferait, en vingt-quatre heures, un ami pour la vie.

— Un ami se perd plus vite qu'il ne s'acquiert, repartit Wood ; mais, dites-moi, Jacqueline, comment cette prédiction s'cst-elle accomplie?

— Je pensais que vous l'auriez deviné, monsieur, répondit la veuve avec timidité. Je suis sûre que le petit Jack ne possède au monde que deux amis, vous et moi, et hier encore il m'eût été difliciie d'en dire autant. Cependant, je ne vous ai pas tout appris, car le vieux Van Galgebrok m'a donné à entendre que l'enfant sauverait la vie de son nouvel ami au moment de leur rencontre ; mais, comment cela se fera-t-il, je ne puis le deviner.

— Et quelle personne sensée pourrait le deviner? reprit Wood eu riant. Suivant toute probabilité, un enfant de neuf mois ne me sauvera pas la vie, si, comme vous semblez le croire, je suis l'ami dont vous parlez, mistress Sheppard. Mais je ne vous ai point encore promis de le protéger, et je ne le ferai qu'autant qu'il tournera bien... ne l'oubliez pas.

— Je ne l'oublie pas, monsieur, répondit timidement mistress Sheppard.

— Tant que votre fils se conduira honnêtement, je serai sou ami, mais ù cette condition seule, entendez-vous bien. Je sais un vieux proverbe qui dit : « Mettiz l'enfant d'un autre dans votre sein, il vous glissera sur les bras. » Après tout, nargue du proverbe, parce qae, selon moi, il s'applique à celui qui épouse une veuve qui a des enfans, et je ne suis pas dans ce cas-là, vous le savez.

—Eh bien?... dit mistress Sheppard d'une voix suppliante.

— Eh bien! ma chère, j'ai à vous faire, au sujet de votre enfant, une proposition, et j'ignore si elle vous sera agréable. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle est dictée par ma conscience, et vous la connaîtriez depuis cinq minutes, si vous m'aviez laissé parler.

—Parlez, je vous en prie, monsieur, dit mistress Sheppard, quelque peu troublée par ce préambule.

— J'arrive au fait, Jacqueline. Plus on se hâte, moins vite

on arrive. Mieux vaut que le pied glisse que la langue. Néafl. moins, pour couper court, voici ce dont il s'agit : j'ai pris Ujtéiêt à voire marmot, et, comme je n'ai pas d'enfant, si j'obtiens voire consentement et celui de mistress Wood, car]e ne fais jamais rien sans consulter ma meilleure moitié, je prendrai chez moi votre fils, je relèverai et lui apprendrai mon métier de charpentier.

La pauvre veuve inclina tristement la tête et pressa l'enfant centre son sein.

— Eh bien! Jacqueline, dit l'honnête charpentier après l'avoir attentivement considérée pendant quelques instans, que dites-vous de ma proposition P Qui ne dit mot consent, hein?

Mistress Sheppard fit un effort pour parler, mais l'émotion étouffait sa voix.

-Voulez-vous que j'emporte le marmot? ajouta Wood en insistant d'un ton moitié sérieux et moitié plaisant.

— Je ne puis me séparer de lui, répondit la veuve en fondant en larmes; non, je n'en ai pas la force.

. — Enfin, j'ai trouvé le moyen de l'émouvoir, pensa le charpentier ; en tous cas, ces larmes lui feront du bien. Vous ne pouvez vous en séparer, Jacqueline, dit-il à haute voix ; voudriez-vous donc être un obstacle à sa fortune? Je lui servi* rai de père, je vous le promets. Rappelez-vous les paroles du magicien.

— Je ne me les rappelle que trop, monsieur, répondit mistress Sheppard, et je suis bien reconnaissante de votre proposition, mais je n'ose l'accepter.

— Vous n'osez pas ; en vérité, Jacqueline, je ne vous comprends pas.

— Je veux dire, monsieur, reprit mistress Sheppard d'une voix émue, que, si je perds mon enfant, je perdrai tout ce qui me reste au monde. Je n'ai plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni mari... je n'ai plus que lut.

— Si je vous engage à vous en séparer, ma chère , c'est dans l'intention d'améliorer son sort, n'est-il pas vrai ? répliqua Wood d'un ton colère ; car, sans avoir bien sérieusement dessein d'exécuter cette promesse, il était presque offensé de la voir refuser. Cette proposition, ajouta-t-il, ne vous sera pas faite, je le crois, tous les jours de l'année, soit par moi, soit par d'autres.

Tout en ajoutant in pelto quelques réflexions que nous nous abstiendrons de reproduire sur ta légèreté des femmes, M. Wood se disposait une seconde fois à partir, lorsque mistress Sheppard le retint en disant d'une voix suppliante :

— Accordez-moi jusqu'à demain, et si je puis trouver asser. de force pour me séparer de mon enfant, je vous le confierai sans ajouter une seule plainte.

— Donnez-vous le temps de la réflexion, répondit Wood avec humeur, rien ne presse.

— Ne soyez pas en colère contre moi, monsieur, s'écria la veuve en sanglotant, je vous en conjure. Je suis indigne de vos bontés, je le sais; mais, si je vous racontais tous les tourmens que j'ai endurés... si je vous disais à quelles affreuses extrémités je me suis vue réduite... à quelle infamie je me suis condamnée pour donner a cet enfant uue subsistance à peine suffisante... si vous pouviez savoir ce que c'est que de se trouver, comme moi, seule dans le monde, privée de tous ceux qui m'ont aimée... repoussée par tous ceux qui m'ont connue, excepté par les malheureux et les meebans... si vous saviez. — et Dieu veuille que vous ne l'appreniez jamais ! — à quel point l'affliction aiguise l'amour, et combien ma tendresse pour cet enfant s'est accrue à chaque uouveau sacrifice que j'ai fait pour lui... Si je vous disais tout cela, vous seriez, j'en suis sûre, plutôt prêt a me plaindre qu'à me blâmer, parce que je ne puis spontanément consentira une séparation qui, je le sens, briserai! mon cœur... mais, accordez-moi jusqu'à demain.... jusqu'à demain seulement.... et peut-être alors j'aurai le courage nécessaire.

Le digne charpentier était, en ce moment, bien plus en colère contre lui-même qu'il ne l'avait été d'abord contre misiress Sheppard, et, dès qu'il lui fut possible de dominer sa sensibilité, considérablement excitée par ce touchant récit

AINSWORTH

d'infortunes, il serra cordialement la main de la pauvre mère, et, après avoir énergiquement exécré l'inhumanité dont il Tenait de faire preuve, il jura qu'il ne séparerait pas Jacqueline de son enfant, et qu'il empêcherait qui que ce fût de les séparer.

— Que diable! ajouta-t-il, je n'ai jamais eu l'intention de vous enlever votre fils. J'étais seulement curieux de voir si réellement vous l'aimez autant que vous dites. J'ai eu tort de pousser aussi loin cette épreuve. Après tout, péché confessé est à moitié pardonné. Un temps peut venir où ce petit drôle aura besoin de mon aide; et je vous en donne ma parole, il trouvera toujours un ami dans Owen Wood:

En parlant ainsi, le charpentier caressa la joue du petit objet de ses protestations bienveillantes, et cette caresse réveilla l'enfaut qui, effrayé par la lumière, fixa ses grands yeux noirs sur Wood et fit entendre un faible gémissement; mais il fat promptement apaisé par les baisers de sa mère à laquelle il tendit ses frêles petits bras, comme pour implorer sa protection.

— Je ne crois pas qu'il voulût me quitter, quand bien même j'y consentirais, dit mislressSheppard en souriant à travers ses larmes.

— Je ne crois pas qu'il y consentît, répéta le charpentier. Il n'y a pas d'affection qui vaille celle d'une mère, car l'enfant n'en connaît pas d'autre.

— Cela est si vrai, ajouta mislressSheppard, que, si je B'avais pas été mère, je n'aurais pu survivre à mon mari.

— Oubliez ce souvenir, mislress Sheppard, dit Wood d'une voix compatissante.

— J'y pense malgré moi, monsieur, répondit la veuve. Je Ile saurais effacer de mon souvenir le dernier regard du pauvre Tom, au moment où ses fers venaient de lui être enlevés dans la cellule des condamnés a Newgate. Je ne saurais oublier ce souvenir qu'en m'abrutissant d'une manière ou d'une autre. Le glas funèbre des cloches de Saint-Sépulcre retentit sans cesse à mes oreilles... mon Dieu!

— S'il en est ainsi, fit observer monsieur Wood, je me demande avec surprise comment vous prenez plaisir à conserver constamment sous vos yeux cet horrible tableau qui se trouve au-dessus de la chemir.ee.

— J'ai eu de bonnes raisons pour l'y placer, monsieur ; mais ne me questionnez pas maintenant à ce sujet, si vous ne veulez pas que je devienne folle, répondit mislress Sheppard ave« égarement.

— Bien, bien, nous ne parlerons plus de cela, répliqua Wood : et, pour changer de conversation, permettez-moi de vous conseiller, Jacqueline, de ne jamais avoir recours aux spiritueux, dans quelque circonstance que ce soit. Un clou chasse l'autre, cela est vrai; mais le plus mauvais clou dont vous puissiez faire usage est un clou de cercueil. Ginlane's* est le plus court chemin pour aller au cimetière.

— Vous dites vrai peut-être, répondit la veuve dont ce reproche semblait éveiller les pensées; vous dites vrai peutêtre; mais qu'importe, si ce chemin abrège la dislance et charme les ennuis du voyage. Pour ceux qui, comme moi, n'ont jamais pu sortir des tristes et sombres sentiers de la vie, la tombe est un refuge, et plus vite ils y arrivent, mieux cela vaut. Les spiritueux que je bois sont peut-être du poison... ils peuvent me tuer... ils me tuent, dites-vous... Mais ainsi me tueraient la faim... le froid .. la misère et mes pro-

! ires pensées. Sans l'aide des spiritueux, je serais devenue olle. Le gin est l'ami du pauvre... son seul lHxe contre le luxe du riche. Il le console dans son plus grand isolement. Peut-être est-ce un ami perfide qui prépare un affreux avenir, mais il assure le bonheur présent, et cela suffit. Lorsque privée d'abri, j'errais en vagabonde à travers les rues, repoussée avec mépris de chaque porte où je demandais l'aumône, brutalement chassée de chaque seuil où je cherchais un refuge... lorsqueje me glissais furtivement dans quelque bitiment désert, et que j'étendais mes membres fatigués sur la pierre, dans le vain espoir du repos.... lorsque, pour corn-

t TrîAtfwn littéiale ; «La ruelle du gemèvre.|».

ble d'horreurs, folle de besoin, j'ai succombé à d'épouvantables tentations, et gagné mon pain par le seul moyen qui me restât de le gagner... lorsque, dans de semblables momei.s, j'ai senii mon cœur s'abîmer en moi, j'ai eu recours à ce breuvage, et j'ai soudain perdu le souvenir de mes douleurs, de ma pauvreté, de mes fautes. Les pensées, les senlimens, les figures, les scènes d'autrefois m 'étaient rendus, et je me figurais que j!étais heurt use... aussi heureuse que je le suis maintenant... Et lamalhcun use f( mme, en achevant ces dernières paroles, fut saisie d'un rire sauvage et convulsif.

— Pauvre créature I s'écria Wood. Appelez-vous du bonheur cette gaîlé frénétique '

— Ce bonheur est le seul que j'aie goûté depuis des années, répondit la veuve toul-à-coup redevenue calme, et vous voyez (ju'il est de courte durée. Je vais vous dire toute ma pensée, monsieur Wood, ajouta-t-elle d'une voix creuse et avec un regard effrayant, le gin peut luer, mais tant que la pauvreté, les vices et l'inhumanité existeront, on en boira.

— Dieu veuille qu'il n'en soit point ainsi! s'écria Wood avec ferveur, et comme s'il eût craint de prolonger l'entretien, il ajouta avec une certaine précipitation : il faut que je vous quitte; je suis même resté trop longtemps ici. A demain.

— Attendez! dit mis'ress Sheppard en le retenant pour la seconde fuis. Je me rappelle à présent seulement que mon mari m'a laissé une clef en me chargeant de vous la remettre quand j'en trouverais l'occasion.

— Une dei! reprit Wood avec empressement. J'en ai perdu une fort précieuse, il y a quelque temps. Quelle est la forme de cetle clef, Jacqueline?

— Elle est petite et d'une forme étrange.

— Elle m'appartient, j'en ferais le pari, répliqua Wood;' qui m'eût dit que je la retrouverais d'une manière aussi inattendue!

— Attendez que je vous la montre avant de vous prononcer, dit la veuve. Voulez-vous, monsieur, que j'aille la chercher?

— Oui, je vous en prie.

— Ayez donc l'obligeance de prendre l'enfant une minute, pendant que je monterai jusqu'au grenier où je l'ai cachée pour qu'elle fût en lieu de sûreté, dit mislress Sheppard. Je puis vous confier mon enfant, n'est-il pas vrai, monsieur? ajouta-l-elleen prenant la lumière.

— Pie me le laissez pas, ma chère, si vous avez la moindre crainte, répliqua W'ooi en riant et en prenant l'enfant.— Pauvre femme, murmura-t-il, taudis que la veuve s'éloignait. — Elle a été plus riche et plus heureuse qu'elle ne le sera jamais, j'en suis bien sûr. Je suis étonné de n'avoir jamais pu connaître son histoire. Tom Sheppard était fort discret, et toujours il a évité de parler de sa femme. Tout ce que je sais, c'est qu'elle était d'une tondilion bien au-dessus de celle de son mari, qu'elle n'était pas destinée à devenir la femme d'un ouvrier charpentier, et surtout à tomber dans la position où elle se trouve aujourd'hui. En tous cas, elle a le cœur bien placé, et, cela étant, le reste peut venir un jour.... pourvu, toutefois, qu'elle recouvre la saule. I iie toux sèche est, dit-on, la trompette de la mort, et si cela est vrai, la pauvre femme n'a pus longtemps à vivre. Quant à ce petit drôle, en dépit du Hollandais qui, selon moi, est plutôt un jacobite qu'un magicien, ou mieux encore un coquin.... quant a ce petit drôle, dis-je, il fera son chemin, si cela dépend de moi.

En ce moment, le charpentier fut interrompu dans ses méditations par les cris lamentables de l'enfant, qui, inquiet de se trouver dans les bras d'un étranger inhabile à lui prodiguer les consolations el lés causses accoutumées, se mit à crier à lue-iéle et à se débattre de toutes ses forces. Pendant quelques instans monsieur Wood berça l'enfant d'après les principes le plus en usage parmi les nourrices, tout en essayant, en même temps, la consolante influence d'une mélodie appropriée a la circonstance; mais ayant échoué dans son entreprise, bientôt il perdit patience, et cédant à son caractère irritable qui, du reste, n'excluait pas les meilleurs seulinieos, il se mit à secouer l'infortuné marmot d'une telle

LE BANDIT DE LONDRES

force, qu'il le réduisit presque à un silence forcé. Il y eut un moment de calme; mais la respiration revenant à l'enfant, les cris recommencèrent de plus belle, et dans le vague espoir de les apaiser eu cbangeant de scène, le charpentier prit sa iaiiterne, ouvrit la porte et sortit de la chambre.

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