IF. HARBE DU MI\T
Cependant, Jonathan ayant pris Wood à part, l'interrogeait sur la naissance de l'enfant et sur les motifs probables de la tentative de meurtre dont cet enfant aval! failli devenir la victime; et bien que, sur ce point, il ne pût obtenir aucune inliirmatb'U, Jonathan réussit a se faire donner certains détails relatifs à la mystérieuse aventure dont Wood venait d'être témoin. A la suite de ce récit, Jonathan demeura pendant quelques instans plongé dans ses reflexions.
— Quel étrange événement l se dit il intérieurement, et quelle i >e id e est venue à ce jeune homme de sa
servir d'un enfant inconnu pour sauver le sien .. oui... l'idée était bonne... mais elle ne lui réussira pas. Ce jeune homme serait un lin renard s'il parvenait à s'échapper du Mint sans m i i> rmission. Je ne tarderai pas à découvrir M retraite...
LE BiNDIT DE LONDRES.
et ces dogues acharnés à sa poursuite paieront grassement uni' telle caplure. S'ils s'y refusent, ce sera le jeune Iiomme qui paiera pour s'échapper de leurs mains; ainsi, quoi qu'il arrive, mes intérêts soni à couvert. — Peaubleue 1 — ajoutat-il à voix haute, et en faisant un signe à ce, digne personnage, —suivez-moi.
Ce disant, Jonathan se dirigea vers l'allée, mais il s'arrêta presque aus;it'it en entendant les acclamations bruyantes qui annonçaient l'arrivée du maître du. Mint, et de sa suite.
iiaptist Kettlehy, — ainsi se nommait le maître, — était un homme bâti solidement, et dont le ventre arrondi témoignait d'une grande affection pour le vin et la bonne chère. Son regard était vif, perçant, joyeux, et sa physionomie révélait un agréable mélange de bonne humeur et de duplicité. A n'en pas douter, cet homme était un coquin, mais un de ces coquins amusans comme on en rencontre assez fréquemment.
Baptist ne brillait pas par la richesse de son costume. Assez dédaigneux, en général, de ce genre de luxe, il se metlait, vers le soir, dans un déshabillé complet, et c'était en cet état qu'il se présentait à ses sujets. Au moment où nous l'avons annoncé, sa chemise était débraillée, son gilet déboutonné, et ses bas retombaient sur d'ignobles pantoufles. Une perruque à queue couvrait sa tête surchargée d'un bonnet et d'un chapeau galonné d'or. Un tablier blanc entourait sa taille, et dans la ceinture de ce tablier on voyait un rondin court et pesant qui ressemblait exactement à un rouleau de pâtissier.
Le maître du Mint était accompagné d'un autre individu doué des mêmes avantages physiques. Le costume de ce personnage aurait pu, tant il était bizarre, passer pour un déguisement de carnaval, si l'imperturbable gravité de son propriétaire n'eût interdit une semblable supposition. Ce costume se composait d'uneétroite jaquette en drap de Frise, ornée d'uH triple rang de boutons en cuivre, de vastes chausses hollandaises, de bas rouges à côtes noires, et d'un bonnet en fourrure. Le gentleman en question se faisait remarquer en outre par un visage outrageusement ravagé, de petits yeux clignotans, le tout enealré par une barhe grisonnante et touffue. Bien qu'il se tint aux côtés du maître, il n'échangeait avec ce dernier que de rares paroles, et paraissait être complètement absorbé dans des méditations inspirées par une énorme pipe hollandaise.
Derrière les illustres personnages que nous venons de décrire, s'avançait une bande de drôles de mauvaise mine, armés de bâtons ferrés et de rondins ; plusieurs d'entre eux portaient des chaînes. C'étaient les gardes-du-corps du maître.
Jonathan s'étant avancé vers ce dernier, se mit à raconter sommairement l'étrange histoire qu'il tenait de Wood, n'o. mettant dans son récit que certains détails qu'il trouva bon de garder pour lui seul. Ainsi, loin défaire la moindre allusion à la caplure qu'il comptait prochainement opérer, crut-il devoir affirmer au contraire que le jeune homme était parvenu a s'échapper.
Après avuir attentivement écoulé Jusqu'au bout le récit de Jonathan, le mattre hocha gravement la tête, appliqua le pouce de la main droite sur l'une des ailes de son nez, puis, faisant faire a ses doigts une évolution rapide, il lança un regard expressif a son flegmatique compagnon. Cîlui-ci lit un signe d'intelligence, toussa comme un Hollandais seul peut t'uisser, et sa main ayant quitté la pipe pour se rapprocher du nez, imita fort exactement le geste mystérieux du maître.
Édifié sur la situation par ce muet échange d'opinions, Jonathan se hasarda à dire que celle situation lui paraissait tivemeul diffl ile. m ils que, si on lui donnait plein pouvoir, il promettait de tirer un bon ^arti de l'aventure et de mériter I approh il n du mattre.
— la, la, maître, — dit le Hollandais d'une voix ratique et gu luiale, — laisse/ mire Jonathan ; il vera bien les airain.'! Ces hommes sont de bons tiaples qui s'amusent, et s'ils avaient tué I bettl de la veuve Sheppard, ils lui auraient rendu grand service, i ar il serait ,\ celle houra dêpe rajsè de
la fièvre de chanvre dont il doit mourir quelque jour comme son hère en est mort. Dans la famille, le gibet est un troit héréditaire.... Ha I ha ! — Si l'enfant est réellement destiné au gibet, Van Galgcbrok, — répliqua le maître en s'assoeiant à l'hilarité de son voisin, — il n'a rien à craindre peur le présent ; nous ne devons donc pas nous occuper de lui, mais quant à nous en retourner les mains vides, — ajouta-til, en prenant un air de dignité, — cela n'est pas rossible, vous le comprenez bien. Une fois engagé dans une entreprise, Baptist Ketlleby veut en voir la fin. D'ailleurs, c'est une affaire que seul je puis terminer. Que les offenses ordinaires soient jugées par un simple délégué, fort bien, mais quanu l'outrage a été commis par des hommes d'un rang élevé, comme cela vient d'arriver, c'est au maître du Mint en personne qu'il appartient de prononcer un jugement. Tels sont "tes décrets des Bermudès, et je ne souffrirai pas que ces décrets excellens soient jamais violés. Gentlemen du Mint, — ajoiUa-t-il, en désignant avec son rondin le logis de mistress Sheppard,— en avant ! — Hurrah ! — vociféra toute la bande, qui se mit en marche aussitôt. Au même instant, un affreux charivari de trompes, de crécelles et de divers inslrumens du même genre se fit entendre, et tous les bandis, animés par cette infernale harmonie, arrivèrent promptement et dans les meilleures dispositions à l'endroit indiqué.
— Ouvrez-nous, — cria le maître en frappant sur la porte plusieurs coups de son rondin, — ouvrez-nous, sinon ueus entrons de force.
Aucune réponse n'ayant été faite à cette injonctton plusieurs fois répétée, Baptist saisit un maillet et brisa la porte, puis, suivi deVan Galgebrok et de plusieurs autres individus, il se précipita dans la chambre où Rowland, sir Cecil et les hommes de leur suite, se tenaient prêts à les recevoir l'épée à la main.
— Désarmez-les, cria le maître ; pas de sang.
— Brisez-leur la tête, voulez-vous dire, répliqua Peaubleue en vociférant une horrible imprécation ; maître, pas de demimesures
— Ne vaudrait-il pas mieux , — suggéra Jonathan, — entrer en arrangemens avee ces messieurs avant de recourir aux moyens extrêmes?
— Adopté , — répondit le maître. — Mais... si je ne me trompe, — ajouta-t-il en fixant les yeux sur Rowland, — il me semble....
— Vous ne vous trompez point, Baptist, — répartit Rowland, —nous sommes de vieux amis; je suis enchanté de vous reconnaître.
— A mon tour, je suis enchanté de voir que la reconnaissance de votre seigneurie n'est pas venue trop tard , — dit le maître. — Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas tout d'abord annoncé P
— J'avais oublié le rang que veus occupez dans le Mint , Baptist. —Eloignez toute cette canaille, si vous avez sur elle une autorité suffisante, car je voudrais causer avec voua.
— Il n'est qu'un seul moyen de nous en débarrasser, — répondit expressivement le maître.
— Je comprends, — dit Rowland . — Donnez ce que vous jugerez convenable, je vous rembourserai.
— L'affaire est arrangée, mes petits I — cria Baptist à sa bande; — nous sommes d'accord, ces messieurs et moi. Plus de bruit.
— Que veut dire ceci ? — demanda sir Cecil. — Comment êtes-vous parvenu à calmer cette mer agitée?
— Le hasard , — répondit Rowland , — m'a fait rencontrer un ancien allié dans la personne du chef de cette bande.
— Nous pouvons nous fier à lui, —ajouta-t-il à voix basse,
— c'est un Rdèlè ami de la bonne cause.
- peaubleue, laissez-nous, — dit le maître, — ces messieurs demandent à être chez eux , et ils ont payé en conséquence. Où est Jonathan?
Peaubleue prit des informations à ce sujet, mais ce fut en vain : Jonathan aval disparu.
— Cela est étrange! — dit le maître;— je croyais qu'il n'avait pas quitté mes côtés. Après tout, peu importe... bien que. dans celte occurrence, le rusé compère eût pu m'étre
AÏNSWORTII.
fortutile... Peaubleue!... un mot, — ajoutât il en faisant signe à ce personnage , qui se hâta d obéir, — un mot à l'oreille... Connaissez-vous la femme tjui est entrée avec nous dans la maison ?
Tonnerre et sangl — s'écria Peaubleue craignant d'être obligé de partager son butin s'il avouait avoir vu la personne en question, — comment voulez-vous que je le sache? Me croyez-vous donc occupe sans cesse à poursuivre des jupes? Je n'ai remarqué aucune femme; mais si véritablement une femme a été vue dans la foule , ce ne pouvait être que Kate l'amazone ou Moll la combattante.
— La femme dont je parle ne s'est pas mêlée à la foule, — reprit le maître;— elle paraissait, au contraire, éviter les regards, et, autant que j'ai pu voir à distance, cette femme portait un enfant dans ses bras.
— Probablement, alors , c'était la veuve Sheppard , — répondit Peaubleue d'un ten bourru.
— Vous avez raison, — dit le maître , — je ne songeais plus à elle; et maintenant je vais vous charger d'une commission.
— Proposez, — riposta Peaubleue.
— Réglez le compte du drôle qui a causé tout ce tumulte, et s'il fait trop de façons pour payer les pots cassés, qu'on le mène à la pompe, voilà tout !
— Vous pouvez être tranquille, — répondit Peaubleue en faisant nne hideuse grimace, — s'il fait le récalcitrant, il sera bien servi. Nous le savonnerons avec de la boue, nous le raserons avec un rasoir ébréché, puis nous le laverons avec de l'eau de la pompe... Maître, votre serviteur... Messieurs, agréez mes civilités.
Ayant réussi à se débarrasser de Peaubleue , Baptist se tourna vers Rowland et sir Cecil, qui attendaient impatiemment la fin de l'entretien.
— Maintenant, messieurs, leur dit-il, nous sommes seuls et je suis tout à vous.