LE TOIT ET LA FENETRE
Laissons le maître et ses alliés poursuivre leur entretien, et bâtons-nous de rejoindre Jonathan, qui, comme l'avait supposé liapiist, était effectivement entré dans la maison. Pro. filant de la confusion générale , et calculant que son absence ne serait pas remarquée , tant chacun était occupé de ses propres affaires, Jonathan se glissa hors de la chambre, non pas dans le but de se soustraire aux chances d'un combat, — la lâcheté n'était pas un de ses défauts, — mais parce qu'il
) avait un projet en vue. Il grimpa furtivement l'escalier, démasqua sa lanterne sourde , et, comme il visitait avec soin toutes les chambres, il eut un instant d'hésitation en apercevant dans l'une d'elle mistress Sheppard , qui semblait chercher quelque objet tombé sur le parquet. Certain , néanmoins, de n'avoir pas été remarqué par la veuve , Jonathan s'éloigna aussi discrètement qu'il était entré , et franchit les degrés d'un petit escalier aboutissant au grenier. En traversant la dernière pièce, son pied se heurta contre un objet qui le fit trébucher , et s'étant baissé pour examiner la nature de l'obstacle, il aperçut une clef.
— Ne dédaignons aucune chance, — se dit-il, — qui sait si cette clef ne me servira pas quelque jour à ouvrir un coffre-fori? —Puis il ramassa la clef, qu'il mit dans sa poelie.
Il se disposait à sortir du grenier par une des lucarnes, lorsqu'il vil sur le parquet quelques débris de tuiles.
— Mon homme a passé par là! — s'écria Jonaihan d'une voix triompliante; — je le liens maintenant.
En prononçant ces mots, il ferma sa lanterne, monta sur le toit , non sans difticulté , et s'avança sur les tuiles avec précaution.
La nuit était profondément obscure... Jonaihan était obnge démarcher en lâfanl son chemin. Un seul faux pas aurait pu le précipiter dans la rue, et, de plus, il courait le
risque de passer à travers le toit, en posant le pied sur quelque crevasse.
Rien ne le guidait dans son aventureuse escalade ; car il ne pouvait, ssns danger, fare usage de sa lanterne, et la lueur des torches qui flambaient au-dessous de lui. nVclairalt que les murailles de la maison. Un instant il s'arrêta pour examiner si, d'en bas, la foole ne pouvait l'apercevoir; mais, bientôt rassuré à col éj.ard, il continua sa route d'un pas plus hardi. Arrivé contre un groupe de cheminées , il s'arrêta de nouveau pour démasquer sa lanterne Un certain découragement s'empara de lui ; car il n'aperçut pas de nouveaux indices.
— Confusion ! — murmura Jonathan , — fe serait il échappé?... Non... les murs sont Irop élevés, et les fenêtres trop fortement barricadées de ce coté, pour admettre une telle supposition. Il ne peut être loin... je le trouverai... Ah ! — ajouta-t-il après une minute de réflexion, — je sais oii il est. — Puis, se replongeant dans l'obscurité, il se remit en marche.
Jonaihan franchit la distance qui le sépatait de la maison voisine, dont il eul bientôt escaladé le toit.
Suivant toute probabilité, Jonathan connaissait à merveille la distribution des lieux, car il ne larda pas à rencontrer une échelle à poste lixe, sur les degrés de laquelle il grimpa sans hésiter. En atteignant le sommet de cette échelle, il saisit un pistolet, ouvrit sa lanterne, et s'élança dans une petite mansarde , à travers une trappe ouverte.
La lueur de la lanterne éclaira soudain le fugitif qui tenait l'enfant dans ses bras.
— Ah I — s'écria Jonathan , — je vous trouve enfin. Votre serviteur, monsieur Darrell, — ajouta-t-il en se rappelant le nom que VVood lui avait révélé.
— Qui êtes-vous ? demanda brusquement le fugitif qui se tenait sur la défensive.
— Un ami , répondit Jonathan en désarmant le pistolet qu'il remit dans sa poche.
— Comment puis-je savoir si vous êtes un ami ?
— Que viendrais-je faire ici, si ce n'était pour vous servir? Mais ne perdons pas en de vaines paroles un temps que nous devrions mieux employer. Votre existence et celle de votre enfant sont en mon pouvoir. Que m'offrez vous pour les sauver des mains de ceux qui vous poursuivent ?...
— D'abord pouvez vous nous sauver?
— Oui, si je le veux. Maintenant , quelle sera ma récompense?
—Je n'ai qu'une bourse fort mal garnie ; mais si j'échappe, ma reconnaissance...
— Allons donc!. . — interrompit Jonathan d'un ton de mépris. — Voire reconnaissance disparaîtra avec le danger. Les insensés seuls se paient de promesses 11 me faut quelque chose de palpable.
— Je vous donnerai tout ce que j'ai sur moi...
— C'est bon... c'est bon... — murmura Jonathan, — je m'en contenterai, puisqu'il n'y a pas autre chose. Une bourse mal garnie est une bien faible récompense pour les risques auxquels je me suis exposé. ( epeudant, suivez-moi .'inutile de vous dire de marcher avec précaution. Vous connaissez aussi bien que moi cet horrible casse-cou... La lumière noos trahirait, — ajoutai il en fermant sa lanterne.
— Ecoutez-moi, monsieur, — dit Darrell. — un mot avant tout. Je ne sais qui vous êtes, et comme je ne puis voir votre visage, peut-être suis-je injuste envers vous; mais il y a dans votre voix... quelque chose qui me fait douter de Mire bonne foi... Tenez-vous donc pour averti, car à la première tentative de trahison de votre part, je vous tuerai sans misci i corde.
— J'ai déjà mis ma vie en péril pour vous sauver, — répliqua Jonathan avec une brusquerie pleine de franchise apparente; — cela devrait suffisamment répondre ;ï vos si upçons. Ceux qui vous poursuivent sonl là, en bas. Qui m'aurait empêche, si je l'avais voulu, de les conduire jusqu'ici?
— ll.suilit, — répO'Mil Darrell. — Pari
Tous deux ahv s, ils s'engagèrent de dans la route
périlleuse qu'ils venaient rie parcourir. Arrives | miel < ■min,
LE BANDIT DE LONDRES
lot
ils entendirent des huriemens épouvantables, et regardant au-dessous d'eux, ils remarquèrent une grande agitation dans la foule qui remplissait la rue. La cause de ce tumulte était le pauvre Wood que Peaubleue et les héros du Mint traînaient vers la pompe. Le malheureux charpentier faisait une résistance énergique, mais hélas ! inutile. Son chapeau était porté au bout d'un bâton; sa perruque se balançait à l'extrémité d'une longue perche. A ses cris de détresse, la foule répondait par des volées de moqueries et d'éclats de rire. Tour a tour il était lancé en l'air ou roulé dans le ruisseau, dans lequel il disparaissait un moment. Ce spectacle semblait plaire à Jonathan non moins qu'aux acleurs eux-mêmes; il ne pouvait contenir sa joie et se frottait les mains avec délices.
— Grand Dieu ! — s'écria Darrell, — c'est le pauvre diable que j'ai mis, sans le vouloir, en danger. Je suis cause des mauvais traitemens dont il est victime.
— A vous la faute, sans contredit, — répliqua Jonathan en éclalant de rire. — Que voulez-vous ! cela lui servira de leçon à l'avenir; il verra ce que l'on gagne à faire une bonne action!
Mais observant que son compagnon ne goûtait pas la plaisanterie, et craignant que dans sa sympathie pour le charpentier, Darrell ne commît quelque imprudence, Jonathan coupa court à ses remarques, et se hâta d'arriver à la lucarne du grenier. Peu d'instans après, Darrell et lui allaient entrer dans la chambre où nous avons laissé mistress Sheppard, lorsque tout-à- coup une parte s'ouvrit au bas de l'escalier, et les figures de Rovvland et de sir Cecil apparurent au milieu d'hommes portant des torches.
Darrell s'arrêta et tira son épée.
— Vous m'avez trahi,— dit il à voix basse à son compagnon ; — mais vous allez être puni de votre trahison.
— Silence 1 — répondit Jonathan avec un sang-froid parfait; — je puis encore vous sauver. Et voyez I... ils s'éloignent... la lumière disparait... ce n'était qu'une fausse alerte... Cependant, nous n'avons pas une minute à perdre... votre main...
Puis il entraîna Darrell dans une petite chambre située à l'autre extrémité de la maison. Arrivé là, Jonathan démasqua de nouveau sa lanterne et s'approcha d'une fenêtre qu'il ouvrit précipitamment. En dehors de cette fenêtre se trouvait une grille de fer dont les barres horizontales formaient une puissante barrière ; mais Jonathan ayant tiré le verrou et détaché la chaîne qui retenait cette grille, elle s'abaissa lentement et sans bruit pour s'appliquer co.time une échelle au-dessous de la fenêtre.
— Vous êtes libre, —dit Jonathan, — cette grille forme une échelle par laquelle vous pouvez descendre en sécurité. Je tiens ce secret d'un individu nommé Paul Groves, qui habitait autrefois cette chambre. Il était l'inventeur de celte échelle, dont souvent j'ai fait usage, et que je ne croyais pas destinée à rendre jamais un aussi grand service. Et maintenant, monsieur, vous ai-je tenu parole ?
— Je le reconnais, — répondit Darrell. — Voici ma bourse, et vous m'allez apprendre, je l'espère, le nom de l'homme à qui je dois la vie.
— Peu importe qui je suis, — repartit Jonathan en prenant la bourse. — Ainsi que je vous l'ai déjà dit, je me fie peu aux protestations de gratitude.
— Je ne sais ce que j'éprouve, — dit Darrell en soupirant, — mais je sens que je cours à de nouveaux et de plus grands dangers en m'éloignant de ces lieux.
— A votre aise, — répliqua Jonathan d'un ton sardonique; — quanta moi, si j'étais à votre place, je n'hésiterais pas entre un danger certain, imminent, et un danger sans doute imaginaire.
— Vous avez raison, — reprit Darrell, — ce moment de faiblesse est passé. Quel est le plus court chemin pour gagner la Tamise f
— Il est assez difficile de vous donner des indications précises; cependant je vais faire de mon mieux : Prenez à droite en longeant les murs du Mint, et vous arriverez promptemeutà \\ hite-cross-Streel ; celte rue vous conduira
dans Queen-Street, et alors, eu tournant à gauche, vous gagnerez Deadman's-Place. De là, vous n'avez plus que vingt pas à faire pour vous rendre au quai de SaintSaviour, ou vous êtes certain de trouver un bateau.
— C'est bien, — répondit Darrell en descendant l'échelle.
— Attendez! — dit Jonathan en aidant le jeune homme à descendre ; — vous ferez bien de prendre ma lanterne. Peutêtre me donnerez-vous en échange un gage à l'aide duquel je puisse me faire reconnaître de vous, si quelque jour nous venons à nous rencontrer. Votre gant suffira.
— Le voici, — répliqua l'autre en jetant son gant dans la chambre. —Etes-vous sûr que ces barreaux touchent au sol?
— A une enjambée près.
— Sauvé! — s'écria Darrell en sentant la terre sous set pieds. — Adieu !
— Bon, — murmura Jonathan, — maintenant que le lièvre est lancé, courons détacher la meute.
Dans ce louable but , Jonathan descendait l'escalier i la bâte, lorsqu'il rencontra au milieu des ténèbres une femme qu'il prit pour mistress Sheppard. Cette femme saisit le bras de Jonathan, qui, malgré ses efforts, ne put se dégager de celte vive étreinte.
— Où est-il ? — demanda la femme d'une voix tout émue. — Je l'ai entendu parler, mais je n'ai pas osé l'approcher, dans la crainte de donner l'éveil aux hommes qui viennent de passer.
—Si vous voulez parler du fugitif Darrell, 11 s'est échappé par une fenêtre de derrière.
— Dieu soit louél — soupira l'inconnue.
— Parbleu! vous êtes des créatures bien oublieuses , voua autres femmes , — dit Jonathan d'un ton moqueur. — Vous remerciez le ciel d'avoir sauvé les jours d'un homme qui s'est efforcé de faire étrangler votre enfant.
— Que voulez-vous dire? — demanda la femme avec éton- Cernent.
— Je veux dire ce que je dis. Peut-être ignorez-vous que Darrell s'est arrangé de façon à ce qu'on prit votre enfant pour le sien. La ruse a réussi; Darrell a sauvé son enfant, mais le vôtre l'a échappée belle.
— Alors, l'enfant que je tiens dans mes bras n'est pas à moi ? — s'écria-t-elle avec stupeur.
— Si vous avez entre les bras un enfant, assurément il né vous appartient pas, — répondit Jonathan fort surpris à son tour, — car j'ai confié votre marmot a Peaubleue, qui se trouve en ce moment au milieu de la foule.
- — Divine miséricorde! — s'écria là femme. — A qui doio cet enfant?
— Comment le saurais-je? — répliqua brutalement Jonathan.—Je ne suppose pas, toutefois, qu'il soit tombé du ciel. Est-il bien de chair et d'os ? — ajouta-t-il en pinçant le pauvre petit, qui se mit à crier.
— Mon enfant! mon enfant! — s'écria mistress Sheppard en s' élançant delà chambre voisine. —Où est-il ?
— Etes-vous la mère ? — demanda l'inconnue à mistress Sheppard.
— Oui, je suis sa mère 1 — répondit la veuve en saisissant l'enfant qu'elle pressa convulsivement sur son sein. — Dieu merci! je l'ai retrouvé!
— Nous avons , vous et moi , sujet de remercier Dieu ,' ajouta l'étrangère avec une vive émotion.
— Enfer ! — vociféra Jonathan qui avait écouté ce dialogue avec une surprise mêlée de rage; — j'ai donc été Joué! Quelle imprudence j'ai commise en donnant ma lanterne!... Tâchons de réparer cette faute... De la lumière! de la lumière !
Et il se précipita au bas de l'escalier en continuant ses vo« clférations.
— De quel côté fuir?— s'écria l'inconnue avec un accent de terreur. — S'ils me trouvent, ils me tueront comme ils ont voulu tuer mon enfant et mon mari. 0 mon Die»! mes forces m'abandonnent!
— Faites un effort , madame, — se bâta de dire mlsuesl
AINSWORTH
Sheppard, — les voici... les voici... Fuyez!... montez jusqu'au toit...
En ce moment des torches parurent au bas de l'escalier, et des cris furieux se firent entendre.
— Cette chambre, — dit la jeune femme;— je me rappelle... une fenêtre de derrière...
— Fermée I répondit mistress Sheppard.
— Non, elle est ouverte, — répliqua la pauvre fugitive en se précipitant vers la fenêtre ouverte, eB effet, et du rebord de laquelle elle s'élança.
— Ou est-elle? — vociféra Jonathan qui venait de franchir la dernière marche de l'escalier. — Où est-elle? — répétat-il en Rapprochant de mistress Sheppard d'un air menaçant.
— Elle a monté l'autre escalier, — répondit la veuve.
— vous mentez , misérable ! — reprit Jonathan en jetant rudement de côté la malheureuse femme qui vainement s'efforçait de défendre l'entrée de la chambre ; — vous mentez, elle est là... Ah I — fit-il en entendant un grand cri du côté de la fenêtre , — le pied loi a manqué.
Ace cri succéda un moment de silence terrible qui ne fut interrompu que par de faibles gémissemens.
Sir Cecil, qui venait d'entrer dans la chambre avec Rowland, s'élança vers la fenêtre, une torche à la main.
H projeta la lueur de cette torche au dehors, puis se retournant aussitôt vers Rowland avec un visage pâle et défait:
— Votre sœur est morte, lui dit-il à voix basse.
— Que son sang retombe sur sa tête, — répliqua froidement Rowland. — Que venait elle faire ici?
— Elle n'a pu résister à la fatalité qui l'y poussait, dit sir Cecil d'une voix émue.
— Descendez et prenez soin du corps , — ajouta Rowland surmontant son émotion par un puissant effort. — Je vous rejoindrai dans un instant. Cet événement , loin d'ébranler ma résolution, me donne une énergie nouvelle. La tache qui souille notre blason n'est effacée qu'à demi. J'ai juré la mort du misérable séducteur et de son bâtard ; je tiendrai mon serment. Maintenant, monsieur, — continua-t-il en se tournant vers JoHaihan, — tous savez, dites-vous, quel chemin a suivi la personne que nous cherchons ?
— Je le sais, répondit Jonathan ; — mais je ne donne pas de renseignemens gratis.
— Parlez donc maintenant , — dit Rowland en donnant sa bourse à Jonathan.
t* Vous le trouverez au quai Saint-Sauiour. Il va traver. ser la rivière, et vous n'avez pas une minute à perdre, car il a de l'avaBce sur vous... Il est vrai que je lui ai fait prendre le chemin le plus long.
Ces mots étaient à peine prononcés que Rowland disparut.
— Voyons comment tout cela finira, — dit Jonathan en sortant à son tour par la fenêtre. — Bonne nuit, maître.
Trois personnes seulement restèrent dans la chambre. Ces personnes étaient le maître du Mint, Van Galgebrok et mistress Sheppard.
— Voilà une malheureuse affaire, Van, — dit Baptist avec un hochement de tête plusieurs fois répété.
— la, ia, maître, — répondit le Hollandais en hochant la tête à son tour; — mauvaise... mauvaise... avaire.
— Heureusement ces gentlemen sont en d'excellens termes avec notre ami de l'autre côté de l'eau, — continua Baptist en lançant un regard expressif à son compagnon; de sorte que nous parviendrons à étouffer le bruit de cette aventure... . — la, reprit Van Galgebrok ; mais, sapperment ! je voudrais qu'ils n'eussent pas cassé ma pipe.
—Jonathan Wild est un gaillard qui promet, — dit le maître après un moment de silence. Il deviendra un grand homme. Rappelez vous que moi, Baptist Kcttleby, je fais cette prédiction.
— Il n'en sera bas moins bendu] répliqua le Hollandais en allongeant le cou avec une hideuse grimace. Rabbetcz-vous que moi, Rykhart Van Galgebrok je vous bredts cela. Et maintenant, allons poire un verre de piêreei fumer une pipe.
— Hélas t s'écria mistress Sheppard en donnant un libre
cours à ses plpurs après le départ de ces deux hommes. — si ce n'était à cause de mon enfant, j'envierais le sort de cette pauvre jeune femme.
lk DÉNONCIATION.
Pendant quelque temps encore, mislress Sheppard laissa couler silencieusement ses larmes. Enfin, reprenant courage, elle déposa son enfant à terre et s'agenouilla près de lui.
— Viens éclairer mon âme, ô Dieu de miséricorde I — murmura-t-elle avec un accent pénétré, — fais-moi comprendre l'immensité de mes fautes... Oui, je suis une grande pécheresse... mais j'ai traversé de bien rudes épreuves! Daifrne, ô père de bonté, m'épargner quelque temps encore... non pour moi, mais pour ce pauvre enfant ! Et s'il doit rester seul au monde, ne lui fais pns partager le châtiment que j'ai mérité. Seigneur, pitié pour lui !.. pitié pour moi-même!...
Cette prière achevée, la malheureuse mère se releva; puis, prenant l'enfant dans ses bras, elle se disposait à descendre l'escalier, lorsqu'elle entendit avec effroi la porte de la rue s'ouvrir et des pas se précipiter dans la maison.
— Hola ! veuve! — cria d'en bas une voix formidable , — oti diable êtes-vous?
Mistress Sheppard garda le silence.
— J'ai quelque chose à vous dire, — continua le nouveau venu d'un ton légèrement adouci, — quelque chose qui vous intéresse... Sortez donc de votre cachette et venez me donner à souper, car je crève de faim... entendez-vous?
La veuve ne fit aucune réponse.
— Eli bien ! si vous ne voulez pas venir, je vais me servir moi-même, — ajouta l'individu, qui, à en juger par un bruit de verres et d'assiettes, ajoutait évidemment le fait aux paroles. — Ma foi' vous avpz là d'exelleflt jambon! .. ce pâté n'est pas mauvais... Tiens!... voici, sur ma parole, un petit vin fort agréablel Vous avez la chance, ce soir, eh!... la veuve. Je bois à votre santé, et je vous souhaite un second mari qui vaille mieux que le premier... Ce sera votre faute si vous n'épousez pas, avant longtemps, un charmant jeune homme... A sa santé... Eh quoi !... pas encore de réponse... Vous êtes, à ma connaissance, la seule veuve capable de rester insensible à de si doux propos... Au diable la femme! — ajouta t-il après un moment de silencieuse aitente; — rien ne peut donc vous tenter?... Allons veuve Sheppard, — reprit-il d'une voix annonçant l'ivresse... savez-vous qui je suis?... non... eh bien! je vais vous le dire... je suis un gentleman impatient d'obtenir votre main .. Mais je vous aurai bientôt trouvée... continua-t-il en se levant non sans de grands efforts.
Mistress Sheppard, qui s'était aisément consolée de la perte de ses provisions en pensant que l'intrus s'éloignerait après son repas, — mistress Sheppard trembla de tous ses membres envoyant une lumière qui s'approchait et en entendant un bruit de pas dans l'escalier. Son premier mouvement fut de courir vers la fenêtre, et elle allait fuir par cette issue au risque de partager le sort de la jeune femme, lorsqu'elle sentit son bras saisi par la main d'un individu qui, dans ce moment,- grimpait à l'échelle de fer.
Mistress Sheppard se rejet i en arrière, en poussant un cri de terreur, et elle serait infailliblement tome le s.ms l'assistance opportune de Peau bleue, qui venait d'entrer dans la chambre en tenant d'une main une chandelle et de l'autre une bouteille aux trois quarts vide.
— Ah! je vous tiens donc, à la fin ! s'écria le bandit avec un triomphant éclat de rire : — je vous ai cherchée partout.
— Laissez-moi, — dit mistress Sheppard d'une voix suppliante, — laissez-moi de grâce. Vous faites mal à cet enfant... entendez vous... il crie!...
— Que la peste l'étouffé I...— reprit Peaubleue avec un accent féroce;— si vous n'apaisez pas ses miaulemens , j« m'en charge. Je déteste les enfans, et, si je pouvais agir à
LE BANDIT DÉ LONDRES
ma guise, je les noierais tous comme une nichée de petits chiens.
Mislress Sheppard connaissait trop bien le caractère du misérable et la promptitude avec laquelle il passait de la menace à l'exécution, pour oser lui répondre; elle se contenta donc de se dégager du bras qui l'étreignait et s'efforça d'apaiser les cris de l'enfant.
— Et maintenant, veuve, — continua le bandit en déposant la chandelle à terre et en approchant la bouteille de ses lèvres,— j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.
— Une bonne nouvelle, à moi?— répondit mistress Sheppard d'un air de doute.
— Devinez, — répliqua Peaubleueen s'efforçant de donner à son horrible visage une expression de tendresse.
Mistress Sheppard se sentit frissonner, et bien qu'elle ne comprît que trop clairement l'insinuation dePeaubleue: — Je ne puis deviner,— répondit-elle.
— Eh bien ! alors, pour ne vous pas laisser plus longtemps en suspens, comme l'a dit judicieusement l'exécuteur des hautes œuvres ù Tom Sheppard, votre mari, avant de lâcher la ficelle... pour que vous ne demeuriez pas en suspens, je vous dirai que je viens vous faire une honorable proposition de mariage. Vous ne voulez pas me refuser, j'en suis sûr. Ainsi, je ne m'étendrai pas snr ce sujet. Demain nous irons au temple, et des nœuds indissolubles... Mais pourquoi trembler ainsi? Ce que j'ai dit au sujet du marmot n'était qu'une simple plaisanterie... vous pouvez me croire... je suis tomme cela... quand on me contrarie. Je l'aimerar, tout au contraire, comme s'il était la chair de ma chair et le sang de mon sang... je Yéduquerai soigneusement... et il n'y aura pas de ma faute s'il ne devient pas un jour aussi célèbre que l'était son père.
— Misérable!... s'écria mislress Sheppard.
— Qu'est-ce donc?.... dit Peaubleue en lui saisissant le bras... auriezvous la prétention de vous opposer à ma volonté?
—Ne me questionnez pas... laissez-moi, repartit la pauvre femme mourante d'effroi, laissez-moi!
— Vous laisser!... répétale bandit avec un rira moqueur, pas encore.
— Prenez garde, dit mistress Sheppard, je ne suis pas seule... il y a quelqu'un à la fenêtre... Au secours ! au secours 1
Mais personne ne répondit à son appel, et Peaubleue, bien convaincu de l'inutilité de ces cris d'alarme, se prit à rire aux éclats.
— A quoi bon tout ce bruit ? dit-il, allons... soyez raisonnable et écoutez moi. Votre marmot m'a déjà porté bonheur, et par la suite il me servira plus encore, si je me charge de son éducation. Celte bourse et cette bague, dit-il en montrant à mistress Sheppard les objets en question, cette bourse et cette bague m'ont été données à son intention par la jeune femme qui a sauté si malheureusement par cette fenêtre. L'accident ne serait pas arrivé, si j'avais été là, au lieu de Jonathan Wild.
Au moment oà il prononçait ces derniers mots, il se fit un léger bruit au dehors.
— Quel est ce bruit? s'écria le bandit en jetant des regards iDquiets vers la fenêtre. Qui va là?.... Bah! c'est le vent.
— C'est Jonathan Wild, répondit la veuve pour effrayer Peaubleue. Ne vous ai-je pas dit que j'avais un protecteur?
— Lui, vous proléger! vous n'avez pas de pire ennemi. Si vous aviez entendu les dernières paroles de votre mari, vous sauriez que Jonathan e*t l'auteur de sa mort... et je me fais fort de \<>us te prouver.
— Misérable! s'écria mistress Sheppard avec une véhémence qui décontenança Peaubleue lui-même. Arrière... et ne me tente pas.
— Vous tenter... et de quelle façon, s'il vous plaît? demanda Peaubleue avecélonnement.
— Arrière ! répéta la veuve.
— Je vois ce que vous voulez dire, reprit Peaubleue en
brandissant un poignard qu'il sortit de sa poche. Vous avez une vengeance à exercer contre Jonathan... eh bien I j'éprouve le même désir. Il a fait pendre votre mari... Vous avez raison. Dites un seul mot, et je l'empêcherai bien de se mal conduire avec votre second mari,.. Mais, au diable. lonathanl.. parlons de choses plus agréables... Vous voyez cette bague... c'est un diamant... elle vaut une somme considérable. Eh bien I ce sera votre anneau nuptial. Regardez-la done. Le nom de cette jeune femme est gravé dessus, mais les lettres sont si petites que j'ai peine à les lire... A-l-iv-a, Aliva; T-r-e-n Trenchard, voilà le nom... Aliva Trenchard.
— Aliva Trenchard! s'écria soudain mistress Sheppard, est-ce bien le nom?
— Oui, oui, je le lis mainlenen» à merveille. Connaî triezvous ce nom, par hasard?
— Il me semble l'avoir entendu prononcer autrefois... il y a bien longtemps... répondit mistress Sheppard en passant la main sur son Iront, mais j'ai perdu la mémoire... Où donc ai-je entendu prononcer ce nom?
— Le diable seul pourraitvous le dire... mais qu'importe... la bague est à vous et vous à moi... Tenez, mettez-la à votre doigt.
Mistress Sheppard relira sa main avec horreur.
— Laissez là cet enfant ! vociféra Peaubleue en s'efforçant de saisir le bras de la veuve.
— Mon Dieu!... s'écria-t-elle en élevant le pauvre enfant audessus de sa tête, mon Dieu! ayez pitié de nousl
— Laissez-le là, je vous dis, sinon, il va vous arriver malheur.
— Jamais!
Poussant une imprécation terrible, Peaubleue mit le poignard entre ses dents, et saisit mistress Sheppard à la gorge. Pendant la lutte, le bonnet de la malheureuse femme se détacha et ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules. Peaubleue saisit alors les cheveux de sa viclime, dont il parvint à se rendre maître; puis, la contenant d'une main, de l'autre il prit son poignard. L'enfant était maintenant à sa portée... Une seconde encore, et Peaubleue allait accomplir sou horrible menace... lorsqu'un coup violent assené par derrière renversa le monstre.
Quand mistress Sheppard, que l'assassin avait entraînée dans sa chute, leva les yeux, elle aperçut Jonathan Wild penché sur le corps de Peaubleue, et examinant attentivement la bague.
—Trenchard, murmura-t-il, Aliva Trenchard... ils ont dit vrai, quant au nom du moins, et si la sœur de Rowland survit à l'accident, celle bague fera ma fortune, car, grâce à ces chiffres, je parviendrai certainement à découvrir les auteurs de ce complot étrange.
— Cette pauvre dame n'est pas morte? demanda vivemant mislress Sheppard.
— Enfer! s'écria Jonathan en cachant à la hâte la bague dans son gilet et en saisissant un lourd pistolet à l'aide duquel il avait terrassé Peaubleue, enfer! je vous croyais évanouie.
— Vit-elle encor? répéta la veuve.
Que vous importe? demanda brutalement Jonathan.
— Et son mnri, reprit mislress Shpppard, s'est-il échappé?
— Son mari, répondit Jonathan d'un air dédaigneux. Dn miri n'a rien à craindre des parens de sa femme L'aman* de cette femme s'est embarqué sur la Tamise, et si la tempête l'a épargné, il court grand risque, à cette heure, d'être égorgé par les gens qui le poursuivent .te l'ai poursuivi jusqu'au bord delà tiitVc. et j'aurais assisté très volontiers au ,lr<: n'imcnt du drame si les bateliers avaient voulu me «Tonner place. Cependant, d'après la tournure que les choses ont prise, il est heureux que je sois revenu.
— Oui, cc'a est heureux,— dit mistress Sheppard,— biea heureux pour moi.
— Pour vous!— s'écria Jonathan, — il est bien question de vous en vcriié ! Peaubleue aurait pu vous égorger à loisir vous et votre progéniture, avant que j'eusse songé seulement à lever le petit doigt pour vous défendre, si je n'avais
KO
AINSWORTH
pas eu quelque bon motif pour agir ainsi, et si Peaubleue n'avait encouru nia colère. Je n'oublie jamais une injure. Votre époux aurait pu vous le dire.
— Comment mon mari vous avait-t-il offensé?
— Je vais vous l'apprendre, — répondit froidement Jonathan. — Deux fois il avait lait avorter mes projets, l.a première fois, j'ai pardonné, mais une seconde fois il m'a trahi. Il s'agissait de pénétrer dans la maison de l'homme que vous avez reçu chez vous ce soir, Wood le charpentier. Je pro mis alors à votre mari de l'envoyer à la potence, et j'ai tenu parole.
— Quelque jour cette mauvaise action vous vaudra le même sort.
— Possible; mais, avant de montera la potence, j'y enverrai votre fils I — répliqua Jonathan avec un regard terrifiant.
— Ah !— fit mistress Sheppard qui sentit tout son sang se glacer.
— Si cet avorton devient un homme, — continua Jonathan en se levant, —je le ferai pendre à ce même gibet qui a servi pour son père.
— Pitié I — cria la veuve avec un accent déchirant.
— Je serai son mauvais génie ! — vociféra Jonathan, qui semblait jouir de la torture infligée à la malheureuse femme.
— Retire-toi, serpent ! cria-t-elle à bout de résignation,— retire-toi, si lu ne veux pas que je te maudisse.
— Ne vous gênez en rien ; maudissez-moi tout à votre aise ! — dit Jonathan Wild en ricanant.
Mistress Sheppard leva la main, et déjà la malédiction tremblait sur ses lèvres... Mais avant qu'elle se décidât à la prononcer, la tendresse maternelle l'emporta sur l'indignation, et, tombant sur ses genoux, mistress Sheppard étendit les bras sur son entant.
— Les prières et les bénédietions d'une mère, — s'écria-telle avec une ferveur inspirée, — auront plus de force que la rage du démon.
— Nous verrons ! — répliqua Jonathan en s'éloignant lentement.
Au moment où il quittait la chambre, la pauvre veuve tomba le visage contre terre.