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LA TEMPÊTE

Aussitôt qu'il fut parvenu à s'échapper des mains de ses persécuteurs, monsieur Wood se précipita hors du Mint de toute la vitesse de ses jambes. Il courut ainsi sans trop savoir où il allait, jusqu'à ce que ses forces l'eussent complètement abandonné.

Ea reprenant haleine, il chercha à s'orienter; car la folle rapidité de sa course et le désordre de ses idées ne lui avaient pas permis de faire la moindre réflexion. Il aperçut, à quelques pas devant lui, un sombre monument surmonté d'une * tour élevée.

Il reconnut le temple de Saint-Sauveur. Au moment où ses regards s'arrêtaient sur cette niasse imposante, l'horloge sonna minuit, et l'heure fut au loin répétée par une multitude de timbres éclatans, au milieu desquels monsieur Wood reconnut distinctement la note vibrante et grave du temple Saint-Paul.

Monsieur Wood se sentit frissonner, non par suite d'une frayeur superstitieuse, mais par ce sentiment vague qui nous ; révèle l'approche d'un danger.

' L'étrange aspect du ciel ajoutait encore à ce sentiment de terreur. Au-dessus du pinacle de la tour, une lueur pale et sinistre indiquait la positiou de la lune qui venait de se lever.

Le vent, qui commençait à souffler avec violence, chassait rapidement les nuages et dispersait les vapeurs exhalées par la terre.

Par instaus, la lune était totalement éclipsée) puis, elle

reparaissait en projetant une lueur sinistre sur les épais nuages qui l'environnaient.

Pas une étoile ne brillait au firmament ; mais des traînées d'une lumière rougeâlrc, sillonnant ça et là la sombre voûte, rendaient plus menaçant encore l'aspect de ce lugubre ciel.

Alarmé par ces pronostics de tempête, et d'ailleurs épuisé de fatigue, Wood ne songea plus qu'à trouver une taverne où il pût se chauû'er et se rafraichir. Dans ce but, il se dirigea vers une maison où il aperçut de la lumière.

Au-dessus de la porte se balançait une enseigne avec in» scription : .lu trompette du pays de Galles.

— Un verre d'eau-de-vie, — demanda Wood en entrant.

— Trop tard, mon maître, — répondit d'un ton bourru l'hôtelier peu séduit par la mina du nouveau venu ; — je ferme à l'instant

— Que diable! David Pugb, ne reconnaissez-vous pas un compatriote et un ancien ami? — s'écria le charpentier.

— Ah ! Owcn Wood, si je ne me trompe ? — reprit David avec étonnement. — Que faites-vous dehors à pareille heure ; vous serait-il arriïé quelque accident?.... On le croirait à voir la pâleur de votre visage.

— Donnez-moi d'abord un verre d'eau-de-vic, et je vous raconterai ce qui m'est arrivé.

— Allons, INanlz,— cria David à sa femme, — apporteznous ielte bouteille que v"us voyez sur le second rayon du buffet... Bien... Tenez, Wood, — ajouta-t-il eu versant à boire au charpentier, — buvez... cela vous fera du bien.

Après avoir vidé son verre, monsieur Wood, tout reconforté, s'approche du feu et se mit à raconter à son ami les deux traitemens peu hospitaliers que les gentlemen du Mint lui avaient fait endurer. Ace récit, monsieur Pugh, en digne descendant de Cadewaller, se sentit transporté de colère, et ne parlait de rien meins que d'étrangler ces misérables. Mais, coupant court aux généreuses imprécations de son ami, monsieur Wood annonça l'intention de traverser la Tamise aussitôt que possible, pour éviter la tempête.

— Une tempête ! — s'écria l'hôtelier, — en effet... le ciel n'était pas sur ce soir au coucher du soleil ; il avait même une apparence que je ne lui jamais vue.

— Je vous donne pour sarlain qu'il va souffler dur, — dit un matelot borgne qui fumait sa pipe au coin du f*u.

— Alors, je n'ai pas de temps à perdre, — reprit Wood; — combien vous dois je, David?

— Voulez-vous m'offenser, Owen? — répondit l'hôtelier. Vous feriez mieux d'achever cette bouteille.

— Pas une goutte de plus, David ; bonne nuit 1

— Si vous tenez absolument à partir, — dit l'hôtelier, voici un batelier qui fera votre affaire. Holà! Ben 1 — ajouta-t-il en secouant un homme endormi sur un banc, — embarque.

— Voilà ! voilà !... cria Ben s'éveillant en sursaut.

— Mon ami que voici a besoin d'une paire d'avirons, — dit l'hôtelier.

— Où faut-il vous conduire, maître? — demanda le batelier en soulevant son bonnet de laine.

— Le plus près possible de Wych-Street, répondit Wood.

— Paitons, maitie.

— Eh I Ben, — dit le vieux matelot en nettoyant sa pipe, — vous ne traverserez pas la Tamise celte nuit, c'est mol qui vous le dis.

— Et pourquoi pas, vieux marsouin I

— Parce que ça va souiller fort, jeune poisson d'eau douce.

— Oh ! oh ! je n'ai donc qu'à bien me tenir, — dit Ben en riant. — Vous croyez donc que je ne traverserai pas la Tamise?... Je suis curieux de voir ça... car la chose ne m'est pas encore a ni ut.

— Possible, mais ça vous armera celte nuit, — répliqua gravement le vieux ma'elot. — En tous cas, croyez-moi, si vous gagnez l'autre iive, ne vous hasardez pas à traverser une seconde fois la rivière.

— Je vous pane deux shellings que je serai de retour dans une heure.

— Ça va, — répondit le vieux matelot ; mais à quoi bon parier, puisque les deux shellings iront avec vous au fond de l'eau?

LE BANDIT DE LONDRES

ni

— Ne craignez rien ; mort ou vivant, je paierai si je perds. Sans plus tarder, monsieur Wood et le batelier quittèrent

la taverne et se dirigèrent vers 'c quai. Quelques minutes après, i's descendaient les marches étroites et glissantes du débarcadère.

Un grand nombre de bateaux amarrés au quai s'entrechoquaient dans le courant impétueux. Le batelier sauta dans une de ces embarcations, et après avoir aidé monsieur Wood à s'y installer, il s'éloigna de terre, lien avait à peine ajusté ses aurons, qu'un homme tenant a la main une lanterne se précipita vers le quai.

— Un bateau ! —cria une voix que monsieur Wood crut reconnaître.

— Vous trouverez un batelier endormi dans une des embarcations du premier rang, — répondit Ben a l'étranger.

— Pouvez-vous me donner place dans votre bateau ? — reprit ce dernier. — Je vous paierai largement ; j'ai un enlant avec moi, et j'ai hâte de traverser la rivière.

— Un enfant I p -nsa Wood, — ce doit être le fugitif.

— Ilolà ! — cria-t-il au batelier, — touchez au quai; nous allons prendre cet homme avec nous.

— Impossible, maît<e, — répondit Ben, — le courant ressemble à l'écluse d'un moulin et le vent nous souffle dans le nez. Impossible.

A. ces mots, le batelier plongea dans l'ou ses avirons et gagna le large.

L'inquiétude de monsieur Wood au sujet du fugitif ne fut pas de longue durée, car il entendit l'autre batelier se préparer à passer la rivière, et quelques minutes après, le bruit des rames annonça le départ du second bateau.

—Tout le monde veut donc traverser la Tamise cette nuit?

— dit Ben; —le temps est bien choisi... Mais voyez donc, maître, voilà de nouveaux passagers, et ceux-là paraissent être encore plis pressés que nous autres.

Ayant jeté les yeux sur la rive, le Gharpentief vit en effet trois individus sauter dans une embarcation qui fendille courant avec la rapidité d'une flèche. Un de ces individus poriail une torche, et ses deux compagnons semblaient montrer aux rameurs le bateau qui les précédait et sur lequel ils gagnaient à vue d'oeil. Jvidcmment, ces hommes poursuivaient le malheureux Darrell. C'était bien lui, en effet, et Wood ne s'était pas trompé en croyant reconnaître sa voix.

Monsieur Wood voulut suivre du regard l'embarcation poursuivie, mais il ne put distinguer qu'une masse noire a informe ballottée par les vagues. Aux yeux plus exercés du batelier, les choses prêt aient un aspecl loul différent. Il jugea bien vile que celte chasse ne pourrait durer bien longtemps, car la distance qui séparait les deux embarcations diminuait avec une effrayante rapidité.

l'.in suivait ces manœuvres avec un vif intérêt; aussi nageait il de toute la vigueur de ses bras pour rester en léte des deux autres bateaux.

I On éprouve un sentiment de tristesse indicible en traversant la Tamise au milieu de la nuit. Les objets qui frappent vos regards, les bruits confus que vous entendez, vous jettent inévitablement dans la rêverie. Le clapotement de l'onde contre le bateau, — la rapidité du courant, — les formes indécises flottant au loin comme de noirs fantômes,— les cris et les chants plaintivement cadencés des mariniers, — les ombres imposantes projetées par les ponts, — les lumières vacillantes du rivage,— les lignes fantastiques des maisons,

— tout cela change en de sérieuses méditations le cours ordinaire de la pensée.

Mais il n'en était pas ainsi pour le c'iarpenticr; car cette nuit était peu propice aux rêveries paresseuses. C'était une nuit de tempête et de terreur. On n'apercevait sur la Tamise d'antres embarcations que celles dont nous avons parlé. Les ténèbres étaient, en quelque sorte, palpables, et le vent qui jusqu'alors avait soufflé par violentes rafales, s'apaisa tout-à-coup.

Il se fit un calme profond; mais ce calme était plus effrayant encore que fes DlUgissëmens furieux auxquels il succédait.

Au milieu de ce silence solennel, la détonation d'un pis-

tolet se fit entendre. Le charpentier dirigea ses regards do côté d'oti venait cette détonation, et le nouveau spectacle qui frappa sa vue n'était pas de nature à dissiper ses alarmes.

A la lueur de la torche portée par les individus poursui< vant Darrell, il vit les deux embarcations presque bord I bord.

La balle avait atteint le batelier de Darrell, et le bateau, privé d'avirons, avait dérivé vers l'embarcation ennemie. La fuite était désormais impossible.

Darrell, l'épée à la main, se tenait debout et prêt a repousser les assaillans qui, de leur côté, semblaient attendra avec impatience le moment de se précipiter sur leur proie.

Leur attente ne fut pas de longue durée. Un nouveau coup de rames amena le choc des deux bateaux, et l'embarcation de Darrell ayant été maintenue à l'aide des gaffes, deux hommes, en l'un desquels Wood reconnut Rowland, montèrent à l'abordage. Une lutte terrible s'engagea. Toutà-coup, Wood entendit un cri perçant, et presque en même temps le bruit que fait dans l'eau la chute d'un corps pesant.

— Laissez arrivr, pour l'amour de Dieu ! s'écria Wood dont l'humanité triomphait de toute considération personnelle. — Un homme est tombé dans l'eau. Virez de bord, allons porter secours à ce malheureux.

— Il est déjà trop tard, maître, répondit Ben tout en virant de bord et en ramant dans la direction des bateaux.

En quelques secondes, ils eurent franchi la distance qui les séparait des combattans.

Deux hommes restaient debout et luttaient avec une égala énergie : c'étaient Rowland et Darrell. Celui-ci avait précipité dans les Oois son second adversaire, Davies, le complice de Rowland. Emporté par le courant, ce misérable fut rapidement englouti.

Tandis que Rowland et Darrell se portaient des coups furieux, les bateliers s'efforçaient de lutter contre le courant et de maintenir en panne les deux embarcations accouplées. Grâce à cette circonstance, le bateau de monsieur Wood. à la fois poussé par les rames et par le courant, dépassa le but qu'il se proposait d'atteindre; et, avant qu'il lût possible de virer de bord une seconde (ois, le combat était terminé.

Pendant quelques minutes, Darrell, plus vigoureux que son antagoniste, parut avoir l'avantage, ni l'un ni l'autre ne pouvant se servir de son cpée. Le bateau rouiait convulsivement sous leurs pas, cl aurait infailliblement chaviré en entraînant ies deux adversaires, si les embarcations n'eussent été étroitement attachées l'une à l'autre. Rowland, se sentant sous la puissante étreinte de son ennemi, appela à son secours Illumine qui portait la torche. Obéissant à l'ordre de son maiire, cet homme saisit une épée et la passa au travers du c?rps de Darrell, qui tomba lourdement dans la rivière.

Cependant, Darrell reparut à la surface de l'eau, et bien que blessé mortellement, il fit des efforts désespérés pour regagner son embarcation.

—"Mon enfant! — murmura t-il d'une voix éteinte.

— Vous faites bien de me le rappeler,— répondit Rowlaad qui suivait des yeux sa victime avec, un sourire de vengeancr assouvie • — j'avais oublié le maudit bâtard. Prenez-le donc H cria-t-il en enlevant l'enfant couché dans le fond du b» , teau, et en le lançant vers le malheureux père.

L'enfant tomba à quelque distance de Darrell qui parvint à le saisir avant qu'il fût englouti. En ce moment, un bruit d'avirons frappa ses oreilles, il vit venir à lui l'embarcation de monsieur Wood. . ...

— Le voici, batelier ! -s'écria le charpentier. — Je vois »...

faites voler vos avirons.

— Ce serait le vrai moyen de ne pas réussir, maître, — répondu froidemenl Bi n.— Restons tranquilles, au contraire. i e c lùranl va nous amener cet homme.

Ben àvail dit vrai, car un instant après, Darrell toucha presque au bateau.

prenez l'aviron, — dit le batelier.

prenez d'abord cet enfant, - cria Darrell en soulevant

AINSWORTIL.

Tenfant d'une main, tandis que de l'autre il se cramponnait à l'aviron par un effort suprême :

— Donnez-le moi, s'écria le uh irpentier. Là... il est sauve Maintenant votre main.

— Mes loi-.. .ces., m a. ..ban. ..donnent, — dit le fugitif e.i râlant — Aousa .v z F. n... faut... mer ..ci ! a...dieu. ..

Darre I disparut au tond de l'eau.

Ivnd.mi at,e aoane, IMwland, alarmé par le bruit delà voix, saisit la torche et dirigeant la lumi ' ' vers le bateau de Wood, il fol témoin de l'incident (1HB. n us venons de raconter.

— Damnation ! — s'écria-l-i!,— une embarcation dans nos eaux!... L'enfant est sauvé... Enlevez vos gairesde. ce bateau, et à vos avirons... vite... vite!

L'ordre reçut une prompte exécution. Le bateau de Darrell fut abandonné au courant, cl les bateliers se mirent a ramer. Cependant Rowland échoua dans son dessein, grâce à une circonstance aussi terrible qu'inattendue.

Tandis que se payaient les événeraens précédens, l'atmosphère était restée dans un calme profond , u ais au moment où Rowland s'é!anç.3it vus le gouv.. rnajl et donnait l'ordre de poiusuivie le bateau de Woud , un bruit semblable à la détonation de plusieurs pièces d'artillerie éclata dans les air», et le vent déchaîné souilla lout-à-coup aveeureépoutable furie.

Relayés par ce souflle irrésistible, les eaux de la rivière volèrent en nappes immenses qui retombaient au- loin en écume épaisse. Ce n'était plus un orage, c'étajt une horrible tempête, si horrible, en elle; , que , de mémoire d'homme, Londres n'en avait jamais essuyé d'aussi redoutable Ce tourbillon détruisait lùl]l "' flui s,e 'rouvait •m s0" passage. Ls | ...ii, rs étaient lances au loi n, al les tours s'écroulaien au milieu des arbres déracinés. La plupart des navires, ayant brisé leurs amaires s'entrechoquaient dans une affreuse mêlée ou venaient se briser sur le rivage. Tout n'était que ténèbres, ruines , horreur et confusion. Le monde semblait toucher à sa fin.

En ce moment de désastre et de désespoir universel, — tandis que Londres se courbait sous la voix de la tempête, — le charpentier, dans son frêle esquif, attendait la mort avec résignation. Cependant, l'embarcation ne fut pas submergée, et grâce a la manœuvre qu'elle avait faite pour venir au secours de l'enfant, elle reçut, par derrière, le premier choc de la tempête qui soufflait du sud-Ouest; mais à chaque infiant elle menaçait de sombrer, car son avant plongeait incessamment dans les flots, puis, se relevant aussitôt, elle glissait avec la rapidité de l'éclair sur les vagues bouillonnantes, à la merci desquelles son sort était entièrement abandonné.

Des le commencement de la tourmente, Wood s'était instinctivement jeté dans le fond du bateau, en serrant contre sa poitrine le peiit orphelin.

l\ ignorait depuis combien de temps il se trouvait dans cette position, lorsqu'il sentit son bras rudement étreint, et presque assitùt il crut entendre la voix de IJcn.

C'était Ren, en effet, qui, pour se faire entendre, avait été obligé d'approcher sus lèvres de l'oreille de son compagnon. Sans celte précaution, les paroles du batelier se seraient perdues dans la tempête.

— C'est fait de nous, maître!— cria pileusement le pauvre Ben, — nous ne pouvons être sauvés que par un miracle. Le bateau va se briser contre les arches du pont, s'il n'est pas englouti avant d'y arriver.

— Que le ciel nous vienne en aide! — répondit Wood-,— nous avons eu lort de ne pas écouler ce vieux matelot.

— \ùili . ;ui m'inquiète, — reprit lien —

splus I ireux que I i le i ivage, donnez le prix -lu

pjtssage a te .ienx niars iu in. J ai jure que, mort ou vivant je paierais si j'avais perdu, ci je voudrais tenir ma pan h .

— Je vous le pronii sis, — répondit vivement Wood. -Estce le tonnerre qui gronde? ajouta i-il en entendant un roulement sinistre.

— Non ce n'est qu'une nouvelle bouffée de vent... Ah!... tenez-vous ferme!

— Sej ;ni ur, ayez pitié de nous, misérables pécheurs! —

Wood, en sentant tomber sur sa tête une énorme vague qui Ot presque chavirer l'embarcation en la remplissant a'j

I a tempête était dans toute sa force, et telle était la violene ' iiiee si nie du vent, que les deux malheureux durent reà se parler. Monsieur Wood semblait avoir complètement perdu l'usage de ses facultés, et ce fut à peine s'il eut la fqrce {\- lever les yeux en cn'endnt Util vociférer h son oreille:

— Le pont!... le pont!...

LE VIEUX PO.\T DE LOXDnCS.

A <e!tc époque, Londres ne possédait qu'un seul pont, mais ce p il 't était plus remarquable qu'aucun de ceux dont la métropole s'est depuis enrichie. Couverte de maisons d'un bout à l'autre, cette vénérable et pittoresque construction ressemblait à une rue jetée sur la Tamise. On eût dil que Grace-Cburch-Street, avec toutes ses boutiques, tous ses magasins et son incessante procession de passans, avait été étendue de la rive droite ,1 la rive gauche de la rivière. Les maisons étaient plus vieilles, ilestmi, les boutiques plus m quines, les irotloirs plus étroits, mais on y remarquait le même mouvement, la même animation. Le pont avait alors des portes voù ées < t hérisses de piques sur lesquelles on plantait les lé es des criminels.

Dans les premiers temps de son existence, le pont de Londres possédait une chapelle dédiée à Saint-Thomas, et sous laquelle fuient déposés les restes mortels de « Peler, le chapelain deColeburch, lequel commença le pont de pierre à Londres. »

Les autres bâti mens étaient juxlà-posés sur toute la longueur du pOBt, et telle était la valeur du moindre emplacement, qu'un grand nombre de caves et même de pièces habitables avaient été construites dans la solide maçonnerie des piles.

Le vieux pont de Londres (l'aïeul du pont actuel), était supporté par dix-neuf arches, dont chacune formait un énorme édilice.

Ces arches reposaient sur des piles gigantesques, et les piles sur des jetées qui s'étendaient fort avant dans la rivière pour amortir la force du courant

En semant l'énergique étreinte du batelier, m onsieur Wood leva les yeux et aperçut à travers l s ténèbres, la silhouette, immense du pont lugubrement éclairé par les lumières des maisons. Tout à-coup, ces lumières disparurent, et le bateau reçut un choc épouvantable.

Wood se leva comme poussé par un ressort.

L'esquif venait de touch r une des jetées du pont.

— Sautez! — cria B n d'une voix de tonnerre.

\ ■ . id obéit, la frayeur lui prêta une vigueur extraordinaire, et bien que la jetée s'élevât à deux pieds environ audessus du niveau de l'eau, il sauta sur la plate-forme avec l'enfant dins ses bras.

Le pauvre Ben n'eut pas le même bonheur. Au moment

mèm i il se p; è araii à suivre 'w I, son embarcation fut

viol par celle de Rowland el de ses hommes

eniralni s eux mêmes par l'i npi inosité <\<i courant,

Ben n'eut que • t mps de saut r; mais, avant manqué son point d'appui, il lit un faux mouvement, et ses pieds s'éta.nl posés sur le rebord de la plaie forme, il tomba en arlieie. il parvint cependant a s'acrroi In-r à la pointe de la Jetée, mais les pierres étaient glissantes, et le malheureux,

entraîné d'ailleurs par un irrésistible courant, lâcha prise et disparut en pou-sant un cri suprême .

Monsieur Wood entendit ce cri, mais sa propre situation était trop périlleuse pour lui permettre de tenter un effort en faveur du pauvre batelier.

Pour faire bien comprendre la position de monsieur Wood et ce qui va suivre, il est nécessaire de décrire en quelques mots la forme et la structure de la plate-forme sur laquelle il s'était réfugié.

Nous avons déjà dit que la pile de chaque arche du pont était défendue contre la force du courant par un avant-bec énorme. Ces avant-becs variaient en largeur, suivant la dimension de la pile à laquelle ils appartenaient ; mais il avaisnt tous la même longueur à peu près, et ressemblaient par leur forme à l'avant d'un canot. Les piles granitiques formant les londemens de ces jetées ou avant-becs, résistaient depuis des siècles à l'incessante action du courant.

La jetée sur laquelle se tenait le charpentier pouvait avoir six pieds de large sur sept rie long, mais elle était couverte de limon et continuellement iuondée parles vagues; aussi les dalles étaient-elles glissantes comme la glace.

Pour se soustraire à la violence du vent, monsieur Vood s'étendit sur le dos; mais cette posture le mit dans un danger plus grand encore, car s'il courait un moindre risque d'être emporté par le vent, il se trouvait bien autrement exposé à être enlevé par les vagues.

Il lui sembla glisser peu à peu vers l'extrémité de la plateforme.

Aussitôt, il se dressa sur les pieds dans une extase de terreur.

Rappelé à lui-même par l'imminence du danger, monsieur Wood essaya ensuite d'escalader la pile dans l'espoir d'atteindre à l'une des fenêtres ou autres ouvertures pratiquées dans les flancs du pont et ressemblant aux sabords d'un vaisseau de guerre.

Malheureusement l'entreprise était impraticable, et monsieur Wood, forcé d'y renoncer, résolut de tenter un effort désespéré. Son projeteonsistait à passer sous l'arche du pont à l'aide de l'étroit rebord ménagé tout le long, puis de gagner si cela était possible, la plate-forme de l'est, sur laquelle il trouverait un abri naturel contre la fureur de la tempête.

Menacé d'une mort certaine en restant au même endroit, de deux dangers monsieur Wood choisit le moindre, et, après avoir imploré la protection du ciel, il commença sa course périlleuse. Tout en portant avec le bras gauche l'enfant qu'il ne put se décider a abandonner même dans celte extrémité terrible, le charpentier, la main droite étendue en avant pour assurer sa marche, s'avança lentement sur les genoux.

Au moment où il entrait sous la voûte, la raffale devint si violente qu'il fut sur le point de renoncer à l'entreprise. Cependant le sentiment de la conservation eut le dessus. 11 avança.

Le rebord sur lequel il rampait avait à peu près un pied de largeur. L'étendue de l'arche excédait soixante-dix pieds, Aux yeux du pauvre charpentier, c'était l'immensité. Après de longs et péuibles efforts, il venait d'arriverà lamoitiédu chemin, lorsqu'il fut arrêté par un obstacle. C'était une énor» me pierre que les ouvriers avaient apportée pour réparer le pont. Cette rencontre lit perler une sueur froide sur le front de monsieur Wood. Rebrousser chemin était chose impossible... se lever, c'était s'exposer à une mort inévitable.

Monsieur Wood jeta les yeux sur le courant impétueux qui roulait à ses pieds avec la rapidité de l'éclair, et une sorte de vertige s'empara de lui. Pour résister à ce vertige, il s'appuya de toute ses forces contre la pierre. A son indicible joie la pierre céda et roula dans le torrent. Reprenant donc courage, monsieur Wood se remit à ramper.

Enfin, après avoir couru mille fois le risque de glisser sur les dalles humides ou d'ê:re renversé par le vent, le charpentier touchait au terme île son terrible voyage, lorsqu'il s'aperçut, en frissonnant ri 'lion eu r, qu'il avait perdu l'en font'

'l'uni son sang reflua vers le cœur, et ses membres tremblèrent convulsivement à cette affreusedécouverle. Tout sem «-E SIÈCLE. — IV.

bla tourbillonner et s'engloutir autour de lui, et poussant un cri d'agonie, il s'accrocha par un effort désespéré aux crevasses des dalles.

Peu à p? u, ce vertige se dissipant, monsieur Wood se rappela qu'il avait déposé l'enfant dans une cavité au moment où il avait essayé de déloger la pierre apportée là pour boucher le trou.

Dans son empressement à poursuivre sa route, monsieur Wood avait oublié l'enfant qu'il résolut d'aller reprendre, quoiqu'il pût en résulter. Il rampa donc à reculons — car il n'osa pas affronter le vent, — et, après dos efforts inouïs, il parvint à gagner la cavité. Son courage fut récompensé. L'enfant était à la même place.

Dans la joie qu'il éprouva du succès de son entreprise, le charpentier, oubliant ses fatigues, prit l'enfant et se remit en marche. Il arriva sans nouveaux accidens à la plate-forme. Ainsi qu'il l'avait espéré, monsieur Wood se trouva comparativement à l'abri du vent

En avançant contre le mur de la jetée, il s'aperçut qu'il n'était pas seul. L'obscurité l'empêchait de distinguer les traits de l'étranger, et le bruitétourdissantde la tempête interdisait toute conversation, aussi monsieur Wood révéla t-il sa présence en appuyant sa main sur l'épaule de l'étranger. Celui-ci tressaillit et parla, mais ses paroles se perdirent dans les mugissemens de l' orage.

Il fallut donc renoncer à nouer un entretien, et pour donner un nouvel aliment à ses pensées, monsieur Wood leva les yeux sur la masse gigantesque qui se dressait devant lui, semblable à une muraille de ténèbres solides. Quels furent ses transports de joie, en aperc-vant une lumière à qutlques pieds au-dessus de sa tête !

Il n'hésita pas un instant, et arrachant une pierre à la pile du pont, il la lança de toute sa force contre la fenêtre d'où venait la lumière. Une vitre fut brisée, *% la lumière disparut. Evidemment, le signal de détresse avait été compris, car la fenêtre s'ouviit. et Wood en vit descendre une échelle de co des, à laquelle une lanterne était suspendue.

Le charpentier saisit alors le bras le l'étranger pour attirer son attention vers le point de salut. Tous deux s'avancèrent jus «'au pied de l'échelle, et à la lueur de la lanterne, Wood reconnut Rowland.

Le charpentier fut saisi de frayeur, car le regard de Rowland so lixa sur l'enfant. — L'enfant de Darrell ! — s'écria Rowland d'une voix qui domina >a tempête. Ses parens sout morts; lui seul peut anéantir mes espérances! Il ne sera pas dit que je sortirai vaincu delà lune I

A ces mots, il saisit Wood à la gorge, et malgré la résistance énergique du pauvre charpentier, il le traîna jusqu'au rebord de la plateforme.

Au même instant, ua bruit pareil à l'éclat de la foudre retentit à leurs côtés. Le toit de la maison située au-dessus de leurs têtes, arraché par la tempête, s'écroulait le long de la pile.

Lorsqu'au bout d'une seconde, Wood, sachant à peine s'il était mort ou vivant, ouvrit les yeux, il se trouva seul. Rowland avait disparu.

Quant à l'enfant, il était sain et sauf.

— Pauvre petite créature, — s'écria Wood en pressant l'enfant contre son cœur, — tu as perdu tes parens, ro.nme vient de le dire cet homme teuible ; mais je te servirai de père, et en mémoire de cette épouvantable nuit, tu porteras le nom de Tamise Darrell.

Sans perdre de temps, Wood s'élança vers l'échelle et gagna la tenétre. A peine avait-il posé le pied dans la maison, qu'il tomba dans un «omplet évanouissement. En revenant à lui.il se (r uva chaudement couché dans un lit. L'enfant avait reçu les soins empressés des habitans de la maison et dormait d'un profond sommeil.

Vers le milieu de la journée, Wood se sentit assez fort pour regagner smi logis.

la cité présentait un affreux spectacle de dévastation. Wood eut toutes les peines du monde à se frayer un passage au milieu des décombres qui obstruaient les rues

ALNSWOl'.TH.

En arrivant a l'extrémité de FleetStreet, il fut saisi au coiltt par un individu dont le visage basané lui rappela l'un de ses bourreaux de la veille. Cet homme l'accusa, avec d'horribles imprécations, d'avoir volé so enfant. Vainement Wood protesta de son innocence, et suivant toute probabilité, l'homme en question, secondé par ses compagnons, allait s'emparer de l'enfant, sans l'arrivée subite

d'une escouade de police qui dispersa la bande de malfaiteurs.

À peine délivré de leurs mains, Wood se mit a courir à toutes jambes, et bientôt il arriva dans ffygh-Streel sans avoir une seule fois regardé derrière soi. Enfin, il entra dans son logis, et voyant venir à lui sa femme, il lui remit l'enfant sans avoir la force de prononcer une parole.

Aeeondc Époque.

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