‹ Le siècleChapitre 55 sur 173 · JONATHAN W1LD · texte numérisé non relu

JONATHAN W1LD

l'apprenti paresseux.

Douze années se sont écoulées depuis les événeniens que nous avons rajoniés dans la première partie de cette histoire. A. celte époque, nous éliuns sous le régne de la reine Anne, et nous entrons maintenant dans celui de Georges i".

Par une journée du mois de juin, monsieur Wood, que ses affaires avaient retenu au dehors depuis le matin, revint a son logis de ff'ych-Street, Drury Lcme, un peu plus tôt qu'il n'était attendu. Peut-être avait-il, à dessein, avancé son retour. Le digne charpentier se disposait à entrer dans sa boutique -, mais étonné du silence qui y régnait, il se mit aux écoutes pour s'assurer si son apprenti, dont il commençait a se détier, avait abandonné son travail. Le silence se prolongeant, monsieur Wood leva le loquet avec précaution et se glissa dans la boutique avec la ferme détermination de punir l'apprenti si réellement il était fautif.

La pièce dans laquelle il entra ressemblait a toutes les boutiques de charpentier, et contenait tous les outils et matériaux employés dans cet art honorable.

Des scies, des marteaux, des haches, des rabots, et une loule d'autres instrumens étaient rangés le long des murs, comme des trophées d'armes dans un arsenal. Au milieu d'un monceau de clous sans tête, de vis sans filets et de serrures sans ressorts, gisaient un pot de colle-forte et une pierre a repasser. — Deux articles que leur propriétaire avait coutume d'appeler : sa main droite et sa main gauche.

On voyait sur un rayon plusieurs pots remplis de couleurs a l'huile, ainsi que pouvaient en témoigner leur extérirur touillé et les tachés parsemées sur la muraille. Une multitude de ligures grotesques et dessinées à la craie servaient d'ornement au mur d'en face, lequel était en outre tapissé, de distance en distance, avec des légende^ illustrées et toutes sortes de chansons populaires. On y remarquait, entre autres, l'histoire de la chaste Suzanne, côte à côte avec un récent édit du Parlement contre l'usage des liqueurs fortes.

Le sol était revêtu d'une épaisse couche de copeaux, de bran de scie, et au milieu de la boutique s'étendait un long et large établi, a l'une des extrémités duquel se trouvait un puissant élau, et tout contre, trois clous plantés dans le bois supportaient un bout de chandelle.

Il y avait sur l'établi une petite mesure de genièvre, une croûte de pain et un morceau de fromage. Alléché par cette dernière friandise, un chat affamé guettait un moment propice pour s'en rendre maitre.

Un paquet de vieilles cartes étendu sur le milieu de l'établi trahissait l'emploi que l'apprenti avait fait de son temps. Tout près de la porte étaient dressées de longues planches

derrière lesquelles se cacha le charpentier pour observer c* qui se passait a l'intérieur de la boutique.

Juché sur un escabeau qu'il avait transporté sur l'établi, et le dos tourné vers la porte, l'apprenti, armé d'un petit couteau, était occu pé à graver son nom sur une poutre.

A celte époque, les enfans portaient un costume semblafa e k celui des grandes personnes, et le jeune drôle en queslion avait des culottes et un gilet en molleton gris à poches démesurément longues. A en juger par leur dimension, ces vétemeus provenaient de la défroque du patron.

En se glissant derrière les planches, monsi ur Wood se h'urla contre un rayon voisin. A ce bruit, l'apprenti se retourna brusquement et dirigea ses regards inquiets du côté de la porte Sa figure était celle d'un enfant plein d'inlelli gence et de vivacité ; un teint pâle et mat, et de grands yeux noirs ajoutaient à l'expression de sa physionomie.

Le jeune drôle avait treize ans au plus, et ses membres étaient d'une exiguïté remarquable, même pour son âge; aussi paraissait-il maigre et débile à l'excès sous ses amples vêtemens Mais si son corps était chétif, ses yeux, en revanche, annonçaient une singulière précocité. Sous ces traits délicats et fins on devinait la pénétration et le jugement d'un homme fait.

Le regard que l'apprenti jeta vers la porte en entendant du bruit pouvait donner la mesure de son caractère. Il y avait dans ce regard de la frayeur, de l'eflronierie, de la résolution. Ce dernier sentiment, néanmoins, ne tarda pas a triompher des autres, car l'apprenti se mit a rire de ses alarmes.

L'un des traits les plus remarquables de cette physionomie élait sans contredit la bouche, dont la forme révélait un développement très prononcé des appétits sensuels.

Les yeux eux-mêmes, malgré leur éclat et leur beauté, annonçaient des instincts mauvais. Les pommettes étaient saillantes, le nez légèrement déprimé et les narines fortement dilatées. Ajoutez à cela un menton étroit, mais bien modelé, un front large, élevé, et vous aurez un portrait assez ressemblant du jeune apprenti. Dans son ensemble, cette physionomie avait une analogie frappante avec ces types de vagabonds que Murillo aimait à peindre, et qui auraient parfaitement représenté Gusman d'Alfaiache, Lazarillo de Termes, ou bien Estevanille Gonzalès: — types qui rendent le vice presque gracieux , tant ils respirent le contentement et l'animation.

On retrouvait dans les yeux de l'apprenti anglais tous les mauvais peuchans, toute la drôlerie, et quelque chose de plus, du lazzarone; une légère couche de tons chauds aurait rendu la ressemblance parfaite.

Une fois remis de sa frayeur momentanée, le jeune garçon, persuadé qu'il était bien seul, continua l'opération dont il venait d être distrait, tout en chantant une chanson fort en vogue parmi les habitués de Newgate et autres prisons de la capital?

LE BANDIf DE LONDRES.

— Diable I —dit tout haut l'apprenti, qui soudain cessa de chanter , — diable! cette poutre, sur laque le j'écris mon nom, me rappelle un peu le haut de la potence deTyburn. Qui sait si quelque jour je ne ferai pas connaissance avec elle... Après tout... pourvu que mon nom devienue célèbre... peu m'importe. Celte idée ne m'empêcherait nullement de marcher sur les traces du capitaine Bew, du brave Duval ft de iant d'autres illustres bandits, si je me sentais du goût p'<ur leur profession. Là! s'écria-l-il, en sautant à bas de l'escabeau et en s'éioignant de quelques pas pour examiner son ouvrage... voila ce que c'est... je ne ne suis pas mécontent de mon travail... J-a-c k... S-h-e-p-p-a-r-d, épela til d'une voix triomphante.

— Ma foil... ajouta-t-il en fermant son couteau qu'il mit dans sa poche, j'ai presque envie d'envoyer promener le vieux Wood et de me faire voleur de grands chemins!...

— Ah! vous avez celte envie-là! —cria derrière lui une voix de tonnerre qui remplit d'épouvante le jeune appremi. Je vais vous apprendre, drôle, à parler et à travailler

Sur ce, monsieur Wood saisit Jack par les oreilles et lui administra une sévère correction.

— Ah! — continua monsieur Wood, vous voulez devenir un voleur de grands chemins... petit misérable?

— Oui, — répondit énergiquemeut Jack— Oui, si vous me battez de la sorte.

Confondu par l'assurance de son apprenti, monsieur Wood cessa de le frapper, et le regarda tixement.

— Jack, Jack, — lui dit il, — vous serez pendu quelque jour!

— Mieux vaut èlre pendu que de porter des jupes,— répliqua Jack avec une malicieuse expression de physionomie.

— Que voulez-vous dire, petit drôle? — s'écria Wood en rougissant de colcre. — Oseriez-vous insinuer que je me laisse mener par ma femme?

—En tous cas, il est clair que vous ne savez pas vous gouverner vous-même,— répondit f oidement l'apprenti;— mais, quoi qu'il en soit, je ne veux pas cire frappé pour rien.

— Pour rien! — répéta Wood en fureur. — Est-ce donc rien que d« négliger votre ouvrage et de chanter des chansons abominables? Savezvous bien que, pour la moindre de ces fautes, tout autre que moi vous aurait conduit devant uu magistrat et fait enfermer dans une maison de correction? Mais je veux être moins sévère, et me contenterai de vous châtier moi-même, à un-^ condition...

— Faites comme vous l'entendrez, maître, — interrompit Jack en mettant la maiu dans sa poche pour y prendre un couteau,— faites comme vous l'entendrez, ma^s je ne vous conseille pas de porter encore la main sur moi.

Monsieur Wood regard* attentivement le hardi coupable, et peu rassuré par l'expression de sa physionomie, il jugea à propos de différer l'exécution de ses menaces. Pour gagner du temps et attendre une occasion plus propice, il se mita questionner l'apprenti.

— Où avez- vous appris la chanson que je viens d'enlcndre? — lui dcmanila-t-il d'un ton impérieux.

— Au Lion-Noir(i à deux vas d'ici, — répondit Jack sans la moindre hésitation.

— I a maison la plus mal famée du voisinage... le. rendezvous habituel des voleurs et des v.gabonds. —Et qui vous a appris celte chanson. . Fst-ce Joettiud, le maître de la taverne ?

— Non... c'est un nommé Pcaubleue, un des habitués du Lion-Noir, — répondit Jack avec une franchise qui surprit Wood tout autant que le surprit la confident e.

— Helle compagnie pour un apprenti! — reprit le charpentier, — bons endroits à fréquenter!... Savez-vous que le misérable dont vous parlez est un voleur de profession. Aux dernières assises de OUI Itailey, ce scélérat n'a et? acquitté et n'a échappé au gibet qu'en dénonçant ses complices, d'après les conseils de Jonathan Wild.

— Connaîtriez -vous, par hasard, ce Jonathan Wild, maître? — demanda Jack en prenant un (on plus soumis et plus respectueux.

— Je crois l'avoir vu il y a quelques années, et, bien qu'il doive être fort changé, je le reconnaîtrais parfaitement, j'en suis convaincu.

— il est petit, n'est-il pas vrai, monsieur?... de votre tall'*» à peu près... une barbe rouge... une tête de renard?...

— Hum! — fit Wood en toussant légèrement pour dissimuler un sourire.— Le portrait est assez ressemblant... mai» pourquoi ces questions ?

— Parce que... balbutia Jack.

— Expliquez-vous... necraignez rien, — dit Wood avec nn ac.ent encourageant. — Si vous avez commis quelque faute,

' avouez-la et je vous pardonnerai.

— Je ne mérite pas votre pardon ! — répliqua Jack en fondant en larmes; -mais je crains d'avoir bien mal agi... Connaissez-vous cela, monsieur? — ajouta-t-il en tirant une clef de sa poche.

— OU l'avez-vous trouv/e? — demanda Wood.

— Elle m'a été donnée par un homme qui buvait avec Peaubleue, l'autre soir, au Lion-Noir. Et, bien que cet homme portât son chapeau rabattu sur les yeux, et que son menton fut caché dans son mouchoir... en me le rappelant, il me semble que ce devait être Jonathan Wild.

— Où cet hommeat-il pris la clef? — demanda Wood avec surprise.

— Je ne puis vous le dire. Seulement, il m'a promis deux guinées si je consentais à essayer cette clef dans vos serrures.

— Ah! s'écria Wood, — c'est mon ancien passe-part» ut. Cette clef, ajouta til en la prenant des mains de l'apprenti, —cette clef, Jack, m'a été volée autrefois par votre père. Peu importe, aujourd'hui, ce qu'il en voulait faire; mais avant de mourir, il chargea votre mère de me la rendre. Votre mère la perdit dans le Mint, ou plutôt Jonathan Wild la lui enleva.

— Ce doit être lui ! s'ée'la vivement Jack. — Eh bien! — poursuivit-il, laissez-moi cetteclef jusqu'à demain seulement, et je veux perdre mon nom si je ne fais tomber Jonathan dans un piège dont il ne se tirera pas aisément, malgré toHte son habilet*.

— Je devine votre, projet , Jack, — répliqua vivement le charpentier; mais je n'aime pas les voies détournées. Lors même que vous avez affaire à un scélérat, agissez franchement et à cœur ouvert. Telle est ma maxime, et celle de tous les honnêres gens. Il serait sans doute à souhaiter que Jonathan fut traduit devant la justice; mais je ne puis approuver la nran.he que vous voulez suivre... ou du moins il me faut le temps d'y réfléchir sérieusement. Quant à vous, Jack, vous avez couru un grand danger. Jonathan avait, à coup sûr, l'intention de se servir de vous d'aborJ, et de vous dénoncer plus tard. Que cela cela vous serve de leçon pour l'avenir. Surtout, soyez prudent dans vos relations. « Dis-moi qui lu hantes, je te dirai qui tu es. ■ Connaissez-vous ce proverbe? Evitez donc les tavernes, la mauvaise coespagnic, et vivez honnêtement. Avec votre intelligence, vous pouvez devenir un habile ouvrier... Seulement, vous ne possédez pas une qualité précieuse, sans laquelle toutes les autres sont peu profitables, vous n'avez pas l'amour du travail. L'oisiveté, Jack, conduit à la débauche, à la misère, et si vous ne parvenez à vaincra ce drfaut, vous êtes perdu. Souvenez-vous de votre père!.. .J'ai promis de vous regarder comme untlls, et je tiendrai ma parole; mais si vous méprisez mes conseils, à quoi vous servira ma protection?... Aussi je vous abandonnerai si vous refusez de m'obéir. Choisissez done.

— Je vous obéirai, maître; je vous le promets! —dit Jack avec un sincère accent de vérité.

— Nous verrons. Des promesses sans effet soat des plumes qui volent. Et maintenant, enlevez ces cartes... q«e je ne les revoie plus; jetez ce genièvre par la fenêtre, et dites-moi pourquoi vous n'avez pas seulement commencé la belle d'emballage pour lady Trafford... Jj vous avais bien recommandé cep -udant de la terminer avant mon retour, car lady Trafford part demain, et il faut que cette boite soit envoyée ce S'iir même.

— Elle sera prête dans deux heure* . répondit Jack en

AINSWORTH

saisissant une planche et un rabot. Il est environ quatre heu res; à six heures j'aurai terminé... Je m'y engage Je ne vous attendais pas avant six heures, maitre.

— Ah! Jack, — dit Wood en hochant la tête, — avec de la bonne volonté on arrive I tout... Je voudrais vous vair imiter Tamise Darrell...

— Tamise a toujours été voire favori, — dit Jack en continuant son travail

— Je n'ai fait aucune différence entre vous jusqu'à ce jour, et soyez sûr que je n'en ferai jamais, à moins d'y être for. é.

— En tous cas, — reprit Jack, — j'ai toujours en partage le travail le plus difficile; mais je ne m'en plains pas. Je ferais tout au monde pour Tamise Darrell.

— Et Tamise agirai' de même à votre égard, Jack, répondit une voix joyeuse Qu'y a-t-il donc, père? — ajouta le nouveau venu en s'adressant à Wood. — Jack vous aurait-il mécontenté? Dans ce ras, pardonnez-lui. Je suis sur qu'il fera son possible à l'avenir pour vous être agréable. N'est-il pas vrai, Jack?

— Oh! oui, répondit Jack avec empressement.

— Lorsque le tonnerre gronde, le voleur devient honnête, — murmura VVoed.

— Voulez-vous que je vous aide, Jack ? — demanda Tamise en prenant un rabot.

— Non, non, laissez-le faire, — dit Wood.— Il m'a promis de finir son ouvrage pour six heures, et je veux voir s'il tiendra parole.

— Il aura bien de la peine à réussir, père,— répliqua Tamise-, permettez-moi de lui donner un coup de main.

—Sous aucun prétexte, — répondit Wood d'un ton péremptoire. — Un peu de travail forcé lui montrera l'avantage de se bâter à propos. Il faut réparer le temps perdu... Je n'ai pas besoin de vous demander, mon cher ami, si vous avez terminé voire tâche? Vous n'êtes jamais en retard, vous.

Tamise évita de répondre à cette question qui lui semblait renfermer un nouveau reprecheà l'adresse de Jack; mais celui-ci répondit pour son petit camarade.

— Darrell a fini ce matin de bonne heure, — dit-il, — et si j'avais écouté^ses conseils, la boite d'emballage serait prête à présent.

— Vous vous liez trop à votre adresse, Jack, —répliqua Tamise. — Si je pouvais travailler aussi vite que vous le faites, peut-être me donnerais-je aussi du bon temps.. .Voyez comme il avance, père, la boite semble pousser sous ses doigts.

— Vous avez un bon cœur, Tamise, — répondit Wood en

jetait un regard d'orgueil et d'affection sur son fils adoptif

vous deviendrez un homme remarquab'e.

Le charpentier était, ajuste titre, lier de son jeune protégé, car les deux amis présentaient un contraste frappant. La physionomie ouverte de Tamise Darrell respirait la franchise et les sentimens honnêtes ; celle de Jack, au contraire, offrait un mélange de bassesse et d'astuce. En tout, d'ailleurs, ils différaient complètement l'un de l'autre. Jack était petit et malingre; Darrell grand et robuste. L'un n'avait dans les traits aucune régularité; l'autre était d'une beauté remarquable. La teint de Jack le faisait ressembler à un bohémien; le visage de Darrell était frais et resé. La bouche de celui-ci était petite, admii ablemenl modelée, et la lèvre supérieure possédait un caractère d'aristocratique beauié; — la bouehedecelui-là était large et disgracieuse. Les yeux de Darrell étaient de cette nuance particulière qui parait bleue le jour et noire à la lumière. Ses cheveux bruns retombaient sur ses épaules en boucles ondoyantes, tandis que l'épaisse chevelure noire île Jack donnait à sa tële la forme d'une boule... Bref, l'ensemble de Jack avait quelque chose de commun, tandis que toute la personne de Darrell dénotait une distinction patricienne.

Pendant que Tamise et Wnod continuaient leur entretien, Jack ayant besoin d'un outil placé sur un des rayons supérieurs, se mit à grimper sur une petite échelle adossée à la muraille, puis de là, sautant avec l'agilité d'un jeune singe sur une espèce de soupente, il allongea le bras pour atteindre l'objet dont il avait besoin. Mais, dans son empresse-

ment étourdi, Jack dérangea une planche énorme qui faillit lui tomber sur la tête. Il n'eut que le temps de la retenir d'une main, tout en se cramponnant de l'autre au support du rayon.

— Prenez garde, Jack ! s'écria Tamise, vous allez être écrasé.

L'avertissement venait bien tard; la planche avait perdu son équilibre, et Jack, forcé de lâcher pri*e, tomba lourdement. C'en était fait de lui si. d'une main vigoureuse, Tamise n'eût retenu la pièce de bois.

— Relevez-vous vite, — s'écria celui-ci, — j'ai le poignet brisé. Fort heureusement, Jack put se relever aussitôt, car la planche, trop pesante pour les forces de Darrell, s'abattit à ses pieds.

Tout cela avait été l'affaire d'un instant.

— Vous n'êtes pas blessé, j'espère? dit Tamise à Jack qui retournait vers l'établi en se frottant les reins.

— Pas du tout, — répondit Ja k avec une indifférence affectée.

— Vous l'avez, tous deux, échappée belle! — s'écria W ood pâle de frayeur... j'en suis tout tremblant. Aussi, pourquoi grimper là-haut? — continual-il d'uhe voix sévère... ne vous ai-je pas dit cent fois qu il vous arriverait malheur?...

— Ne le grondez pas, père, — interrompit Tamise, il a été assez effrayé.

— Bien, bien, n'en parlons plus, puisque cela vous cause de la peine, — répliqua Wood. — Mais vous vous êtes fait mal au bras, mon pauvre enfant?

— Ce n'est presque rien, — répondit Tamise, dans nne minute la douleur sera passée.

— Vous êtes donc blessé? — s'écria le charpentier avec émotion. Allez vite trouver votre mère, et montrez-lui votre poignet. Et vous, Jack, à l'ouvrage, et soyez moins étourdi.

— Ne vaudrai:-!) pas mieux que Jack vint avec moi? — dit Tamise. — Il a l'air de souffrir.

— Qu'il reste ici, — répondit Wood avec vivacité. Cela lui servira de leçon.

— Tamise, dit Jack à voix b ssc et en jetant sur Wood un regard vindicatif, — je n'oublierai pas ce qui vient de se passer. Vous m'avez sauvé la vie.

— Bah! vous en ferez autant pour moi, quelque jour. Aujourd'hui va été mon tour, demain ce sera le vôtre.

— Eh bien! je m'acquitterai le plus tut possible envers vous.

— Si vous voulez réellement n'obliger, — dit tout bas Tamise qui avait remarqué le regard menaçant de Ja> k, — ti réellement vous me voulez oblig-r, finissez votre tâche pour six heures.

— Je vou&Je jure, —répond*! Jack en riant.

Ce disant, il se remit avec zèle à l'ouvrage, lamiis que \\ood et Tamise quittaient la boutique pour se rendre auprès de mislrcss Wood.

TAJIISt DVKRI LI-.

Après avoir soigneusement examiné le bras de Tax.ise Darrell, mistrrss Wood s'empre.-sa de le baigner avec un baume de sa composition Pendant celte opération, le charpentier fut soumis à un sévère interrogatoire au sujet de l'accident, et l'indignation de mislress Wood ne connut plus de bornes en apprenant que Jack Sbeppard était cause de le ut le mal. Tamise eut même beaucoup de peine à l'empêcher de courir A la boutique pour infliger au coupable un châtiment sommaire.

— Je vous a>ais prédit ce qui arriverait, lorsque vous avez apporté ce petit serpent â la maison ! — cria-t-elle d'une voix aigre, en s'adressant à son mari. N'avais je pas raison? Vlais, il faut toujours que vous agissiez à voire guise... vous ne voulez jamais écouter mesais... jamais !

— Permettez, mon amour, vous êtes dans l'erreur... ré-

LE BANDIT DE LONDRES

pontlit le charpenlier en s'efforcant de calmer la mauvaise humeur de sa femme par uueatlilude de soumission respectueuse.

Bien loin, cependant, de produire un bon résultat, cette soumission parut, au contraire, accroître le mécontentement de niistress Wood qui, dans son courroux, oubliant Tamise, s'avança vers son mari, les yeux enflammés et les poings sur les hanches :

— Quoi! — s'écria-t-elle à demi suffoquée par la colère, — ne vous avais-je pas dit de vous'débarrasser de ce petit misérable en l'envoyant à la maison de travail... ne vous l'ai-je pas cent fois répété?... Mais non... monsieur veut faire a sa tête, et, non content de nourrir le lils et de l'encourager dans sa paresre, il va presque tous les jours chez la mère et lui porte des provisions... de l'argent .. du vin... sous prétexte de charité!... monsieur donne à cette femme un logement élégant. .. Bonté divine!. ..charité bien ordonnée commence par toi-même. L'n honnête mari laisserait à sa femme le soin de faire ses charité... surtout lorsqu'elles s'adressent a des femmes. Quant à moi, si je pouvais me permettre des générosités, je choisirais une personne qui s'en montrât digne, au lieu de les prodiguer à cette hypocrite et doucereuse Madeleine!

— Si j'ai agi sans votre participation... c'était précisément... croyez-le bien... pour ménager Ks scrupules que vous venez d'exprimer. J'ai cru bien faire... je vous le jure. Mistress Sheppard est...

— Je sais ce qu'elle est... et je n'ai pas besoin de vos explications, monsieur. Je n'ai point oublié les antécédens de celte malheureuse. Vous avez, sans doute, vos raisons pour élever sonfiis... peut-être devrais je dire votre fils, monsieur Wood.

— En vérité, mon amour, ces accusations n'ont aucun fondement... et vous avez tort de vous emporter ainsi.

— Je ne puis supporter ce petit drôle. Quant a sa mère, je souhaite de ne la jamais rencontrer.

— Je le souhaite aussi, mon amour, — répondit humblement le charpenlier.

— Prenez-vous donc ma maison pour un refuge ouvert à tous vos enfans naturels, monsieur? répendez à cela.

— Wir.ny, — dit Tamise dont les joues empourprées témoignaient de l'effet proluil sur lui par cette insinuation ; — VVinny, dit-il en s'adressant à une jolie petite lille à peu près de son âge, assise à ses côtés, aidez-moi, je vous prie, à passer la manche de mon habit... Je ne suis pas à ma place, ici.

— Restez assis, cher Tamise, reste/, assis, — dit mistress Wood d'une voix adoucie. — L'allusion que je viens de faire aux enfans naturels ne vous regarde eu rien. Ne supposez pas,ajouta-lc le en lançant un regard dédaigneux à son mari, ne supposez pas que je veuille lui taire l'honneur de penser qu'il pourrait être le père d'un enfant tel que vous.

Monsieur Wood leva ses mains au ciel dans un muet désespoir.

— \\ ood, W ood! — continua la dame du logis en se laissant tomber sur une chaise et en s'éventant avec vivacité, voyez dans quelle agitation vous m'avez mise avec votre violence! Et cela, juste au moment où vous savez que j'attends monsieur Kncebone. four rien au monde, je ne voudrais qu'il me vit dans cet état. Il ne vous le pardonnerait pas.

— Ne dites pas cela, ma chère amie. Monsieur K.neebone, au contraire, ne manque jamais de prendre mon parti, lorsqu'une légère contestation s'élève entre vous et moi. Je voudrais seulement qu'il fùtjacobite au lieu d'être papiste.

— Jacebite! — répéta niistress Wood. — Bor.té divine! n'aurait il | as alors le droit de vous reprocher d'être hanovrien au lieu d'être presbytérien? Tout nia est all'aire' d'opinion. ..Et maintenant, mou amour, ajouta-l-elle avec un regard plus doux, —je veux bien ouh ter notre querelle. Seulement, il faut me promettre de ne plus fréquenter celte malheureuse femme, l.a jalousie, vous le sav-z, ne se commande pas, lors même qu'elle e t causée pir un objet indigne. •

Ravi de conclure la paix it cette condition, monsieur Wood lit la promesse exigée, tout en se demandant a paît soi, qui, esa femme ou de lui, avait le plus r aison d'être jaloux.

Et ici, qu'il nous soit permis de faire quelques réflexions au sujet de l'influence particulière et incompréhtnsiblc, exercée si fréquemment par les femmes querelleuses sur... nous avons peine à dire... leurs seigneurs et maîtres, — influence qui s'étend non seulement sur la volonté du mari mais encore sur ses goûts.

Nous ne nous rappelons pas avoir rencontré jamais un seul individu, réputé pour obéir au gouvernement du cotillon , qui ne fût content de son sort. Et pour arriver à une explication plausible de ce phénomène de la vie conjugale, il taul bien croire que ces despotes féminins possèdent quelque charme assez puissant pour contrebalancer les effets irrita' s de leurs emporteraens sans fin ; — en un mot, quelque qualité secrète, enivrante, et exclusivement réservée pour la pins grande satisfa* lion des maris.

L'honnête charpeuli r semblait obéir à une influence de celte nature, car un seul regard de sa femme lui rendit à l'instant toute sa bonne humeur; et malgré la torture qu'il venait d'endurer, il aurait fort mal aecue-lli quiconque eût voulu lui pers ader qu'il n'était pas le plus heureux des hommes et niistress Wood la meilleure des femmes.

— Il faut bien que les femmes accomplissent leurs volontés durant leur vie, puisqu'elles ne peuvent en laisser en mourant, — dit monsieur Wood en déposant un baiser de paix sur la main potelée de sa chère moitié, qui sembla partager l'opinion de son mari.

De peur que le charpentier ne soit accusé d'une condescendance compromettante à l'égard de sa femme, il convient, peut-être, d'examiner à quel point les attraits personnels de celle-ci justifiaient la faiblesse apparente du digne homme.

Mistress Wood avait un premier avantage sur son mari,— celui d'être plus jeune que lui.

En effet, l'aimable ménagère n'avait pas encore la quarantaine, et s'il faut s'en rapporter aux juges compéieus en pareille matière, c'est à cet âge que les femmes exercent le plus souvent leur empire. D'ailleurs, mistress Wood jouissait encore d'une certaine réputation de beauté. Dans sa jeunesse elle avait été fort jolie, et bien qje le temps eût allongé ses traits et donné de l'embonpoint à toute sa personne, mistress Wood n'avait pas perJu autan' qu'on le pourrait supposer a ce changement progressif. C'était de la beauté sur une grande échelle, à la vérité, mais ce n'en était pas moins de la beauté; aussi !e charpentier ne trouvait-il pas les yeux de sa femme moins brillans, son teint moins rosé, et sa taille moins se luisante qu'a l'époque où il l'avait conduite à l'autel.

Dans l'attente de la visite de monsieur Kncebone, mistress Wood avait donné des soins tout particuliers à sa toilette. Une robe gorge de pigeoa, à grands ramages, faisait ressortir, dans tous leurs développements, les riches proportions du corsage, et sous les plis trainans de cette robe apparaissait un charmant petit pied chaussé dans une mule rouge à talons hauts.

Lue gorgerelte en dentelle, attachée par une boude en imitation de diamant, s'épanouissait sur la poitrine de mistress Wood ; un collier de corail entourait son cou, et des mouches, avec art éparpillées, prêtaient à sa physionomie, je ne sais quel air piquant et provocateur.

Avant de donner des soins à Darrell, mistress Wood avait déposé sur une petite table voisine une paire de gants en peau rose, bordés de dentelle; et sur les gants, un éventail représentait la métamorphose et ta mort d'Actéon.

Les cheveux de mistress W ood étaient, suivant la mode réguante, relevés par derrière et renfermés dans un cousm net de louieur claire. I n bonnet en mousseline orné de renoncules couronnait l'édifice de la chevelure.

Mais quittons celle intéressante description pour prêter Porsille a la conversation plus intéressante ci core du jeune couple assis non loin de mistress Wood.

— En vérité, je suis presque en ci tre Jack Sliejpafd, car il est cause de voire accident,— dit la petite W i.iifred Wood, tout en aidant Tamise à passer son habit.

— Vous avez trop bon cœur pour en vouloir à qui que ce

AINSWORTH

soit, Winny, et moins encore h Jack, que j'aime comme un frère. Mon bras va beaucoup mieux, et je vous ai dit d'ailleurs que ce n'était pas la faute de Jack. Ne pensons donc plus à cela.

—Il est étrange que vous aimiez autant Jack, cher Tamise. Il ne vous ressemble en rien.

— C'est précisément pour celte raison que je l'aime. S'il me ressemblait, je me soucierais peu de îui. Mais, quoique vous puissiez penser, je vous assure que Jack est un excellent garçon.

— Eh bien ! je me suis trompée, je veux le croire, et à l'avenir je m'efforcerai de îendre justice à Jack.

— Pour vous y engager plus encore, je vous dirai que Jack est amoureux de vous.

— Amoureux!— répéta Winifred en rougissant.

— Oui, amoureux, Winny. Pauvre garçon ! Il se flatte de vous épouser un jour.

— Tamise!

— Ai-je rien dit qui vous puisse offenser, Winny?

— Oh! non. Mais si vous ne voulez pas que je haïsse décidément Jack Sheppard, ne me parlez plus de choses semblables.

— Eh bien! pour changer d'entretien, je vous annonce que je songe à vous quitter, reprit Tamise.

Les regards de Winifred exprimer nt clairement qu'elle ne pouvait admettre une telle supposition.

— Il n'est pas possible, — dit-elle après un moment de réflexion, — il n'est pas possible que vous attachiez la moindre importance aux paroles que ma mère vient de prononcer. Elle n'y songe d'jà plus.

— Mais j'y songe, moi, répondit Tamise. Je ne veux pas demeurer à la charge de vos parens qui ne me doivent rien, au bout du compte.

Tandis qu'il prononçait ces mots d'une voix triste mais ferme, de grosses larmes coulèrent sur les joues de Winifred.

— Si vous parle? sérieusement, Tamise, — dit-elle en le. regardant d'un air de doux reproche,— vous avez perd.-, l'esprit; — si c'est une plaisanterie, elle «si bien cruelle. Ma mère, je vous le jure, n'avait pas l'intention de blesser vos sentimens. Elle vous aime trop pour cela, et je vous promets que, à l'avenir, il ne lui échappera pas un seul mot qui vous puisse offenser.

Tamise essaya de répondre, mais l'émotion l'empêcha de parler.

— Allons ! je vois que l'orage est passé,— s'écria Winifred avec un accent joyeux.

— Vous vous trompez, Winny. Pùen ne saurait changer ma détermination. Demain, je quitterai cette maison.

Le regard radieux de la jeune fille se voila de tristesse.

— Ne faites rien sans consulter mon père... rolre père, — dit-elle d'un ton suppliant. Promettez-le moi, Tamise.

— Volontiers, et de plus, je vous promets de me soumettre à sa décision.

— Me voilà tout à-fait rassurée.

—Votre père ne s'opposera pas à mon départ, croyez-le bien.

\\ inifred garda le silence, mais le léger sourire qui glissa sur ses lèvres contenait un doute évident.

— S'il approuve mon \ rojel...

— Il ne l'approuvera pas —interrompit Winifred.

— Eh bien ! dans le cas où il l'approuverait, voulez-vous me promettre. Winny, de reporter sur Jack Sheppard l'affec tion que vous avez pour moi ?

— Jamais! répliqua Winifred. Je ne saurais aimer personne autant que jevous aime.

— Excepté voire père?

\\ inifred allrit dire sans doute : Pas même mon père, mais elle se contint ; seulement elle murmuia, en rougi-sant de nouveau : — Je vous en prie, qu'il ne soit plus question de Jack entre nous.

Cet entretien, soutenu d'ailleurs à voix basse et à distauce, avait échappé à monsieur et à mistress Wood, Irop occupés l'un et l'autre par leur aimable tête-à-têle. Cepen-

dant les dernières paroles de Winifred attirèrent l'attention de sa mère.

— Que dites-vous de Jack Sheppard ?— demanda -t-elle.

— Tamise me faisait observer... répondit la jeune tille...

— Tamise ! — répéta mistress Wood an lançant un regard peu flatteur à sou maii... Tamise!... voilà encore une preuve de votre mauvais goût, monsieur Wood. Quel autre que vous aurait jamais imaginé de donner un tel nom! C'est le nom d'une rivière, et vous en faites celui d'un chrétien! Jamais un gentilhomme ne s'est nommé Tamise, et Darrell est gentilhomme, à moins que l'histoire de votre rencontre sur la rivière ne soit de pure invention.

— Ma chère amie, vous oubliez ..

— Non , monsieur Wood , je n'oublie rien. Dieu merci , Je possède une mémoire excellente; et je me souviens à merveille que tout le monde a été noyé dans celle circonstance... excepté vous et l'enfant.

— Mon amour, vous avez tort...

— J'ai eu tort, voulez-vous dire, lorsque je me suis chargée de votre...

— Ma mère! — s'écria Winifred.

— A quoi bon?... dit Té mise d'une voix calme, mais avec un regard qui g aça le cœur de la jeune lille ;— ma résolution est prise.

— Vous paraissez du moins oublier que monsieur Kneebone va venir, chère amie, insinua monsieur Wood.

— Bonté divine! oui, cela est vrai, — s'écria mistress Wood... Mais vous m'irritez à tel point... Venez au parloir, Winifred, et séchez vos larmes à l'instant; sinon je vous renvoie dans votre chambre. Monsieur Wood, allez vous habiller de votre mieux, et \>nez nous rejoindre le plus tôt possible... Tamise , restez comme vous clés... votre blessure vous servira d'excuse... Mais on frappe à la porte... c'est monsieur Kneébone. Oh! dans quelle agitation je suis'...

Ce disant, mistress Wocd saisit son éventail, jeta dans la glace un coup d'oeil, arrangea les plis de sa robe, donna une douce expression à ses traits, et se dirigea vers le parloir, où la suivirent sa lille et Tamise Darrell.

le jacopiti:.

Monsieur William Kneébone était un marchand drapier fort en réputation. Son éiabMssement , décoré de cette innocente enseigne : ./ l'.lngr, était situé dans le Strand, en face du temple Saint Clément.

Le père de monsicHr Knccbone, fervent catholique et sergent de dragons, avait perdu les deux jambes et la vie en combattant pour Jacques II à la bataille de la Eoyne; et le brave soldat n'avait laissé d'autre héritage à son fils que ses lauriers et le souvenir de sou attachement à la cause des Sluarts?

Monsieur William Knccbone en! rail dans sa trente-sixième année. C'était un fort bel homme , doué d'une agréable physionomie et d'une taille athlétique, qu'il tenait de son père le dragon. A ces brillans avantages, monsieur Kneébone aurait pu joindre l'honneur de passer pour un membre honorable de la société, sans un penchant prononcé pour les complots politiques,—penchant malheureux qui lui attirait toute sorte de désagrémens.

Depuis quelque lejnps même . ses complots avaient pris une tournure plus sombre et plus dangereuse. On était à la veille de cette mémorable révolte qui allait éclater en Ecosse. Depuis que George I,T occupait le tronc, les partisans des Stuarts avaient redoublé d'efforts pour faire triompher leur cause.

Désappointés par la restauration de ta dynastie déchue après la mort de la leine Anne, les adhérensau parli du chevalier de Saint Georges s'efforçaient de fomenter une insurrection générale en sa faveur, et semaient de tomes parts la haine el la discorde. Aucun moyen n'était par eux négligé

LE BA.NDIT DE LONDRES

Partout ils entretenaient des agons habiles et gorgés d'or; des conspirations étaient ourdies dans les provinces où résidaient les riclies et anciennes familles catholiques, doublement impatientes d'échapper aux persécutions et de voir leur cause victorieuse.

Des armes, des chevaux, des approvisionnemens, étaient largement distribués. Aussi est-il probable que, si le malheureux prince en faveur duquel ces efforts étaient tentés, et qui d'ailleurs ne manquait pas de courage , comme il le prouva bien à la bataille de Malplaquet; il est probable, disons-nous, que ce prince aurait reconquis la couronne de ses ancêtres, si, dès l'origine, il avait osé se mettre à la tête de ses partisans.

Mais l'esprit d'indécision, si fatal à sa famille, lui fut fatal à lui-même. Il n'était plus temps lorsqu'il résolut d'agir, et lorsque, enfin, il eut frappé le coup décisif, il manqua d'énergie pour achever l'œuvre heureusement commencée.

Mais nous ne devons point anticiper sur le cours des événemens.

A l'époque précise où se passaient les événemens de notre drame, le parti jacobite était animé de confiance et d'espoir. Louis XIV vivait encore, et ce parti comptait sur l'appui de la France.

Comme nous l'avons dit, les partisans du chevalier de Saint-Georges cherchaient à se créer des prosélytes à l'aide de promesses magnifiques. Des emplois étaient offerts aux hommes ambitieux. A ceux qui montraient des dispositions belliqueuses, on octroyait des commissions militaires et des brevets signés de la main du prince.

Parmi ces derniers, monsieur Kneebone, qui déjà s'était fait connaître des chefs du parti, obtint un brevet de capitaine dans un régiment, d'infanterie, à la condition d'enrôler un certain nombre de soldats.

Dans ce but, le belliqueux drapier s'était rendu dans le Lancashire en prétextant un voyage d'affaires. Il fut assez heureux à Manchester, où se trouvait, en quelque sorte, le quartier général des mécontens.

A son reiour à Londres, monsieur Kneebone apprit que deux individus de réputation équivoque sollicitaient le rang de sous-officiers dans sa compagnie. Monsieur Kneebone, ou plutôt le capitaine Kneebone, — comme il préférait être appelé , — le capitaine Kneebone ne fut pas très enchanté des recommandations fournies par les deux individus en question; mais ce n'était pas le temps de se montrer scrupuleux à l'excès.

Cependant il voulut ne s'en rapporter qu'à lui-même. Il se rendit donc à un rendez-vous donné dans le Mint, et là notre ancienne connaissance Baptist Keltleby lui présenta les deux aspirans sous officiers.

Le maître du Mint, avec lequel le capitaine jacobite avait déjà traité bien des fois, se porta garant de la loyauté des deux individus, et monsieur Kneebone fut bientôt si plein de confiance en leur honneur, que, séance tenante, il leur lit prêter serment de fidélité au roi Jacques III, sans compter une foule d'autres sermens que ces gentlemen crurent devoir ajouter au premier, en palpant les espèces et en buvant du punch à la sauté du roi catholique.

Enfin, le capitaine Kneebone se leva pour quitter ses nouveaux amis, en leur annonçant qu'il était, a son grand regret, forcé de se séparer d'eux pour aller passer la soirée avec une femme charmante, nommée mistress Wood.

A cette nouvelle, les deux individus échangèrent soudain des regards expressifs, et, après avoir chatouillé l'amourpropre du capitaine en lui parlant de ses aventures galantes, ils lui proposèrent de l'accompagner chez la dame en

question.

Grâce à ses nombreuses libations en faveur de la restauration des Stuarts, monsieur Kneebone eut la faiblesse de consentir à celte inconvenante proposition, et, bientôt après, nos trois conspiraieurs se dirigèrent vers Wych-Street, dans les plus joyeuses dispositions du monde.

MO.vsnan kneebo.\e et ses amjs.

Mistress Wood était à peine assise, que monsieur Kneebone fit son entrée dans le parloir.

Au grand étonnement de mistress Wood, qui ne put même dissimuler son dépit, monsieur Kneebone n'était pas seul. II amenait deux amis qu'il demanda permission de présenter sous les noms de messieurs Jeremie Jackson et Salomon Smith, tous deux agens voyageurs pour le compte d'un riche fabricant de draps de Manchester.

Ni la tournure ni la mise de ces messieurs n'étaient de nature à prévenir en leur faveur la maîtresse du logis, aussi reçurent-ils un accueil des moins encourageans Heureusement monsieur Jeremie Jackson et monsieur Salomon Smith ne perdaient pas aisément contenance.

Imitant l'exemple de monsieur Kneebone, qui ne parut pas être en aucune façon déconcerté par cette réception peu flatteuse, ces deux gentlemen se laissèrent mollement tomber chacun dans un fauteuil, et se mirent tout-à-fait à leur aise.

L'étrangeté de leur physionomie était d'autant plus frappante qu'ils portaient l'un et l'autre d'énormes perruques ramenées Sur le front, et d'immenses cravates recouvrant leurs mentons.

Tous deux avaient, en outre, sur l'œil droit, un large morceau de taffetas noir ; tous deux se faisaient remarquer par une contraction bizarre du côté gauche de la bouche; tous deux, enfin, n'auraient pas imaginé de plus grandes précautions s'ils avaient eu l'intention de se déguiser.

Mistress Wood les trouva fort laids l'un et l'autre, mais au point de la laideur, monsieur Smith avait, sur son compagnon, un incontestable avantage. Son teint était aussi bleu qu'une jaqueite de matelot. Quant à monsieur Jackson, bien qu'il eût un affreux visage, il rachetait ce désagrément par l'admirable beauté de ses dents.

Une autre particularité, recommanda ces messieurs à l'attention de mistress Wood : tous deux portaient un costume exactement semblable. Bref, monsieur Salomon Smith semblait être le sosie de monsieur Jeremie Jackson. Leur lan- "ase, le son de leur voix étaient les mêmes ; ils riaient du même rire -, ils toussaient ou éternuaient en même temps.

Si monsieur Jackson promenait un œil observateur autour de l'appartement, l'œil unique de monsieur Smith prenait aussitôt une direction semblable.

Monsieur Jackson admirait-il un objet , au même instant, monsieur Smith tombait en contemplation. Lorsqu'entin monsieur Jackson, après avoir examiné mistress Wood de la tête aux pieds, se retourna vers monsieur Kneebone pour lancer à ce dernier un regard significatif, monsieur Smith s'empressa d'imiter cette impertinence.

Tous trois, alors, partirent d'un éclat de rire immodéré. La surprise et le déplaisir de mistress Wood augmentait a chaque instant. Pareilles libertés prises par de telles gens n'étaient pas tolérables, et la maîtresse du logis comneaçaità perdre patience.

Cependant, et en dépit des regards et des gestes de mistress Wood, monsieur Kneebone, bien loin de faire se» efforts pour mettre un frein à l'iaconvenanle hilarité de ses amis, semblait au contraire les y encourager.

Mistress Wood était indignée, ce qui n'empêcha pas l'aimable trio de continuer à rire pendant plusieurs minutes sans aucun motif apparent , quand soudain on vit entrer monsieur Wood vêtu de ses habits du dimanche. Sans même demander la cause de cette gaité, sans s'informer non plus des noms de ces messienrs, l'honnête charpentier leur serra la main, appliqua une petite tape sur l'épaule de monsieur Kneebone, puis il se prit à rire aussi bruyamment qu'aucun d'eux.

AINSWORTH

Mistress Wood ne, put se contenir plus longtemps.

— Je vous crois tous ensorcelés ! — s'écria-l-elle.

— Vous dites vrai, madame, nous sommes ensorcelés jar vos charmes, répliqua galamment monsieur Jackson.

— 'Jouta fait captivés, malame,— ajouta monsieur Smith en plaçant la main sur son cœur.

Monsieur Kneebone et monsieur Wood se mirent a rire déplus belle.

Monsieur Wood, — dit sèchement la maîtresse de la maison,— vous, Ha moins, aurez peut-être égard à ma recommandation. Je désire, monsieur, que vous vous observiez davantage . Quant à monsieur Kneebone, — ajouta-t-elte eu dardant sur celui-ci un regard étincelant décolère, — il est libre d'agir comme bon lui semblera.

A ces mots, monsieur Jackson et son ami redoublèrent d'hilarité.

— Nous serions désolés de vous avoir déplu, ma chère mistress Wood, — dit monsieur Kneebone d'un ton conciliant; — mes amis, monsieur Jackson et monsieur Smith ont peutêtre des manières excentriques, mais...

— Très excentriques, en effet, — interrompit raistress Wood avec un air de dédain.

— Notre respectable ami, madame, allait vous affirmer que nous n'oublions jamais les égards dus au beau sexe, — dit monsieur Jackson.

— Jamais, madame! répéta monsieur Smith, — jamais, sur mon honneur !

— Ma chère, — dit l'honnête charpentier en s'approchant de sa femme, — ces messieurs, j'en suis persuadé, ne refuseraient pas quelques rafraîcuissemens.

— Eh bien 1 je vais donner des ordres,— répondit mistress Wood en se levant. — Méchant ingrat, — ajouta-t-elle à voix basse en passant près de monsieur KReebone,— comment avez-vous pu m'amener de pareilles créatures... surtout le jour où nous nous revoyons après un mois d'absence ?

— Impossible de faire autrement, chère âme, — répondit monsieur Kneebone, —mais vous êtes loin de soupçonner la qualité de ces messieurs.

— Bonté divine! vous me faites trembler. Qui sont-ils donc? — Monsieur Kneebone, prit un air mystérieux, et parlant ù l'oreille de mistress Wood :— Ce sont, — dit-il, — des agens secrets envoyés de France... comprenez vous?... des amis de la bonne cause !...

— Je devine... des gens de qualité ?

Monsieur Kneebone fit un signe affirmatif,

— Nobles ?

Nouvelle affirmation silencieuse.

— Bonté divine I j'ai remarqué, en effet, que leurs manières ne sont point communes .. Ainsi, l'invasion est décidée, et le chevalier de Saint-Georges va s'embarquer à la tête de cinquante mille Français, et l'usurpateur de Hanovre aura la tête trauchée, et vous êtes au comble de vos vœux, et....

— Tout va bien,— interrompit Kneebone en appliquant un doigt sur les lèvres,— mais ne lâchez pas ainsi la bride a votre imagination, ma charmante. Ce garçon a les yeux sur nous,— ajouta-t-il en montrant Tamise.

Mistress Wood était bien trop excitée pour tenir compte de cette observation.

— Bonté divine!— s'écria-t-elle, — des nobles déguisés ! Et dire que je les ai maltraités ! je ne m'en consolerai jamais!

— Un bon souper réparera tout, — insinua Kneebone ; — mais, de la prudence, mon ange!

— Soyez tranquille, répliqua mistress Wood. —Je suis la prudence personnifiée. Le chevalier lui-même serait ici que vous pourriez vous lier à moi... Je vous en veux, cependant, car vous auriez dû me prévenir de leur arrivée. Je n'ai rien à leur offrir, si ce n'est une paire de canards que j'ai fait rotir à votre intention... Winny, venez avec moi, j'aurai besoin de vous, — ajouta mistress Wood en faisant un signe à sa tille, — je demande pardon à leurs seigneuries de les quitter... je ne sais... je...— balbutia t elle en saluant avec toute la

grâce possible les nobles déguisés, qui lui répondirent par des révérences dignes, suivant elle, d'un prince du sang tout au moins,— j'ai quelques ordres adonner.

— Ne faites pas attention à nous, madame, dit monsieur Jackson.

— Aucune attention, madame,— répéta monsieur Smii h.

— Quelle condescendance ! pensa mistress Wood,— quelle affabilité !... Pourtant... je n'aurais jamais cru que les gens de qualité aimassent a rire de la sorte... après tout, c'est apparemment le genre français !

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