‹ Le siècleChapitre 56 sur 173 · LES OISEAUX DE PROIE · texte numérisé non relu

LES OISEAUX DE PROIE

Mistress Wood voulut prouver à ses nobles hôtes son désir de leur plaire, en faisant promptement servir un repas peu recherché, sans doute, mais du moins fort substantiel.

Aux canards destinés à monsieur Kneebone, elle ajouta quelques plats improvisés, tels que des côte.eltes, des rognons, du jambon frit et des œufs. Mistress Wood avait, en outre, acheté deux homards, un énorme pâté froid et un saumon magnifique.

Tandis qu'on mettait le couvert, Tamise et le charpentier descendirent :ui cellier, d'où ils ne tardèrent pas à revenir chargés d'une quantité de bouteilles.

Bientôt après, mistress Wood ayant donné l'exemple, chacun se mit à table, et l'opération commença.

Monsieur Wood découpa les canards, monsieur Kneebone attaqua le pâti, et Tamise déboucha les bouteilles d'ale et de porter.

Le marchand de draps avait ordinairement un appétit assez robuste, mais ses exploits en ce genre n'étaient que des jeux d'enfant comparés à ceux de monsieur Smith. En un clin d'œil, celui-ci venait de dévorer la moitié d'un canard et avait fait au pâté une brèche formidable. Gargantua luimême aurait eu peine à lutter avec ce mangeur infatigable. Ce violent exercice ne l'empêchait pas de boire d'une manière scandaleuse, en dépit des regards sévères que lui lançait monsieur Jackson, évidemment inquiet de l'intempéran:e de son ami.

Comme on le voit, les convives faisaient honneur au festin, et déjà bon nombre de flacons avaient disparu|de li tibl?, lorsque six heures venant à sonner, Jack Sheppard entra dans la salle avec la boite d'emballage sous le bras.

— J'avais raison, vous voyez, père, — dit Tamise en regardant le charpentier avec un sourire, — Jack a tenu parole.

— Où faut-il porter cette boîte? — demanda Sheppard.

— Je vous l'ai déjà dit, — répondit sèchement monsieur Wood.— Portez-la de suite chez sir Kowland Trenchard, et faites la remettra à si sœur, lady Trafford.

— Très bien, monsieur,— répliqua Sheppard.

— Prenez des forces avant de partir,— dit monsieur Kneebone en offrant un verre de porter à Jack. Vous allez donc chez sir Rowland ? C'est un de nos fidèles, — ajouta-t-il en regardant ses amis d'une manière significative; — sir Kowland appartient à une des plus loyales familles du Laneashire... Lady Trafford, sa sœur, est une fort jolie femme, ma foi ! bien qu'elle commence à se faner un p>-u.

— Ah ! vous êtes difficile! — soupira mistress Wood.

— Pas le moins du inonde, — repartit monsieur Kneeoone. Allons, Jack,— ajouta-t-il,— un second verre de porter! Buvons à la santé du roi Jacques 1er et à la confusion de s»s ennemis!

— Arrêtez! s'écria Wood: c'est une trahison, et je ne souffrirai pas qu'un semblable toast soit porté dans ma maison.

— C'est l'anniversaire de la naissance du roi,— dit le marchand de draps.

— Ce roi n'est pas le mien,— ajouta monsieur \\ ood.— Je ne combats les opinions politiques de qui que ce soit, mai»' aussi je veux que les miennes soient respectées !

LE BANDIT DE LONDRES

— Bonté divine! dit mistress Wood en intervenant, —voilà bien du bruit pour rien, et nous allons voir si Jack me désobéira... Jack, portez ce toast.

— Je vous le défends ! s'écria Wood.

— À la santé du roi Jacques ltr et a la confusion de ses amis,— dit Sbeppard en portant le verre à ses lèvres.

— Vous me paierez cela,— dit le cbarpenlier au milieu des éclats de rire poussés par lescoames.

— Jack ! —s'écria Tamise d'une voix retentissante, — vous venez de commettre une mauvaise action ; mais, puisque ce toast a été proposé, je veux en proposer un à mon tour : Au roi George I", à son long règne, et à la confusion du prétendant papiste et de ses adhérons !

— C'est bien, mon enfant 1 —dit Wood les larmes aux yeux.

— N'est-ce pas là le petit drôle qui doit nous seconder? — dit tout bas monsieur Smith à son compagnon en lui montrant JackSheppard.

— Silence! — répondit Jackson sur le même ton, — et ne buvez plus vous avez besoin de tout votre sangfroid.

— Que se passe-t-il donc?— dit monsieur Kneebone en interrompant Jack, qui pâlit et se troubla visiblement en rencontrant l'œil de monsieur Jacksou attentivement fixé sur lui.

— Eh bien! mon garçon, qu'avez-vous, en effet? — demanda Jackson à son tour; — n'avez vous donc, jamais vu des gentlemen incomplets ? Vous ai-je regardé d'un mauvais oeil?

— Vous avons-nous regardé d'un mauvais œil? — répéta Smith, qui profita de l'occasion pour remplir son verre pendant que Jackson avait le dos tourné.

— Puis-je vous dire un mot en particulier, maître? — dit Sheppard en s'approchant de Wood.

— Pas une syllabe ! — répondit rudement le charpentier. — Allez à vos affaires.

— Tamise I — s'écria Sbeppard en faisant un signe suppliant à son ami.

Mais Tamise détourna la tête.

— Mistress ! —ajouta Sbeppard en faisant un dernier appel à mistress Wood.

. — Sortez à l'instant, misérable! — répondit-elle ea se levant avec vivacité et en donnant à Sheppard un vigoureux soufflet.

— Que je sois maudit! —murmura Sbeppard en s'éloignant avec précipitation,— que je sois maudit si je cherche désormais à vivre honnêtement !

— Ce petit drôle est incorrigible, — dit Wood après le départ de Jack... et c'est aujourd'hui seulement que je me suis aperçu...

— De quoi? — demanda Jackson en dressant les oreilles.

— Ne parlez pas mal de Sheppard en ss-n absence, je vous en prie, père, — dit aussitôt Tamise.

— Si j'étais votre père, mon jeune monsieur, — repartit Jackson, que cette interruption désappointait, — si j'étais votre père, je vous apprendrais à ne pas prendre la parole avant d'y être invité.

Tamise allait répondre, mais il en fut empêché par un regard de Wood.

— La leçon est méritée, — dit le charpentier; cependant, mon ami, je rends justice à vos bons sentimens. . Allons, Tamise, debouehez-nous cette bouteille au cachet bleu... Messieurs , un verre de vieille eau-de-vie pour faciliter la digestion.

Cette proposition fut chaleureusement accueillie, et la bonteil c, passée à la ronde, arriva bientôt àSmitb, qui lui fit payer double droit de péjge.

— Voire fils est un garçon d'esprit,— monsieur Wood, — dit Jackson d'uu ton légèrement sarcaslique.

— Il n'est pas mon (ils, — répondit le charpentier.

— Comment?

—Il ne l'est que par adoption. Tamise Darnell est...

— Mon mari l'a surnommé Tamise, — interrompit rais»

ress Wood, — parce qu'il l'a trouvé dans la rivière I

ah ! ah 1

— Ah ! ah!— fit Smith en s'administrant une nouvelle dot» d'eau-de-vie.

— Taisez-vous, ivrogne,— grogna Jackson en se penchant vers s ni. h, vous allez nous compromettre.

— Si nous prenions un bol de punch? — dit monsieur Kneebone.

— De tout mon cœur! —répondit Wood qui se tourna vers sa fille pour iui donner les indications nécessaires.

Quelques instans après, un punch flamboyant fut apporté sur la table, et les convives, devenus bruyans, proposèrent, a l'envi, des toasts copieusement arrosés.

— A la santé du chevalier de Saint-Georges, — murmura monsieur Kneebone à l'oreille de mistress Wood.

— A sa santé ! — répondit-elle avec empressement.

— Je parlerai de vous au chevalier.

— Vraiment ! — répondit mistress Wood au comble de la joie.

Monsieur Kneebone réitéra sa promesse, et, pour convaincre mistress Wood de sa sincérité, il lui serra tendrement la main sous la table.

En ce moment, monsieur Smith , vivement ému, réclama l'attention des convives et se mit à entonner une chanson érotico bachique, dont l'excessive galanterie fit rougir mistress Wood et monsieur Kneebone lui-même.

— A quelle époque avez-vous trouvé votre fils adoplif ? — demanda Jackson à monsieur Wood après le dernier couplet.

—Il y a eu douze ans juste au 26 novembre dernier.

— C'est la date c!e la grande tempête ! — reprit Jack«on.

— Vous avez frappé le vrai clou sur la tête, — s'écria Wood. —En effet, c'était pendant la nuit de la grande tempête.

— Je serais bien curieux de connaître les détails de cette aventure, ajouta Jackson.

Monsieur Wood ne se fit pas prier, et après avoir vidé son verre, il commença le récit des événemens que nous connaissons déjà.

Malgré la nature dramatique de ces événemens, monsieur Wood, bien loin de toucher la sensibilité de ses auditeurs, ne provoqua que des éclats de rire, et lorsqu'il aborda la scène de la pompe dans le Mint, monsieur Smith ne put contenir sa joie, et, se renversant sur son siège, il se tordit dans les convulsions d'un rire inextinguible.

— Je vous demande pardon, — balbutia-t-il entre deux hoquets... ah ! ah !... mais... c'est si amusant... ab I ahl... bis... bis... ah! ah !

— En vérité, dit monsieur Wood indigné , — je ne pull comprendre votre gaité...

— Cest que , voyez-vous, répliqua Smith , il me sembla assister à cette scène... Comme tous ces drôles ont dû se divertir ! . . .

— Smith, — dit monsieur Jackson d'un ton d'autorité, — votre conduite est vraiment indécente, et je comprends le mécontentement de monsieur Wood... Quant à moi , je suis désolé d'avoir ri de ses infortunes... ajouta-t-il en détournant la tête pour ne pas éclater au nez du pauvre charpentier.

— En vérité , monsieur Jackson , — dit Wood, — il mo semble que nous nous sommes déjà rencontrés. Votre manière de rire me rappelle...

— Qui donc, monsieur? — demanda Jackson prenant soudain un air sérieux

— Vous ne vous fâcherez pas , j'espère, — reprit Wood , — si je vous dis que votre voix, votre tournure, et par dessus tout, votre manière de rire, me rappellent un de ces misérables qui commirent sur moi les violences dont je viens de vous parler.

Le nom de cet homme?

— C'est un individu qui, depuis , s'est fait «ne infâme célébrité dans la police secrète; à l'époque en question, il était associé avec des voleurs.

— Mais son nom, monsieur?

AJNSWORTH.

— Jonathan Wild !

— Enfer! — s'écria Jackson en se levant •, — je ne saurais entendre de 6ang-froid calomnier monsieur JonatuanWild, que je considère comme un parfait honnête homme.

— Damnation ! — jura Smith se levant à s. n tour et saisissant le col de la bouteille d'eau-de-vie, — je ne souffrirai pas qu'on insulte monsieur Jonathan Wild en ma présence. e'est le bras droit de la communauté ! Nous ne oourrions rien faire sans lui.

— Nous! — répéta Wood avec intention.

— Je veux dire tous les honnêtes gens, monsieur.

— Hum ! — fit le charpentier.

— Assurément, — insinua Tamise en riant, — pour un homme qui tient monsieur Jonathan Wild en si haute estime que semble le faire monsieur Jackson, un tel rapprochement ne saurait être offensant.

— Ce n'est pas ce rapprochement qui me blesse, jeune homme , — répliqua Jackson en jetant sur Tamise un regard courroucé ; — je suis , au contraire , flatié de ressembler à un gentleman comme monsieur Jonathan Wild. Mais je ne puis laisser dire que la réputation si honorable de mon ami est une infâme célébrité.

— Nous ne pouvons le permettre, — dit Smith qui avait peine à parler et à se tenir sur ses jambes.

— Puisque monsieur Jonathan est votre ami , messieurs, — répondit monsieur Wood avec douceur, — je regrette d'avoir prononcé ces paroles. Je ne doute pas qu'il ce soit aussi honnête que vous-mêmes.

— Cela suffit, — répliqua Jackson en tendant la main à monsieur Wood, — et je regrette, à mon tour, de mVtre emporté. Cependant, permettez-moi d ajouter, mon bon monsieur, que vous vous trompez étrangement sur le compte de mon ami. Monsieur Jonathan Wild n'a jamais été associé avec des voleurs.

— Jamais, —répéta Smith avec emphase, — sur mon honneur!

— Celte affirmation est suflsante, — dit sèchement le charpentier.

— Je ne suis pas de cet avis , — murmura Tamise.

— J'ignorais vos relations avec Jonathan Wild , monsieur Jackson, — dit monsieur Kneebone, nui, jusqu'à ce moment, avait été trop occupé de mistress Wood pour prêter une grande attention à l'incident qui précède.

— Je. le connais depuis que je suis au monde, — répondit monsieur Jackson.

— Ah bah ! Alors vous me direz peut-être s'il a l'intention de prochainement exécuter sa menace.

— Quelle menace?

— La menace de foire pendre un coquin nommé, je crois, Peaunoire ou Peaubleue, l'un de ses alfidés.

— Vous avez été mal informé , monsieur, — dit Smith, — monsieur Jonathan Wild est incapable d'une pareille bassesse.

. —Allons donc ! — répliqua le marchand de draps, —je vois que vous ne le connaissez pas aussi Lion que vous le 'disiez. Jonathan Wild est capable de tout. Il a déjà fait pendre un grand nombre de ses complices ; dès qu'ils cessent de lui être utiles, ou qu'ils deviennent dangereux, il les dénonce et leur compte est promptement ré,;lc. Jonathan Wild a toujours en réserve bon nombre de témoins.

Et quant à ce Peaubleue, aussi sûr que vous êtes assis la, monsieur Smith, il sera pendu après les assises prochaines, je vous donne la nouvelle comme certaine.

— Mais il peut se faire révélateur à son tour, — dit Smith en jetant un coup d'œil oblique sur Jackson.

— A qusi bon? — répliqua monsieur Kneebone, — Jonathan n'est-il pas tout-puissant en cour d'assises*?

— C'est vrai, — dit Jaekson.

—•Peaubleue n'a qu'un seul moyen de se tirer de là , — poursuivit monsieur Kneebone, — c'est d'exécuter sa menace.

— Ah ! —s'écria Jackson, — Peaubleue fait des menaces ?

— Mieux que cela, — répondit monteur Kneebone, —on m'a positivement alllrmé que dans une quereil» il s'était servi

de son couteau contre Jonathan. El depuis, il a formellement avoué l'intention de poignarder son mailre au moindre symptôme de trahison. Mais peut-être monsieur Smith me démentirait-il encore à ce sujet?

— Au contraire , — répliqua Smith d'un ton résolu, —Je sais que cela est vrai.

— En ce cas, merci, — dit Jackson, — j'aurai soin d'avertir Jonathan pour qu'il se tienne sur ses gardes.

— De mon côté, je n'oublierai pas de révéler à Peaubleue la trahison méditée contre lui,— repartit Smith sur le ton de la menace.

— Dans mon opinion , — fit remarquer monsieur kneebone, — il importe peu que ces deux scélérats soient avertis du danger qu'ils courent ; si Peaubleue est pendu, et si Jonathan est assassiné, eh bien! ils n'auront quece qu'ils méritent. Ce Jonathan qui, naguère, appartenait au parti jacobite, s'est vendu corps et âme à la faction opposée, trahissant ainsi, pour quelques pièces d'or, des hommes auxquels il avait juré fidélité. Tout récemment, il s'est mis aux gages de Walpole pour faire toute la sale besogne du comité secret. On l'a chargé de plusieurs arrestations importantes; mais prévenus à temps, nous avons constamment déjoué ses manœuvres... Après tout, si Jonathan était aussi habile qu'on veut bien le dire, il nous aurait trouvés ce matin dans leMint... n'est-il pas vrai, monsieur Jackson?

— Je partage entièrement votre avis , — répondit celui-ci.

— Avec toute son adresse , il pourra frouver des gens de sa force, — continua Kneebone en riant, — je vous avouerai m'meque je lui ai tendu un piège.

— Prenez gar le d'y tomber le premier, — répliqua Jackson avec une certaine ironie.

— A votre place, — dit Smith, — je redouterais Jonathan, parce qu'il est un ennemi déclaré.

— A la vôtre, — répondit Kneebone , — je le craindrais bien davantage, parce qu'il vous a fait des protestations d'amitié...Mais nous oublions le punch... Allons , messieurs, au su. ces de notre entreprise !

— An succès de notre entreprise! — s'écrièrent Jackson et Smith avec une singulière expression.

— Puis-je vous demander, — dit Jackson en se tournant vers le charpentier, — si vous avez fait quelques recherches au sujet de la mystérieuse affaire que vous venez de nous raconter?

— Aucunes, je dois l'avouer, — répondit Wood avec quelque répugnance-, — fatigué comme je l'étais à la suite de ces evénemens , je différai les démarches nécessaires, et je finis même par y renoncer. Souvent j'ai regrelfé ma négligence, bien que , après tout , mes recherches n'eussent en rien changé l'état des choses, puisque tous ces individus ont péri.

— En êtes-vous bien sûr? — demanda Jackson.

— Aussi sûr que je puis raisonnablement l'être. J'ai vu leur bateau se briser contre le pont, et quant au principal instigateur du crime , j'étais à ses côtés sur la plate-forme lorsqu'il a été précipité dans le torrent par la chute d'une toiture... Si celui-là est sauvé, il doit son salut à un véritable mira' \e.

— Vous êtes bien parvenu à vous sauver, — dit Jackson. — Supposons néanmoins qu'il ait survécu , que feriezvous?

— Tout ce qui dépendrait de moi pour le traduire en juslice.

— Avez -vous quelque raison de croire à cette délivrance miraculeuse?1— demanda vivement Tamise. Jackson sourit, en ayaut l'air d'en savoir beaucoup plus qu'il n'en vouliit dire à ce sujet.

— Je n'ai fait qu'une simple question, — répondit-il après s'être donné le temps de jouir de l'anxiété manifestée par le jeune homme.

— Si je croyais qu'il eût survécu... dit Wood.

— Sachez done, — interrompit Jackson en changeant de ton, — sachez donc qu'il a survécu , et il est fort heurem pour vous qu'il soit convaincu de la mort de l'enfant.

— Le nom de cet homme? — s'écria Tamise.

LE BANDIT DE LONDRES

IW

— Vou3 êtes bien curieux, mon petit monsieur, — répondit sèchement Jackson. — Quand vous serez plus âgé, vous saurez que des secrets de cette importance ne se jettent pas au vent. Votre père adoptif connaît mieux les hommes.

— Je donnerais la moitié de ce que je possède pour faire pendre ce monstre et rétablir mon ils adoptif dans ses droits, répliqua monsieur Wood.

— Quels droits?... Les connaissez-vous par hasard? — continua froidement Jackson. Si j'en juge par ce que vous venez de nous raconter, votre protégé est un enfant naturel, et dans ce cas, peut-il prétendre à un nom ou à un héritage? L'assassinat, comme il vous plaît de le nommer, est le résultat évident d'une vengeance exercée par un parent delà jeune femme contre son séducteur. Quant à cette jeune femme, nul doute qu'elle n'appartînt a une noble famille. Au reste, il est à souhaiter que l'affaire en question demeure dans l'oubli, car je ne vois pas ce qu'on pourrait gagner à s'en occuper. Pourtant, s'il peut vous être agréable de faire pendre ce gentilhomme qui s'est fait justice de ses propres mains, — comme je suis pénétré du désintéressement et de la pureté de vos intentions, je vous en fournirai les moyens, pourvu que l'emploi démon temps soit rétribué selon sa valeur.

— Je ne vois pas comment vous pourriez me procurer cette satisfaction , à moins que vous n'ayez été témoin de l'événement , — dit Wood en regardant Jackson d'un œil défiant.

— Je n'ai pris aucune part à l'affaire, — répondit celui-ci;

— mais je connais des gens qui y ont participé, et si vous le voulez, je me fais fort de fournir les preuves irrécusables de cette participation.

— Âins!, vous connaissez les complices de l'assassinat?

— dit Tamise justement irrité de l'explication donnée sur sa naissance par monsieur Jackson.

— Pourriez-vous désigner quelqu'un ? — demanda monsieur Wood.

— Je le puis, moi !— s'écria Tamise.

— Alors il est inutile de vous adresser à moi , — repartit Jackson.

— Vous voyez, — dit Wood , — quel intérêt j'attache à cette affaire, et si réellement vous avez des renseignemens...

—Nous en causerons demain, —monsieur, — interrompit Jackson.— En attendant, je vous prierai de m'accorder quelques instans de conversation particulière.

— Je suis à vos ordres, — répondit Wood en s'approchant de la cheminée.

Ja< kson sortit alors de sa poche un portefeuille et après avoir tranquillement taillé son crayon avec son canif, il se mita prendre des notes. Tands qu'il écrivait. Tamis*, poussé par un sentiment de curiosité dont il ne se rendait pas compte, examina le canif que Jackson venait de déposer sur la table. En lisant le nom gravé sur le manche, Tamise changea toutà-coup de visage, et se mit à considérer attentivement Jackson.

— Voici ce que je vous propose , — dit Jackson en montrant à Wood ce qu'il venait d'écrire. — Demain, à midi , nous nous reverrons , monsieur Wood, et si ma proposition vous convient , je m'engage à trouver l'homme en question.

— Arrêtez! —s'écria le charpentier d'une voix impirative et en saisissant un bâton de constable suspendu dans un coin de la cheminée. — Tamise , fermez la porte. Et maintenant, monsieur, — ajouta-t-il en s'adressant à Jackson, — j'exige que vous expliquiez vos insinuations mystérieuses, sinon je vous arrête , en ma qualité de constable du district.

Celte menace provoqua de la part de Jacksou un rire dédaigneux et moqueur.

— Allons! — s'écria-t-il en secouant rudement Smith qui s'était endormi avec une bouteille à la main, — allons, Il est temps!

— De faire quoi? — grommela Smlth en se frottant les yeux.

— L'arrestation ! — répondit Jackson qui Un froidement de sa poche une paire de pistolets.

— Me voici I — dit Smitb en produisant des armes sem. blables.

— Au nom du ciel ! que faites-vous? — s'écria Wood.

— Restez tranquille, — répondit Jackson, — et vous n'avez rien à craindre. Nous voulons simplement remplir notre devoir en arrêtant un rebelle... Capitaine Kneebone! veuille! nous accompagner!

— Ce n'est pas mon intention , — répondit le marchand de draps, — et je vous prie de vous asseoir, monsieur Jackson.

— Le moment est mal choisi pour plaisanter , monsieur,— a reprit Jackson en exhibant un mandat d'amener.— Peut-être,

— ajouta-t il, — obéirez vous à cet ordre d'arrestation.

— Un mandat d'amener ! s'écria Kneebone en se levant avec vivacité.

— Oui , monsieur, un mandat d'amener, et signé par le secrétait d'Etat. Vous êtes accusé de haute trahison.

— Par ceux qui ont conspiré avec moi ?

— Non 1 par ceux qui vous ont pris au piège. Longtemps vous vous êtes soustrait a nos poursuites ; mais nous voua tenons enfin !

— Damnation ! — s'écria monsieur Kneebone, — être prie dans un pareil piège 1

— Vous perdez votre temps à vous lamenter, capitaine, et vous feriez mieux de nous remercier, car nous aurions pu vous priver de l'agréable visite que vous venez de faire, en vous arrêtant a votre départ du Mint. Mais nous avons voulu voir si votre description des charmes de mistress Wood n'était pas exagérée.

— Misérables 1 — articucula mistress Wood d'une voix furieuse, —vous osez m'insulter !... Ohl... monsieur Kneebone... voilà donc vos grands seigneurs français!....

— Ne m'exaspérez pas ! — répondit monsieur Kneebone.

— Emmenez cet homme ! — dit Jackson à son compa» gnon.

Smith se disposa à obéir , mais il avait à peine avancé d'un pas, qu'il fut terrassé par monsieur Kneebone, qui, s'emparant aussitôt de l'un des pistolets de Smith, visa Jack* son à la tête.

— Sortez, ou je fais feu I — cria-t-il.

— Monsieur Wood, — dit Jackson avec un sang-froid par* fait, — vous êtes constable et de plus un loyal sujet du roi Georges ; je requiers donc votre assistance pour l'arrestation de cet homme. Vous me répondez de sa personne.

— Monsieur Wood, je vous ordonne de n'en rien faire !— » vociféra la femme du charpentier ; — vous me répondez de tout ce qui arrivera.

— En vérité, je ne sais quel parti prendre, dit Weod agité par des émotions de toutes sortes.— Monsieur Kneebone) — ajouia-t-il ,— vous m'obligeriez infiniment en vous rendant de bonne grâce 1

— Jamais! —répondit le marchand de draps, — et si ce misérable traître ne s'éloigne pas d'ici, je l'étends mort à voe pieds.

— Mon sang retombera sur votre tête, — dit Jackson ta charpentier.

— Montrez moi ce mandat d'amener,— dit Wood qui commençait à perdre la tète, — peut-être y trouverai-je ane irrégularité.

— Demandez à cet homme son nom et sa qualiw,- insinua Tamise.

— Bonne idée! — s'écria le charpentier.— Voulet-vons me permettre de vous demander à qui j'ai l'honneur de parler? Jackson est sans doute un nom supposé?

— Que vous Importe?

— Il importe beaucoup ! —répliqua Tamise.— Et puisque vous nevouez pas dire votre nom, je vais le dire pour vous. Vous êtes Jonahan Wild!

— Au fait, à quoi bon le nier? Eh bien ! oui, je suis Jonathan Wild ! . »»i

— Puisque vous êtes Jonathan Wild, — s'écria Kneebone,

— voici votre passe-port pour l'éternité!

AINSWORTH

Ce disant, il tira la gâchette du pistolet. Heureusement pour JoMthan Wild, le pistolet fit long feu.

— Je pourrais, à mon tour, vous souhaiter un semblable voyage, — dit Jonathan avec un sourire amer et sans manifester la moindre émotion, — mais je préfère, avant tout, vous envoyer a Newgate.

A ces mots, bondissant avec la force et l'agilité d'un chattigre, il saisit a la gorge le marchand de draps, et telle fut la violence et la soudaineté de l'attaque, qu'il terrassa son gigantesque- antagoniste.

— Les menottes, Peaubleue ! cria-t-il à ce dernier qui sortait à peine de son étourdissement. — Hâtez-vous, je ne puis le contenir plus longtemps I

— Au meurtre! — exclama mistress Wood, — au meurtre I

— Voici un pistolet 1 — lui dit Tamise en s'emparant de firme de Peaubleue et en visant Jonathan. — Faut-il le

mm

— Oui, tuez-le 1 — cria mistress Weod .

— Non ! non I — dit Wood en s'emparant du pistolet; — laissez-moi faire... Jonathan Wild! ajouta t il d'une voix tonnante, — Je vous ordonne de relâcher votre prisonnier.

— Je le relâcherai, — répliqua Jonathan, qui, grâce au coicours empressé de Peaubleue, avait réussi à passer les menottes aux poignets de monsieur Kneebone, — je le relâcherai dès que monsieur Walpole m'en aura donné l'ordre, mais pas avant.

— Alors, vous supporterez les conséquences de votre conduite?

— Assurément.

— En ce cas, je vous arrête, ainsi que votre complice Peaubleue , et porte contre vous une accusation de vol, — reprit Wood en brandissant son bâton de constable; — résistez à mon autorité, si vous l'osez !

— L'idée n'est pas mauvaise, répondit Jonathan, — mais elle ne vous sera d'aucune utilité... Le bâillon, Peaubleue. -

— Ouvrez la fenêtre, Tamise, — s'écria le charpentier, et appelez au secours.

— Arrêtez! — dit Wild peu désireux de pousser trop loin les choses; monsieur Wood, un mot, je vous prie.

— Je ne veux entendre aucuue explication, — répondit superbement monsieur Wood, — excepté devant le magistrat.

— Précisez au moins votre accusation, est-elle sérieuse?

— Très sérieuse... Connaissez-vous <ette clef?... continua Wood en montrant la clef que Jack Sheppard lui avait remise dans la matinée... Vous rappelez-vous à qui vousl'avez donnée, et pour quel usage?... Voulez-vous que je réveille vos souvenirs ?

Jonathan fut atterré.

— Relâchez votre prisonnier, — ajouta Wood, — sinon j'appelle main-forte.

— Monsieur Wood, dit tout bas Jonathan en s'approchant du charpentier, — le mystère qui enveloppe la naissance de votre fils adoptif m'est parfaitement connu. Je sais aussi le nom du meurtrier de son père... je vous promets de vous les faire connaître l'un et l'autre, si vous ne vous opposez pas à mes projets. L'arrestation de cet homme est pour moi chose importante... Si vous m'empêchez de l'effectuer, je deviens votre ennemi mortel... Songez, en outre, que si je dis un seul ■et, votre fils adoptif «st perdu!

— Ne l'écoutez pas, père! — cria Tamise sans savoir ce que disait Jonathan -, — je vais appeler a l'aide.

— Décidez-vous, — reprit Jonathan.

— Si vous ne vous décidez pas de suite, j'appelle!— s'écria mistress Wood en ouvrant la fenêtre.

— Relâchez votre prisonnier I — répondit Woed.

— Détachez les menottes, Peaubleue, —commanda Jonathen.

— Vous connaissez ma détermination bien arrêtée, — ajouta-t-il à voix basse en passant près du charpentier — Avant la nuit de demain, votre protégé ira rejoindre son Bèrel

A ces mots, il ouvrit la porte et sortit de l'appartement.

— Voici quelques lettres qui vous montreront quel serpent vous avez réchauffé dans votre sein, vieux fou! — dit Peaubleue en jetant à Wood un paquet de lettres avant de suivre son chef de file.

— Grand Dieu ! que signifie ceci ? — s'écria le charpentier en lisant l'adresse de ces lettres. — Votreécriture, mistress Wood... et l'adresse de monsieur Kneebone !...

— Mon écriture I... C'est un mensonge I exclama mistress Wood en fixant sur Kneebone des regards épouvantés.

— Confusion ! le scélérat a volé ces lettres dans ma poche, répondit tout bas monsieur Kneebone, — que faire ?

— Que faire !... Je suis perdue!... Donnez-moi ces lettres, mon amour, — ajouta tout haut mistress Wood en se tournant vers son mari — Ces lettres sont fausses.

— Pardon, madame, — répliqua le charpentier qui tourna le dos à sa femme et se laissa tomber dans un fauteuil. — Tamise, mon ami, cherchez mes lunettes.... je me sens défaillir Quel malheur !..! Mais aussi, quel mauvais génie

m'a donc inspiré l'idée d'épouser une jolie femme !

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