‹ Le siècleChapitre 58 sur 173 · FRÈRE ET SOEUR · texte numérisé non relu

FRÈRE ET SOEUR

Ce même soir, sir Rowland et sa sœur, lady Trafford, se trouvaient en présence dans une splendide résidence bâtie sous le règne d'Elisabeth et située daus le quartier le plus aristocratique de Londres.

Lady Trafford, vêtue de longs habits de deuil, était à demi couchée sur une chaise longue. Si tête reposait sur des oreillers, et toute sa personne révélait un état de souffrance extrême.

Il eût été difficile de deviner l'âge de lady Trafford, car bien qu'elle conservât encore uu certain air de jeunesse, ses joues creusées par la souffrance annonçaient le déclin de ta vie.

Son teint pâle et flétri était, ci et là, nuancé de taches sanguinolentes ; ses grands yeux noirs avaient prrdu leur éclat ; ses membres amaigris semblaient être paralysés, et ses rares cheveux commençaient à grisonner. Malgré les ravages opérés par le chagrin et la maladie, les traits de lady Trafford conservaient cependant des restes d'une beauté peu commune.

Sir Rowland avait avec sa sœur une ressemblance étonnante. C'étaient les mêmes yeux, la même élégance de formes, la même noblesse de traits. Mais celle ressemblance disparaissait dans l'expression de la physionomie. Les traits de sir Rowland révélaient cependant une mélancolie profonde, mais celte mélancolie semblait être inspirée par des remords plutôt qne par le chagrin. Sir Rowland avait une tête d'inquisiteur au regard inexorable.

— Ainsi, vous parlez demain pour le Lancashire, lady Trafford? — dit-il en regardant fixement sa so^ar. — C'est voire dernier mot.

— C'est mon dernier mot, sir Rowland, — répondit lady Trafford d'une voix faible mais annonçant une volonté ferme.

— Vohs aurez la somme demandée, mais...

— Mais quoi, madame?

— Il est bien entendu que je la donne au roi Jacques, et non pas à vous : c'est-à-dire, pour le triomphe d'une grande et sainte cause, et non pour l'accomplissement de projets insensés.

Sir Rowland se mordit les lèvres pour réprimer une réponse violente.

— H le testament ? — demanda-t-il avec un calme forcé.— Etes-vous toujours décidée à n'en pas faire ?

— J'en ai fait un, — répondit lady Trafford.

— Que dites-vous? — s'écria sir Rowland.

— Rowland, vous vous efforcez vainement d'obtenir par la terreur mon consentement à vos désirs. Rien ne saurait me taire agir contrairement aux inspirations de ma conscience. J'ai dicté mon testament, et il est en lieu de sûreté.

— En faveur de qui ?— demanda sir Rowland avec un somt)re accent.

— En faveur de mon fils.

— Vous n'avez pas de fils, madame.

— J'en avais un,— répondit en soupirant lady Trafford.

— Et peut éire existe-t-il encore.

— Si je le pensais!., s'écria sir Rowland d'une voix furieuse;— mais, c'est folie,— ajouta-l-il en réprimant soudain son premier mouvement. — Aliva.votie fils a péri en même temps que son père.

— Et qui les a tous deux assassines? — cria lady Trafford

en se levant par un pénible effort, et en jetant sur son frire un avide regard.

— Celui qui a vengé l'honneur de la famille... votre frère, — répon lit froidement le baronnet.

— Mon frère ! — s'écria lady Trafford l'œil étincelant et le front couvert d'une rougeur de feu : — Mon frère I — répéla t-elleen levant vers le ciel ses mains décharnées, — j'ei prends à témoin Dieu qui me jugerat.. j'étais l'épouse légi> tirae de cette chère victime 1

— Mensonge I — exclama Rowland avec fureur,— odieux mensonge!

— C'est la vérité, reprit lady Trafford en tombant à la . renverse sur sa chaise, — je le jure sur la croix ! i

— Eh bien! son nom?... dites-moi son nom et je vous] croirai. f

— Vous ne le saurez qu'après ma mort I mais consolez-| vous, je ne vous ferai pas longtemps attendre... Rowland... je n'ai plus que peu de jours à vivre... et si vous me tourmentez ainsi, vous aurez à vous reprocher ma mort, comme vous avez à vous reprocher celle de mon époux et de mon fils... SéparoM-nous en paix, car nous allons nous dire un éternel adieu.

— Peut-être vous dites vrai, — répliqua sir Rowland avec une rage concentrée; — mais avant celle séparation, je veux connaître le nom dece prétendu mari... je le veux... entendezvous?

— Toutes les tortures possibles ne sauraient m'arracher ce secret, — répondit lady Trafford avec fermeté.

— Quel motif avez-vous de le cacher?

— Un serment fait à la mémoire de mon époux.

Sir Rowland -regarda sa sœur pendant un instant comme s'il eût médité quelque terrible réponse. Puis, après avoir fait plusieurs fois le (our de la chambre, il s'arrêta brusquement en face de lady Trafford.

— Quelle raison avez vous de croire à l'existence de votre fils? — demanda-t-il.

— J'ai rêvé que je le reverrais avant de mourir.

— Rêvé! — répéta sirRowlanJ avec un sourire amer. — Est-ce là tout?... Eh bien! sachez donc que votre espérance est absurde autant que l'est votre rêve. Et, à moins que votre fils ne revienne du fond de la Tamise, où il gît avec son père abhorré. . vous ne le reverrez jamais en ce monde.

— Que le ciel ait pitié de vous, Rowland,— murmura lady Trafford en creisant les mains avec un geste désespoir,— car vous n'avez pas pitié de votre sœur I

— Et je n'en veux point avoir avant d'être parvenu à vous arracher le nom du misérable!— s'écria sir Rowland, qui frappa du pied avec un mouvement dorage.

— Rowland, vos violences me tuent, — dit lady Trafford d'une voix plaintive.

— Sou nom? vous dis-je !... son nom ? — voeiféra air Rowland.

Et il dégaina son cpée.

Lady Trafford fit entendre un long gémissement et s'évanouit. En recouvrant ses sens, elle ne vit plus à ses côtés qu'une de ses femmes. Sir Rowland avait quitté l'apparument.

Lady Trafford demanda sur-le-champ sa voiture de voyage.

— A quelle heure milady désire-t-eile partir? — dit ub vieux domestique.

— Dès que les chevaux seront attelés.

— Milady at-elle d'autres ordres à donner?

— Non... mais prenez cette boite et places-la vons-mlme | dans h voiture... Où est sir Rowland?

— Dans la bibliothèque, milady. Il a défendu que personne ne vint le déranger. Cependant il y a dans le vestibule un homme à figure éirange venu pour parler à sir Rowland. Cet homme refuse de s'éloigner.

— Cela ne me regarde pas... Allez donc, Hobson, et ne perdez pas une minute.

Le vieux domestique prit la boite, s'inclina profondément et sortit de la chambre.

— Milady est trop souffrante pour voyager, dit la femme qui se trouvait près de lady Trafford, en "aidant sa in^krees*

AINSW'ORTH.

a se lever ; tni!ady n'aura jamais la force d'aller jusqu'à Manrhesler.

— Peu importe, Norris, — répondit lady Trafford.— J'aimerais mieux mourir en route que de subir une scène pareille à celle qui vient de se passer.

— Mon Dieu 1 dit mistress Norris d'une voix émue, en entendant votre cri, j'ai bien pensé qu'il venait d'arriver un malheur. Sir Rowland est un homme terrible. En vérité... tout mon sang se glace a sa vue.

— Sir Rowland est mon frère, répliqua froidement lady Trafford.

— Ce n'est pas une raison pour qu'il traite votre seigneurie d'une indigne façon. Ah ! si ce pauvre sir Cécil vivait encore, cela n'aurait pas lieu!

Lady Trafford soupira profondément.

— Votre seigneurie a toujours été malade depuis son mariage avec sir Cécil,— ajouta Morris. Pour ma part, j'attribue votre mauvaise santé à l'accident que vous avez i prouvé pendant la nuit de la grande tempête.

— Norris I s'écria lady Trafford en tremblant de tous ses membres.

— Miséricorde divine!... qu'ai-je dit!... repartit la femme de chambre alarmée par l'agitation rie sa maîtresse ;— asseyez-v.ius, milady... je cours chercher des sels.

— Ce ne sera rien, dit lady Trafford qui parvint ù maîtriser sa souffrance, — mais ne laites plus allusion à cette circonstance horrible... Allez... et hâtez les préparatifs du départ.

Dix mincies après lady Trafford fut transposée dans la voilure qui attendait au pied de l'escalier, et le postillon mit ses chevaux au galop, après avoir reçu l'ordre de brûler le pavé.

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