‹ Le siècleChapitre 60 sur 173 · CONSÉQUENCE DU VOL · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCE DU VOL

— De quelle façon préiendez-vous agir, monsieur? —de manda sir Rowland ù Jonathan.

— Selon les circonstances, sir Rowland. Il est impossible que, dans le cours de l'interrogatoire, il ne surgisse pas quelque incident dont je saurai tirer parti. En ton? cas je prendrai sur ma responsabilité d'envoyer ce jeune drôle en prison.

— Et c'est là votre plan magnilique! — dit sir Rowland d'un ton de mépris.

— Une lois en prison, — continua Jonathan sans s'inqureter de l'interruptiou , — je réponds de lui. Le consuble m'est dévoué, et à toute heure de nuit ou de jour, il me sera facile d'enlever le prisonnier... Et je compte l'enlever en effet.

Vous saurez, sir Rowland, — car je n'ai pas de secrets pour vous, — vous saurez que , pour faciliter mes transactions particulières, j'ai fait autrefois l'acquisition d'un petit sloop hollandais qui transporte à l'étranger les bijoux et autres marchandises provenant de mon commerce.... Eh bien! ce navire es maintenant à l'ancre sur la Tamise, et comme son chargement se trouve achevé , il mettra demain matin à la voile pour Rotterdam.

Rykbarl Van Galgebrok, le capitaine de mon sloop, exécute tous mes ordres à la lettre, et dès qu'il aura gagné la plaine liquide, il jettera son prisonnier par dessus bord. Il n'y pensera seulement plus , une minute après. . Décidément, c'est ce qu'il y a de mieux à faire... et avant vingt-quatre heures,

LE BANDIT DE LONDRES

voire neveu dormira tranquillement au fond de la mer... plus discrète que ne l'est la Tamise.

— Pauvre enfant! — murmura sir Rowland se rappelant 'épouvantable nuit du meurtre... — Cette scène atroce est encore présente à mes yeux... je le vois tomber dans les flots qui se referment sur lui!...

— Chassez ces visions ridicules , sir Rowland... Asseyezvous, et soyez calme... Notre temps est précieux... mais veuilez signer une acceptation .. je ne demande rien, vous voyez, avant l'accomplissement de mes promesses...

Sir Rowland prit une plume.

— C'est son arrêt de mort que vous allez signer, — continua Jonathan avec un sinistre accent.

— Je ne puis signer.

— Damnation ! — sér.ria Jonathan en faisant une grimace qui laissa voir ses dents blanches et aiguës,— vous jouezvous de moi?... Il faut signer ce papier... sinon, je vous quitte.

— Partez, — répliqua sir Rowland avec hauteur.

— Soit... je vais partir... — dit Jonathan en mettant les mains dans ses poches, — mais je ne partirai pas seul , sir Rowland.

En ce moment , Chaream entra dans l'appartement. Il tenait au collet Tamise, qui faisait de vains efforts pour se dégager.

— Voici l'un des voleurs , sir Rowland, — dit le laquais. A la vue du jeune homme, sir Rowland devint pâle comme

un mort... Cependant il demeura impassible.

— C'est lui ! pensa-t-il.

— Eh bien!... sir Rowland,— dit tout bas Jonathan, — voulez-vous signer ?

Sir Rowland hésita... puis, d'une main tremblante il signa l'acceptation.

— De quoi suis-je accusé ? — demanda Tamise avec fermeté.

— De vol '.répondit Jonathan d'une voix de tonnerre. — Veus êtes accusé d'avoir aidé votre complice Jack Sheppard à dérober des bijoux appartenant à lady Trafford... Avouez le vol, et sir Rowland vous sauvera de la potence.

— Je n'ai rien à avouer , — répliqua Tamise avec assurance. — Je ne suis pas coupable... Mais qui m'accuse, estce vous?

— C'est moi, —répondit Jonathan; — qu'avez-vous à dire?

— Je dis que votre accusation est fausse... et que vous ne l'ignorez pas.

— Est-ce tout?... Allons... jeune drôle... nous allons vous fouiller.

— Vous ne me toucherez pas ! — s'écria Tamise qui, Réchappant des mains de Chaream, alla se précipiter aux genoux de sir Rowland. —Ecoutez-moi, monsieur!... supplia-t-il... — je suis innocent... je n'ai rien volé.... Cet homme, ce Jonathan Wild, est... je ne sais pourquoi... mon ennemi déclaré..; Il a juré de me tuer !

— Bah! — dit Jonathan. — Sir Rowland ne croit pas a ces belles paroles!

— Vous êtes innocent, pauvre enfant, — dit sir Rowland vaincu par son émotion, — vous n'avez rien à craindre. Mais dans quel but êtes-vous venu?

— Permettez-moi, sir Rowland, de ne pas répondre à cette question... j'expliquerai ma démarche à lady Trafford.

— Je. suis le frère de cette dame, et elle n'a pas de secrets pour moi.

— Cela se peut, — reprit Tamise avec embarras , — mais je ne suis pas libre de parler.

— Votre hésitation ne plaide pas en votre faveur, — dit sévèrement sir Rowland.

— Consentez-vous à être fouillé?— dit Jonathan.

— Non, — répondit Tamise. — Je ne veux pas être traité comme un criminel.

— Vous serez traité comme vous le méritez , — continua Jonathan, qui se mit en devoir de fouiller le jeune homme malgré sa résistance opiniâtre.

Jonathan ne tarda pas à trouver la miniature.

— D'où vous vient cet objet? — demanda-t-il. Tamise garda le silence.

— Nous allons trouver un moyen de vous faire répondre. Allez chercher son camarade , ajouta Jonathan en s'a-

dressant à Chaream... Vous reconnaissez cette miniature pour appartenir à lady Trafford... n'est-il pas vrai, sir Rowland ?

— Comment cette miniature est-elle tombée entre vo* mains ? — demanda sir Rowland qui tressaillit à la vue du portrait.

— Répondrez-vous ? — s'écria Jonathan en frappant l'enfant. — Répondrez-vous?

— Il ne me convient pas de répondre, —répondit fièrement Tamise, — et votre brutalité ne saurait m'y contraindre.

— Nous allons voir, —dit Jonathan en frappant Tamise avec une violence nouvelle.

— Laissez-le, — dit sir Rowland d'un ton d'autorité. Savez- vous quel est ce portrait? — demanda-t-il au jeune

homme.

— Je l'ignore, — répondit Tamise qui avait peine à contenir ses larmes, — je l'ignore, mais ce pourrait être le portrait de mon père.

— Vraiment! — s'écria sir Rowland étonné. — Votre père vit-il encore?

— Non... il a été assassiné, lorsque j'étais en bas âge.

— Qui vous a fait croire que ce fût là son portrait?

— Mon cœur me l'a dit, — répondit Tamise avec fermeté^ — il me dit aussi que je suis en présence du meurtrier de mon père.

— Ce compliment est à mon adresse , — répliqua Jonathan ; — un agent de police est toujours un assassin aux yeux d'un voleur... Eh bien!... si votre père vous ressemblait... jeune drôle... je regrette que vos soupçons ne soient pas fondés... Au reste, je puis assurer une chose... c'est que l'homme qui fera pendre le Ils de votre père n'est pu loin d'ici.

A peine Jonathan avait-il achevé ces paroles queCnarca» entra suivi d'une espèce de nain , dont l'ignoble visage était encadré dans une longue barbe rouge. Entre ces deux nom. mes s'avançait Jack Sheppard.

Après avoir jeté un simple coup d'oeil sur les personne» rassemblées dans l'appartement, Jack devina ce qui venait de se passer.

— Votre nom ? — demanda Jonathan au jeune apprenti qui ne paraissait être nullement intimidé par la situation.

— Jack Sheppard.

— Connaissez-vous ce portrait? — continua Jonathan en montrant la miniature.

— Oui, — répondit Jack avec insouciance.

— C'est bien... D'où vient ce portrait?

— De lady Trafford.

— Qui l'a volé?

— Tamise Darrell que je vois à vos côtés.

— Jack ! — s'écria Tamise frappé de surprise et d'Indignation.

— Le jurez-vous ? — demanda Jonathan.

— Je le jure! — répondit Jack avec assurance.

— C'est bien ! —ajouta Jonathan d'une voix triomphante.

— Il nient! il ment! — s'écria Tamise en fondant en lar mes. — Ecoutez ... je suis innocent... Envoyez chercher monsieur Wood... il vous dira la vérité... Lady Trafford ne me condamnerait pas sans m'entendre... j'en suis sor.

— Emm*nez-le ! — dit sir Rowland avec impatience.

— Faites descendre les prisonniers, Abraham, — dit Je* nathan au nain à barbe rouge. — Dans un instant je vous rejoindrai.

Le digne acolyte de Jonathan, aidé de Chaream, saisit les deux jeunes gens et les entraîna rapidement»

AINSWORTH

MtRE ET FILS.

A. peine avaient-ils franchi le seuil de l'appartement, qu'un bruit confus retentit au dehors. Puis la porte se rouvrit, et Charcam entra précipitamment. Ses traits bouleversés trahissaient un trouble étrange.

— Que se passe-t-il? — demanda Jonathan.

— Miiady... — balbutia le laquais.

— Eh bien I — s'écria Rowland, que lui est-il arrivé?

— Elle est revenue, — répondit Charcam.

— . Le diable I — jura Jonathan. — Quel contre-temps !

— Ce n'est pas tout , Votre Honneur, — ajouta Chacam, Dilady est mourante.

— Mourante ! — répéta sir Rowland.

— Mourante... Pendant le trajet, une crise horrible s'est déclarée , et mistress Norris, épouvantée , a donné l'ordre aux postillons de rebrousser chemin. On désespérait de ramener miiady vivante.

— Grand Dieu! — s'écria Rowland vivement ému, — je t'ai tuée.

— Sans doute, — répliqua Jonathan d'un ton railleur, — sans doute... vous l'avez tuée ; mais ce n'est pas une raison pour mettre tout le monde dans la confidence.

— Les gens de miiady la transportent dans ses appartenons, — reprit Charcam, — dois je aller prévenir le docteur tt le chapelain ?

— Courez-y, — répondit sir Rowland.

— Attendez 1 — ordonna Jonathan. — OU sont les deux prisonniers ?

— Dans la pièce voisine.

— Lady Trafford traversera-t-elle cette pièce?

— Oui, monsieur.

— Alors, allez, avant tout, chercher ces jeunes garçons et ramenez-les ici... Hâtez-vous!..- Il serait dangereux qu'ils fussent aperçus par votre sœur, sir Rowland, — ajouta Jonathan tandis que Charcam s'éloignait pour exécuter l'ordre de ce dernier.

— La Providence s'oppose manifestement à mes projets, — repartit Rowland avec accablement, — je respecte ses décrets.

— Ne respectez rien lorsqu'il s'agit de vos plus chers intérêts... La destinée de l'homme est entre ses mains... Si tous n'écrasez pas votre neveu, il vous écrasera... Réveillez votre énergie... car l'heure qui va s'écouler verra votre triomphe ou votre ruine... Sir Rowland... allez vers votre sœur et ne la quittez pas avant que tout soit fini... Quant au reste... j'en fais mon affaire.

Sir Rowland alla jusqu'à la porte de la chambre ; mais il recula d'épouvante a la vue du spectacle qui s'offrit à lui... sa sœur mourante traversait en ce moment le vestibule... étendue, les bras pendans , sur une sorte de chaise longue que portaient deux laquais. Le triste cortège était précédé par mistress Norris qui sanglotait en se tordant les mains de désespoir.

Au même instant , Charcam et le nain à barbe rouge s'efforçaient d'entraîner les deux jeunes gens hors de cette pièce.

— Enfer?... murmura Jonathan entre ses dents.

En voyant sa sœur, Rowland se précipita vers elle, et tombant à genoux, il lui prit ses deux mains dans les siennes... ta suppliant, d'une voix déchirante, de lui pardonner.

Lady Trafford n'ouvrit les yeux qu'après un long silence, et tournant vers son frère son visage assombri par les approches de la mort, elle lui dit d'une voix éteinte :

— Je n'ai plus que quelques instans à vivre, Rowland... envoyez chercher mon confesseur...

— Il va venir... Aliva... votre médecin...

— Ses soins seraient inutiles,— interrompit lady Trafford, F rien ne peut plus me sauver.

— Chère sœur!...

— Je mourrais heureuse si je pouvais voir mon enfant.

— Eh bien !... Aliva... vous le verrez.

— Dites-vous vrai?... Rowland... mon frère!

— Je dis la vérité .. — répondit solennelement celui-ci.

— Norris... laissez-nous.

La suivante et les autres serviteurs se retirèrent en fondant en larmes.

Jonathan se cacha derrière un rideau.

— Rowland, — dit lady Trafford en jetant sur son frère un regard d'indicible anxiété, — vous m'avez affirmé que je verrais mon lils... où est-il?

— Ici I — s'écria lady Trafford, — icil

— Calmez-vous, chère sœur, si vous voulez avoir la force de supporter cette entrevue.

— Je suis calme... tout-à-fait calme... Rowland, — répondit-elle, tandis que le frémissement de ses lèvres démentait ses paroles. — Alors, — ajouta-t-elle, — l'histoire de sa mort était fausse... je le savais bien... j'étais bien sûre que vous n'aviez pas eu le cœur de tuer un enfant .. un innocent enfant!

— Bien que votre fils ait échappé à la mort... je n'en suis pas moins coupable... Il a été sauvé par un honnête ouvrier qui, depuis, l'a élevé comme son propre fils.

— Qu'il soit béni ! — s'écria la mourante avec ferveur. — Mais, mon frère... chaque minute est un siècle pour moi... mon fils!... allez chercher mon fils!

— Le voici ! — répondit Rowland en prenant par la main, et en conduisant vers sa sœur Tamise, qui avait été témoin de l'entretien.

— Ah!... mon Dieu!...— s'écria lady Trafford, qui, vainement, rassembla toutes ses forces pour tendre ses bras au jeune homme. — Oui... ce sont bien les traits de son père!... C'est... mon fils!... mon fils!..

— Ma mère! —et Tamise se précipita aux pieds de lady Trafford.

— Oui., je suis ta mère !... — dit-elle en sanglotant et en pressant sur sou cœur la tête de son enfant.

— Vous retrouver... en un pareil moment! — dit Tamise dans une agonie de douleur.

— Ne pleurez pas, mon ajnour... car je suis bien heureuse... Qu'on ouvre celte fenêtre. . — ajouia-t-elle; de l'air!

Tamise ne fit qu'un bond jusqu'à la fenêtre; mais après avoir tiré les rideaux... il recula frappé d'épouvante en apercevant Jonathan Wild.

— Taisez-vous, — lui dit celui-ci d'une voix sourde et menaçante.

— Qu'avez-vous? — demanda lady Trafford.

— Mon ennemi ! répondit Tamise.

— Votre ennemi !... mon fils adoré... mais votre oncle est à vos côtés... il vous protégera. . il vous défendra... N'estil pas vrai frère?

— Promettez, — dit Jonathan à l'oreille de Rowland.

— Un homme est ici caché... qui veut me tuer, — dit Tamise.

— Impossible! —cria lady Trafford, — il ne vous sera fait aucun mal... Votre oncle...

Soudain Jonathan se précipita sur Tamise qu'il écarta violemment de sa mère.

— Grand Dieu!... s' écria lady Trafford en faisant un effort désespéré pour se lever-, — grand Dieu ! que veut-on faire démon fis... Pourquoi me l'arracher?

— Le nom de son père... et je vous rends votre fils..

— Rendez-le moi, d'abord... et vous saurez tout...

— J'y consens, — dit sir Rowland.

— Trop tard!., mon Dieu!... trop lard!... — murmura lady Trafford, qui retomba lourdement en arrière en poussant un cri suprême.

Cependant, sans être arrêté par cette scène déchirante, Jonathan, après avoir noué fortement un mouchoir sur la bouche de Tamise, l'avait entraîné hors de la chambre.

LE BANDIT DE LONDRES

Lorsqu'il y rentra quelques instans après, il aperçut sir Rowland agenouillé près du corps inanimé de sa sœur.

— Voici votre ouvrage, — dit sir Rowland éperdu de douleur.

— Pas précisément, — répondit Jonathan avec son flegme ordinaire. — D'ailleurs, quand cela serait, je ne m'en repentirais pas. 3^

— Arrière! — s'écria Rowland d'une voix sinistre.

— Vous n'avez pas obtenu la révélation du secret, — reprit Jonathan sans s'inquiéter du ion menaçant de sir Rowland, mais je le connais^ moi... et si vous le voulez acheter., .je traiterai volontiersavecvous... Maintenant... avisonsau plus pressé... je suis venu pour vous dire que j'ai placé votre neveu sous bonne garde, et si vous venez me voir chez moi, une

heure après minuit ..je vous donnerai des nouvelles toutes raîchesde votre jeune parent.

— J'irai, —répondit froidement sir Rowland.

— N'oubliez pas les mille livres sterling... Les bons comptes... vous savez...

, — Vous aurez votre récompense.

' — Merci .. ma maison est juste en face de Newgatc... vous me trouverez en train de souper.

A ces mots, il s'inclina légèrement et sortit

Quelques minutes après le départ de Jonathan, mistress Norris entra dans la chambre avec le médecin et le confesseur.

Un affreux spectacle, s'offrit à leurs regards... sir Rowland était étendu saim mouvement sur le corps inanimé de son infortunée sœur.

xr.

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