LES GENTILSHOMMES DE L.\ NUIT
En sortant de la maison, Jonathan vit a la porte une voilure dont les stores étaient baissés. A quelques pas plus loin, un homme de haute taille et de fort mauvaise mine tenait par la bride le cheval de Jonathan. Sur un signe de ce dernier, cet homme, connu sous le nom de Quilt Arnold, s'empressa d'avancer, et dit à son maître que les deux jeunes garçons étaient en sûreté dans la voiture, sous la garde d'Abraham Mendez, le nain à barbe rouge.
Après avoir donné les instructions a Quilt, Jonathan se mit en selle et partit au galop. Quilt monta sur le siège de la voiture et donna l'ordre au cocher de fouetter vigoureusement ses rosses et de gagner au plus vite la prison de Saint-Giles.
Au moment où la voiture tournait la dernière rue avant d'arriver au lieu désigné, Quilt entendit des cris tumultueux et aperçut un rassemblement près de la porte de la prison. Dans la crainte qu'on nesongeàlà délivrer ses prisonniers, Quilt lit arrêter la voiture, et descendant aussitôt du siège, il s'avança pour (aire une reconnaissance.
A sa prande satisfaction, il vit que ce rassemblement se composait, en grande partie, de watchmen et d'agens de police qui portaient les traces d'un récent et orageux conflit. Leurs habits étaient en lambeaux, leurs armes brisées, et quelques visages balafrés, couverts de sang, témoignaient de la vigueur des coups administres par l'ennemi. Tous ces hommes juraient et poussaient des cris de vengeance.
Ce spectacle remplit de joie la bonne àme de Quilt Arnold.
— Ah ! ah I —dit-il en s'approchant du groupe, — il paraît que les gentilshommes de la nuit ont bien travaillé !
— C'est vous, Quilt Arnold ! — répondit un watebman orné d'un œil noir et gonflé. — Oui, comme vous dites.... ils ont assez proprement travaillé.... mais je suis content de voir votre visage mon brave.
— Je voudrais pouvoir vous faire le même compliment, Terry.... Voyons... que s'est-il donc passé?
— Vous ne devinez pas ?... Eh bien l... le marquis de
Slaughterford et sa bande infernale se sont amusés à nos dépens.
— Ah çà !... vous ne lui avez pas fait de mal, à ce pauvre marquis? — reprit Quilt avec un accent de commisération. — Que diraient les jolies tilles du quartier, — ajouta-t-il, — si vous aviez défiguré le beau lion !... Après tout, il ne vous a pas tout-ù fait massacrés, et puis, il est si généreux I
En ce moment, la porte de la prison s'ouvrit et un gros homme à ligure enluminée se montra sur le seuil de la porte.
— Voilà Sharples, — dit Quilt, —il a quelque nouvelle à nous apprendre; écoutons !
— Messieurs les watchmen ! — s'écria Sharples d'une voix désagréablement enrhumée : — Mon noble prisonnier, le marquis de Slaughterford...
A ces mots, les gardiens de la nuit firent entendre des imprécations prolongées.
— A bas le marquis ! à bas sa bande ! à mort ! — hur« lèrent messieurs les watchmen.
— Que diable ! écoutez, écoutez, — vociféra Quilt.
— Sa seigneurie m'a chargé de vous dire... — reprit Sharples.
Mais les victimes du marquis d'interrompre Sharples derechef par des sifflets et des mugissemens.
— Ecoutez! — répéta Quiit dès que l'ouragan eut commencé de s'apaiser. —Ecoutez, le gros Sharples a quelque chose de flatteur à vous dire.
— Oui, messieurs, — reprit Sharples avec, dignité; — j'ai à vous dire que le marquis vous prie d'accepter dix livres sterling pour boire à sa santé.
Aux sifflets succédèrent de bruyans applaudissemens.
— Et sa seigneurie me charge, en outre, de vous informer, — continua Sharples, — qu'elle paiera les mémoires de médecin pour tous ceux d'entre vous auxquels il est arrivé quelque accident pendan' la bataille.
— Hurrah ! — cria la foule.
— Nous sommes tous endommagés, — dirent une douzaine d'individus.
— Oui!— dit Terry. — Mais comme il est bon enfant, nous consentons à boire les frais de médecin et d'apothicaire !
— Est-ce là votre sentiment, gentlemen? demanda Sharples.
— Oui! oui !... vive le marquis!., vive la joie! — cria la foule qui suivit l'ambassadeur du marquis de Slaughterford.
Au lieu de suivre messieurs les watchmen, Quilt rejoignit la voiture, et grâce au concours de deux porte-clefs, il entraîna rapidement Tamise et Jack Sheppard du côté de la
prison.
Les deux jeunes gens n'avaient pas échangé le moindre mot durant le trajet. Chaque fois que Jack voulait entamer l'entretien, Abraham s'efforçail de couvrir sa voix par des injures et des menaces ; quant à Tamise, il était trop affligé pour prononcer une parole. A quelques pas de la prison, Terry s'approcha de Tamise qu'il regarda avec une grande attention.
— Pauvre garçon ! — dit-il, — si jeune et si distingué, quel dommage de le voir coffré I
— Epargnez-moi voue pitié, mon ami, — répondit Tamise, je ne suis pas coupable.
— Naturellement, — répartit Quilt ; — chaque voleur en dit autant.
— Monsieur Jonathan est-il pour quelque chose en celte affaire? — demanda tout bas Terry à son camarade,
— Oui, — répondit Quilt; — mais quel est ce bruit? — ajouta t-il en entendant un cri, puis des pas précipités; — Ah!... mon autre prisonniei qui veut s'échapper.
Et confiant Tamiseà la garde du watebman, Quilt se mit à la poursuite de Jack qui courait de toutes ses forces après avoir donné un croc-en -jambes à son gardien.
— Voulez-vous gagner une bonne récompense, mon ami? — dit Tamise à Terry.
ÀINSWORTH.
— En vous donnant la liberté... n'est-ce pas?
— Non. . je vous prie seulement de vous charger d'une commission.
— Pour qui?
— Pour monsieur Wood, charpentier dans Wych-Street... près du Lion noir,
— Le Lion noir !... connu !
— Eli bien!... allez chez monsieur Woon", et dites-lui que son fils adoptif, Tamise Darrell, est en prison parl'ordrede Jonathan Wild... Vous serez libéralement récompensé de votre peine.
— Je voudrais bien vous rendre ce petit service, car votre figure me revient... mais si maitre Jonathan l'apprenait...
— Il pourrait vous en cuire... et il vous en cuira, car je ne manquerai pas de lui donner de vos nouvelles, — interrompit Quilt qui s'étaii • sans bruit après avoir rattrapé Jack et l'avoir remis entre les mains d'Abraham.
— Vous me trahiriez?... —s'écria Terry surpris et luit effrayé —Après tout, — ajouta-t-il en reprenant courage, jememoquede vous... allez audiable!... monsieur Tamise .. comptez sur moi, je ferai votre commission.
— Chien ! — s'écria Quilt o'un ton furieux,- ■•" •., osez me menacer! — Et en di ant ces mots, il se p seipita sur Terry, mais celui-ci parvint à esquiver l'attaque et disparut aussitôt.