LA MAISON RONDE DE SAINT-GUES
La maison ronde de Saint-Giles était, ainsi que son nom l'indique, une vieille tour assez irrégulièrement construite, et ressemblant à un immense tonneau, grâce aux contours rebondis de la partie comprise entre la base et le sommet. Au pied de cette tour on voyait une ouverture circulaire indigne du nom de porte, et à laquelle on arrivait à l'aide d'un es.'alier en bois. Celte prison avait, deix étages surmontés d'un toit p'at. Elle était divisée en nombreux cornpartimens ornés de petites fenêtres détendues par d'énormes barres de fer.
En voyant arriver les prisonniers, Sharples, qui était occupé à distribuer les largesses du marquis, fit semblant de jeter le reste de l'argent au milieu de la foule, puis, glissant adroitement deux gainées dans sa manche, il remonta l'escalier de bois et ouvrit la porte de la prison.
Tandis que le triste cortège montait à son tour l'escalier, Jack Sbeppard tenta de nouveau de s'échapper en se baissant tout-â-coup pour passer entre les jambes de son gardien; mais les jambes du nain n'étaient pas favorables à l'accomplissement de ce projet. Aussi Jack fut-il pris comme dans un trébuchet, et au lieu de lui donner la liberté, sa tentative lui valut des horions vigoureux.
Sharples reçut ses nouveaux hôtes sur le seuil de la porte et, tout en dirigeant la lum.ère de sa lanterne sur les prisonniers afin de se bien pénétrer de leurs traits, il fit un petit salut d'intelligence à Quilt, et bientôt après il ferma la porte avec îles précautions infinies.
— Savez-vous, — grommela-t-il en s'airessant à Quilt, savez-vous qui nous avons ici?
— Mb*n noble ami, le marquis de Slaughierford, — répondit Quilt; — eli bien !... après?
— Après! — répéta Sharples, — vous ne comprenez donc pas que Je ne sais que faire de vos prisonniers.
j — Mettez-les en lieu sûr. monsieur Sharples, voilà ce qu'il i faut en faire.
— Cela vous est facile à dire, mais si je n'ai plus de place? Quilt réflécliit un instant ; puis, passant son bras sous celui du eonstable, il le tira il l'écart.
— Bien, bien! — dit celui-ci après de brèves explications, — je vais donner les ordres nécessaires; mais vous arrivez mal à propos. Ou n'a pas tous les jours la chance de loger des gens aussi distingués que le marquis.
— Ah cà! Saint-Giles! — dit Jack Sheppard, — allez-vou nous gaMer ici toute la nuit?
— Que chante ce vilain oiseau? dit Sharples.
— Ce vilain oiseau pourrait bien s'envoler, si vous ne vous bâtez de le mettre en cage, — lépliqua Jack.
— Est-ce que vous n'avez pas le moindre trou pour y jeter cette vermine? — demanda Abraham ; — il serait bon d'aviser cependant, car monsieur Jonathan doit venir avant minuit.
En ce moment Tamise sentit une légère pression sur son pied, et s'aperçut que Jack lui faisait un signe d'intelligence.
— Attention, Abraham! — s'écria Quilt, l'oiseau a l'œil ouvert.
— Et la patte en l'air, — répliqua Jack.
— C'est bon, — dit Sharples, — on va vous encager.
Le lieu où ils se trouvaient était une sorte de vestibule séparé de la pièce principale par une mince cloison boisée. A en juger par les cris joyeux qui partaient de cette pièce, elle devait être occupée par le marquis et ses nobles amis.
Les murs du vestibule étaient décorés d'un complet assortiment de mousquets, de menottes, de bâtons ferrés, de manteaux d'uniforme et de lanternes. Dans l'un des angles on voyait une vieille cheminée hors de service, et en face, une cède placard ménagé entre le mur et la boiserie. Sharples ouvrit la porte de ce placard qui n'était ni plus large ni plus propre qu'un chenil.
— Cela suffira-t-il? — demanda le eonstable à son ami
Quilt J'ai déjà fourré là dedans trois petits filous... il est
vrai que le lendemain matin, j'ai retrouvé l'un d'eux étouffé... ba! lia !
Pendant que le eonstable faisait ainsi les honneurs du logis Jack s'était emparé furtivement de la pique d'une hallebarbe; muni de ce trésor qu'il cacha sous ses vetemens, il sauta dans le placard à la façon d'Arlequin... C'est-à-dire à reculons. Puis il se mil à rire aux éclats, tout en donnant de violens coups de pitd conlreles planches.
Sa gaité ne tarda pas à être tristement interrompue par Abraham qui, saisissant Jack par les jambes, le jeta dans l'étroit réduit avec une telle violence que le pauvre enfant tomba tout étourdi. Pour comble de malheur, la pointe de la pique avait traversé ses vetemens et pénétré dans la chair. Jack supporta son martyre avec un stoïcisme admirable; il ne versa pas une larme, ne poussa pas un cri. Il trouva même assez de force pour railler Sharples, tandis que cet aimable fonctionnaire forçait Tamise ù se placer dans le cachot improvisé.
— Comment trouvez-vous voire logement, mes mignons?— demanda Sharples d'un ion narquois.
— Préférable à votre société, Saint-Giles, — répondit Jack ; — fermez do: c la porte et laissez-nous tranquilles.
— Ce garçon-là ne sera pas satisfait tant qu'il n'aura pas tàté de Newgate, — dit Sharples.
— Vous eroyeif - repartit Jark. — Eh bien! je vous dis, moi, que la prison assez solide pour me garder n'est pas encore bâtie.
— Nous verrons cela, jeune oiseau de potence, —dit Sharples en fermant la porte avec brutalité; — si tsus parvenez a sortir d'ici, je vuus pardonnerai... Allons, ajouta t-il en s'adiessai t aux deux pardiens, — venez avec moi, et je vous ferai voir quelque chose de drôle.
Les deux janissaires suivirent Sharplesjusqu'à la porte de la pièce voisine; mais au lieu d'entrer avec ses compagnons, Abraham porta l'indexa ses lèvres; puis, montrant le réduit qui renfermait les deux jeunes gens, il se dirigea à pas de loup de c :• (ôtc, tandis que Sharples et Quilt relermaient sur eux la porte du vestibule.
Au lu. ut de quelques minutes i\* silence, Abraham entendit. Jack qui disait à son camarade d'infortune :
— Nous somiius seuls... ils sont partis. Tamise ne lit aucune réponse.
— [Se soyez pas lâebi contre moi, Tamise, — continua Sbeppard.— j'ai fait pmt le mieux, el je vais vous expliquer..
— Inutile, — interrompit Tamise,— lotit est fini entre nous.
LE BANDIT DE LONDRES
— Non, Tamise, tout n'est pas (lui. Si je suis cause de votre captivité, je veux du moins la faire cesser le plus tôt possible.
— J'aimerais mieux passer ici ma vie que de vous devoir maliberté, —répliqua Tamise, -
— J'ai fait un faux serment, cela est vrai, mais c'était pour vous sauver.
— Ponr vous sauver, voulez-vous dire.
— Sur mon âme, Tamise, — répondit Jack avec un accent passionné, —j'ai voulu vous sauver, car je verserais volontiers mon sang peur vous.
— Puis-je vous croire, Jack, après ce qui s'est passé?
— Non seulement vous me croirez, mais vous me remercierez.
— Pour m'avoir fait mettre en prison ?
— Pour vous avoir sauvé la vie, Tamise.
— Comment?
— Ecoutez-moi donc... Les dangers qui vous menacent 60nt plus sérieux que vous ne l'imaginez. J'ai entendu les Instructions données à Quiltpar Jonathan, et bien qu'il pariât argot, ce langage m'est assez familier pour que j'aie pu comprendre les ordres du misérable. Sachez donc qu'il s'entend avec sir Rowland pour vous perdre. Si vous ne parvemz pas à vous échapper, vous serez assassiné, et l'on accusera de votre disparition la négligence du constable.
— Êtes-vous certain de tout cela? — demanda Tamise qui, quoique brave autant qu'on peut l'être à son âge, ne put s'empêcher de frémir.
— Certain,— répondit Jack. —Cependant, j'esp"ère vous sauver ; mais dites-moi que nous sommes amis.
— Vous ne me trompez pas? — dit Tamise avec une légère hésitation.
— Non, par le ciel ! — répondit Jack avec solennité.
— Ne jurez pas, Jack, si vous voulez que je vous croie... Je ne puis vous donner ma main... ces liens m'en empêchent.... mais prenez-la.
— Merci, — dit Jack avec émotion; —je vais d'abord vous débarrasser de ces menottes.
— A quoi bon? — répliqua Tamise. —Monsieur Wood sera ici dans quelques instuns.
— Monsieur Wood! — s'écria Jack étonné. — Comment avez-vous fait pour correspondre avec lui?
Abraham.qui n'avait pas perdu une seule parole de l'entretien, colla son oreille contre la cloison.
— Par l'intermédiaire du tvatchman qui m'avait sous sa garde, — répondit Tamise.
— Ah!— fit Abraham.
— Chutl... Il me semble avoir entendu parler,— dit Jack... Causons à voix basse... Qui sait si ce hideux nain n'est pas la pour nous écouter ?
— Qu'importe? — reprit Tamise,— il en sera pour ses frais d'espionnage.
— Vous croyez, mon petit? — dit Abraham à voix haute.
— Damnation! — s'écria Jack, — ce vieux serpent était là... je m'en doutais !
— A quelle heure attendez-vous ce monsieur Wood ? — demanda le nain.
— Qu'est-ce que cela vous fait? — répondit rudement Sheppard.
— C'est que je ne serais pas fâché de me trouver ici au moment de son arrivée. ..je connais les devoirs delà politesse. .
— Nous sommes perdus, dit tout bas Tamise;— mon message sera sans doute intercepté.
— Il nous reste une autre chance, — répondit Jack sur le même ton. — Aidez-moi seulement, et peut-être nous sortirons de cet enfer... Croyez-vous être de force à contenir cet horrible nain, si nous parvenions ù nous tirer de ce trou?
— Oui, — répondit Tamise avec assurance ; — mais il faudrait que j'eusse les mains libres.
— Plus haut! — cria Abraham en frappant sur le placard. — Avez-vous des secrets pour moi, votre ami ?
— Qui vous empêche de causer avec vos compagnons? — dit Jack avec une apparente légèreté.
— Ils sont dans la chambre voisine, et la porte est fermée,
ondît \Waliam sans se douter du piège.
— Aii!... ils sont dans la chambre voisine, —répondit Jack, — alors, tant j is pour vous !... — Tamise, — ajouta-til à voix basse, — à l'œuvre... faites tout le bruit possible pour détourner son attention.
Ce disant, Jack s'arma de la pique, et tout en criant, chan- . tant et sifflant tour-à-tour, il parvint, en quelques minutes, à enlever les menottes de Tamise.
— Que diable avez-vous donc à être si joyeux?— demanda le nain. i
— Nous voulons vous donner une sérénade pour charmer vos ennuis, — répondit Jack. — Montez sur mes épautës, — aju ta-t-il à voix ba^se en s'adressant à Tamise;— c'est bien... vous y voilà... mai:it< naut, prenez cette pique... passez votre bras par l'ouverture que vous voyez là-haut... et poussez le verrou... bien.
Une seconde après, les deux amis s'élançaient dans le vestibule, et telle fut la rapidité de cette manœuvre que le nain n'eut même pas le temps de s'en apercevoir, et comme il avait l'oreille collée contre la porte.il reçut un choc violent à la tête.
Sans perdre de temps, Tamise se précipita sur Abraham tandis que Jack courait vers la porte de la pièce voisine pour donner deux tours à la clef.
Cependant, Quilt et Sharples, alarmés parce bruit, volèrent au secours de leur camarade, mais il était trop tard... la porte était barricadée.
— Ne vous avais je pas dit, — leur cria Jack, — que la prison assez solide pour me garder n'était pas encore bâtie?
—Attendez! attendez !— s'écria Quilt en faisant des efforfe désespérés pour enfoncer la porte.
— Abraham ! — vociféra Sharples à son tour, —assommez-les !
— Au secours, Jack ! — cria Tamise, — au secours! je ne puis le contenir plus longtemps.
— Enfoncez-lui la pique dans la gorge, — répondit froidement Jack qui enlevait les barras de la porte de sortie.
Au lieu de suivre cet avis, Tamise se contenta- de lutter avec un nouveau courage.
Enfin Jack enleva la dernière barre de la porte.
— Hurrah! — s'écriatil, — venez, Tamise, nous sommes libres.
— Pas encore! — dit Abraham qui se cramponna de toutes ses forces à la jambe de Tamise.
— Sauvez-vous, Jack! — cria Tamise, — je ne puis me débarrasser de ce chien.
— .1^ ne vous abandonnerai pas, répliqua Jack en acoourant vers son ami; puis, saisissant la pique, il porta un coup furieux à la tête du nain, mais sans se servir de la pointe. — Jevais l'achever, — ajoula-til en se disposant à frapper une seconde fois.
— Assez ! —dit Tamise, — il est hors d'état de nous nuire à présent.
— Comme vous voudrez, — répondit Jack. — Après tout, je ne veux pas priver le bourreau du plaisir dépendre un jour ce misérable.
A ces mots, les deux jeunes se disposaient à sortir de la prison, lorsqu'ils virent apparaître sur le seuil de la porte Jonathan Wild et Pcaubleue.
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