‹ Le siècleChapitre 63 sur 173 · IA MADELEINE · texte numérisé non relu

IA MADELEINE

En apprenant l'inexplicable disparition des deux jeunes gens , la famille de l'honnête charpentier fut plongée dans la désolation. A mesure que le temps s'écoulait, l'anxiété de. monsieur Wood devenait de plus en plus vive; enfin, n*j tenant plus, il saisit son chapeau et se disposait à sortir pour se meure à la recherche des lugiiils. lorsqu'un léger conp de marteau se fit entendre à la porte du logis.

AINSWORTH

— Les voilà! — s'écria Winifred en bondissant joyeusement, — les voilà !

— Je crains ipie non , dit monsieur Wood avec un geste (lp joute; — Tamise serait entré sans frapper, et, suivant son habitude après Hne escapade, Jack aurait escaladé la teuêtredcla boutique... Je vais voir ce que c'est.

Mais Winifred était déjà à la porte, et quelques instans après, elle revint annoncer, avec un visage consterné, que c'était seulement mistress Shoppard.

q„j? s'écria mistress Wood croyant avoir mal entendu.

— La mère de Jack. Elle apporle un panier d œufs et des fleurs pour vous, ma mère.

— l'our moi ! —articula mistress \\ ood avec une surprise mêlée d'indignation. — Pour moi ! vous vous trompez, ces présens sont destinés à voire père.

— Non, ils sont pour vous, elle me l'a très-bien dit ; mais elle demande à voir mon père.

— Vous voyez bien ! — répliqua mistress W ood d'un ton railleur.

— J'y vais de suile, -* dit monsieur Wood en se dirigeant rapidement vers la porte-, — elle vient sans doute chercher des nouvelles de Jack.

• - Je ne le pense pas, et je vous prie de rester ici, — dit tniatress Wood d'un ton d'autorité.

— Laissez-moi, du moins, la congédier, ma chère, — supplia le charpentier désirant détourner l'orage qui s'approchait.

— M'entendez-vous ? — cria sa tendre moitié avec une violence croissante,— je vous défends de sortir d'ici, monsieur!

— Cependant, mon amour,— remontra timidement monsieur Wood, — il faut bien que j'aille à la recherche de Tamise et de Jack...

— Vous voulez dire à la recherche de mistress Sheppard, monsieur!— interrompit mistress Wood exaspérée. — Croyezvous donc m'en imposer avec vos prétextes mensongers. Bonté divine! vous moquez-vous de moi?... Asseyez-vous, je vous l'ordonne... Winny, faites entrer cette femme, je veux la voir moi-même,, et cela, j'en suis convaincue, ne fera pas du tout son compte.

Comprenant l'inutilité d'une plus longue résislance, monsieur Wood, découragé, se laissa retomber sur son siège, tandis que Winifred s'empressait d'obéir à l'ordre de sa mère.

— Enfin, je vais être satisfaite, — continua mistress Wood en regardant son mari avec un air de triomphe et de vengeance. — Je vais me trouver face à face avec, cette effrontée, et, malheur à voue, malheur à elle, si, comme on le dit, elle a quelque beauté.

Grâce à de tcllesjlispositions, on comprendra que l'accueil fait à la pauvre veuve ne fut pas des plus ohligeans. En la voyant entier, mistress Wood la toisa de la tête aux pieds dans l'espoir de trouver matière à querelle dans sa personne ou ses ajuslemens. Mais elle fut désappointée, car la toilette de mistress Sheppard ne se faisait remarquer que par sa simplicité décente et en parfaite harmonie avec un maintien humble et timide. Aussi mistress Sheppard peut-être eût trouvé grâce auprès de mistress Wood, mais elle était belle, et la beauté est un crime impardonnable aux yeux d'une femme jalouse.

— Eh bien ! mistress Sheppard, — dit le charpentier qui fil un pas à sa rencontre, en s'efforçant de paraître aussi Joyeux et aussi calme que possible, — quel non vent vous amène '

— J'ai profilé, monsieur, de l'offre obligeante d'un voisin qui m'a donné place dans sa voiture, et, comme depuis longtemps je n'ai pas eu de nouvelles de mon fils, je n'ai pu résister a la tentation devenir l'embrasser, et de vous remercier, en même temps, de tomes les bontés que vous avez pour nous deux... Madame, ajouta-t-elje en se tournant vers mistress Wood qui semb ait méditer une explosion terri le, — madame, permettez-moi de vous offrir quelques œufs liais, ei vous, ma charmante enfant, acceptez ces fleurs que j'ai cueillies à votre intention.

— Ne touchez pas à ces fleurs, Winny ! — s'écria mistress Wood, — elles sont empoisonnées!

— Oh ! ma mère! — dit la jeune fllle en respirant le parfum du bouquet.

— Laissez là ces fleurs, et montez dans votre chambre, — répliqua sévèrement mistress Wood.

— Permettez-moi, ma mère, d'attendre au moins le retour de Tamise, — implora Winifred.

— Allez, vons disje. Vous m'avez entendue?

Sans ajouter une seule parole, lajeune li lie déposa les fleurs sur la table, et sortit en fondant en larmes.

Intimidée par l'altitude et le ton de mistress Wood, la mère de Jack interrogea du regard le bon charpentier pour savoir ce qu'elle devait faire, mais celui-ci élait bien trop agité lui-même pour donner un conseil. Mistress Sheppard se borna donc à s'excuser de sa visite « peut-être indiscrète. »

— Indiscrète ! — répéta la mégère, — vous avezdit le mot, et je suis étonnée que vous ayez eu l'audace de vous présenter devant moi.

— Je suis désolée de vous avoir déplu, — répondit humblement la veuve; — mais, j'espère, madame, ne vous avoir pas volontairement offensée, — ajouta-t-elle en jelantà monsieur Wood un regard suppliant.

— Eh quoi! —s'écria mistress Wood, — vous osez, en ma présence, lancer des œillades à mon mari ! Et vous croyez que je supporterai cette infamie? Regardez-moi bien, et répondez à la question que je vais vous adresser... surtout, pas d'équivoque... prenez-y garde!

Mistress Sheppard leva les yeux et les fixa sur mistress Wood.

— Etes vous, oui ou non, la maîtresse de cet homme?

— Je ne suis la maîtresse d'aucun homme, — répondit la veuve sans colère, malgré la rougeur qui lui montait au front.

— Vous mentez ! — s'écria mistress Wood. — Je connais trop vos antécédens pour croire à vos paroles.

— Ma chère amie, — dit Wood, — pour l'amour de Dieu...

— Je veux parler, — interrompit sa femme; —je veux dire à cette digne créature tout ce que je pense d'elle.

— Pas en ce moment du moins, mon amour, pas en ce moment ! —supplia Wood.

— En ce moment même, — répliqua-t-elle, — qui sait si je retrouverai une aussi belle occasion. Cette femme a, jusqu'à ce jour, évité ma présence, et je ne doute pas qu'elle ne l'évite plus soigneusement à l'avenir.

— C'est moi qui l'ai empêchée de vous venir voir, chérie, — insinua le charpentier, — dans la crainte de vous donner une émotion.

— Ecoutez moi, madame, je vous en conjure, —dit mistress Sheppard, et si vous croyez devoir réprimander quelqu'un, que ce soit moi seule, et non votre excellent mari, dont la seule faute est de s'être montré charitable pour une pauvre femme indigne de pitié.

— Avez- vous fini? — dit mistress Wood d'uB ton méprisant.

— Je lui dois tout, —continua la veuve, — la vie ellemême, et plus que la vie... car sans son appui, j'aurais péri corps et âme... Il a été véritablement un père pour moi et pour mon enfant.

— Sur ce dernier point il ne me reste aucun doute, je vous l'assure, madame.

— Nie croyez pas, madame, que le repentir soit impossible. J'ai souffert... j'ai péché... et j'ai horreur de mes fautes. La paix et I innocence ne renaîtront pas en mon cœur... les lar» nus n'effaceront pas ma honte passée... et pourtant j'espère en la miséricorde divine, car mon repentir est profond et SÏUCi i e !

— Que cela est touchant ! — dit ironiquement mistress

\ t us ne p tuvez me comprendre, madame, et vous êtes

bien heureuse. Entourée des tendres soins d'un mari qui

inaccessible aux privations matérielles, grâce a

fortune, vous n'avez jamais subi les horribles tenta-

LE BiNDIT DE LONDRES.

lions auxquelles la misère m'a wposée. Vous n'avezjamais vu votre en fan I mouranl de faim dans vos bras ; vous n'avez pas été ilurement repoussée partout le monde, et brutalement traitée... moi... j'ai souffert tout cela. Aujourd'hui j'aurais la force de résister, car ma sanié s'est rétablie... mais autrefois!... oh! madame, il va dans l'existence du malheureux des momens d'atroce désespoir... il y a ries heures où le vi< e lui-même resscmlile à la vertu... Pardounez à mes paroles, madame .'. je ne veux pas atténuer mes fautes... et moins encore les défendre... mais je voudrais vous faire comprendre, ainsi qu'à toiis eux qui, par leur position sont exempts de pareilles épreuves... combien la misère est voisine du crime... et je vous aflirme... car c'est ma conviciion... que la femme qui succombe parce qu'elle n'a pas assez de force pour lutter contre l'affliction..: que celte femme est capable de vrai repentir et (ligne peut-être de pardon.

— Je suis bien heureux de vous entendre parler ainsi, Jeanne, —dit monsieur Wood d'une voix émue et les larmes aux yeux ; — vos paroles sont une douce récompense de ce que j'ai fait pour vous.

— Si les professions de repentir suffisent à faire une Madeleine, mistress Sheppard a, sans contredit, droit à cette dénomination, — dit avec dédain mistress Wood; —mais il faut, ce me semble, antre chose que de vaines paroles pour réhabiliter une mauvaise réputation

— Votre remarque est parfaitement juste, mon amour,— Tépondit Wood, — parfaitement juste, mais je puis témoigner de la conduite irréprochable que mistress Sheppard a menée depuis douze ans.

— Naturellement ! — repartit mistress Wood, — et il serait mal a moi de douter un seul instant de ce témoignage désintéressé... mistress Sheppard, j'en suis persuadée, en dira tout autant de vous, n'est-il pas vrai, madame?... monsieur de Wood n'est-il pas, à vos yeux, un modèle de fidélUé conjugale et d'amour paternel...?

— Oh !... oui, madame, — répondit chaleureusement la v^uve.

— Ce'a est faux ! — s'écria mistress Woort en fureur. — Monsieur Wood est un tyran... un avare... un vil libertin... voi à ce qu il est... mais je le ferai connaître... et nous verrons comment il se défendra... Bonté divine!... si toutes les femmes avaient mon caractère... h s maris seraient bientôt réduits à leur propre valeur... Enfin.. . ce temps viendra peut-être... Ce que je dis là, madame, ne'vous concerne en rien, je vous prie de le croire... .le parle des femmes vertueuses... des femmes légitimes, madame.. Ouantaux concubines, elles n ; méritent ni pardon ni miséricorde.

— .1" n'implore pas la pilié, madame, — répondit mistress Sheppard avec douceur, — et plutôt que d'être un sujet de mésintelligence cuire vous et mon bienfaiteur, je quitterai, pour toujours, l.o. .dres et son voisinage

— C'est ce que vous avez de mieux à faire, madame, et je vous engagé à emmener votre fils avec vous.

— Mon fils ! — répéta la veuve en tremblant.

— Oui, votre fils, madame. Peut-être réussirez-vous, mieux que nous, a le rendre honnête, et vous débarrasserez ma maison d'un petit misérable qui n'est propre à rien, si ce n'est à faire le ma'.

— Est-ce la vérité, monsieur? — s'écria mistress Sheppard i n jetant sur Wood un regard rempli d'anxiété, .lésais que vous ne voudriez pas me tron per... Jack est-il tel que le représente mi tress Wood ?

— U ne se conduit pas. . précisément... comme je le désirerais, — répondit Wood avec hésitation, —mais, enfin, il ne faut pas désespérer de lui.

— Il ira de mal en pis, au contraire, — répartit mistress Wood. — Il a déjà pour compagnons des voleurs et des liions.

— Des voleurs! — s'écria mistress Sheppard frappée de terre i

— Il fait sa soi iété habituelle de Jonathan et dePeaubleue, — continua mistress Woi I.

— Irqposs nia douloureusement la venve.

i.i: s'il i.r. — n »

— Si vous doutez de ma parole, femme, — répliqua froidement la femme du charpentier, — interrogez monsieur Wood.

— Oh! monsieur, dites-moi que cela n'est pas! —dit la malheureuse femme avec une angoisse indicible.

— Je voudrais pouvoir le nier, — répondit tristement monsieur Wood.

Mistress Sheppard laissa tomber le panier qu'elle tenait à la main.

— Mon fils ! — murmura telle, en se tordant les mains de désespoir. — Mon (ils !... le compagnon des voleurs !... mon lï] s au pouvoir de Jonathan Wild!... cela est impossible!...

— Pourquoi pas? — répliqua mistress Wood d'une voix aigre. — Votre mari était un voleur, et Jonathan Wild était, m'a-t-on dit, son mei'leur ami ;— l'affection de Jonathan pour votre fils n'a donc rien d'extraordinaire.

— Où est mon tils?... oii est-il?... —s'écria mistress Sheppard .

— Il est sorti sans demander permission, — répendit mistress Wood, — et j'espère qu'à son retour, monsieur Wood le traitera comme il le mérite.

En ce moment un coup violent retentit à la porte.

— Qu'est ce que cela? — s'écria monsieur Wood alarmé.

— C'est Jonathan Wild qui revient à la tête d'une troupe de policemen pour fouiller la maison, — dit mistress Wood non moins effrayée. — Nou% allons être tous assassinés... — Que monsieur Kneebone n'est-il ici pour me protéger!

— Si c'est réellement Jonathan Wild, — reprit monsieur Wood, il vaut mieux que monsieur Kneebone ne soit pas ici... En vérité, je n'ose aller ouvrir.

— Jonathan Wild est-il venu aujourd'hui ?— demanda mistress Sheppard avec anxiété.

— Oui, en compagnie dePeaubleue... Bonté divine!... quel vacarme!... dit mistress Wood en entendant un second coup de marteau plus retentissant qHe le premier.

Tandis que monsieur Wood hésitait à aller ouvrir, des pas et une voix d'homme se firent entendre dans le corridor.

— Est-ce ici que demeure monsieur Wood, ma jolie demoiselle? - demanda le nouveau venu, qui n'était autre que Térence, à la jeune Winifred qui, au premier coup de marteau, avait quitté sa chambre pous aller ouvrir la porte.

— Oui, — répondit Winifred ; — nous apportez-vous des nouvelles de Tamise Darrell?

— Comment devinez-vous cela ?

— Que lui est-il arrivé?... Va-t-il revenir? — demanda la jeune tille avec empressement.

— 11 est dans la maison ronde de Saint-Giles, — répondit Térence, — et je viens de sa part pour avertir monsieur Wood.

Le charpentier, qui n'avait pas perdu un seul mot de ce dialogue, sortit de l'appartement» et après avoir obtenH de Térence toutes les informations que celui-ci put lui fournir, il renira pour prendre sa canne et son chapeau, dans l'intention de se rendre sur-le-champ à Saint-Giles. Térence suivit monsieur Wood dans sa ebambre, et sur l'invitation de mistress Wood, se mit à raconter dans tous ses détails, l'arrestation des deux jeunes gens. Celte affreuse nouvelle frappa la pauvre veu\e comme un coup de foudre, et sans avoir la force de prononcer une parole, çlle rassembla tout son courage, et suivit monsieur Wood et Térence.

Ce ne fut pas sans difficulté que le charpentier et la pauvre veuve parvinrent à se faire ouvrir la porte de la prison. Sbarples les iulroduisit dans la salle précédemment occupée par les gentilshommes de la nuit ; puis, refusant de répondre aux quesiions de monsieur Wood et de la veuve, il sortit de la salle et ferma la porte à double tour.

Cette salle, où on les retenait prisonniers, avait un aspect affreux et repoussant. L'atmosphère était imprégnée de miasmes produits par les odeurs combinées de tabac, de vin, de viandes et de liqueurs... Des débris de verres et de bouteilles jonchaient le sol, et les tables, les bancs gisaient pêle-mêle, affreusement mutilés.

Dans \<n coin de la salle, étaient entassés des marteaux de nettes : plus loin, une collection d'enseignes

AINSWORTH

de boutiques servait de piédestal a une sorte de trophée composé deebapeaux défoncés, de perruques échevelées, de 1 atons rompus et de lambeaux d'uniformes,— dépouilles des mal heureux watchmen.

Taudis que les regards du charpentier crai'-nt sur ces ignobles ruines, mi tn ! perçut dans un oin le

corps Inanimé d'un homme étendu sur un matelas. Cet homme avait autour de la tête un nu ti b it Près du moribond, deux individu- a n re-

tenaietit à voix basse. C perd. ni, en prêtant l'o eille, mistress Sheppard apprit que Tamis Darrellavail hors de la prison et que Jack avait s livi Peaubleue au Mïnt. Elle apprit aussi <[ue l'homme blessé se nommait Abraham Hesdez et qu'il avai! ê<é mis en c t étal paT Jack lui-mê e. A eette affreuse dé ouverte qu'élu- uni-

quer au charpentier, mistress Sheppard fut pies de perdre la raison.

En vain, monsieur Wood essayât il d'dbb nir d s secours, personne ne s'occupa de lui, >-i il voyait arriver le moment où la pauvre femme allait succomber entre ses bras loisque enfin Sharples les vint avertir q 'ils étaient libres.

Ranimée par l'air pur et souti i de sauver son fils, mise s- S teppard s • dirigea en i vers le Mint, tandis que monsi |ir W iod courut demander main-forte ava.it d'aller trouver Jonathan Wild.

Page 1