LES EVASIONS DE JACK SHEPPARD
Neuf ans après les événemens qui précèdent et vers le milieu du mois de mai 1724, un jeune homme d'une beauté remarquable marchait dans Wych-Street d'un pas rapide et inquiet. A la façon dont il examinait les maisons, on devina.l aisément qu'il était animé d'un sentiment plus sérieux que celui d'une simple curiosité.
Ce jeune homme n'avait guère plus de vingt ans ; sa taille bien prise et admirablement proportionnée unissait la grâce à la force, et le clair regard de son ail bleu, sa physionomie ouverte, annonçaient une nature généreuse et pleine de résolution.
Contrairement à la mode ridicule qui prescrivait à cette époque l'usage delà perruque, le jeune homme en question laissait flotter sur ses épaules sa brune et luxuriante chevelure, ainsi que la portaient les brillans cavaliers du temps de Charles II.
11 portait un uniforme français, des bottes montantes, un chapeau galonné ; et, bien qu'aucun signe extérieur n'indiquât son rang, la distinction de ses manières révélait un homme habitué à vivre dans un monde élevé. Telle élait, d'ailleurs, l'impression produite sur les passans par sa belle mine et sa tournure élégante, que la plupart d'entr'eux, et surtout les femmes, se retournaient pour le voir une seconde fois.
Trop préoccupé par ses propres pensées pour remarquer ces témoignages d'intérêt, le jeune étranger s'arrêta bientôt devant une vieille maison siiuée près du temple de Saint- Clément. Au-dessus delà porte d'entrée s'étalait une large enseigne représentant un ange dont les blanchi s ailes avaient au moins dix pieds d'envergure. Elles semb nient avoir été posées la tout ex iirès pour abriter . i protéger le nom suivant : William Kneeboney mardi n<i il •
La vue de celle enseigne produisit, une impression de douloureux étoniiemenl sur le jeune homme qui, comprimant son émotion avec beaucoup de difficulté, entra dans la boutique pour prendre les informations dont il avait besoin.
Monsieur Kneebone, le propriétaire de l'établissement, s'avança gracieusement a la rencontre de l'étranger. Monsieur Kneebone était vêtu à la dernière mode. Une vaste perruque bouclée descendait jusqu'au milieu de son dos et couvrait entièrement ses épaules ; une cravate blanche lui serrait la gorge au point de l'étouffer. 11 portait, en outre, un jabot et des manchettes en dentelle, des boucles d'or à ses culottes courtes, et des souliers à talons rouges. Sa taille était em» prisonnée dans un habit couleur cannelle à larges boulons d'acier, dont les basques lui descendaient aux mollets. Cet élégant costume était complété par une épée à poignée d'argent et par un chapeau galonné, galamment porté sous le bras gauche.
La marchand drapier salua l'étranger et lui demanda, le plus poliment du monde, quel était l'objet de sa visite.
— J'hésite presque à vous l'expliquer, — dit le jeune homme, — tant je crains d'apprendre une triste nouvelle... je désirerais-savoir si l'ancien propriétaire de cette maison, monsieur Wood le charpentier, est encore de ce monde.
— Puisque vous prenez intérêt a son sort, — répondit avec empressement monsieur Kneebone, — je suis heureux de pouvoir vous dire que mon excellent ami, monsieur Wood, est non-seulement vivant, mais très guilleret encore pour un homme ayant passé la soixantaine.
— Vous me comblez de joie,— répliqua l'étranger dont la physionomie devint radieuse. — En ne le retrouvant plus dans celte maison, je craignais qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur.
— Bien au contraire, — reprit le marchand drapier avec un air épanoui ;— tout lui a réussi de la façon la plus étonnanie. Son commerce a pris.de [extension, des héritages lui sont lombes du ciel, et, pour comble de bonheur, il a fait une grande fortune en prenant un intérêt dans la compagnie
rs du sud. - Mais tout le monde n'a pas eu la même chance... et votre très-hnmble serviteur, entre aut-es, s'est compléiemeiii m. ne dans les spéculations commerciales... Pour en revenir â monsieur Wood, il est extrêmement riche aujourd'hui. Lorsque, il J a trois ans déjà, il quitta cette maison, je lis un bail avec lui, ou plutôt, — car je veux vous avouer franchement la chose, — monsieur Wood m'en abandonna la jouissance gratuite... El, en vérité, sans la généro-
AINSWORTH
site de ce parfait aini,je ne sais trop ce que je serais devenu Monsieur Wood, monsieur, — ajouta le marchand dr pier avec émotion, — monsieur Wo d est un cœur d'or, et il serait re plus heureux des l.ommes si... Ici, monsieur Knerboue hésita.
— Si...— répéta le jeune homme surpris de celte liés talion.
— Si sa femme valait autant que lui,— répondit en soupirant e marchand drapier.
— Mais... — répliqua le jeune homme, — il me semblait avoir entendu dire que, dans un temps, mistress Wood avait été l'objet de votre prédilection.
— En effet, — répondit monsieur Kneebone en prenant une énoime piise de tabac avec l'air d'un homme qui n'est point fâché de s'entendre questionner sur ses liaisons amoureuses,— en tffi t .. mais ce temps est déjà bin éloigné de nous... D'ailleurs, après les services que le mari m'a rendus. . vous comprenez... monsieur.
Monsieur Kneebone prit une nouvelle prise de tabac en manière d'explication... — Et pais, — ajouta-t-il,— elle n'a pas embelli... et son caractère ne s'est pas beaucoup amélioré... au contraire... ah ! ah !
— Passons donc, si vous le voulez bien, li un sujet de conversation plus agréable... Parlons de la fille de mistress Wood... Est-elle... mariée?
— Mariée... oh I non... non, — répondit monsieur Kneebone.— Miss Winifred ne vent pas entendre parler de mariage... Mais c'est toute une histoire... Il faut vous dire que, dans son enfance, Winifred a conçu la plus tctidre affection pour un jeune garçon nommé Ta ise Darrell, qui avait été élevé par son père, et qui est mort, — du moins loul porte à le croire, — il y a neuf ou dix ans... Depuis ce temps, Winifred, inconsolable, a juré de rester fidèle ù son premier attachement.
— Je ne puis revenir de mon étonnement, — dit l'étranger d'une vo;x tremblante d'émotion.
— Oui... je comprends cela, — repartit monsieur Kneebone,— il n'est pas facile, en effet, de rencontrer une femme aussi constante... Cependant, je vous ai dit la vérité au sujet de Winifred... Elle a refusé des partis très avantageux...
— L'adora' le créature ! — interrompit le jeun^ homme.
— Elle est ravissai te !... dit monsieur Knei bone en ayant de nouveau recours à sa tabatière, expédient dont il se servait toutas les fois qu'il voulait exprimer un sentiment profond.
— Permettez-moi, monsieur, — dit l'étranger, — de vous adresser une dernière question... Vous venez dé parler d'un jeune homme élevé par monsieur Wood... Mais il avait, je crois, un camarade... qu'est-il devenu ?
— Strait-ce, par hasard, Jack Sheppard ?— s'écria monsieur Kneebone avec surprise.
— C'était son nom, — répondit l'étranger.
— A votre costume et à vos manières, je pensais, monsieur, que vous aviez séjourné longtemps en pays étranger, et j'en suis à présent convaincu-, autrement, vous ne m'auriez pas adres^é cette question. Ce Jack Shej pard est !a terreur de la ville enii >re. On ne parle qi e de lui ; les femmes en perdent le sommeil, et les liomn.es le redoutent comme la peste. Jack Slkeppard est le plus fameux voleur de Londres, et ses exploits sont connus de tout le monde. Il est niai .tenant sous la protection du célèbre Wild.
— Ce misérable agent de la police secrète a-t-il donc conservé sa puissance ? — demanda le jeune homme.
— Il l'a conservée, et, même, — chose étrange,— il i'a considérablement accrue,— répondit monsieur Kneebone. Jonathan se joue des hommes et de la justii 1 1 personne ne lui ose résister... Il y a quelques années ..c'était en ITi.'i... à la veille delà conspiration Jacob te, j'eus la folie de prendre part aux complots de ce parti, et Jonathan ne lendit tro piège infâme. Je fus empri onné à New gale, e( c'est par miracle que j'en suis sorti avec ma téie sur les épaules... Valnement j'accusai Jonathan d'un vol commis a sou Instigation par Jack Sheppard ; vainement j'offris de fournir des preuves irrécusables... on refusa de (n'entendre... MonsieuiW ooJ
lui-même ne fut pas plus heureux dans son accusation con ire Jonatha i... Voh occas on : de cou. ert avec un
aiu sir Rovt and Trenchard, Jonathan lit enlever le fils adoplil démon , et le remit entre les mains d un
capitaine de navire qui se chargea de jeter le jeune homme par dessus borJ.dè, qu'il aurait gagné la pleine mer... Eh bien ! monsieur, quoique tous ces faits aient été prouves jusqu'à lé tdence... Jonathan manœuvra d'une si habile façon, qu'il sortit triomphant de celte horrible affaire. .11 dut, en grande partie, son salut... du moins, on l'assure, ù la protection de Walpolequi avait besoin de ses services... En tffi't, peu de temps après, Jonathan arrêta s r Rowland, accusé de haute trahison, et désigné par Walpole comme l'un des chefs importuns du parti jacobite... Mais il parait que ce même Jouatban parvint à fa;re élargir sir Rowland moyennant une somme immense.
En apprenant ces derniers détails , le front du jeune homme se rembrunit.
— Ne savez-vous rien de plus au sujet de sir Rowland?
— Je sais seulement, — repondit monsieur Kneebone, — qu'après la défaite de son parti, sir Uowland se retira dans sa terre d'Ash'.on-Hall, près de Manchester, et que, depuis cette époque, il y demeure dans un complet isolement.
L'étranger réfléchit quelques instans, puis il dit ù monsieur Kneebone :
— Avant que je prenne congé de vous, monsieur, seriezvous assez bon pour me donner l'adresse de monsieur Wood?
— Avec plaisir, — répond. i le marchand drapier.— Monsieur \\ ood habite une charmante maison de campagne noraijr e ! tollis-Hill, etsiiuée près du village de Willesflen. Vous sciiez sûr de l'y trouver aujourd'hui. On le voit rarement a Londres : cependant il est venu hier pour faire une visite' a la pauvre mistress Sheppard, qui est renfermée à Bedlam.
— La mère de Jack! — s'écria le jeune homme. — Grand Dieu!... elle est folle?
— Oui, monsieur, — répondit tristement le marchand drapier; — la conduite de son fils l'a plongée dans cet affreux état... Elle a failli mourir en apprenant que Jack avait vulé son maître... et peut-être eût il mieux valu qu'elle mourût alors. Dans si n de ire, la malheureuse ne parle que de son mari, de son li's et de Jonathan, qu'elle accuse de tous ses malheurs... Je L plains du fond du cœur... Quanta monsieur "Wood, il l'aii mieux que de la plaindre, il va la voir et lui prodigue tous les adoucissemeas compatibles avec sa position... Je lui ai même entendu dire que, sans sa femme, il ferait transporter la pauvre folle dans sa propre maison... Voilà, moiisieur, ce que j'appelle de !.: t harité indienne.
L'étran jér garda le si ence et essuya une larme qui tremblait sur sa pa'upit re.
Comme il se disposait à partir, monsieur Kneebone lui dit avec une politesse empresséi
— Suis je indiscret, monsiear, en vous demandant à qui j'ai l'honneur de parler?
Avant que le il une homme eût le temps de répondre à celle question, une pi rie s'ouvrit et donna passa e à une femme : ussi remarquable par sa bea ité que par les larges proporli nsde Sa laifle. Cette femme aborda familièrement monsieur Kneebone, tout en adressant à l'étranger un salut assaisonné d'une œillade quelque peu caressante ei provoca- Iri e
— JTe, voyez-vous pis, nia chère mistress Maggot, nue je suii oi i ipé ' - dit monsieut Ki e h me loul décono rie.
— Quel est le nom de monsieur?— demanda mistress
. re préambule.
— Monsieur es! un é.rai ger pour moi , Poil ,— répondit le mai chaud drapier avec un embarras croissant. — J'ignore son nom.
— En tout i on fort Joli garçon, — reprit cavalièrement mistress Ma gol en considérant le jeune homme avec une évident lion; — un fort joli garçon , ma foi!
— En vérité, Poli, — dit Kneebone en rougissant, —vous pi rdez lonte retenue. Eh quoi ! vous osez dire de pareilles choses en ma présem e !
LE BANDIT DE LONDRES
— Eh bien ! après? — s'écria mistress Maggot en se redressant dans toute la majesté de sa taille; — faut-il donc, parce que je vis avec vous que je m'absiienne de regarder un autre homme... et surtout un charmant cavalier dont la 0gure me revient?... Allons donc ! vous n'y pensez pas, mon cher!
— Vous feriez mieux de vous retirer, madame, — dit sévèrement le marchand drapier, — puisque vous n'avez aucune idée des convenances.
— Donnez des ordres aux gens disposés à vous obéir, — répondit la dame d'un ton dédaigneux. — N'allez pas vous mettre en tête, s'il vous plaît, que vous me ferez marcher comme cette folle de mistress Wood... non... non... mon cher... vous savez de quel bois je me chanffe avec vous.
— Impudente ! — s'écria Kneebone avec fureur. — Retirez-vous sur-le-champ, sinon je vous corrigerai comme vous le méritez.
— Me corriger!... moi! — répliqua mistress Maggot en poussant un éclat de rire. — Essayez donc!
Exaspéré par l'insolence de sa maîtresse, le marchand drapier la prit par le bras et s'efforça de la faire sortir; mais tous ses efforts tournèrent à sa confusion, car la terrible amazone le repoussa si rudement, qu'il alla tomber en arrière sur le rebord du comptoir.
— Là! — s'écria-t-elie en riant, — cela vous apprendra a vouloir porter la main sur moi. Vous devriez pourtant vous rappeler, mon cher, qu'un beau jour je vous ai arraché des mains de quatre watchmen dont le plus faible vous aurait, à lui seul , terrassé. Vous devriez d'autant mieux vous souvenir de cette circonstance, qu'elle a fait naître la liaison que vous avez eu l'honneur de contracter avec moi.
— Ma chère Poil ! — dit Kneebone en se relevant, — calmez-vous, je vous en conjure.
— Vous me faites de la peine, allez ! — répliqua mistress Maggot ; — je suis lasse de vous, et dès aujourd'hui je veux retourner avec mon ancien aniant, Jack Sheppard... qui vaut mieux que vous, cent fois... Et si ce joli garçon disait seulement un mot... je partirais avec iui
— Partez, madame , si cela vous fait plaisir ! — dit Kneebone an comble da dépit; — mais je ne suppose pas que monsieur ait la fantaisie de se charger de votre personne après la touchante exhibition que vous venez de faire de vo tre aimable caractère.
— Qu'en diies-vous, monsieur? — demanda l'amazone en lançant à l'étranger son plus caressant regard. — Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dira... Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez... et si jamais on vous attaque... je saurai vous défendre... demandez plutôt à Jack Sheppard!... Voyons... est-ce dit... voulez-vous m'emmener?
Si séduisante que fût l'offre, le jeune homme crut devoir la décliner, et après avoir renouvelé ses remercîmens à monsieur Kneebone, il sortit de la boutique.
— Adieu ! adieu ! —exclama mistress Maggot en envoyant du bout des doigts des baisers au jeune homme,— nous nous reverrons ..j'espère... Et maintenant, — ajouta-t-elle en jetant un'regardde mépris sur le marchand drapier,— et maintenant je vais aller rejoindre Jack Sheppard.
En quittant la maison de monsieur Kneebone , le jeune étranger se dirigea vers une hôtellerie voisine, et après s'être procuré un cheval, il partit sans retard pour le village où demeurait monsieur Wood.
Il chevauchait déjà depuis une heure sur la grande route, absorbé par ses pensées, lorsque deux cavaliers vinrent à passer prés de lui cl s'arrêtèrent en même temps au bout de quelques pas. L'un de ces deux cavaliers était un homme vigoureusement découplé ; si.n teint, étrangement basane, et sa physionomie sauvage attiraient sur lui l'attention. L'antre était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans. S"ii costume, excessivement recherché, consistait en un habit de cheval, en drap rouge, à revers bleus, orné de larges galons d'or; un gilet en soie verte brode d'argent, et un chapeau à plumes llèrement posé sur l'oreille. La (aille de ce jeune homme était mince, petite, mais admirablement prise. Son
teint pâle donnait une étrange expression à deux grands yeux noirs qui semblaient flamboyer. Au lieu de porter la perruque comme chacun le faisait à cette époque, il avait des cheveux coupés ras, ce qui permettait de voir le prodigieux développement de sa tête ronde.
Ce jeune homme et l'étranger se reconnurent aussitôt..? Tous deux tressaillirent, et le premier se disposait à marcher à la rencontre de l'autre, lorsque, tout-à-coup , changeant de résolution, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval et partit au galop après avoir fait signe à son compagnon de le suivre. Obéissant à son premier mouvement , l'étrapger s'élança sur leurs traces, mais ils étaient mieux montés que lui, et il ne put lesatteindre. Cependant il les suivit du regard, et ne les perdit de vu» qu'à peu de distance de Willesden.
En arrivant aux premières maisons de ce village , le jeune homme demanda à des paysans où était située la demeure de monsieur Wood.
— Voilà Dollis-Hill, — dit l'un de ces hommes en montrant une petite colline boisée , éloignée d'un mille environ du village-, — la maison de monsieur Wood est cachée par ce gros bouquet de bois que vous voyez sur la droite.
Le voyageur remercia le paysan , et se disposait à se re< mettre en route, lorsqu'un autre habitant lui dit :
— S'il vous plaît, mon jeune monsieur, avez-vous jamais entendu parler du fameux apprenti de monsieur Wood ?
— De quel apprenti? — demanda l'étranger avec étonne; ment.
— Parbleu!... de Jack Sheppard, le célèbre voleur... vous savez bien... Sa mère a longtemps habité ee village... mais la mauvaise conduite de son fi's l'a rendue folle... et la pauvre femme est maintenant à Bedlam
— Eh bien ! — dit un autre, — je n'ai jamais vu ce Jack Sheppard; mais d'après le portrait qu'on m'en a fait... je jurerais que c'est lui que je viens de voir descendre de cheval à l'auberge des Six clockes.
— Vous croyez? — ajouta un troisième individu. — En ce cas, si vous voulez, vous autres, nous allons nous emparer de sa personne, et nous partagerons la récompense promise pour son arrestation.
— Cela est plus facile à dire qu'à faire , — répondit un autre villageois ; — Jack est un gaillard qui ne se laisse pas prendre aisément... il est toujours armé jusqu'aux dents... D'ailleurs, il est ordinairement accompagné d'un affreux brigand qui ressemble au diable en personne... mais, je vais vous dire ce que nous pourrions faire.
Le jeune, homme n'en écouta pas davantage, et s'éloigna dans la direction indiquée. En passant devant l'auberge des Six doc/ies, il vit deux chevaux sellés qu'un garçon tenait par la bride; puis, il aperçut au fond de la cour les deux cavaliers qu'il avait rencontrés en chemin. Mais au lieu de les rejoindre, il se contenta d'écrire sur une feuille de papier les quelques mots suivans : « Tenez-vous sur vos gardes^, on vous a reconnu dans le village. » Cela fait, il chargea Te garçon d'auberge de remettre sur-le-champ le billet au plus jpune des deux voyageurs, pu's il piqua des deux sans s'arrêter davantage.
En quelques minutes, il franchit la distance qui le se* parait du bouquet de bois indiqué, et au détour du chemin, il découvrit l'habitation de monsieur Wood. A l'entrée de l'avenue qui conduisait à sa maison, le bon vieillard, assis sur un banc rustique, fumait sa pipe, et respirait, dans un état parfait de béatitude, l'air tiède et parfumé du soir.
Les années avaient prodsit un grand changement cher le digne charpentier. Sa vue était affaiblie, sa tadle courbée, et des rides profondes sillonnaient son visage vénérable.
Néanmoins on y remarquait un air de contentement et de santé qui r jouissait lïime.
En entendant l'approche du cavalier qui venait d'entrer dans l'avenue, monsieur Wood se leva.
— Si je ne me trompe, —dit l'étranger. — j'ai l'honneur de saluer le propriétaire de cette habitation?
— Vous ne vous trompez pas, monsieur, — répondit le vieillard, —je suis Owen Wood, pour vous servir.
MNSWORTH.
— Vous ne me reconnaissez pas, je le vois bien, — reprit l'étranger.
— C'est la vérité, — répondit Wood, — votre voix m'est connue... mais je n'ai plus d'aussi bons veux qu'autrefois... d'ai.Ieurs, il fait un peu sombre.
— Vous ne tarderez pas à me reconnaître, j'en suis bien sûr, — dit le jeune homme en descendant de cheval.
Je vous apporte des nouvelles d'un ancien ami.
— Alors, qui que vous soyez, monsieur, vous êtes le bien venu. Faites-moi le plaisir de venir à la maison avec moi... James, — ajouta-t-il en s'adressant à un garçon de ferme qui passait en ce moment, — conduisez le cheval de monsieur à l'écurie, et veillez à ce qu'il ne manque de rien.
Au bout de l'avenue se trouvait une petite cour plantée d'arbres et de fleurs par laquelle monsieur Wood fit passer son hôte; puis après avoir monté lentement les marches d'un grand perron à double rampe, il le fit entrer dans un parloir où se trouvaient deux femmes occupées à des travaux d'aiguille. L'une d'elles était mistress \\ ood, dont l'embonpoint avait singulièrement augmenté. Quant à sa toilette, elle était, plus que jamais, bizarrement recherchée. Près de mistress Wood était assise une jeune personne d'une adorable beauté.
— Ma femme et ma fille, monsieur, — dit monsieur Wood «Q les présentant à son hôte.
Mistress Wood, qui conservait encore un goût très-prononcé pour les cavaliers élégans, remarqua de suite la figure et les manières du jeune homme, a qui elle fit une révérence des plus accortes. L'accueil de la jeune fille fut plus réservé, et après les politesses d'usage, elle reprit son occupation.
— Monsieur nous apporte des nouvelles d'un ancien ami, —dit le charpentier.
— Vraiment I... et de qui donc? — demanda mistress Wood.
— D'une personne que vous avez oubliée, peut-être, — répondit l'étranger, — mais qui ne perdra jamais le souvenir des bontés que vous, madame, et votre excellent mari, lui avez autrefois prodiguées.
En entendant cette voix, le charmant visage de Winifred se couvrit de pâleur, et son ouvrage s'échappa de ses mains.
— Permettez- moi de vous présenter ce gage de souvenir,
— ajouta l'étranger en offrant à Winifred un petit médaillon;
— le reconnaissez-vous ?
— Mon Dieu 1 — s'écria Winifred.
— Qu'est-ce donc ? — dit Wood au comble de la surprise.
— Ne me reconnaissez-vous plus... mon père? — s'écria le jeune homme en prenant les mains du vieillard, — je suis donc bien changé ?
— Vous 1... lui !... est-ce bien possible!... — balbutia Wood avec des larmes dans la voix et dans les yeux.
— Tamise Darrell 1 s'écria à son tour mistress Wood ;
— bonté divine ! serait-ce lui?
— Oui. ..c'est lui I... c'est lui!... — exclama Winifred en «'élançant vers le jeune homme qu'elle serra dans ses bras ;
- mon frère I... mon frère I
— Tamise!... mon enfant!., venez que je vous embrasse !
— Après mol, monsieur, — dit mistress Wood; — dans mes bras!... Tamise!... dans mes bras ! '
Il serait impossible de décrire la folle joie du charpentier, qui, oubliant son âge, se mit à sauter autour de la chambre comme un enfant... et les caresses... les mille et mille questions de mistress Wood... et le ravissement plus contenu de Winifred.
Le souper vint enfin mettre un terme aux extravagances de monsieur Wood. Les plus vieux flacons d'ale et de vin furent servis sur la table; mais les convives avaient le cœur trop plein de joie pour manger ou boire.
Tamise, assis auprès de Winifred, et la main dans la main de sa jeune amie, commença le récit de ses aventures, dont bous allons donner un succinct abrégé :
Jeté par dessus bord par Van Galgebrok , Tamise Darrell
allait être englouti dans les flots, lorsqu'un pécheur français le recueillit dans sa barque, et le conduisit à Ostende. Apres bien d"s épreuves difficiles , après avoir vainement tenté de correspondre avec ses amis d'Angleterre, il avait été conduit à Paris par un enchaînement de circonstances romanesques. Là, il avait été présenté au cardinal Dubois, et , après avoir rempli pendant quelques années les fonctions de secrétaire , près de Son Emiiiem e , il avait été remarqué par Philippe d'Orléans, qui lui avait fait obtenir un brevet d'officier. A la monde son illustre protecteur, Tamise Darrell-avait quitté le service pour revenir en Angleterre.
Winifred écoula ce récit avec son âme, et. lorsqu'il fut terminé, des pleurs abondans, pleurs d'amour et de joie, coulèrent de ses yeux.
Peu à peu l'entretien s'engagea sur le camarade d'enfance de Tamise Darrell, Jack Sheppard , et monsieur Wood ne put s'empêcher de déplorer l'infortune dans laquelle l'odieuse conduite du fils avait précipité la mère.
— Pour ma part, je m'y attendais, — dit mistress Wood. — Je suis seukmmi étonnée que ce misérable n'ait pas encore été pendu. Qua^t à sa mère, elle u'a que ce qu'elle mérite... et je ne la pUins en aucune façon.
— O ma mère ! — répliqua Wipifred , — soyez plus indulgente... Songez donc à l'affreuse situation de celte pauvre femme I
— J'ai toujours détesté mistress Sheppard, — répondit la femme du charpentier,— et, je le répèle, elle n'a que ce qu'elle mérite.
— Ma chère amie , — dit monsieur Wood avec une grande douceur, — soyez plus charitable.
— Charitable! — répéta mistress Wood, — voilà votre éternel rabâchage... Bonté divine! je n'ai été que trop charitable, et je me reproche de n'avoir pas fait pendre Jack Sheppard après le vol de Wych-Streef... Peut-être appelez-vous cela de la charité... Je dis, moi, que c'est de la faiblesse... Vovez comme nous en sommes récompensés .. et quel scélérat nous avons sauvé de la potence I
— Ma bonne mère, espérons que Jack reviendra de ses erreurs... qu'il se repentira.
— Lui! se repentir!... — répéta mistress Wood exaspérée. — 11 finira à Tyburn... je vous le prédis.
Tamise, qui plusieurs fois avait été sur le point de parler de sa rencontre accidentelle avec Jack Sheppard, crut cependant devoir se taire, pour ne pas augmenter la mauvaise humeur de mistress Wood ; et d'ailleurs il se résuna d'autant mieux à garder le silence sur un pareil sujet , qu'on aborda le chapitre de ses propres affaires. Monsieur Wood termina l'entretien en priant Tamise de ne prendre aucune détermination avant de connaître le plan de conduite qu'il avait a lui proposer; mais, comme il commençait à se faire tard, monsieur Wood remit au jour suivant l'explication de ses projets. Avant qu'on se séparât, mistress Wood, qui avait recouvré toute sa bonne humeur, embrassa Tamise en lui disant tout bas et d'un air mystérieux :
— A demain! à demain !... Moi aussi, j'ai bien des choses à vous dire.
Demain!... Hélas! il n'y eut pas de lendemain pour elle!
Après avoir dit un tendre bonsoir à Winifred, Tamise fut conduit dans son appartement par monsieur Wood. C'était une de ces chambres comme on n'en irouvc qu'à la campagne, une chambre avec un lit garni de draps tout parfumés de lavande, des rideaux bien blancs et une atmosphère pure et fraîche.
Lorsqu'il fut spuI, Tamise fit la revue de son appartement, et son coeur tressaillit de bonheur à 'a vue de son portrait, suspendu au dessus de la cheminée. Ce portrait, exécuté d'après l'esquisse que, neuf années avant . \\ inifred avait dessinée, réveilla dans le COSBr du jeune homme les plus douces souvenances.
Au moment où il allait se coucher, il se rappela sa récente rencontre avec Jack Sheppard, et il se reprocha de n'avoir pas informé de ce fait monsieur Wood , afin de le metire en garde contre la possibilité d'une attaque. Celte pensée l'obséda même à tel point, qu'il se décida à descendre
LE BANDIT DE LONDRES
pour faire part de ses craintes à monsieur Wood ; mais, au moment d'ouvrir sa porte, il rougit de ses appréhensions, et se dit, pour se rassurer complètement, que Jack , si dépravé qu'il fut , n'aurait jamais l'atroce courage de voler une seconde fois son bienfaiteur. Tamise se contenta donc de poser ses pistolets à portée de son lit, pour être prêt en cas d'accident; puis il se coucha tranquillement, et ne tarda pas à s'endormir d'un profond sommeil.
UNE nOMUBLE MIT.
Les craintes de Tamise Darrell n'étaient que trop fondées. Le danger qu'il avait pressenti s'approchait rapidement : il était a la porte du logis.
Après avoir lu le bi let écrit par Tamise , Jack Sheppard et son compagnon avaient précipitamment quitté le village, et s'élaient réfugiés dans les profondeurs du bois attenant à la demeure de monsieur Wood.
L'intense obscurité de la nui! favorisait les odieux desseins des deux voleurs, et ils s'approchèrent de la maison dès que l'heure fut suffisamment avancée.
En arrivant aux murs du jardin, Jack Sheppard lit halte, et, s'adressant à voix basse à son complice :
— Cette entreprise ne me sourit pas du tout, Peaubleue, — lui dit-il, — et, depuis que j'ai revu le compagnon de mon enfance , le cœur me manque... Si nous rebroussions chemin?
— Mais que dira monsieur Jonathan , capitaine?— répondit Peaubleue. — Vous savez combien il lient à l'exécution de ce projet... Il serait dangereux de contrarier ses vues.
— Bah! — répliqua Jack, — que me fait le mécontentement de Jonathan?... Tous nos camarades ont peur de cet homme; mais je ne le crains pas, moi... Il n'oserait me chercher querelle, et, si la fantaisie lui en prenait, malheur à luil Je vous le répète, cette entreprisa ne me sourit pas.
— Agissez donc comme vous l'entendez, capitaine, — répondit Peaubleue. — Ordonnez, et je vous obéirai; mais... je sais bien ce que dira Edgeworih Bess en nous voyant revenir les mains vides.
— Eh bien! que dira t-elle?
— Que nous avons eu peur... Après tout, laissons-la dire ce qu'elle voudra... Que nous importe?
— Il m'imporje beaucoup, — dit Jack, sur qui l'observation avait produit l'effet attendu, — et nous irons jusqu'au bout.
— Vous avez raison , capitaine , — repli nia Peaubieue ; — vous avez promis a monsieur Jonathan...
— Oui, j'ai promis, — interrompit Jack, — et je tiendrai ma promesse... Quoique voleur, Jack Sheppai d m manque jamais a sa parole.
— C'est la vérité,— dit Peaubleue,— et je voudrais bien voir que quelqu'un en don làt !
— Un mot avant d'aller plus loin,— dit Jack d'un ton d'autorité.—Quoi qu'il arrive, pas de violences... Il y a dans celle maison une personne que pour i ien au monde je ne voudrais alarmer.
— La fille de Wood, n'est-il pas vrai, capitaine?
— Vous l'avez dit.
— Si nous l'enlevions, capitaine? — su géra Peaubieue — Voyons, la chose vous va-t e:le?
—Non, non; mais, si vous voulez rendre un bon office au vieux Wood, »nlevez-lui sa femme.
— L'enlever!... non pas .. Seulement, si elle se trouve sur mon chemin, gaie a elle!
— Vous oubliez ma recommandation,— reprit Jack avec sévérité.—Pas de violences, je vous le répète.
A ces mois, ils muent pied à terre, et ;:près avoir attaché leurs chevaux à un arbre, ils s'avancèrent vers la maison. L'obscurilé était si intense qu'ils avaient peine ù distinguer les objets les plus rapprochés; cependant, après quelques
instans de marche, ils aperçurent des lumières aux fenêtres de l'habitation.
En ce moment, un chien a' oya, mais un morceau de viande préparée que lui jeta Peaubleue le rendit à jamais silencieux. Cet obstacle écarté, les deux bandits escaladèrent le mur du jardin, et se glissèrent lentement jusqu'au pied de la maison.
Les lumières ayant bientôt disparu l'une après l'autre, Jack s'approcha d'une fenêtre basse, et prenant des mains de son compagnon les instrumens dont il avait besoin, il se mit bientôt à l'œuvre.
Quelques secondes après, le volet céda... la fenêtre fut ouverte, et les deux voleurs pénétrèrent dans la maison . Peaubleue alluma sa lanierne sourde, et se mit ù examiner l'appartement. En arrivant à la porte, il la trouva fermée en dehors ; mais un si faible obstacle ne pouvait longtemps arrêter Jack, qui, à l'aide d'un ciseau, détacha prestement la serrure, et cette opération fut faite avec une telle dextérité, que les habitans de la maison, eussent-ils été aux aguets, n'auraient pas entendu le moindre bruit.
Jack et Peaubleue se débarrassèrent alors de leurs bottes, puis ils grimpèrent l'escalier sans faire craquer une seule plam-he. Après avoir franchi la dernière marche. Jack alla coller son oreille à la porte de la chambre occupée parTamise, et s'étant assuré que celui-ci dormait, il ferma la porte extérieurement.
Cela fait, il se dirigea vers la porte de l'appartement de monsieur Wood. Cetle porte était fermée en dedans à double tour... et la clef n'avait pas été retirée de la serrure. Grâce à sa merveilleuse habileté, Jack, pour qui de semblables difficultés n'étaient qu'un jeu, pratiqua dans un des panneaux une petite ouverture a travers laquelle il passa la maiB; puis il retira la clef.
Couvrant alors sa figure d'un crêpe noir, il entra dans la chambre, un pistolet d ns une main, dans l'autre la lanterne sourde. Puis, s'approehant du lit dans lequel reposaient monsieur Wood et sa femme, il écouta... les deux époux dormaient bruyamment...
Jack donna la lanterne a Peaubleue, et se mit en devoirde forcer la serrure du secrétaire qui ne lui résista pas plus longtempsque ne l'.ivait fait la porte.
Tandis que Jack remplissait ?es poches d'or, d'argent et de bijoux, Feaubleue lirait d'une vaste armoire l'argenterie du charpentier.
Après avoir enlevé et déposé dans un ample sac tous les objets de quelque valeur, Jack et son compagnon sortirent de la chambre. Mais, au moment où Peaubieue, qui formait l'srrière-garde, posai' urla première marxrie de l'es-
calier, un cri perçant iventit dans la maison, et mistress Wood se précipita suc le bandit !
Aussiiof Jai k éteignit la lanterne et cria à Peaubleue de le suivre ; mais la retraite étail difficile, car mistress Wood avait saisi le se, que le bandit ne pouvait, de son côté, s* décider a abandonner. ,
— Au secours! au secours! — s'écria mistress Wood. '
— Lâchez prise! — vociféra Peaubleue, — lâchez prise .. sinon... malheur à vous!
En même temps, d'une main il s'efforça d'arracher le sac, tandis que de l'autre i' ouvrit son couteau.
— Au feu!... au voleur!... à l'assassin!... s'écria mistress >- Wood d'une voix éclatante.
— Laissez-la,— cria Jack à son tour,— fuyons !
Malheureusement, il était trop tard... Exaspéré par la résistance de mi- I, Peaubleue lui avait enfoncé le le couteau dans la gorge.
Cependant les cris de la malheureuse femmeavaient réveillé toute la maison.
Armé de ses pistolets, Tamise s'était élancé vers la porte. Malheur!... elle étail fermée en dehors... Enfin, après des efforts sui humains, il venait d'enfoncer cette porte.
En ce moment, plusieurs domestiques accouraient avec des flambeaux.
Un terrible spectacle s'offrit aux yeux du jeune homme.
Mistress Wood, baignée dans son sang, était etenduepar
AINSWORTTT,
terre. Près de la victime, Winifred, évanouie, était soutenue dans les bras de deux femmes...
Debout , l'œil h\e d'horreur et les mains étendues en avant, le vieux Wood semblait être privé de tout mouvement
Quelques minutes avaient suffi pour plonger la désolation dans une famille qui s'était endormie avec des pensées de bonheur
ni.
MCK SHEPPAIVD ET JO\ATH\!ï WIID.
Une heure à peine après l'épouvantable drame que nous venons de raconter, Jq/iathan Wi'd reçut dans sa résidence la visite de Jack Sbeppard et de Peaubieue.
Malgré l'heure avancée de la nuit, Jonathan était encore dans sa chambre d'audience, occupé à mettre au net ses comptes et ses registres.
Ah 1 s'écria Jonathan qui, en voyant entrer Jack, jeta
de côté sa plume et s'avança le sourire aux lèvres. —Je pensais justement à vous, Ja'-k... Eh bien! quelles nouvlles?... Avez-vous fait le tour à Dollis-Hill? votre plan a-t-il bien
réussi ?
Non, répondit Jack en se laissant tristement tomber sur
une chaise, non. . je n'ai pas réussi.
Comment cela?— dit Jonathan,— Jack Sheppard n'a pas
réussi!... En vérité, je ne le croirais pas si tout autre que lui me le disait.
Je devrais vous dire, au contraire , que je n'ai que trop
réussi,— répliqua Jack; —nous avons été beaucoup trop
loin.
— Je ne sais pas deviner les énigmes, — dit Jonathan, — parlez clairement.
— Voici qui parlera pour moi,— répliqua Jack en jetant sur la table un gros sac d'or-, — en général, vouscomp euez ce langage à merveille... mais cet or a coûté du sang ! -
— Que voulez-vous dire?... Auriez-vous assassiné le vieux Weod ? — demanda tranquillement Jonathan tout en comptant l'or répandu sur la table.
— Si j'avais commis ce crime, je ne serais pas ici , — répliqua Jack ; — ce sang est celui de sa femme.
Elle m'a forcé à la maltraiter, dit brutalement Peaubleue; elle m'attaquait, je me suis défendu.
— Quoi qu'il en soit, — dit sèchement Jack, — il n'y aura, désormais, rien de commun entre vous et moi.
— Allons, allons, capitaine, reprit Peaubleue, vous savez bien que la chose est arrivée par accident... il ne faut pas m'en vouloir...
— Que ce soit un accident, ou non, —répondit Jack Sheppard, — à dater de ce jour, tout est dit entre nous.
— Voi à donc la récompense des soins que j'ai donnés à votre éducation, — murmura Peaubieue,— et cela, parce que j'ai fait taire une maudite bavarde... Sur mon âme... capitaine, vous n'avez pas d'égards pour moi... mais... ce n'est pas votre dernier mot... j'en suis bien sûr.
— C'est mon dernier mot, —répondit froidement Jack, — nous nous séparons cette nuit même.
— Je ne vous quitterai pas ainsi, — répliqua Peaubieue, je vous aime comme un fils et je vous ssivrai comme un chien. . vous ne pouvez me chasser... ('est impossible.
— C'est une affaire désagréable, j'en conviens, — dit Jonathan avec insouciance, — mais nous trouverons moyen de l'arranger .. En attendant, vous ferez bien de V'>u> tenir caches... Je. vous offre même un logement dans cette maison.
— Je n'en ai pas besoin, — répondit Jack— je suis fatigué de la vie que je mène... Je veux y renonce» et partir pour l'étranger.
— Je vous suivrai, — dit Peaubieue.
— Avant que l'un de vous quitte l'Angleterre, il faudra m'en demander la permission, — dit Jonathan.
— Comment ! — s'écria Jack. — Auriez-vous, par hasard, la prétention de vous opposer à mon départ ?
— Je vous répète, — répondit Jonathan avec un calme méprisant, — que, sans ma permission, vous ne quitterez pas l'Angleterre... et je vous défends de renoncer à votre profession... comme aussi de partir pour l'étranger... Vous auriez le désir de vivre honnêtement, — ce dent je vous crois incapable, — que je ne vous le permettrais pas. Vous êtes mes enclaves et vous m'obéirez.
— Esclaves ? — répéta Jack.
— A la première tentative de désobéissance à mes ordres, — continua Jonathan, — je vous fais pendre.
Jack Sheppard bondit comme un tigre blessé.
— Ecoutez-moi, — cria-l-îl en se contenant avec peine, — il est temps que vous sachiez bien à qui vous avez affaire... Dès à présent, je secoue le joug que vous m'avez imposé... je ne vous reconnais aucun droit sur moi... et si vous cherchez à me nuire... alors... malheur à vous !... Vous êtes plus en mon pouvoir que je ne suis au votre... et Ja«k Sheppard fera trembler Jonathan Wild.
— Bravo, capitaine !— s'écria Peaubieue. Jonathan répondit par un sourire dédaigneux.
— A une seule condition, — continua Jack, — je veux bien censentir à ne pas rompre nos relations.
— Et quelleest cette condition, s'ilvous plaît? — demanda Jonathan avec un accent d ironie.
— Le jeune homme que vous avez autrefois recommandé aux bons soins de Van Galgebrok... Tamise Darrell... est revenu.
— Impossible ! — s'écria Jonathan, — il est mort.
— Il est vivant, — reprit Jack, — je l'ai vu de mes propre» yeux... Eh bien !... je sais qu'il dépend de vous de le rétablir dans ses droits... Faites-le, et je vous jure obéissance.
— En vérité ! —dit Jonathan.
— Votre réponse ! — s'écria Jack, — oui ou non?
— Une transaction de vous à mm ! — répondit Jonathan d'un ten glacial, —vous êtes fou !... Vous m'avez défié... vous sentirez la pesanteur démon bras .. J'ai juré de vous envoyer à la potence... et je ne vous ai, jusqu'à présent, épargné, qu'à la seule considération des services que vous me rendez... mais l'accomplissement de mon serment n'est que différé.
— Différé 1 — répéta Jack.
— Cependant, — reprit Jonathan, — vous êtes venu ici sous ma sauvegarde... et vous en sortirez libre... Je vous accorderai même une heure de grâce... Mais, cette heure écoulée... je lancerai mes limiers sur vos traces.
— Vous ne pouvez vous opposer à mon départ, -répondit Jack d'un ton provocaieur, — par conséquent, vous n'avej pas de grâce à m'accorder... D'ailleurs, je ne prendrai même pas la peine de me cacher.. .
— Je vous accorde une heure, — interrompit Jonathan en jetant les yeux sur sa montre. —Une heure !... tenez vous pour averti.
— le serai dans une heure à la taverne du Mint, —répliqua Jack.
— Voulez-vous que je règle cette affaire, capitaine? — dit Peaubieue en armant un pistolet.
— C'est inutile, — répondit Jack, — il n'osera pas exécuter sa mena1 e.
A ces mots, il quitta l'appartement.
— Peaubieue,— dit Jonathan à ce dernier qui s* disposait à suivre Jack, — je vous conseille de ne vous point révolter contre nicni autorité.
— Je ferai comme mon capitaine, — répondit Peaubieue.
— Comme il vous plaira,— ajouta Jonathan en s'assevant, tandis que Peauh t de la (hambre.
lie i ntrevue, Ja.k arriva dans la
taverne du Mini ri se lit servir à souper en compagnie d'Ed-
irlh Hess qui lavai attendu. Le repas lir.iii à sa fin,
lorsqu'une troupe de consl Mes, précédée par Quilt Arnold
et Abraham Mendez lit irruption dans la taverne.
Au grand ctonnement de tous, Jack se rendit sans mot
dire... Cep ii-'ant Peaubleue s'apprêtait a faire une résistance désespérée; mais, ^ur un ordre de Jack, il sortit précip'iamnn'Ht de la taverne. Edgeworth lîess, qui passait pour être la femme de Jack Sb ppard, fut arrêtée, et tous deux furent condu.ls à la nouve.le pi ison de Clerkenwell.
rv.
JACK 6nErPAnD S'ÉVADE de la nouvelle trison.
Connaissant l'esprit opiniâtre et résolu de Jack Sheppard, le geôlier de la nouvelle prison jugea prudent de charger celui-ci de fers d'un poids inaccoutumé et de le loger dans une cellule que sa parfaite solidité avait fait nommer la chambre de Newgate.
Cette cel ule avait en/iron dix pieds de long sur cinq de large; douze pieds séparaient le sol du plafond, près duquel étaient percées deux ouvertures défendues par des traverses en bois de chêne et par de forts barreaux de fer. Pour surcroit de précautions, Jack élait attaché à une chaîne dont la longueur lui permettait cependant de se promener d'uu bout à l'autre de sa cellule.
Edgeworth partag ait cette cellule avec Jack Sheppard, et tous deux paraissaient fort peu s'inquiéter de leur captivité. Jack surtout avait su se conserver en de si bonnes dispositions d'esprit, que ses gardiens eux-mêmes, séduits par sa belle humeur et ses saillies, n'avaient pas tardé à le prendre en affection; aussi lui accordaient-ils de grand iceur toutes les petites douceurs compatibles avec sa position.
La nouvelle de l'arrestation de Jack avait produit une immense sensation, car on le savait accusé de toutes sortes de crimes, et entre autres, de l'assassinat de mistress Wood.
Quant à Peaubleue, son complice, une forte récompense était offerte à qukonque parviendrait à s'assurer de sa personne.
Quelques jours après l'incarcération de Jack Sheppard, un homme âgé et d'un extérieur respectable demanda la permission de le voir. Comme Jack avait hautement annoncé l'intention de s'évader, on se montrait fort scrupuleux à l'endroit, des visites; néanmoins, le vieillard, grâce à l'honnêteté de ses façons, avait obtenu la permission du geôlier, qui, d'ailleurs, eut la précaution d'assister à l'entrevue.
Après quelques mots de conversation, le. vieillard, que le seul sentiment de la curiosité semblait animer, se tourna vers Edgeworth Bess et lui adressa des paroles touchantes et paternelles.
En ce moment, Jack Ot un mouvement dont l'étrange soudaineté attira l'attention du geôlier; or, tandis que celui-ci avait le dos tourné, le vieillard, avec une prestesse merveilleuse, glissa dans la main d'Edgewerib Bess un petit paquet qu'elle cacha vivement dans son sein. Cette manœuvre i chappa aux regards du geôlier, et après quelques mots d'encouragement et d'adieu, le vieillard sortit de la cellule.
Dne fois seul avej Edgeworth Bess, Jack Sheppard partit d'un triomphant éclat de rire.
— Peaubleue est un véritable ami, après tout, — dit Jack; — son déguisement est proligieux, et tout d'abord, j'ai été fort intrigué... Vous a-t-il donné des outils?
— Les voici, — répondit Edgeworth Bess en montrant les objets en question.
— Bravo! — s'écria Jack en les examinant, — il n'y manque rien... Une pince... une lime... des ciseaux... Maintenant, je puis prouv« r à Jonathan que je ne suis pas homme à rester longtemps en prison... Aussi vrai que je sui* vivant, j'irai lui faire une visite en sa propre demeure a\ant demain matin, et nous réglerons nos comptes... En vérité... c'est presqueun plaisir d'être mis en prison. ..quand on a.
moi, le génie de L'évasion... Je \ais prouver ce dont je suis capable.
Au moment où il commençait a se mettre à l'œuvre, le geôlier entra éans I ; cell le, et, contre son habitude, se livra à un minutieux examen. Ueureusement, ,i„. k avait eu le
tem s de cacher ses outils en entendant l'approche du cerbère. Enfin, celui-ci partit très satisfait du résultat de ses i relies, et Jack se remit aussitôt à l'ouvrage.
ius d'une heure il parvint à limer ses fers ; puis, awc l'assistance d'Edgeworth Bess, il grimpa jusqu'à l'une nvertures dont nous avons parlé. Tout autre que Jack eût été découragé par la vue des obstacles qui se présentaient... mais lui n'en ressentit qu'un redoublement de courage et d'énergie. Deux barreaux de fer furent limés avec une incroyable rapidité... il achevait cette opération difficile, lorsque la lime vint ù se priser... Mais ce n'était pas tout... un obstacle formidablo restait à surmonter... Il fallait enlever une traverse de bois de neuf pouces d'épaisseur.
Armé d'une forte vrille, Jack parvint à percer, à l'une des extrémités de la traverse, une si grande quantité de trous qu'elle céda... Il en lit autant à l'autre extrémité, et la traverse fut complètement détachée du mur.
Celte dernière opération avait été si fatigante, que Jack se vit dans la nécessité de* se reposer afin de recouvrer l'usage ses doigts.
Lorsque ses forces furent revenues, il se mit à fabriquer avec une partie des vêlemens d'Edgeworth Bess une corde qu'il attacha solidement à l'un des barreaux de la fenêtre.
Mais il fallait sortir par l'ouverture, et ce n'était pas chose aisée. Jack eut d'abord toutes les peines du monde à hisser Edgeworth Bess jusqu'à la fenêtre en question... et, cet obstacle surmonté... il fallait faire passer Bess, par l'ouverture. Or, la jeune femme était douée d'un embonpoint peu favorable à l'entreprise... Néanmoins, après des efforts inouïs, Jack eut la joie de réussir.
Il fit alors un nœud coulant qu'il passa autour de la faille de sa compagne; puis, se cramponnant d'une main au barreau de fer, de l'autre main il dirigea la course aérienne d'Edgeworth Bess qui ne larda pas à mettre pied à terre.
Une minute après, Jack était à ses côtés.
Cependant, le plus difficile restait à accomplir. Les prisonniers s'étaient bien évadés de la prison. . mais il leur fallait encore escalader un mur d'enceinte de vingt pieds de haut, et, de plus, défendu par de formidables chevaux de frise.
Dans cette situation critique, Jack eut recours à un expédient audacieux. Il rampa lentement jusqu'à la porte d'entrée, et plantant ses ciseaux dans les lentes du bots, il s'imi rovisa une espèce d'échelle, à l'aide de laquelle il monta, non sans risquer vingt fois de se briser le crâne en tombant, oudeî se faire tuer par les sentinelles, il monta jusqu'au faite du mur, aux arêtes du juel il fixa la précieuse corde qu'il avait eu soin d'emporter dans sa périlleuse ascension . Un nouveau nœud coulant lui permit d'enlever sa maîtresse, qu'il déposa saine et sauve de l'autre côté du mur. Ce dernier exploit achevé, Jack descendit à son tour.
Et ce fut ainsi qu'il s'évada de la nouvelle prison.