LE DEGUISEMENT
Derrière le mur de la prison s'étendait une immense prairie au centre de laquelle se trouvait une cavité qu'on appelait le trou de Marie-la-Noire, en souvenir d'une vieille gipsv qui, depuis des années, en faisait sa demeure babituelle. Ce fut làqueJaik transporta sa maîtresse, car elle étail épuisée de fatigue et incapable de le suivre. Après l'avoir recommandée aux seins delà sorcière, il se remit ■ pour aller faire une visite à Jonathan Wild. On se rappelle, ni effet, que Jack, avant de quitter la prison, avai: conçu ce projet audacieux, et il n'était pas homme à •r devant son accomplissement, quels qu'en fussent les
dang il). un. heures venaient de sonner, et l'obscurité de la nuit risait la fuite de Jack Sheppard. Il n'avait pas fait cent
AINSWÛRTH.
pas qu'il entendit le galop rai... Alarmé par ce
bruit, Jack u\ ul qui rrièra un ar-
bre... Au même mom - tfu cavalier couvert d'un
ample maiii au. A u ili ce suivait un second
cavalier; mais au mon riva prés de l'arbre der-
rière lequel liai! caché Jack Sheppard, lecheval s aba tit, entraînant dans sa cLi
l'autre voyageur, il poursuiv il rajiid route, sans
se douter de l'accident dont so;i compagnon venait dèue victime.
Promptà saisir une si belle occasion, Ja< k s'élança sur le voyageur, et avant que celui ci bût le temps de s dessous son cheval, il saisit les pistolets placés dans les fontes de la selle, et mit en joue le cavalier qui lit de vains efferis pour se relever et pour tirer son épée, tout en jurant d'une effroyable manière. A sa grande surprise, Jack reconnut la voix de Quilt Arnold.
— Chien ! — s'écria Jack en appuyant le bout d'un pistolet sur le front de ce dernier, — >neme reconnaissez-vous pas?
— Enfer et sang ! — vociféra Quilt, — le capitaine Sheppard !
— Lui-même ! — répliqua Jack, e( mieux eût valu pour vous rencontrer le diable sur votre i lu min !
— Ah ! capitaine, vous êtes trop magnanime pour profiter de ma situation !
— Aussi, je vous fais grâce de la vie.
— Je savais bien, cap taine, que vous ne me feriez aucun mal,— dit Quilt d'un (on doucereux tandis qu'il cherchait la garde de son épée;— vous êtes trop brave pour frapper un ennemi désai
— Ah ! traître! — s'écria Jack en remarquant le mouvement de Quilt; — encore une tentative de ce genre et vous êtes mort !
— Ce disant, il déboucla le ci inturon d'épée que portait Quilt, et l'attacha à sa ; r tire.
— Et maintenant, — continua-i il, z... surtout, pas de mensonges... Le nom du cavalier qqi vous
dait ?
— Sir Rowland.
— Sir Rofl land ! — répéta Jack étonné. — Qu'alliez-vous faire avec, i ni î
— C'est une longue histoire, capitaine, il ..j'ai peine à respirer... Si vous voulez que je vous la raconte... aidez-moi à me relever.
r- Commencez donc, — répondit Jack après avoir relevé Quilt.
Celui-ci, cependant, ne se bâtait pas de parler.
— Il faudra, je le vois, que j'en vienne a des extrémités fâcheuses, — dit .la;!;, d'un ion menaçant.
— Puisque vous me forcez à Iraliir les secrets de mon maître,— répondit Quilt, — vous saurez que je suis allé de sa paria Manchester, porli r un me a e à : ir Rowland.
— Concernant Tamise D rrell ? — demanda Jack.
— Comment diable avez-vous deviné cela?— répondit Quilt.
— Peu vous importe... Ainsi, vous avez informé sir Rowland du retour de Tamise Darrell?
— Exactement... et, : ; ,p, sir Rowland s'est mis en roule avec moi pour Lon
— C'est bien! — dit Jack, — maintenant, faites-moi le plaisir de me prêter votre habit... j'ai laissé le mien à la nouvelle prison.
— Allons donc ! capitaine... vous ne parlez pa
ment... Vous ue voudriez pas dépouill r le principal aeent de-monsieur Jonathan Wild.
— Je dépouillerais Jonathan lui-même si je le rencontrais, —répondit Jack.— Hâtez-vous donc,., car je n'ai pas le temps d'à i nuire.
— Potfr \oiis épargner un p'us grand crime... capitaine... tenez. . voici mon habit.
— Maintenant le gilet,— dit Jack.
— Mais... capitaine... vous voulez donc me faire mourir de froid...
— Vos bolles.
— Me, i ir le coup... capitaine... c'est impos-ible. . j'.ii be oin de mes bottes pour remonter à cheval-
— Tranquillisez-vous a cet < ard,— répliqua Jack,— vous vous en retournerez lions... aidez-moi viteàmet-
s bottes.
Qui i s'agenouilla comme peur se conformer à cet ordre; mais, profilant de cette position favorable, il saisit Jack par la jambe et s'efforça de le renverter.
Il avait comp é sans l'agilité de Jack, qui, relrouvant aussitôt son équilibre, prit par le cation un de ses pistolets, et du pommeau frappa rudement^ la lêle son adversaire qui tomba privé de sentiment.
— Tel homme, tel valet, — murmura Jaik en (rainant Quilt sur le nord du chemin. — Ne devais-je pas m'atten-
u ir.- trahison de la part du confident de Jonathan \\ i d ?
Tout en faisant ces réflexions, Jack Sheppard revêtit les habits de Quilt, rabattit .sur ses yeux la perruque et le chapeau du vaincu, puis chaussa les bottes qui avaient failli lui coûter si cher.
En fouillant dans les poches de ses nouveaux vêtemens, Jack trouva un masque, une clef et un portefeuille rempli de papiers et de lettres... Se réservant d'examiner plus tard ces papiers, et pensant bien qu'ils pourraient lui être utiles, il les replaça soigneusement dans sa poche, puis, sautant en selle, il piqua des deux, et partit au galop.
Au bout de quelques instans, Jack rencontra sir Rowland qui, ne voyant pas revenir son compagnon, avait rebroussé chemin pour savoir la cause de celte disparition.
— Quel accident vous a retardé?— demanda sir Rowland à Jack Sheppard qu'il prit pour Quilt.
— Mon cheval s'est abattu, — répondit Jack en imitant la voix de Quilt Arnold. — (Jack excellait à imiter la voix et les gestes d'autrui).
J'ai eu toutes les peines du monde à le relever.
— Il me semblait avoir entendu des voix, — reprit sir Rowland.
— J'ai fait la même remarque, — répondit Jack, — il serait prudent de nous éloigner .. car ce chemin est fréquenté, dit-on, par des hommes dangereux.
Sans daigner répondre à celte observation, sir Rowland tourna bride et partit rapidement, suivi de près par Jack Sb ppàrd.
En arrivant a l'habitation de Jonathan Wild, Jack, qui connaissait les usages du logis, descendit de cheval, et au lieu de frapper à la porte, l'ouvrit avec lepasse-parlout qu'il av.ii un ivédans l'habit de Quilt; puis, voyant venir le portier, il lui donna l'ordre de garder les chevaux.
— Eh bien ! — demanda ce dernier en aidant sir Rowland à meure pied à terre, — eh bien ! Quilt, avez-vous fait un bon
— En tout cas, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous voyi z,— répondit Jack.— Le maître est-il au logis?
— Oui, vous le trouverez dans la chambre d'audience. Peaubleue est avec lui.
— Qu'est-il venu faire ici? — demanda Jack.
— Acheti r la grâce de Jack Sheppard, je suppose.... mais c'est peine inutile... le maître a juré de faire pendre le capitaine.
— Nous verrons, répliqua Jack. — En attendant, gardez nos (jhevaux, Obadiah... Par ici, s'il vous plaît, sir Rowland.
Connaissant aussi t.ien que Quilt Arnold lui-même tous les us de la mystérieuse demeure de Jonathan et les habitudes des gens au servi e di> cet homme. Jack prit une lampe qui brûlait dans le vestibule et moi. ta le grand escalier de pie te. suivi par sir Rowland. Arrivé ù la chambre d'audience, il dépesa la lampe sur un banc, ouvrit la porte, et, iiuiiaii! à merveille la voix de Quilt Arnold :
— Si- Rowland! — annonça-Ml.
Jonathan, qui causait en ce moment avec Peaubleue, se leva précipitamment et salua le visiteur avec une politesse étudi daigner répondre à ces démonstrations céré-
LE BANDIT DE LONDRES
monieuses, sir Rowland se laissa tomber sur un siège, comme un homme accablé de faligue.
— Ji'ne vous attendais pas-si tût, sir Rowland, — dit Jonathan; - permettez-moi de congédier cette personne... et je serai tout à vous... Vous avez ma réponse, Peaubleue, — ajouta-t-il en montrant du doigt la perte à ce dernier, — inutile d'insister... Jack Sheppard est inscrit dans le Licre noir.
— Encere un mot, — répliqua Peaubleue d'un ton suppliant,— ma vie en échange de la sienne...
— En vérité! — interrompit JoHathan. — Ainsi, vous êtes prêt à conclure le marché?
— Sur mon âme!... je suis prêt.
— Quel dévouaient! — se dit Jack;— je lui pardonne sa désobéissance.
— Eh bien!— ajouta Peaubleue,— acceptez-vous?
— Non, — répondit Jonathan, — et je n'ai prêté l'oreille à cette absurde proposition que pour voir jusqu'où vous pouvait entraîner votre attachement insensé pour Jack Sbeppard.
— Oui... je i'aime... et je voudrais le sauver atout prix, car il est \à fleur de la profession... Enfin, je vous offre ma vie...
— Vous êtes fou!— répondit Jonathan.— Allez... et prenez garde à vous !
— Peaubleue, — dit tout bas Jack avec sa voix naturelle, au moment où Peaubleue franchissait le seuil de la porte,— attendez-moi dausle corridor.
— Dieu du ciel ! — s'écria Peaubleue en s'arrêlant tout court.
— Qu'estdonc? — demanda rudement Jonathan.
— Rien... rien... — répondit Peaubleue... — 11 me semblait...
—Voir le bourreau,— interrompit Jack.— Rassurez-vous... ce n'est que Quilt Arnold... Puis, il ajouta à voix basse : — Cachez vous, et si j'appelle... accourez.
p. aubleue fit un signe d'assentiment et sortit de la chambre. Jack lit alors semblant de fermer la porte, mais il eut soin de la laisser imperceptiblement entr'ouverte.
— Maintenant, sir Rowland, — dit Jonathan,— je suis à vos ordres... Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus... huit ans, je crois... Vous ê;es cruellement changé.
Sir Rowland, en effet, avait bien vielli. Sa taille voûtée, ses yeux caves et sa barbe grise lui donnaient l'aspect d'un vieillard. Mais ses manières étaient, eorame autrefois, brusques et hautaines ; son regard avait conserve tout le feu de la jeunesse.
— Je ne suis pas venu ici pour vous consulter au sujet de ma santé, monsieur, — répliqua sir Rowland.
— Vous avez raison, — répondit Jonathan, — changeons donc d'entretien... Vous avez sans doute été bien surpris en apprenant le retour imprévu de votre neveu?
— Ce retour vous a-t-il causé la même surprise? — demanda sir Rowland en jetant sur Jonathan un regard de défiance.
— Je vous comprends,— sir Rowland,— mais croyez moi... ce retour a été pour moi une véritable résurrection... car je ne doutais pas de la mort de votre neveu.
— L'avez-vous vu?
— Je l'ai vu, — répondit Jonathan. — Il demeure à Dollis- Hill , prés de Willesden, chez son père adoptif, l'ancien charpentier Wood.
— Et... quels sont vos projets ? — demanda sir Rowland.
— Je traiterai tout simplement ce jeune homme comme vous avez traité son père.
— \nus voulez l'assassiner? —s'écria sir Rowland en tressaillant.
— S ut... si vous tenez à cette expression, — répondit Jonathan, — moi... Je dirais que Je veux me débarrasser de lui... Au reste... que fait le mot... puisque la chose est la même?...
— Je n'y consentirai pas, — dit sir Rowland avec fermeté. — J'ai déjà répandu trop de sang.
*-E SIÈCLF. — 1\ .
— Alors... vous vous résignez à subir une condamnatio capitale, repartit Jonathan avec un accent de mépris.
— Je fuirai, — dit sir Rowland, — je passerai à l'é (ranger.
— Et vous pensez que je ne m'opposerai pas à votre départ?—répondit Jonathan... — Non. ..non... nous sommes vous et moi compromis dans cette affaire... nous irons jusqu'au bout... Vous ne partirez pas.
— Malheur! — s'écria Rowland en tirant son épée et es s'avatiçant sur Jonathan. —Croyez vous donc avoir le droit de violenter mon libre arbitre, misérable?
— Oui, dans cette circonstance exceptionnelle, sir Rowland,—répondit flegmatiquement Jonathan, — parce que vous êtes en mon pouvoir... mais... je vous servirai malgré vous-même... Il faut que Tamise Darrell meure... notre sûreté mutuelle dépend de sa mort... et je me charge de la hâter.
— Du sang ! toujours du sang ! — s'écria Rowland en appuyant ses mains sur son front inondé de sueur. — Et pourtant, ajouta-t-il après un instant de silence, — et pourtant... si je ne cède pas... mon nom sera déshonoré... mon blason souillé par la main du bourreau!... Non, cela ne peut pas être.
— Assurément,-- répondit Jonathan, — et d'ailleurs, je vous le répèle, je me charge des détails matériels... aux mêmes conditions stipulées naguère entre nous pour obtenir votre mise en liberté.
— C'est-à dire moyennant un tiers de ma fortune ? — demanda sir Rowland.
— Aimeriez-vous mieux exposer votre tête? Et puis... songez-y donc... si Tamise Darrell nous échappe... vous perdrez à la fois votre fortune et la vie.
— C'est vrai !... c'est vrai ! — dit sir Rowland.
— Ainsi... vous consentez... demanda Jonathan.
— Prenez ma fortune... ma vie même... si vous voulez... car je suis fatigué de vivre... — s'écria sir Rowland d'une voix désolée.
— Non, — répliqua Jonathan, —je ne puis accepter qu'une partie de tout cela... Je me contenterai d'un tiers de votre fortune... et, comme il est bon de traiter régulièrement les affaires... je vais rédiger les conditions, fort simples d'ailleurs, de l'arrangement en question.
A ces mots, Jonathan prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit quelques lignes.
— Signez, — dit-il en présentant le papier a sir Rowland.
LE DÉCVI8EMZXT.
Sir Rowland signa machinalement.
— Rien ! —dit Jonathan en serrant l'ésril dans son portefeuil'e. — Etmaintenant, ajouta-t-il, je veux, en retour de votue libéralité, vous faire part d'un secret très important.
— Un secret important ! Qui donc concerne-t-il?
— Mistress Sheppard, — répondit Jonathan d'un air mystérieux.
— Mistress Sheppard ! — s'écria Jack, oubliant son rôle.
— Ah ! — exclama Jonathan qui se retourna soudain.
— Pardon, monsieur, — reprit Jack imitant de nouveau la voix de Quilt Arnold,— en entendant prononcer le nom de Jack Shpppardj'ai cru voir le capitaine en personne...
— Ayez soin, à l'avenir, de réprimer vos mouvemens de surprise, — dit sévèrement Jonathan ; — mes servueurs doivent avoir des yeux, des oreilles et... des mains... mais pas de langue... vous m'entendez ?
— Parfaitement, — répondit Jack.
— Voire secret? — demanda sir Rowland d'une voix impatiente.
— Vous aviez deux sœurs, sir Rowland... Aliva et Constance.
— Elles sont mortes, dit tristement sir Rowland.
tu
UNSWORTB
— Vous êtes dans l'erreur, — répliqua .lonalhan, — votre sœur Constante est vivante.
— Constance vivante!... Impossible! — s'écria sir Rowland.
— Je puis le prouver.
— Alors... où est-elle?
— A lie.ilam, — répondit l'agent de police avec un sourire satanique.
—Grand Dieu ! —s'écria sir Rowland. — Vous avez nommé mistress Sheppard... Quel rapport exis'e-t-il entre elle et ma sœur?
— Mistrcss Shcppard n'est autre que Cons ance , votre sœur.
A ces mots, Jack ne put retenir une nouvelle exclamation de surprime.
— Encore! — s'écria Jonathan d'une voix menaçante... — Prenez garde !
— Mistrcss Sheppard!... ma sœur!... Elle'... la femme d'uR supplicié... la mère d'un voleur !... Cela n'est pas possible! — dit sir Rowland.
— Cela est, néanmoins, — répliqua Jonathan. - Volée à l'âge de cinq ans par une bohémienne, voire sœur Constance, après bien des vicissitudes, fut conduite à Londres où elle ne tarda pas a tomber dans une affreuse pauvreié. Elle consentit alors à épouser un ouvrier charpentier nommé Bbeppard... Et pourtant, elle aurait pu mieux trouver, car elle était adorablemem jolie, si Julie, que moi-même, malgré mon peu de pencha'il pour les femmes, je crois avoir été réellement amoureux d'elle.
Jack Sheppard porta la main sur s>s pistolets; mais il se contint dans l'espoir d'obtenir de plus amples informations sur un sujet qui l'intéressait a un si haut point.
— Quelles preuves ayez-vous de ce que vous venez de me di re ? — demanda sir Row land
— Voici,— répuiidit Jonathan en tirant de son portefeuille un papier qu'il présenta à sir Rowland. — Ce papiers est une attestation donnée par la bohémienne la veille de sa mort... Cette attestation porté, en outre, la signature du révérend monsieur Purney, le chapelain de Newgate, lequel assista la bohémienne dans ses derniers moinens.
Jonathan posa l'écrit sur la table avec d'autres papiers. Grâce à celte circonstance, Jack, qui n'avait perdu de vue au. un mouvement do Jonathan, parvint, dans le courant dela nuit, â s'emparer de ce précieux document.
— Or, vous savez,— continua Jonathan,— que, d'après le tes'ament de votre père, les biens de la famille reviendraient .1 votre sœur Constance ou à ses en fans, s'il était prouvé que votre sœur Aliva est morte sans laisser d'héritiers directs.
— J'entends,— dit sir Rowland. '
— Et moi aussi,— murmura Jack.
— Tamise Darrell mort,— ajouta Jonathan,— Constance. . ou plutôt... mistrcss Sheppard... hérite des biens en question, lesquels reviendront un jour à son lils... s'il échappe à la potence.
— Eh bien? — s'écria sir Rowland.
— Eh bien! — répondit Jonathan, — mistress Sheppard est, comme Je vous l'ai dit, à Bedlam, et je la crois incurable. Quant à son tils, il habile a cette heure la nouvelle prison, diitit il ne sortira que pour aller à Tyburn.
— Nous verrons,— murmura Jack Sheppard.
— Au reste, pour rassurer complètement voire esprit au Mjet de mistress Sheppard,— continua Jonathan,— dès que bous aurons disposé de Tamise Darrell, ] irai la voir à Bedlam, et, comme je suis pour elle un objet d'épouvante, ma seule présence suffira pour lui porter un coup mortel.
— Démon ! — dit Jaok entre ses dents, — malheur à toi I
— Ces obstacles sont tro,) secondaires pour nous arrêt*r, — reprit Jonathan,— occupons-nous dono du point essentiel... Tamise Darrell, ainsi que je vous l'ai dit, réside actuellement ehez monsieur Wood... Comme il est sans défiance, nous l'attirerons aisément dans un piège.
En ce moment, un bruit de pas se lit entendre dans l'escalier... Jack arma ses pistolets.
Soudain, la porte s'ouvrit violemment, et Abraham Mendez, l'œil hagard et les traits bouleversé», se précipita dans l'appartement
— Il s'est échappé ! — s'écria-t-il.
— Qui ?... Jack Sheppard ? — demanda Jonathan.
— Lui-même l —répondit le juif. — J'arrive de la prison.
— Damnaiionl —jura Jonathan en frappant du pied et en serrant les poings de rage. — S'es'-on mis à sa poursuite?
— Oui... mais toutes les recherches ont été vaines jusqu'à présent.
Jonathan donna libre cours à sa fureur, qu'il exhala en horribles impré ations.
Tandis qu'il fulminait ses menaces de vengeance, Quilt Arnold, à demi-nu et tout couvert de sai'g, lit, a son tour, irruption dans la chambre.
— Quilt Arnold! —s'écria Jonathan au comble de la slupéfaction.
— J'ai été volé et assassiné par Jack Sheppard ! — dit Quilt Arno'd en s'avançant vers Jonathan.
— Par Jack Sheppard ! — exclama Jonathan.
— Oui... et je demande vengeance.
— Vous serez satisfait . répondu Jonathan.
— Mats... que vois-je! — s'écria Quilt Arnold en apercevant son terrible adversaire... le voici. . c'est lui !
— Oui... me voici! — reparit Jack en se dépouillant de sa perru |ue et de son chapeau. Puis, s'avançant vers le groupe ébahi à la vue d'une telle audace :
— Sir Rowlaud, dit il, permettez à votre neveu de vous saluer.
— Arrière, misérable! — répondit sir Rowland avec un ton de profond mépris;— je vous désavoue... toute celle histoire est un tissu de mensonges.
— C'est ce que le tempséclaircira.. Quoiqu'il en soit., t ■•pendant... moi aussi je vous désavoue, — répondit Jack avec fierté.
— Bravo! Jack, — dit Jonathan qui regardait ce dernier avec un élonnement mêlé d'almiraiion.
Vous éles, je dois l'avouer, un garçon d'un «tarage et d'un mérite peu communs, et, si je n'étais Jonathan \\ ild. je voudrais êire Jack Sheppard.,. Aussi, je suis presque lâché d'avoir juré votre perte... Mais, que voulez-vous!... je l'ai jurée, et je suis esclave de ma parole... Jack, vous ê!es mon prisonnier!
— Erreur, répondit Jack en sourianl.
— Je vais donc essayer de vous prouver l'exactitude de mon assertion, — dit avec ironie Jonathan, — et si vous parvenez à sortir d'ici, je me tiendrai pour battu.
— A moi1 Peaubleue! cria Jack.
— Me voici ! capitaine, —répondit une voix retentissante. En même temps. Peaubleue se rua dans l'appartement, et terrassa, coup sur coup, les deux serviteurs de Jonathan.
— Vous vous êtes tiop b.itév vous le voyez, monsieur Junalban, dit Jack. Adieu, mon digne oncle.
— Enfer ! vociféra Jonathan; fermez les portes, en bas! . lâchez les chiens!... I's ne m'entendent pas... Je vais sonner la cloche d'alarme
Mais, au moment où il levait le bras, une balle vint lui percer la main de part en pat t... Jack n'avait pis voulu tirer à la tête.
— Maintenant, — hurla Jonathan, poiut de quartier; — puis, a son tour, il fit feu sur Jack, mais sans résultat.
— Fuyez, fuyez, capitaine! — cria Peaubleue; — je vais faire de mon mieux pour protéger votre retraite.
— Venez,— répondit Jack, — venez... neus avens le temps. La clef de la porte est en dehors.
D'un bond, Peaubleue t'élanca p-ès de Jack qui ferma la porte a double tour. Malheureusement pour Peaubleue, sa retraite, bien que rapide, n'avait pas (li effectuée avec un entier succès.
Deux coups de feu avaient élé tirés sur lui. Vne première balle n'avait percé que son chapeau, mais une seconde avait pénétré dans les chairs du bras
LE BANDIT DE LONDRES
— Malédiction I — vociféra Jonathan , — ils vont nous échapper I
Ce disant, il poussa vivement un ressort caché dans le parquet. Une coulisse glissa rapidement et laissa voir un étroit escalier jusqu'au bas duquel Jonathan roula plutôt qu'il ne descendit. Quelques secondes après, il entrait dans la cour ; mais Jack et son compagnon étaient déjà partis.
Jonathan ouvrit la porte de la rue. Sur le pavé, tout près de la porte, gisait le portier, qu'un coup violent avait étourdi, terrassé. Il eut cependant la force de montrer à Jonathan les deux iugitifs qui, galopant sur les chevaux contiés à sa garde, étaient déjà hors d'atteinte de toute poursuite.
— Cette nuit ils ont gagné la partie, — dit Jonathan en enveloppant ses doigts ensang'aulés dans un mouchoir, — demain, je prendrai ma revanche.