DEUX DEMANDES EN MARIAGE
Le tragique événement de Dollis Hill avait plongé la fa« mille dans une affliction profonde. Le vieux Wood était inconsolable, et la perte de cette femme qu'il avait tant aimée, bien qu'elle eût toujours fait de sa maison un véritable enfer, avait jeté dans l'âme de l'excellent homme un sombre désespoir.
Quel iues jours après les funérailles de mistress Wood, monsieur Kneebone vint faire une visite à Dollis Hill, et, vers le soir, monsieur Wood s'étant retiré avec Tamise Darrell, qui, depuis le jour fatal, s'efforçait de le consoler avec une piété filiale, monsieur Kneebone resta dans le parloir avec la jeune Winifred.
— Ma chère Winifred,— dit monsieur Kneebone, — voulezvous permettre à l'un des meilleurs amis de votre pauvre mère de vous adresser une question qui touche à de graves intérêts?
— Parlez, monsieur Kneebone,— répondit Winifred, que parut inquiéter cet exorde solennel.
— Et... vous répondrez avec franchise?
— Pouvez- vous en douter?
— Eh bien!... diles-mol, ma chère Winifred, votre attachement pour le capitaine Darrell est-il toujours aussi vif?
Les joues de la jeune fille se couvrirent de rougeur, mais, surmontant aussitôt son trouble, elle répondit à l'indiscret questionneur en lui jetant un regard de reproche.
— Puisque j'ai promis de répondre... je vous dirai que j'aime Tamise Darrell comme un frère.
— Seulement comme m» jrère ? — insista monsieur Kneebone.
Winifred resta muette, mais la sévère expression de sa physionomie aurait décontenancé tout autre que le marchand drapier.
— Si vous saviez, — continua-t-il avec un accent passionné, — si vous saviez quelle importance j'attache à votre réponse, vous ne me la feriez pas attendre. Voyons... je veux vous venir en aide. . . Si le capitaine Darrell demandait votre main , que feriez vous?
— Monsieur, réponditWinifred.l'étrangetéde votre question m'autoriserait à garder le silence... cependant... pour couper court à ce pénible entretien, je vous répondrai que je refuserais.
— Et pourquoi ? demanda monsieur Kneebone avec empressement.
— En vérité, je ne puis me soumettre à un pareil interrogatoire, repartit Winifred offensée.
— Au nom de votre regrettable mère,— ajouta monsieur Kneebone,— répondez-moi, je vous en conjure. Pourquoi refuseriez-vous la demande du capitaine Darrell ?
— Parce que nos positions sont différentes, — répondit WinifreJ, incapable de résister à cet appel direct fait à ses plus chers sentimens.
— Vous êtes un modèle de réserve et de sagesse, — reprit
monsieur Kneebone en rapprochant son siège de celui de la jeune fille.— L'inégalité de conditions engendre inévitablement de grands malheurs dans un ménage, et je ne doute pat que le capitaine Darrell n'appartienne à une haute famille. Maintenant, ma chère Winifred, puisque je connais votre opinion à ce sujet, je n'hésiterai plus à remplir une promesse que j'ai faite à votre regrettable mère.
— Une promesse à ma mère ? — dit Winifred sans défiance.
— Et c'est elle-même qui m'a fait jurer d'accomplir cette promesse.
— Je vous écoute, monsieur.
—J'ai promis, ma chère Winifred, de vous offrir mon cœur et ma main,— s'écria le marchand drapier en tombant aux genoux de la jeune fille.
— Monsieur ! — dit-elle en se levant dans une vive agitai tion.
— Je vous aime... je vous adore... Oh ( ne me repousses pas t — continua monsieur Kneebone d'une voix suppliante.
— Assez, monsieur... laissez-moi, je vous prie, —Non, je ne vous quitterai pas avant d'avoir obtenu votre
consentement, et si vous me repoussez... je meurs à voe pieds.
— Assez... je vous le répète. Sortez, monsieur, sinon..! vous me forcerez à faire un éclat.
En ce moment, la porte du parloir s'ouvrit et Tamise en» tra. Monsieur Kneebone, qui avait le dos tourné à la porte, ne vit pas entrer le jeune homme et s'écria d'une voix passionnée :
— Oui, je meurs à vos pieds, si vous n'avez pitié de moi.. 1 et puisque vous n'aimez pas Tamise Darrell...
— Monsieur t — interrompit Tamise en s'avancant, — je vais mettre un terme à vos insultes...
— Loin d'insulter miss Wood, — répondit Kneebone qui se releva et prit une attitude de défi,— je lui adressais hono» rablement une demande en mariage, pour remplir une pre« messe que j'ai faite à sa regrettable mère.
— Misérable! —s'écria Tamise indigné, —je vous dé* fends de répéter cette imposture. Sortez... sortez,, voni dis-je !
— Je ne sortirai pas avant d'avoir été chassé par mita Wood... et sachez, monsieur, que sa seule présence m'ear pêche de châtier votre insolence...
— Retirez-vous, monsieur Kneebone, je vous en prie ! ^5 implora Winifred.— Tamise, calmez-vous !
— Vos désirs sont pour moi des ordres, miss Wood,— dit Kneebone en faisant un profend salut. — Capitaine Darrell, ajouta-t-il d'une voix menaçante, vous aurez de mes nouvelles.
— Quand vous voudrez,— répondit froidement Tamise. Monsieur Kneebone fit un second salut à Winifred et ser«
titdu parloir après avoir lancé des regards provocateurs I Tamise.
— Que signiiie tout ceci, chère Winny ? demanda Tamise dès qu'il se trouva seul avec la jeune fille.
— Ne m'interrogez pas maintenant, de grice; répoidit Winifred en fondant en larmes.
— Winny, — dit tendrement Tamise, — puisque ce misé» rable me fournit une occasion que depuis longtemps je chéri chais. Ecoutez-moi...
— Tamise I
— Vous paraissez douter de mon amour, — continua le jeune homme, — et croire que mon affection a pu changer avec ma fortune... Ecoutez-moi donc avant que je fasse aucune démarche pour établir mes droits et revendiquer des U* très... Quoi qu'il arrive... et quel que puisse être mon rang... mon cœur est à vous... l'acceptez vous... chère Winny?
— Cher Tamise!
— Me suis-Je trompé... Winny... m'aimez- vous ?
— Oui... je vous aime, «t depuis bien longtemps, répondit Winifred en posant sa tête charmante sur l'épaule du jeune homme.
AINSWORTH
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