JACK SHEPPARD DONNE UN AVERTISSEMENT A TAMISE DARREI.I
Dans la soirée du jour suivant, Wood, sa fille et Tamise Darrell étaient réunis dans le parloir. Assis près d'une petite table, le vieux charpentier, dans une attitude morne et recueillie, lisait la Bible, ce divin livre des consolations.
Dans l'embrasure d'une fenêtre, Winif">d et Tamise conversaient à voix basse, et continuaient, sans de ute, leur doux entretien de la veille, lorsqu'un vieux serviteur vint annoncer à Darrell qu'une personne demandait a lui parler pour une affaire importante.
— Celte personne a telle donné son nom?— demanda Tamise.
— Non, monsieur, — répondit le vieux serviteur, —je sais seulement...
Avant qu'il eût terminé sa phrase, la porte s'ouvrit brusquement, et un jeune homme entra dans le parloir.
Ce jeune homme portait un costume élégant et riche. Un babit de cheval en drap rouge avec des broderies d'or serrait sa taille fine et cambrée; à son côté pendait un couteau de chasse retenu par un large ceinturon de cuir; des bottes molles dessinaient le ga.be hardi de ses jambes, et il tenait à la main un chapeau galonné. Arrivé au milieu de l'apparlejpeutj.içjeune homme s'arrêta, leva fièrement la tête, et fixa son œil noir et bril ant sur Tamise Darrell.
A «on aspect, une singuliers agitation s'empara des personnes réunies dans le parloir... Winifred poussa un cri de terreur... Tamise se leva brusquement de son siège, porta la main à la garde de son épée, et le vieux Wood, pft e et tremblant d'horreur, s'écria :
— Jack Sheppard !
, Calme et impassible au milieu de cette stupeur générale, le jeune homme, les bras croisés et les yeux opiniâtrement attaché,? sur Tamise, semblait attendre que celui-ci lui adressât la parole.
— Votre audace passe toute croyance, — s'écria Tamise dès qu'il tut revenu de son ébahissement. — Cette maison est la dernière où vous deviez vohs montrer, misérable assassin !
— C'est pour cela que j'y suis venu tout d'abord, — répondit effrontément Jack Sheppard. — J'avais résolu de vous voir, et craignant que vous ne vinssiez point à moi, je suis venu sous chercher jusqu'il i... car il faut que je vous parle.
— J'ignore le motif qui vous amène, — répliqua Tamise; — mais, en tous cas, vous ne sortirez d'ici que pour être re« mis entre les mains de la justice.
— Qui donc m'empêcherait de sortir ! — s'écria Jack avec un sourire de dédain sur les lèvres. — Je m'oublie... ajoutat-ll en reprenant son flegme, — je ne viens pas ici pour vous braver... mais pour vous servir et vous sauver la vie... Si vous voulez payer ce service en me retenant prisonnier... libre a vous... je ne me défendrai pas. IS'ayiz donc aucune inquiétude au sujet de mes intentions... D'aileurs, pour vous prouver que je ne songe point à fuir... je vais, moimême, fermer celte porte à double tOHr... Tenez, .voici la clef.--, Maintenant... êtes-vous satisfait?
— Non! —s'écria Wood, — je ne serai satisfait que le Jour ou je vous verrai pendu à Tyburn.
— Peut-être n'attendrez-vous pas longtemps cette satisfaction, monsieur Wood,— répondit Jack avec un sinistre sangfroid.
, —Et j'ai pu réchauffer ce serpent maudit 1 — s'écria Wood.
— Ecoutez-moi, monsieur, — dit Jack.— Je suis innocent du meurtre de votre femme... et je serais mort mille fois, plutôt que de commettre un crime si épouvantable.
— Ne croyez pas m'en imposer, audacieux scélérat, — repartit monsieur Wood. — Si vous n'avez pas commis le crime, vous en avez été complice.
— Ma conscience m'absout de cette accusation, — répondit
humblement Jack;— mais... ce malheur est irréparable... et je ne suis pas venu pour me disculper... je suis venu pour vous sauver la vie, — ajouta-t-il en se tournant vers Tamise.
— Quel danger puis-je avoir a redeuter?... Vos complices en veulent ils a mes jours? — demanda Tamise.
— Non. .. ils sont menacés par uolre oncle.... sirRowlai.d.
— Misérable!... que signifie cette incroyable jactance? — dit Tamise, — sir Rowland... votre oncle?
— J'ai dit la vérité... vous êtes cousin du voleur Jack Sheppard.
— il est aisé de faire une semblable assertion, — répliqua Tamise avec mépris.
— Il m'est tout aussi facile rie le prouver, — répondit Jack en donnant a Tamise le document soustrait à Jonathan. — Lisez ceci.
Tamise parcourut rapidement le papier, puis le présenta a Wood en faisant un geste d'incrédulité.
— Grand Dieu !... — s'écria celui-ci, — ce document est authentique... je ne puis en douter... je reconnais cette signature..:
— En êtes-vous certain, mon père? — demanda Tamise.
— Oui... ce document est vrai... j'avais bien raison de croire mistress Sheppard supérieure ù sa condition.
— J'ai toujours pensé comme vous à ce sujet, mon père, — dit Winifred.
— Pauvre femme ! — soupira Wood en essuyant une larme. — O Jack I Jack!... vous êtes bien affreusement coupable I
— Oui... je le suis, — répliqua Jack avec émotion.
— Repentez-vous... pendant qu'il en est temps encore, — dit Winifred, — je prierai pour vous.
— Me repentir!— répondit Jack qui reprit soudain son ac cent rogue et hautain. — Sans vous, je ne serais jamais de venu ce que je suis.
— Sans moi ? — exclama Winifred.
— Je vous aimais, — répondit Jack. — Oh!... rassurezvous... cet amour a disparu. Oui... je vous aimais... et ce sont vos dédains qui m'ont perdu... Mais... oublions ces pensées... elles me rendraient fou... Tamise... je vous aidit que votre existence était en danger... ne méprisez pas cet avis... sir Rowland est instruit de votre retour en Angleterre... Je l'ai vu, la nuit dernière, chez Jonathan Wild, après mon évasion... J'ai entendu leur entretien... Ils out juré votre mort... et cette nuit même ils veulent commettre l'assassinat.
— O ciel ! — s'écria Winifred , tandis que son père levait les mains au ciel, dans une silencieuse épouvante.
— Et, sans doute, vous croirez au désintéressement de ma démarche, — continua Jack , — puisque je suis en droit de vous dire qu'après vous et ma mère, je suis l'héritier direct des biens de la famille.
— Je reconnaîtrais peut-être votre désintéressement, — répliqua Tamise, — si je pouvais ajouter foi a cette histoire invraisembable.
— Voici les instructions écrites de Jonathan Wild à Quilt Arnold, — dit Jack en montrant le portefeuille qu'il avait trouvé dans l'habit de ce dernier. — Cette lettre vous prou* vera que vos ennemis conspirent en ce moment contre vous.
— Et... à quel plan d'attaque ces hommes se sont -ils arrêtés? — demanda Tamise après avoir lu la lettre en question.
— Je l'ignore, — répondit Jack; — mais je vous conseille de vous tenir sur vos gardes... peut-être sont-ils déjà dans le voisinage... Jonathan Wild sera certainement à leur tête.
— Jonathand Wild! — répéta Wood en tremblant. — Alors, c'en est fait de nous... nous serons tous massacrés!
— Tenez! — s'écria Jaik, — je \i.ns d'apercevoir dans le jardin un homme dont les allures me paraissent sus* pectes...
— Où donc? — s'écria Tamise.
LE BANDIT DE LONDRES
— Demeurez!... répondit Jack,— je vais voir si mes soupçons sont fondés.
A ces mots, il s'avança vers la fenêtre , ouvrit le volet, puis, imitant la voix de Tamise :
— Qui va là? — cria t-il.
Un coup de pistolet fut la seule réponse. La balle effleura la tête de Jack et alla se loger dans le plafond.
Je ne me trompais pas, — dit Jack en se retournant avec aHtant de calme que si rien ne fût arrivé. — C'est Jonathan... sirRowland est avec lui... je lésai vus tous deux.
— Puis-jeme fiera vous? — s'écria Tamise.
— A la vie, à la mort, — répondit Ja<:k.
— Suivez-moi doue ! — s'écria Tamise en tirant son épée et en s'élançant par la fenêtre.
— Je vous suis, — répondit Jack en sautant à son tour.
— Tamise!... Tamisai... — appela AVinifred d'une voix déebirante. — Ils vont le tuer!... Au secours!... au secours!...
— Mon enfant !... ma fille chérie... — s'écria Wood en prenant dans ses bras et en entraînant au fond du parloir Winifred qui s'était approchée de la fenêtre.
Soudain, on entendit deux coups de feu , puis un cliquetis d'épées.
Peu à peu le bruit s'éloigna, et bientôt s'éteignit tout-àfait.
Pendant ce temps , Wood avait rassemblé ses domestiques qui se précipitèrent dans lejaidin. La première personne qu'ils rencontrèrent fut Tamise Darrell étendu par terre et baigné dans son saug.
Jack Sbeppard avait disparu.
Yllf.