BEDLAM
Au moment où Tamise Darrell et Jack Sheppard venaient de s'élancer par la fenêtre, ils furent soudainement attaqués pa» Jonathan, sir Rowland et les hommes de leur suite.
Jaik chargea Jonailian avec une telle igueur, qu'il l'accula couire un massif, et vraisemblablement il aurait triomphé de son ennemi, si son pied n'eut glissé à l'instant où il portait ù Jonathan un furieux coup d'estoc.
Les rôles avaient changé, et c'en était fait de Jack Sheppard sans l'arrivée de Peauhleue, qui, se ruant l'é| ée haute sur Jonathan, vint juste à temps délivrer Jack. Mais à peine relevé de sa chute, celui-ci vit son libérateur étendu sans mouvement, et le front labouré par une horrible blessure.
Jack le crut mort. Au même instant il entendit des gémissemens à quelques pas de là... 11 y courut et aperçut Tamise Darrell.
— Vous êtes blessé, Tamise? — demanda Jack avec anxiété.
— Pas dangereusement... je l'espère, — répondit Tamise; — mais... fuyez... fuyez!
— Ou sont les assassins? — s'écria Jack.
— Partis... Ils croient le crime consommé...
— Jj vais vous porter à la maison,— dit Ja>k.
— Non... non... — répliqua Tamise, — fuyez... hâtezvous... si vous voulez m'étire agréable.
— Eh quoi!... vous laisser en cet état!... Non... c'est impossible.
— Partez... partez... je vous en prie.
Grâce à cette insistance, Jack s'éloigna, niais à contrecœur; puis, ayant gagné rapidement l'endroit où il avait attaché sonrheval.ilsautaen selle et galopa ù travers champs pour ne s'arrêter que dans le nouveau Miut, où il arriva en moins d'une heure, haletant et brisé de fatigue. ' En conséquence des intolérables excès commis dans l'ancien Mint , un récent édit de Georges 1"' avait aboli les privilèges dont jouissait autrefois cette colonie dangereuse. Son chef, Baptist Keltleby, venait d'ouvrir, sur les bords de la Tamise, une autre taverne nommée les Sept citts de re-
fuge. Mais Baptist Keltleby, bien qu'il se considérât toujours comme le roi des Miniers, ne conservait plus qu'une ombre d*autorité, et ses sujets insoumis se livraient à de si terribles énormités, que la police les pourchassait comme des bêtes féroces.
En arrivant dans les Sept cités de refuge, Jack Sheppard descendit de cheval, but un verre d'eau-de-vie et se jeta tout habillé sur une sorte de lit de camp. Quelle fût sa surprise, le lendemain à son réveil, en voyant assis à son chevet Peaubleue, qui, tenant sur ses genoux une épée nue et un pistolet dans chaque main , faisait sentinelle. Un bandeau taché de sang couvrait son front.
— Ne vous dérangez pas, capitaine , — dit Peaubleue , — tout va bien.
— Quelle heure est-il '—demanda Jack. ;
— Midi passé... je ne vous ai pas réveillé, parce que vous aviez l'air fatigué.
— Comment avez-vous échappé?— demanda Jack qui, sortant de l'engourdissement du sommeil, se rappela les événemens de la nuit précédente.
— Voici la chose , — répondit Peaubleue. — Il parait que je suis resté étourdi pendant quelque temps, car en revenant à moi , je me suis trouvé dans une mare de sang, avec une large blessure à la tête... Au reste, personne ne m'a vu, et je suis parvenu à me (rainer jusqu'à mon cheval... Ensuite, je me suis dit que, si vous étiez vivant, je vous retrouverais ici... et je nem'étais pas trompé... comme vous voyez... J'ai veillé sur vous dans la crainte d'une, surprise de la part de Jonathan... mais. . qu'allons-nous faire?^
— La première chose que je vais l'aire^ fliûi , — répliqua Jack, — c'est de me rendre à Bedlam pour voir ma pauvre mère. . ,
— Jl serait plus sage de songer au fils de votre, nièrer— repartit Peaubleue, — cette visite est dangereuse. «
— Dangereuse ou non, je veux la taire, — dit Jack.*- Jonalhan a proféré des menaces contre ma mère, et je veux lavoir sans retard; j'essaierai même de la retirer de Bedlam.
— Imposable! — grommela Peaubleue , — et pour sûr il vous arrivera malheur.
— Ne vous oc upez plus de moi, — dit Jack, — une fois pour toutes... je veux y aller.
— M'emmenez-vous?
— Non... vou> attendrez ici mon retour.
— Alors... j'attendrai longtemps, capitaine... car vous ne reviendrez pas.
— Nous verrons, — répliqua Jack. — Cependant... si je ne revenais pas, vous porterez cette bourse à Edgeworth Bess, que vous trouverez au trou de Maric-la-Noire.
Après nn frugal déjeuner, Jack Sheppard se mit en route.
L'ancien hôpital de Bedlam, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, était un splendide édifice, construit en 1C95, sur le modèle des Tuileries. On dit, à ce propos, que Louis XIV fut si lort indigné de ce qu'il considérai) comme une insulte faite à son palais, qu'il fil construire à son tour, sur le modèle de Saint-James, un bâtiment affecté aux plus vils usages.
L'établissement de Bedlam < oûta plus de dix sept mille livres sterling. L'aspect général de cet édifice est imposant et .r" grandiose. Eu y comprenant les ailes . la façade présentait I cinq cenl quarante pietls d'étendue. Chaque aile était sur^ montée d'une pelitecoupole, et au centre du bâtiment s'élevait un dôme plus vaste surmonte d'un globe doré. .
On arrivé à l'hôpital par une large allée sablée , aboutii i sant à un jardin borné de chaque i ôté liai une balustrade ei \ pierre el ombragé par de grands arbres. I ne vaste lerrasst conctui aitauxénormes perte: de fer sur lesquelles ou .voyait les deux célèbres statues de la folie furieuse et de la folie mélancolique.
A l'intérieur, l'édifice était divise en deux longues galeries superposée,. Ces gali ries étaient sépaiéesau centre par des gril esufn fer. Le côté droit était occupé par les hommes, ej le côté* gauche par les femmes. Au centre de la galerie supérieure se trouvait un salon spacieux exclusivement réservé au gouverneur et aux employés supérieurs de l'établiss»
AINSWORTH
ment. Ce triste asile, nous l'avouons à regret, était ouvert à la curiosité publique-, aussi, chaque jour, y voyait-on une foule avide du spectacle de ces grandes infortunes.
Jack Sheppard traversa rapidement la galerie conduisant au côté des femmes, et, grâce à une généreuse rétribution, il ne tarda point à être introduit dans la cellule habitée par sa mère.
Bien qu'il fût préparé à un douloureux spectacle, Jack se sentit défaillir en entrant dans celte cellule. Sa pauvre mère était accroupie dans un coin, sur une litière de paille... Un lambeau de couverture couvrait à moitié les épaules de la malheureuse, qui n'avait pour tout vêtement qu'une robe déchirée... Ses jambes et ses bras nus semblaient appartenir à un squelette... et autour de sa tête , entièrement rasée, s'enroulait un chiffon auquel adhéraient des débris de paille.
La pauvre folle était attachée à la muraille par une chaîne rivée à une ceinture de fer passée autour de sa taille. Cette chaîne lui permettait cependant de faire le tour de sa cellule.
A la vue de son fils , mistress Sheppard fixa sur lui ses grands yeux brillant d'un éclat surnaturel ; puis sa physionomie, sombre d'abord, s'illumina d'un sourire.
— Vous êtes un ange 1 — dit-elle d'une voix tremblante et tendre.
— Je suis un démon , — murmura Jack,— car c'est moi qui ait fait ceci.
— Vous êtes, un. ange, je vous dis, — • continua la pauvre insensée, — et àon fils eût été tout semblable à vous s'il eût vécu... mais^.'. il jetVmort... il y a longtemps... bien longtemps!
— Que ne suis je mort, en effet ! — dit Jack en sanglotant.
— Le vieux Van Galgebrok m'avait prédit que mon fils serait un jour pendu... et.?, savez-vous ce que j'ait fai .. moi?
Et la malheureuse femme fit entendre un éclat de rire prolongé... Jack sentit tout son sang se glacer dans ses veines.
— Je l'ai étouffé, — continua-t-elle , — là... contre mon sein... pour le sauver de l'infamie... — Puis elle ajouta avec une sinistre expressj« de physionomie :
— Et maintenàjTt;.'*e suis folle... folle!...
— O mon Dieu! '— s'écria Jack.
— Ecoutez I — reprit-elle après un instant de silence, —je vais vous dire un rêve que j'ai fait la nuit dernière... j'étais aTyburn... Autour d'une potence la foule se pressait en hurlant... puis... sur un tombereau, il y avait un homme... et cet homme... c'était mon fils... mon fils Jack... on allait le pendre..- Derrière lui... j'aperçus Jonathan Wild qui, de son bras dégouttant de sang, montrait mon fils au bourreau... mais... tout-à coup... celui-ci saisit Jonathan , et le pendità la place de Jack... ha ! ha ! ha !... et la foule hurla de joie...
— Ma mère!... —cria Jack dans une agonie de désespoir, — ne me reconnaissez-vous pas... ma mère!... ma mère!
— Ah!... qu'ai-je entendu?... la voix de mon fils!...
— Oui... sa voix... la voix de Jack!...
— Leciels'eotr'ouvre... il vient... il vient à moi!
— Il est devant vous... ma mère !
— Cest son ombre... ce n'est pas lui !
— C'est lui ! s'écria Jack ; — c'est votre malheureux fils I
— Eh bien ! laissez-moi vous toucher, — cria la folle en rampant vers son fils.
Jack n'eut pas la force de faire un seul pas... Immobile et les mains joinies, il attachait sur sa mère des regards désolés.
— Venez donc à moi ! — dit-elle après s'être avancée aussi loin que le permeitait sa chaîne. —Venez donc à moi ! — répéta-t-elle en lui tendant ses Jongs bras décharnés.
Jack s'agenouilla près d'elle.
— Won... vous n'étss pas mon fils... car il est mort... et il aétéenicrré dans le cimetière de Willesden.
— Mon Dieu I mon Dieu I — s'écria Jack, — elle ne me reconnaît pas. —Ma mère... ma mère chérie, — continuât-il en la serrant dans ses bras, — regardez-moi encore...
— Arrière ! — articula la voix tremblante de la malheureuse femme qui se dégagea brusquement de l'étreinte de son fils ! — Ne me touchez pas... je vais être calme... je ne parlerai ni de Jack, ni de Jonathan... Je ne creuserai pas
leurs tombes avec nies ongles... ne m'arrachez pas mes vë« temens... Laissez-moi ma couverture !... J'ai si froid... la nuit ! ... Ne me jetez pas d'eau sur la tête... cela me fait tant souffrir !...
— Horreur ! murmura Jack.
— Ne me frappez pas... — reprit-elle en se blottissant dans un coin de sa cellule, — ne me frapper pas... de grice... je serai tranquille... bien tranquille...
— Je vais devenir fou moi-même si je demeure ici plus longtemps, — se dit Jack dans une extase de désespoir.
— Sont-elles parties ? — demanda d'une voix craintive la pauvre femme qui, depuis quelques instans, s'était cachée sous la paille. — Ssnt-elles parties ? répéta-t-elle en levant la tête avec une extrême précaution.
— Qui donc ? dit Jack.
— Les femmes qui me gardent.
— Est-ce qu'elles vous maltraitent ? — demanda Jack.'
— Chut ! — fit-elle, — en posant un doigt sur ses 1*» vres. — Chut!... approchez-vous., que je vous raconte tout cela.
Jack s'avança vers sa mère.
— Plus près... plus près encore... reprit-elle, — et je val» vous dire ce qu'elles font... Attendez... fermez la porte... Voyez ! — ajouta-t-elle en arrachant le chiffon qui couvrait sa tête, — j'avais de beaux cheveux noirs... elles me les ont coupés !... mais... pourquoi donc êtes-vous venu jusqu'ici ?
— Pour vous voir... ma mère adorée ! — répondit Jack.
— Ma mère !... dites-vous ?... Pourquoi donc me donnez» vous ce nom ?
— Parce que vous êtes véritablement ma mère.
— Quoi ! — s'écria-t-elle en fixant sur Jack des regards ardens, — êtes-vous mon fils ?
— Oui... je suis votre fils... malheureux et repentant, — répondit Jack. — Merci, mon Dieu ! .. — ajoutat-il, — elle me reconnaît enfin !
— O Jack ! — cria l'infortunée qui prit la tête de son fils et la couvrit de baisers passionnés.
— Ma mère !... ma mère ! — balbutia Jack d'une voix en* trecoupée par les sanglots.
— Vous ne me quitterez plus... n'est-ce pas ? — dit mis* tress Sheppard. en étreignant son fils contre son sein.
— Jamais... oh!... jamais !
Ces mots étaient à peine prononcés, que la porte ouverte avec violence livra passage à deux hommes. Ces hommes étaient Jonathan Wild et Quilt Arnold.
— Ah ! — s'écria Jack en se relevant d'un bond désespéré.
— Nous arrivons à temps, —dit Jonathan; — vous êtes mon prisonnier.
— Vous ne me prendrez pas vivant, répliqua Jack Sheppard.
Mais... tandis qu'il se mettait sur la défensive, sa mère l'entoura de ses bras... comme pour le protéger.
— Maintenant...— dit-elle, — ils ne pourront vous faire aucun mal.
Cette étreinte devint fatale à Jack, car profitant de cette circonstance, Jonathan et Quilt Arnold se précipitèrent sur lui et le désarmèrent.
— Mistress Sheppard, je vous remercie, dit Jonathan en passant des menottes aux mains de Jack, — sans vous... nous aurions eu quelque peine à nous emparer de votre fils.
Soudain, la pauvre folle, comprenant apparemment ce que lui disait Jonathan... se jeta sur lui dans une rage frénétique, et lui planta ses longs ongles dans les joues.
— Arrière!... maudite folle! — vociféra Jonathan...— Arrière !... sinon... — Et au même instant, il frappa la malheureuse de tonte la force de son poing fermé.
La triste vicliua trébucha... poussa un profond gémissement... et tomba, privée de seutiment.
— Monstre ! — s'écria Jack, — ce coup vous coûtera la vie !
— En tout cas... je n'ai pas besoin d'en administrer un second, — répliqua Jonathan en regardant la pauvre folle
LE BANDÏÏ DE LOlNtî,
lite
avec un atroce sourire de satisfaction. — Et maintenant... dit-il, a Newgate !
l'ancienne prison de newgate.
Au commencement du douzième siècle, une cinquième porte fut ajoutée aux quatre entrées principales de la cité de Londres, alors entourée de remparts et de fossés. Cette porte, nommée Newgate (nouvelle porte), touchait à un vaste édifice quftervit de prison pendant plus de trois cents ans. Au bout de ce temps, l'édifice tombant en ruines, fut relevé dans de plus larges proportions par les exécuteurs testamentaires du célèbre sir Richard Whittington, le maire de Londres.
La porte en question, destinée à léguer un nom terriblement significatif à toutes les constructions élevées successivement sur ses dépendances, avait été octroyée par le roi Henri VI aux citoyens de Londres, en retour de leurs loyaux services; et, depuis, elle devint la geôle commune de la ville et du comté de Middlesex. En 1600, elle fut détruite par un grand incendie, sur les ruines duquel on construisit une prison nouvelle.
Cette prison, avec ses épaisses et sombres murailles, ses ouvertures crénelées et son porche immense défendu par une porte en fer, présentait le plus sinistre aspect. Au-dessus de la loge des gardiens, on voyait un cadran sur lequel était gravée cette insrription : « Vtxào tient fur. »
Les voitures pénétraient dans la prison en traversant une voûte large et profonde; quant aux|piétons, ils passaient par une poterne latérale. Grâce au style riche et grandiose de son architecture, la porte principale ressemblait à un arc de triomphe bien plus qu'à l'entrée d'un donjon flanqué de bastions et de tours hexagones. Une triple rangée de pilastres ornait la façade, et dans les intervalles reposaient des statues. La plus remarquable était celle de la Liberté, ayant un chat k ses pieds, en allusion à l'origine supposée de la fortune de l'ancien fondateur, sir Richard W biltingtoa.
A droite de la poterne, une petite grille défendait le tronc des prisonniers pour dette, et l'aspect des pâles visages qui se montraient derrière les barreaux de fer refroidissait bien vite l'admiration du passant dont les regards s'étaient fixés d'abord sur l'architecture sculpturale de la porte. Ces malheureux étaient décimés par une sorte de peste, heureusement inconnue de nos jours, et nommée la fièvre de geôle (gaol-fecer). Ses ravages étaient si terribles que, très fréquemment, de larges fourgons remplis de cadavres sonaient nuitamment et se dirigeaient vers le cimetière de Christ- Church, ou la sépulture était faite à la hâte et sans aucune cérémonie religieuse. Plus tard, on établit sur le sommet de l'édifice un ventilateur immense dont l'action purifiante anéantit le fléau.
L'ancienne prison de Newga'e était divisée en trois grands corps de logis: — le côté des maîtres, le côté commun et la cour de presse (presse yardi. Le côté des maîtres, situé au sud de l'édifice, était, à l'exception d'un corps de bâtiment construit au-dessus de la voûte d'entrée, réservé spécialement k ceux d'entre les détenus pour dettes qui pouvaieut payer les droits exigés.
Le coté commun, comprenant la plus grande partie de la prison, «t très inférieur au côté des maîtres sous le rapport des arrangemens intérieurs, était indistinctement occupé par les débiteurs et par les criminels,— association peu favorable au bien-être et a la moralité des premiers, qui, pour la plupart, perdaient dans es séjour les principes d'honnêteté qu'ils y apportaient parfois. Ce côté commun avait, en outre, le grave inconvénient d'être situé au-dessus de plusieurs salles infectes et bruyantes creusées sous terre.
La cour de presse , — cour essentiellement privilégiée, était réservée aux prisonniers d'Etat, et même aux autres détenus qui consentaient à payer au geôlier un itnpôi exi cs-
sif et arbitraire. Pour être admis dans ce lieu, il fallait, dès l'entrée, verser une somme qui variait de 500à 2,000 guinées, suivant le rang et la fortune des individus, sans préjudice d'une forle rente hebdomadaire. 11 est bon de dire, pour faire comprendre à un certain degré l'énormité de ces exactions, qHe monsieur Pitt, l'un des gouverneurs de Newgate, avait acquis la possession de la cour de presse au prix de 5,000 guinées.
Ces incroyables abus ne s'arrêtaient pas au riches détenus. Des impositions d'une nature plus odieuse encore, car elles frappaient les prisonniers pauvres, étaient prélevées parles , employés subalternes de la geôle. Lorsqu'à son entrée, un j prisonnier ne pouvait ou ne voulait se soumettre au tribut ' exige par les porte-clefs, il était jeté dans le cachot dis condamnés, pêle-mêle avec les plus vils scélérats, et se trouvait en butte à la plus cruelle intimidation.
Les anciens règlemens ne s'opposant point à l'usage illimité des liqueurs fortes, deux tavernes étaient euvertes aux consommateurs : l'une dans la loge, et l'autre dans le cellier du côté commun. On y débitait du vin, de l'aie et de l'eaude-vie de mauvaise qualité, dans de fausses mesures, et à des prix exorbitahs. La plus ignoble débauche régnait dans la prison tout entière, et surtout dans le cellier dont nous venons de parler. Cet antre immonde, où se passaient d'effroyables scènes d'orgie, était abrité par une basse et vaste voûte, à quatre pieds environ au-dessous du niveau de la rue. Les épaisses ténèbres de ce lieu n'étaient qu'à demi dissipées par les lueurs ardentes du foyer et par de rares chandelles plantées dans des pyramides de terre. A l'une des extrémités du bouge, on apercevait une rangée de tonneaux ; à l'autre étaient dressés des bancs et des tables, autour desquelles se groupaient 1rs prisonniers, voleurs et débiteurs, miles et femelles, aussi longtemps que durait leur argent. Boire, fumer, jouer aux cartes et aux dés, telles étaient les occupations de rassemblée.
Au-dessus de la voûte se trouvait une salle spacieuse communiquant avec la taverne par un escalier de pierre. Tout au fond de cette salle on voyait une immense grille en fer appelée, dans le langage de l'endroit : « TU- Jigger » (le danseur de gigue). A travers les barreaux de cette grille, les détenus pouvaient causer avec leurs amis, à moins que ceux-ci ne préférassent entrer et se réunir aux habitues de la taverne, permission qui leur était octroyée moyennant un léger tribut. Ainsi, le même système de brigandage éiait universellement suivi. Les geôliers volaient les prisonniers, les prisonniers se volaient entre eux.
Prê< de l'entrée principale de la prison, il y avait deux grandes salles : la salle de pierre, appropriée aux ouib débiteurs, et la salle de granit, ainsi nojnmée à cause d'un bloc énorme placé dans le centre et sur lequel on dérivait les . fers des condamnés à mort, avant leur départ pour le lieu du supplice.
C'était là que les prisonniers prenaient de l'exercice. En entrant dans cette salle, où vaguaient, de long en large, tous ces malheureux au teint hâve et couverts de haillons en velours, en soie, en grossière étoffe, et se croisant dans un
I hideux pêle-mêle, il vous semblait voir une foule de pauvres
| naufragés.
A. l'un des angles de la salle de granit, se trouvait la chambre de fer, qui contenait un complet assortiment de fers et de menottes de toutes dimensioos. Quatre prisonniers nommée Us partenaires, étaient préposés à la garde de cet arsenal. Leurs fonctions consistaient à voir qui entrait ou qui sortait; à fermer et à ouvrir les différentes pièces; a river les fers des prisonniers, a distribuer les alimens et a maintenir l'ordre autant que possible. A cet effet, 11 leur était permis de s'armer de fouets et de gourdins. Cn grave délit étaittl commis, —et le cas sa reproduisait noa-seulement chaque jour, mais a toute heure, — les partenaires demandaient du au moven d'une cloche d'appel ; aussitôt l'escouade des porte-clefs se hâtait d'accourir. Un étroit pissage situ ! au nord de la salle de granit conduisait dans un lieu que les plus braves ne traversaient jamais sans épouvante. C'éia't une sorte de cuisine où l'on voyait un immense foyer
AINSWORTI!.
et deux vastes chaudières remplies r! " ! * n i 1 o Ce noix et de goudron, dans lesquelles le bourreau faisait bouillir les membres des malheureux exécutés pour crime de trahison, avant de les planter SUr lés piques des portes de la ville ou du pou d ! Londres.
Au-dessus de cet effroyable lieu, s'étendait la salle des femmes détenues pour dettes; au-dessous, un bumi et plus bas encore, un cachot \ et terrible dans le-
quel jamais un rayon de-jour n'avait pénétré. Ou le nommait le trou de pierre.
Entièrement construit en pierre, dépourvu de sièges et de lits, ce sombre lieu renfermait les malheureux qui ne pouvaient payer les droits ordinaires. A ce réduit attenait la salle basse. Il eut été difficile de déterminer sa latitude, — dit un écrivain, — à moins de la placer à 'JO dégrés au-delà du pôle antarctique; car il n'y fait pas nuit seulement pendant une moitié de l'année, mais pendant l'année tout entière
Cette salle était néanmoins, quelque peu préférable au trou de pierre. On y jetait les gens condamnés à des amendes, et, par/ois, un criminel qui se conduisait bien, trouvait moyen de s'y glisser.
En remontant aux étages sapérieurs, on arrivait, audessus de la salle de granit, à une vaste salle nommée la galerie des détenus pour dettes. Sous prétexte d'y introduire l'air et lejdur, on y avait ménagé de grandes ouvertures sans vitres ni volets, de sorte -que lèvent et la pluie venaient fréquemment visiter lés pauvres prisonniers.
Nous n'avons pa!s encore parlé de la demeure occupée par les femmes. Deux salles leur étaient réservées : l'une, appelée (nous ne savons trop pourquoi) la salle du batelier, — un horrible donjon attenant à la poterne dont nous avons fait mention plus haut. A travers «ne petite ouverture garnie de barreaux de fer, les malheureuses demandaient l'aumône aux passans. L'autre salle, nommée la chambre de my/ady, était située dans la partie la p'ns élevée de la prison. Il n'y avait pas délits dans ces salles, et les pauvres prisonnières, quand elles voulaient se n poser, se couchaient sur les dalles nues. Ces deux pièces étaient d'une malpropreté révoltante, et le langage, les habitudes des femmes qui les occupaient, n'inspiraient pas un moindre dégoût.
■ C'est avee un profond sentiment de tristesse, — dit un historien de Newgate, — que j'ai remarqué chez les femmes renfermées dans les prisons, des manières et des discours dont auraient rougi les hommes de la pire espèce. »
Pour les femmes ainsi que pour les hommes, il y avait un cachot des condamnés. Celui des hommes se trouvait près de la loge, avec laquelle il communiquait par un sombre pasv sage. C'était une vaste pièce de vingt pieds de loagueur environ sur quinze de largeur. Une voûte en pierre la surmontait, et le long des murs pendaient des anneaux et de lourdes chaînes en fer. Une mince ouverture défendue par une grille laissait p-'nétrer une pâle clarté dans ce lieu sinistre.
Deux donjons formidables nommés, l'un/? chût- el l'autre la chambre rouge, s'élevaient au-dessus de la porte d'entrée.
■Avant de terminer la topographie de Newgate, il sera bon de dire un mot au sujet de deux cachots où l'on renfermait les prisonniers dont on avait à se plaindre. L'un de ces cachots, nommé le pressoir, était un réduit ténébreux, situé près de la salle du batelier. Ce nom avait été donné au cachot en question, parce qu'il s'y trouvait une immense machine en bois avec laquelle on pressait', Jus , mort s'ensuivît, les prisonniers qui refusaient de répondre aux interrogatoires. Ce mode de torture inquisitoriale ne fut aboli que versli fin du règne de Georges III
Dans le second deflet, appelé chctmbre des ceps, on jetait les prisonniers réc IcUrans, et on les attachait à des espèces de ceps, — de la lit nom.
La ebapel e était située à l'angle sud-est de la prison, et communiquait avec les différens corps de logis.
De nombreuses dissertations ont été faites par des écrivains modernes sur les effets démoralisateurs delà prisons, et la plupart ont affirmé qu'un jeune li
un séjour en de pareils lieux, devenait un voleur fieffé. Cette assertion, que nous croyons gé :éra'rment vraie, pouvait surtout s'appliquer aux habitans de l'ancienne prison de a e.
( i rison fut démolie eâ 1770 pour cire reconstruite sur un p'us grand modèle; elle fut achevée en I7M), malgré les efforts de la i opulace qui. maintes fois, tenta d'y mettre le feu durant les troubles de la guerre civile.
Aujourd'hui la prison de Newgate est un établissement dans Icqiol de grands efforts ont été tentés, au double point de vue de l'hygiène et de la morale. Les anciens abus ont cessé d'exister, et des améliorations sensés ont changé complètement la condition des détenus. C'est surtout â la philanthropie persévérante et éclairée de monsieur Howard, que la société est redevable des grandes améliorations dans le régime des prisons d'Angleterre.