‹ Le siècleChapitre 75 sur 173 · NOUVELLE VISITE A DOLLIS IIILI · texte numérisé non relu

NOUVELLE VISITE A DOLLIS IIILI

Tandis que Jack Sheppard effectuait ; on évasion, la scène suivante se passait à Dollis Hill , dans l'habitation de monsieur Wood.

Winifred venait d'ouvrir la porte d'une chambre attenant au parloir, et elle s'approcha sans bruit d'un lit de repos sur lequel sommeillait une femme dont le visage pâle et profondément altéré révélait de bien grandes souffrances.

— Dieu soit loué! — dit Winifrcd en contemplant avec anxiété la malade. — Elle repose enfin. La potion a produit son effet. Pauvre créature! qu'elle est belle encore! mais quelle pâleur mortelle !

Les ombres de la mort remblaient envelopper, en effet, cette femme endormie. Ses lèvres entr'ouvertes demeuraient immobiles, et les palpitations presque imperceplihles de son sein, annonçaient seules un reste de vie.

— Pauvre mistress Sheppard ! soupira Winifred, — quand e songe à tout ce qu'elle doit souffrir eneore, j'ai peur de la jvoir' s'éveiller !.... Par quel miracle, l'attentat commis sur

elle par ce misérable Jonathan lui a-t-il rendu la raison, après l'avoir mise aux portes du tombeau!... Ah!. ... elle fait un mouvement !

En prononçant ers dernières paroles, Winifred s'éloigna de la couche, et mistress Sheppard ouvrit ses grands yeux noirs et mélancoliques et poussa un profond soupir.

— Où suis-je? — demandai elle en passant la main sur son front.

— Avec vos amis, chère mistress Sheppard, — répondit Winifred en s'approchanl delà couche.

— Ah ! c'est vous, ma jeune et douce amie! — dît la malade en s'efforçant de sourire ; je crains toujours, a mon réveil, de me retrouver dans l'horrible demeure que j'ai quittée.

— Tranquillisez-vous, — répliqua Winifred d'une voix affectueuse, — mon père a promis que vous ne le quitteriez pins.

— Combien je lui «lois I — repartit avec ferveur mistress Sheppard. — Combien je vous dois, à vous aussi , chère Winifred ; car sans vous je n'aurais recouvré ni la santé, ni la raison. Dieu vous récompensera tous deux. Ma'S... — ajouta-t-elle en se levant soudain sur son séant, —quelles nouvelles de mon fils?

— Nous en aurons dans quelques inslans. . Tamise est allé, pour ce motif, à Londres, et je l'attends de minute eu minute... Ecoutez1... j'entends le galop d'un cheval. . c'est Tamise.

— Ayez pitié de moi, mon Dieu ! — s'écria mistress Sheppard.

Au bout d'un moment, qui pour la mère de Jack eul la durée d'un siècle, monsieur Wood et Tamise entrèrent dans la chambre. Ce dernier était très pôle, soit qu'il luttât intérieu-

AINSWORTH

rement contre une vive émotion, soit qu'il souffrit de sa blessure qui le forçait encore à porter son bras rn éeharpe.

— Mon fils ? — s'éciia misiress Sheppard en attachant sur Tamise un regard implorant la mort ou la rie.

— Plus d'espoir ! — répondit tristrm°nt Tamise.

— Seigneur, ayezpitié de lui !... — dit Wood.

— Pauvre Jack ! — articula Winifred en cachant son visage contre le sein de son amant.

Mistress Sheppard n'avait pas proféré la plus faible plaint-1. Mortellement atteinte, elle était retombée sur sa couche, sans force et presque sans mouvement... Tout-à-coup, elle s'élance, et, debout, l'oe'l fixe et étincelant :

— Quel jour doit-il souffrir? — demanda-t-elle.

— Vendredi, répondit Tamise.

— Vendredi ! répéta mistress Sheppard. — 11 n'a plus que trois jours à vivre. . trois jours!... horrible!

— Infortunée ! — dit Wood eifrayé par les regards égarés de la veuve, — elle va perdre de nouveau la raison.

— Trois joars seulement, — reprit mistress Sheppard, — trois jours... et tout sera dit... la potence est déjà dressée... je la vois., oh! — 'Et saisie d'un frisson tonvu sif, la malheureuse se couvrit les yeux avec ses mains, comme pour se dérober à quelque terrible vision.

— >e vous désolez pas, pauvre amie, — dit Wood avec un accent de tendre compassion.

— Ne vous désojez pas ! — répéta mistress Sheppard avec un rire qui pénétra dans les oreilles des personnes présentes comme la lame acérée d'un poignard. — Ne vous désolez pas !... Et qui donc me consolera, quand je n'aurai plus de fils?... J'ai tant pleuré que mes yeux sont secs aujourd'hui... tant souffert, que mon cœur est brisé... et je vais perdre mon fils... Ils vont le tuer!... que me restera-'.-il donc, sinon le désespoir et la folie?... Monsieur Wood, ajouta-telle en changeant brusquement de ton et ?n saisissant d'une main convulsive le bras du digne homme,— monsieur Wood.promettez-moi quelque chose...

— Tout ce que vous voudrez, ma pauvre amie... parlez...

— Promettez- moi de nous faire enterrer tous les dpux dans la même tombe. . au pied du cyprès qui s'élève isolément au fond du cimeiière de Willesden... me le promettezvous?

— Solennellement,— répondit monsieur Wood.

— Merci,— dit la veuve avec reconnaissance — Cette nuit, je verrai mon liis

— Impossible, chère mistress ShepparJ, — repartit Tamise, — attendez jusqu'à demain, et je vous accompagnerai.

— Demain, il serait trop tard... je le sens... Si je ne le vois pas cette nuit... je ne le reverrai plus... mais, .je veux le bénir avant de mourir... J'aurai la ferce de me traîner jusqu'à lui. . Mes amis. . laissez-moi... j'ai besoin' d'être seule pendant quelques inslans pour me recueillir et prier pour mon fils...

— Pouvons-nous la laisser seule?— murmura Winifred à i'oreil e de son père.

— Assurément, — répondit Wood, — éloignons-nous. Puis, se hâtant de sortir delà chambre avec sa fille et

Tamise, il ferma la porle à clef.

Mistress Sheppard ne fut pas plutôt seule qu'elle tomba à genoux et fondit Sun cour dans une ardente prière. Elle était tellement absorbée par ses supplications passionnées, qu'elle ne s'aperçut de ce qui se passait autour d'elle qu'en entendant une. voix bien connue articuler ces mots : — Ma mère !

Mistress Sheppard se retourna soudain, et, jetant un cri délirant, elle tomba dans les bras de son tils.

— Ma mère ! ma mère chérie I — s'écria Jack en la pressant cuiilre son sein. — Je ne méritais pas cette suprême joie, — balbulia-t-il en sanglotant.

— Jack : -rjck ! — exclama mistress Sheppard recouvrant enfin la voix et la pensée, ils vous poursuivent... oh !... fuyez... fuyez .. un dernier embrassement... fuyez... je TOUS rejoindrai.

— Avant que je vous quitte... ma mère... dîtes-moi que vous me pardonnez...

— Ne parlez pas de pardon. . Jack... le cœur de votre mère est trop plein d'amour pour que le pardon y ait place... Ah'... — cria-t-elle avec une épouvante immense, tandis qu'elle allongeait le bras dans la direction de la fenêtre par laquelle Jack é'ait entré et qu'il avait négligé de refermer, — Jonathan ! Jonathan !

— Trahison: — s'écria Jack en apercevant le sinistre visage de son ennemi.— Pas d'issue ! — ajeuta-t il en s'efforçanl vainement d'ouvrir la porte, — pas d'issue... et je suis sansarmes!...

— Au secours! — appela mistress Sheppard d'une voix perçante.

— Silence ! — répliqua Jonathan en s'élancant dans la chambre, — vos cris ne le sauveront pas... car quiconque y répondra sera forcé de me prêter assistance... Silence donc, si les jours de votre (ils vous sont chers.

Subissant le magnétisme irrésistible que Jonathan exerçait sur eux en ce moment, Jack et sa mère tinrent leurs regards fixés sur cet homme redoutable, qui leur semblait grandir et prendre des proporlious colossales...

Outre ses armes ordinaires, Jonathan portait un énorme bâton ferré, suspendu à son poignet par uac lanière en cuir.

— Eh bien ! Jack, — dit il après un court silence, — êtesvous disposé à me suivre tranquillement ?

— Vous le saurez, si vous tentez de porter la main sur moi,— répondit résolument Jack Sheppard.

— Mes janissaires sont à la portée de ma voix... je suis armé... vous ne l'êtes pas...

— Je le sais... mais vous ne me prendrez pas vivant ..

. — Pitié ! pitié pour lui ! — cria misiress Sheppard en tombant à genoux.

— Relevez-vous, ma mère... De cet homme je ne veux lien accepter .. et je le brave !

Jonathan leva son bâton, mais il se contint par un puissant effort de volon'é.

— Insensé! — s'écria-t-il, — croyez-vous que je ne me lusse point assuré déjà de votre personne, si je n'avais quelque motif pour vous ménager ?

— La peur est voire seul motif. — répondit Jack avec un accent de mépris.

— La peur ! — répéta Jonaiha:i d'une voix terrible, — la peur ! Prononcez encore ce mol. rt rien ne pourra vous sauver.

— Ne l'exaspérez pas, mon cher 1rs, implora la pauvre femme en attachant sur Jack un regard plein d'angoisses,

— ne l'exaspérez pas... peut-être il a de bonnes intentions.

— Si folle que vous soyez, — répliqua Jonathan, — vous raisonnez plus sagement que ne le fait votre fils.

— Sauvez-le! sauvez-le! — dit misiress Sheppard, et je vous pardonnerai ..je vous remercierai... je vous bénirai !

— Aune condition j'épargnerai votre fils... à une seule condition...

— Quelle est-elle ? — demanda la veuve.

— Je veux emmener vous ou lui,— répondit J'.uillian.

— Emmenez-moi donc, — répliqua roistre-s Sheppard qui se serait élancée vers Jonathan si Jack ne l'avait retenue.

— Ne vous approchez pas de lui, ma mi re ' — s'écria Jack.

— Ne le croyez point... ses paroles cachent quelque noire perfidie.

— Je veux aller avec lui , — dit mistress Sheppard en s'clforçînl d'échapper à son li's.

— Suivez moi, mistress Suepi ard,— dit Jonathan, spe) laleur impassible dr celte s ène désolante; — suivez-moi... ne l'écoute z pas. Je vous jure solennellement de sauver les jours de votre fils, et même de devenir son protecteur, son ami, si vous consentez a devenir ma femme.

— Exécrable scélérat ! — s'écria Ja k.

— Mon fils! il jure de vous sauver.

— Ecoutez-moi, ma mère... Je vais vous expliquer pourquoi le misérable vous fait cette proposition étrange ii iévoltante... 11 sait que deux existences, — celle de ramise I>arrell cl celle de sir Howland, — vous séparent seules des biens immenses de la famille. Ces deux existences anéanties, ces

LE BANDIT DE LONDRES

. biens icviendraient à vous, à lui, s'il était votre mari... Comprenez-vous, maintenant?

— Je ne comprends que voire danger, mon fils.

— Tous avez parfaitement raison, Ja< k , — dit froidement Jonathan ; — mais un jour vous hériteriez de <:es biens...

— Menteur! —cria Jack. — Prétendez-vous ignorer que, par suite de ma condamnation, je ne puis recueillir auuui héritage?... D'ailleurs, vous savez bien que... les circonstances fussent elles différentes, je mépriserais vos offres... Vous savez bien que ma mère ne se dégradera jamais au point de s'unir à vous.

— Se dégrader, dites-vous!— répliqua Jonathan.— Pensezvous donc que j'introduirais une folle dans mou lit, si je n'y trouvais un ample dédommagement?

— 11 a raison, — dit avec égarement mistress Sheppard;— je ne puis convenir qu'à lui seul... Prenez-moi! prenezmoi!

— Avant une heure volis m'appartiendrez, — dit Jonathan eu s'avançant vers mistress Sheppard.

— Arrière!— cria Jack d'une voix furieuse; — gardez-vous de la souiller par votre contact impur'. . Ma mire, rappelez vos esprits... Voudriez vous dune vou?. vendre à ce monstre?

— Pour vous sauver, mon lils, je vendrais mou corps et mon âme,— répondit-elle en se dégageant de l'étreinte de Jack.

Jonathan enlaça dans ses bras la pauvre femme.

— Venez , — dit-il avec un ricanement de démon. Mistress Sheppard fut frappée d'épouvante.

— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! — s'écria-t-ellé.

— Damnation!-- vo itéra Jonathan.— Sommes-nous encore à Bedlam?. . Venez... venez... M'enlendez-vous?

A ces mots, il s'efforça d'entraîner mistress Sheppard; mais il en fut empêché par Jack, qui lui fauta a la gorge, tandis que la malheureuse remplissait la chambre de ses cris désespérés.

Mais, par un puissant effurt, Jonathan, s'arrachant des mains de son antagoniste, lui asséna sur la tête un violent coup de son bâton ferré.

Jack tomba lourdement en arrière.

Sans perdre de temps, Jonathan porla à ses lèvres un sifflet dont il lira une note stridente et prolongée.

— Malheur!— s' écria- t-il après avoir vainement attendu la ^réponse. — Que se passe t-il?... Je suis trahi!... Mais il ne

sera (.as dit que mon projet a échoué...

Ce disant, il saisit de n mveau mistress Sheppard, et, maigre ses cris déchirans, il se disposait à l'entraîner, lorsque la porte, brusquement ouverte, livra passage à Tamise et à Woofl, suivis par plusieurs hommes armés. Tamise se rua sur Jonathan pour lui passer son épée au travers du corps; mais celui ci eut la présence d'esprit de se faire un rempart du corps de mistress Sheppard. Tamise n'eut que le temps de retenir son fer.

— A moi, Quilt! Mendez!— vociféra Jonathan.

— Vous appelez en vain,— dit Tamise;— vos acolytes sont en mou pouvoir .. Rendez-vous, misérable!

—Jamais!

— Monstre, cessez de retenir celle infortunée! — s'écria W'ood en dirigeant s ir Jonathan le canon d'une espingole.

— Prenez-la donc! — répandil Jonathan.

El , jetant dans les bras de Tamise la pauvre veuve . qui s'était évanouie pendant la lutte, il s'élança par la fenêtre, el disparu) avant que pi rsonne eût le temps de l'arrêter.

— Poursuivez-le I— cria Tamise aux gens qui l'entouraient, — ne le laissez point éch ipper !

Chacun s'empressa d'obéir à cet ordre.

— Jack,— continua Tamise en s'approchant du jeune homti e , qui venait de recouvrer ses sens et qui se relevait péniblement ; — 3a< k . je ne vous demande pas d'ex - : les i ens soni trop Si vous n'êtes pas d tngi reuser.itni blessé, liai z-votis de partir .. Mon i hi va! esl em ■

la porte; vous trouverez des pistolets dans les fontes de la selle. . Fuyez! fuyez '

— J'ai d'importantes révélations à vous faire, Tamise, el...

— Plus lard,— interrompit Tamise,— plus lard.

— Eh bien ! je partirai si vous me promettez de me rejoindre à minuit, dans Wycb Street, devant notre ancienne demeure... D'ici là, j'aurai le temps de préparer un plan qui me permettra de déjouer les projets de vos ennemis.

— Je serai au rendez-vous. — répondit Tamise, — comptez sur mol.

— A minuit donc! — répliqua Jack.

Puis, ayant imprimé sur les lèvres glacées de sa mère un baiser d'adieu, Jack sortit de l'appartement... Quelques secondes après , le cheval de Tamise l'emportait à travers champs, et avec la rapidité de l'éclair, dans la direction de Londres.

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