‹ Le siècleChapitre 76 sur 173 · LE ITITS DU DIABLE · texte numérisé non relu

LE ITITS DU DIABLE

Le premier soin de Jonathan, dès qu'il eut assuré sa retraite, fut de se mettre a la recherche de ses janissaires. Dans ce but, il gagna rapidement l'endroit où il avait laissé sa chaise de poste. Elle était renversée sur la chaussée de la route, et le posti'lon, démonté, était gardé à vue par deux garçons de ferme envoyés par Tamise. En voyant Jonathan s'avancer sur eux, l'épée à la main, ces deux hommes furent saisis d'un frayeur si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes Jonathan trouva dans la voiture ses dignes acolytes étroitement garrottés, et après aveir coupé leurs liens.il leur ordonna de relever la chaise de poste. Cela fait, le postillon se remit en selle, et reçut l'ordre de lancer ses chevaux au triple galop. 11 n'était que temps; car au moment où Jonathan el ses janissaires montaient dans la voiture, les : eus dépêchés à leur poursuite parurent au détour du chemin.

Eu arrivant a Londres, Jonathan expédia ses agens à la recherche de Jack Sheppard, et se rendit aussitôt à Ni vvgate. Neuf heures sonnaient lorsqu'il eatra dans la loge de. la prisou, et le geôlier congédiait une foule de curieux attirés par la nouvelle de l'évasion dont le public avait été immédiatement informé par le placard suivant, affiché en g res sur tous les murs du voisinage :

« Quiconque arrêtera Jack Sheppard, ou fournira les moyens de s'assurer (h sa personne, aura droil à la ricompi use d c.r.\T GJHNÉES qui st ront comptées par le geôlier de Newgate. «

Tandis que Jonathan s'entretenait avec Auslin, auquel il se garda bien de révéler sa rencontre avec Jack, Ireton entra dans la loge.

— Toutes nos recherches ont été infructueuses, monsieur, — dit-il en s'approchant de Jonathan avec un embarras mal déguisé. —Nous avons visité tous les lieux où nous pouvions espérer ue le rencontrer, mais on ne l'a vu nulle

part.

— Monsieur Shotbolt croil avoir imaginé un expédient infa lllible, — dit Auslin, — mais il désire savoir si vous doni erez réellement la récompense promise.

— Ai-je jamais manqué à ma parole en pareille

qui ose m'adresser cette question ?— répliqua sévèrement Jonathan.— Dites a monsieur Shotbolt, ou < toute autre personne, que je doublerai la récompense si Jack esl pris avant demain matin... Vous m'entendez?

— Parfaitement, monsieur, — répondit respectueusement Auslin.

— 1) ux cents guiné) esl ramené dans la prison avant demain m itin, — conti iiaJonatban. — Fait'

ma promesse ■< vo - .unis.

Cela dit, il si rtil d

Deu Écria Ireton, —. avec la ré-

ir le gouverneur, ce a fait 51 foi '

la chos • en vaut la peine, 1 1 je vais me rem itire en coui se... je serais : ntre les mains de Shot-

bolt ■ • Ausliu, restez à la loge et redoublez de surveillance.

— Voilà bien ma chance!— grommela ce dernier lors ,

AINSWORTH

qu'il se trouva seul ; — il faut que je reste seul ici, tandis que les autres courent après la récompense... Après tout, ce qui m; console, c'est de penser qu'ils en seront pour leur peine.

Au sortir de Newgate, Jonathan se rendit dans sa demeure c t détacha son portier à la recherche de Jack Sheppard. Plus tard, cet homme se rappela l'étrange exi ression que prit la physionomie de son maitre lorsque celui-ci lui donna cet ordre, si contraire aux habitudes de la maison.

Après le départ du poi lier, Jonathan monta danslacham bre d'audience, et se laissant tomber sur un siège, il demi ura plongé dans une sombre méditation... Enfin, il leva les yeux, et des lueurs sinistres en jaillirent... Evidemment il venait de former une résolution désespérée...

— Oui .. j'y suis décidé, — murmura-t-il en se promenant ù grands pas dans la chambre, — peut-être une au;si belle

I ion ne se retrouverait plus..

Recouvrant enfi!', son flegme habituel, Jonathan ouvrit, dans son secrétaire, un tiroir secret, du fond duquel il lira un gant et un papier; puis, ayant mis de côté ces objets, il referma soigneusement le tiroir. Cela fait, il examina l'amorce de ses pistolets e! passa le doigt sur la pointe et la lame de son épée. A cet examen su< ce la celui de son bâton ferré. — Après tout, — dit-il, —voici l'arme la plus sûre... évidemment, je m'en servirai.

L'inspection des armes terminée, Jonathan s'approcha de la muraille, et ayant appuyé, du doigt sur un ressort, une porte secrète s'ouvrit instantanément. Derrière celte porte, on apercevait un pont étroit traversant une construction circulairedont le large orifice laissait voir un puits profond. Ce lieu sombre et mystérieux avait été nommé, par ceux qui y avaient pénétré, le Puits du Diable. De chaque côté du pont régnait une rampe formée de barreaux laissant entre eux de larges intervalles. A l'extrémité du pont se trouvaient des marches conduisant à une porte qui était ouverte en ce moment. Jonathan traversa le pont, ferma celte porte et retira la clef de la serrure. En arrivant au milieu du pont, il avança sa lanterne au-dessus de l'abîme dont il contempla, pendant quelques instans, les sombres profondeurs. Peu à peu son œil, s'habituanf aux ténèbres, aperçut une lueur blafarde qui scintillait à la surface de l'eau noire et bourbeuse.

En rentrant dans la chambre d'audience, Jonathan laissa à dessein entr'ouverte la porte du puits, et ayant pris dans un buffet des viandes froides, du vin et un flacon d'eau-de-vie, il se mit à manger avec voracité.

A peine avait-il achevé son repas, qu'un violent coup de marteau retentit à la perte de la rue. Jonathan descendit aussitôt, et ouvrit. C'étaient ses deux janissaires, qui n'avaient pas été plus heureux l'un que l'autre dans leur expédition. Sans demander la moindre explication, Jonathan donna l'ordre à Quilt de continuer ses recherches, et de ne point revenir avant d'avoir trouvé le fugitif... Puis... il fit entrer Abraham Mendez et ferma la porte.

— J'ai besoin de vous, — dit-il a ce dernier,— pour la petite affaire dont je" vous ai parlé ces jours-ci. Montez... il y a, là haut, de l'eau-de-vie pour vous.

Abraham grimaça un horrible sourire et suivit silencieusement son maitre dans la chambre d'audience. Là, Jonathan versa un plein verre d'eau-de vie que le juif vida d'un seul trait.

— Sur monime!... c'est excellent,— dit-il en faisant (laquer ses lèvres.

L'affaire terminée... vous acl flacon,— répliqua

:::at).

-• De quoi s'agit-il, maitre?... de l'affaire Rowland '.'

— Ces cela même... je l'attends à tout instant... Lorsque vpus l'aurez introduit... glissez-vous dans la chambre... cachez-vous, et ne faites pas un mouvement avant que j'aie pronom é ces mots : / ous avez un long voyage à faire... Ce sera le signal.

— Et un fameux signal... j'ose le dire, — repartit Abraham en ricanant; — il a un long voyage ù faire... Lia ! ha' ha!

— Paix! — s'éciia Jonathan, — on frappe..- c'est lui...

Allez ouvrir, et surtout ayez soin de ne pas éveiller ses soupçons...

— Ne craignez rien .. ne craignez rien, — répondit Abraham qui prit la lanterne et sorti! de la chambre.

Jondtlian jeta un coup d'œil rapide autour de soi, avança un siège dont il tourna le dos vis-à-vis la porte, disposa les lumieics sur la table de manière à laisser l'entrée de la chambre dans la plus grande obscurité possible, puis il s'assit en attendant sir Rowland.

Il n'attendit pas longtemps. Enveloppé dans un ample manteau, sir Rowland entra dans l'appartement et prit le siège qui lui était réservé, tandis que le juif, sur un signe presque imperceptible de Jonathan, déposa la lanterne près de l'entrée du Puits du Diable; et, après avoir bien fermé la porte de la chambre, il se blottit derrière un bahut.

Se croyant seul avec Jonathan, sir Rowland se débarrassa de son manteau et jeta sur la table un sac plein d'or que Jouathau s'empressa d'ouvrir, et dont il étala le contenu d'une main avide. Lorsqu'il eut suffisamment abreuvesesyeux.il se tourna vers sir Piowlan 1 qui lui tendit un portefeuille gonflé de billets de banque.

— Vous agissez en homme d'honneur, sir Rowland, — dit Jonathan après avoir deux fois compié l'or et les billet1- — C'est bien la somme convenue.

— Votre reçu/ — deman la sir Rowland.

— A quoi bon?— répondit J-nathan;— néanmoins, si vous y tenez, je vais vous satisfaire. . Von i... « Reçu de sir Rowland, quinze mille livres sterling. — Jonathan Wild : 31 août «724. »— Cela suflit-il?

— Cela suffit... a;ssi bien, celle transaction est la dernière entre nous.

— J'espère que non.

— C'est iadtrnière, — reprit gravement sir Rowland, — nous ne nous re errons plus... Je vous ai payé cette forto somme... non que vous y aviez droit, car vous n'avez pas rempli les obligations contractées... et je me disp ise à partir pour la France où je passerai le reste de mes jours... Quant à mon neveu, j'ai pris des arrangemens pour qu'une restitution trop tarJivp lui soit faite après ma mort.

— Ces arrangemens, je l'espère, sir Rowland, ne sont pas de nature à me compromettre?— demanda Jonathan avec une vive anxiété.

— Tant que je vivrai, vous n'aurez rien à craindre, — répondit sir Rowland ; — mais je i:c réponds pas de ce qirï arrivera après ma mort.

— Malédiction ! — s'écria Jonathan épouvanté. — Cela change entièrement la question. Combien y a t-il de temps que vous vous êtes confessé, sir Row and? ajouta-:-il d'une voix sombre.

— Que vous imporle? — répliqua sèchement sir Rowland.

— Je... me... délie des prêtres... sir Rowland.

— Eh bien! je me suis confessé avant de venir ici.

— Ah! — fit Jonathan, qui se leva pâle, indécis.

— J'ai bâte de. vous quitter, — dit sir Rowland ; — mais, avant de paitir, je voudrais être instruit de tout ce que vous savez relativement à l'origine de Tamise Darrell.

— Volontiers.'.. J'avais prévu votre demande, et les documens sont là, sous ma main .. D'abord, examinez ce gant... Le père il' Tamise Darrell le portai; la nuit même du meurtre... Une couronne de comte est brodée sur ce gant, comme vous voyez...

— Cet homme était donc noble? — demanda Rowlaed en tressaillant.

— Celte lettre vous fournira les explications nécessaires, — répondit Jonathan en donnant à Rowland un papier plié.

— nue vois je?— s'écria Rowland;— je connais celte écriture... l'écriture d'un ami. . et je l'ai assassiné I .. Ma pauvre sœur ne s'était donc pas mésalliée !... O mon Dieu! ô mon

— Le repentir est un peu lardif , — dit amèrement Jonathan.

— Il n'est pas trop tard , du moins . pour réparer une partie de mes toits envers mon neveu... De ce pas, i>- vais prendre les mesures nécessaires .. Je veux rendre a mon

LE BANDIT DE LONDRES

neveu tous les biens de la famille, et, cette nuit même, je pars pour Manchester.

— Vous feriez Lien, sir Ruwland, de prendie quelques rafralchissemens avant de vous mettre en route, car... vous avez,... un lunij... voyaye... à faire!

En entendant ces mots, le juif, qui épiait le signal convenu, s'élança d'un bond derrière sir Rowland , sur la tête duquel il abattit un long drap, tandis que Jonathan, attaquant de front le malheureux, le frappa à coups redoublés au visage avec son terrible bâton ferré.

En un instant, le drap fut teint de sang. Jonathan frappait toujours... Dans son agonie , la victime fit des efforts si désespérés, qu'elle parvint à déchirer le drap. Alors apparut un visage affreusement mutilé et inondé de sang... Ce spectacle était si épouvantable, que les meurtriers, si familiarisés qu'ils fassent avec les scènes de carnage , pâlirent et reculèrent d'effroi...

Durant celte pause terrifiante, sir Rowland chercha son épée... Le juif l'avait arrachée du fourreau... Sir Rowland poussa un profond soupir, mais ne prononça pas une parole...

— Achevez-le! — vociféra Jonathan.

Dans celte extrémité, sir Rowland essuya le sang qui couvrait ses yeux, et, voyant ouverle la porle qui conduisait au puits, il se précipita et franchit le seuil de la porte.

— La lanterne, Abraham ! — cria Jonathan. Le juif obéit.

Alors une épouvantable lui te s'engagea entre Jonathan et sir Rowland. Celui-ci avait traversé le pont, et s'était jeté contre la porte attenant à la dernière marche du petit escalier; mais, cette porte résistant à ses efforts, il se retourna pour faiie face à ses assassins. Sans donner à Jonathan le temps de lui porter un second coup, sir Rowland bondit à sa rencontre, et le saisit corps à corps... N'osant pas s'aventurer sur le pont, qir craquait sous les pas furieux de ces deux hommes, Abrah\m, la lanterne à la main, se tenait sur le seuil de la porte dan> une extase de terreur.

Celle lutte désespérée ne dura pas longtemps.

Ayant dégagé son bras droit , Jonathan asséna sur la tête de sa victime un coup de bâton qui lui brisa le crâne; puis, soulevant sir Rowland dans ses bras nerveux, il parvint à le précipiter par dessus la rampe du pont; mais sir Rowland se cramponna aux barreaux avec la lorce convulsive de l'agonie.

— Epargnez-moi!— implora t il en levant ses regards mourans ; — épargnez moi !

Pour toute réponse, Jonathan chercha son couteau pour couper les poignets du malheureux. Ne le trouvant pas assez ïite, il eut encore de nouveau recours à son bâton ferré, à l'aide duquel il brisa la main droite de sa victime , tandis que, sous ses pieds, martelant avec rage, il écrasait la main gauche.

Les deux mains broyées lâchèrent prise... et l'homme tomba.

Cn bruit mat, répété par les échos du puits .. annonça l'épouvantable chute.

— La lanterne ! — cria Jonathan.

Grâce à la lumière projetée sur le gouffre, l'assassin aperçut sa victime qui, se soutenant à la surface de l'eau, 3'efforçait de se cramponner aux parois glissantes de la muraille.

— Tirez-lui un coup de pistolet... et mettez lin à son supplice, — cria le juif.

— Inutile... il ne s'échappera pas.

On entendit encore quelques gémissemens... de plus en plus faibles... — puis... plus rien !...

— Tout est fini ! — murmura Jonathan.

— Rentrons dans la chambre, — dit le juif, —j'étouffe Ici... Enfer... la porte est fermée sur nous...

— Fermée! — répéta Jonathan, — alors nous sommes emprisonnés... Impossible d'ouvrir la porle de ce côté.

— Mais... l'autre porte! — cria le. juif a'armé.

— Elle est garnie de barreaux...

— Alors... appelons à l'aide!

— Et qui pourrait nous trotver ici ? — s'écria Jonathan

d'une voix rauque et frémissante. — D'ailleurs... vous oubliez ce qu'on trouverait dans la chambre voisine?... de 'or... du sang... misérable !... C'est voire lâcheté qui nous jette dans cette horrible perplexité... Je ne sais qui me retient de vous précipiter à votre tour dans l'abîme !...

. LE SOUPER CHEZ M. KNEEnOXi:

Persuadé que Jack Sheppard se rendrait à l'invitation de monsieur Kneebone, et comptant bien, grâce à cette circonstance, réussir à s'emparer du fugitif, monsieur Sholbolt, en quittant Newgate, alla de suite a la nouvelle prison peur faire les préparatifs de son entreprise. Longtemps il hésita pour décider s'il agirait seul ou s'il s'adjoindrait un aide; mais enfin, l'amour du lucre l'emportant sur ses craintes, il résolut de n'emmener personne. En conséquence, après s'être armé jusqu'aux dents et s'être mdni d'un paquet de cordes et d'un bâillon, il partit pour exécuter son hardi projet.

Avant d'aller dans Wych-Street, il passa à Newgate pour savoir si rien de nouveau n'était survenu. 11 trouva dans la loge mistressSpurling et Austin, occupés à souper et servis par Caliban.

— J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre, monsieur Sholbolt, —dit Austin. — Monsieur Jonathan a doublé son offre, et le gouverneur, à son tour, a promis cent guinées pour l'arrestation de Jack Sheppard.

— Vraiment I — s'écria Sholbolt.

— Lisez ! — répartit Austin en montrant l'avis affiché. — Seulement, je dois vous dire que l'offre, de monsieur Jonathan est conditionnelle. La récompense en question ne sera donnée que dans le cas où Jack serait pris avant demain matin... aussi, il me paraît difficile de la gagner.

— Vous croyez? — dit Sholbolt d'un ton goguenard, — vous croyez?... eh bien!... je vous engage à ne vous point coucher celte nuit. . voilà tout.

— Et pourquoi ?

— Parce que votre sommeil pourrait bien être troublé par l'arrivée du prisonnier... eh ! eh !

— Je parie vingt guinées que vous ne le ramènerez pas celte nuit, — dit Austin.

— C'est parié! — répondit Sholbolt. — Mistress Spurling,

— continua t-il, — vous êtes témoin du pari... vingt guinées... souvenez vous !... je ne lui ferai pas grâce d'un penny.

— Ne comptez pas vos poulets avant qu'ils soient éclos,

— répondit mistress Spurling.

— Mes poulets sont éclos, ou du moins, c'est tout comme,

— répliqua Sholbolt en riant. — Austin... tenez-vous prêt... Au reste, je vous ferai prévenir aussitôt que j'aurai pris Jack.

— C'est bien... je serai prêta le recevoir,— répondit Austin avec un sourire d'incrédulité.

— Tenez-vous pour averti... je ne vous dis que cela... ah !... ah !... au revoir... à bientôt.

A ces mots, Sholbolt sortU de la loge en se frottant les mains d'un air de satisfaction.

— Je jurerais qu'il va se mettre â l'affût chez monsieur Kneebone, .dit Auslin en se levant pour aller fermer la porte.

— Je n'en serais pas étonnée, — répliqua mistress Spurling, qui sembla frappée d'une idée subite. El, tandis que le porte-clefs poussait les verrous, elle dit tout bas à Caliban . — Suivez Sholbolt... surtout... faites en sorte qu'il nevous aperçoive pas... et revenez me dire ce que vous aurez vu... Soyez assez bon, monsieur Austin, pour laisser sor- (ir Caliban... je l'envoie faire une coiumbsion pressée.

Sans demander aucune explication, Austin ouvrit la perte à Caliban. Seulement, en revenant à sa place, il regarda

A.1N6W0RTH.

mistress Spurling, avec un dignement d'oeil très simili catif.

Cependant Sholbolt, ne se doutant pas qu'on épiait ses démarches, gagna rapidement WychStreet ; chemin faisant, il loua une chaise portée par deux robustes gaillards auxquels il ordonna de le suivre à distance. En arrivant dans le voisinage de la maison de monsieur Kneebone, il Dt signe aux porteurs de s'arrêter, puis il les posta dans une allée sombre, en leur recommandant d'altendre en silence, jusqu'à ce qu'il les envoyât prévenir.

— Je suis officier de paix,— leur dit-il, — et je vais arrêter un grand criminel... Sans doute, il fera quelque résistance... aussi, vous le jetterez dans la chaise le plus promptemenl possible, cl vous vu us rendrez en toute hâte à Newgate.

— Et... combien aurons nous pour la peine, votre honneur?—demanda l'un des porleurs.

— Cinq guinées... En voici deux eH à-compte.

— Alors... soyez tranquille, nous ferons la chose dans le grand style... et je promets ù voire honneur que le scélérat, une fois dans la chaise, n'en sortira pas aussi facilement que Jack Sheppard est serti de prison.

— Paix!... et n'oubliez pas mes recommandations. Cela dit, Shotbolt alla frapper à la porte de monsieur Kneebone. Un garçon de boutique vint ouvrir aussitôt.

— Monsieur Kneebone est-il au logis?— demanda Shotbolt.

— Qu'y a-t-il pour votre service? — répondit un corpulent personnage enveloppé dans une robe de chambre en brocart, doublée de satin cerise.— Je suis le maître de céans.

— Pourrais-je vous dire un mot en particulier?— demanda Sholbolt.

— Éloignez-vous, Tom, — dit monsieur Kjieebone à son garçon. — Maintenant, monsieur, — conlinua-i-il en jetant sur Shotbolt un regard défiant , — maintenant , je vous écoute.

— Je viens vous apprendre, monsieur Kneebone, que Jaek Sheppard s'est évadé de Newgate.

— Allons donc'... Il y a quelques heures à peine, je l'ai vu chargé de plus de cent livres de fer, et renfermé dans le plus solide cachot de Newgate... Cette nouvelle est presque incroyable.

— Elle est vraie, monsieur; je puis d'autant mieux l'affirmer, que je me trouvais dans la prison au moment de l'évasion.

— En vérité 1... cela me passe... En invitant, ce matin, Jack Sheppard à souper, je ne songeais guère à" parler sérieusement... mais... sur ma parole... je crois qu'il viendra.

— J'en suis convaincu, monsieur, et c'est pour cette raison que vous me voyez ici, — dit Shotbolt, qui fit part à monsieur Kneebone du plan qu'il avait adopté.

— Fort bien! monsieur, — répondit Kneebone, lorsque Shotbolt eut terminé.— Assurément, je ne m'opposerai pas à cette arrestation... mais, en même temps, je dois vous dire qu'il ne faut pas compter sur mon concours .. Si Jack tient sa parole, je tiendrai la mienne... ainsi, vous voudrez bien attendre jusqu'à la lin du souper.

— Comme il vous plaira, monsieur... pourvu que vous ne le laissiez pas échapper.

— Quant à cela, je m'y engage,— répondit Kneebone.

— Tom, — ajouta-t-ii en appelant le garçon de boutique, — ne sortez pas, je puis avoir besoin de vous. Si, par hasard, vous entendiez du bruit dans le parloir... n'y faites pas attention.

—Soyez tranquille, monsieur, — répondit le garçon presque endormi.

— Voulez-vous me suivre... monsieur... quel est votre nom?

— Shotbolt, monsieur.

—•De ce coté, monsieur Shotbolt, — reprit Kneebone qui conduisit le geôlier dans une salle au milieu de laquelle une table était dressée pour le repas du soir.

— Jack connaît cette maison, je crois, — demanda Sholbolt

. — Parfaitement... il y a fait son apprentissage, du temps de monsieur wood.

— Où pourrais-je me cacher, monsieur?

— Sous la table... La nappe... vous le voyez, descend jusqu'à terre... vous ne sauriez trouver un endroit plus favorable

— Mais... si Jack amenait Peaubleue ou quelque autre bandit de celte espèce? — insinua Sholbolt avec une certaine hésitation.

— Eh bien!... dans ce cas, je vous viendrais en aide. . et la partie serait égale... Vous n'avez pas peur, je pense, monsieur Sholbolt?

— Pas le moins du monde, —répliqua celui-ci en rampant sous la table;— suis-je bien caché?

— Pas tout-à-fait ... rentrez vos pieds... bien... maintenant... souvenez vous de ne pas vous montrer avant la lin du souper... Lorsque nous aurons fini, je frapperai deux coups sur la table... Silence! je vais sonner pour qu'on me serve.

Au bruit de la sonnette, accourut une jeune et jolie femme à l'oeil mutin, à la taille fine et bien prise; en un mot, une véritable gouvernante de vieux garçon.

— Piachel, — lui dit monsieur Kneebone, — metlez quelques couverts de plus, et servez tout ce qu'il y a dans l'office... j'attends quelques persouRes.

— Comment!. . à cette heure?

— Oui, mon enfant... il nous faudra quelques vieilles bouteilles.

— Est-ce tout, monsieur?

— Oui... à propos... inutile d'apporter de l'argenterie.

— Quoi!... vous méfiez-vous de vos convives? — répliqua vivement Rachel.

— Peut-être,— répondit Kneebone qui souleva le coin de la nappe.

— Grand Dieu! un homme!'— s'écria Rachel effrayée.

— A votre service ma chère, — teparlit le peôlier.

— Maintenant que votre curiosité est satisfaite, mon enfant,—dit Kneebone, — peut-être voudrez-vous bien exécuter mes ordres.

Malgré son vif désir d'en savoir davantage, Rachel sortit de la salle et rentra bientôt après avec les élémens d'un souper fort passable.

— J'ai invité à souper un personnage très extraordinaire, — dit Kneebone.

— Serait-ce celui que j'ai vu sous la table? — répliqua Rachel ; — en effet, il a l'air fort extraordinaire.

— Non. . un autre plus extraordinaire encore.

— Vraiment !... El qui donc?

— Jack Sheppard.

— Jack Sheppard!... le fameux voleur!... je le croyais à Newgate.

— Il en est sorti pour quelques heures, mais il doit y retourner après souper.

— Oh! que je serais contente de le voir... on le dit si joli garçon.

— Je regrette de ne pouvoir vous donner ee plaisir, — repartit Kneebone un peu piqué; — je n'ai plus besoin de vous... vous ferez bien d'aller vous coucher.

— Oh! je n'irai pas... Est-ce que je pourrais dormir, sachant que Jack Sheppard est ici?...

— Dormez ou ne dormez pas. . mais je vous prie d'aller dans votre chambre et de n'en point sortir.

— C'est bon... c'est bon... En tout cas , — ajoula-t-elle à voix basse en hochant malignement la tête, — en tout cas, JÊ veux le voir, quand je devrais en mourir.

Puis elle sortit lentement de la salle. Après une demi-heure d'attente, monsieur kneebone consulta sa montre ; il était onze heures passées.

— Je crains qu'après mûre réflexion notre ami n'ait changé d'avis, — dit Kneebone.

— Encore un peu de patience , monsieur, — répondit Shotbolt.

— Comment vous trouvez-vous là-dessous?

— Pas fort à mon aise, je l'avoue.

— Silence! — reprit Kneebone,— on vient... c'est lui, sans doute.

En effet, la porte s'ouvrit, et Jack Sheppard se présenta. Il

LE BANDIT DE LONDRES

•Mail drapé dans une ample roquelaure , qu'il jeta sur un meuble en entrant dans la salle. Suivant son habitude, Jack était mis avee. une extrême recherche, et ce sot:-là, surtout, il avait donné des soins tout particuliers à sa toilette. 11 portait un habit en velours foncé à broderies d'argent; un gilet eh satin blanc également brodé, des souliers a talons rouges et ornés de boudes en diamant, des bas de soie a côtes d'or, un; cravate et des manchettes en magnifiques dentelles. À son cote pendait une riche épée à poignée d'argent.

Ce costume faisait admirablement ressortir la taille cegante de JackSheppard, eion eût dil que jamais il n'en avait porté d'autre. Une seule chose, en sa personne, dérogeaitâ la mode : l'absence de la perruque, pour laquelle il avait un dégoût prononcé.Commc dans ses premii res anriét s, il faisait couper courts ses épais cheveux mûrs, ce qui donnait à sa physionomie un caractère tout particulier.

Monsieurs Kneebone s'avança vers Jack et lui lit de profonds saints que celui-ci rendit très-froidement.

— Vous m'attendiez, à "ce que je vois? — dit Jack en jetant un coup d'oeil sur la table.

— Oui... j'ai appris votre évasion... et j'étais bien certain devons voir.

— Vous m'avez bien jugé, — répliqua Jack . —je n'ai jamais manqué a un rendez-vous donné soit à un ami soit à un ennemi, et j'agirai toujours ainsi.

— Prenez un siège , je vous prie , — dit Kneebone , — le souper nous attend.

— Permettez-moi, d'abord, de vous présenter mes amis,— répondit Jack en se dirigeant vers la porte.

— Vosamis! — répéta Kneebone décontenancé; — mais, il me semble que mon invitation ne s'étendait pas aussi loin.

Cette observation fut complètement perdue, car Jack se hâta d'introduire mistress Maggot etËdgevirorth Bess, magnifiquement vêtues. Derrière elles s'avançait Peaubleue, enveloppé dans un large pardessus. 11 n'était pas plutôt entré que, se croisant les bras et s'adossanl négligemment au mur, il partit d'ut) grand éclat de rire.

Un instant Kneebone eut envie de donner a Shotbolt le signal convenu ; mais, pensant qu'une occasion plus favorable ne tarderait pointa se présenter, il jugea plus prudent de ne pas agir ave précipitation. Il Invita donc les deux dames à prendre place à table. Quant ù Peaubleue, voyant qu'on ne songeait pas a lui, il prit tranquillement une chaise et s'attabla sans cérémonie.

— Oh! oh! —dit-il en plantant sa fourchette dans une volaille qu'il transféra du plat dans son assiette, — ce poulet a fort bonne mine.

— Vous vous nu liez à votre aise, à ce que je vois,— grommela Kneebone d'un ton bourru.

— C'est assez mon habitude, — répondit Peaubleue en se versant un verre de vin; à votre santé, Kneebone!

— Permettez-moi de vous offrir à boire, — dit Kneebone a Edgeworlh Bess en affectant de ne pas répondre à Peaubleue.

— Avee plaisir, monsieur, — repartit la jeune femme. — Oh !... la délicieuse bague que vous avez au doigt! — ajoutat-elle en lançant une double œillade.

— Vous trouvez? — dit Kneebone qui prit la bague et la passa galamment au doigt d'Edgeworth Bess.

— Portez-la donc en souvenir de moi , — ajouta-t-il en lui baisant la main. Puis, «'adressant a Jack qui paraissait préoccupé :

— Vous ne mangez pas. . ce me semble !

— Le capitaine a peu d'appétit généralement, — répliqua Peaubleue, — mais je mange pour nous deux... Dites-dune, Kn ebone, — continua t-il en se versant une nouvelle rasade. — vous >«!)•,■ \ us du souper que nous fîmes, à ceio même place, avec monsieur Jonathan, il y a quelques années?

-- Oui... mais la situation n'est pas précisément la même, — répondit ironiquement Kneebone.

— Bien des é\énemens se sont passés depuis cette épo-

que, capitaine, — reprit Peaubleue en se tournant vers Ja.k.

— Bien des événemens que je voudrais pouvoir oublier, — répondit tristement ce dernier. — Ce soir là... dans cette même salle... et en votre présence, monsieur Kneebone, misi ress Wood m'a infligé un chàiiment qui a fait de moi un Voleur!

— Elle a payé cher cet affront, — grommela Peaubleue.

— C'est vrai, — répliqua Jack ;— mais plût à Dieu que sa main eût frappé aussi mortellement que la votre!... Durant celte soirée... cette fatale soirée... \\ inifred brisa les plus eni res espéra* es démon âme... Cette nuit-là même, je cédai aux conseils de Jonathan , et je devins... ce que je suis aujourd'hui !

— C-tte nuit-li , mon 2mour, nous nous sommes rencon* très pour la première fois, — dit Edgeworlh Bess.

— Et nous aussi , — ajouta tendrement mistress Maggot.

— Eh bien !... tie souvenir m'est odieux ! — s'écria Jack qui se leva et se mit à marcher à grands pas.

— Que diable a donc le capitaine? — dit Peaubleue tout ému.

— Ce que j'ai? — répondit Jack avec un calme forcé, — j'ai... que depuis quelques instans, toute ma coupable existence se déroule à mes yeux .. Il y a neaf ans, j'étais bonne e... j'étais heureux .. Il y a neuf ans , je travaillais dans cette maison .. avec l'appui d'un maître indu.gentei bon que j'ai volé .. vo é deux fois... j'avais un ami d'enfanee dont j'ai perdu l'affection sans retour... une mère que j'ai plongée dans le désespoir!

— A Ions , allons , capitaine , — dit Peaubleue en se levant et en s'avanyant vers Jack, — je prends sur moi tous les torts...

— Arrière!... misérable! — s'écria Jack.

— Jurez. . maudissez moi , capitaine , — dit froidement Peaubleue, — cela vous fera du bien.

— En vérité, je suis fou! — reprit Jack recouvrant tout son calme.

— Jack, — dit Kneebone ému de ce qu'il venait d'entendre, — ces regrets sont-ils sincères?

— En supposant qu'ils le soient, — répondit Jack,— que pouvez-vous en conclure ?

— Rien... rien, — balbutia Kneebone presque honteux de son émotion, — je suis heureux de vous entendre parler ainsi... voilà tout, — ajouta-l-il en prenant une prise de tabac, sa ressource ordinaire pour se tirer d'embarras.

— Oh ! la charmante tabatière! — s'écria Edgewortb Besi. — Est-elle en or?

— Or pur, — répondit Kneebone; — c'est un cadeau de cette pauvre mistress Wood!

— Permettez-moi de voir cette jolie boîte,— dit Edge* worth Bess avec son plus séduisant sourire.

Avec une grâce parfaits Kneebone s'empressa de montrer la tabatière; mais elle ne tarda pas à passer entre les mains de Peaubleue, qui, après avoir humé une énorme prise de tabac, la mit gravement dans sa poche.

Cette manœuvre n'échappa pas à Jack Sheppard.

— Rendez cette belle! — sria-t-il d'un ton bref et sans réplique.

— Mais .. capitaine... — grommela Peaubleue, — si vous renoncez aux affaires, ce n'est pas une raison peur empêcher les autres de travailler.

— Voyons... Jack! proposez-nous un toast , — dit mistress Maggot pour faire diversion.

— Volontiers, — répondit Jack, —emplissez votre verre, monsieur Kneebone, et buvons à la prochaine union de Tamise Darrell avec Wihîfred Wood!

M nsieur Kneebone se mordit les lèvres et posa son verre sur la table sans se joindre au toast proposé.

— Eh quoi! veus refustz?— s'écria Jack en pâlissant de colère.

— Je refuse.

— Eh bienl... vous boirez ceci , — vociféra Peaubleii, en présentant à Kneebone un verre rempli d'eau-de vie

AINSWORTH

dans lequel il avait subitement jeté une pincée de poudre

blanche '

Jack , furieux du refus de monsieur Kneebone, allait info i liblement faire mu éclat, lorsque Rachel ouvrit la porte et s'avança >ers la lable.

— N'avez-vous pas sonné, monsieur? — demanda-t-elle en promenam sur les convives nn regard brillant de curiosité.

— Votre maître voudrait avoir quelques cuillers, mon enfant, — dit mistress Maggot.

— Sortez , je n'ai pas besoin de vous , — ordonna Kneebone d'un ton de colère.

— Non.... je ne sortirai pas , — répondit impudemment Rachel ; — je suis venue pour voir Jack Sheppard... et je le verrai... Vous m'avez dit qu'il devait retourner à JN'ewgate après souper... et je ne veux pas perdre si belle occasion.

— Ah !... il vous a dit cela... — répliqua Peaubleue qui s'approcha de la jeune fille et lui prit le menton. — Tenez . ma chère petite... voici le capitaine Jack Sheppard... et moi, je suis son lieutenant... le lieutenant Peaubleue... Comment nous trouvez-vous?

— Eh!... fort bien! — répondit Rachel ;— mais qu'est devenu le gentleman que j'ai vu sous la table?

— Sous la table! —répéta Peaubleue en lançant un regard étincelant. — Quand avez-vous vu ce gentleman , ma chère enfant?

— Quelques instans avant voire arrivée, — répondit naïvement la jeune fille.

— Trahison! — cria Jack. Et saisissant la table à deux mains , il la renversa brusquement. Les plats, les assiettes, les verres, les bouteilles et les flambeaux roulèrent pêlemêle, avec un horrible fracas , et la salle eût été plongée dans une obscurité complète, sans la lumière que llaciiel tenait à la main.

Au milieu de la confusion généra'e, Shotbolt se dressa sur ses pieds, et ajustant Ja^k avec un pistolet, ii le somma de se rendre. Mais, tout-à-coup, Peaubleue, bondissant sur le geôlier, le terrassa juste à temps pour détourner la balle qui alla se loger dans le mur sans avoir atteint personne.

La lutte ne fut pas de longue durée, car Shotbolt n'était pas de force a se défendre contre son athlétique adversaire ; aussi lut-il désarmé en un clin d'œil, puis, garrotte et bâillonné avec les cor.les et le bâilion qu'il avait préparés pour Jack Sheppard.

Tandis que se passait cette scène rapide, Edgeworth Bess avait pris Rachel à part et lui avait défendu, sous peine de mort, de crier ou de sortir de l'appartement.

En même temps, Juk s'avança vers Kneebone et lui dit, en fixant sur lui son regard menaçant.

— Vous avez violé les droits de l'hospitalité, monsieur Kneebone... Je suis venu chez vous sous la sauvegarde ds votre parole .. et vous m'avez trahi !

— Quels ménagement a-t-on a garder avec un criminel ? — répondit dédaigneusement Kneebone.

— Cette justification est digne d'un homme qui a trahi son bienfaiteur, — reprit Jack. — Heureusement, je me suis défié de vous... je vous connais.

— Je ne vous comprends pas, — dit Kneebone rougissant de dépit.

— Vous allez me comprendre... OU sont les papiers qui vous ont été confiés par sir Rowland î

— Quels papiers ? — s'écria Kneebone alarmé.

— Vos dénégations sont inutiles... La nuit dernière... vous avez eu, chez le père Sper.cer, une eutrevue avec sir Rowland. Il vous a remis deux paquets que vous vous êtes chargé de porter, l'un au chapelain désir Rowland, à Man. chester, et l'autre à monsieur Wood... Vous voyez que je suis bien informé... Donnez-moi ces papiers !

— Jamais !

— Alors, par le ciel!... Vous allez moarir! —s'écria Jack en armant un pistolet avec lequel il visa Kneebone à la tête. — Je vous accorde une minute de réflexions... Cette minute écoulée rien ne pourra vous sauver.

Il y eut une pause silencieuse «t courte... Peaubleue, luimême, était ému...

— La minute est passée, — dit Jack en posant le doigt sur la détente...

— Arrêtez ! — s'écria Kneeb ne qui tira de sa pnrhe deux paquets qu'il jeta par terre. —Tenez... je n'y tiens pas, après tout...

— J'y tiens... moi ! — ditJaek en les ramassant. —Ces papiers constatent la naissance de Tamise Darrell, qui, grâce à la nouvelle et brillante position qu'il va bientôt occuper, obtiendra la main de Winifred Wood.

— Ne chantez pas encore victoire! — s'écria Kneebone qui, prompt comme l'éclair, saisit une canne avec laquelle il aurait brisé la tête de Jack, si, fort a propos, mistress Maggot n'eût détourné le coup en se cramponnant au bras de Kneebone.

— Défendez-vous ! — cria Jack en tirant son épée.

— Laissez-moi le soin de le châtier, — dit mistress Maggot,— "nous avons un ancien compte à ré,; le r.

— Faites donc , — répondit Jack en remettant son épée dans le fourreau. —Aussi bien... j'ai fort afiaire d'uH autre côté... Surtout, Poil, pas de pitié... Il n'en mérite aucune.

— Fiez-vous à moi, — répoadit l'amazone —Maintenant, monsieur Kneebone, — ajoutât elle en redressant sa magnifique taille et en brandissant le pesant bâton apporté par Shotholt, — en garde !

— Eloignez vous, Poil,— dit Kneebone,— je neveux pas vous blesser... Il ne sera pas dit que j'ai levé le bras contre une femme.

— D'avance, je vous pardonne tout le mal que vous me pourrez faire, — répliqua l'amazone. — Quoi!... vous, hésitez encore !... Que faut-il donc pour vous émouvoir, ■< ne?

La main de mistress Maggot retentit sur la joue de Kneebone.

— Ah ! vous oubliez votre sexe ! — s'écria Kneebone, — malheur .à vous !

A es mots, il attaqua vigoureusement mistress Maggot qui, grftee ù sa forée et à sa dexti rite merveilleuse, se contenta de parer les coups de son antagoniste, de le harceler et de le fatiguer par des teintes calculées avec l'expérience consommée d'un p'évôt Ce salle d'armes.

Pendant ce temps, Jack, aidé par Peaubleue, avait relevé la table sur laquelle il plaça du papier, des plumes et un encrier. Cela tait, il <!é'ia les main- de S ol -1 . et le pistolc à la main il le força de s'a seoir prè de 1j t

— Ecrivez sous ma dictée, — lui dit il froides Pour toute réponse, Shotbolt fit entendre un rauq

Bassement.

— Ecrivez : « J'ai réussi à m'empre- de Jack Phe

la récompense m'appartient... tenez-vous pré' a le recevoir Il arrivera quelques minutes après ce billet... ■ —Si maintenait... L'adresse de monsieur Austin .. '■

Qai puitera ce message? ajou a Ja k en prenant ce billei.

— Un des garçons de monsieur Kneehe ne se trouve en ce moment dans le magasin, — dit Rachel, — il !era votre commis-ion.

— Puis-je me fier à lui?— demanda Jaçk en hésitant — Au fait, — ajduta-t-il, — il ne se doute de rien. . : ont uz- ui donc ce billet, mon enfant, et recommandez-lui de le porter surlc-champ à la prison de Newgate... Pour éiter toute mé irise, Peaubleue va vous accompagntr.

— Vous n'avez pas confiance en moi,— dit Rachel,— c'est mal... je vous assure.

Cela dit, elle sortit de la salle avec Peaubleue qui lai offrit poliment son bras.

Cependant, le combat entre Kneebone et mistrpss Margot touchait à son terme. Monsieur Kneebone était épuisé, haletant, et, sans plus attendre, l'amazone parvint à le désarmer en lui assénant sur le bras un coup triomphant.

— Voilà pour mistress Wood, s'é ria U eea faisant voler au loin la canne de son antagoniste.

— Grâce ! supplia celui-ci d'une voix tremblante.

LE BANDIT DE LONDRES

tri

— Voici pour Winifred, continua l'amazone en frappant un second coup sur l'épaule de Kneebone.

Et voici pour moi, ajonta-telle en lui appliquant sur la tête un dernier coup si violent, que le malheureux tomba sans connaissance. Puis, aidée par Edgcworlh Bess, elle le garrotta solidement.

Sur ces enlrefaites, Rachel et Peaubleue rentrèrent dans la salle.

— Àvez-vous expédié mon message? demanda Jack.

— Oui, capitaine, nous l'avons envoyé ; je dis nous, — continua Peaubleue,— parce que miss Rachel et moi sommes devenus les meilleurs amis du monde.

Sans perdre de temps, Jack acheta la seconde lettre, puis il noua son mouchoir autour du visage de Shotbolt, de manière à ce qu'en ne pût le reconnaître. Par surcroît de précaution, il lui enfonça son chapeau sur les yeux. Cette opération terminée, il contraignit le malheureux geôlier à marcher devant lui, tandis que Peaubleue accélérait sa marche par des coups de pied administrés sans parcimonie.

En arrivant à la porte de la rue, Jack l'ouvrit avec précaution, et imitant la voix du geôlier :

— Allons, mes garçons!... êtes-vous prêts? cria-t-il.

— Voici, votre honneur ! répondirent les porteurs qui se hâtèrent de traverser la rue avec leur chaise.

— Ouvrez la portière, dit Jack ; puis, saisissant au collet Shotbolt, que Peaubleue poussait par derrière, il le fitavancer jusqu'à la portière ouverte. Mistress Maggot éclairait la manœuvreavec une lanterne.

— Hâtons-nous, dit Jack aux porteurs.

— Oui, votre honneur, répondirent ceux-ci ,■ et, s'emparant du pauvre diable, ils le jetèrent brutalement dans la ehaise, malgré sa résistance désespérée.

— A Newgate, maintenant! cria Jack, et surtout ne vous arrêtez pas avant d'être entrés daus la loge. Tenez, voici une lettre pour le gardien en chef, monsieur Ireton. Eh bien !... qu'attendez-vous pour vous mettre en route? continua Jack eu voyant les porteurs demeurer en place.

— Le gentleman qui nous a loués, votre honneur.

— Inutile de l'attendre, répliqua Jack, il règle un compte dans la maison. Au reste, la lettre expliquera tout... partez donc et faites diligence.

Satisfaits de cette explication, les porleurs s'éloignèrent d'un pas rapide.

— Qu'alloris-nous faire maintenant? demanda Peaubleue en s'appi ocliant de Rachel qui se tenait sur le seuil de la porte en compagnie d'Edgeworth Bess.

— Pour moi,— répondit mistress Maggot, — je vais rentrer dans la maison pour achever mon souper.

— Et moi aussi, repartit Edgeworth bess.

— Attendez,— dit Jack en les retenant l'une et l'autre,— je vais vous quitter... pour toujours... peut être; je pars pour un long voyage./, et qui sait si je reviendrai jamais!

— O Jack ! ne m'abandonnez pas ! s'écria mistress Maggot.

— Vous voulez donc me faire mourir de désespoir ? dit en même temps Edgeworfh Bess.

— Adieu! — reprit lacken les embrassant. ..— Portez cette clef de ma part à Baptist Ketleby, qui vous remettra un coffiet contenant de l'or et des bijoux. Vous partagerez l'or... Quant aux bijoux... portez-les en souvenir de moi... Adieu !

Puis, ayant embrassé de nouveau les deux femmes, Jack s'éloigna sans plus tarder.

— Adieu, Rachel,— dit à son tour Peaubleue en dérobant un baiser à la jeune fille, — nous nous reverrons, je l'espère. En attendant, je vous laisse avec ces dames, dont la société vous sera très agréable, j'en suis certain... Adieu.

El Peaubleue s'élança sur les traces de sou capitaine.

Cependant la Chaise approchait de INevv^ale. En arrivant à la loge, l'un des porteurs frappa à coups redoublés, et la lourde porte roula sur ses gonds. Tous les porte-clefs, avertis par le message de Jack, attendaient impatiemment le prisonnier.

La chaise était à peine entrée dans la loge, que les deux portières furent ouvertes à la fois.

— Shotbolt!... Ah!... s'écria le premier Austin , après avoir enlevé ie mouchoir qui cachait les traits du prisonnier.

De toutes parts retentirent des exclamations de surprise et de désappointement.

— Voici la lettre,— dit Ireton en décachetant le billet de Jack : — « C'est ainsi que je traiterai tous ceux qui tenteront de s'emparer de ma personne. » — Signé : Jack Sheppard.

On peut se former une idée des commentaires et des quolibets échangés par les gardiens. Quant au malheureux Shotbolt, il mordait ses lèvres de rage en jurant de faire chèrement payer à Jack le supplice qu'il venait d'endurer.

Une heure après, les plaisanteries et les commentaires étant épuisés, les projets de vengeance bien arrêtés et le pari payé, bon gré malgré, par Shotbolt, Ireton annonça l'intenlioM de se rendre sur le champ chez monsieur Jonathan pour l'informer de ce qui s'était passé.

— Comme il se fait tard,— dit Ireton en s' éloignant, — le portier de monsieur Jonathan sera sans doute couché. Aussi je vais prendre le passe-parlout pour entrer sans bruit. Accompagnez-moi, Langley, et munissez-vous d'une lanterne.

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