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COMMENT FUT PEINT 1E PORTRAIT DE JACK SHEPPABD

Dans la matinée du Jeudi lôoctobre 4724, la porte du château de la prison fut ouverte par Austin qui, d'un air d'importance, annonça à Jack Sheppard la visite de quatre gentlemen, accompagnés par le gouverneur.

— Ces gentlemen, — dit le porte-clef en appuyant sur chaque mot, de manière à ce que le prisonnier tût bien pénétré de l'honneur qui lui était fait, — ces gentlemen ne sont pas des gens comme on en voit tous les jours.

— Monsieur W'ood est-il du nombre? — demanda Jack avec empressement.

— Monsieur Wood !... Vous plaisantez, — répondit le porte clefs. — Croyez-vous donc que je prendrais la peine de l'annoncer? Ce sont, je vous le répète, des personnages imporlans.

— Leurs noms?

— D'abord,— reprit Austin, — il y a sir James Thornbill, le peintre d'histoire de Sa, Majesté, le plus célèbre artiste de l'époque C'est lui qui a failles grandes peintures du dôme de Saint-Paul, et celles qui décorent le plafond de la salle da trône, dans le palais de la reine Anne. Maintenant il exécute des travaux considérables à l'hôpital de Greenwich.

— J'ai entendu parler de lui,— répondit Jack avec impatience. Quels sont les autres? —Voyons l'un d'eux est un ami;de sir James Thornhill,— un jeune homme qui fait des gravures et des caricatures ; il se nomme, je crois, Hegarth. Ensuite, il y a monsieur Gay, le poète, celui qui a écrit les Captives, pièce que l'on joue maintenant à Drury Une, et qui a mérité les suffrages de la princesse de Galles. Enfin, il y a monsieur Figg, le fameux maître d'armes du nouvel amphithéâtre.

— Figg est un de mes anciens amis, — dit Jack; — il m'a donné des leçons. J'aurai grand plaisir à le voir.

— Vous ne me demandez pas ce qui amène ici James Thornill?

— La curiosité, je suppose, — dit Jack avec insouciance.

— Nullement ; il vient pour affaire.

— Cela me parait difficile à croire ; quelle peut être cette affaire ?

— 11 vient pour peindre votre portrait.

— Mon portrait I

— Oui, d'après les désirs de Sa Majesté,— répondit le porte-clefs d'un air important. — Sa Majesté a entendu parler de vos évasions et veut connaître vos tr.iits... \ ous avez de la chance, Jack ; car je ne sache pas que pareil honneur ait jamais été fait à un voleur !

— Vraiment! mes évasions auraient fait assez de bruit pour attirer l'attention de Sa Majesté ! dit Jack en prenant un air rêveur. — Lt cependant, ce que j'ai accompli n">s!

rien, près de ce que je pourrais accomplir... de ce que j'ac. comparai...!

— Vous avez fait assez, — dit Austin, et plus que vous ne ferez d soi:

— Quelle honte d'être représenté dans cette ignoble situation ! — repartit Jack, — et de passer dans ce rôle à la postérité !

En ce moment, des voix furent entendues au dehors-, Austin ouvrit la porte, e; monsieur Pitt, le gouverneur, un personnage de haute taille et fort empesé, introduisit quatre individus. Le premier, que monsieur Pitt nomma monsieur Gay, était un homme de trente-six ans environ, gran .1 et bien fait de sa personne. Son visage basané exprimait la bonne humeur, et son œil noir, brillant, oDrait un mélange de sensibilité et d'ironie que ne démentaient pas les contours fins etsouiïans de la bouche. Bien qu'il eût un penchant très marqué pour la satire, Gay sut toujours lui donner un tour si convenable et si charma nt que jamais il ne perdit un ami. Il était au contraiie aimé de tous, et comptait dans le cercle de sou intimité les plus remarquables esprits de son temps : Pope, Swift, Arburhat et toute l'élite de la littérature.

Ses manières étaient affables et modestes; son caractère généreux et noble. Du coté positif de la vie, le poète était moins bien partagé. Sa fortune consistait en un faible capital, qui ne tarda pas à s'engloutir dans les fonds de la mer du Sud, et jamais son talent et sa popularité ne lui donnèrent l'aisance qu'il rêva toute sa vie. A la cour, où il avait libre accès, il voyait chaque jour distribuer emplois et faveurs sans en obtenir la moindre part. Le prodigieux succès du « Beggars, opéra, » représenté en 4729, le consola quelque peu de ses levers de fortune, sans justifier, toutefois, le mot si connu qui fut fait sur le rapprochement de son nom avec celui du directeur du tbtàire, monsieur Riche. « Le Beggars, opéra, a fait Gay riche, et Riche gai. • Quelques années après le double succès de cet opéra et des ■ Captives, « pièce jouée à DruyLane, le ponc publia ses charmantes fables.

Derrière monsieur Cay s'avança sir James Thornhill. Cet émisent artiste avait une physionomie fort expressive et des traits remarquablement oeaux. Ses maniires étaient pleines de dignité. A cette époque, if était âgé de cinquante ans environ. Il était accompagné d'un jeune homme de vingt- Six à vingt-sept ans qui portait le chevalet, la toile, la botte à couleurs, les brosses et la palette, qu'il se hâta de mettre en place et de disposer avec un soin tout particulier.

Ce jeune homme, dont les tiaits, bien que dépourvus d'élégance et de beauté, per:aient le cachet bien marqué du génie, se nommait William Hogarth. Son regard pénétrant avait une vivacité si grande, qu'il semblait considérer vingt objets à la fois tout en s'allacbant à un seul.

Après William Hogarth, entra un homme alhléliquemeut bâti, et remarquable par un visage vulgairement épanoui, mais franc, honnête, bref, une de ces véritables têtes de boule dogue que l'Anglais contemple toujours ave.- de n es, parce qu'il croit reconnaître le type vraiment caractéristique de ses compatriotes.

Ce formidable personnage, qui n'était autre que le célèbre Figg, V.ltlas de l'Épie, comme on l'appelait dans un certain publie, avait, en entrant, ôlé son chapeau et essuyait son visage balafré et fraîchement rasé. Sa chemise entrouverte laissait voir un cou de taureau et une poitrine d'Hercule. Il avait un nez plat, peut-être serai-il exact de dire un nez aplati, et une peau Lu une qui ressemblait a un cuir ayant maintes fois passé parles mains du tanneur. Il portait sous son bras un énorme bâton.

Jam^s Figg était le plus habile tireur de son temps. Secondée par la force et le sang-froid, son' adresse le reniait invincible, aussi jamais n'essu\a-t-il une défaite. Son attitude dans un assaut lui donnait un immense avantage, et lit ses adversaires. Sa jambe droite ctait preste et nerveuse, taudis que la jambe gauehe ressemblait à un pilier de marbre planté dans le sol. Rarement il attaquait, mais ses i ipostes allaient à leur adresse avec une incroyable

LE BANDIT DE LONDRES

sûreté de coup d'oeil et avec la rapidité de l'éclair ; bref, monsieur Figg était un grand homme en Angleterre, et les biographes ne lui ont pas fait défaut

En voyant entrer les personnes en question, Jack Sheppard se leva, et croisant ses bras sur sa poitrine, autant que le lui permettaient ses chaînes, il répondit par un regard ferme aux regards lixés sur lui.

— Messieurs, voici le voleur si célèbre par ses escalades et ses évasions, — dit le gouverneur en désignant le prisonnier,

— Réellement! —s'écria Gay avec étonnement ; — ce frêle et pâle jeune bemme est Jack Sheppard ? Je m'attendais à voir un gaillard de six pieds au moins, et large d'épaules amant que l'est notre ami Figg. C'est presque un enfant. Etes vous tûr de ne vous être pas trompé de chambre, monsieur Pitt?

— Monsieur Pitt ne s'est pas trompé, monsieur, dit Jar k en se redressant de toute sa taille, — je suis Jack Sheppard.

— Quant à moi, j'ai sous les yeux le type exact que j'avais rêvé, — repartit Hogarlh qui, après avoir disposé toute chose au gré de s-ir Thornhill, s'était tourné pour voir le prisonnier, et, le menton dans une main tandis que l'autre soutenait son coude, tixait sur Jack ses yeux gris et perçans.

— Le type exact ! — continua-l-il. — Voyez ce corps souple et léger... tout est muscles, élasticité; pas une once de chair superflue. Dans les recherches que j'ai faites pour découvrir des types extraordinaiies, à ce même point de vue, Je n'ai jamais rencontré un seul individu qui approchât de celui ci, si 1 ien que, d j ris une foule immense, je l'aurais assurément reconnu pour i'h&mme ayant médité, accompli les évasions extraordinaires dont il est le héros.

Tandis que parlait l'artiste, un sourire sillonna la physionomie de Jack.

— Il me comprend, voyez-vous,— dit Hogartb.

— Je n'ai pas la prétention de combattre votre opinion en pareilles matières, monsieur Hogartb, — répliqua Gay,

— m lis j'en appelle a vous, Eir James, et vous demande s'il n'tst i as merveilleux qu'un homme aussi jeune et aussi faiblement constitué, ait pu faire tout ce qu'on lui attribue. Il a vingl ans à peine, je parie.

— Vingt et un , — dit Jack.

— 11 es', sans contredit, fort jeune et de bien chétive apparence,— répliqua Ihornhill qui venait d étudier attentivement la physionomie de Jack, — mais je suis tout-à fait de l'avis d'Hogarih... Auriezvous l'obligeance de me faire donner un siège, monsieur l'ilt ?

— Certainement, sir James, certainement, —répondit le gouverneur. — Allez chercher une chaise, Austin.

Bn voyant sortir le porte clefs, Fi^g qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu près de la porte, s'avança vers le prisonnier et lui offrit sa large main que Jack serra chaleureusement.

— Eh bien ! Jack, dit le professeur d'escrime d'une voix rude#mais affectueuse, et avec la phraséologie abrupte, elliptique et saccad e qui lui était particulière.

— Eh bien I Jack, comment va, eh?... Fâché de vous voir ici... Pas voulu suivre mes conseils... Savais ce qui arriverait... L ne maîtresse... assez pour ruiner un homme... Deux., le diable... Ri à mon nez... autrefois... Aujourjourd nui ... lire jaune...

— Eles-vous venu pour m'insulter, monsieur Figg ? — dit Jack avec mauvaise humeur.

— Insulter !... non !... répondit Figg. — Appris vos évasions... Bruit public... Voulais vous voir... ancien élève... magnifique tireur. . prochaine exécution... venu pour prendre congé... Besoin de quelque chose ?— ajouta t-il en glissant quelques pièces d'or dans la main de Jack... s

— Vous êtes bien bon,— dit Jack en rendant l'or, — mais je n'ai que faire de secours.

— Trop lier... ch ?— reprit le maître d'armes. — Pas d'obligation...

— \ nus êtes dans l'erreur, monsieur Figg, — répliqua Jack en souriant, — car avant de partir pour Tyhurn, j'si

l'intentien de vous emprunter une chemise pour la circonstance,

— Bienvenu... toujours quantité de chemises... de ma vie n'en ai acheté, monsieur Gay, — dit Figg en se tournant vers le poêle; —jamais, acheté... en revanche... vendu beaucoup.

— Expliquez-moi cela, monsieur Figg ? — dit Gay.

— Voici: annonce assaut public... cinquante élèves...' La veille... emprunte une chemise à chacun... cinquante chemises envoyées... Hollande superbe... porte une pendant l'assaut... coupée en morceaux... tachée... du sang... Chaque élève croit voir sa chemise... Offre à chacun de rendre la chose... Tous répondent : ■ Au diable ! gardez-la... »

— Le moyen est ingénieux, — dit le poète en riant.

Les préparatifs de sir James Thornhill étant terminés, monsieur Pitt lui demanda la permission de se retirer.

— Faites-moi le plaisir de vous asseoir, Jack, — dit alors sir James. — Messieurs, veuillez vous mettre un peu à l'écart, je vous prie.

Jack Sheppard prit aussitôt un siège, tandis que Gay et Figg s'éloignaient du chevalet. Quant à Hogarth, il alla s'installer daus un coin delà chambre et tira de sa poche un petit portefeuille et un crayon.

— Je. veux aussi faire une esquisse, — dit-il; —cette tête-là en vaut la peine.

Après avoir examiné attentivement les traits de Jack et lui avoir indiqué Taltitude à prendre, sir James Thornhill commença le portrait, et, tout en travaillant, réussit à faire raconter à son modèle ses merveilleuses aventures. Grâce à cette ruse, sir Jamrs obtint le résutat désiré; car, pendant le récit, la physionomie de Jack s'anima, et cette expression passagère tut instantanément rendue par le célèbre artiste.

Toutes les personnes présentes écoutèrent l'histoire avec un vif intérêt, — surtout Figg, qui se prit à rire aux éclats à l'épisode de la dernière évasion.

Lorsipe Jack en vint à parler de Jonathan Wild, sa physionomie prit une expression étrange.

— Quittons ce sujet de conversation, —dit sir Thornhill en s'arrêtant, — elle ne fait pas du tout mon affaire.

— Nous évitons toujours, sir James, — repartit Austin,

— de pronoiicer ce nom devant lui, car alors sa figure de. vient sombre et peu agréable.

— Je n'en suis point surpris, — dit Gay.

En ce moment, sir Thornhil fit à Hogarth un signe particulier pour l'engager à attirer l'attention de Jack.

— Ainsi, vous avez abandonné tout espoir d'une évasion nouvelle ?— demanda Hogarth à Jack.

— Votre question, monsieur Hogartb, est un peu délicate, en présence du porte clefs, — répondit Jack. — Pourtant je vous l'avouerai franchement, — et monsieur Austin peut le répéter, si cela lui plaît, à son maître Jonathan Wild, — je n'ai pas abandonné cet espoir.

— liien parlé, Jack! — s'écria Figg. — Se rendre!.., jamais !

— Eh bien I — reprit Hogarlh, — si, chargé de fers comme vous l'êtes actuellement , vous parvenez a tous échapper de ce donjon, vous ferez ce que personse n'a fait avant vous.

Un singulier sourire illumina la physionomie de Jack.

— A la bonne heure ! — s'écria sir James avec animation.

— Voilà juste l'expression que je cherchais... Pour l'amour de Dieu, Jack, ne oougez pas!... ne remuez pas un muscle, si cela se peut.

Et, en quelques touches magiques, le peintre reproduisit sur la toile l'expression fugitive.

— Je la liens aussi ! — s'écria Hogarlh qui maniait prestement son crayon. — La belle tête, lorsqu'elle est animée I...

— Ce portrait est parlant, monsieur, dit Auslin en regardant pardessus l'é/aule de sir Thornhill. —11 est frappant!

— Parfait ! — s'écria Gay qui vint à son tour examiner le portrait — foules les évasions de Jack Sheppard sont écrite* sur ce visage.

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ÀINSWORTH.

— Vous me flattez, — répliqua sir James en souriant. — Pourtant, je crois avoir réussi, je l'avoue.

— Que pensez-vous de mon esquisse, Jack? — demanda Hogarth en tendant à ce dernier son dessin.

— C'est assez ressemblant, — répondit Jack ; — mais il manque quelque chose ici, — ajouta-t-il en montrant la main par un geste très significatif.

— Je comprends, — reprit Hogarth en dessinant rapidement une lime dans la main. — Est-ce bien cela? qu'en pensez-vous ?

— Cela vaut mieux maintenant, — dit Jack, — bien que tous me prêtiez ce que je ne possède pas.

— Hum ! — fit Hogath en regardant Jack fixement, — je ne sais comment remédier à cela.

— Voulez-vous me permettre de voir ce portrait, monsieur?

— ditAustin en s'avançant.

— Non, — répondit Hogarth qui se hâta d'effacer son esquisse, —je ne suis jamais content d'un premier essai.

— Parbleu! Jaek, — dit Gay, — vous devriez écrire vos aventures. Elles seraient intéressantes autant que les histoires de Guzman d'Alfarache, de Lazarille deTormes, d'Estevanillo Gonzalez, de Meriton Latrooa, en un mot, de tous mes bandits de prédilection ; — vos aventures seraient, en outre, beaucoup plus instructives que les leurs.

— Mieux vaudrait qu'elles fussent écrites par tous, monsieur Gay, — répliqua Jack.

— Si tous les écrivez, je me chargerai de les illustrer, — dit Hogarth.

— Je viens, — reprit Gay, — de concevoir, à l'instant même, une idée que m'a suggérée le récit de Jack. Je veux écrire un libretto d'opéra dont la scène se passera tout entière à Newgate, et dont le rôle principal sera celui d'un voleur de grands chemins. Jack, je n'oublierai pas vos deux maltresses.

— Ni Jonathan Wild, j'espère, —dit Jack.

— Certainement non,— répliqua Gay. — Je peindrai ce misérable. Mais j'oublie, — continua-t-il en tournant les yeux vers Austin, — j'oublie que nous commettons un crime de haute trahison, en parlant avec mépris de monsieur Jonathan Wild dans ses propres domaines.

— Je n'entends rien, monsieur, — dit Austin en riant.

— J'allais ajouter, —reprit Gay, — que mon opéra aura pour toute musique quelques-unes de nos bonnes vieilles ballades. Et nous verrons s'il ne détrône pas l'Opéra-Italien avec les Cutzon!, les Senesino et le divin Farinelli

— Ce serait rendre un service national, — dit Hogarth. On prodigue pour ces gens là des sommes scandaleuses, et je voudrais qu'ils fussent expulsés du théâtre... Mais il m'est aussi Tenu une idée qui a quelque rapport avec l'histoire de Jack Sheppard. Je mettrai deux apprentis en scène. L'un d'eux, par son travail et sa persévérance, arrivera à la gloire, a la fortune, aux honneurs, tandis que l'autre, par ses débordemens, s'en ira droit a Tyburn.

— Vous serez plus près de la morale et de la vérité, monsieur Hogarth, — dit Jack avec tristesse. — Mais pour raconter fidèlement mon histoire, il faudrait la représenter comme une longue lutte contre la fatalité personniliée par...

— Jonathan Wild, — interrompit Gay. J'ac hève votre pensée... Dites-moi, monsieur Hogarth, — continua-t-il pour dé tourner la conversation, — ne vous ai je pas "vu hier soir à la promenade avec lady Thornhill et sa charmante fille ?

— Moi!... non, monsieur, — balbutia Hogarth en rougissant et en lançant au poète un coup d'oeil expressif. Par bonheur, sir James, absorbé par son travail, n'entendit pas la question et ne remarqua point le trouble de l'artiste.

— Je me serai sans doute trompé, — repartit Gay, — cependant...

— Degrâce, —Interrompit Hogarth à voix basse, — changeons d'entretien, si vous ne voulez briser mes plus chères espérances.

— Bah !... au contraire, — répondit Gay sur le même ton.

— Et, à votre place, je...

— Que feriez-vous? — demanda vivement Hogarth.

— J'enlèverais la fille de sir Thornhill.

—Allons donc! vous n'y songez pas ! — s'écria Hogarth, qui, plus tard, n'en suivit pas moins les conseils du poète.

— Adieu, Jack, dit Figg en se disposant à prendre congé. — De trop ici... votre chemise... comptez sur moi... Ici, porte-clefs... couple de guinées... boire à l'évasion du capitaine Sheppard... Vos remercîmens à lui... pas à moi... Adieu, Jack... bon courage... e: ferme au post».

— Soyez tranquille, — répliqua Jack. — Si je parviens à m'évader, j'irai faire assaut dans votre salle. Dans le cas contraire, je trinquerai de bon cœur avec vous à la cité d'Oxford sur la route de Tyburn.

— Dans l'une ou l'autre circonstance, je vous promets dn meilleur, — dit Fjgg. — Adieu.

Et, après avoir cordialement serré la main de Jack, il sortit de la chambre.

En ce moment, Thornhill se leva.

— Je ne vous importunerai pas davantage, Jack, — dit-il.-- J'ai fait tout ce que je pouvais faire ici; je finirai votre portrait chez moi.

— Permettez-moi de le voir, sir James,— demanda Jack.— Ah ! — s'écria-t-il ,— que dirait ma pauvre mère en voyant ce portrait?

— A propos de votre mère, — dit Hogarth , — j'ai lu ce matin un avertissement qui la concerne.

— Qu'est-ce donc?— interrompit brusquement Jack Sheppard.

— Tenez,— répondit l'artiste en tirant de sa poche une feuille imprimée, — voici le paragraphe en question :

« Mistress Sheppard a disparu depuis deux jours de la » maison de monsieur Wood, à Dollis-Hill. Une récompense » sera donnée à quiconque fournira des nouvelles de cette » personne. »

— Voyons! — s'écria Jack en saisissant le papier. — Mon Dieu!— ajouta-t-il avec une expression de douleur poignante après avoir lu l'avertissement,— elle est au pouvoir du misérable !

— De quel misérable parlez vous? — demanda Hogarth.

— De Jonathan Wild, je le. jurerais, — dit Gay.

— Oui,— c'est de lui,— repartit Jack en frappant contre sa poitrine ses mains cliargées de chaînes. — Elle est en son pouvoir, et je suis ici pieds et mains enchaînés!...

— O la magnifique tête! — s'écria Hogarth.

— Je vous l'avais bien dit, sir James,— lit remarquer Austin en s'adressant au peintre, qui se disposait à sortir.— Jack accuse monsieur Jonathan de tous les malheurs qui lui arrivent.

— Et ce n'est pas sans raison , — répondit sèchement sir James Thornhill.

— Permettez-moi de vous aider, sir James, — dit Hogarth.

— Mille remercîmens, monsieur, — répliqua l'artiste avec une politesse glaciale,— je n'ai besoin d'aucune assistance.

— Jack,— dit Gay en s'approchant du prisonnier, — j'ai plusieurs courses à faire ce matin, et je suis obligé de vous quitter; mais je reviendrai demain pour entendre la fin de votre histoire, et, si je puis vous rendre quelque service, vu s pouvez disposer de moi.

— Demain, il sera trop tard, — répondit Jack d'une voix triste.

. Austin ayant enlevé les objets dont sir James venait de se servir, les trois visiteurs prirent congé du prisonnier, qui s'aperçut à peine de leur départ, tant il était absorbé par ses réflexions.

Au moment où Hogarth allait franchir le seuil de la porte, le porte-clefs lui dit avec une inflexion de voix significative :

— Vous avez oublié votre couteau, monsieur Hogarth.

— En effet , — répondit Hogarth en jetant sur Jack un regard de regret.

— ^e saurai m'en passer, — murmura le prisonnier.

Un instant après, la porte fut fermée, et Jack se trouva seul.

Dans le courant de la journée, Austin apporta des vivres à Jack; et, après avoir minutieusement examiné ses fers, qu'il trouva en bon état, il dit ù Jaek que, s'il avait besoin de quelque chose , il ferait bien d'en faire sur-le-champ la

demande, attendu qu'il ne reviendrait pas de la soirée. Jack répondit qu'il n'avait besoin de rien; mais il lui fallut toute sa force de volonté pour dissimuler la joie que lui causaient les paroles du gardien.

Après avoir pris toutes les précautions ordinaires, Auslin sortit de la chambre.

— Et maintenant,— s'étria Jack en bondissant,— à l'œuvre pour une entreprise qui éclipsera tout ce que j'ai fait jusqu'à ce jour I

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