‹ Le siècleChapitre 8 sur 173 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

0 le soleil, le beau soleil, Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil I

Le rouge est la couleur des roses Quand au matin, jeunes écloses, Elles rompent leur boulon vert.

Le vert est la couleur de l'épaisse feuillée Où la f:iu velte et sa couvée Mettent leur retraite "a couvert.

L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne

Ou des bluels que, pour mettre en couronne, Les enfans vont chercher au sein des blés jaunis.

Mais quand sur toute la nature, Sur le sol, sur les eaux, sur la molle verdure, Le bean soleil étend son magique reflet,

Tout change, tout s'éveille et s'anime à l'envie.

La couleur du soleil c'est celle de la vie :

C'est un regard d'amour que Dieu laisse tomber.

Le matin, dès que le jour parut, Stephen remplit une petite malle de ce qui lui appartenait; il mit dans un papier, sur une table, ce qu'il devait d'argent à monsieur Mùller pou r le loyer de sa chambre, puis il alla appeler le jardinier et le chargea de porter sa malle sur son cheval jusqu'à la ville.

Pour lui, il mit son costume de voyage, des guêtres, un pantalon de toile; puis, armé d'un bâton, il sortit de sa chambre.

« Adieu, dit-il, asile de paix et de bonheur I adieu jusqu'au jour où je reviendrai demander le prix de mes efforts et de mon courage. ■

Il descendit au jardin. A ce moment le soleil se levait.

Le ciel, à l'orient, était clair et bleuâtre : dts nuages légers et vaporeux, rosés el couleur de feu , glissaient mollement sur l'azur; le reste du ciel était encore sombre, et on y voyait les étoiles, qui n'avaient plus qu'une lueur blanche.

Puis les troncs des tilleuls reçurent obliquement une teinte rosée.

ALPHONSE KARK.

Pais l'orient parât tout en feu; puis la moitié du ciel derrnt rose.

Puis on vit les nuages ressortir en bandes de feu sur le bleu du ciel.

Et les arbres, selon qu'ils étaient plus ou moins exposés aux rayons, parurent les uns noirs, les autres verts, ou roses, ou dorés.

L'herbe était couverte de rosée, de rosie chatoyante comme des diamans, tour à tour blanche, verte, couleur de. feu, des diamans, des rubis, des émeraudes, des opales.

On n'entendait rien que le bourdonnement des abeilles qui le plongeaient dans le calice des fleurs.

Il y a à cette heure quelque chose qui renouvelle et rajeunit le sang dans les veines, quelque chose qui donne la vigueur an corps et à l'âme.

Et Stephen d'ailleurs ne voyait plus, comme la veille, la vie cruellement mutilée.

Il se sentait plein de force et de courage, comme le batelier qui, battu par le vent et par les vagues, aperçait la rive verle et se sent assez de vigueur pour l'atteindre ; et l'émotion qu'il ressentait n'avait rien de triste : il commençait un voyage fatigant, mais dont le but était un lieu de délices, et il se sériait assez de force pour marcher vite.

Et il n'y avait plus en lui le découragement produit par rincenitude, qui élève sur la route un mur d'airain. La seule douleur qui puisse abattre une âme énergique est celle que l'on ne pent saisir corps à corps pour lutter avec elle ; mais, plein de courage et de confiance, il s'apprêtait à un combat dont l'issue ne lui paraissait pas douteuse.

Et il faut aussi rechercher l'origine de ce calme dans des causes physiques. Quand il avait vu par les paroles de Maçdeleine un rayon au milieu de la nuit, une voile blanche sur la mer déserte, il pensa qu'il avait mieux à faire que de pleurer : il prit quelque nourriture et dormit d'un profond sommeil ; ajoutez à cela l'air frais et vivifiant du matin et les premiers rayons du soleil.

Cependant son cœur se serra en songeant que le lendemain et le jour d'après, il ne verrait plus le jardin ni l'allée de tilleuls.

Il dit adieu à tout; chaque arbre, chaque fleur était pour lui un ami. Il grava son nom et celui de Magdeleine sur un tilleul ; il cueillit une branche de chèvrefeuitle et une d'aubépine pour lui , puis lit un bouquet pour Magdeleine et le laissa sur l'herbe; et d'une voix qui partait du cœur, d'une voix profonde et qui emportait avec elle quelque chose de son aine, il dit adieu.

Et il contempla la fenêtre de Magdeleine. Elle avait aussi succombé à la fatigue produite par des émotions trop violentes : elle dormait. Les vitres de. la fenêtre brillaient comme du feu de la réflection du soleil. Il dit encore adieu ; il attendit un peu : la fenêtre allait s'ouvrir.

Mais non, ils n'auraient pu qu'échanger un regard : les adieux de la veille étaient plus complets ; il valait mieux que leur impression fut la dernière. Il dit encore adieu et essuya une larme qui roulait dans ses yeux.

Il partit d'un pas rapide, puis s'arrêta quand on ne voyait presque plus la maison, et après quelques instans encore, il dit : « Adieu ! adieu ! » et marcha rapidement. Son cœur était serré ; mais l'agitation de la marche, la belle nature, le ciel bleu et, plus que toute autre chose, l'espérance le soutenait.

Et de temps à autre il respirait le parfum des fleurs qu'il avait emportées; il lui semblait respirer l'haleine de sa bienaimée.

Ou il s'asseyait sur un tertre de gazen et lisait quelqu'une des lettres de Magdeleine, et il songeait à l'avenir, à ce qu'il allait faire et a l'accueil qu'il recevrait de son père et de ses amis.

W'Ull.

Sl.\(.DI.I.U\r. A STEI'IIEN.

Tu es parti, tu es loin de moi, je ne te verrai plus, ù mon Stephen ! mon unique ami! Tu os parti. je perds tout; et moi, c'est moi qui t'ai dit de partir! Tout ce que je t'ai dit, ce que la raison me dictait, il n'y avait pas un mot qui exprimât ma pensée I Tu es parti, et je ne t'ai pas vu, et mes yeux ne l'ont pas juré un amour éternel ! Toute consolation m'est donc refusée! Quel bonheur j'aurais donc éprouvé à l'adresser mes adieux , à le laisser voir mes larmes et ma douleur, à la voir partagée par toi !

Mais non! tes larmes, à toi, m'auraient déchiré le cœur; il est mieux que je n'aie pu te parler. Quel courage n'eût-il pas fallu pour résister à ce dernier en'retien ? quelle contrainte n'y aurais je pas apporlée? je n'aurais pas voulu te montrer le fond de mo;i cœur, et il est si diflicile de le cacher à son ami !

A peine réveillée, je suis descendu au jardin; j'avais presque l'espérance de t'y voir; je n'ai rien trouvé que ce bouquet que tu as laissé pour moi ; je l'ai mis dans mon sein et je suis allée chercher tes lettres. .le suis venue les lire a l'endroit où nous avons passé ensemble des heures si heureuses, sous le ciel qui était encore hier le même pour nous deux. En les relisant, il me semblait que tu étais encore près de moi, que ces paroles d'amour étaient vivantes, et que c'était la voix qui les prononçait; et quand j'ai relevé la lète, rien, rien auprès de moi sur le banc de bois ; ta place était vide ! Je me suis mise à pleurer amèrement; et quand mes larmes ont un peu soulage mon cœur, j'ai cherché tout ce qui pouvait te rendre présent à mes yeux : j'ai vu le gazon encore penché de la trace de tes pas, et j'ai encore relu tes lettres en les couvrant de baisers; j'y ai trouvé ce nom si doux que tu m'y donnes. Oui, Stephen, je suis ta fiancée; cette idée doit sécher toutes tes larmes. Tu es parti, mais c'est notre bonheur que tu vas assurer; j'aurai du courage, de la raison; mon avenir est paré de riantes couleurs; qu'il sera beau, tout à toi! Nous avons un temps d'épreuve à supporter; mais qu'il est court, comparé à tout ce qu'il nous restera de vie heureuse! Allons, mon Stephen, du courage, de l'espérance! elle embellit le présent autant que l'avenir, elle fortifie le cœur, attachons-nous a elle.

MAGDELEINE A STEPlir.N.

Quelle terrible nuit j'ai passée! Vers le soir un orage a éclaté; je ne savais pas si tu étais arrivé; je me suis retirée de bonne heure dans ma chambre; mais j'ai résolu de ne pas dormir pendant que peut être mon {Stephen était accablé de fatigue et inondé des '.orrons de pluie qui tombaient (ht ciel : je me mis à l'écrire, et de temps en temps je m'arrêtais pour pleur*. Au bout de quelques heures je me trouvai dans un affaissement extrême; mes yeux n'avaient plus de larmes, une soif ardente me consumait ; un sommeil pénible s'empara de moi, il ne dura pas; le jour était venu, j'ouvris la fenêlre, le temps était redevenu serein; alors je montai à ta chambre, h clef était à la porte: en la touchant, un frisson me courut par tout le corps ; je pensais, j'espérais un instant que tu n'étais pas parti, que j'allais le trouver là, te voir encore une fois; mais la chambre était vide, tristement vide : je trouvai ton lit encore défait, Quelques livres qui t'avaient appartenu ; je les prendrai ; puis cet argent desliué à mon pore, je 1- lui demanderai ; j'achèterai ave,' quelque chose à mou usage, < e sera comme un prései.t-de toi.

Ecris-moi , Stephen , ne me cache rien de ce qui l'arrivé et de ce que tu penses; Lu recevras deux lotîtes à la fois à l'a-

SOUS LES TILLEULS

dressa que tu m'as indiquée. Adieu, mon ami, mon fiancé; adieu, du courage!

SS5EPHE\ A MAGDEÏ.EINE.

Hier encore j'avais passé là nuit sous le même toit que Magdeleine : ce malin je me suis réveillé àdix lieues d'elle; mes songes avaient prolongé mon bonheur. Mon premier regard a cherché ma petite chambre; j'étais dans un appartement inconnu ; je mis mes mains sur mes yeux pour nie rappeler mes rêves; je me précipitai à la fenêtre pour chercher ma douce impression de l'air matinal ; mais l'aurore ne répandait plus sa sainte rosée sur la sommité des arbres; elle éclairait les tuiles des maisons entassées, et ses rayons en paraissaient salis ; et ce soleil ne m'annonçait plus un jour de bonheur : mon cœur se serra horriblement en songeant que ce jour-là, et le lendemain, et les jours suivans se passeraient de même.

Je suis seul; ce n'est plus le même air que toi que je respire; mes yeux ne rencontreront plus les tiens; ma main ne pressera plus la tienne; ta voix ne résonnera plus à mon «fcur. Et toi aussi, sans doute, tu es triste et tu pleures. Oh I quand verrai-je ton regard et ton sourire, et ton front si pur, tes cheveux noirs et ta démarche légère? Plus heureuse que moi, \\\ restes aux lieux témoins de notre bonheur; tout autour de toi te parle de notre amour, tout te rappelle ton amant; mais moi, il n'y a rien de toi ici, tout semble conspirer a nf arracher jusqu'à mes souvenirs et au bonheur de ma vie passée.

Ecris-moi, Magdeleine, écris-moi-, les détails les plus minutieux sont ceux qui te rapprocheront le plus de moi.

J'hésitais à l'écrire, je suis abattu, je ne me sens ni force ni énergie; cependant il faut marcher à mon but : soutiensmoi, écris moi , parle-moi de ton amour, donne-moi du courage.

Adieu, mon bel ange, adieu.

Oh ! si je t'avais vue avant mon départ! si ton dernier regard m'avait suivi !

OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE. — DES PARENS BN GÉNÉRAL ET DES COUSINS EN PARTICULIER.

Das its nicht neues.

Félix Desportes.

Dieu ne nous a donné des parens que pour nous montrer comment il ne faut pas.uous conduire avec nos enfans.

Il y a quelque temps, devant ma cheminée, quelqu'un s'avisa de demander à quoi peut servir un cousin.

A cela d'abord on se prit à rire; mais la personne qui avait pose la question la répéta sérieusement et demanda une réponse.

— J'ai un cousin, dit un de mes amis un cousin fort riche; il y a quelques années, je le priai de me prêter cinquante mille francs pour acheter une charge de notaire; cela ne l'aurait nullement gêné; mais il découvrit que ma trisaïeule pa« ternolle avait eu une venu tellement suspecte, qu'il était plus que probable que quelque rejeton avait été greffé sur la souche, el qu'en conséquence rien ne prouvait que nous fussions parens.

Kl il y eut entre nous un assez long silence, aucun de nous ne pouvant deviner à quoi peut servir un cousin.

Cependant un d s assistons, peintre de son métier, nous dit:

— Les inventions nouvelles ne sont que des choses qu'on a eu le temps d'oublier. Par exemple, on né pense aujour-

d'hui qu'à faire des chemins de fer, dans cent ans l'Europe sera couverte de chemins de fer; et dans trois cents ans il arrivera un homme qui inventera les routes pavées ave» leur bordures d'ormeaux.

De plus, rien n'échappe à l'industrie et à l'amour du gain. Il y a quelque temps, des capitalistes ont avisé d'aller chercher et déterrer dans les plaines de Leipsick les os des soldats morts et de les emporter pour faire du noir d'ivoire et ensuite du cirage.

Je l'interrompis.

Car il est remarquable que, même a son insu, le maître de la maison exerce une sorte de domination sur ses hùtes; je défie le maître de la maison de dire un mot, de pousser une exclamation, de se moucher, de remuer sa chaise sans que je le reconnaisse entre tous , tant il y a dans sa voix, dans ses gestes , dans son regard , dans sa complaisance même, de choses qui semblent dire : — Ce feu auquel vous vous chauffez les pieds est à moi; cette chaise sur laquelle vous vous êtes assis est à moi ; l'air que vous respirez dans ma chambre est à moi.

Je l'interrompis doHc sans façon, pour ne pas laisser perdre une idée qui me surgissait : les idées ne sont pas assez communes pour qu'on les néglige.

— Je me figure, dis-je, un homme né avec un caractère indépendant, un homme plein de sève qui, se sentant assez fort pour ne rien recevoir de la société, voudrait aussi ne rien lui donner, voici sa vie : il naît, on l'emprisonne dans des maillots; à six ans on le livre aux pédagogues, qui lui apprennent des mots et lui répètent que le plus grand crime possible esJUe raisonner. Entre les mains desdits pédagogues, il y a deux chances d'avenir : ou il entre dans ces idées taillées sur leur esprit étroit et mesquin, il se soumet à eux et à l'éducation qu'on lui donne, et il laisse user ses faeultés par la rouille, et il devient bête;

Ou bien il lutte contre eux .- son esprit s'aigrit, et il ne fait que retarder et rendre plus pénible le moment où il lui faudra renoncer à son individualité, renoncer à être complet pour se faire fraction et jouer son rôle dans l'état social. Arrive l'âge du service militaire : il faut se soumettre à des ordres non motives d'un cuistre et d'un ignorant : il faut admettre que ce qu'il y a de plus noble et de plus grand est de renoncer à avoir une volonté pour se faire instrument passif de la volonté d'un autre; de sabrer et de se faire sabrer de souffrir la faim, la soif, la pluie, le froid, de se faire mutiler sans jamais savoir pourquoi, sans autre compensatidn qu'un verre d'eau-de-vie le jour de bataille; la promesse d'une chose impalpable et fictive, que donne ou refuse avec sa plume un gazetier dans sa chambre bien chaude, la gloire et l'immortalité après la mort.

Advient un coup de fusil , l'homme indépendant tombe blessé : ses camarades l'achèvent presque en marchant dessus; on l'enterre à moitié vivant, et alors il lui est libre de jouir de l'immortalité ; ses camarades, ses parens l'oublient : celui pour lequel il a donné son bonheur, ses souffrances, sa vie, ne l'a jamais connu.

Et enfin, quelques années après, on vient chercher ses os blanchis, on en fait du noir d'ivoire et du cirage anglais pour cirer les bottes de son général.

Quand j'eus fini, quand tous mes hôtes eurent souri eomplaisamment, à l'exception de celui que j'avais interrompu et qui n'avait pas pris la peine de m'écouter pour ne pas perdre le fil de son idée, il continua :

— D'après l'exfention de l'industrie, dit-il, et quelques essais dans le genre de celui dont je viens de vous parler, il

Ira un moment où le spéculateur s'indignera que l'h ■ exploitable à sa mort, et on cherchera

des moyens d'utilifer sa chair et ses os, et nécessairement nous reviendrons à l'anthropophagie.

Et l'on dirait chez le restaurant :

elettes d'oncle !

Garçon, d es de professeur frilo :

Garçon, une tête de cousin en tortue !

A oila à qnoi pourra servir un cousin.

On lit de cette folie, et insensiblement chaeun raconta,

ALPHONSE KARR

les uns gaîment, les autres tristement, ce qu'ils avaient eu à souffrir de leurs parens.

Les parens en effet ont cela d'admirable, et je parle des jHeîîleurs, que vous ne pourrez jamais, ni par plainte, ni par raison, leur faire comprendre rçu'i! vient un moment où l'oiseau essaie ses ailes et quitte son nid ; qu'ils n'ont d'autre mission que de faire et d'élever leurs petits jusqu'à l'âge où ils quittant le nid ; ce que, du reste, les petits font toujours trop tard, ce qui est cause qu'ils ont longtemps le vol lourd et maladroit, et ne savent pas trouver leur nourriture, trop habitués qu'ils sont a recevoir la becqu

Les parens n'admettront jamais non plus que ce n'est pas à eux, mais à nos cnfans, que nous devons rendre l'affection et les soins qu'ils ont eus pour nous; ils voudraient Rmte notre vie que bous fussions soumis à leurs volontés, ne nous permettant jamais de rompre le cordon ombilical, et exigeant que, jeunes et ardens, nous vivions de celte vie freinte qu'ils appellent la sagesse ; qu'au moment où on luxe de sève et de force tait jaillir l'amour de tous nos ports et divise notre vie en tant d'affections et d'intérêts divers, nous concentrions tout notre amour et toute notre vie en eux, comme ils concentrent en nous leur vie et leur amour, qui tout entiers ne font pas une somme plus forte que la fraction que nous leur donnons ; ne pensant pas qu'ils ont épuisé les plaisirs qu'ils veulent nous empêcher de goûter; parce qu'ils sont minés de désirs, épuisés de jouissance, ils voudraient nous ahâtrer.

Il y avait chez le pète de Stephen une grande soirée : le pauvre garçon eût bien voulu n'y pas assister; mais il songea que pour un si faible intérêt , ce n'était guère la peine de se fâcher avec sa famille.

Il fut timide, gauche, gêné dans ses habits, maladroit, surtout de la conscience de sa maladresse, n'osant ni marcher ni se tenir en place. Cet air si rare, si chargé de vapeurs, respiré cinq ou six fois avant d'entrer dans sa poitrine, n'était pas assez pur pour ses poumons. Un moment il comprit que chacun dans le salon s'occupait à quelque chose, les ubs dansaient, les autres jouaient ou causaient en souriant avec les dames. Stephen se trouva alors fort embarrassé de son inutilité, et, soit pour se donner une contenance, soit pour paraître faire quelque chose, il imagiua de moucher une bougie ; la crainte de l'éteindre fit qu'il l'éteignit; tous les regards se tournèrent vers lui, il devint rouge comme une cerise.

Un jeune homme en élégant uniforme, qui se trouvait près do lui, lui dit froidement : — Monsieur habite la camps-

Le pauvre Stephen crut un moment que le hasard ou une bonne âme lui amenait un sauveur; que ce jeune homme qui paraissait vouloir engager avec lui une conversation lui donnerait naturellement une contenance, d'autant qu'il portait l'uniforme de son frère.

Mais ce jeune homme ajouta :

— C'est que si monsieur était quelquefois entré 'dans un salon, il saurait qu'on ne mouche pas les bougies.

Stephen pâlit de colère; mais le jeune homme avait fait une pirouette et s'était confondu parmi les danseurs. Néanmoins, Stephen le reconnut : c'était le cousin de Magdelein Schmidt aux cheveux blonds, qui lui avait fait passer une si mauvaise nuit.

Quand tout le monde fut retiré, le père de Stephen retint quelques parens, et, devant eux. dit à son fils :

— J'ai dépensé beaucoup d'argent pour vous, et vous n'en avez guère jfrofité; je ne suppose pas que vous devenu mais un brillant sujet, et je ferais peut-être bien de vous abandonner à votre sotte présomption.

— Sotte présomption ! dit un oncle, c'est le mot.

— Mais, dit le père, comme aux yeux du monde je suis responsable de votre conduite, je ne dois pas souffrir vous preniez une route qui vous conduirait à quelques chose dont votre famille aurait peut-être a rougir un jour.

— C'est juste, dit l'oncle.

— C'est pourquoi, continua le père, je réclame l'obéissance que vous me devez, et j'exige que, sous quinze jours, vous soyez l'époux de la femme que je vous destine ; c'est un mariage honorable et avantageux.

— Et nous savons mieux que vous ce qui vous convient, ajouta l'oncle.

— Et la jeune fille est très bien, dit une tante.

— Sinon, dit le père, vous partirez dés demain pour Goéttingue, et vous ne me coasserez pas a l'oreille vos besoins ni vos demandes d'argent ; je ne veux plus entendre parler de vous, il y a trop longtemps que je cède à vos caprices.

— Dites à ses folies, reprit la tante.

— A. ses sottises! dit l'oncle; et d'ailleurs, quand on a deux bons bras, il est honteux d'être à charge à ses parens.

Stephen n'était plus le jeune homme timide et embarrassé qui, une demi-heure auparavant, se troublait d'un regard.

Sa timidité l'avait indigné; il avait pensé que l'homme aimé de Magdeleine, l'homme qui sentait son cœur plein d* pensées nobles et généreuses, ne devait baisser la tête devant personne.

Puis, les paroles sèches et dures de son père lui avaient fait mal ; plus d'une fois, une grosse larme avait roulé dans ses yeux ; mais les corollaires que son oncle et sa tante croyaient devoir ajouter à la semonce paternelle, le remplissaient d'indignation, et il n'était pas fâché de pouvoir rejeter sur eux le ressentiment qur lui inspirait l'injustice de son père. |

— Mon père, dit-il d'une voix calme mais profonde et accentuée par l'émotion, mon enfance s'est écoulée loin de vous ; confié à des mains étrangères, je n'ai pu prendre pour vous cette tendre et confiante affertion que vos boutés et votre tendresse auraient sans doute fait naître en moi ; mais je ne comprends de tendresse qu'en échange de la tendresse ; et m'en avez vous témoigné? Vous avez donné de l'argent pour ma nourriture; mais pouviez-vous faire autrement? et le respect humain vous laissait-il libre à cet égard? M'avezvous jamais donné autre chose que de l'argent? Ai-je jamais reçu de vous ni caresses ni amitié? Ne "m'avez-vous pas toujours traité comme un fardeau incommode? Cependant il y avait dans mon cœur de l'amour pour vous, et souvent j'ai prié Dieu de vous faire connais. de votre tiis. Souvent j'ai passé la nuit à pleurer en me voyant déshérité de votre tendresse; et c'est à ces tristes impressions que je dois cette nature sauvage et peu communative qui, m'avez-vous dit plus d'une fois, vous é moi. Je vous respecte, mon père, et je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi ; mais permettez-moi de ne pas suivre une ligne que tracent pour nia vie des hommes qui me connaissent si peu et ne savent pas me comprendre. Cette tendresse que vnus avez rejetée, je l'ai portée tout entière sur une chose noble et sainte, sur la liberté. La vie et l'univers sont ouverts devant moi, et j'y veux marcher libre comme le vent. Je ne réclame de vous aucun héritage ni d'argent, ni de réputation ; mais en revanche, je ne veux pas vous payer la dîme de ma vie et vous donner hypothèque sur elle : ma vie est à moi, j'en ferai ce que je voudrai.

— U est fou ! dit l'oncle.

— Non, monsieur, dit Stephen en relevant fièrement la tête, et je vous dispense de mesurer mes actions ou mes paroles sur votre étroit jugement ; je ne veux pas avoir les charges d'une association dont je n'ai pas eu les bénéfices. Qu'a-

dus été pour moi? Qu'avez vous fait pour moi, si ce n'est de me souffleter quand j'étais entant et de m'insulter aujourd'hui? Parce que vous êtes frère de mon père, est-ce a

[Uevous avez des droits sur moi et sur ma vie? Par quelles tendresses, par quels soins les avez- vous achetés ? Une fois pour toutes je vous le déclare hautement, je n'aime que ceux qui m'ai met de aux pieds les affections de

par la loi ou de par l'usage; je me ferai sans vous mon avenir, et [e ne vous lai lui pas plus de droits que je n'en prétends sur le v

— Monsieur, dit le pen

Stephen sortit d'un pas rapid*. Comme il tournait la rue

SOUS LES TILLEULS

sans trop savoir où il allait, il fut arrélé par un de ses parens, vieux garçon fort mal avec toute la famille, qui sorli derrière lui sans qu'il s'en aperçût.

— Jeune homme, lui dit-il, vous avez quelque raison relativement à vote oncle; mais tout le monde vous donnera tort, et plus encore, sur vos procédés envers voire père: vous verrez pus lard qu'il faut se soumettre aux lois et aux préjugés du monde, a moins de prendre un arc et une massue, et d'aller vous nourrir de chasse et de glands dans les forêts); et encore, ks glands sont amers et peu nourrissans, et l'on ne vous laissera pas chasser librement. Je ne veux pas vous imposer mes idées, \ous y viendrez de vous-même; il n'y a pas d'exemple que l'expérience des autres ait servi à qu lqu'un ; l'expérience ne vient pas par héritage ni à titre gratuit, et vous, ardent comme vous paraissez l'être, vous le paierez plus cher qu'un autre. Adieu, je désire que votre énergie soit bien employée.

Et il le quitta, en lui laissant dans les mains une poignée d'or; et Stephen le perdit de vue avant d'être revenu de son étonnegient.

Celui qui chasse dans la n'aine, C'est le seigneur d'un grand palais !

si .si r» bisse I luit la mienne, Oli ! q; ■ ■ fi . jis !

D'abord, i m [arie

J'achèterais pou.- notre hymen Une belle robe en si i Avec un bel anneau d'or lin.

Et puis, comme la châtelaine, Elle aurait un voile Bottant,

il la plaine Dans d de. satin blanc.

Mais d Le nuée,

A travers i

Qui sort di i ru - i i ;

Sur i i ouïe et s'enfuit,

voici.

An I c tant de joie

-, aman , Ta ri I

Tu n'auras qu'un anneau o'arg ut, la tail ci si jolie

is union Un ne verrait p .s tes yeux b

T.e Chant du l'ichsur. — Schiller.

L'abandon où se trouvait Stephen, n r sa famille,

ne le découragea pas: il y a cela de aux âmes

énergiques, quelles se réveil i ntd devanl les ■■ istaclcs, quels qu'ils soient, r( Jouissance indi rtes et ,;,

battre.

La libéralil ' de ce parent, qu'il ne , onnaissail pas 1 tau riche: il éiuit : ssesseùrde] •moins, partant sans recoinman lali irudemmeni qu'il avaii argent, et, sa valise sur i .: s, il parti* i' marchaitfdii i rojets.— J'aurai u

1 ' iver ''"'• œon travai pinj , cnmoini

an, obtenir une plus lu rativ ,el ., lelei il ne nous t.ut pas de richi quelle, el ,1 eue voudra

sait des calcul u faudra tanl pour ia location

d une petite maison, tanl pour notre table, ta >s vè-

lemens, tant pour i nte, carMi

et elle ne peut s • livrer à tous les soins du ménage."

A ce moment, le soieil se levait. Stephen s'arrêta et se retourna; on voyait alors sortir du brouillard la petite ville qu'il venait de quitter. « Adieu, dit-il, parens qui m'avez rei! n'y a plus dans mon cœur d'amour pour vous ; Magdëïêine! Magdeleine! tout est à toi! tout ce qu'il y a de tendresse dans le cœur d'un homme, tout ce qu'il divise entre ses amis et ses parens ! tout est à toi ! Magdeleine, tout, et je suis heureux de n'aimer que toi ! je suis heureux de te donner toute mon âme et toute ma vie. Adfou, bel ange! attends-moi. »

Il il continua sa route, tantôt a pied, tantôt, pour quelques pièi es de monnaie, montant dans des fourgons, tantôt derrière les voitures publiques, sans l'autorisation du conclue» teur.

Arrive à Goëttingue, il alla trouver la seule personne qu'il connût dans la ville : c'était un vieux professeur dont il avait pris autrefois des leçons» Celui-ci le reçut assez bien et lui promit vaguement de s'occupe* de lui. Stephen n'osa pas dire qu'il lui fallait une place et se retira ; de temps à autre, il retournait chez le vieux professeur et osait à peine lui parler du but de sa visite.

Et que cette timidité n'étonne personne, elle est naturelle dans un esprit poétique, dans une imagination eaaltée comme l'était celle de Stephen ; et, avec cette nature, il erst plus facile souvent de marcher en souriant contre les coups de fusil, de franchir les plus horribles précipices, que de'deinandei^un petit service à un homme. On se trouve embarras!?, it été Hercule de lutter contre un pygmée: on a l'âme raidie contre un grand danger, contre un grand malheur; on ne s it comment attaquer une contrariété.

Le temps se passait, et le vieux professeur disait toujours phen : « Je n'ai encore rien pour vous. »

Malgré ce désappointement, Stephen se disait: « Quoique

n le mon oncle qu'arec deux botis bras un jeune

homme ne doit manquer de rien, si je n'avais pas le bonheur

nnaitre ici ce vieil homme, il n'y a pas de raison pour

que je Irouve jamais une occupation, et, avec deuxbons bras,

je ne réussirais qu'à mourir de faim.

voilà seul, isolé, sans appui ; ceux qui m'ont rejeté avaient ils le droit de me mettre au monde sans m'y avoir d'aboi d prépaie ma place? Le cygne n'a-t-il pas soin de placer son nid prés •l'une rivière?

«N'importe, finissait-il par dire, avec l'amour deMagdsleine je triompherai de tous les obstacles-, j'ai les mêmes chances de sueeès que tous ceux qui m'entourent, et, de plus . tous, j'ai la force que me donne mon amour. »

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