LA PLATE-FORME
Après avoir escaladé quelques marches !en pierre, il se trouva sur la plate forme qui surmontait les baiiinens de Newgate.
L'air frais et pur qui lui vint soufDer au visage le ranima comme par enchantement. Mais il fallait profiler d'un temps précieux, et Jack chercha de suite à s'orienter.
Il était en ce moment sur la partie de la plate-forme cou-
vrant l'aile contiguë au porche de la prison , et entourée de tous côtés par des mars de quatorze pieds de hauteur.
Au nord s'élevaient les créneaux de l'une des tours, contre laquelle grimpait un petit escalier de bois conduisant au sommet de la prison.
Au moment où Jack posait le pied sur la dernière marche, l'horloge de Saint-Sépulcre sonna huit heures. L'heure fut aussitôt répétée par le timbre solennel de Saint-Paul et par les graves notes des temples voisins.
Jack avait mis six heures à accomplir son œuvre gigantesque.
Bien qu'il fît presque nuit , on y voyait encore assez pour distinguer les objets rapproches. Jack aperçut le dôme de .Saint-Paul quisemblait suspendu dans l'air comme un grand nuage noir. Puis, plongeant ses regards dans les cours de la prison, il ne put se défendre d'un soudain frémissement, en songeant que le moindre faux pas le préJ. pilerait de cette immense élévation.
Pour prévenir le retour de semblables évasions, les directeurs de Newgate ont jugé prudent, depuis celte époque, de placer des sentinelles au sommet de la prison. Il y a quelques années deux hommes occupant ce poste, s'étant piisde qui relie pendant la nuit, on trouva le lendemain leurs cadavres broyés sur le pavé de la cour.
Jack côtoya le mur jusqu'à la tour du Sud, puis ayant escaladé les créneaux, i! saula sur le toit du porche. L'extrémiié de ce toit dominait celui d'une maison voisine ; mais, autant que l'obscurité permettait d'en juger, l'inicrval e séparaBt les deux toits était de vingt pieds au moins.
Tenter ce saut énorme, c'était courir à une mort certaine, aussi Jack chercha-t-il de tous eôtés un pniDt de descente plus praiicable- Mais, rencontrant partout le même danger, il eut recours à un pacti extrême. Il résolut de rebrousser chemin et d'à. 1er prendre la couverture de son lit, au risque d'être surpris dans son aventureuse expédition. Armé de sa redoutable barre de fer, il parcourut de nouveau toute la dislance si péniblement franchie, et se laissa glisser dans la cheminée au milieu des décombres amoncelés dans la chambre.
Courir vers son lit, s'emparer de la couverture qu'il roula autour de sou bras, ce fut pour Jack l'affaire d'un instant, mais lorsqu'il fallut effectuer une nouvelle ascension dans la cheminée, avec la couverlure et la barre de fer, il comprit qu'il avait peut être trop compté sur ses forces.
Cependant, soutenu par l'espoir de la liberté, il accomplit ce hasardeux trajet , et après des efforts incroyables il sortit du noir coudait, muni de sa barre de fer et de la précieuse couverture.
Le reste n'était plus qu'un jeu d'enfant pour l'audacieux bandit. Arrivé au mur sur le bord duquel il avait laissé la pique de fer, il la planta entre deux pierres et y attacha solidement la couverture le long de laquelle il se laissa glisser jusque sur le toi! delà maison' voisine.
A sa grande joie, il trouva ouverte la lucarne du toit par laquelle il passa et qu'il referma derrière lai. Après avoir, pendant quelques instans , marché a tâuns . .la k rencontra une porte donnant sur le palier d'un escalier : a peine y avait-il posé le pied, qu'il entendit au-desseus de lui :
— Quel est ce bruit? qui va là?
— Ce n'est rien , — répondit une rude voix d'homme, — c'est le chien.
Les voix s'étant éloignées, Jack descendit silencieusement deux étages. 11 se disposait à descendre les dernières marches, quand soudain une porte s'ouvrit et livra passage a deux personnes dont l'une tenait une lumière à la main, Jack n'eut que le temps de faire une prompte retraite , et ouvrant au hasard une porte qu'il trouva sur son chemin, il entra dans une chambre et rampa vers un grand bahut derrière lequel il se blottit.
LE BANDIT DE LONDRES
CT3 QCÏ ADVINT A JACK DANS tA M/USO\ DU TOtlRNECR.
Il avait à peine exécuté celle manœuvre, que les deux personnes déjà rencontrées par lui entrèrent dans l'appartement. Quel fut l'étônnemënt de Jack en reconnaissant, à la voix, monsieur Kneeljone et Winifred !
— Combien il est heureux, — disait monsieur Kneebone,
— que j'aie eu l'idée de passer ce soir chez monsieur liird, le tourneur, pour lui faire une commande. Je comptais bïëh peu sur le plaisir de vous y rencontrer avec votre cligne père.
— Trêve de complimens, je vous en prie, — répondit Winifred, — et si vous a\ez quelque clins,' à me dite, veuillez vous hâter. Vous désirez, m'avez-vous dit tout a l'heure, me faire une confidence relative à Tamise Darrell, et c'est pour vous écouler que j'ai laissé mon père en bas avec monsieur Biru pour monter i< i. Qu'avez- vous à m'apprendre?
— Un triste événement, hélas! —répliqua Kneebone en hochant la tête.
— Pas défausses alarmes, — je vous en supplie! — reprit Winifred. — Quoi que vous m'appreniez, je m'efforcerai d'être calme, mais n'éveillez pas mes appréh usions sans motif réel ! — Qae savez-vous de Tamise? —Où est-il?
— Calmez-vous, chère enfant, si vous voulez que je parle.
— Je suis calme,, parfaitement calme, monsieur Kneebone; parlez, de grà e !
— Puisque vous l'exigez, je vous obéis... Préparez-vous à recevoir un terrible coup.
— An nom du eiel, parlez! — s'écria Winifred.
— Eh bieti ! vous al ez savoir toute la vérité, — répondit Kneebone ave une affi ctation de tendre sollicitude, —mais...
rous réellement préparée?
— Oui. . oui .. ce suspens est pire que la torture.
— Eh bien!.. Tamise Darrcll... Tamise Darrell... a été...
— Assassiné! — cria Winifred.
— Assassiné par Jack Sheppard et P. aubleue.
— Oh! non, non... je ne vous crois pas... Jack est incapable d'un pareil forfait.
— néreuse fille, — murmura Jack. *
— J'ai des preuves, — reprit Kneebone. — Le meurtre a été commis à la suite du vol dont j'ai été victime... croyez a ma pai
— Monsieur Kneebone... vous avez été induit en erreur, quelque chose me le dit...
—Je suis malheureusement trop certain de ce que j'avance, réj Avant de nous séparer, — continua-t-il
en voyant Winifred se disposer à sortir de la chambre, — avant de nous séparer, un mot encore, ma jeune et adorable amie... Tant que Tamise a vécu, je me suis abstenu de vous reparler de mou amour... Mais aujourd'hui, me permellrezvous de vous en entretenir?
—En un pareil moment, monsieur votre conduite est indigne!
— La violence de ma passion doit me servir d'excuse... oui... je vous adore... et je suis sur que voire regrettable mère, si elle vivait encore...
— Monsieur!
— Vous pouvez me rendre lopins heureux des hommes,
— s'écria Kneebone en se précipitant aux genoux de la Jeune fille et en saisissant une main qu'il couvrit de baisers.
— Laissez-moi ! — cria Winifred, — j comprends maintenant le but de votre odieux menson ;e .. Laissez-moi, vous dis-Je, je veux s rlir d'ici.
; répondre un seul mot, Kneebone se releva vivement et alla pousser les verrous de la porte.
— Que faites-vous ? — s" tifred alarmée
— Je veux simplement vous empêcher de sortir avant d'avoir reçu de tvorable.
— Jamais!... Laissez-moi sortir!... sinon, j'appelle mon père!...
— A quoi bon !... vous êtes en mon pouvoir...
— Monstre!... Au secours!... au secours!... „•'
— Vos cris ne seront pas entendus...
— Arriére... scélérat! — s'écria tout-à-coup Jack Sheppard en s'élançant au milieu de la chambre.
A celte apparition, qui semblait surnaturelle, la jeune fille fit entendre un cri perçant, tandis que Kneebone reculait épouvat
— Misérable, — dit Jack, — vous m'avez accusé du meurtre de Tamise Darrell... je vous somme de vous rélracter surle-champ.
— Je persiste, au contraire, dans mon affirmation, — répondit Kneebone, qui avait repris confiance en voyant la
1 mortelle que la faligue avait jetée sur le visage de Jack.
— Mensonge! — s'écria Jack; — et en même temps il sa Km tbone en lui assénant sur la tête un coup de
barre de fer.
— Vous l'avez tué! — s'exclama Winifred épouvantée.— —Non. — répondit Jack en s'approi liant de la jeune tille; — après tout, il n'aurait que ce qu'il mérile... Vous ne croyez point à sette accusation de meurtre, n'est-il pas vrai?...
— Non... rassurcz-voi's... mas dites-moi par quel prodige vous êtes ii i.
— Je viens de m'évader de Newgale, et je remercie deux fois l'éioile qui m'a conduit en ces lieux, puisque j'ai pu vous rendre un service... 1 n seul mol, avant de me quitter... Avez-vous entendu parler de Tamise depuis mon arrrMation ?
— Hélas I non, t rhes demoft pèr*, qui est aile même jusqu'à Asthon Hall, chez sirRowland.
— Sir liowland n'est plus! — reparti I Jack avec un morne accent. — Avant demain matin, — continua-t-il, — je saurai ce que Tamise est devenu, dussé-je payer de ma vie la découverte de la vérité.. Et maintenant, dites-moi ce que vous savez de ma pauvre mère !
-Depuis voire arrestation et la disparition mystérieuse de Tamise, elle a été malade, si malade, que nous avons désespéré de ses jours. Et puis... par momens, elle a, comme autrefois, perdu la raison. Enfin, nous commencions à concevoir quelque espérance, lorsque, mardi dernier, pendant la soirée, je la laissai dans le petit parloir... Elle venait de s'assoupir...
— Eh bien?... — interrompit Jack.
— A mon retour, je ne la retrouvai plus...
— Mon Dieu! — cria Jack éperdu de douleur.
— Vainement nous nous sommes livrés aux plus actives recherches, nous ignorons ce qu'elle est devenue.
— Elle est au pouvoir de Jonathan!— s'écria Jack;— je la sauverai, je le jure!
— J'oubliais de vous dire,— reprit Winifred,— que peu de jours après voire arrestation, mon père lut, un soir, abordé par un homme qui promit de lui donner pour Tamise une forte somme d'argent et des papiers importans, si mon père voulait s'engagera favoriser voire délivrance.
— Celait Peaubleue,— dit Jack.
— En le reconnaissant, — reprit Winifred,— mon père tira sur cet homme un coup de pistolet; mais, bien que le scélérat ait été atteint, comme l'ont prouvé les traces de sang laissées derrière lui, il a échappé.
— Si votre père avait maîtrisé sa trop juste colère,— dit Jack, — il aurait peut-être rendu un immense service à Tamise.
— Pouvait-il faire grâce au meurtrier do ma mère ?— s'écria Winifred.
— Je n'accuse pas monsieur Wood. Mais bannissons ces douloureux souvenirs. Ecoutez-moi, Winifred.
El Jack raconta rapidemenl ce qui s'était passé dans la maison de Jonathan.
Lorsque Jack arriva au triste épisode concernant Tamise,' la jeune fille poussa un cri perçant et s'évanouit. Jack eut à peine le temps de la soutenir dans ses bras.
En ce moment, il entendit la voix de monsieur Wood qui,'
MNSWORTH
après avoir vainement essayé d'ouvrir la porte, ordounait, d'un ton courroucé, qu'on le laissât entrer.
— Pourquoi cette porte est-elle fermée ? — cria t-il, — que 6epasse-t-il?.. Ouvrez!... ouvrez sur-le champ !
— Etes-vous seul? — demanda Jack en contrefaisant la voix de Kneebone.
— Pourquoi cette question? — répliqua Wood. — Ouvrez, vousdis-je, ouvrez!
Jack déposa Winifred sur le sopha avec de tendres précautions, puis il éteignit la lumière, et tira les verrous de la porte derrière laquelle il se blottit à la hâ'.e. Aussitôt monsieur Wood entra, tenant une lumière ù la main; mais à peine il avait franchi le seuil, que Jack souffla cette lumière et s'élança vers l'escalier qu'il descendit en courant. Sur son passage il culbuta quelqu'un, probablement monsieur Bird,
qui montait, attiré par les cris de monsieur Wood, mais
sans s'arrêter, Jack franchit les dernières marches, entra dans la boutique et sauta dans la rue par une fenêtre.
C'est ainsi que Jack Sheppard recouvra de nouveau la liberté, après avoir accompli la plus merveilleuse évasion qui Jamais ait été tentée.