‹ Le siècleChapitre 83 sur 173 · ANGOISSES · texte numérisé non relu

ANGOISSES

Dans la soirée du même jour, Jonathan eut une longue conférence avec ses deux janissaires qu'il avait fait appeler dans la chambre d'audience.

Après avoir congédié ces deux hommes, il prit une lampe

descendit dans le souterrain par l'escalier aboutissant ù la trappe.

A l'extrémité d'un étroit passage, il ouvrit une porte et entra dans un sombre caveau au fond duquel une femme au visage pâle et souffrant était couchée sur un grabat.

Jonathan s'approcha de cette femme et tira de sa poche tin flacon et une coupe d'argent qu'il remplit jusqu'aux bords, puis il la tendit à la pauvre captive qui jeta sur lui un long regard d'épouvante et de haine.

— Buvez ceci, — dit Jonathan, vous vous en trouverez bien.

Mistress Sheppard, — car c'était la malheureuse femme,— prit machinalement la coupe, et, sans hésiter, en avala le contenu.

— Est-ce du poison? — demanda-t-elle après avoir bu.

— Non, — répondit Jonathan, — je neveux pas encore me débarrasser de vous. Cette liqueur n'est pas du poison, c'est un cordial dont vous aviez besoin pour les épreuves de cette prit.

— Ah ! — s'écria mistress Sheppard , — êtes-veus donc revenu pour renouveler vos terribles propositions?

— Je suis venu pour exécuter mes menaces, — répliqua Jonathan. — Cette nuit vous deviendrez ma femme.

— Je mourrai avant, — répondit mistress Sheppard.

— Mourez après, si cela vous fait plaisir, — reprit Jonathan;— mais jusqu'au mariage, vous vivrez. J'ai envoyé chercher le prêtre.

— Pitié!— s'écria mistress Sheppard en s'efforçant vainement de découvrir une expression de sensibilité sur l'inexorable physionomie de Jonathan.— Pitié l pitié I

— Loin de vous plaindre,— répliqua celui-ci,— ne devriezvous pas me remercier de ce que je veux faire de vous une honnête femme?

— Oh ! la mort! la mort 1 — soupira la pauvre veuve. — Je n'ai plus que quelques jours... que quelques heures peut-être à vivre... mais tuez-moi plutôt que de commettre cet outrage.

— Cela ne remplirait peint mon but, répondit Jonathan. r-Je ne vous ai pas enlevée de la maison du vieux Wood pour fous tuer, mais pour vous épouser.

— Quel motif pouvez-vous avoir pour vous rendre coupable d'une telle indignité?

— Ce motif, vous le connaissez à merveille, — répliqua Jonathan, — Cependant, je veux bien réveiller vos souvenirs. Autrefois, je vous aurais épousée pour votre beauté... aujourd'hui, je vous épouse pour votre fortune.

— Ma fortune!... mais je ne possède rien...

— Vous êtes héritière de la famille ïrenehard, dont les domaines sont les plus beaux du Lancashire.

— Je ne pourrais, eu tous cas, hériter qu'après la mort de Tamise Darrell et de sir Rowland.

— Sir Rowland est mort, — lépondit Jonathan d'une voix lugubre.— Quant à Tamise, il ira rejoindre son oncle avant notre mariage.

— Mon Dieu! —cria mistress Sheppard.

— Ecoutez-moi avec attention, au lieu de vous lamenter, — reprit Jonathan. — Il y a bien des années, vous étiez alors dans la fleur de votre beauté, je vous ai aimée.

— Vous m'avez aimée !... vous I

— Je vous ai aimée, et, frappé de la distinction de votre physionomie, je voulus connaître votre histoire. Ayant su que vous aviez été volée par uoe gipsy dans le Lancahire, je partis pour Manchester, et là j'appris, par les témoignages les plus authentiques, que vous étiez la fille aînée de sir Monlacute Trenchard, la sœur de sir Rowland. Après celte découverte, je revins en toute hâte à Londres pour vous offrir ma main; mais, pendant mon absence, vous étiez devenue la femme d'un charpentier nommé Sheppard. Je renfermai mon secret dans mon sein et résolus de me venger : je jurai de faire pendre votre mari, de vous plonger, vous, dans la plus affreuse détresse, et enfin, si vous aviez un fils, de lui faire partager le sort de son père.

— Ah ! vous avez époavantablement tenu parole ! — interrompit misti ess Sheppard.

— Oui, j'ai tenu parole... mais arrivons à ce qui vous touche le plus : consentez à m'épouser, sans me forcer à recourir à la violence, et j'épargnerai votre (ils.

Mistress Sheppard regarda fixement Jonathan, comme pour pénétrer dans les sombres profondeurs de son âme.

— Jurez-le l— s'écria-t-elle.

— Je le jure, — repartit vivement Jonathan.

— Mais que vous importe un serment?— ajouta la veuve avec un accent de doute;— vous n'hésiterez pas ù le trahir si vous avez intérêt à le faire. J'ai déjà trop souffert de vos perfidies... ^e ne me Ile point à vous.

— Comme il vous plaira,— dit froidement Jonathan.— Seulement, n'oubliez pas que vous êtes en mon pouvoir, et qu>ï la vie de Jack dépend de votre détermination.

— Que faire, mon Dieu ! — s'écria mistress Sheppard d'une voix d'agonie.

— Sauvez vote fils, vous le pouvez.

— Amenez-le-moi... que je le voie... que je l'embrasse... prouvez-moi qu'il est sauvé... et je suis à vous... je le jure.

— Mais...— dit Jonathan.

— Vous hésitez, — interrompit mistress Sheppard,— -vous me trompez.

— Sur mon âme, je ne vous trompe pas,— répondit Jonathan avec un faux accent defincéri'é.— Demain, vous verrez

fils.

— Eh bien! différons jusqu'à demain le mariage. —Vous demandez des choses impossibles, — répondit ru-

dénient Jonathan.— Tout est prêt,.. Ce mariage ne peut, ne doit pas être différé. Cette nuit, vous serez à moi.

— Nulle violence ne me fera GûB$i r» tir avant que Jack soit en liberté,— : répondit résolument la veuve.

— Dans une heure, je revien Irai avi le prêtre,— dit Jonathan en se dirigeant vers la porte.

Puis, après avoir jeté sur la malheureuse femme un regard satanique, il quitta le caveau et ferma la porte.

— Dans une heure je serai pour toujours à l'abri de vos coups, —dit mistress Sheppard en retombant sur son grabat.

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