DERNIÈRE ENTREVUE DE JACK SOEPPARD AVEC SA MÈRE
Après s'Être échappé de la maison du tourneur, Jack Sheppird se dirigea en t&ute hâte vers la demeure de Jonathan. Une porte ouvrait, on se le rappelle, sur la cour de derrière, et ce fut là que Jack s'arrêta. 11 se disposait a forcer celte porte, lorsqu'en appuyant sur le loquet, il la trouva ouverte, à sa grande satisfaction. 11 entra sur-le -champ dans la maison etdescendit l'escalier du ca\eau.
A peine avait-il franchi les premières marches, qu'il entendit un bruit de pas. Jack n'eut que le temps de se cicher dans un enfoncement, et, peu d'instans après, il vit et sentit presque passer à ses côtés Quilt Arnold, tenant une lanterne à la main. Le premier mouvement de Jack fut de faire usage de sa barre de fer; mais il fut si vivement impressionné par l'étrange physionomie du janissaire, qu'il résolut d'épier tous les mouvemens de ce dernier. Il le laissa donc passer.
Tout, en effet, dans cet homme révélait l'irrésolution qui précède l'accomplissement des actes criminels. Il s'arrêtait, jetait autour de lui des regards effrayés, s'arrêtait encore, puis semblait vouloir revenir sur ses pas. Enfin, il reprit courage et s'avança.
— Ce misérable m dite quelque épouvantable crime,— murmura Ja* k ; — Dieu veuille que j'arrive à temps pour en empêcher l'exécution 1
Suivi par Jack, qui se tenait assez près de lui pour surveiller tous ses mouvemens sans pourtant s'exposer à être aperçu, Qoill ouvrit plusieurs portes, franchit un noir et long passage, à l'extrémité duquel il s'arrêta devant une autre porte. Alors il déposa sa lanterne a terre et choisit une clef dans le trousseau qu'il portait a la ceinture. En ce moment, sa physionomie prit une expression tellement atroce, que Jack ne douta plus des criminelles intentions de cet homme.
En effet, Quilt ouvrit la porte, et, tirant son épèe, il enlra dans le caveau. Un instant, après, un cri se lit entendre, et Jack, ayant reconnu la voix de Tamise, se précipita dans le caveau et aperçut Quilt qui, agenouillé sur le malheureux jeune homme dont les pieds et les mains étaient garrottés, s'apprêtait à lui plonger sou épéc dans la poitrine.
Avec la rapidité de la pensée, Jack bondit sur le misérable, qu'il terrassa en lui assénant sur la tête un coup de barre de fer. Puis, il délivra Tamise de ses liens.
— Est-ce vous, Jack? — s'écria Tamise.
— Oui, c'est moi.; mais, à mon tour, je pourrais vous demander : est-ce vous ? car, sans votre voix, je ne vous aurais pas reconnu, tant vons êtes chan
— Je n'ai point quitté cet affreux séjour depuis notre dernière rencontre, et je ne sais combien de temps j'y ai passé.
— Six semaines se sont écoulées depuis cette fatale nuit, — répondit Jack,— et, durant tout ce laps de temps, j'ai demeuré prisonnier a Newgale, dont je viens seulement de m'échapper.
— Six semai nés ! — s'écria Tamise,— je croyais avoir passé six longs mois dans cel enfer!... Oh I fuyons... hùtoas-nous de fuir.
— Je vous servirai de guide,— repa' tit J icfc ; — mais, avant de p util', je voudrais m'assurer si ma mère est aussi prisonnière en ces lieux.
— (lui,— dit Tamise. — La nuit dernière, Jonathan a visité mon cachot, ci le scélérat, ■ . litre ma douleur, m'a dit que votre mère était reufermée dans le caveau voisin.
— Prenez les armes du misérable qui gîl à nos pieds,— dil .i.i k,— et allons délivrer ma mère.
Tamise se rendit au désir de -1 il était si faible,
qu'il ne pouvait offrir aucune résistance en cas d'attaque.
— Appuyez-vous sur moi, — lui dit Jack qui, la lanterne à la main, s'avança dans le passage.
Après avoir fait quelques pas , ils aperçurent une porte à laquelle frappa Jack. Un sourd gémissement se fit entendre.
— Elle est là ! — s'écria Jack.
Mais la porte était fermée, et, après avoir vainement essavé dans la serrure les clefs enlevées à la ceinture de Quilt, Jack se vit contraint de recourir à sa barre de fer.
A ce bruit, mistress Sheppard poussa un cri déchirant.
— Arrière, misérable! — s'écria-i-elle, — si vous entrez, je me perce le cœur avec le couteau que je tiens à la main.
— Ma mère!— cria Jack d'une voix brisée par l'émotion,
— c'est moi, c'est votre fils !
— Non... vous mentez, ce n'est pas la voix de Jack... arrière, vous disje !
— O ciel! que faire!— s'écria Jack. — Ma mère!... par pilié, reconnaissez ma voix !
— Je ne tomberai pas dans ce piège, — répondit mistress Sheppard,— ma résolution est prise, et vous ne m'aurez pas vivante.
— J'entends un bruit de pas,— dit soudain Tamise, — hât tez vous... forcez la porte...
— Ma mère... c'est moi ; je viens à vous.— cria Jack. Au même instant, il ébranla la porte ; puis il écouta.
Il entendit un cri étouffé, auquel succéda 'a lourde chute d'un corps.
— Je l'ai tuée ! — s'écria Jack qui , d'un coup furieux de sa barre de fer, enfonça la porte du caveau.
La malheureuse lemme était étendue sur le sol, et tenait à la main un couteau teint de sang.
— Ma mère ! — cria Jack en s'élanç.ant vers elle.
— J irk,— dit mistress Sheppard d'une voix mourante, — est-ce donc vous ?
— C'est moi... moi qui vous ai tuée... Pardonnez-moi! pardonnez-moi !
— Je vous bénis, — murmura-t-elle.
Puis un frisson convulsif agita tout-à-coup ses membres, et, quelques instans après, sa douce âme s'envola pour jamais.
— 0 mon Dieu! faites que je meure aussi ! —s'écria Jack en tombant à genoux près du corps de sa mère.
Lorsque la première violence de la douleur commença à se calmer, Tamise s'approiha de Jack.
—Vous ne pouvez rester ici plus longtemps, — lui dit-il,
— et, d'ailleurs, votre pauvre mère n'a plus besoin de vous.
— Je la vengerai ! — s'écria Jack ù'une voix terrible.
— Eh bien! Jack, sans pus différer, éloignons-nous et emportons le corps de votre mère, pour lui rendre les derniers devoirs.
— Oui, vous avez raison,— répondit Jack -, — prenez la lumière et marchez devant moi, je vous suis.
A ces mots, il souleva le corps dans ses bras. Au moment où ils arrivaient au bout du passage, ils entendirent la voix de Jonathan
— Eteignez la lumière,— cria Jack,— tournez à gauche... alerte! .. aleite!...
— dû allons-nous? — demanda Tamise quelques secondes après, en se voyant ho ■ horrible demeure.
— Je ne sais... que m'importe ! — répondit Jack
Un fiacre passait en cet instant; Tamise appela le cocher.
— Confiez-moi le corps de votre mère,— dit Tamise à Jack,
— je me charge de le transporter à Dollis-IIill, chez monsieur Wood.
— Failes, Tamise.
Grâce à l'obscurité, le cocher ne remarqua pas l'étal du corps i voilure par les deux jeunes gens
— Et maintenant, qu'allez-vous devenir ? — demanda Tamise.
— Ne songez pas à moi,— répondit Jack,— mais veillez sur le dépôt sacre que j'ai remis entre vos mains.
— Ayez confiance en moi, répliqua Tamise.
AÏNSWORTH.
— Faites enterrer ma pauvre mère dans le cimetière de Willesden, après-demain ; je serai la... Adieu.
A ces mots, il ferma la voilure, et le cocher, sur la promesse d'un généreux pour-boire, lança ses chevaux au galop.
Au moment où Jack s'éloignait à son tour, une sombre ligure, sortant de derrière un mur, s'élança sur ses traces.