WESTMINSTER-HALL
Depuis son arrestation, Jack Sheppard Berablail Aire résigné et avait de fréquens entretiens avec l'aumônier de la prison. Une seule circonstance avait troublé la sérénité de son esprit, celait la nouvelle du rétablissement probable de son ennemi.
En effet, malgré la gravité de ses blessures, Jonathan, qui semblait puiser des forces dans l'espoir d'une vengeance prochaine, se sentit bientôt assez fort pour se rendre a New gale, ann de se repaître de la vue de sa victime qu'il accabla de traitemens odieux
Le 1-2 novembre, après un mois de la plus dure captivité, Jack Sheppard fut transporté de Newgate à Westminster-Bail pour y être jugé.
La réputation de Jack avait tellement grandi parmi la populace, que, ce jour-là, toutes les rues par lesquelles il devait passer, étaient encombrées par une foule d'hommes à l'aspect s.r.islroct menaçant.
La sentence de mort fut promptement rendue, et à la requête de Vatlomey-general, l'exécution fut fixée au lundi suivant. Un seul incident signala ce proci s qui avait attiré d'innombrables curieux : Y atlorney- gênerai offrit à l'accusé de le recommander a la clémence royale, s'il consentait à révéler les noms des complices qui avaient favorisé sa miraculeuse évasion.
— Le ciel seul m'a prêté secours, — répondit Jack Sheppard,— i iî lui valut> (,e la Paii (lu président, une sévère réprimande.
Après l'énonce du jugement, Jack aperçu!- au sorlir delà salie d'audit ne, son implacable ennemi.
Cependant, la foule s'était considérablement accrue au dehors, et avait pris un menaçant aspect. Bientôt, la voilure qui devait transporter le prisonnier fut mise en pièces, et des cris de mort a l'adresse des agens de la force publique ci de Jonathan V. ild éclatèrent de t .mes parts.
Une bande d'ho mes armés, ayant à leur tête un homme au visage basané, aux fermes athlétiques, semèrent sur les constates et auraient infailliblement délivré Jai k. sans l'arrivée soudaine d'un régiment des gardes qui ne dispersa le rassemblement qu'après une sanglante méli
Bien que faible et souffrant, Jonathan Wild se di parla vigueur* coups; maisendé il e tousses ef-
forts, il ne put réussir à s'emparer de Peaubleue qu'il avait aussitôt reconnu dans le chef de la bande.
Entin, après une lutte acharnée, les «instables pan a transporter Jack Sheppard à Newgate, au milieu des hurlèmens et des attaques reitérées de la multitude.
La nuit suivante, fa demeure de Jonathan devin: la proie des flammes, et il ne parvint à s'échapper que grâce au passage souterrain conduisant de sa maison à la prison de Newgate.
xxvm.
DE NEWGATE A TYBTJRN.
Le jour fixé pour l'exécution approchait, et le prisonnier semblait avoir abandonné toute pensée d'évasion pour des méditations plus sérieuses. Mais cette apparente tranquillité île la part du condamné cachait, aux >cu\ de Jonathan, que projet audacieux, et les rassemblemens formés chaque soir seus les murs de la prison, dont i s la consistance aux soupçons du terrible agent de po
l.a veille de l'exécution, ces rassemblemens prirent un caractère m menaçanl . qu'on jugea prudent i e les p si. > de Ni wgate, et Jonathan passa la ni.it iuverneur pour se concerter avec lui, relativement aux mesures à prendre pour la tragique affaire du lendemain.
D'après l'avis de Jonathan, la force constabulaire fut grandement augmentée, et un corps de troupes considérable occupa, de bonne heure, les pointa les plus dangereux. Bref, on prit plus de précautions que s'il s'était agi de l'exéuttion d'un criminel d'Etat.
Onétaiten novembre; l'atmosphère était basse, brumeuse aciale; mais, bravant le froid pour jouir du spectacle qui se préparait, une foule immense et tumultueuse encombrait, dès le point du jour, les rues par lesquelles devait passer le lugubre cortège.
A neuf heures, on vit s'ouvrir les portes de la prison, et le condamné s'avança, précédé par une iroupe considérable de shériffs et de constates.
Bien que le condamné fat chargé de fers , sa démarche était assurée. Son visage, quoique pâle, ne trahissait aucun sentiment de crainte. On y lisait, au contraire, une inébranlable résolution.
Jack, ayant à ses côtés le chapelain de Newgate, monta dans lacharrefe sur le devant de laquelle était placé le cercueil qui lui é.ait destiné.
Quelques instans après, le corlége se mit en marche au milieu des vociféiaiions de la foule qui lançait contre Jonathan des menaces de mort.
Celui-ci, monté sur un cheval vigoureux, semblait dédaigner ces démonstrations effrayantes Au rcsie, il était armé jusqu'aux dents, et l'on voyait qu'il était prêt ;i luit événement.
Gepen lant, le cortège était arrivé à la hauteur de Saint- Sêpuldire's church. Alors il fit une halte, et le sacristain du temple s'élant avancé sur le parvis, prononça d'une vo-x retentissante l'exhortation suivante, adressée, suivant un vieil tusage, à tout condamné conduit à Tyburn:
« Bonnes âmes, priez Dieu pour ce pauvre pécheur qui » marche à la mort, et pour lequel tinte la grande cloche.
» Vous qui êtes condamne ù mourir, repentez-vous avec « des pleurs amers. Dema ndez | ardon au Seigneur. Deman- « dez-lui le salut de votre âme. par 1.: mort et la passion de i. Jésus-Christ qui e t asis ù a droite de Dieu. » Que le Seign ur ait pitié de vous ! » Cette cérémonie termin tége se remit en rente et
s'avança lentement ;'< travers les Ilots grossissans de la foule. En passant devant Saint- Andrew 's church, dont a cloche tintait lugubrement, Jack ; sur ies marches du temple
ses maîtresses, Poil Maggot it Edgeworlb Bess. Aussitôt que celte dernière aperçut son amant, elle |m i^a uu cri perçant et s'évanouit. Quanta mislress Maggot dont le? nerfs et tie.M moins sensibles, elle se conti nia de faire de la main affectueux.
Tatidis que se passait cet incident de faible importance, un plus grave épisode arrêtait la marche du convoi. Vainement la roupe qui le précédait s'était efforcé de disperser un rassem lemont armé qui s'était formé dans Field Lente. I.a rue avait été dépavée et une barricade formidable défendait le passage. La iroupe fui forcée de faire feu, et long temps les défenseurs de la barricade conservèrent l'avaniage ; enfin, un détachement des grenadiers de la garde arriva, et grâce ,'i ce renfort, le rassemblement tut dispersé, et le cortège reprit sa marche dans une affreuse confusion, et ne put que difficilement arriver à St- Giles's.
En ce lieu, et suivant une autre tradition, (oui criminel
marchant au supplice, avait le droit de s'arrêter ù une taverne
nommé : The Crown ( la Couronne ) , et de boire dans le bol
Saint-Giles, son dernier breuva
A la porte de la taverne, la charrette et l'escoite s'airêtè-
rent.
Alors commença une scène qui caractérise bien cette époque.La funèbre processi adain un air de fête. Officiers, soldats et eonstable demandèrent a boire, et bientôt on endil plus qu i des dis joyeux et des celais de rire.
de la eharr lie, Marvel, l'exécuteur des hautes-œuvres, fumait sa pipe et tenait a la main un peu de bièrre écumante.
En ce moment, l'hôte li r, un jovial et corpulent bonhomme sortit de la maison, et s'avançanl vers le condamné, lui offrit
LE BANDIT DE LONDRES
un large bol en bois rempli d'ale. Jack prit le bol, et levant les yeux vers le balcon de la taverne sur laquelle on voyait un groupe de ladies, demanda la permission de boire à leur santé. Au moment où il allait porter le vase a ses lèvres, il rencontra le fatal regard de Jonathan Wild, et s'arrêta toutàcoup.
—Je laisse ce bol pour vous, — lui dit-il; — puis il le rendit à l'hôtelier sans avoir bu.
— Votre père a dit pareille chose avant vous, — répliqua Jonathan avec un sourire atroce.
— Il vous sera présenté avant six mois écoulés, — ajouta Jack d'un ton solonel.
Quelques instans après, le cortège s'ébranla de nouvvau, et longeant Saint-Giles church, dont on entendait le glas sinistre, il s'avança dans Oœford IioaU, que l'on désignait aussi sauvent à cette époque sous le nom de Tyburn Koatl. Enfin, on passa les dernières maisons paur traverser la plaine qui conduit à Tyburn.
La foule déborda tout-à-coup dans la campagne, et se rua vers le lieu du supplice, franchisent dans sa course rapide les fossés, les haies, et tous les obstacles qui se présentaient sur son passage.
Une bande d'hommes armés se détachait de la foule et se dirigeait en bon ordre vers le lieu fatal. La menaçante attitude de eette bande inspira des craintes sérieuses, et Jonathan reçut l'ordre de la tenir en échec à la tête d'un fort détachement de grenadiers a cheval.
DENOMMENT.
On allait arriver à Tyburn. Au-dessus de l'océan de tètes (Ouvrant la plaine, s'élevait un noir et sinistre objet. C'était la potence.
Jack, qui tournait le dos au conducteur de la charrette, ne vit pas l'horrible machine, mais il comprit qu'elle était en vue, en entendant les exclamations compatissantes de la foule. Néanmoins, celte circonstance ne produisit aucune altération dans sa contenance; seulement, il sembla prêter une plus grande attention aux prières récitées par le chapelain.
Tout-à-coup il tressaillit, et se leva en apercevant monsieur Wood qui, monté sur un tertre, lui adressait des signes d adieu.
— Que Dieu vous pardonne et vous bénisse, malheureux enfant I — s'écria le bon vieillard en fondant en larmes. — Que Dieu vous bénisse !
Jack tendit ses mains avec un sentiment de reconnaissance profonde, puis il chercha des yeux Tamise Darrell ; mais ne le voyant pas, il sentit au cœur un serrement affreux, et ^'efforçant de bannir toute pensée terrestre, il se réfugia dans une fervente prière.
En cet instant il se fit un grand calme, semblable à celui qui pré. ède les violens orages.
On n'entendait pas un cri, pas une voix.
La charrette était arrivée au pied de la potence, autour
de laquelle la garde à cheval et à pied, les constables et les agens de police formaient un formidable cercle, inaccessible à la foule.
Dans ce moment suprême, Jaek conservait un admirable sang- froid... et lorsque le bonnet fut abaissé sur son visage, il prononça ces dernières paroles :
— Ma mère! je vais vous rejoindre!
Alors le nœud fut ajusté, et la charrette avança...
Une seconde après, Jacques Sheppard était lancé dans l'éternité !...
A peine la charrette avait-elle fait un mouvement en avant, qu'un homme au visige basané s'élança sur le banc que venait de quitter le condamne, et avant qu'on pût l'arrêter, il coupa la corde fatale avec un couteau qu'il tenait à la main.
Cet homme était Peaubleue.
Mais son secours arriva trop tard. Un feu de mousqueterie, commandé par Jonathan, avait criblé de balles le corps de Jaak Sheppard.
Derrière Peaubleue, une bande d'hommes se précipita, furieuse, haletante. Le corps de Jack fut enlevé, et porté de main en main au-dessus de mille têtes, à une grande distance du gibet.
Alors on entendit des clameurs épouvantables. Une attaque desespérée fut dirigée contre Jonathan qui, tout en se défendant comme un lion, fut grièvement blessé, et aurait été infailliblement massacré, si la troupe, reprenant l'avantage, ne l'eût mis à l'abri de la fureur des hommes commandés par Peaubleue.
Au reste, il ne fut sauvé de ce danger que pour périr ignominieusement, six mois plus tard, sur le même gibet auquel il avait fait pendre sa victime.
Tandis que continuait la lutte entre la populace et la force armée, le corps de Jack Sheppard fut transporté jusqu'au lieu désigné par Peaubleue, le jour de sa mystérieuse entievue avec. Tamise Darrell.
En cet endroit stationnait une chaise de poste, et, près de /a portière ouverte, un homme richement vêtu et portant un masque encourageait la foule de la voix et du geste. Dès que le corps eut été déposé dans la voiture, l'inconnu s'y élança, et sur un signe fait au postillon, les chevaux par-tirvnt ventre à terre.
Une demi-heure après, le corps de Jack fut attentivement examiné par des hommes de l'art. Il fut constaté par eux que le corps avait été détaché avant que la vie fût éteinte, mais que le cœur avait été traversé \>&r une balle.
Ainsi mourut Jack Sheppard.
Dorant la nuit qui suivit ces événement, une tombe fut creusée dans le cimetière de 'Willesden, près de celle qui renfermait les restes de mistress Sheppard. Deux personnes seulement, outre le prêtre et le fossoyeur, assistaient à celle cérémonie. L'une d'elles était un jeune homme., ei l'autre 'un vénérable vieillard Le cercueil fut descend* dans la fosse et les deux hommes s'éloignèrent tristement, lentement.
Une simple croix en bois, sans date et sans nom, fut placée sur cette tombe; mais quelques années plus tard, une main compatissante grava sur cette croix ce simple nem :