HISTOIRE DU TEMPS D£ LOUIS XIV
Vous avez eu ra m1"
M. Fouquet désiré se conlï pour appr< mire d nouvel
toutoautre i liose, et Sa Majes é.qui
OSl bien aise qu'il i; n ;ilin- • paS,
Ipuhaite que vous rie lui donniez ceitepcrmissioD que toutes les quatre bonnes fctesde l'année ei le jour de la Notre-Dame d'Août : (|ue, s'il lui survenoit quelque maladi gereuse dans l'intervalle, vous po liriez lui i crmettre de
Lettre de Kotivois n Saint- Uar$1 IGG5.)
\u milieu da moi» de février de l'année it>so. le m raux Fouquet . prisonnier depuis quinze ans dans le donjon de là citadelle de Pignerol, se trouva seul un moment en sa
chambre, où, d'habitude, deux val issaienl : a
de lui le rôle d'espions. L'un de ces" valets, nommé Mani, iia'u mort la vcille.it le misérable digne de remplacer cet homme n'avait pas encore été Choisi ; l'autre valt t, Bustache, qui s'élevait au dessus décolle condition subalterne en remplissant les fondions de capitaine des portes du doi était allé, par ordre de Fouquet, inviter prison, moirsieur de Saint-Mars, a descendre pour lui 1er. •
Nicolas Fouquet, surintendant des Qnances, lut coupable surtout d'avoir osé rivaliser de pouvoir, il i lus - , -i d a avec. Louis M\ , qui voulait se délivrer de la tutelle que lui avait impose' Mazarin en mourant . et qui regardait comme une condition inséparable de la royauté d être le pi enii
toute chose, même dans ses plaisirs et ses galanteries. Fou quel avait appris du cardinal à se iaire plus roi eue le roilui-même par l'autorité de l'argent, et il s'était considérablement enrichi aux dépens du trésor de l'Etat; les dilapidations de son ministère servirent de prétexte à son arrestalion et a son procès, niais n'en furent pas la véritable cause. Louis XIV. eût même pardonné à Fouquet l'épuisement des finances publiques, si tant de millions dissipés en follt honteuses dépenses nttiyé l'orgueil du surinten-
dant. Celui-ci disait hautement : » J'ai toul du royau-
me et le tarif del tus > Il éleva ses projets desé-
duqtjonjnsqu'à mademoisell ideLaVallière, que le roi aimait en secret, et il lit propos r à cette bulle tille d'honneur une somme de mille livres pour prix des faveurs qu'il
lit : I.a Valli issa dédaigneusement une pa-
'( n plajgnil au roi. dette insolence de < quel niit le comble aux anciens griefs qu'on lui reprochait, el sa perte fut résolue.
Louis XTS conçu) une haine implacable contrei rh qui peut-être n'avait ; as
lait mademoisell sdel , ou
qui du moins se vanta d'un succès qu'il n'eut pas le temps d'obtenir. Mademoiselle de La \ : nie
puissante sur l'esprit il ; son a t; et, pour lui «kiitrer combien elle avait mépri ilion d F<ou-
qu.t. icita elli -même une Le
m fui an nhre 166 1, au
i s fêles de Vaux, où il avait eu pour b il jaloux et irrité con-
tre lui. On saisit av> lierche infinie tous les papiers
du ministre accusé, pour y découvrir la preuvi intri-
gues plutôt que de ses malversati nsl : les
chi| formait ut une
mt eu part presque toutes les dames de la cour. On i-jnore jusqu'à quel point
JACOB i BIBLIOPHILE).
mademoiselle de La Vallière fut intéressée dans les révélalions de la cassette des bonnes fortunes de Fouquet-, quoi qu'il en soit, le ressentiment de Louis XIV ne lit que s accroître contre sa victime, sans s'appuyer de prétextes apparens. Mademoiselle de La Vallière cessa bïentêt de cacher la liaison qui existait entre elle et le roi ; elle devint grosse et accoucha d'un (ils, qui fut le comte de Vermandois, avant que les juges eussent décidé du sort de Fouquet
Cependant deux lettres singulières, trouvées dans les poches du surintendant, disait-on, circulèrent de main en main, pendant I instruction du proies, et donnèrent matière à diverses interprétations. La pre. ière lettre était écrite par madame Duplessis-Bellière, l'amie et en même temps la pourvoyeuse de Fouquet.
« Je ne suis plus ce que je dis ni ce que je fais, lui écrivait » cette amie complaisante , lorsqu'on résMe à vos inten- » lions. Je ne puis sortir de, colère, lorsque je songe que » cette demoiselle de La Vallière a fait la capable aveu moi. » Pour captiver sa bienveillance, je l'ai encensée, pour sa » beauté, qui n'est pourtant pas grande; et puis, lui avant » faitconnaitie que vous empêcheriez qu'il ne lui manquai » jamais de lien, et que vous aviez vingt mille pistoles pour » elle, elle se gendarma contre moi, disant que vingt-cinq » mille n'étaient pas capables de lui faire faire un faux pas. )■ et elle me répéta cela avec tant de fierté, que, quoique je » n'aie rien oublié pour la radoucir avani de nie séparer " d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au roi; de sorte qu'il » faudra prendre le devant. Pour cela, ne trouvez-vous pas à » propos de dire, pour la prévenir, qu'elle vous a demandé » de l'argent, ci qm- vous lui en avez refusé? »
La seconde lettre était un brouillon rédigé par lesurioten dant, avec des corrections de Pellisson , le secrétaire liabi tuel de ses amours. Les uns crurent que < e billet s'adressait à mademoiselle de Montalais , une des fllles d'honneur de Madame et une des maîtresses de Fouquet; mais les autres pensèrent qu'il concernait plutôt mademoiselle de La Vallière, et leroi, tout épris qu'il fût de celte aimable personne, la soupçonna longtemps de n'avoir pas été si cruelle au ministre qu'elle le disait : il en conçut donc une jalousie et une haine plus irréconciliables contre son prétendu rival.
« Puisque jefaisnion unique plaisir de voie aimer, vous « ne devez pas douter que je ne fasse ma joie de vous salis- » faire. J'aurais pourtant souhaité que l'affaire que vous » avez désirée fût venue purement de moi ; mais je vois bien « qu'il faut qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble » ma félicité; et j'avoue, ma chère demoiselle, quelle sérail » trop grande si la fortune ne raccompagnait quelquefois de .1 quelques traverses. Vous m'avez causé aujourd'hui mille » distractions en parlant au roi ; mais je me soucie fort peu » de ses affaires, pourvu que les vôtres aillent bien. ■
Les commentateurs de ce dernier billet prétendaient qu'on y devait lire les nôtres au lieu de les nïlrex, ce qui complétait le sens de la lettre, laquelle ne figura pas au procès
Ce procès ne fut jugé que trois années après l'emprisonnement de Fouquet, qui se vil successivement transféré a Amboise, à \ incennes, à Moret et à la Bastille. Ses parens, ses domestiques avaient été arrêtés ou persécutés, et pourtant les amis qu'il s'était faits dans sa prospérité ne l'abandonnèrent pas dans sa disgrâce ; plusieurs le défendirent hautement, tels que Pomponne, Pe lisson, Là Fontaine, Molière, Saint-F.vremont , Gourville et madame de Sévigné; le reste agit avec tant de zèle, que l'opinion publique se déclara en laveur de l'an use. Ses ennemis, non moins nombreux et plus forts que ses amis, redoublèrent de ruse et d'acharnement pour dicter aux juges un arrêl de morl : Colherl, qui avait pris au conseil la place de sou bienfaiteur, le ministre Michel Letellier, le chancelier Seguier et l'avocatgénéral talon., travaillèrent decomcerl danse, but odieux; mais Fouquet, a-sis sur la sellette, parlait avec tant île noblesse et d'éloquence, qu'il émut la conscience du tribunal : neuf voix seulement opiaèreni pour 1 1 mort, le 80 décembre 1605, et Fouquet fut condamne au bannissement perpétuel
Le roi commua la peine en celle de la prison dure à perpé luilé.
Deux jours après cet acte de clémence dérisoire, le banni fut transféré au château de Pignerol, à l'extrémité de la France, sur les frontières du Piémont. Le capitaine d'Aitagnan, à la tète de cent mousquetaires , conduisait le prisonnier, confié spécialement à la gaule de Saint-Mars, que le roi avait nommé gouverneur du donjon de la citadelle pour cet objet. De ce moment-là, Fouquet lut comme retranché du monde ; entouré de précautions exlraordinaires , surveille sans cesse par des mercenaires, livré à la tyrannie inquisitoriale de son geôlier, il vécut quinze ans dans une solitude absolue, sans sortir de sa chambre, sans voir un visage ami , sans respirer un air libre, sans recevoir aucune nouvelle de sa famille, sans apprendre iflême, pour unique consolation/ la mort de ia plupart de ses persécuteurs. Cette atroce situation avait bientôt amené le désespoir, suivi d'une langueur mortelle, qui détruisait comme un poison lent son moral fortement trempé et sa robuste constitution : au bout de deux ans, il tomba dangereusement malade, mais il dut sa guérison à un retour vers l'espérance et à un dernier effort île la nature. A la suite de cette heureuse crise, déttrminée par la réception d'un avis qu'en parvint a lui transmettre pour l'avertir qu'on s'occupait ton, ours de sa dt livrante, il se rétablit si comp clément que sa santé, altérée rie tant de secousses et d'angoisses , parut se fortifier plus que jamais, en s'acclimatant à cette pénible captivité.
Cependant la promesse qu'on lui avait faite ne semblait pas deveir se réaliser, et il attendit de jour en jour son évasion et son élargissement. Il atttndit plusieurs années avec une résignation soutenue par sa seule force d'ame, jusqu'à ce que leroi permît de lui rendre une lettre rie sa femme : celte lettre n'était pas la liberté, mais Fouquet entrevit sa grâce dans ce relâchement de rigueur. 11 lut encore à de longs intervalles plusieurs lettres de famille, auxquelles il put répondre, en dissimulant toutefois l'amertume de son cœur, car ses réponses passaient sous les yeux du roi et de Colbert. Enfin, dans le cours de 107!). il embrassa une fois son frère, l'évêque d'Agde , sa fille Magdeleine et le comte de Vaux, son lits; il leur adressa linéiques paroles ù peine, mais il pleura longtemps ei silencieusement avec eux, en présence d'un témoin attentif qui glaçait leurs embrassemens . en présence de Saint-Mars, toujours là sinistre et menaçant comme un instrument de torture. Six mois s'étaient écoulés depuis cette entrevue, et Fouquet croyait qu'elle ne se renouvellerait plus, que la fureur du roi se ranimait contre lui , et que son pardon se trouvait par là indéfiniment reculé : il faillit alors retomber dans le profond découragement qui avait mis naguère sa vie en danger ; il maudit l'existence, et souhaita la mort pour arriver au terme de ses souffrances. La Providence vint encore une fois à son secours.
On des valets qui le servaient, et ne devaient tortir tfe Pignerolque par la morl, selon l'expression consacrée, Mani, grossier paysan piémontais gagé à six cents livres par an | oui- prix de sa liberté et d'un dévoùmcnt exclusif aux ordres du commandant Saint-Mars, donna un jour à Fouquet un billet tracé avec du sang sur un lambeau de toi ie ; on y lisait ces mois : o Depuis dix-huit ans, prisonnière avec vous » et ù cause de vous, je ne pense qu'a vous, qui m'avez ou- » ldié.e sans doute ! » Fouquet, étonné de cette mystérieuse missive, essaya d'arracher quelques nouveaux éclaircissemens an messager; mais celui-ci refusa de dire d'oii venait ce linge taché de sang, et l'engagea seulement à brûler tout ce qui lui serait remis de la même manière. Fouquet regarda d'abord la conduite de ton valet comme une perfide manœuvre du gouverneur. , qui tendait souvent des pièges semblables au prisonnier, pour y trouver prétexte à un redo .blement d'espionnage; mais la défiance nature le au malheur-céda par degrés a un sentiment d'amour propre que n'avait pas éteint une si longue infortune : il se rappela avec une s,o le de joie et de fierté les innombrables conquêtes qu'il avait attachées a son coffre-fort, et il regretta surtout, après ! avoir toul perdu, sa cassette de billets doux et de quittances
PIGNBRGL,
amoureuses-, ce fut en vain qu'il remua ses souvenirs, énumérant les femmes qu'il avait possdées , les lettres de galanterie qu il avait eues en sa poss^sion, il ne retrouva nulle trace de l'aven: ure qui avait pu faire une victime , et sa curiosité pourtant n'était pas mal secondée par sa mémoire, qui lui présentait cent maîtresses au lieu d'une
L'ignorant Piémonlais, dont il tenait ce singulier billet, ne savait pas le sens des caractères sanglans écrits avec une épingle sur un tissu de (il, et comme il croyait s'écarter peu de son devoir en portant au prisonnier un chiffon que le feu anéantissait sur-le-cbamp , il se chargea d'un second message semblable au premier par la forme , mais un peu plus explicite dans les termes :
" Souvenez-vous des carmélites! Je vous ai trop aimé pour » que cet amour soit effacé par l'absence et par les maux « inouïs que l'on me fait souffrir; néanmoins. l'amour, à » l'âge où nous sommes, se doit transformer en amitié; » d'ailleurs, la destinée nous réserve t-elle de nous jamais h revoir ! L'exécrable tyran qui nous tient l'un et l'autre à la « gêne mouriait cent fois avant que de rompre notre cruel " escia» âge. Si près de vous et si loin ! Je ne demande à Dieu » de recouvrer ma liberté que pour m'employer à la vôtre; « enfin j'espère échapper à mon bourreau! »
Un seul mot de cette épîlre pouvait aider à en découvrir l'auteur, etFouquet fixa toule son attention sur les carmélites de la rue du Bouloy à Paris, car celles de la rue Saint- Jacques, parmi lesquelles madame de La Vallière s'était retirée depuis sept ans, avaient eu toujours une règle austère qui les défendait du souffle corrupteur des passions dH monde, tandis que les filles du couvent de la rue du Bouloy, fort relâchées dans leur vie claustrale, surpassaient encore leur mauvaise réputation, au point que Louis XIV les traita tout haut de bouquetières, de coiffeuses et de parfumeuses, en menaçant de fermer leur maison. Fouquet n'était pas instruit de la défaveur qui enveloppait cetle communauté de carmélites, mais il se souvint des intrigues d'amour commencées à leur parloir, et terminées fort lestement dans leurs cellules : il n'eut plus que l'embarras du choix peur reconnaître la personne qui invoquait ainsi une ancienne intimité, brisée sans doute par l'inconstance avant de l'être par les éuMiemens.
Fouquet, dans son temps de grandeur et de richesse, avait rencontré tant de femmes faciles et empressées à lui plaire, qu'il ne daignait pas alors prendre garde aux avances et aux agaceries dont sa bourse, plutôt que son cœur, était l'objet; mais l'idée qu'une femme, si \ieille et si laide qu'elle fût, lui accordait quelque tendre intérêt dans la déplorable condition où il se voyait réduit, celle idée suffit pour lui causer autant de bonheur que de reconnaissance. Il chercha presque amoureusement a distinguer- celle des carmélites à qui son amour avait pu être funeste, et il reporta de préférence sa pensée, exalté* par le doute et le désœuvrement, sur une jeune et belle demoiselle, Henriette de Moresant, que ses parens avaient envoyée au couvent de la rue du Bouloy, pour y achever son éducation religieuse, et qu'il avait connue là, peu de mois avant sa catastrophe. Cette fille, entraînée par les conseils pervers de madame Duplessis-Bellière, avait consenti à recevoir les lettres du surintendant, puis à y répondre, et cette correspondance était devenue si vive entre eux, que l'innocen'c carmélite s'allait livrer elle-même à son séducteur, lorsque Fouquet fut forcé d'accompagner le roi à Nantes, et ne revint à Paris que prisounb-r d'état Cet épisode romanesque dans la vie galante de Fouquet avait eu pour lui l'avantage de rester sans dénoùment et de clore la vaste histoire de ses liaisons passagères. Bien souvent la naïve Henriette lui apparaissait dans ses rêves, qu'il continuait tout éveillé duraul des journées entières : elle était le bon ange au sourire consolateur, à la pitié inépuisable. Mademoiselle de La Vallière, au contraire, que Fouquet était bien loin de se représenter sous le voile blanc d'une carmélite, se montrait parfois comme un démon malfaisant dans cette prison qu'elle avait ouverte pour y précipiter le rival du roi.
Henriette devint donc tout-à-coup, pour le prisonnier de
Pignerol, ce qu'elle avait été pour le surintendant, qui ne fut pas arrêté dans ses retours de jeunesse par ses rides ni par ses cheveux blancs : il se trouva aussi passionné à l'égard d'un être imaginaire, qu'il l'était vingt ans auparavant visà-vis d'une charmante personne dont l'esprit égalait la beauié et qu'il avait aimée plus véritablement que toutes ses maîtresses intéressées, par cela même qu'il n'avait rien obtenu d'elle que des sermens de tendresse tempérés par la pudeur de son âge et de son caractère. Fouquet, sexagénaire, n'était pas plus capable d'éprouver de l'amour que d'en inspirer, mais il voua une affection fidèle et profonde à la personne, quelle qu'elle fût, qui avait dans le cœur, pour un malheureux, un souvenir encore tiède après tant d'années d'oubli glacé; il dirigea tous les élans de son âme vers l'inconnue qui pariageait le supplice de sa captivité, et, pour ne pas égarer dans mille incertitudes le délicieux sentiment auquel il s'abandonnait, il prêta les traits d'Henriette à cette prisonnière dont une seule muraille peut être le séparait : il revint à un état moral plus calme et plus résigné, en associant ainsi à ses souffrances cet êire faible et opprimé qu'il eût voulu consoler aux dépens d'un aggravement de maux pour lui-même jusqu'à la tin de sa triste existence.
Ce fut là l'unique aliment de ses préoccupations pendant une semaine qui s'écoula après la réception de la seconde missive, sans que cette correspondance se con'inuàt par la même voie; le valet, qui avait desobéi deux fois aux ordres exprès du gouverneur, ne uaraissar plus disposé à courir un danger que l'or et les promesses lui avaient lait oublier sans doute et qu'il apercevait face à face, lorsque son compagnon Eustache allait rûdan t autour de lui comme un loup qui quête une proie. Mani annonça donc à Fouquet qu'il n'eût pas à compter sur des intelligences périlleuses pour tous deux et qu'il s'abstint de toute démarche imprudente tendant à renouer un commerce qui pourrait êire funeste à plusieurs personnes et à lui tout le premier. Fouquet offrit à ce valet une récompense en argent pour le décider à porter une réponse de vive voix à la femme qui avait remis ces linges ensanglantés : Mani, étonné, lui demanda si quelque chose était écrit avec ce sang ; et, sur un signe afhrmatif, il se frappa le front et s'écria qu'il était perdu.
Fouquet le rassura en l'éblouissant de paroles dorées, en s'engageant à le rendre riche un jour et à le prémunir contre tous fâcheux résultats de ses complaisances; mais il ne réussit pas à tirer de lui les. lumières qu'il en espérait, car il apprit seulement que Mani, passant le soir dans le vestibule voûté près de la chambre où ils étaient, fut interpellé par son nom. sans qu'il vit personne; que la voix suppliante, qui semblait venir de la voûte, l'avait prié, au nom de sa mère et par l'âme de son père, de rendre a monsieur Fouquel un linge rougi de sang, comme un dernier adieu ; qu'en même temps un linge formant un très mince rouleau était tombé à ses pieds, et que, pour accomplir la volonté d'un mourant, il avait consentià le transmettre aa prisonnier. Mani ajouta qu'il avait cru que cette femme, enfermée comme Fouquet dans le donjon, ne survivrait guère à son envoi; mais qu'il avait été appelé uu autre soir et qu'une touchante invocation faite de nouveau a la mémoire de son père, lui avait arraché une nouvelle concession aux prières de l'inconnue; qu'il élait alors descendu au bas du donjon et avait re^ cueilli dans le fossé un linge plus volumineux qu'on lui jeta d'en haut. Mani crut inutile de dire que la première fois le linge sanglant contenait un diamant de prix.
Fouquet, dans l'espoir d'un adoucissement à son sort, s'abstenait depuis plusieurs années de toute tentative de «orruplion sur ses valets, d'autant plus que ceux-ci étaient dévoués par la crainte à monsieur de Saint-Mars qui les avait souvent punis aussitôt que soupçonnés; mais ce sentiment de curiosité et de reconnaissance entraîna Fouquet hors de la réserve qu'il s'était prescrite; et, au risque des plus gra ves conséquences, il réussit facilement à s'emparer de la cupidité de son gardien, qui le quitta bien résolu à le servir, malgré les terribles histoires qu'on ra ontaitdans la forteresse, concernant deux ou trois valets gagnés par Fouquet et mis à mort par le gouverneur. Mani devait attendre sous la
JACOB : BIBLIOPHILE)
voûte où deux fois on lui avait parlé, et réclamer de la part de Fouquet une explication de ce mystère : Mani ne reparut plus, et l'impatience de Fouquet, exaltée par une nuit d'iusommie et d'alarmes, était au comble, lorsque sou autre valet, Eustache, vint lui dire en ricanant que Mani, tombé malade subitement, n'avait plus que peu d'heures a vivre.
Cette nouvelle fut bientôt suivie de celle de la mort du pauvre Mani, et toujours les questions de Fouquet, pleines de terreur et d'anxiété, aiguisaient les ricanemens de son second valet Eustache, qui paraissait en savoir plus qu'il n'en voulait dire et qui promit seulement au prisonnier de donner bientôt un bon successeur à Mani. Fouquet était vivement ému de la perte d'un homme qu'il se flattait d'avoir attaché à son service par l'intérêt et par la compassion; mais il ne s'accusa pas, comme il l'avait fait en d'autres circonstances, d'avoir contribué involontairement au malheureux sort de ce serviteur en le détournant de son devoir; car il n'accusait cette fois que la Providence qui semblait aussi acharnée que les hommes contre lui. La douleur qu'il eut d'être privé des consolations qu'il pensait tirer de l'amitié d'une compagne de sa prison, cette douleur éclata par des pleurs et des sanglots qui n'eussent pas été plus bruyans et plus amers s'il avait perdu léellement une sœur ou une amante; il se laissa ensuite aller à un morne abattement et refusa de prendre la moindre nourriture : son esprit roulait des pensées de mort, comme si la tombe de Mani devait être aussi la sienne, et comme si aucun lien ne l'attachait plus à la vie. Cette femme inconnue, celte Henriette idéale, dont il avait fait son ange gardien, et qu'il rapprochait de lui en espoir après vingt ans de séparation, lui était enlevéede nouveau, et il se retrouvait plus seul, plus abandonné que jamais à la merci de sou odieux espion Eustache et de son implacable ennemi Saint Mars.
Dans l'après-diner de ce jour de deuil et de lamentations, il était ranimé soudain par un mouvement de fierté et de rage. 11 avait repassé en sa mémoire tous les mauvais trailemeos, toutes les humiliations, tous les outrages que lui faisait subir chaque jour le commandant Saint-Mars, sans aucun sujet de haine apparent et pourtant avec une haine Impitoyable; il avait comparé à celte longue et dure captivité ses anciens torts sur lesquels furent basées sa disgrâce et sa condamnation : ces torts se bornaient a des profusions plutôt qu'à des dilapidations de finances; a de galantes prétentions sur la mailresse du roi, plutôt qu'à des attaques souterraines contre l'autorité royale; alors Fouquet maudit la ligue de ses envieux qui s'étaient associés pour le perdre et pour se partager ses dépouilles; il cria vengeance au ciel contre les auteurs de sa ruine, le chancelier Seguier. qui était mort; Colbertet le vieux ministre Letellier, qui ne poavaient lui survivre longtemps, affaiblis par les travaux et peut-être consumés de remords ; mademoiselle de La Vallière, qui expiait sa grandeur passagère dans un cloître, et Louis XIV, qui commençait à s'abaisser sous le joug de madame deiiaintenon. Fouquet ne savait pas qu'il était déjà vengé à demi; néanmoins, au fond du cœur, il conservait peu de lie! et de ressentiment pour les hommes, et il ne se plaignait presque jamais des injustices du roi; mais, dans ce moment, l'horreur de sa situation lui apparaissant tout entière sous des couleurs plus noires, sa tête s'exalta : le passé, le présent et l'avenir l'environnèrent de spectres funèbres; un violent désespoir s'empara de lui; ses regards s'enflammèrent, une sueur placée coula de son front, ses mains se tordirent; il parcourut à grands pas sa prison en poussant des soupirs et des gémissemens étouffés ; sa marche devenait de plus en plus rapide, aveugle et turbulente : un sombre délire obscurcissait par degrés son imagination; il nommait Mani, Henriette, avec une voix effarée; il prononçait des paroles entrecoupées où luisaient ça et là le* réminiscences de son procès; il changeait de rôle, et d'accusé se faisait accusateur, jusqu'à ce que, hors d'haleine, épuisé parcelle agonie morale, il se jeta sur un grand fauteuil de cuir et pleura la tête dans ses mains. — Je vais mourir! dit-il à Eustache, qui ce jour-là ne l'a-
vait pas perdu de vue un seul instant, et qui ne lui adressait pas un seul mot de peur de l'irriter davantage-, je mourrai cette nuit assurément : allez donc inviter monsieur de Saint- Mars à venir ici entendre mes dernières volontés, puisque je n'ai pas un ami que je puisse embrasser encore.
Eustache jugea que l'infortuné était préoccupé de quelque dessein funeste, et il se bâta de se rendre auprès du gouverneur, pendant que Fouquet, déterminé à mettre fin lui-même à son supplice, aiguisait sur la dalle du foyer un vieux ciseau qu'il avait trouvé naguère rongé de rouille dans un coin de ses garde-robes où des ouvriers avaient travaillé, et qu'il cachait depuis lors sous ses vètemens pour s'en servir d'arme offensive ou défensive. Fouquet attendit Saint Mars, afin de se donner la mort aox yeux de cei inflexible geôlier, attaché depuis dix-huit ans à la même chaîne que son piisonnier.
La prison, où Fouquet avait passé tant d'années sans autre compagnie que ses valets et le gouverneur du donjon de Pignerol, comprenait la moitié du troisième étage du gros donjon carré, lequel s'élevait au-dessus des tours et des gros bâtimens de cet ancien château, entouré de fortifications nouvelles, selon le système de Vauban. Les deux fenêtres de celte prison ne s'ouvraient pas du côté de la ville qui se prolonge aux pieds du rocher que couronne la forteresse, mais regardaient les collines de Sainte-Brigide, hérissées de redoutes et de retranchemens ; ces fenêtres avaient été closes en dedans par des barres de fer et es dehors par des claies de bois ou jalousies fort serrées et par des treillis de fil d'archal; en sorte que le jour intercepté produisait dans la chambre un livide crépuscule, même par les plus beaux soleils : on ne distinguait d'ail'eurs aucun objet extérieur à travers les interstices étroits des barreaux et les petites vitres enchâssées de plomb que la poussière tt la pluie avaient couvertes d'un enduit opaque. Saint-Mars, ayant remarqué que Fouquet se plaisait les soirs d'été à respirer les fraîches et balsamiques exhalaisons des montagnes , fit cadenasser les croisées sous prétexte que le prisonnier cherchait à lier des intelligences avec les sentinelles des casemates ou bien avec des gens apostés aux alentours de la citadelle. Une meurtrière en forme de cône renversé, pratiquée dans le mur à douze pieds du plancher et près de la fenêtre la plus proche du lit, servait à renouveler l'air de la chambre.
C'était une vaste chambre, très haute de plafond, formant un triangle complet, avant que deux cabinets eussent été ménagés de chaque côté au moyen d'une simple cloison de six pieds d'élévation : le jour, ces cabinets servaient de garde- ■ robe pour Fouquet; la nuit, de logement pour ses valets, dont l'un veillait tan lis que l'autre dormait; le troisième angle de cette salle correspondait à l'une des encoignures du donjon et était rempli par une cheminée gothique dont le manteau se déployait majestueusement tout brodé de dentelles de pierre et surchargé d'ornemens d architecture; mais le conduit par lequel s'échappait la fumée de l'aire était si étroit et tellement obstrué de grilles, qu'on apercevait à peine d'en bas son omerture comme uu point lumineux: Saint-Mars ne craignait pas que son prisonnier s'évadât par ce chemin; il voulait seulement l'empêcher de voirie cie . La voûte noirâtre, dont les ar('t s venaient abouiir à nne clef pendante d'où descendait un énorme anneau de fer, n'attestait pas moins plusieurs siècles d'antiquité par ses arceaux en ogive el ses cotonm ttes fnse'ées. Une vieille tapisserie de Bergamecoovrall à lauieur d'homme les murs brillans de salpêtre qu'on entrevoyait en divers endroits à uavers les écartemens de la trame usée, et un plancher de bois vermoulu, toùl 1 dgarré d inscriptions gravées ou peinte-. Interceptait l'humidité glaciale d'un carrela* en briques rouges. La chambre était précédée d'un petit vestibule, où nuit et Jour un soldat se tenait en faction; mais l'épaisseur de la porte empêchait ce soldat d'entendre les bruits du
dedans. . .
L'ameublement de ce lien sinistre était uneamere dérision des magnificences de Vaux, ce palais de fées où Fouquet
PIGNEROL.'
avait englouti trente-deux millions pour faire honte à la mesquinerie du château de Saint-Germain habité par la cour, avant que Versailles eût surpassé le luxe et le goût du surintendant des finances : ici, un petit lit sans dorures ni sculptures, cachant la pauvreté de ses matelas et la toile bise de ses draps derrière une tenture de serge jaune, que vingt ans d'usage journalier avaient mise à jour; lu, unevasle table de chêne noirci à pieds tournés, avec des tiroirs dépourvus de serrures; un grand coffre et une vieille armoire fermés par un simple loquet; plus loin, un large fauteuil de cuir dans lequel Fouquet avait passé bien des nuits sans fermer l'œil, en proie à de cuisantes angoisses; il y avait encore quelques escabelbs réservées pour les valets : Saint-Mars ne s'asseyait jamais devant son prisonnier, par ordre du roi. Ln coffre renfermait toute la garde-robe de ce généreux et galant courtisan qui fit un jour placer des bourses de cinq cents louis sous la serviette de ses convives pour les indemniser de leur frais de toilette; deux ou trois livres, renouvelés un a un après un scrupuleux examen de leur contenu, composaient la bibliothèque du protecteur de Pellissen, Molière, Saint-Evremont et La Fontaine; mais on lui refusait plumes, encre et papier, comme pour lui défendre même de se plaindre; d'ailleurs il était jour et nuit épié par ses deux valets, et ce continuel espionnage ajoutait des tortures intolérables à son état de privations et d'abaissement : il souffrait autant a retenir ses larmes qu'à en répandre, et sa fierté s indignait ù tout moment d'avoir des témoins de son infortune. Qui aurait reconnu Fouquet, ardent ami du plaisir et du luxe, sacrifiant tout pour une fête ou une galanterie, accoutumé à l'atmosphère des femmes et des poètes, Fouquet, le successeur de Mazarin et le rival de Louis-le-Grand, dans ce vieillard à chevelure blanche, courbé, épuisé, brisé par le chagrin plutôt que par l'âge? Sa figure était pourtant plus belle qu'elle n'avait été dans sa jeunesse, lorsque son aimable prodigalité l'empêchait de paraître laid et disgracieux : ses trails, en s'amaigrissant et en pâlissant, avaient pris un caractère grave et solennel qui s'augmentait encore de sa barbe grise, ombrageant sa poitrine, et de ses cheveux, tombant sur ses épaules en boucles argentées ; son regard n'avait rien perdu de son assurance, et du fond de ses orbites creux jaillissaient encore les rayons d'un feusombre,chaque fois qu'un sentiment vibrait dans son àme et qu'une pensée traversait son esprit. Une si longue désuétude de trjvail avait à peine appesanti et refroidi ses facultés intellectuelles, toujours prêtes à se rallumer selon les besoins de l'occasion ; sa prodigieuse activité d'imagination avait trouvé des alimens en elle-même sans se consumer ni s'affaiblir : il avait vécu de souvenir et d'espérat
Son extérieur n'avait rien conservé de l'homme de cour, ex< e.-.lé un port de tête presque majestueux et une élégance de manières en rapport avec son langage toujours digne et poli. Il était velu d'un habit de drap fort propre, de couleur noire. avec des boutons d'étoffe; mais la propreté de ce vêtement provenait moins de sa frai' heur que du soin extrême apporté à son entretien : on ne distinguait pas un atome de poussière sur le tissu dépouillé de son duvet laineux par le frottement Journalier de la brosse. Fouquet soignait avec la même inimitié toutes les parties de son habillement, qui n'avait pas été souvent renouvelé depuis le. jour où il f;:t arrêté en justaucorps de cérémonie brodé, pailleté el enrichi de dianuiiis. Ses main.-,, privées d'eaux parfumées, n'en étaient p:is moins blanches ni moins douces que du temps de ses amours. Son linge de corps, son rabat et ses manchettes de le rachetaient par leur blancheur écl itanle ce qui leur manquait en Anetse. Il a-.;iit beaucoup souffert à se passer de peu que jusqu'à ce que ses cheveux fussent assez longs pour former une coiffure qu'il arrangeait avec une espèce de coquetterie devant un miroir de poche : c'était là un passetemps favori de son oisive el inutile exisl nce.
Les verrous et les cadenas, dont la porte solide était forlifii i ut longtemps coup sur coup, sans que Fouquel lii un mouvemenl sur son sié| e ; et, après un murmure prolongé de clefsdans les serrures, le gouverneur parut al'entréi de la prison, pendant qu'Eustache annonçai) d'une voix
LF. S1ICCLE. — IV.
de tonnerre : Monsieur de Saint-Mars. A ce nom abhorré, Fouquet tressaillit et porta la main à l'outil de fer qu'il cachait dans son sein ; mais il ne leva pas la tête et resta immobile, les yeux fixés sur la flamme de la cheminée, sans daigner ren dre le salut que lui fit le commandant en se découvrant avec un faux air de respect qui ressemblait à une insulte.
Fouquet ne répondit rien; mais, d'un signe impérieux, il invita monsieur de Saint-Mars à s'approcher et à éloigner Euslache, qui demeura toutefois en dehors, à portée d'entendre les ordres du gouverneur.
Bénigne d'Auvergne de Saint Mars, seigneur de Dinion et de Palteau, était un petit gentilhomme de noblesse champenoise, qui avait été bailli de Sens avant d'être admis dans les gardes-du-corps du roi, jusqu'à ce qu'une circonstance imprévue le fit sortir de son obscure condition. Agé de plus de cinquante ans, il épousa une sœur de madame Dufrcsnoy, femme d'un premier commis au département de la guerre, et maîtresse de Louvois, qui partageait à cette époque les attributions de ministre avec son père Michel Lelellier. Madame Dufresnoy employa le crédit de ses beaux yeux pour commencer la fortune de son beau-frère qui, par une bizarrerie inexplicable, choisit la garde de Fouquet et préféra celte gênante responsabilité à des charges plus lucratives et plus honorables qu'on lui offrait. En 1662, le roi le chargea de surveiller le surintendant, sans aucun titre particulier; en 1664, il le nomma capitaine d'une compagnie franche d'infanterie et commandant dans la citadelle de Pignerol , en l'absence du marquis de Piennes, gouverneur.
Saint-Mars accompagna Fouquet'en cette forteresse el reçut bientôt le litre de gouverneur spécial du donjon et de la prison. Après avoir touché les appoinlemens de 6,000 livres dès son entrée en fonction, comme les gouverneurs de places for.es, Saint-Mars avait demandé lui "même qu'un gouverneur militaire ffit attaché à celle ci ; le marquis d'IIerleville remplaça donc monsieur de Piennes en qualité de gouverneur de Pignerol et logea dans la ville, tandis que monsieur Lamothe de Rissan prit le commandement de la citadelle, comme lieutenant du roi. Saint-Mars se contenta d'être maître absolu dans le donjon, qu'il habi'ait avec son prisonnier. On croyait pourtant que sa femme élait avec lui, mais ou ignorait totalement le genre dévie que ni' naît cette dame auprès de son mari, qui ne parlait jamais d'elle, si bien que psrsonne dans Pignerol ne se souvenait d'avoir vu madame de Saint Mars, et que le bruit courait même parmi la garnison que depuis plusieurs années elle s'était enfuie avec un amant.
Monsieur de Saint-Mars n'était pas en effet d'une figure et d'un caractère capables de démentir un pareil bruit, accrédité sans doute par la malice de quelque officier : il avait alors près de soixante-dix ans et représentai! un spectre plutôt q ..'un homme, tant la décrépitude avait chez lui un aspect hideux. Sa grande taille paraissait gigantesque à cause de son physique grêle et caduc ; un tremblement perpétuel parcourait tous ses membres, agitait sa tête chargée d'une perruque blonde ou plutôt jaune, et imprimait à sa physionomie une contraction effrayante; ses faits, déformés' par les riies et les liraillemens nerveux, n'avaient plus de type que celui de la bassesse, et ne reflétaient jamais un sentiment généreux : il y avait de la fausseté et de la méi;handans ses petits yeux louches, dont les regards ne s'élevaient de terre qu'à la dérobée, de neur d'être rencontrés, et se réfugiaient presque aussitôt sous leurs paupières abritées de longs cils; son nez. pointu et constamment îouge. éclatait au milieu de son visage bave et cadavéreux, dont la bouche violette semblait avoir perdu le souille dans les convulsions de l'agonie.
Ce squelette vivant portait l'uniforme de la compagnie des iles Sainte-Marguerite, l'habit et les paremraa blancs avec li s agn mou dorés el la veste ronge. Cet habit militaire avait à peu près la coupe de l'habit de vi le, qui était néanmoins plu- -impie ei plus étoffé que celui-ci. lequel tombait tout droit el tout uni jusqu'aux genoux et se boulonnait sur l'estomac; mais un large ceinturon brodé, auquel pendait
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''épée par derrière, était bouclé au dessus des reins ; les hautsdéchausses un peu froncés étaient rouges, de même que les bas, et les souliers sans nœuds, carrés â l'extrémité, couvraient entièrement le coude-pied; le chapeau rond avait de très larges bords galonnés, qui commençaient à se retrousser des deux côtés, après avoir été longtemps aplatis sous une couronne de plumes. Les uniformes de l'armée ne différaient guère de ce dernier que par la couleur : l'écharpe, le baudrier, les grosses bottes distinguaient seulement les cavaliers des fantassins. Louvois, qui avait amené de nombreuses améliorations dans tout ce qui concernait la guerre, ne changea rien à l'habillement incommode et ridicule des troupes.
Le maigre et chétif individu de Saint-Mars ajoutait encore à la singularité de sou costume rouge et blanc, dans lequel oh avait peine à deviner la présence d'un homme, et surtout d'un commandant déplace ferte;car on ne voyait aucune forme animée saillir des plis du drap.
— Monsieur, dit Saint-Mars en se plaçant derrière le dossier du fauteuil où Fouquet était assis, vous m'avez fait mander par votre valet, me voici ; que prétendez-vous de moi, s'il vous plaît?
— Je veux un prêtre pour me confesser généralement et préparer mon unie à la mort, reprit Fouquet d'un ton ferme et calme.
— L'ordre du roi, monsieur, ne vous permet pas plus de quatre confessions par an, aux quatre principales fêtes, et à la Notre-Dame d'aeùt, à moins que vous ne soyez malade en péril de la vie; mais je suis aise que vous ayez si belle santé.
— Qui vous a donné celle assurance à l'égard de ma santé ? Ne savez-vous pas que Jes gens qui sont soumis à votre abominable tyrannie peuvent lui préférer la murt, une mort prompte et violente?
— Il n'y a pas de préférences quand il s'agit des ordres du roi, monsieur : Sa Majesté vous a condamné à la prison perpétuelle, et non pas a quelque genre de mort que ce soit; or, remettez vos péchés à la Pàque prochaine.
— Voulez-vous donc que je meure déconfés et privé d'absolution ? Prenez garde, monsieur de Saint-Mars : si vous me déniez les secours de la religion, je vous fais, devant Dieu, responsable de mes péchés dans l'autre monde , quoiqu'il suffise des vôtres pour vous damner éternellement, faute d'une pénitence exemplaire.
— Monsieur, le jour de Pâques tombe cette année au 21 avril, répliqua Saint-Mars avec un froid sourire.
— Bourreau! est-ce à dire que, le 21 avril, je serai encore dans cet enfer? Plutôt l'autre !
— C'est au roi d'ordonner de vous et de moi.
— Le roi! s'écria Fouquet en s'attendrissant au retour d'un espoir qu'il croyait avoir banni pour toujours; le roi m'a oublié sans doute! le roi ne sait pas même fi j'existe encore ! Pourquoi vivrais-je?
— Monsieur, je donne souvent de vos nouvelles au roi ; hier je lui écrivais que vous étiez en état de supporter au moins vingt bonnes années de captivité .- cela réjouira Sa Majesté, j'imagine.
— H faudrait donc que le roi eût l'âme aussi méchante que la vèlre, monsieur de Saint-Mars !
— Vous me faites trop d'honneur, monsieur, que de me comparer au roil dit le gouverneur avec gravité
— Je vous ai répété mainte fois que vous étiez un misérable, et que si jamais je devenais libre, le premier usage que je ferais de ma liberté serait de vous provoquer en duel à mort.
— Le duel est défendu par Sa Majesté, monsieur, et je vous conseille d'inventer d'autres projets pour votre liberté, qui pourra venir quand vous aurez cent ans et quand je serai décédé.
— Eh bien I monsieur de Saint-Mais, avez -vous le courage de me causer tant d'ennuis, lorsque vous et moi sommes sur le bord de la fosse?
— Je ne fais que mon devoir, monsieur.
— Votre devoir! en me persécutant le jour et la nuit, à
toute heure, à tout moment, sans répit ni (rêve, sans raison cl sans but ! Vous nommez votre devoir le malheur d'un homme innocent, le supplice d'une déplorable vi. time de l'envie! Non, je ne puis croire que le roi vous ail donné à mon sujet des instructions si raffinées en barbarie, si persévérantes en injustice, si lâches et si honteuses ! Le roi fut cruel et sans pitié lors de mon procès; mais depuis dixhuit ans (ne m'at-on pas trompé? il y a certes plus de dixhuit ans!) le roi a pardonné; ce n'est pas lui qui me retient dans ce donjon, où ne pénètrent pas même les nouvelles de ma famille et de mes amis, où ie meurs lentement, éternellement, où je manque d'air et de lumière, où je ne vis pas ! Oh ! non, monsieur, cette vengeance n'a rien de royal, elle est vile et méprisable, elle est l'œuvre ténébreux de quelque ennemi vulgaire ! je ne sais lequel ; j'hésite à reconnaître, dans cette conduite implacable, Michel Letellier, ou bien le chancelier Seguier ! Colbert n'a pas le pouvoir qu'il faut pour se servir ainsi du nom du roi. ^i c'était vous, monsieur de Saint-Mars I vous êtes l'instrument, voilà tout ! instrument docile, aveugle, insensible! Mais qui donc est l'auteur de la sentence que vous exécutez? Quelle est la tête dont vous êtes le bras ? Nommez cet homme, je vous en prie, nommez-le, afin que je le maudisse avant que de rendre mon âme â Dieu!
Saint-Mars ne faisait pas mine de vouloir répondre à ces pressantes et lamentables interrogations qui venaient se briser contre son silence de glace ; mais il les écoutait cependant avec une satisfaction exprimée sur son visage et dans toute sa contenance ; le tremblement ordinaire qui faisait frémir son corps et grimacer ses traits avait redoublé, au point que son coude, appuyé au dossier du fauteuil, lui communiquait une légère oscillation; ses ytux, où rayonnait une malice infernale, s'étaient arrêtés complaisamment sur- les cheveux blancs de Fouquet, qui n'avait pas daigné se retourner vers le gouverneur en lui adressant la parole d'un ton de reproche. Digneec fier jusque dans la prière, Fouquet attendit un instant la révélation qu'il demandait; puis, désespérant de trouver un argument assez fort pour ouvrir la bouche à son geôlier qu'il questionnait ainsi tous les jours, depuis dix-huit ans, sans obtenir aucunefl-éponse concernant les hommes ou les événemens, il s'agita avec fureur, se frappa le front et le laissa tomber dans sa main avec un sourd gémissement. Alors le contentement nniet de Saint-Mars devint une sorte de jouissance qui colorait ses joues blêmes et plissait en sourire ses lèvres bleuâtres.
— Monsieur, reprit Fouquet qui s'était calmé en revenant à son premier dessein, puisque vous me refusez ce qu'on accorde au plus grand criminel, les secours d'un prêtre, j'appréliende que vous me refuserez de même l'assistance d'un notaire ou d'un homme de loi ?
— Nul étranger ne saurait entrer dans le donjon sans un ordre exprès du roi, répondit le gouverneur
— Cependant je détire faire un testament et le remettre en mains sûres.
— Le roi u'empê.he pas, monsieur, que vous fassiez volro 'estament, quoique, vos biens étant confisqués, toutes dispositions â cet égard soient vaines et non avenues.
— Mes biens! N'est-ce donc que cela qui m'intéresse à l'heure de la mort et lorsque 'y m'en vais paraître devant Dieu'.'
— Peut-être, en effet, avez-vons des aveux importans... .
— Des aveux, monsieur de Saint Mars ! il en est plusieurs que je voudrais publier a la lace de la terre !
— Lesquels, monsieur? répliqua le gouverneur avec empressement; je les écrirai, s'il vous plait, sous votre dicté? pour les transmettre au roi.
— Ec.riv. z, monsieur, je signerai.
Le gouverneur crut toucher enfin au résultat de ses prévisions et de ses adroites manœuvres; il se flattait que son prisonnier allait trahir quelques-uns de ces secrets d'elat que Louis XIV redoutaitlantdevoirdecouvrir.pt oui servaient de prétexte à la rigoureuse détention de l'ancien ministre. Saint-Mars ne s'éloigna pas pour chercher de quoi écrire; mais, afin de ne pas donner le temps à Fouquet de changer
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d'avis, il tira de sa poche des tablettes chargées de notes relatives à son commandement, et il se mit aussitôt en mesure de recueillir les aveux qu'il espérait utiliser à son profit.
— Etes-vous prêt 1 remplir l'office de tabellion? lui demanda dédaigneusement Fouquet,- gardez-vous d'omettre un mot.
— Vous jugerez, avant de signer, si je suis un fidèle secrétaire.
— « En présence de la mort que j'envisage sans crainte, dicta Fouquet avec solennité, je puis et dois déclarer toute la vérité en ce qui concerne mon procès et le jugement qui en fut la suite.. Je jure, par le nom et les mérites de Jésus- Christ, notre divin rédempteur, que je suis innocent des faits de haute trahison et de concussion des deniers royaux, lesquels faits motivèrent ma condamnation. Mes seuls crimes furent l'ambition et l'envie de Colbert, le mauvais vouloir du chancelier, la légèreté ou la malice de Puyguilhem, l'avarice deLeiellier.et eniin, pardessus tout, la fausse vertu de mademoiselle de La Vallière. La peine que j'ai subie durant dix-neuf ans eut été trop grande pour un coupaJe de lèse-majesté. Les humiliations, les privations, les chaînes, les perles de fortune et d'amis ne sont rien toutefois auprès d'un supplice qui passe les plus insupportables : c'est d'avoir pour geôlier monsieur de Saint-Mars ! »
— Est-ce là tout ce qu'il vous convient de déclarer? dit le gouverneur devenu presque affable.
— N'est-ce point assez, a votre avis? Faut-il ajouter que monsieur de Saint-Mars n'a pas l'Sme d'un homme, mais d'un tigre féroce? faut-il le nommer ici mon assassin?
— Ah! monsieur, vous ne le pensez pas... Vous savez comme je suis curieux de vous conserver en vie et en santé. Je verserais une part de mon meilleur sang pour prolonger vos jours aulant que les miens.
— Ne souhaitez pas, je vous conseille, que votre existence soit réglée sur la mienne, car je n'ai plus guère à vivre I
— Si vous avez achevé de dicter les belles choses qui vous tenaient a rceur, interrompit le gouverneur en présentant le crayon à Fouquet, ne les signerez-vous pas?
— VolontierÇ, reprit Fouquet, qui apposa sa signature au bas de la feuille écrite par Saint-Mars.
— Merci, monsieur, dit Saint-Mars, qui ne modéra pas un mouvement de joie en se voyant possesseur de cette déclaration signée. Vous me rendez plus content que vous ne croyez.
— Eh bien ! à votre tour, ne me contenterez-vous pas pour la première et la derniène fois?
— Ordonnez de moi tout ce qui n'enfreindra pas les devoirs de ma charge.
— Les devoirs de votre charge s'étendent si loin, que j'aurais peine à faire un pas sans les rencontrer à la traverse; mais le service que je vous demande sera payé...
— Vous m'offrez de l'argent, à moi I
— Non pas de l'argent, mais la reconnaissance d'un mourant et ses prières dans l'éternité.
— Quel est ce service, monsieur? Nous estimerons ensuiie ce qu'il vaut.
— Je ne suis pas le seul prisonnier enfermé dans ce donjon? dit vivement Fouquet en se tournant vers le gouverneur, qui n'osa soutenir ce regard.
— Que vous importe?
— Il m'importe tellement de. connaître ces prisonniers, du moins parleurs noms, que je donnerais pour cela...
— Vous n'avez plus rien à donner, monsieur, et moi Je n'ai rien à vous dire la-dessus.
—Je donnerais!... reprit Fouquet, accoutumé à vaincre des relus mieux motivés. Ma famille est elle si déshéritée de crédit et de richesse qu'elle ne puisse acquitter ma deite? Vous n'êtes pas rlcbe, monsieur de Saint-Mars; le commandement de Pigncrol est d'un mince revenu, et ce que je requiers de vous ne coulerait qu'un peu de bonne volonté.
— Certes, voilà un désir ardemment eonçu, dit Saint-Mart m voyant d'un œil inquiet la physionomie animfe de Foc quel.
— Personne au monde ne saura que vous m'avez révélé ces noms que j'emporterai dans la tombe aujourd'hui mémo.
— Vous voulez m'effrayer en parlant ainsi ; mais Reilh assure que vous irez jusqu'à cent ans.
— Quels sont ces noms?
— Vous ai je dit qu'il y eût d'autres prisonniers?
— Il y a une femme.
— Une femme ! s'écria le gouverneur en tremblant plus fort que d'habitude et en passant la main sur ses yeux pour y élancher deux grosses larmes.
— Vous le nieriez en vain, ajouta Fouquet, qui saisit le bras de Saint-Mars pour le retenir; je suis bien instruit. Cette (emme !... je doute encore que ce soit elle.
— C'est Mani qui vous l'a appris?
— A quoi bon le cacher, puisque Mani est mort?
— Pas encore, murmura le gouverneur en se préparant à sortir.
— Un seul instant, monsieur de Saint-Mars, répliqua Fouquet, qui, dans son émotion, n'avait pas entendu la parole échappée au gouverneur, qu'il essaya inutilement d'arrêter.
— Mon commandement m'appelle ailleurs, monsieur. Le malheureux me trahissait donc!
— Le pauvre Mani m'avait attaché à la vie, et, s'il eût vécu je ne mourrais pas, peut-être!
— C'est vous qui l'avez tué! repartit Saint-Mars, trop préoccupé de ses propres idées pour prêter l'oreille à celles de son interlocuteur.
— Et cette femme, qui est-elle? Si c'était Henriette !
— Il a pénétré mon secret! pensa le gouverneur, qui s'écria avec un peste et un cri de rage : Vous l'avez tué , monsieur! vous le tuez!
Saint-Mars semblait avoir retrouvé sa force juvénile. Il redressa la tête en se délivrant, par une brusque secousse, des mains de Fouquet, qui faillit être renversé, et qui courut pourtant jusqu'à la porte, dans l'espoir d'obtenir quelques lumières au sujet de la prisonnière; mais la porte s'était refermée derrière le gouverneur, qui ordonnait à Eustarhe de le suivre. Fouquet, immobile et les bras étendus en avant, écouta rouler les verrous et s'éloigner les pas avec la voix sous les voûtes sonores du donjon; il pensa avec désespoir que sa destinée était de rester à jamais séparé du monde et de tout ce qu'il aimait; il pensa encore à Henriette; puis, recommandant son âme à Dieu, il se sentit transporté d'une exaltation soudaine, il s'arma du fer i.u'i! avait aiguisé pour ce dessein, et se frappa de deux coups dans la poitrine.
— Dieu soit loué! dit-ii en chancela it, me voi'à libre.
Il crut mourir en perdant connaissance , et tomba dans le sang qui coulait de ses deux blessures.
l.e r«>i se remet à vous d'en user comme vous le jugera a propos à regard des valela de M. Fouquet : il ferai seulement observer que si vous lui donnez des valets 411e l'on vous ain«nera d'ici, il pourra bien arriver qu'ils seront gagnés par avance, et qu'ainsi ils fetoteni pis que ceux que vou> en ftiei le* présentement.
[lettre ds l.iwoois <i Satnt-Mari, is:o)
Depuis plus d'une heure, Fouquet gisait sans mouvement sur lu plancher ensanglanté, serrant dans sa main entr'ouverte le fer dont il s'éiait frappé. I ne demi-<v senritë régnait dans l.i prison depuis que le soleil d'hiver ne projetait plus quelques ravons blafards à travers (es épais barreaux et les
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vitraux plombés des fenêtres. Il n'était pourtant que deux heures de relevée.
Des bruits divers, au dehors et à l'intérieur du donjon, entrecoupaient le silence habituel que Saint-Mars avait soin d'établir autour de son prisonnier pour lui faire une image anticipée de la mort. Dans le vestibule voûté qui précédait la chambre de Fouquet résonnait incessamment le pas égal et mesuré de la sentinelle qui se promenait le mousquet sur l'épaule et la mèche allumée; à l'étage inférieur, et presque au niveau du plancher, dans la direction du lit, on entendait un marlellement sourd qui semblait s'exécuter dans le mur latéral. On eût dit que des ouvriers cherchaient à pratiquer une ouverture et à déraciner quelque morceau de fer scellé dans la maçonnerie. Enfin, on allait et venait dans les étages supérieurs ; on trainait des pièces de bois sur la plateforme, on les hissait avec des poulies, on les assujettissait avec des clous et des câbles contre les parois extérieures du donjon, à cent trente pieds d'élévation.
Ce dernier bruit, mélangé de voix d'hommes, étouffait presque complètement l'autre bruit résultant d'un marteau mystérieux qui redoublait d'activité à la faveur du fracas inséparable d'un ouvrage de charpenterie. Ici , le faible jour qu'une des fenêtres treillissées laissait pénétrer dans la prison était intercepté à chaque instant par Us ombres des travailleurs suspendus à des échelles tremblantes; là, au contraire, on ne voyait apparaître aucune forme animée , et les rideaux du lit s'agitaient à peine comme au souille du vent lorsque le plâtre se détachait et pleuvait derrière la tapisserie, sans qu'on le vit tomber. Quand un des charpentiers ralentissait sa besogne pour lancer un coup d'œil furtif à travers les barreaux et les grilles de la fenêtre , une énergique interpellation, prononcée d'un ton goguenard, menaçait le curieux d'être précipité en bas. Aussi les plus indiscrets n'approchaient-ils qu'avec terreur de cette fatale fenêtre, audessus de laquelle une potence fut enfin solidement fixée à la muraille. A l'extrémité de cet instrument de supplice, un fort anneau, où flottait une corde lâche, attendait sa terrible destination.
— Est-ce fait? demanda le gouverneur en mettant la tête à une croisée voisine de la potence.
— Oui, monsieur le commandant, répondit d'en bas la voix goguenarde qui glaçait d'effroi les ouvriers, la salle de danse est prèle, et voici que j'accorde les violons.
— C'est bien, Rosarges; faites mettre la compagnie sous les armes et battre le tambour. Il faut que cet exemple effraie quiconque pencherait à trahir le roi.
— L'exécution faite, enlèvera-ton aussitôt le gibet?
— Non, certainement : le lieu est trop bien trouvé pour en donner le spectacle à mes prisonniers.
— Voulez-vous que j'aille l'avertir de regarder la comédie qu'on lui donne? dit à demi voix Eustache , qui était avec le gouverneur.
— Ce serait chose inutile, répondit Saint-Mars, car le bruit des préparatifs l'a déjà, sans doute, attiré à la fenêtre. Je m'étonne de n'avoir pas imaginé plus tôt cette punition !
Saint-Mars se tut, et la rumeur, qui avait été longtemps concentrée en haut , descendu dans la grande cour, où la compagnie franche, composée de soixante hommes, non compris le lieutenant Rosarges et trois sergens, pour la garde spéciale des prisonniers, se forma en haie, au son du tambour, vis avis du donjon. La garnison, qui ne partageait pas le service de la compagnie franche et avait peu de communication avec elle, sortit des casernes à la nouvelle d'une condamnation à mort, et se répandit avec empressement sur les boulevarts et les bastions de la citadelle, en s'entretenait de la cause probable de l'arrêt qu'on allait exécuter. On attribuait toujours à une tentative d'évasion les peines plus ou moins graves que le commandant appliquait, en vertu de ses pouvoirs illimités , dans l'enceinte du donjon , commandement tout-à-fait séparé de ceux de la ville et de la citadelle. Messieurs d Ilerleville et Lamothe de Rissan n'avaient pas le moindre contact d'autorité avec Saint-Mars , qui évitait même de trop fréquenter le lieutenant du roi et le gouverneur dePignerol. Au reste, le plus profond secret était prescrit
sur le compte des prisonniers d'Etat; rien ne transpirait de ce qui se passait dans le donjon, et la curiosité des habitans de Pignerol était réduite à inventer des contes ridicules au sujet de Fouquei, que personne, depuis quinze ans, n'avait vu, excepté Saint-Mars, le lieutenant Losarges, le valet porteclefs Eustache, le supérieur du couvent des jésuites, le chirurgien Reilh et deux ou trois valets qui s'étaient succédé, « vie, dans ce poste dangereux , et qui avaient péri de n.oit violente au premier soupçon d'intelligence iwc leurmaitre.
Au moment où le tambour battait dans la cour, les coups étouffés, qui n'avaient pas cessé de retentir dans l'épaisseur du mur, firent place à un lenaillement de ferraille touillée, partant toujours du même point, et à un ébranlement communiqué par secousses à la tapisserie et aux rideaux du lit. Le grincement du fer coutre le fer devint si aigu, que la sentinelle eût dirigé son attention du coté de la chambre du prisonnier-et dunaé l'alarme, si elle ne s-'était alors approchée d'une meurtrière pour voir en bas l'objet de cette alerte soudaine. Le travail caché qu'on pratiquait derrière la tenture de la chambre était favorisé par le tumulte militaire qui montait du pied du donjon, et la sentinelle, en apercevant l'écbafaud dressé à quelques toises d'cl.e, avait oublié sa consigne, déposé son mousquet et quitté son poste. 1 n dernier craquement, suivi d'un murmure métallique, annonça enfin que l'obstacle qu'on attaquait avec la tenaille et le marteau venait de céder. ,
— Diable ! dit une voix fluette et goguenarde qui partait de la ruelle du lit sans qu'on aperçût personne, je ne suis guère plus avancé après avoir ouvert cette infernale trappe : il n'y pas d'issue que je sache! C'était bien la peine défaire le métier de maçon, de serrurier et de ramoneur! La peste soit de l'architecte qui a construit ce purgatoire!... Mais non, je suis sauvé, ou peu s'en faut , puisque j'aperçois le jour ; ce n'est pas un mur, mais une tapisserie : entrons sans gratter à la porte !
La tapisserie se fendit de bas en haut d'autant plus aisément que les fils, à demi disjoints dans cet endroit, se romprrei-t au premier effort, en faisant voler un nuage de poussière : par cette ouverture , qui allait toujours s'agrandissant, une tète d'homme se montra, noire de suie et tachetée de plâtre, qui parsemaient surtout la perruque frisée de ce personnage à l'air riant et délibéré ; puis, après la tête, s'éleva une partie du corps; ensuite les bras sortirent de ce trou enfumé, et enfin l'homme parut tout entier, et sauta lestement dans la ruelle , lorsqu'il, se fut assuré qu'il était seul dans cette chambre, où l'obscuriiéélait assez grande pour l'empêcher de distinguer Fouquet étendu par terre.
Cet individu était de taille très médiocre, mais singulièrement bien fait ; sa figure n'avait ni une beauté, ni une régularité remarquables, et pourtant, malgré le défaut d'harmonie de ses trails assez peu prononcés, elle plaisait d'abord par une certaine vivacité de physionomie; elle plaisait davantage à mesure qu'on la voyait, et elle offrait bientôt, après un examen attentiif, plus de charme qu'une autre plus belle et plus accomplie. Ce n'était pas seulement le visage qu'on admirait chez cet homme de quarante-sept ans, mais encore sa démarche hardie et majestueuse, sa teurnure noble et dégagée, la grâce parfaite de sa petite persoBne. Son habillement, sali et dérangé par le pénible chemin qu'il avait suivi, conservait les traces d'une élégance de courtisan ; sa vaste perruque blonde dost les boucles s'étaient mêlées sous une pluie de décombres, témoignait de la condition de celui qui la portait; d'autres indices non équivoques annonçaient que ce seigneur avait gardé, dans la prison, le simulacre de son rang et de sa fortune : son rabat de dentelles, ses manchettes brodées, sa veste de satin rouge ouvragée en or, son justaucorps de velours vert, ses chausses tombantes de taffetas, et surtout les t.œuds de rubans flottant sur ses épaules, à ses poignets et à ses genoux , tout cet attirail coquet et parfumé sentait son homme de cour, quoique ce galant costume eût pt-rdu, outre son éclat, quelques rubans et quelques boutons arrachés au passage : ou n'eût jamais reconnu un prisonnier d'Etal dans cet équipage de muguet.
Celui-ci s'avança dans la chambre en marchant avec pré-
PIGNEROL,1
caution sur la pointe du pied, et en regardant autour de soi ; il s'approcha de la fenêtre la plus voisine, en observa la fermeture cadenassée et les barreaux, avec une moue très significative; il mesura la hauteur du plafond et arrêta ses yeux sur la meurtrière élevée qui servait à renouveler l'air épaissi de cette pièce continuellement close et habitée ; ce fut vers ce but qu'il dirigea son audace et son industrie. Il attira vers le mur le grand fauteuil de cuir, posa une escahelle sur les brancards, et tenta de parvenir, à l'aide de cette échelle branlante, jusqu'à la meurtrière dont l'embouchure extérieure n'était pas large d'un demi-pied ; mais il eut beau étendre les iir.is et déployer sa petite tai.le, il ne put atteindre le rebord glissant où il espér?.it se cramponner, et il se vit forcé de descendre en jurant, pour avisera un autre mode d'ascension.
Tout-à-coup il entendit un soupir prolongé qui semblait s'exhaler du plancher. Il se retourna brusquement, prêt à faire retraite au moindre bruit ; mais il eut beau écouter, immobile et penché en avant, le léger murmure qui avait glissé à côté de lut ne se renouvela plus, et il ne prit pas garde au sang qui ruisselait jusqu'au mi ieu de la chambre. Rassuré au contraire par le mouvement qui avait lieu dans les cours, il s'occupa de nouveau des moyens les plus propres à sortir du lieu où il se trouvait ; mais pendant qu'il lixait sa vue et son espoir sur la meurtrière d'où jaillissait une colonne lumineuse, sans qu'on découvrit le ciel à travers cette percée faite dans la muraille épaisse de plus d'une toise, il se souvint qu'il n'avait pas essayé de prendre le parti le plus naturel et de chercher la porte : il y courut presque à tâtons, et idillit tomber en avant, à la rencontre qu'il lit sous ses pas d'un objet inaniniéet pourtant sensible, car un soupir, pareil au premier dont la cause avait sans doute été la même, s'échappa de cette masse informe, qu'on distinguait comme un tas de hantes dans l'ombre.
Le prisonnier, que le choc imprévu et le soupir étouffé avaient fait reculer en arrière, s'étant baissé pour vérifier la nature de cet obstacle étrange, crut entrevoir un corps humain et quelque chose de blanc qui brillait : il allongea la main et toucha des cheveux au reflet argenté ; il ne douta plus que ce fût un homme, un. vieillard endormi ou mort; cependant la peau de ce malheureux n'était pas froide et son cœur battait encore à de rares intervalles. Le personnage, qui poursuivait cette enquête avec indifférence, jugea que cet" inconnu n'avait pas beaucoup de temps à vivre, et se mit eu devoir de le transporter plus loin pour être à même d'attaquer la porte ; mais quand il eut tiré à l'écart ce cadavre qui barrait le seuil et gênait les tentatives qu'on pouvait diriger contre la serrure, il éprouva une impression de dégoût plutôt que d'horreur en sentant ses mains humides cl gluantes: il revint précipitamment vers la fenêtre la plus éclairée et vit avec surprise que ses mains étaient ensanglantées.
— Cet homme a été assassiné sans doute, dit il à demi voix, ou bien il se sera tué lui-même pour sortir plus vite de prison. Voila un bon exemple qu'on me donne ! Mais Mademoiselle en mourrait de chagrin.
l h sentiment d'humanité et aussi de curiosité lui conseilla de visiter la blessure du moribond ; et, pour se guider dans eette recherche au milieu de l'obscurité qui devenait plus opaque, il ramassa parmi les cendres du foyer un tison allumé 'ju'il ranima du souffle et lit flamber commCune toi il alla droit au vieillard et le considéra à la lueur du brandon fumant : dès qu'il eut relevé les cheveux collés de sang épais sur la face vénérable de cet infortuné, il poussa une exclamation d'étonnement el rejeta te tison dans la cheminée, de peur d'appeler par cette clarté inaccoutumée les soupçons des sentinelles.
— Fouquet! murmura-t-il à plusieurs reprises: Fouquet qui se meurt! Fouquet poignardé! Pardieu! ce serait dommage que le pauvre homme rendit l'aine sans avoir su mes aventures qui le surprendront fort.
Ce charitable égoïste ne craignit pas de souiller de sang
ses vêlemens.et, négligeant son premier dessein d'évasion
pour mie frivole pensée de vanité, il commença de donner
es secours à Fouquet qu'il plaça sur le lit, en essayant de
former avec les draps un appareil destiné à étancher et arrêter le sang des blessures. Il fut distrait de celte opération qu'il exécutait gauchement, par le désir de s'approprier l'arme avec laquelle Fouquet s'était frappé; il quitta sur-le-champ la victime pour s'accroupir à l'endroit même où il l'avait trouvée et pour promener à talon* ses deux mains sur le plancher jusqu'à ce qu'il eût découvert le fer tranchant dont il se promit de faire un meilleur usage pour sa propre défense. Il retourna près du lit où Fouquet gisait sans connaissance et lui adressa la parole, faute d'avoir un expédient plus capable de l'arracher à ce funeste évanouissement.
— Monsieur Fouquet ! lui disait-il à voix basse, c'est moi, c'est une personne que vous serez bien stupéfait de rencontrer ici ! c'est Puyguilhem, qui a été fait comte de Lauzun, lieutenant-général des armées du roi, commandant en chef de sa maison militaire, mari de la grande Mademoiselle; durant votre prison! Cela mérite que vous repreniez vos sens, monsieur Fouquél !
Majs Fouquet ne donnait aucun signe de vie, malgré cette pressante allocution, et le sang de ses blessures n'était pas arrêté. Lauzun crut dès lors qu'il devait désespérer de voir Fouquet rouvrir les yeux, puisque le nom de Lauzun n'avait pas eu le pouvoir de le ressusciter; il hésitait sur ce qu'il ferait en celte circonstance difficile, et il allait peHl-étre abandonner une seconde fois le mourant, pour s'efforcer de fuir par la porte ou par quelque autre issue, lorsqu'il fut piralysé et enchaîné à sa place daus l'ombre du baldaquin et des courtines du lit .- la voix de Saint-Mars avait retenti en alternant avec celle de Rosarges, et un bruit sinistre accompagné de cris plaintifs grondait comme un tonnerre lointain dans la muraille du donjon ; c'était la corde qui roulait dans l'anneau patibulaire; c'était le patient qui demandait grâce, le nœud coulant passé autour du cou.
— Bah ! ce n'est rien que cela, mon garçon, dit Rosarges qui préaidait en bas aux apprêts de l'exécution -, figure-toi que tu montes au ciel !
— Ah ! ayez pitié de moi ! répétait le condamné en joignant les mains et cherchant à se mettre à genoux, monsieur le gouverneur, j'avouerai tout !
— Quoi ! as-tu omis quelque péché dans ta confession gé-
1 Allons, j'écoute, dépêche-toi de parler.
— Lieutenant, cria d'en haut le commandant, il n'a plus rien à dire ; ce sont des feintes pour gagner du temps ; donnez le signal !
— Oh! mon Dieu! pas ''lisait le patient qui se cramponnait à la terre, un moment! Monsieur Fouquet ne sait pas qu'il est cause de ma mort...
— Faites-le taire! cria Saint-Mars d'un accent impérieux et tremblant.
— Adieu, bel ange, dit Rosarges en faisant signe aux tambours : va-t-en me garder une niche en paradis !
— \ oilà un pauve diable qui ne se plaindra plus des traitcaiens de Saint-Mars ! dit Lauzun qui regardait la fenêtre au-dessous de laquelle se confondaient la voix goguenarde de Rosarges et les gémissemens du supplicié.
La corde, qui frôlait par iutervalles les barreaux de cette fenêtre, se tendit tout-a-coup aa roulement des tambours et bourdonna daus l'anneau de fer en faisant craquer les solives de la potence ; les cris du patient avaient cessé, cl l'.usarges, qui l'interpellait encore avec, de brutales railleries, n'eu attendait plus de réponse. Lauzun éprouvait un malaise et un frisson qui provenaient moins d'un élan de piiié que d'un eau ul d'égoïsnu, car il réfléchit que le commandant de Pignerol avait droit de vie et de mort sur tous les habitans de la citadelle et qu'il pourrait bien, sou> l'influence de quelque ordre secret venu de la cour, de Monsieur ou du prince de Coudé, ne pas respecter la personne du comte de Lauzun lui-même. Il se glissa donc à quatre pattes vers l'ouverture qu'il avait faite dans la prison qui communiquait avec, la sienne par le tuyau de sa cheminée, commun aux deux étages avant l'arrivée de Fouquet à Pignerol, et fermé depuis au troisième étage par une plaque de fer, lorsqu'on réunit plusicuis petites chambres eu une seule cl qu'on supprima une leminées qui s'y trouvaieutpour rendre te local plu» sûr
JACOB (BIBLIOPHILE)
et plus habitable. Lauzun distingua l'ombre vacillante d'un corps suspendu au niveau de la fenêtre : cette ombre, agrandie par les rayons obliques du soleil couchant, se jouait filtre les barreaux, passait et repassait lentement sur les vitres ternes.
Alors une sorte de barbacane invisible, qui existait dans la voûte et qui servait à épier les actions du prisonnier, s'ouvrit sans bruit et livra passage aux regards inquisiteurs de Saint-Mars; mais la prison était si ténébreuse à cette heure avancée du jour, qu'on n'y discernait pas les objets dont les formes et les couleurs s'effaçaient dans une perspective nébuleuse. Le gouverneur darda de tous côtés ses yeux de lynx sans apercevoir Fouquet caché par les tentures du lit; il crut seulement découvrir dans un coin quelque chose qui se mouvait à terre : c'était Lauzun qui regagnait la ruelle et qui rentra avec précipitation dans sa cheminée, en dissimulant de son mieux les vestiges de son passage, rattachant avec des épingles les lambeaux de la tapisserie et assujettissant par derrière la plaque de fer qu'il avait descellée. Saint-Mars, la face collée à l'étroite barbacane où il humait avecbVIices l'atmosphère épaisse de cette chambre, cherchait inutilement à reconnaître la place occupée en ce moment par Fouquet : il entendit pourtant de légers bruits se succéder dans la direction de la ruelle et dégénérer en sons métalliques ; il s'intrigua, il se troubla de ces mouvemens ; et, faute d'en pouvoir préciser la cause, il les rapporta dans son esprit à quelque évasion préparée ou commencée.
— Monsieur Fouquet I cria-t-il d'une voix grêle et tremblottante pour juger à quel pointées craintes étaient fondées; répondez-moi, je vous prie, monsieur Fouquet! Avezvous vu ressusciter voire confident Mani ? vous me remercie- 117 de l'avoir mis si près de vous, en sorte qu'il puisse encore porter vos messages d'amour !
Mais un silence de mort accueillit cette allocution ironique, et Saint-Mars, dont les inquiétudes se confirmaient d'autant plus qu'il savait Fouquet trop fier et trop ardent de caractère pour souffrir tacitement une parole amère, appela Eustache avec une anxiété furieuse, en demandant de la lumière. On lui apporta une torche : il la plongea dans les ténèbres de la prison et vit du premier coup d'œil, à cette clarté soudaine, Fouquet couché sur son lit où il paraissait dormir; mais Saint-Mars, tranquillisé complètement par la présence du prisonnier et par sa situation calme, ne vit pas le sang qui couvrait le plancher et tachait les draps du lit; il retira la torche, et déjà il se disposait à replacer le couvercle de pierre de la barbacane, lorsqu'une abominable idée de vengeance lui conseilla de renouveler ses interpellations plus obstinées et plus éclatantes.
— Il dort sans doute ! pensait-il alors : il ne sait donc pas le châtiment de Mani, et je voulais qu'il en fût témoin!... Mais non, il feint de dormir pour m'ù'er la joie de ses larmes et de sa confusion. ...le veux qu'il s'éveille, je veux qu'il ne se rendorme plus, assiégé par l'affreuse image de ce pendu que les corbeaux déchireront sous ses yeux et qui, devenu squelette, heurtera jour et nuit aux barreaux de la fenêtre!
Mais le nom de Fouquet avait beau retentir à travers celte espèce de porte-voix où les robustes poumons d'Eustache venaient ù l'aide de ceux du gouverneur, tout restait mort dans la prison, excepté la promenade monotone de la sentinelle qui avait repris son mousquet, excepté les bruits indistincts qui montaient de la chambre de Lauzun fort empressé à déguiser son ascension dans la cheminée.
— Il est impossible qu'il dorme encore ! S'il dormait !... s'écria Saint-Mars plus irrité qu'inquiet de n'obtenir aucune réponse. J'aurais dû le faire avertir avant l'exécution et le forcer à y prendre part !... Te me suis trop bâté d'en finir avec ce Mani : il ne m'avait peut-être pas tout révélé !
Saint-Mars se fît suivre par Eustache portant une torche allumée, et se rendit à la chambre de Fouquet, dans laquelle il entra avec un battement de cœur et un tremblement de tous les membres, comme s'il eût pressenti quelque grand malheur. Aussitôt que la porte fut ouverte, il marcha droit au lit où le blessé était toujours évanoui et lui parla d'un ton plus ému et plus vif qu'à l'ordinaire, avant que la lumière
de la torche se fût répandue sur tout ce sang qui coulait encore : il ne prit pas garde que ses pieds trempaient dans le sang.
— Monsieur Fouquet, dit-il, le valet dont vous aviez fai votre complice n'était pas mort, comme je vous le fis croire il était dans un cachot, et je l'y avais mis pour éclaircir mes soupçons. C'est vohs qui m'avez appris la Jrahison de cet hommejc'est vous qui avez parla dicté la sertltnce !...Oh !je suis perdu ! s'écria-t-il avec épouvante en voyant du sang : on a tué monsieur Fouquet! ou plutôt il s'est frappé luimême!
— Ali ! monsieur le gouverneur, murmura Eustache qui partageait la désolation deSaint-Mars, cela ne fût point arrivé si vous m'eussiez laissé auprès de lui !
— Que dis-tu, misérable ? répliqua le commandant qui ne se connaissait plus, qui pleurait et qui s'arrachait les sourcils : c'est toi qui es l'auteur de ce meurtre?
— Moi, monsieur ! je ne vous ai pas quitté !
— Pourquoi as-tu quitté mon prisonnier une heure, un moment ? Ce fut en ton absence que se fit l'assassinat, et lu paieras pour l'assassin !
— Quel est-il l'assassin, s'il vous plaît ?
— Toi, peut-être I
— Vous plutôt !
— Moi! j'aurais donné mon sang pour qu'on épargnât le sien!
— Je ne devine pas en vérité comment on a pu entrer ici!
— Mort ! monsieur Fouquet mort ! mon prisonnier mortl Oh! que je meure maintenant, je n'ai plus rien à faire sur la terre!. . Je la tuerai, elle, et je me tuerai après sur le corps de mon prisonnier !
Saint-Mars était dans un état de rage et de désespoir voisin de la démence : il poussait des sanglots et des soupirs, de même qu'un ami qui perd un ami ; il levait les bras au ciel en balbutiant des vœux insensés pour rappeler Fouquet à la vie; il se jetait contre les murailles en maudissant la Providence ; il tombait affaissé sur une escabelle, se relevait furibond, l'écume aux dents, courait en hurlant par la chambre, se labourait le visage avec ses ongles, se tordait les mains, s'arrêtait tout-à coup atterré, prononçait le nom de Fouquet avec, une tendresse étrange, puis avec une haine profonde, puis avec une sombre mélancolie : il ne pouvait s'accoutumera l'idée de cette mort, quoiqu'il en fût trop certain, et il n'osait considérer le corps raidi et sanglant, de peur de s'ùter la consolation du doute.
Eustache avait été d'abord foudroyé du même coup que le gouverneur ; il était resté plus froid et plus inerte que ce cadavre dont il ne détachait plus les yeux: mais il conçut le premier'une espérance qui n'avait pu se faire jour dans la turbulente affliction de son maître; il planta sa torche dans une main de fer destinée à cet usage et se pencha sur Fouquet eu lui palpant le cn>ur oti la chaleur et la vie s'étaient concentrées : il sentit un battement imperceptible, et son visage, qui touchait la bouche glacée du moribond sentit l'humide vapeur d'une haleine presque éteinte. Il appuya son oreille sur la poitrine de Fouquet pour s'assurer que ce n'était pas une illusion.
— Malheureux que je suis ! disait Saint-Mars en se frappant le front dont les os résonnaient sous son poing; c'est moi seul, c'est mon funeste emportement qui a poussé mon prisonnier à cette extrémité !... J'aurais dû le ménager, ne pas l'accabler tout d'un coup, lui laisser du moins le temps de se remettre après chacun de mes assauts, l'encourager à vivre, éterniser son supplice plutôt que de l'abréger et de le finir si vite! Il fallait lui accorder un confesseur, un notaire, tout ce qu'il eût demandé, pourvu qu'il consentît à vivre I... C'en est fait : il est mort, il est hors de mes atteintes ! Si je savais le pouvoir joindre en l'autre monde !... Que deviendrai-je sans mon prisonnier, sans ma vengeance ! Mon Dieu! je donnerais mon âme pour qu'il vécût !
— Il vit encore I interrompit Eustache avec transport : il vit; sen cœur bat ! on le sauvera peut-être !
— Il vit, dis-tu ! s'écria Saint-Mars revenant au chevet du lit et posant sa main froide sur le sein de Fouquet ; il vi-
PIGNEROL
viait ! Je ne sens pas le cœur liallre ! lu l'abuses, tu essaies de me tromper : il est bien mort !
— Non, monsieur le gouverneur, reprit Eustaclie avec une assurance communieative : il vivra ! Je soupçonne que les blessures ne sont ni profondes ni mortelles, puisque le cœur est intact I
— Puisses-lu dire vrai, mon ami! répliqua Saint-Mars qui passait brusquement à une joie aussi expansive que l'avait été sa dojleur, et qui s'agitait autour du lit de Fouquel en le couvant d'un regard radieux. Cours chercher Reilh et l'amène.
— Reilh I Eh ! pourquoi ?
— Pour panser les blessures.
— J'imaginais que ce fut pour faire la barbe ù monsieur Fouquet I
— Va donc, tandis que moi je demeure céans à veiller sur mon prisonnier ! Ah ! qu'il vive encore longtemps !
Eustaclie partit ù regret en haussant les épaules, comme s'il n'eût pas foi dans le secours médical de Reilh, et Saint- Mars, essuyant les pleurs qui sillonnaient ses joues, s'assit au bord de la couche de Fouquet qui ne donnait aucun signe de vie, et le contempla dans une extase pleine d'ivresse et de bonheur, en se répétant tout bas que son prisonnier avait de longs jours à passer avec lui sous sa garde : il avança plusieurs fois sa main convulsivement tremblante pour saisir le bras du blessé et y interroger les pulsations du pouls ; mais chaque fois il la retirait précipitamment, de peur d'être surpris en flagrant délit de réconciliation : le contact de celle main ennemie aurait desséché la sienne. Il s'inclinait lentement vers la victime, qu'Eustache avait débarrassée d'une partie de ses habits pour favoriser la circulation du sang et accélérer le retour au sentiment par l'impression de ' l'air : les prunelles incandesrentes de Saint-Mars saillaient de leurs orbites, et ses dents, mises à nu par un sourire alroce, s'aiguisaient l'une contre l'autre comme prêtes à dévorer une proie.
Dans ce moment, Saint-Mars remarqua, sur le lit, parmi les lambeaux de drap el de linge qu'Eustache avait arrachés avec violence pour panser les blessures du prisonnier, un morceau de toile grossière qui ne provenait ni de la chemise ni du rabat de Fouquet, et qui pourtant était marqué de sang, de même que tous ses vêtemens; mais il fut frappé de la couleur roussàlre de ce sang, séché depuis longtemps ; et, venant à examiner déplus près ces petites taches faites à dessein et disposées régulièrement sur le tissu, il reconnut qu'elles formaient des lettres et des mots : ceux qu'il déchiffra d'abord lui apprirent l'origine de cet étrange billet, lé second que Fouquet eût reçu, celui-là même que Mani avait cru détruit et que Saint-Mars n'espérait pas trouver, d'après la déclaration formelle de ce malheureux valet dans les angoisses de la question.
Le gouverneur demeura indécis, stupéfait, anéanti, regardant cetie preuve accusatrice, les yeux obsi unis et vitres, la respiration entrecoupée : la sueur baignait son corps bouleversé de frémissemens névralgiques el de bissons Dévreux. Il ne pouvait lire ce qui était écrit avec du sang, mais il devinail : il froissa le linge dans ses mains crispées, il le mordit en grinçant des dents; puis, il le déplia soigneuse? semenl et l'étala sur ses genoux avec des gestes de-fureur; sa vue n'était pas encore assez éclaircie pour discerner les caractères cà et là i ffacés par des macules d'un sang frais et il considéra fixement Fouquet toujours évanoui, il le menaça du p'oing el l'apostropha d'injures inarticulées : son el grimaçant exprimait une exaspération extraordinaire.
'—lisse sont donc retrouves ! s'écria-t-il en tressai, lai t par brusques et fréquentes secousses. Quoi I malgré toutes -, ils savenl l'un el l'auire qu'ils existent, qu'ils -s'aiment encore, qu'une muraille seule les sépare 1... Ils s'écrivaient, peut-être se voyaient-ils ! C'est impossible!... Eh bien I qu'importe ; ma vengeance changera d'aspect el de caractère; ils sauront que depuis seize ans ils si ni en finies si près l'un de l'autre el qu'ils ne doivent plusse revoir; leur prison doublera d'horreur, et le temps ainsi
passé à se vouloir rejoindre, paraîtra plus long a tous deux : puisse t-il leur sembler éternel !... Oui, Fouquet, elle est là, derrière cette muraille, à quelques pas de toi, et tu ne la reverras jamais; jamais l...
Saint-Mars s'était un peu calaiéen répandant sa rage en souhaits elseruiens de vengeance; il se leva pour s'approcher de la lumière et achever la lecture de l'écrit trouvé sur Fouquet ■. celte lecture l'aile, il sourit eu branlant la tête, relut un seconde fois les lignes sanglantes, étendit les bras vers son prisonnier et cacha le linge en redonnant à sa ligure sépulcrale un calme et une froideur qui n'étaient pas au fond de son àme.'
Euslache ramenait le chirurgien Reilh, dévoué à Saint- Mars, avec qui cependant il n'avait aucune ressemblance physique ni moral : c'était un gros homme, court et vigoureux, à la physionomie rubiconde, épanouie, avec les narines ouvertes, la bouche large, les yeux ronds el brillans, les joues bouffies ; sa tête, enfoncée entre ses épaules montagneuses, quoiqu'il ne fût pas complètement bossu, ne se mouvait qu'avec peine, comme affligée d'un continuel torticolis; il avait un ventre fort majestueux, sur lequel il croisait habituellement ses mains dont les doigts n'étaient jamais en repos. Il portait une perruque noire tellement fournie de boucles, qu'elle pouvait peser deux ou trois livres, et couvrait ledos, la poitrine elles épaules d'une forêl de cheveux; il était vêtu en noir, selon les us de la faculté, avec l'habit long boutonné, le rabat empesé et les bas rouges.
Ce chirurgien avait pris ses degrés à Pignerol et passé sa thèse devant Saint-Mars, qui lui demandait moins de science que de fidélité : Reilh, ancien barbier de Fontainebleau, où il rasait, coupait les cors, saignait, pansait les plaies et fabriquait des perruques, avait été choisi naguère par Saint- Mars lui-même, pour prendre soin de la santé de Fouquet ou plutôt pour être un espion < t un geôlier de plus auprès de ce prisonnier. Reilh était donc ignorant dans la théorie de la médecine ; mais l'expérience, acquise aux dépens de quelques personnes empoisonnées ou estropiées, lui tenait lieu de connaissances dues à l'élude ; et, comme dans les cas graves et obscurs il laissait agir la nature avec une touchante discrétion, ses malades ne mouraient pas toujours de ses remèdes ; lorsque la maladie présentait peu de danger, la diète absolue formait loute sa pharmacopée. Du reste, il ne négligeât pas les tiavaux moins relevés de son premier état, mais au contraire oubliant volontiers sa médecine postiche pour l'art du barbier, il eût (ait la barbe à ux mort, pour ne pas perdre sa main, disait-il. En un mot, il était chirurgien malgré lui.
Reilh. incapable d'un bon sentiment et d'une pensée noble, prévenait pourtant de prime abord en sa faveur par une apparence de bonhomie et de franchise, qui n'étaient que l'indifférence pour le bien comme pour le mal; son humeur joviale dénotait l'absence de toute espèce de générosité , puisqu'elle n'accordait aucun répit au malheur ni à la souffrance; cette gaîté intarissable, souvent lourde et fatigai n'était pas nue des moindres tortures que Fouquel eût à subir, lorsque chaque jour Reilh venait lui lâter le pouls el le harceler de questions débitées d'un ton senii-pjaisant, souk prétexte de s'informer de la situation sanitaire du prison
dames, comme il l'appelait avec une imperturbable obstination. En outre, Reilh était le conseiller du gouverneur, qui ne lui préférait qu'Eustache, et qui l'employait aveuglément chaque fois que la circonstance exigeait un homme sur, adroit et intelligent. Reilh était dominé par la passion île son ancien métier, et Saint-Mars en livrant son menton ain-.i que celui de Fouquel au rasoir du barbier-chirurgien, l'attachait à soi par une reconnaissance qui croissait sans cesse barbede ses clieos.
— Une se passe i il donc'.' dit-?, en arrivant son bassin sous le bras el : es boi 'es à la ; tain. Le prisonnier des dames est-il i.e ontenl de mon oui e? Il faisait si sombre tantôt, ai pu ne le raser que d'un côlé ....
Eu rousadoni rien appris, Reilh? interrom-
pit Saint-Mars en montrant Fouquel et le sang coagulé sur le plancln r.
JACOB (BIBLIOPHILE)
— Ouf! A-ton saigné noire homme sans me consulter?
— Il a voulu mettre tin ù ses jours, mais il n'y a point réussi ; il\it encore, il vivra ; Eustache le dit.
— Bon ! maître Eustache aspire-t-il a deven'r mon successeur? Il pourra d'aventure m'égaler en médecine et en Chirurgie*; mais, en tout cas, il ne fera jamais une barbe comme moi.
— Eh bien? demanda le gouverneur avec une poignante inquiétude qui s'augmentait du silence de Reilh occupé à examiner les b'essures.
— Ouf! murmura le chirurgien résolu a pratiquer une saignée immédiate.
— La vie est-elle en péril? reprit Saint-Mars troublé par l'onomatopée peu rassurante de Reilli.
— Qui dit cela? Eustache, peut-être? répondit Reilb en serrant un bandage autour du bras inerte fie Fouquet.
— Mon cher Ueilh ! s'écria Saint-Mars assailli de nouveau parla crainte de perdre son prisonnier : mon ami, tirez-moi de peine et me rendez moi-même à la vie, en me promettant que monsieur Fouquet ne mourra pas celte fois !
— J'en serais fàcbé, repartit le chirurgien dont la contenance sérieuse était de mauvais augure.
— Et moi, je ne lui survivrais pas! répliqua le gouverneur prêt à retomber dans son désespoir.
— Je vous jure qu'il se rétablira, monsieur le gouverneur, s'écria Eustache dans les mains de qui Reilh avait remis la palette d'étain propre à contenir trois onces de sang : ne vous ai-je pas dit que les blessures sont peu profondes ?
— Tarare ponpon! ajouta Reilh en se moquant du jugement d'Eustache.
— Il suffit d'avoir des yeux pour voir cela ! dit Eustache raillant ù son tour.
— Les beaux yeux que les vôtres !
— Silence! cria Saint Mars; nous avons bien affaire de vos querelles !
— Faites le chirurgien, monsieur Eustache, reprit Reilh avec humeur, je me contente d'être le barbier.
— Quel espoir me donnez-vous? insista le gouverneur dont les tremblemens redoublaient : que dois-je écrire au roi?
— Ecrivez au roi que monsieur Fouquet est soigne par le plus habile homme du monde pour faire la barbe.
— Me garantissez-vous sa guérison, Reilh? Si vous êtes mon ami, si vous êtes curieux de pousser voire fortune,
cez-vous de le guérir !
— \ oilà un beau sang ! dit le chirurgii n qui enfonça sa lancette dans la veine et en lit partir un jet pourpré contre le visage d'Eustache agenouillé pour recevoir le produit de la saignée.
— Son sang ! répéta Saint-Mai s en se penchant a\ dite séria palette qui s'emplissait.
— La saignée opère, dit Reilh qui dérid ut et redevint tout-à-fait gai lorsqu'il vit Fouquet faire quel mouvemenset lorsqu'il entendit une respiration sonore annoncer la tin de cet évanouissement, cause par un paroxysme de souffrance morale, plutôt que par la pei te de sang et l'affection d'un organe.
— Dieu soit loué I s'éi lia Suint-Mars avec la ferveur d'une oraison éjaeulaloire.
— "N'allez pas maintenant le contrarier en quoi que ce soit l dit le chirurgien qui avait fermé la piqûre de la lancette et qui débridait le sja obstruées d caillé, avec une dextérité nécessaire alors : ux barbiers accoutumés ù panser en - scri i les blessures des duellistes.
— Je le traiterai au contraire avec toutes s. .ries d'i quand j'aurai dressé pri cte-verbal de cet accident.
— Bah ! le roi vous croira sur
Mars; d'ailleurs, vous avez des témoins, et l'on présumera bien qi e ce n'est pas vous qui vouliez vous défaire de prisonnier.
— Vous savez, Reilb, à quel prix je souhaiterais le conserver!
— Silence : il revient îi lui, le pauvre vieux 1 Ne lui donnez pas sitôt le regret de n'être pas mon !
— Reilh, mon véritable ami, vous êtes mon sauveur! dit à voix basse Saint-Mars, pendant que Fouquet rouvrait les yeux et les portait ç1! et là comme un homme qui, au sortir d'un long et pesant sommeil, essaie de rassembler ses souvenirs et ses idées.
— Monsieur le gouverneur, reprit malignement Eustache a l'oreille de Saint-Mars, le chirurgien de Pignerol est un
ut barbier.
— Eustache, répliqua le gouverneur mécontent de cette atome échappée à la jalousie que le capitaine des portes
nourrissait contre Reilh, va-t'en, de ma part, faire retirer le soldat qui se lient près d'ici, el tu demeureras en sa place : je veux que rien ne transpire de cet événement au dehors.
— Est-ce là, monsieur, la récompense que vous m'avez promise? dit Eustache en murmurant.
— C'est un nouveau service que j'attends de toi, repartit à demi voix Saint-Mars qui ajouta tout haut pour être entendu : Monsieur, obéissez tout-à l'heure ; je plains quiconque larderait à exécuter mes ordres.
— Maître Eustache, dit Reilh qui était en guerre ouverte de rivaliié avec cet affidé de Saint-Mars, regardez en passant votre compagnon Mani qui tire la langue et vous appelle à côté de lui.
— Monsieur le barbier, reprit aigrement Eustache avec un geste de colère, je vous invite a mettre une potence sur votre enseigne.
— Silence! s'écria Saint-Mars d'un ton sévère ; messieurs, respectez monsieur Fouquet; et vous, sortez, Eusta -Ire !
Celui-ci, qui se sentait appuyé par la protection du gouverneur, obéit en défiant du regard le chirurgien qui souriait d'un air bachique el affilait ses rasoirs par une habitude machinale.
Pendant cette querelle que la présence de Saint-Mars avait contenue à peine, Fouquet reprit entièrement l'usage d' ses sens, mais il ne retrouva pas dans ses idées celles qui l'avaient mené au suicide : aussi douta-t-il d'abord que sa main se fût tournée contre lui-même ; et, voyant à son chevet deux êtres qu'il confondait en sa haine, il leur attribua, dans le premier moment, son propre ouvrage. Les soins empressés qu'il recevait et l'intérêt altentif qu'on accordait à son eut lui donnèrent ensuite à penser que Saint-Mars et Reilb de-. vaienl être étrangers aux blessures qu'il ne se rappelait pas avoir faites; enfin sa mémoire se furtiliant à mesure que le sang rentrait dans son équilibre, normal, il remonta jusqu'aux vagues <t insaissisables causes de son découragement etdel'acti réqui en avait été la suite; mais sa dis-
position d'esprit n'était plus la même : la funeste tentative qui n'avait pas réussi lui laissait autant de boute que de remords; car le fonlsde religion, que lui avait donné dans son enfance une pieuse mère, s'était augmenté par ses malheurs en l'aidant à les supporter avec la philosophie de l'Evangile; il se reprr clia donc comme un crime cet attentai sur sa personn rcia la Providence d'y avoir mis obstacle' -, il
dans son for intérieur qu'il devait vivre pour servir d'exemple éclatant à la fragilité des fortunes mondaines, el pour porter témoignage de l'injustice des hommes, in lit subit s'Opérait dans ses desseins, et l'espérance, à la iiielle il croyait avoir dit un adieu éternel, lui apparut sons les traits d'une femme qui luisait ses fers eu lui mont! an I le ciel : des larmes brillèrent au bord de ses paupières.
— Monsieur Fouquet, lui dit Saint-Mais ave.' un ; formidable, de que) air Sa Majesté prend ra-t-elle ceci?
— Ne lui parlez pas si durement, interrompit Reilb à demi-voix. Vous le conduirez encore à quelque folie qui nous coûtera cher, el vous i n serez ..pré* bien fâché.
— Oh ! je m'en garderai, s'écria Saint-Mars en se radoucissanl :jene veux pas de sitôt perdre mon prisonnier'
—Ménagez-le surtout aujourd'hui, continua le chirur ien ; ition, la perte de sang et cette longue pâmoison lui libli le ici-
— Merci, monsieur, merci des secours que vous m'avez donnés, dit à, Iteilh Fouquet qui n'avait pas daigné répon pre à la menaçante interrogation du gouverneur.
PIGNEROL