SOI
— Monsieur Fouquet, reprit Saint-Mars en s'inclinant avec déférence et en prêlant à ses paroles une forme insinuante et presque séductrice , pourquoi avez-vous prétendu vous dérober a votre arrêt avant le temps ?
— Monsieur, répondit Fouquet touché de cette manière honnête et bienveillante de lui adresser un reproche qu'il estimait avoir mérité, c'est votre dureté qui m'avait réduit à commettre un si grand péché!
— Moi ! monsieur Fouquet, répondit mielleusement le gouverneur qui affectait de la surprise et ne pouvait cacher sa joie, je n'ai pas de plus cher désir que de vous voir aller jusqu'à cent ans !
— Vous l'avez dit souvent, monsieur ! repartit amèrement Fouquet : ce serait à votre compte vingt années encore de captivité I
— Ce n'est rien que cela, monsieur !
-=• Vingt ans?
— La vie que vous menez conserve le corps au lieu de l'affaiblir.
— Et le chagrin et le désespoir?
— La religion vous en doit garder I
— Ma patience, mon courage, mes forces sont à bout !
— Monsieur Fouquet, pour vous prouver ma bonne volonté à votre égard, il n'est rien que je ne fasse, et s'il vous plait de vous confesser comme vous en aviez l'intention ,-je manderai le supérieur des jésuites.
— Monsieur Descurres! Non , monsieur ; je demande un autre prêtre moins prodigue de questions sur les affaires de mon ministère et sur des choses qui ne touchent point la confession de mes péchés récens. Ah ! que je puisse obtenir une absolution et me préparer à une lin chrétienne!
— Rassurez-vous, monsieur Fouquet, vous ne mourrez pas de ces blessures, je vous l'atteste : n'est-ce pas, monsieur Reilh , que nous aurons le bonheur de conserver monsieur Fouquet?
— Les dames m'en sauront un gré infini , répondit Reilh en s'épanouissant : monsieur leur prisonnier ne restera que peu de jours au lit, et cela n'empêchera pas que je lui fasse la barbe.
— Monsieur Fouquet, quedirai-je au roi touchant cet accident? demanda Saint-Mars, malgré les signes du chirurgien qui l'invitait à suspendre cette enquête.
— D.les au roi, monsieur, que, maudissant la prison qu'il m'a imposée, j'ai voulu m'y soustraire par la mort.
— De quelle arme vous êtes-vous servi pour exécuter ce dessein?
— D'un simple morceau de fer que j'avais aiguisé par le bout.
— Je le cherche vainement, monsieur Fouquet; il importe que je mette ce fer sous les yeux de Sa Majesté.
— Faites votre métier, monsieur; désormais je ferai le mien avec courage et résignation : j'attendrai que Dieu ait pitié de moi et me relire de cette dure et inique prison.
— Je vous prie de me remettre l'arme dont vous avez fait si méchant usage, reprit Saint-Mars qui s'étonnait de ne pas la retrouver; autrement, je penserais que vous persistez dans votre résolution île vous ôter la vie.
— J'engage ma foi, monsieur, que jen'en ferai rien, dusseje rester un demi-sièclè dans cette affreuse condition !
— Il faut pourtant, monsieur Fouquet , que je sache ce qu'est devenue cette arme !
— Encore un coup, monsieur de Saint-Mars, s'écria Fouquet impatienté de celte insistance, je ne me lèverai pas pour ai>ler vos recherches !
— La disparition de l'instrument du suicide me donne de fortes appréhensions : est-il bien vrai que vous n'ayez point clé assassiné?
— Ce serait donc par vous ou vos gens, monsieur, car nul autre ne saurait pénétrer jusqu'à moi.
— Je réponds de votre personne vis-à-vis du roi. monsieur Fouquet, el mon honneur est intéressé à ce qu'il ne vous arrive rien de fâcheux.
— C'esl prendre un soin dont je tous remercie, monsieur, dit le prisonnier avec dédain ; mais, pou? mettre le comble à
LE 6ILCLE. — IV.
vos bontés pour moi, cessez de m'interroger là-dessus et me laissez en paix.
— Cependant je ne puis laisser une arme entre vos mains!
— Je jure que je ne l'ai point cachée !
— Quelqu'un l'aurait donc enlevée?
— Quesais-je?
— Vous le savez certainement...'
— Tenez-vous pour rien ma parole, monsieur?
— Monsieur le gouverneur, ajouta Reilh en fermant la bouche à Saint-Mars, l'état du malade demande du repos-, je vous prie de faire en sorte qu'on ne le tronble pas.
— Vous avez raison, répondit tout bas le gouverneur : je vais placer Eustachepour le veiller et empêcher un nouveau malheur.
— Gardez-vous-en bien , reprit Reilh ; le malade a besoin de irai quillité d'esprit, et la présence continuelle d'Eustache est peu propre à le calmer : je resterai près de monsieur Fouquet pour l'égayer par mes propos , si vous le trouvez bon.
— Présumez vous que monsieur Fouquet vous voie de meilleur œil qu'Eustache? demanda Saint-Mars dont les regards et le son de la voix exprimèrent la défiance.
— Sans doute, puisque j'ai toujours le mot pour rire à la bou.he.
— Restez donc, monsieur Reilh , dit Saint-Mars chez qui un soupçon faisait de' rapides progrès aussitôt après sa naissance ; mais n'oubliez pas de quelle sorte je punis les trahisons.
— Voilà bientôt seize ans que je vous trahis, j'imagine, répliqua Reilh en souriant, et nous réglerons nos comptes quand vous serez parvenu au commandement de la Bastille.
— Je n'ambitionne rien, sinon de conserver mon prisonnier ! interrompit Saint-Mars avec une sinistre fermeté. J'ai confiance en vous, Reilh, parce que vous en êtes digne; mais malheur à qui me tromperait !
— Tarare-ponpon I on tremperait plus aisément le diable!
Durant cet entretien à voix basse, Fouquet avait fermé les yeux pour éviter les distractions de dépit et de tristesse que lui eût causées la vue de ces deux hommes qu'il haïssait, et pour repasser dans son souvenir les circonstances presque effacées du suicide que la Providence avait fait échouer: il ne s'aperçut pas de la sortie du commandani qui laissait auprès de lui le chirurgien satisfait d'empiéter sur les attributions d'Eusiache qui était non moins jaloux des siennes. Aussitôt que ïa porte fut refermée, Reilh, selon son naturel bavard el indiscret, voulut lier conversation avec le prisonnier, qu'il croyait dominer par l'autorité qu'un barbier acquiert 'd'ordinaire sur les personnes à qui tous les jours il met le rasoir sur la gorge ; mais Fouquet u'avail garde d'écouter les sornettes du bonhomme.
— Monsieur, lui disait Reilh, que vous manque-t-il donc ici, pour que vous ayez l'injusti e de p éférer la mort ù cette manière de vie? On vous procure des livres, volume par volumtj, pour vous désennuyer : on r.e vous refuse que les ou-
<i i vous pourraient trop échauffer l'imagination ; on vous nourrit de la table même d u gouverneur ; on vous garde si bien que le roi d'est pas p'us en sûreté au Louvre; on vous donne sans coûts le bois, la lumière, le linge, les babils; enfin, pour vous traiter en personne de qualité , on vous fait la barbe chaque matin, et j'ose dire que Sa Majesté n'eut jamais la barbe mieux faite...
—Monsieur I... interrompit poliment Fouquet qui était retombé dans les idées qu'il avait creusées avant d'essayer d'en sortir par la mort.
— Aurirz-vous quelque chose à dire contre ma façon de faire la barbe? réppndil Rei li, toujours préoccupé de ce qu'il regardait co ime a plus sérieuse affaire.
— Monsieur, reprit vivement Fouquet en se levant sur son séant, quelle est celte femme qu'on tient en prison avec moi?
— De quelle femme parlez-vous? répliqua le chirurgien jetant les yeux dans la chambre et surpris de n'y pas ren-
•' l'objet de cette question imprévue.
JACOB (BIBLIOPHILE)
— Une femme bien malheureuse sans doute, qui doit être enfermée dans ce donjon depuis nombre d'années : vous me feriez un singulier plaisir de m'apprendre sou nom!
Je vous dirai plutôt le nom de toutes les saintes du calendrier, car je ne sais si cette femme existe ailleurs qu'en votre imagination.
— Elle existe, monsieur; j'en ai eu des preuves irrécusables : elle est bien malheureuse et je souhaiterais aggraver mon sort pour alléger le sien.
— Il n'y a pas de femme dans une prison d'Etat, monsieur, et la femme que vous croyez porte de la barbe, moins grise qoe la votre cependant.
— Ce que je demande comme une grâce n'a pis l'importance qu'on y met, monsieur Reilh, et lorsqu'on m'aura dit ce nom, je m'en contenterai... Ce nom en effet m'importe peu à connaître... Néanmoins je serais fort aise qu'on me le dît. Ma reconnaissance, mon cher monsieur Reilh, est bien chétive aujourd'hui, et dans le temps de ma fortune, je vous eusse fait riche en récompense d'un tel service -, mais ma famille, mes enfans peuvent encore acquitter les dettes que je contracte dans ma disgrâce...
—Vous m'offririez des millions, monsieur Fouquet, dit en riant le chirurgien, je ne voudrais pas les gagner à ce prix !
Et Reilh nt la pantomime d'un homme qu'on pend , en tirant la langue, roulant des yeux hagards et se prenant le cou avec la main. Tout-à-coup les clefs mugirent de nouveau dans les serrures, et la porte, qui s'ouvrit à grand fracas, coupa court aux tentatives de séduction que Fouquet avait toujours essayées inutilement de mille manières sur le craintif barbier. Saint-Mars reparut, le visage plus renfrogné et le regard plus voilé qu'à sa sorfe ; il était escorté d'E stache, dont l'air triomphant et superbe insultait à la surprise de Reilh ; un jeune homme, de la figure la plus douce et la plus touchante, qui annonçait une naissance distinguée, démentie seulement par ses habits de bure poudreux et déchirés, entra dans la prison à la suite d'Eustacbe : il baissait sa tête blonde et osait à peine regarder à la dérobée le lieu où il se trouvait amené ; il faillit tomber en défaillance sur le seuil : une pâleur mortelle couvrait son noble visage, et ses yeux bleus s'obscurcirent de larmes ; il reprit pourtant un peu de force et s'avança d'un pas mal assuré vers le lie, que le gouverneur lui désignait du doigt, après avoir promené à l'entour un coup d'oeil soupçonneux et investigateur.
— Voici la personne que vous servirez, dit le gouverneur a ce jeune homme dont la pâleur se changea en rougeur; tous lui rendrez tous les soins et tous Us respects qui appartiennent à une personne de considération ; vous ne sortirez plus de cette chambre que pour retourner dans une I prison perpétuelle. Eustache vous instruira d'ailleurs de ce j qu'il faut faire.
— Quel estcet enfant? demanda Fouquetqui sentit une Vite émotion involontaire et indéfinie à l'aspect de ce nouveau compagnon de captivité qu'il considéra sans aversion et sans défiance.
— Cestle valet que j'ai choisi pour remplacer Mani, répendit Saint-Mars en appuyant sur ce nom : il semble n'avoir rien vu I pensa-t-il tristement.
— Pauvre Maai ! s'écria Fouquet avec des larmes : depuis dix-huit ans, c'est le seul être humain qui m'ait montré de lapitél
— Monsieur le gouverneur, dit le chirurgien attirant à part le farouche Saint-Mars, je vous conseille de redoubler de prudence à l'égard de monsieur Fouquet qui a le cerveau fort exalté par la fièvre et peut entrer dans un délire dangereux.
— C'est affaire au médecin de parer à ces accidens, répondit durement le gouverneur qui était prévenu contre Ueilh par les perfides insinuation d'Eustache.
— Mon ami , dit Fouquet au jeune inconnu qu'il ne se lassait pas d'examiner, au point de l'embarrasser visiblement, ôtes-vous Français ?
— Non, monsieur, lépondit Saint-Mars; il est de Savoie.
— Eh quoi! il est donc bien malheureux, pour faire si bon marché de sa liberté, le plus précieux de tous les biens ?
— Sa liberté, en effet, est à jamais perdue, reprit le gouverneur, de même que la vôtre, monsieur Fouquet; mais il trouvera des dédommagemens dans la satisfaction de remplir sa charge avec honneur et fidélité.
— Non, ce jeune homme ne sait pas quelle condition il accepte. A peine a-t-il seize ans, l'infortuné, et vous l'allez emprisonner pour le reste de ses jours!
— Pour le reste de' ses jours, monsieur Fouquet; tel est l'ordre du roi.
— AU! monsieur, n'accomplissez pas cet horrible sacrifice, dont l'infortuné se repentira demain, peut-être I II est si jeune! Il a longtemps à vivre... il n'a commis aucun crime...
— Il avait mérité la peine de mort; mais je lui ai fait grâce de la vie, sous la condition de l'employer au service du roi.
— Comment ! cet enfant, à l'air candide et bon, s'est rendu coupable d'un crime?
— Un crime tel qu'on le devait attacher aux créneaux!
— Fst-il possible, mon ami, lui dit Fouquet, que vous ayez fait le mal, à votre âge?
— C'est un espion du duc de Savoie, reprit Saint-Mars ; il s'était introduit dans Pignerol...
— Eh! monsieur, n'est-il pas bon pour répondre lui même? s'écria Fouquet, fatigué d'entendre le gouverneur au lieu de cet intéressant jeune bomme pour lequel il éprouvait un profond sentiment de pitié.
— Faites donc en sorte de lui rendre la parole, car il est muet.
— Muet? reprit Fouquet attendri.
— Oui, muet.
— N'est-ce pas vous, monsieur, qui lui avez fait couper la langue?
— Je n'en eus pas besoin.
— Ce n'est point là une infirmité de naissance, puisqu'il entend.
— Sans doute, il aura perdu la voix par accident... Ainsi, monsieur Fouquet, il pourra obéir à tous vos commandemens.
— Je plains davantage cet étranger, monsieur; et, quoique je m'attende à rencontrer en lui plus de pitié que chez des compatriotes, je vous prie instamment de le renvoyer en son pays , où j'aurai soin que des secours d'argent lui parviennent.
— Je regrette de ne pouvoir vous contenter là-dessus : j'ai déjà trop fait, par raison d'humanité, en le sauvant de la corde.
—Ah! monsieur, on vous avait (rompe ; jamais je ne croirai que cet enfant fut un espion.
— Lui-même l'avoua par signes, quand il se vit arrêté dans la citadelle, où il avait pénétré pour observer le côté faible de la place. Monsieur le lieutenant du roi et ses officiers voulaient qu'on en fit prompte justice; mais j'obtins qu'on l'enfermât dans un cachot, et il y demeura six mois.
— Six mois sans voir le jour et sans connaître son sort! Et peut-être cet enfant a-t-il un père, une mère qui l'attendent !
— Eùt-il mieux valu l'envoyer pendre? Au reste, monsieur Fouquet, je suis entré exprès en ces détails, touchant votre nouveau valet, pour que vous vous dispensiez de les lui demander, et aussi pour que vous sachiez bien que tout commerce avec les vivans vous est fermé. Regardez donc ce valet comme mort et retiré du monde.
— Je vous remercie de m'accorder un compagnon d'infortune, répliqua tranquillement Fouquet. Comment se nommet-il?
— Il ne l'a jamais dit... Donnez-lui le nom qui vous agréera davantage, Mani, par exemple.
— Quel présage !
— 11 ne sortira de cette chambre que par la mort.
— Lui permettez-vous, monsieur, de nie plaindre?
— Vous pouvez lui faire vos confidences sans craindre qu'il les révèle, dit Saint-Mars en souriant.
— Je n'oserais plus même me fier à ces pierres ! s'écria le prisonnier avec un pressentiment d'effroi.
— Evitez pareillement de séduire par des promesses illu-
PIGNEROL