SOS
soires les gens qui sont là pour vous servir et vous garder; évitez-le, de peur de leur porter malheur.
— Si les promesses avaient le crédit que vous leur supposez, je serais libre depuis dix-huit ans !
— Songez bien que quiconque prête l'oreille à vos prières et commence à s'émouvoir pour vous, prononce soi-même sa condamnation.
— Allez-vous-en, monsieur, vous me faites mal !
— Ouf ! je vous ai averti que vous le tuerez I dit encore Reilh, qui perdait son influence sur le gouverneur par les efforts mêmes qu'il faisait pour la conserver.
— Eh bien I je le tuerai, si c'est ma fantaisie! répliqua vivement Saint-Mars qui prit conseil d'un coup d'oeil approbateur d'Eustache.
— Je me lave les mains de ce qui arrivera par votre faute ! continua le chirurgien.
— Si monsieur Fouquet venait à succomber, je vous rendrais responsable de sa mort !
— Je cours trop grand risque à rester chirurgien ; j'aime mieux redevenir barbier.
— Monsieur Fouquet, dit le gouverneur semblable à un assassin qui revient sur ses pas pour frapper d'un dernier coup sa victime, voilà, de compte fait, la quatrième personne qui meurt à cause de vous 1
— Qu'est-ce à dire, monsieur? repartit Fouquet troublé subitement dans l'espoir consolant qu'il avait ressenti à la vue du jeune homme qu'on lui présentait.
— CYst-à-dire que votre intelligence avecMani lui a été funeste, ainsi qu'à ses prédécesseurs : ceux-ci ont été étranglés en secret dans la prison. .
— Horreur ! s'écria Fouquet indigné.
— Et lui, pendu aux yeux de la garnison de Pignerol.
— Monstre ! murmura Fouquet pétrifié.
— Il est lu, près de vous, ce serviteur dévoué! ajouta Saint-Mars en désignant une des fenêtres : demandez-lui des nouvelles de votre dernier message !
A. ces mots aiguisés d'un rire railleur, Saint-Mars sortit avec ses deux acolytes qui se défiaient du regard. Fouquet, atterré de cette épouvantable révélation, n'avait pu trouver un mot de doute pour la repousser : il leva les mains au ciel qu'il prit à témoin d'un meurtre si odieux ; puis, il interrogea du geste son nouveau valet qui, pâle et immobile, avait étendu le bras vers la croisse fatale, et qui répondit par une inclination de tête mélancolique.
— Hélas ! mon Dieu, pourquoi ne veux-tu pas que je meure! murmura Fouquet qui versa des larmes en silence.
Il tressaillait par intervalles et il se signait en priant pour l'âme de Mani lorsqu'une troupe d'oiseaux de proie fondait à grands cris sur le cadavre dont les pieds raidis venaient heurter contres les claies et les grilles de la fenêtre.
Il y a des personnes qui sont quelquefois si curieuses de me demander des nouvelles de mon prisonnier, que je suis obligé de leur dire des contes jaunes pour me moquer d'elles.
(Lettredt Saint-MartùLouvois, 1CG5.)
Le commandant du donjon de Pignerol remonta seul à son appartement qui occupait tout l'étage supérieur: il ferma les portes avec soin, traversa larhambreoù il couchait, alla droit à son cabinet, dans lequel pénétraient rarement même Eustacheel Reilh, pane que celte picce était au-dessus de la prison de Fouquet, leva le couvercle de la barbacane pratiquée dans le plancher, pour s'assurer que tout était tranquille chez le prisonnier, et contempla, d'un œil satisfait,
ce malheureux encore assis sur son lit, la tête cachée dans ses mains, et agité seulement par les sanglots qui soulevaient sa poitrine. Quand Saint-Mars se fut rassasié de ce spectacle, il tira de son gousset une clef qu'il ne confiait à personne, l'enfonça dans une serrure qu'on eût dit appartenir à une armoire, ouvrit une première porte, puis une seconde, et enfin une troisième plus petite et plus solidement ferrée que les autres, aboutissant à un escalier ménagé dans l'intérieur de la muraille; un craquement léger, produit par la paille qui s'écrase sous un poids et frémit contre les dalles, s'exhala du fond de cette ténébreuse ouverture avec un air fétide et délétère.
Saint-Mars prit d'une main un panier fermé et de l'autre main un flambeau d'argent où brûlait une grosse chandelle de cire jaune ; il descendit ainsi plusieurs marches usées par ses pas depuis quinze ans et entra sous une espèce de basse voûte construite dans une partie de l'étage inférieur et voisine de la prison de Fouquet, laquelle avait quatre fois la hauteur de cette loge secrète masquée par la maçonnerie et close de tous côtés. Un architecte eût seul deviné qu'un certain espace vide avait été réservé entre le plancher du quatrième étage et le plafond du vestibule de la prison; cependant ce cachot, de douze pieds carrés sur quatre d'élévation, recevait un peu de jour du dehors par une meurtrière tellement rétrécie à son orifice, qu'on n'y aurait pu passer la main lors même que le bras eût été assez long pour traverser cette fente décaupée dans l'épaisseur du mur. La pierre nue, imprégnéedemiasmes putrides ettacbéede sang en plusieurs endroits, était entièrement dépourvue de tenture et de meubles; un hideux grabat, formé d'une paillasse et d'une couverture en lambeaux, gisait sur le carreau; un être humain, une femme couchée parmi ces haillons infects, se souleva lentement à l'approche de Saint-Mars qu'elle évita pourtant de regarder en face.
Cette femme était jeune encore, elle avait été belle, nais le rigoureux traitement qu'on exerçait sur elle depuis bien des années et le chagrin dévorant qui était irrité par tant de souffrances physiques, avaient de bonne heure flétri l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. La maigreur et la pâleur se disputaient son visage et son corps, sans parvenir à 1rs rendre laids ni difformes ; ses yeux bleus mélancoliques donnaient au contraire à sa physiouomie une expression douce et intéressante, quoique ses traits anguleux, ses lèvres blanches, ses joues creuses, eussent quelque chose d'horrible et d'effrayant; sa poitrine, à moitié découverte, ne présentait que des aspérités osseuses prêtes à déchirer la peau, devenue noire et tannée à force d'être en proie aux intempéries des saisons et à tous les résultats d'une longue négligence ; une triste malpropreté, qui ne provenait pas d'un défaut de soins, mais d'une privation absolue des objets de toilette, était plus intolérable pour la prisonnière que le froid, la solitude, l'obscurité et la faim ; elle s'accoutumait à toutes les tortures, excepté au dégoût qu'elle s'inspirait à elle-même dans cette absence complète des délicatesses et même des nécessités de la vie.
Ses vétemens délabrés n'ou.-aient aucun indice qui pût révêler le rang qu'elle avait tenu dans le monde ; une robe de bure grise, un linge rude et grossier, une mauvaise cape de drap multicolore, à cause des pièces aussi nombreuses que les trous, telles étaient les seules hardes qu'elle possédât durant les plus terribles hivers, et ses membres grelottans avaient peine à s'abriter tout entiers sous une étoffe mise â jour par un long usage, mouillée souvent par les brouillards et souvent ensuite raidie par la gelée. La tête de cette infortunée n'avait pas d'autre préservatif contre l'action de l'air humide ou glacé que sa chevelure touffue et inculte; ses pieds et ses bras n'étaient nullement garantis, à moins qu'elle ne se blottit, la jour comme la nuit, dans sa couverture de laine éraillée et percée en cent endroits. C'était un supplice éternel que celui d'une nuit de février passée ainsi sans sommeil et sans repos, lorsque la bise soufflait des montagnes couvertes de neige et s'engouffrait dans le cachot où la victime, exposée à ce vent glacial, se tordait sur elle-même sans pouvoir se réchauffer.
JACOB (BIBLIOPHILE)
Saint-Mars posa le flambeau et le panier à terre; puis, il tira de cette corbeille un morceau de pain, une bouteille d'eau et un peu de chair salée, qu'il jeta successivement sur la paillasse, devant cette femme qui s'emparait de ces alimenschétifs avec avidité et les avalait en silence à grandes ■ bouchées ; Saint-Mars la considérait à la dérobée pendant ce frugal repas qui ne dura qu'un instant, et, lorsqu'il fut achevé, la malheureuse vida d'un trait la bouteille et chercha les miettes qu'elle avait laissé tomber autour d'elle en mangeant : son appétit n'était pas assouvi et ses mâchoires s'aiguisaient encore à l'espoir d'une nourriture plus abondante. Saint-Mars jouissait, avec atrocité, des tortures qu'il avait sous les yeux ; il souriait en voyant la recherche infructueuse que cette affamée faisait des mie'tes de pain égarées dans leur chute : elle poussa un soupir et se détourna vers la muraille.
— Oh! que j'avais faiml répéta-t-elle d'une voix déchirante.
— C'était jeûne hier, reprit Saint-Mars qui tremblait si fort que son ombre mouvante reflétée sur la voûte semblait prendre un élan pour fondre sur l'habitante de ce sépulcre, vous avez appris à jeûner aux carmélites da la rue du Bouloy.
— Si vous eussiez tardé à venir, monsieur, répliqua-telle avec résignation , je serais enflu morte et hors de peine I
— N'espérez pas, madame, que je vous oublie et vous laisse rendre l'âme avant que votre pénitence soit finie.
— [Voilà dix-huitans (si j'ai bien compté) qu'elle dure, monsieur: jusqu'à quand prétendez-vous la mener?
— Tant que veus aurez un souffle de vie, madame, tant que je vivrai moi-même pour vous voir souffrir ! mais ne vous flattez pas d'être libre, parce que je ne serai plus : vous ne sortirez jamais d'ici ! Un jour, celte porte restera close à l'heure où j'ai coutume de vous apporter de quoi soutenir votre existence; vous attendrez en vain mon retour, vous m'appellerez inutilement, vous jetterez des cris que personne n'entendra -, le lendemain, les jours suivans, vous sentirez mille fois la mort, votre agonie se prolongera pendant une semaine peut-être, et vous succomberez d'inanition dans les convulsions de la rage et du désespoir : alors ma vengeance sera pleine, puisque vous ne me su vivrez pas !
— Depuis plus de vingt-quatre heures que vous n'aviez paru, je commençais à croire que je ne vous reverrais pas, et je me consolais de mourir, en pensant que j'étais délivrée de votre aspect.
—Rassurez-vous, madame ; le bonheur que je sens à vous tenir en captivité me rend les forces que l'âge m'a ôtées, et j'aime à me persuader que nous avons encore beaucoup de jours a passer ensemble !
— Je prie Dieu que ce soit à vous de me survivre, monsieur, car mes trente-trois ans me pèsent plus qu'un siècle, et ma vie a été bien longue, si je la mesure à mes malheurs !
— Ohl répétez-moi que vous êtes malheureuse! reprit avec une joie cruelle cet impitoyable geôlier, qui s'assit sur un banc de grès vis-à-vis de la captire-, parlez-moi de vos douleurs, dites les larmes que vous avez répandues, comptez les soupirs et les gémissemens que vous avez poussés, entretenez-moi de mon ouvrage, et je m'enivrerai de ces confidences, je m'applaudirai d'être l'auteur de vos maux et je vous remercierai de vos blasphèmes !
— Non, vous n'êtes pas un homme, monsieur de Saint- Mars ! s'écria la victime stupéfaite d'inspirer tant de haine.
— C'est vous qui l'avez voulu, madame ; pourquoi m'épousâtes-vous ?
— Je vous ai épousé, monsieur, pour obéir à ma famille, pour complaire aux désirs de ma sœur, madame Dufresnoy, pour accomplir les intentions de monsieur de Louvois à votre égard... Ahl grand Dieu! si j'eusse été maîtresse de ma personne, je n'aurais jamais donné les mains à ce funeste mariage !
— Vous m'avez trompé de la façon la plus lâche, la plus basse!
— Monsieur, j'ai le cœur trop haut placé pour tromper qui que ce soit, du moins de la manière que vous entendez; je ne vous ai jamais dit que je vous aimais ni que je vous aimerais ; j'ai consenti seulement à devenir votre femme...
— Nous avez consenti à vous faire un jouet de mon honneur, à me rendre un objet de mépris et de dérision, à m'exposer en butte aux outrages de la cour et du roi lui-même, à me confondre dans la foule honteuse de tous ces maris qui affichent le scandale des mœurs de leurs femmes, à imprimer un sceau d'infamie sur mon lit conjugal et sur mon écusson de gentilhomme !
— Je n'ai pas fait cela, monsieur, je le dis aussi fermement que je l'ai cent fois juré I
— Vous n'étiez pas sa maîtresse, une de ses maîtresses! répliqua-t-il avec fureur.
— Non, monsieur!
— Et votre correspondance trouvée dans sa cassette à Saint- Mandé, et vos complots pour le faire évader ?
— Vous m'accusez à tort et sans raison.
— Je vous accuse à tort, Henriette? reprit Saint-Mars qui s'enhardit au point de la regarder fixement et qui ne resta que mieux affermi dans sa conviction enracinée depuis si longtemps; en effet, vous avez toujours nie, et c'est une circonstance qui m'étonne sans me persuader, car rien au monde ne saurait vous faire innocente de l'indigne piège tendu à ma bonne foi.
— Mais fussé-je coupable , monsieur, lui, l'infortuné, ne l'est point!
— Lui! répliqua Saint-Mars avec une fureur concentrée: vous osez me parler de lui, madame !
— Je ne vous menace pas, je demande grâce !
— Pour vous?
— Non ; pour la personne qu'on maltraite, qu'on torture a cause de moi.
— Quoi ! vous revenez sans cesse sur ce sujet qui me blesse, qui m'irrite, qui vous fait paraître plus criminelle à mes yeux!
— Si je vous en parle souvent, c'est que j'y pense toujours !
— Toujours ! Et s'il était mort?
— Mort! reprit Henriette foudroyée par la crainte de voir se confirmer une nouvelle que la réflexion lui présentait comme vraisemblable. Vous l'auriez donc tué? murmura-telleen éprouvant une défaillance.
— Tué ! Dieu m'en garde ! mais, à son âge, la vie se rompt aisément et tout-à-coup.
— Je ne vous crois pas, vous ne réussirez pas à m'abuser là-dessus : monsieur Fouquet est vivant, j'en suis certaine; autrement, il faudrait que depuis hier matin....
— Hier matin il y avait un homme arrêté au bord des fossés du donjon, sous cette fenêtre?
— Je ne sais, répondit Henriette à qui la surprise et l'inquiétude donnèrent une rougeur subite que ses joues avaient désapprise: et cet homme?...
— Si vous pouviez mettre la tête a celte fenêtre, dit froidement le gouverneur, vous le verriez accroché à un gibet, devant une autre fenêtre qne la vôtre!
— Est-il possible, ô ciel ! que vous ayez commis ce meurtre ! s'écria madame de Saint-Mars qui redevint aussitôt plus pâle qu'à l'ordinaire : qu'avait donc fait ce pauvre homme pour être traité si cruellement?...
— C'est à vous que je le demande, madame, dit Saint-Mars en riant, et je m'en rapporte à vous pour découvrir ce qu'on reprochait à ce garnement, qui n'était pas, je l'avoue, d'humeur à faire sitôt une grimace patibulaire.
— Que cet assassinat retombe sur vous en ce monde et dans l'autre ! s'écria Henriette avec un geste de malédiction. Quoi! c'était ce malheureux qui gémissait et se lamentait de la sorte?...
— Oh ! il ne se plaindra pas d'avoir été mal confessé! re. prit le gouverneur qui se flottait les mains à ce souvenir: j'ai reçu de sa bouche certains aveux qu'un pré ie n'en eût pas tirés.
TIGNEROL.
— Vous l'avez fait mettre à la question? interrompit vivement Henriette qui attira sur elle sa couverture et se recula petit à petit vers l'angle du caeliot.
— Sachez-moi gré de n'avoir pas usé des mêmes moyens pour connaître vus secrets : il m'a déclaré que vous aviez pratiqué un trou dans le plancher de votre prison et que par ceue ouverture vous adressiez la parole aux gens qui montent le grand escalier du donjon.
— Je ne le nierai pas, puisque vous êtes si bien instruit ! reprit d'une voix éteinte la prisonnière qui alla elle-même audevant d'une enquête, et qui, se levant à demi, montra sous sa paillasse une excavation résultant de l'enlèvement d'une pierre.
— Vous avez singulièrement travaillé avec vos ongles, madams ! dit ironiquement Saint-Mars qui se penchait pour juger de la profondeur du trou abouUssant à la voûte de l'escalier par une fente imperceptible.
— Voici l'instrument dont je me suis semé pour desceller cette pierre, reprit tristement Henriette en tirant de sa paillasse un tesson de bouteille avec la pierre qu'elle avait arrachée à force de persévérance.
— C'est bien, madame : j'ai là-haut du p'âtre pour réparer ces dégâts.
— Ah ! monsieur de Saint-Mars, si vous étiez capable d'un sentiment de justice, sinon d'humanité, vous m'eussiez seule punie sans vous en prendre à un innocent !
— Ce n'est pas tout, madame, reprit Saint-Mars dont le tremblement s'augmentait en raison de ses émotions intérieures : il m'a remis cette bague que je ne savais pas en votre possesion et qui convenait peu en effet à votre situation présente.
— Monsieur, ce diamant!... répliquaHenrielte qui tremblait plus que son mari, c'est monsieur Fouquet qui m'en lit présent, et cela fort honnêtement, je vous atteste; aussi j'étais attachée à cette bague comme à un talisman : rendez-la-moi, je vous prie.
— Non, certes, madame; ce talisman de séduction n'agira plus sur personne : il avait causé votre perte, et vous avez perdu par là le. serviteur de monsieur Fouquet!
— Je vous dirai la vérité entière, puisque vous en savez une partie, dit Uenriette qui se flatta encore que Mari n'avait pas tout révélé an milieu des tortures. Quand j'eus fait cette ouverture, j'examinai les gens qui passaient habituelle* ment, avant que d'en interpeller aucun : un soir j'entendis l'un des valets de monsieur Fouquet s'entretenir avec son compagnon et parler d'un vieux père qu'il avait à Turin, qu'il aimait avec piété filiale et qu'il nourrissait de ses gages : alors je résolus de me confier à cet homme qui me sembla devoir cire moins dur à la pitié que l'autre, et je le priai, au nom de son père, de se charger d'une lettre que j'écrivais à ma sœur...
— Celte lettre, la voilà! inlerronipitaveeuncride triomphe mêlé d'ironie le gouverneur qui déploya le linge saisi sur Fouquet évanoui : n'est-ce pas pour madame Dufresnoy que furent tracés ces caractères de sang? Vous avez écrit deux lettres pareilles ; la première a été sans doute brûlée, et hier matin, quand Mani fut aperçu au pied du donjon, il attendait une troisième lettre de la même espèce que vous ne lui jetâtes pas, puisqu'il fut pris auparavant.
— Qu'est elle devenue? murmura Henriette avec espérance et terreur à la fois.
— Remettez-la en mes mains, madame!
— Je n'ai rien à vous remettre ni à vous dire, répondit madame île Saint-Mars avec un morne découragement.
— Je la trouverai bien, si vous l'avez encore I dit le gouverneur qui devint sombre et menaçant tandis qu'il méditait sur chaque mot du billet adressé à Fouquet : Souvenez-vous ilt i Carmilites\
— Je m'en souviens avec délires I repartit Henriette de qui les veux étfncelaient à ce souvenir.
— Je voua i.i trop aimé, lut tout haut Saint-Mars, pour que cet amour soit ef'/acé par l'absence et par les maux inouïs que l'on me fait souffrir.
— Je l'aime encore, je l'aimerai jusqu'à mon dernier jour !
s'écria-t-elle avec une exaltation qui croissait à chaque phrase de celle lecture.
— Néanmoins, C amour à l'âge où nous sommes, continua le gouverneur eu grinçanl des den s, se doit transformer en amitié .• d'ailleurs, ladest'nàe nous réserve-t elle de nom jama:s revoir?
— J'invoque chaque jour le ciel pour qu'il nous rapproche tous deux après une séparation de tant d'années, et si le ciel m'exauce avant que je meure, je mourrai heureuse et consolée !
— Vexécrab 'e tyrjn qui nous lient à la gène l'un et l'autre mourrait cent fois avant que île rompe notre cruel rsclacage .si prés de vous et si loin! Je ne demande à Dieu de recouvrer ma -liberté que pour l'employer à la vôtre; enfui j'espère échoppera mon bourreau'. .. Essaie!
— Dieu ne l'a pas v<5ulu! aujourd'hui je devais être hors de cet enfer, reprit Henriette animée par un désespoir qui bravaii la jalousie menaçante de son mari ; aujourd'hui j'allais vous demander compte de dix-huit ans de captivité!
— Qu'auriez vous f..u de plus qne vous plaindre et n'être pas entendue? répliqua Saint-Mars d'un ion qu'il affectait de rendre indifférent en épiant d'un air sournois ce qu'il pourrait découvrir de ce projet d'évasion.
— Cette fois, monsieur, j'eusse été entendue I... monsieur de Louvois n'e^ pas arrivé à Piguerol ?
— Monsieur de Louvois! s'écria le gouveneur qui était trop pâle pour rivéler son trouble et sa surprise par une pâleur subile.
Eh! pourquoi viendrait-il?
— Ma sœur m'en a donné la nouvelle.
— Madame Dufresnoy? Comment?
— Dans une lettre d'avis qu'elle m'adressait par un officier de la garnison, venu nouvellement de Paris.
— C'est d Issieux! murmura Saint Mars avec des frémissemens de rage.
— Cet officier remit la lellre au malheureux que vous avez condamné, sans que je pusse le défendre...
— Avez-vous celte lettre' Je la veux.
— Je l'ai délruite pour ne causer pas d'embarras ù ce pauvre homme à qui j'avais promis une ior.e récompense lors de la venue de monsieur de Louvois.
— 11 a sa récompense, le traître! Je regrette seulement que vous ne puissiez le voir suspendu à la potence
— Je vous dis tout maintenant, m-nsieur, parce que je ne compte plus sur ma délivrance, ni sur le voyage du ministre, ni sur le secouis de ma sœur, ni sur l'amélioration du sort de monsieur Fouquet !
— Vous écrirez demain à madame Dufresnoy ce que je vous dicterai, et vous l'engagerez très instamment à retenir monsieur le marquis de Louvois qui lOurt de grands risques parles chemins des monlagi.es, et qui a beaucoup d'ennemis en ce pays.
— J'ai trop longtemps été moi-même l'instrument de ma misère, repartit avec indignation madame de Saint-Mars; trop longtemps j'ai obéi lâchement à vos tyrannies, à vos méchancetés: je suis résolue à tout plutôt que d'écrire les mensonges qui abusent ma famille et mes amis sur ma véritable situation.
— Vous écrirez une réponse dans les termes que je vous ordonnerai.
— .le n'écrirai plus que la vérité ! répliqua Henriette qui cherchait à s'affermir dans une résolution déjà prise et abandonnée lant de fois.
— Nous n'attendrons pas à demain, s'il vous plaît ! reprit le gouverneur qui remonta dans son cabinet, s'y arrêta un instant pour jeter un coup d'oeil par la barbacane et redescendit dans le cachot avec du papier, une plume et une écrltoire. — Ecrivez, madame, dit-il en présentant lajplume à Henriette qui, lis bras croisés sur la poitrine, gardait une contenance immobile et glacée.
— Tuez-moi, monsieur! répéta-t-elle avec le calme de l'obstination.
— Je ne vous tuerai pas, mais je vous laisserai mourir de
JACOB (BIBLIOPHILE)
faim, reprit Saint-Mars en lui offrant de nouveau la plume qu'elle n'accepta point.
— Je vous en remercierai! répon lit-elle fans s émouvoir. Je vois bien que monsieur de Louvois ne viendra pas ! ajouta-t-elle en exprimant un regret par l'accent plaintif de cette
exclamation.
— Que vous importe qu'il vienne, puisque vous ne changerez pour cela ni de prison ni de destinée !
— Oh ! il me voudra voir assurément !
— Je lui dirai que- vous êtes absente, en voyage, bien loin d'ici, et vous ne saurez sa venue qu'après son départ.
— Non, monsieur, vous lui direz que je suis morte.
— Je le lui dirais, qu'il le croirai! d ■ même ; mais j'ai besoin qu'on vous sache vivante, j'ai besoin du crédit de votre sœur sur le ministre : ainsi donc écrivez.
— Je n'enferai rien.
— Je ne vous presse pas de le faire, je vous le conseille, non point dans votre intérêt, mais dans celui d'une autre personne à qui certainement vous ne voudrez point porlir préjudiee pour si peu de chose.
— Je comprends cette menace, monsieur, dit Henriette fondant en larmes : vous avez en main une arme terrible pour me vaincre, la pitié et l'attachement que je ressens à l'égard d'un infortuné!
— Je savais bien que je vous réJuiraisà ma volonté, dit sardoniquement Saint-Mars qui commença sur-lc champ la
. dictée : ■ Ma sœur, j'ai reçu la lettre ou vous me mandez le proehain vovage de monsieur de Louvois, mais je suis, par malheur, fort en peine de ne la pas voir à Pi,:nerol; voici qu: je pars tout-à-1'heure pour aller à Marseille, où je demeurerai jusqu'au printemps; ce m'est un chagrin réel de quitter monsieur de Saint Mars qui a toujours les mêmes bontés et la même tendresse peur moi. ■>
— Je n'écrirai jamais uns semblable fausseté ! interrompit Henriette en cessant d'écrire.
— Mon Dieu ! madame, répondit froidement Saint-Mars, vous avez mainte fois écrit pareille chose, de sorte qu'on ne vous croirait pas si vous songiez à vous rétracter.
— Non, monsieur, reprit madame de Saint-Mars en pleurant, vous ne me contraindrez pas à cette infamie de parler de vos bontés pour moi !
— Je ne songe nullement à vous contraindre, madame; mais aussi je ne vous promus pas d'avoir, vis-à-vis démon prisonnier, les égards que vous souhaiteriez.
— Allons, monsieur, répliqua t-el!e cédant ù la crainte de causer un mauvais traitement a monsieur Fouquet ; je n'ai pas le courage de nuire a mes amis.
— Vous avez écrit la phrase qui me concerne, dit Saint- Mars avec son rire de bourreau, c'est bien ; ajoutez ensuite : • Je vous remercie, ma sœur, d'avoir confié mon honneur à un homme que j'estime et que j'aime chaque jour davantage. Chaque jour, je fais des vœux pour que ce digne époux me soit conservé par la Providence ; je vous prie, ma sœur, de le maintenir dans les bonnes grSccs de monsieur de Louvois, car le roi n'a pas de meilleur sei viteur que lui , et d'empêcher, par votre crédit, qu'on lui cite la garde de monsieur Fouquet....»
— Monsieur, monsieur, je ne puis mettre c; la ! interrompit-elle d'une voix suppliante.
— Au contraire, madame; c'est là surtout ce qui m'intéresse. Nous finirons ainsi, si vous 1? vouiez bien : Monsieur Fouquet est plus dangereux qu'on ne pense, même dans sa prison, et il faut toute l'adresse de monsieur de Saint Mars pour s'opposer aux intrignes de ce prisonnier...»
— Grâce ! monsieur, ne me forcez pas à calomnier le malheur !
— Ecrivez, madame, disait Saint-Mars en lui conduisant la main sur le papier : ceci ne fait tort à personne et me fait grand bien.
— Moi, accuser monsieur Fouquet! moi, participer à la durée de sa prison! répétait Henriette dont les doigts se refusaient à tenir la plume ; ayez pitié de mon affreuse position !
— Bagatelle, que cela, madame; ces deux lignes serviront plus que vous hp pensez à la personne qui en est l'objet, car je n'aggraverai pas le poids de ses maux, et le soulagement qu'il aura en sa prison lui viendra de vous.
— Hélas ! si je ne savais pas écrire !
— Vous écrivez d'un fort bon style, madame, dit avec ironie Saint Mars dont les | runelles s'allumèrent à cette pen-
l.es correspondances de votre main, qu'on a trouvées dans la cassette de monsieur Fouquet, à Saint-Mandé, et que tMitc la cour a lues, étaient mervei leusement belles.
— Ah! monsieur, redoublez, s'il s; peut, la rigueur de votre vengeance sur moi seule, mais n'exigez pas que je prête les mains à l'infortune d'un autre.
—Jflaëame ! dit-il d'un ton sec et farouche, si j'ai fait pendre un va'et qui était d'intelligence avec vous,jutcz ce que je puis faire d'un prisonnier d'état sur lequel le roi m'a donné tout pouvoir?
— J'écrirai donc, monsieur, répondit Henriette qui s'exagéra les atrO' ilés que son mari avait le droit d'exercer sur Fouquet ; mais que Dieu vous juge et tous punisse !
— Dieu, madame, juge et punit aussi les femmes adultères. Ecrivez jusqu'au bout : <■ Qu'on se garde d'une démenée ma! dirigée qui engendrerait d'étranges embarrasdans le royaume et compromettrait la vie de Sa Majesté ! Adressez-moi toujours vos lettres à la citadelle de Pignerol,où monsieur de Saint-Mars me les fera passer. Adieu, ma sœur, je vous embrasse et désire que vous soyez aussi heureuse et contente que je le suis. « Signez maintenant, et reposezvous sur moi pour l'envoi de cette lettre qui ne vous fera pas moins d'honneur que celles de la cassette.
— Vous m'avez forcée de commettre une vilaine action! s'écria madame de Saint-Mars qui se repentit d'avoir cédé à cet étrange abus d'autorité, et qui étendit la main pour s'emparer du papier que le gouverneur ne lui permit pas de reprendre.
— Adieu, madame.lui dit-il ; je cachetterai la lettre et vous ferai part de la réponse. Ke vous avisez pas de renouveler vos tentatives d'intelligence avec quelqu'un de mes gens, jusqu'à ce que j'aie moi-même replacé celte pierre et fermé l'ouverture avecdu plâtre, car la personne qui aurait mon secret ne le porterait pas loin en ce monde.
— Soyez sans inquiétude à ce sujet, monsieur, repartit vivement Ileniiette; je me garderai de vous donner aucun prétexte de chagriner monsieur Fouquel.
— Vous serez satisfaite, madame; or, pour le réjouir, je vais lui apprendre que votre prison louche à la sienne, et que depuis quinze ans vous dormez côte à côte avec lui! je ne suis pas jaloux, vous le voyez, et même je consens que vous n'ayez qu'une tombe à vous deux !
Saint-Mais fit entendre un ricanement féroce qui se prolongeait en sourdes intonations semblables au murmure d'une porte de piison qui grince sur ses gonds rouilles : il fut interrompu dans son hilarité insultante par la douleur qu'il éprouva en choquant son crâne contre la voûte, lorsqu'il se levait spontanément pour se retirer; il crut que la calotte de pierre descendait sur sa tête et allait l'écraser avec, ses victimes ; il s'inclina presque aveuglé sous la violence du choc, chancela étourdi un moment, et comme si sa femme filt complice decet accident, il la menaça du poing fermé en marmottant des imprécations contre elle. Il remonta lentement dans son cabinet, toul ému encore de surprise et de col re, les jamb.s flageolant, la respiration oppressée et le front couvert de rougeur"; il eut à peine la force de fermer les trois portes du cachot et de se traîner jurqu à un pliant où il tomba épuisé <t tremblant; il se remit par degrés, quand il eut exhalé sa rage en projets de vengeance, lentement conçus it médités, mais trop compliques pour que le reste de sa \ie put y suffire. Il s'exprimait tout haut par phrases entrecoupées, se parlant et se répondant à lui-même; i ai. a, n -i que les hommes qui vivent seuls avec de sérieuses préoccupations qu'ils ne veulenl ou ne peuvent épancher, il avait l'habitude de trahir ses sensations les plus secrètes par des exclamations et même des monologues où
PIGNEROL
il se demandait et se donnait conseil dans les circonslanoes graves ci embari s; mais il était en sarde contre sa
propre indiscrétion, et lorsqu'il se lisposé par l'é-
vénement on par quelque agitation d'esprit à je:er d'imprudentes paroles aux oreilles d'un témoin, il cherchait la solitude et s'enfermait dans son cabinel pour n'être surplis par personne au milieu de ses confidences individuelles : Henriette et Fouquet en* faisaient ie tujet ordinaire.
— Pourquoi viendrait monsieur de Louvois, disait-il, si ce n'est pour m'arracher mon prisonnier? Voilà longtemps que je le soupçonne d'incliner vers la clémence et d'y préparer le roi ! Si j'avais observé ses instructions à l'égard de monsieur Fouquet, le sort de mon mortel ennemi serait fort doux et aurait de quoi le consoler de sa liberté perdue; mais, quoi qu'il puisse arriver, je continuerai de suivre les anciens ordres que j'ai reçus du temps que monsieur Letellier était ministre... Cependant monsieur de Louvois peut arriver demain, dans quelques jours : il voudra voir monsieur Fouquet qui se plaindra, qui m'accusera, que sais-je? Monsieur de Louvois a peut-être des pleins pouvoirs pour la délivrance de ce prisonnier qui m'appartient plutôt qu'au roi... Oh ! que je meure avant de rendre les clefs de cette forteresse, avant devoir libre celui que j'ai entre mes mains! quand je devrais lui imputer de nouveaux crimes, lui faire un nouveau procès, l'exposer à une nouvelle condamnation! ... Si jamais le roi révoquait la sentence par des lettres de grâce, j'irais l'implorer à genoux pour qu'il ne m'ôtàt point ma vengeance et la seule joie que je trouve à vivre! Un refus de Sa Majesté me porterait à quelque extrémité ! Fouqui : mourrait alors, et je mouirais avec lui!... Espérons, toutefois, qu'il n'est pas au bout de ses souffrances, et qu'on me laissera encore longtemps le plaisir de le garder en captivité... D'ailleurs, le ressentiment du roi a les mêmes causes que le mien, hormis la condition des personnes: mademoiselle de La Vallière n'était que sa maîtresse, taudis que l'autre est ma femme ! je ne pardonne pas cette offense ni la honte qu'elle traîne après soi ; Sa Majesté est trop amie de sa gloire pour pardonner ! »
Saint-Mars s'interrompit dans ses réflexions prononcées tout haut avec l'accent du sentiment qui les inspirait, pour s'élancer tout-àcoup hors de son siège cl s'agenouiller près de la barbacane : il croyait avoir entendu le bruit d'une conversation à demi-voix, dans la prison de Fcuquet ; mais il se persuada que ce ne pouvait être qu'une illusion de ses sens, lorsqu'il aperçut le prisonnier, debout, en chemise, vis-àvis delà fenêtre qu'illuminait en dehors une lanterne hissée à la corde même du gibet, et que parcourait lentement l'ombre du pendu, semblable à un balancier d'horloge. La chambre n'était pas éclairée entièrement par une seule chandelle qui brûlait sur la table, et le valet, qu'on ne distinguait pas en cette obscurité, avait sans doute commencé de dormir dans un coin, comme on le lui avait ordonné. Fouquet restait devant la fenêtre, attentif à regarder la lugubre illumination qu'on lui donnait, sans se soucier du froid, de la nuit, de sa nudité, de ses blessures ; il poussa enfin un gémissement, leva les bras au ciel et retourna se remettre au lit où le sommeil ne vint pas le trouver. Saint-Mars, le visage collé sur la perfide ouverture qui l'initiait à toutes les actions de son prisonnier, se délecta en silence à écouter les sanglots étouffés qui lui prouvèrent que Fouquet, à foire de souffrir, n'était pas encore parvenu à l'insensibilité, et que ce malheureux se jugeait coupable de la mort de Mani.
Il était sept heures du soir; suivant le-; règlemens de la citadelle, toute communication avec la ville allaient être fermées, et les ponts-levis ne devaient plus se baisser qu'au lever du soleil, lorsque le galop d'un cheval qu'on avait entendu de fort loin dans les montagnes, résonna sur le beul extérieur de la forteres e et s'arrêta devant la principale porte, qui fut ouverte après un son de trompette, de q cavalier se fut l'ait eonnaii aet.Sainl !
qui avait l'ouï accoutumée à la perception prompte el : ligentede tous les l nuis, é outail di pui pro-
cnedu courrier, et la première idée qui se présen lai à son imagination ce fut l'arrivée de monsieur de Louvois :
il en ficmit et ses tremblemens naturels s'augmentèrent au I> int qu'il eut beaucoup de peine à recouvrir exactement la barbacane ; puis, il courut à la croisée et attendit, dans une vive a xiél S, les dépêches qu'on apportait ; car le pas d'un seul cheval n'annonçait pas encore la venue du secrétaire d'état c'e'la guerre en personne, et il put se flatter d'apprendre que le ce ministre tout-puissant était ajourné par un contre-temps imprévu. Le courrier avait été accueilli par le capitaine des portes, et conduit dans la cour du donjon ; mais, comme il tardait à paraître devant Saint-Mars, celui-ci s'impatientait de ces lenteurs et les attribuait au chirurgien qui était momentanément supplanté par Eustache dans la confiance et la faveur du commandant.
Enfin quelqu'un monta l'escalier en répondant au qui va là des sentinelles à chaque étage, et frappi rudement à la porte de la chambre qui précédait le cabinet de Saint-Mars; ce dernier, inquiet, sombre et bourru, alla imroduire Eustache qui ne demanda pas la permission d'enirer, et qui se précipita dans la salle en rejetant la porte à grand fracas derrii int-Mars ne fut pas choqué de la familiarité
brutale de celte visite, mais il en tira un fâcheux pronostic que lui montrait davantage la ligure soucieuse et le dépit coni entré de .^on favori.
Cet Eustache était un faussaire de l'espèce la plus vile, que la reconnaissance attacha d'abord au gouverneur du donjon de Pignerol, et que l'ambition rendit plus dévoué au service de son bienfaiteur ; car Saint-Mars, manquant de valet pour Fouquet qui avait séduit le sien, mit à Ja place de celui ci, qu'il i.i . secrètement, un homme qu'on me-
nait aux galères et que chargeaient plusieurs condamnations infamantes. Cet homme, capable de remplir tous les métiers par son audace, non moins que par son adresse, avait fabriqué el vendu de faux titres de noblesse pour l'exemption des tailles que les roturiers étaient seuls forces de payer : le parlement de Provence eût condamné à mort Eustache Bordas, de Marseille, si un grand seigneur ne se fût employé dans cette affaire pour sauver la vie de l'accusé, qui lui avait complété ses papiers de famille et redoré son écusson.
Eustache, ancien tabellion, que sa mauvaise foi dénonça de bonne heure àl'atiimadversion publique, avait été l'amant et le secrétaire de la Voisin, fameuse tireuse de cartes, au nom de laquelle il écrivait des horoscopes; contraint de quitter Paris pour éviter des poursuites lors du procès de la Brinvilliers, il avait couru les provinces en commettant des faux de toutes sortes, afin de se procurer l'argent nécessaire aux deux passions qui le dominaient, la débauche et le jeu. Il n'était pourtant pas sanguinaire, et, malgré son extérieur effrayant, il n'eût pas trouvé en lui cette éuergie criminelle qui fait les assassins. C'était par !a ruse et la tromperie qu'il prétendait toujours réussir, et il eût fait plus de dupes, si la nature avait été complice de ses machinations et de ses perfidies en lui prêtant une physionomie séductrice ou seulement avenante ; mais au contraire, il portait sur sa face hideuse les signes manifestes de l'odieux caractère qui l'avait rendu l'épouvantail de tous les habi-. tans de la citadelle, depuis le dernier goujat jusqu'au lieu-] tenant de Saint-Mars.
Ses traits avaient subi un bouleversement général par les ravages de la petite vérole, de même que son âme s'était profondément ressentie du désordre de ses passions : la peau sillonnée en tous sens, taillassée et cicatrisée, semblait bariolée de nuances vineuses et jaunâtres; une taie s jigante s'était lormée sur la prunelle de l'œil droit, et le gauche, terne et à demi veilé , roulait avec peine dans son orbite entouré d'une plaie vive qui dévorai! lentement les paupières; le nez avait été presque anéanti dans les progrès continus d'un ulcère que la médecine lit changer de place sans pouvoir le guérir; la bouche offrait l'Image d'un cratère de volcan, d'où s'exhalait un soullU empesté et dans lequel apparais ait ci ei là quelques débris de dents calcinées ; une eriniè pareille à celle d'un lion , coiffait ce muflle
une barbe de même couleur, aux poils raideset touffus, défiait de maître Reilb. En un mot, l'ima-