‹ Le siècleChapitre 91 sur 173 · JOS · texte numérisé non relu

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gination la plus lugubre n'aurait pu inventer un portrait aussi repoussant et aussi fantastique. Son corps, d'ailleurs, était bien proportionné, robuste et propre à supporter des fatigues excessives, malgré l'abus qu'il avait fait de ses forces depuis sa jeunes; e.

Euslache ne s'abusait pas sur sa figure qui avait nui souvent a ses vices sensuels et qui lui inspirait une jalousie haineuse contre tous les hommes, car il en trouvait fort peu qui fussent dignes de soutenir la comparaison; aussi était-il toujours en guerre avec ceux que le hasard avait placés auprès de lui sans les choisir à son image. Rien ne le blessait plus douloureusement qu'une allusion railleuse à sa laideur; ce fut là surtout l'origine de son acharnement à persécuter Fouquet, et la cause de son dévoùment pour Saint- Mars n'était pas seulement la îeconnaissance, mais encore la svmpathie qu'on éprouve par une similitude quelconque, morale ou physique. Eustache se faisait un malin plaisir de surpasser en finesse et en perversité les gens qui avaient sur lui l'avantage de la ligure, et qui le forçaient à rougir de lui-même. Il se piquait même de deviner aux moindres indices ce qu'on voulait lui cacher, et sa pénétration , en effet, avait des résultats surprenans. Il était eniré dans le donjon en qualité de valet de Fouquet ; mais au bout de plusieurs années d'un service scrupuleusement rigoureux, il avait gagné l'amitié du gouverneur en même temps que l'aversion du prisonnier qui souffrait de voir sans cesse errer autour de lui ce fourbe et déplaisant suppôt de Saint-Mars ; dès lors Eustache, en conservant ses attributions de geôlier, et d'espion, les avait de plus en plus étendues, de sorte qu'il touchait les gages de capitaine des portes , outre une forte pension due à la munificence de Saint-Mars, outre des profits considérables qu'il tirait de la nourriture et de l'entretien des prisonniers. Il était devenu le majordome de la citadelle, craint et détesté de tout le monde, gardant sa condition de valet chez Fouquet, et afiicbant avec ses égaux l'arrogance d'un supérieur; il avait fini par se glisser plus avant que personne dans la confiance de Saint-Mars, et par écarter de lui ses plus fidèles serviteurs, le chirurgien Reilh et le lieutenant Rosarges, en les lui représentant comme chancelant dans leur devoir et accessibles à la corruption. Eustache tendait à rester seul l'agent et le conseiller de Saint-Mars.

— Qa'est-donc, Eustache? dit le gouverneur dont le i .ble se révélait à l'altération de sa voix et à la continuité de ses tremblemens.

— C'est monsieur d'A.ugicourt qui vient du fort d'Exilés, répondit Euslache en secouant sa chevelure moins odoriférante que celle du Jupiter homérique.

— Le secrétaire de monsieur de Louvois? reprit Saint- Mars qui n'it voulu prolonger ses doules.

— Quel autre? vous ne devinez pas?

— Monsieur de Louvois arrive aussi?

— Pas encore, mais demain, sans doute; il s'est arrêté à Exiles, depuis trois jours, afin de visiter les nouvelles fortifications que le roi y fait construire.

—Quel objet amène ici monsieur de Louvois? s'écria Saint- Mars en tremblant plus fort.

— Quoi ! vous n'avez pas deviné ?

— M'eniever mon prisonnier, peut-être!

— Cela ne serait pas impossible.

[ — Mettre en liberté monsieur Fouquet ! I — Que vous en semble?

— Va-t'en quérir monsieur d'Augisourt, et le conduis dans celte chambre avant qu'il ait parlé a d'autres qu'à moi.

— Il ne parlera pas, et vous ne lui arracherez point aisément une téponse raisonnable, tant il est en peine de 6a perruque et de ses rubans; il ne m'a rien dit, mais j'ai deviné tout.

Eustache Bordas sortit en agitant sa tête chevelue, et redescendil ecrétaire qu'il trouva dans la salle

basse, où il l'avait laissé réparant les nombreux accidens survenus à s nentét à sa perruque. Monsie court, trempé de pluie et taché de boue, aurait eu besoin de changer Je vtieaicns pour paraître dans nélateom

présence du gouverneur de Pignerol, et ce ne fut p?s sans résistance et sans lamentations qu'il accompagna Eustache, en s'arrêtant à chaque pas pour donner un coup de peigne ou un coup de brosse que rendaient presque inutiles le désordre général et la malpropreté de sa toilette.

Le se i taire de monsieur ue Louvois était un grand et bel homme, de la plus noble tournure, mais d'un esprit qui ne ré; ondait pas à cet aspect avantageux et qui se souciait peu de briller en concurrence des qualités matérielles qu'on appr'ciait à la première vue : monsieur d'Augi-' court, pour relever encore le m ilede sa figure et de sa taille, s'occupait avec une recherche infinie de les parer, de leur ajouter les prestiges de la mode et du luxe. Il était ordinairement vêtu de la façon la plus soignée et la plus galante, étalant les étoffes et les dentelles les plus riches, les formes d'habits les plus nouvelles , les parfums les plus exquis : il mettait sa joie et s i gloire dans cet éclat factice qui n'avait pas peucontribuéa sa fortune.

Mais il se montra devant Saint-Mars dans un équipage bien différent de celui qu'il avait dans deux voyages préeédens àPignerol.Sa perruque mouillée et débouclée pendait sur ses joues dont le fard avait coulé jusqu'à son rabatdepointde Venise; ses manchettes déchirées n'étaient plus que des loques fangeuses; son justaucorps de velours rouge à boutons d'or avait déteint sous la neige fondue, et ses jambes, depuis les souliers jusqu'à la ceinture, étaient enduites d'une épaissecouch ■ de terre jaune qui ne permettait pas de distinguer la couleur des bas ni des chausses. Monsieur d'Augicourt n'était pas habitué à se voir en pareil costume, et chaquefois qu'il fixait les yeux sur quelque partie de son personnage, il gémissait comme un enfant et murmur.it contre le ministre qui l'avait chargé d'une mission si désagréable. Il hésitait à entrer quand Eustache eut ouvert la porte de l'appartement du gouverneur, et il s'avança enfin la tête baissée et l'air confus en balbu'tiant des excuses sur l'incongruité de sa toilette. Eustache se retira de mauvaise humeur, d'après un tigne de Saint-Mars, qui lui ordonnait de se placer dehors en sentinelle.

— Que me man le monsieur de Louvois? dit Saint-Mars du ton d'un homme qui prévoit une contrariété et qui s'en affecte d'avance.

— Les chemins sont affreux! répondit d'Augicourt en tirant son rabat humide et chiffonné : voyez monsieur, quelle figure je faisl

— Je vous prie de m'apprendre, monsieur, des nouvelles de monsieur de Louvois.

— Il se porte fort mal , dit le secrétaire en soupirant à l'inspection de ses manchettes qu'il voulut faire remarquer au gouverneur : c'était du véritable point de Venise, et vous pouvez juger de sa qualité par ces lambeaux.

— Monsieur de Louvois est malade? repartit Saint-Mars impatient des digressions que d'Augieourt empruntait à chaque pièce de son accoutrement dégradé.

— Oui, monsieur, au fort d'Exilés. Pensez-vous qu'un tailleur habile sache rétablir ce justaucoaps en son premier état?

— Pour Dieu! monsieur, s'écria Saint-Mars , laissons là ce justaucorps et vos manchettes! nous avons de plus sérieuses affaires.

— Pardonnez-moi, monsieur, d'être si mal accoutré, et n'en induisez aucune prévention fâcheuse pour mon honneur: monsieur de Louvois étant fort tourmenté par la chaleur du sang à Exiles, j'ai été dépêché par lui-même pour vous solliciter de lui envoyer sur l'heure une litière qui le transporte à Pignerol.

— Monsieur de Louvois, en ce voyage, ne s'est donc pas fait suivie des gens de sa maison?

— Il a préféré n'évei 1er point la curiosité du public, et il et parti de Fontainebleau avec moi seul, sans autre suiteque deux valets de chambre pour courir devant le carrosse... Admirez, s'il vous plaît, monsieur, la manière élégante dont je suis chau

— Est- il possible que monsieur de Louvois vous ait expé-

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dié de la sorte? interrompit Saint-Mars qui sentit la défiance poindre dans son esprit : c'était plaire à un valet.

— Vous vous moquez, monsieur : un valet eût sans doute été plus à propos pour salir sa livrée dans cette abominable route; mais un valet n'était pas l'homme qu'il faut pour porter des papiers d'état.

— Ces papiers, monsieur! dit Saint-Mars tremblant de tous ses membres et surtout du bras qu'il avait étendu pour saisir la missive que le secrétaire ne se pressait pas de lui présenter.

— Ah! monsieur, reprit d'Augicourt en recommençant l'examen plaintif de ses habils qui dégouttaient d'eau, je vous donne à penser si je me suis épargné pour remplir les ordres de monsieur de Louvois !

— Donnez ces papiers que j'ai hâte de lire ! s'écria de nouveau le gouverneur frappant du pied et tenant la main ouverte pour les recevoir.

— Ils sont allés rejoindre mon chapeau dans quelque précipice! la valise qui les contenait a été emportée par le torrent que j'ai traversé au galop.

— Ociel! monsieur, qu'avez-vous fait? répliqua Saint- Mars incertain s'il devait s'affliger ou se réjouir de cette peite.

— Il s'en est fallu de peu que cheval et cavalier suivissent la valise, répondit d'Augicourt montrant avec un geste de pitié ses nœuds d'épaule mous et déteints : j'avais pourtant mon manteau par là-dessus !

— Savez vous au moins le contenu de ces dépêches? dit Saint-Mars avec pétulance : venaient-elles du roi?

— Sans doute, monsieur, repartit négligemment le secrétaire, puisque j'en avais écrit une partie. Il y avait une ordonnance du roi, que je regrette surtout, concernant la mise en liberté de monsieur Fouquet.

— Monsieur Fouquet mis en liberté! s'écria le gouverneur qui, plus furieux qu'étonné, secouait le bras de monsieur d'Augicourt pour le forcer à une rétractation : cela n'est pas vrai, monsieur!

— Un démenti, monsieur de Saint-Mars ! reprit le secrétaire en cherchant son épée qu'il avait déposée à l'entrée du donjon.

— Nous sommes sans témoins, monsieur, répliqua Saint- Mars dont les tremblemens redoublèrent comme si la crainte d'un duel les eût excités, et mes paroles ne vous portent pas un défi ; mais je ne puis croire ce que vous m'apprenez.

— La preuve me manque en effet : monsieur de Louvois, à son arrivée, vous confirmera l'avis que je vous donne.

— Vous vous abusez, monsieur; car je ne vous soupçonne pas intéressé à me tremper ni ù m'affliger.

— Que vous importe la liberté de monsieur Fonquet ? vous demeurerez toujours commandant de la prison, et même le roi veut que vous preniez le litre de gouverneur de la citadelle, pour avoir si bien rempli vos fonctions.

— Et mon prisonnier P repartit Saint-Mars d'un air égaré, inquiet et sombre.

— Monsieur de Lauzun vous restera. Ça, monsieur de Saint-Mars, ce seigneur ne se lamente t il pas d'être mal instruit de toutes les modes de la cour?

— Vous m'assurez donc que l'intention du roi est de délivrer monsieur Fouquet? interrompit Saint-Mars avec des larmes dans les yeux.

—C'est une intention déjà accomplie, puisque l'ordonnance a été faite et que je vous l'apportais, non pour la mettre à exécution avant la venue de monsieur de Louvois, mais pour moiiver les dispositions favorables qu'on a dès aujourd'hui à l'égard de monsieur Fouquet.

— Pour Dieu! monsieur Fouquet est-il remis en demanda le gouverneur frémissant de dépit et roulant dans sa tête mille projets violeiis pour con erver son prisonnier-

— oh ! le bonhomme n'en est pas encore où vous pensez; mais monsieur de Louvois vous écrivait de le an parera un changement de condition, de lui acheter dos habits plus honnêtes que ceux dont le roi fait les frais, de l'établir dans la plus belle chambre du donjon, de lui permettre de communiquer avec les personnes de la ville qui souhaiteraient le

voir, enfin de lui donner à entendre, par ces traitemens, que sa délivrance entière s'approche.

— L'ordonnance du roi ne devait-elle point s'exécuter immédiatement? reprit le gouverneur qui se rattachait à un faible espoir.

— Le temps fixé pour la sortie de monsieur Fouquet hors de Pignerol est le dernier jour du mois de mars: il demeurera jusque-là sous votre surveillance.

— Le dernier jour du mois de mars ! murmura Saint-Mars en calculant l'emploi du temps qu'il avait devant lui pour s'opposer à l'effet du pardon royal.

— Je présume, monsieur, que vous voudrez vous conformer aux désirs de monsieur le marquis de Louvois, en témoignant toutes sortes d'égards à monsieur Fouquet pour sa nourriture, son habillement, son logement et autres objets, sans que vous ayez besoin de voir les lettres qu'on vous adressait avec l'ordonnance du roi à l'appui de ces instructions.

— Monsieur, j'agirai selon la règle de mes devoirs, répondit sèchement J>aint-Ma. s. !

— Monsieur de Louvois trouvera bon tout ce que vous ' ferez pour adoucir la fin de la prison de monsieur Fouquet : e le pauvre homme, j'imagine, n'est plus, hélas! la fleur des galans de France I

— Retournez-vous, monsieur, cette nuit au fort d'Exilés?

— Je demeure, s'il vous plaît, dans un lit bien chaud que vous me ferez donner, dit en riant d'Augicourt, et vos valets auront bel à faire jusqu'à demain pour nettoyer, sécher et rajuster ma toilette

— Bonsoir, monsieur, reprit le gouverneur qui ouvrit la porte et s'empressa d'éconduire ee fat importun. J'aurai soin que rien ne vous manque tant que vous serez mon hôte.

— N'oubliez pas non plus monsieur Fouquet, dit d'Augicourt en s'arrêtant pour toucher et expertiser le drap du justaucorps de Saint-Mars ; je vous invite à commencer ce soir la résurrection de ce pauvre homme.

—Monsieur, au nom du roi, je vous somme de ne révéler à qui que ce soit les desseins de Sa Majesté sur monsieur Fouquet.

— Pour qui me prenez-vous , mon cher monsieur de Saint- Mars? ne sais-je pas ce que pèse un secret d'état?... Faites en sorte, je vous prie, que je couche dans des draps de la toile la plus fine, autrement je ne fermerais pas l'an] de la nuit.

— Silence, au nom du ciel, sur tout ce qu« vous savez! une parole indiscrète aurait de graves conséquences.

— Craignez-vous que j'aille me promener par la ville en cet équipage? dit d'Augicourt en levant la jambe presque au niveau de la figure du gouverneur.

— Vous ne pourriez même quitter l'appartement où l'on va vous mener.

— Holà! me traitez- vous aussi en prisonnier d'état?

— Oui, monsieur, répondit sévèrement Saint-Mars, puisque vous n'avez pas vos lettres de créance ; j'attendrai l'arrivée de monsieur le marquis deLouvois pour vous laisser libre dans ma forteresse.

—Quel homme vous faites, monsieur de Saint-Mars ! reprit le secrétaire un peu étourdi de cette résolution imprévue-, je plains messieurs Fouquet et Lauzun d'être sous votre garde : on ne vous accusera pas du moins de faiblesse ou de négligence.

— Monsieur, repartit le gouverneur en exprimant par des mouvemens brusques et réitérés la volonté de rompre cet entreren, j'ai à cœur de me montrer digne de la charge que Sa Majesté m'a confiée. Je vous donne le bonsoir.

— Ah! monsieur de Saint-Mars, s'écria en revenant sur ses pas le secrétaire qui s'éloignait avec Euslache, ne pourrai-jeme procurer de la pâte d'amandes douces pour cicatriser certaines écorchures et de l'essence de jasmin pour parfumer ma perruque?

— Morbleu! monsieur, reprit le gouverneur perdant patience et fermant la porte avec fracas, regardez-vous la citadelle de Pignerol comme une boutique de parfumeur T

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Saint-Mars, resté seul avec ses pensées, que la confidence du secrétaire de Louvois avait fort rembrunies, se laissa tomber découragé dans un fauteuil et se radia le visage dans ses mains; il tremblait ainsi qu'un criminel prêt à subir son châtiment et versait des larmes silencieuses. Tout à-coup il se leva, pencha l'oreille vers le plancher, passa de sa chambre dans son cabinet, écouta d'un air hagard un bruit indéterminé qui venait de l'étage inférieur et qui paraissait formé du son alternatif de deux voix différentes, incliBa tout son corps en avant pour recueillir de plus près les murmures qui avaient cessé à son entrée dans le cabinet, demeura longtemps immobile dans la position d'un homme qui s'agenouille, et découvrit enlin, avec vivacité, la barbacane où il plongea ses regards défians : Fouquet et son nouveau valet semblaient endormis; le premier dans son lit, dont les rideaux n'étaient pas tirés, et le second dans le grand siège de cuir, qu'il avait rapproché du lit, pour surveiller même le sommeil du prisonnier. Saint-Mars referma sur-le-champ la barbacane, en accusant d'erreur son ouïe et sa préoccupation, en se félicitant du choix qu'il avait fait d'un muet pour la garde de Fouquet.

Il revint alors à l'objet de son inquiétude et de son chagrin, il se représenta Fouquet libre, libre dans quelques semaines, et cette idée insupportable lui arracha des pleurs de rage, lui fit concevoir cent projets plus ou moins impossibles pour la conservation de ce précieux prisonnier ; il se promenait à grands pas, en s'entretenant seul à haute voix, en se consentant, en se plaignant, en s'injuriant, car il ne trouvait aucun expédient oapable de résister à l'ordonnace du roi. Cependant cette ordonnance élait anéantie , et plus d'un mois s'écoulerait avant que Louis XIV eût envoyé, de Fontainebleau où il était, de nouvelles lettres de grâce pour remplacer celles qui étaient perdues. Ce fut un trait de lumière et d'espérance pour Saint-Mars , qui ne pensa plus qu'à profiter de ce délai pour faire changer les dispositions do roi à la clémence ou peur obtenir un ajournement à la délivrance de Fouquet. Mais comment iniluencer la volonté de Louis XIV? comment balancer le crédit de Louvois, qui avait sans doute favorisé le parti encore puissant du surintendant? comment empêcher les résultats imminens du voyage de ce ministre? comment triompher de tant d'obstacles en si peu de temps et avec si peu de secours? Saint- Mars ne pouvait lHi-même se rendre à la cour; il n'eût jamais vouln d'ailleurs quitter Pignerol pendant une semaine, pendant un jour, lui qui depuis dix-huit ans se condamnait à partager la prison de son ennemi. Il connaissait les détails secrets du procès de Fouquet, et savait quels motifs de jalousie avaient envenimé la haine du roi, quels intérêts de rivalité et d'ambition avaient fait agir Coibert dans cette mystérieuse affaire; il savait que Coibert, devenu surintendant des bâtimens et secrétaire d'état de la marine, avec la confiance illimitée de son maître, craignait toujours les inirigues des amis de Fouquet et le retour de ce rival déchu dans la faveur du roi; il savait que le roi, de son côté, n'était pas assuré que Fouquet fût innocent des complots qu'on lui avait attribués, et il soupçonnait, d'après divers indices, que la jalousie de Louis XIV peur madame de La Valliére avait survécu à son amour, partagé à cette époque entre madame de Montespanet mademoiselle de Fontanges; il comprenait bien cette jalousie chez le roi, puisque lui même la ressentait si forte et si exclusive que. dix-huit ans n'avaient pu assoupir ce feu dévorant qui était l'ûrne de sa vie !

Eustache reparut sur ces entrefaites : il avait composé sa physionomie lugubre sur celle du gouverneur qui, en ce moment, cherchait la personne la plus dévouée à ses intérêts et le plus propre a les servir. Saint-Mars releva ses yeux abaissés à terre et les tourna brillans et hardis vers le docile serviteur de ses vengeances; puis, il lui lit figue de s'asseoir à ses côtés et de ne pas tenir compte de la distance qui les séparait dans leurs conditions respectives. Eustache jugea que le commandant avait besoin de lui et approcha un tabouret, où il se plaça dans une contenance humble et attentive. Saint-Mars, qui n'avait pas cessé de le regarder de manière à piquer sa curiosité et à échauffer son zèle, lui prit

la main et la serra dans les siennes .qui tremblaient, sèches et glacées comme celles d'un mort.

— Eustache, lui dit-il d'une voix sourde, je te crois fidèle et je t'aime pour cela.

— Je vous dois tout , monsieur, répondit Eustache avec respect; la liberté et la vie peut-être, avec les moyens de la passer agréablement.

— Eh bien! mon ami, lu n'es pas au bout de ta fortune, si tu veux le consacrer à la mienne 1

— Dussé-je retourner ramer sur les galères du roi, monsieur, il n'est rien que je ne fasse pour vous plaire I

— Il est besoin ici de toute ton adresse.

— Elle ne me fera pas faute, je vous jure.

— Les circonstances seules te prescriront la conduite a tenir, et ces circonstances peuvent varier de tant de sortes, î i que je ne saurais, pour chacune d'elles, te précautionaer ^ d'instructions ; je sais donc obligé de me remettre quasi à ta discrétion.

— Je me sens fier et joyeux de ce que vous m'avez bien jugé, et je m'efforcerai de surpasser la bonne opinion que je vous ai donnée de mon personnage.

— L'argent ne te manquera point.

— Je vous réponds du succès, quoi qu'on fasse.

— Tu verras le roi !

— Je verrai le roi, reprit Eustache qui ne fut pas interdit du rôle qu'on lui proposait.

— Tu verras les ministres !

— Je les verrai, reprit-Il sans s'émouvoir. —Tu leur parleras en mon nom!

— Que leur dirai-je? demanJa Eustache qui ne devinait pas encore le plan imaginé par le gouverneur.

— Eh quoi ! ne te l'ai je pas dit d'abord? répliqua Saint- Mars pensant que son confident hésitait à se charger d'une commission aussi diûicile que périlleuse.

— Je comprends qu'il s'agit de monsieur Fouquet, mais je ne devine pas ce qu'il convient de taire.

— S'opposer à sa délivrance, la reculer le plus possible, et, s'il se peut, l'empêcher !

— Il suffit d'imiier son écriture et de feindre quelque correspondance de ce prisonnier avec les ennemis du roi.

— Et si on allait te convaincre de faux, il serait déclaré innocent et absous!

— Je contreferai son seing, de façon que les plus experts y soient trompés.

— Non, gardons-nous de courir ces risques : voici de quoi perdre Fouquet avec son propre ouvrage.

— Qu'est-ce? demanda Eustache aux yeux de qui le gouverneur étala le linge piqué avec du sang et la déclaration écrite sous la dictée de Fouquet qui l'avait signée.

— Cette pièce porte la vraie signature de mon prisonnier, dit Saint-Mars en détachant de ses tablettes l'espèce de codicile recueilli de la bouche de Fouquet préparé a mourir.

— Le roi se souciera peu de de ces injures, reprit Eustache après avoir lu.

— Tu ignores combien l'orgueil de Louis XIV est vulnérable ! Et cette autre lettre : Souvenez-vous des Carmélites. \

— Je ne devine pas ce qu'on peut attendre de ce chiffon, répliqua Eustache qui en déchiffrait le contenu.

— Un mot va te mettre sur la voie : lorsque Fouquet avait la surintendance des finances, il ne rêvait que conquêtes amoureuses et les payait à beaux deniers comptans.

— Ensuite! repartit Eustache impatient de connaître cette énigme dans la révélation de laquelle Saint-Mars s'était arrêté comme si la voix lui eût manqué.

— Il séduisit beaucoup de femmes légères et ambitieuses, continua le gouverneur avec effort.

— Je le sais, ajouta Eustache dont la pensée, le regard et le geste allaient au devant d'un secret qu'on tardait à lui confier; mais quels rapports?...

— 11 aima ou du moins il courtisa mademoiselle de La Valliére qui était en ce temps-là secrètement aimée du roi ; il lui offrit de grosses sommes et de magnifiques joyaux peur

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obtenir d'elle un rendez-vous galant ; il lui écrivit en homme fort épris et fort obstiné dans ses poursuites amoureuses. Sa Majesté vit les lettres et sut les propositions; elle en fut singulièrement courroucée, et n» pardonna point a son ministre d'avoir levé les yeux sur une demoiselle qui était honorée de l'amour du roi : cela seul fit la disgrâce et la condamnation de monsieur Fouquet.

— La jalousie chez un roi est un sentiment formidable, dit Eustache qui réfléchissait à ce qu'on en pouvait tirer dans cette occasion.

— La jalousie peut ê!re non moins terrible chez un autre homme ! murmura Saint-Mars avec une conviction a.r.èrc.

— Enfin, monsieur le gouverneur, j'ai compris de quelle façon je devais user des armes que vous me meltez entre les mains, et si le roi est encore sensible à cette espèce d'injure, depuis que sa maîtresse a pris le voile aux carmélites...

— Il ne l'aime plus, mais sa fierté serait blessée d'un affront aussi direct, s'il apprenait que mademoiselle de La Vallière ne l'a jamais aimé.

— J'admire votre imaginative, s'écria avec une joviale approbation Eustache qui voyait le gouverneur décidé à se donner un complice. Vous devinez mieux que ne ferait un jeune homme, cfs mystères incoiiiiusde la jalousie.

— Ah ! dit Saint-Mars en se frappant la poitrine, mon tang n'a pas vieilli !

— Repoez vous donc sur ma dextérité, mossieur le gouverneur, j'ai mis ù fin des entreprises plus hasardeuses : j'engage ma foi que monsieur Fouquet demeurera prisonnier, à votre dévotion.

— Exige d'avance le prix du beau service que tu vas me rendre.

— Voire amitié, et...

— Mon amitié, tu l'as déjà ; demandes-tn une preuve éclatante.

— La confidence du sujet de votre haiae contre monsieur Fouquet, car je ne l'ai pas deviné.

— Je te dirai tout, lorsque tu viendras m'apporter un ordre du roi qui prolonge, qui éternise la captivité de mon ennemi.

— Quand par.irai-je?

— A l'instant même.

Je crois qu'après la plainte que vous avez faite à M. Fouquet de ce qu'il sêduisoit les valets que vous lui donniez, il s'en abstiendra ; niais ies gens qui sont dans la condition où il se trouve, cherchent toutes sortes de voies pour parvenir à leurs uns; et les gens qui sont chargés de leur garde doivent prendre toutes sortes de précautions contre eux pour s'empêcher d'être trorapés. Vous êtes prudent et sage, et vous saurez si bien prendrevos mesure; que veu. parerez contre tous les Lnconvéniens.

(/.élire de Louwit à Saint ilart,

Après que Paint-Mars, Euslache et le chirurgien furent sortis de la chambre de Fouquet, celui ci resta pendant plusieurs heures désolé it anéanti sous l'impression accablante du malheur irréparable qu'il avait causé involontairement; il était toujours dans la même position où il reçut ce coup inattendu, comme s'il eût été louché par la foudre : assis sur son séant, dans son lit, les mains jointes et les yeux attachés a cette kiiêlreque masquait lo cadavre balancé au

gré du vent et déjà insulté par les corbeaux, il écoutait la voix déchirante du remords au fond de son cœur.

« Tu es funesie à tout ce qui t'aime, à tout ce qui s'émeut » pour toi, lui disait cette voix à laquelle il n'osait répon- » dre-, autrefois ta disgrâce atteignit tes plus chers amis, et » peut-être gémissent-ils encore dans les prisons d'Etat. » Saint-Evremond, Pellisson, Gourville, La Fontaine, et » vous tous qui conservâtes un généreux dévoûment à l'in- « fortune du surintendant des finances, qu'étes-vous devepi nus! mais ici, même dans l'isolement le plus absolu, dans » l'oubli le plus obscur, tu fais encore des victimes, misé- » rable Fouquet : à la Bastille, on ne répandait peur toi '■■ que des larmes; à Pignerol, c'est du sang qui coule pour » toi. N'est-ce pas le troisième valet qui paie de sa vie un » un moment de pitié et qui meurt à la porte de ton cachot? » O juste Dieu! pourquoi ne retires-ln pas du monde l'an- » teur de tant de meurtres, le fatal instrument des fureurs » «Je Saint-Mars !... tune mourras pas comme tu l'espères, » Fouquet; tu as de longs jours de supplice devant toi, tu » as de nouvelles victimes à faire ! »

Ces mmaces retentissaient autour de lui, et il croyait enten Ire h s malédictions des personnes qu'il avait entraînées dans sa ruine ou dont il avait causé la mort ; il les voyait se dresser toutes sanglantes, et il sentait un vent glacé que leurs linceuls faisaient tomber sur ses joues ; il les appelait par leurs noms, car il les reconnaissait à leurs reproches et à leur accent, quoiqu'il essayât vainement de retrouver le souvenir des traits connus dans leur grimace de squelette aux orbites creux, aux mâchoires découvertes, aux ossements décharnés et terreux. C'était la fièvre qui enflammait son sang -, c'était le délire qui bouillonnait dans son cerveau. Alors il s'efforçait d'apaiser ces spectres qui grinçaient des dents et huilaient contre lui, il murmurait des paroles suppliantes et insens es, il tendait tes bras vers les ombres dont l'environnait son imagination malade; il demandait grâce, il se dévouait à son sort et attendait à chaque instant sa délivrance éternelle, sans craindre les tourmens du purgatoire atrès ceux d'une si douloureuse détention.

Quand il entendait le bruit accoutumé de la barbacane que le gouverneur avait l'habitude d'ouvrir fréquemment dans lt jour et même durant la nuit, il se figurait qu'un ange allait lui apparaître, et qu'une main invisible brisait la porte de sa prison. Cette illusion exaltait son esprit et y ramenait un peu de calme ; ses paupières dilatées se mouillaient de pleurs moins amers; son sein s'agitait d'espoir et d'impatience: un sourire de joie luisait sur son front ténébreux : il était prêta quitter la terre pour le ciel. Saint-Mars avait ainsi plusieurs fois, sans le vouloir, procuré quelque consolation idéale à son prisonnier.

Fouquet oubliait entièrement le silencieux compagnon de captivité qu'on lui avait donné afin de remplacer Mani, et il s'occupait trop de la déplorable destinée de ce dernier pour continuer ù son successeur l'intérêt presque tendre qu'il éprouvait auparavant à l'égard du jeune homme enfermé dans la même prison, et pour ainsi dire attaché à la même chaîne. Fouquet ne se rappelait plus même qu'un antre valet fut venu, et ne s'apercevait pas de la présence du témoin muet que Saint-Mars lui avait imposé pour l'empêcher de renouveler une tentative d'évasion ou de suicide. Ce valet semblait aussi, par respect, évit-r de réveiller Fatt. h t ion de son nouveau maitru qu'il considérait de loin avec attendrissement ; il s'était écarté par discrétion, et se tenait accroupi sur son escabelle, à l'angle le [dus éloigné de la chambre; il retenait son haleine comprimée dans ses poumons, et ne faisait aucun mouvement. Il tressaillit et laissa échapper une exclamation qui ne vint pas jusqu'aux oreilles de Fouquet, la première fois que la barbacane s'ouvrit : il feignit ùe i! rmir, en découvrant l'origine de ce bruit et l'œil sinistre qui brillait t l'ouverture de la voûte. Dec* i: iment, il reporta sans cesse tes yeux en haut, et se mit sur ses gardes pour n'être pas surpris de ce côté-là.

Il suivait d'un air inquiet et empressé la pantomime funèhre de Fouquet, qui awit remonté dans son esprit aux t uses probables de la mort de Mani, et qui accusait de ce

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tragique événement cette Henriette inconnue qu'il ne se flattait plus de rencontrer* Fouquet retomba de souvenir en souvenir, dans la préoccupation rêveuse et mélancolique où il s'entretenait lui-même depuis huit jours, en s'efforçant d'expliquer ou de deviner l'énigme cachée dans ces messages de femme tracés avec du sang : l'exa'.talien fiévreuse, qui précipitait les battemens de son cœur, donna plus de vivacité à ses pensées, plusde lucidité à sa mémoire. 11 se persuada que c'était bien son Henriette dos carmélites de la rue du Bouloy ; qu'elle avait sans doute fait une malheureuse tentative pour le sauver ; qu'elle avait alors été enveloppée dans la persécution dirigée contre tous les amis du surintendant; qu'elle n'était peut-être pas sortie de prison et qu'elle se trouvait ainsi oubliée avec son amar:t dans le donjon de Pignerol : l'imagination prêtait à cette idée les couleurs de la réalité, tellement que Fouquet se prit à gémir sur des infortunes qn'il avait créées. Il voulut relire et baiser le touchant écrit qu'il conservait en son sein, et dont il ne s'était pas séparé, même a l'heure de mourir: il porta la main à sa poitrine, dérangea les bandelettes qui serraient ses blessures, chercha dans son lit et parmi ses habits, regarda autour de lui avec une anxiété croissante, s'arrêta frappé d'un pressenliment horrible, et rapprochant de la perte de ce linge délateur la pendaison de Mari, il ne douta plus que ses intelligences avec Henriette ne fussent trahies, et s'élança d'un bond hors de sa couche pour s'assurer par ses yeux que la potence n'était pas chargée de deux corps au lieu d'un.

Le jeune homme, qui était resté jusque alors passif et comme indifférent à ce qui se passait, s'ébranla sur son s!ége et fit mine de courir au prisonnier, qui semblait privé de raison, et qui s'exposait à de graves accidens en quittant son lit à demi uu et brûlant de fièvre ; mais l'apparition du gouverneur à la barbacane arrêta le premier mouvement du valet, qui se blottit dans son coin, et n'en bougea pas avant que Fouquet eût regagné son lit , et que Saint-Mars se fût retiré satisfait et sans soupçons. Fouquet, convaincu que Mani était la seule victime, se recoucha tristement , en se promettant tout bas de ne plus donner à ses ennemi» aucun prétexte de sévir à l'égard de ses amis, et en renonçant, pour cela, à toute communication verbale avec les gens qu'on placerait près de lui. Il se calma par degrés, sans que le sommeil eût part à cet engourdissement de la douleur morale : il avait toujours devant les yeux l'image d'Henriette. Son gardien, cependant, ne jugeait pas encore le moment venu de paraître, et demeurait dans l'attente la plus discrète, raide, immobile, comme si la vie se fût réfugiée en ses prunelles étincclantes, qui brillaient dans l'obscurité.

La soirée s'écoula de la sorte, sans que le moindre rapport s'établit entre les deux habitans de celle chambre. Chaque fois que Saint-Mars ouvrit la barbacane, il ne remarqua rien qui pût éveiller sa défiance; seulement le valet avait profité d'au instant où la fatigue fermait les paupières de Fouquet pour rouler doucement le grand fauteuil de cuir à peu de distance du lit, et pour s'y étendre sans bruit, le visage tourné vers le prisonnier assoupi. Celui ci ne s'éveilla pas, et confondit le grincement des roulettes avec le craquement de la potence sous le poids du pendu.

Vers minuit, Fouquet fut arraché en sursaut ù son léger sommeil par un songe sinistre qui lui représentait Henriette empoisonnée et luttant contre la mort. 11 était baigné de larmes et d'une sueur froide. Un silence effrayant régnait dans la chambie, et au dehors on n'entendait que le cri et le vol des corbeaux fondant sur le cadavre, le pas lent et mesuré des sentinelles, le gémissement des girouettes de fer au faîte des tours, la voix monotone des guetteurs et les plaintes du vent entre les créneaux. Par intervalles, de faibles murmures, montant de l'étage inférieur, témoignaient que tout le monde ne dormait pas dans le donjon ; mais la barbacane du gouverneur ne livrait plus passage à un regard perfide cl scrutateur. Saint-Mars lui même .lait end-.rmi, toujours obsédé par des rêves qui revenaient chaque nuit lui offrir l'évasion de son prisonnier et le tourmenter de craintes chimériques.

Dans la prison de Fouquet, la chandelle, qui avait remplacé la torche d'Eustache, ne jetait qu'une clarté jaunâtre

dans un rayon de quelques pieds, et sa longue mèche charbonnée se courbait vers le suif ruisselant le long du flambeau avec une insipide odeur de graisse rance ; une lueur plus pâle partait de la cheminée, dans laquelle se consumaient les débris d'un grand feu épar.s sous les cendres. Le jeune homme, étendu dans le fauteuil , écoutait les bruits uoeturnes qui glissaient dans le silence autour du donjon. Quand l'horloge de la citadelle eut sonné douze coups, il se leva sur la pointe du pied, prêta encore l'oreille et s'approcha du lit avec précaution. Fouquet. qui était éveillé et qui ne se souvenait plus de son nouveau geôlier, crut voir le fantôme de Mani, et le conjura par un signe de croix.

— Silence, au nom du ciel, monsieur Fouquet! dit une voix émue et si basse qu'elle semblait souillée à l'aide d'un tube.

— Malheureux Mani, tu veux des prières! répondit Fouquet, qui baissa «Je même la voix par un effet naturel de diapason plu ôt que pour obéir à l'invitation du spectre.

— Monsieur Fouquet, ne vous troublez pas, je vous en conjure, roi rit le valet en cessant d'avancer, et prenez garde de nie perdre.

— Qui donc êtes-vous? demanJa Fouquet, remis de sa première terreur.

— Je suis le domestique qu'on vous a donné, répondit en hésitant le jeune homme, dont la contenance et le langage n'annonçaient 'Fas une condition servile ni vulgaire.

— Est il possible! s'écria Fouquet, qui se souvint alors du prétendu espion que Saint-Mars avait tiré du cachot pour lui tr-nsnitltre le périlleux héritage de Mani.

— J'ai retrouvé la parole, dit l'étranger, qui acheva de rassurer par un sourire l'esprit crédule et timoré du malade.

— Ce n'est point une illusion, un prestige des sens, une vapeur de l'enfer! répétait Fouquet en joignant les mains.

— Non, monsieur Fouquet, je ne fus jamais muet; mais j'ai feint de l'être, dans l'espoir de pénétrer jusqu'à vous. Dieu soit loué! j'ai réussi.

— Quo ! vous n'étiez pas muet? se récria Fouquet, pénétré d'un généreux sentiment d'effroi. Ah! si monsieur de Saint-Mars le savait!

— Il y va de ma vie, voulez-vous dire, monsieur? J'espère qtse le ciel me protégera; mais si mon sort est marqué, je m'y résigne d'avance.

— Taisez-vous, jeune homme ; je ne dois plus rien écouter. J'aurais peur de vous être funeste comme aux autres.

— Je ne suis venu ici que pour vous voir et vous parler.

— Peut-êlre vous a-ton déjà entendu ! interrompit Feuquet en lui fermant la bouche. Grâce pour vous!

Un pas lourd retentit en effet au-dessus de la chambre, et la barbacane fut ouverte tout-à-coup ; mais le valet, qui avait toujours eu l'oreille aux aguets, et qui s'attendait à une surprise, était déjà retourné à son fauteuil, où il feignait de dormir en imitant les sons cadencés d'un ronflement pacifique. Saint-Mars retrouva dans les intonations variées de ce ronflement le bruit de voix qui avait troublé son sommeil léger, et il se tint en garde contre le refour d'une semblable illusion : de sorte qu'il se rendormit plus profondément, sans que le même bruit le tirât du sommeil dans lequel il était plongé. Cependant le faux muet retourna près du lit de Fouquel, non moins impatient qse lui de poursuivre leur entretien. Ils baissèrent la voix l'un et l'autre en se rapprochant face à face.

— Je donnerais fout au monde pour que vous sortissiez d'ici , dit Fouquet, encore ému de l'espionnage vigilant du gouverneur, oa plutôt pour que vous n'y fussiez jamais venu.

— Monsieur, le danger serait pire, répondit le jeune homme avec fermeté , que je ne voudrais pas avoir agi différemment.

— Ah ! monsieur, les périls sont si grands, que la joie que je sens d'inspirer quelque intérêt ne me les peut faire oublier. Vous savez, la façon dont le gouverneur traite les gens qui me veulent du bien et prennent de la pi'.ié pour moi?

— Je sais que je dois le bonheur de vous voir à la déplorable fin de votrevalet; je sais aussi que je cours une pareille

PIGNEHQL.

chance, mais tous mes vœux sont exaucés, puisque je vous , baise les mains.

— Est il vrai que FouqueJ ait encore un ami! dit le prisonnier, qui ne souffrit pas ces marques d'attachement respectueux, et tendit les bras à l'inconnu, qu'il pressa sur son cœur en pleurant.

—Un ami! s'écria le jeune homme, dont cet embrassement 'avait ranimé L'enthousiasme; tous vos amisvous sont re

— Tous! répéta Fouquet,qui s'abandonnait avec ivresse à cette consolante persuasion.

— Ce sont eux qui par moi vous embrassent! reprit avec exaltation le jeune homme, qui se précipita dans les bras de Fouquet attendri.

— O mon Dieu! si l'on nous entendait! dit Fouquet, effrayé des transports de cet ami qu'il ne connaissait pas.

— Dieu, qui m'a conduit jusqu'à vous, ne permettra pas que je meure sans avoir accompli mon dessein !

— Quel est votre dessein?

— Vous sauver!

— C'est une entreprise inexécutable , reprit tristement Fouquet en serrant la main de ce courageux libérateur*; plusieurs l'ont tentée sans succès, plusieurs sont morts victimes de leur inutile dévouaient !

— Monsieur, ayez bon espoir, et croyez que la fin répondra au commencement !

— Je suis si fort touché et surpris de ce qui se passe, dit Fouquet en regardant ce jeune homme pour s'assurer s'il ne l'avait pas vu ailleurs, que je douterais presque du témoignage de mes yeux et de mes oreilles. D'où me connaissezvous, mon ami, vous qui n'étiez pas né peut-être, lorsque commencèrent mes disgrâces ?

— Jl suffisait que ma mère vous eût connu, répondit en rougissant le jeune homme embarrassé d'une question aussi positive.

— Votre mère? repartit Fouquet avec une curiosité mêlée d'un profond intérêt.

— Mademoiselle de Montalais, reprit l'inconnu qui prononça ce nom d'une voix presque indistincte.

— Montalais ! s'écria Fouquet qui saisit les mains du jeune homme, l'attira vers lui et le considéra fixement avec défiance et tendresse à la fois.

— I.'uvez-vous oubliée? demanda ce lils pénétré d'il liment délicat de pudeur qui altérait sa voix et son visage.

— Oubliée! répliqua vivement Fouquet, b'essé de cette supposition, en appuyant sa réponse avec une main posée sur son cœur : elle ne m'a pas quitté !

— Eh bien! me connaissez-vous maintenant ? dit le jeune homme qui révélait sa naissance par de nouvelles larmes et de nouveaux embrassemens.

— Quoi ! vous seriez !... murmura Fouquet chez qui se remuait l'instinct paternel.

— Votre lils ! répéta le jeune homme transporté de joie et tremblant d'émotion.

— Mon lils! dit av. e anxiété Fouquet qui s'arra hait à ses étreintes et qui le repoussait al : mon cher Bis, je vous ordonne de vivre!.. .Si c'est moi qui te tue, malheureux, penses-tu que je n'en mourrai pas aussi l

Cet ordre, qui empruntait le ton de la prière la plus touchant'', i-amena aussitôt le lils de mademoiselle de Montalais dans les limites de prudence qu'il s'était imposées a Pi- ■ "1 ; il n'eut que le tempi dans le fauteuil

où Saint-Mais l'avait vu dormir, et il ne put assez dissimuler son trouble filial pour feindre un sommeil calme et immobilc; sa respira ion, fréquente el inégale, s'cxbalail avec peu nbres tressaillaient par intervalles et ses i

claquaient

que de net que le gouverneur, réveillé uni

fois par des éclats de voix in 'rouvrir!

mna d'ente pénib

lit. Il soupçonna que Fouqui

gardien, mais il ne présumait pas que celui-ci fût en état de répondre : il écouta, il observa encore, il se pouvait s'expliquer pourquoi Fouquet avait mis pied à terre, ni pour-

quoi le dormeur paraissait eu proie à une grande agitalion; il rejeta bien loin l'Idée d'intelligences formées entre les deux compagnons de captivité; il conçut seulement d inquiétudes sur a santé de Fouquet, et se rappelant l'horrible impression que cet infortuné avait ressentie à la nouvelle du supplice de M.ini, il se repentit d'avoir poussé la anee à un point qui mettait en péril les jours de sa victime. Avant de descendre dans la prison et de faire avertir Reilh, il voulut acquérir plus de certitude sur l'objet de ses craintes : il appela Fouquet par son nom, et Fouquet répondit d'un accent étouffé à cette interpellation réitérée, afin d'empêcher la visite que le gouverneur n'eût pas manqué de faire dans la prison.

— Seriez-vous malade, que vous ne dormez pas, monsieur Fouquet? lui demanda Saint-Mars.

— Ne puis-je veiller ou dormira ma fantaisie? répliqua fièrement Fouquet.

— Les instructions du roi se taisent là-dessus; mais la nuit, ce me semble, est faite peur le sommeil.

— Alors que il dormez-vous , monsieur, pour me donner l'exemple?

— Est-ce votre valet, qui, par ses ronflemens,vous tient éveille? C'était lui, j'imagine, que j'entendais ronfler tout à l'heure?

— Apparemment, répondit Fouquet en affectant un indifférence que démentait le tremblement de sa voix et de tout son corps.

— Couchez-vous et dormez s'il se peut, je vous en prie, monsieur.

— Volontiers pour vous mettre en repos; mais ne m'éveillez plus en sursaut comme vous avez déjà fait I Voici déjà que je dors, monsieur.

Quoique Saint-Mars ne fût pas habitué à trouver tant de douceur et de docilité chez son prisonnier, qui en effet s'était recouché et semblait s'assoupir, aucun soupçon sérieux ne s'éleva dans son esprit, et il reprit le chemin de son lit en se promettant d'y rester jusqu'au jour. Fouquel et son compagnon se gardèrent bien de bouger avant que le gouverneur eût pu se rendormir, et le jeune homme, averti de redoubler d précautions, rei nt au lit de Fouquet qui l'embrassa en silence et l'assit tendrement auprès de lui : là, le père et le fils achevèrent de se reconnaître par une lutte de caresses lignaient quelques rares paroles pleines de dévoûment el d'affection. ,

— Oui, vous êtes bien mon fils! dit Fouquet en pan

si bas qu'on ne l'eût point entendu à deux pas de distance : je le sens à ce qui se passe en moi !

— Lorsque je fus amené devant vous, je faillis m'évanouir de pitié et de bonheur, reprit le jeune homme qui s'efforçait de faire de cet entretien un chuchotement impercept:

— O mon ami, raconte-moi ce que tu sais des liens du sang qui nous unissent et qui me sont déjà eliers.

— 11 n'y a pas un an, oh ! non, que j'appris quel était mon père; madame Duplessis-Bellière, qui lut votre amie et est demeurée constante à cette amitié ancienne, m'a élevé jusj qu'à l'âge de dix-sept ans dans l'ignorance absolue de ma

ulameDuplcssis est encore vivante 'j'en sni> bii lent; car c'était une amie sûre et discrète.

— J'ai été, vous dis-je, nourri dans son châti

in, et je passais pour un orphelin, neveu de mrdame Duplessis, qui me donnait le! une mère et en

avait l'amour. Elle me contait souvent -, itre histoire, 1 s ennemis, l'ingratitude de monsieur deColberrjj restation, ! s calomt vous fûtes charge,

votri lamnation inique... Oh! monsieur,

com sufferl et. tout

pelil lai-

t :i jour de l ne dame me manda dans

cabinet : elle tenait une lettre ouverte qu'elle avait ni" ti de pleurs en la lisant; elle pleura de plus*belle lorsque j'allai l'embrasser, et, après m'avoir averti de me préparer à sa-

JACOB (BIBLIOFli

voir es qui m'étonneraienl et m'affligeraient I

coop, elle s'écria que ma mère était mon

— Morte! interrompit Fouquet dont les joues fureat sillonnées par de grosses lu, nies plus expressives quedebruyans regrets.

fus tout interdit de celle nouvelle, car je me i orphelin, ainsi qu'on le disait depuis mcn enfance ; puis, j'1 montrai toute la douleur d'un (ils, quoique je ne me vinsse pas d'avoir jamais vu la personne dont je déplor?is la perte. Madame Duplessis attendit que cette douleur fût un peu calmée pour aller au devant de mes questions au de ma naissance mystérie ise : elle me conta comment mademoiselle de Montalais, une des Allés d'honneur de feue Madame, vous avait aimé dans les derniers temps de votre fortune, et comment j'étais le fruit de cette liaison brusquement interrompue par votre fâcheuse affaire-, elle me dit qu'on l'avait arrêtée^lle-méme peu de jours après vous, puis, exilée dans ses terres où elle accueillit et cacha les cou de mademoiselle de Montalais, privée de votre appui et de votre protection.

— Pauvre Montalais! murmura Fouquet en sanglotant tout bas.

— Madame Duplessis-Bellière fut la seule confidente d'un secret qu'elle ne put même vous faire savoir, et l'attachement qu'elle avr.it pour vous se reporta s r moi, en sorte qu'elle devint ma mère adoptive et se chargea de mon éducation.

— J'ai tant éprouvé le détournent de madame Duplessis, dit Fouquet avec des sanglots dans la voix, que ceci ne me surprend point de sa part et me rend son souvenir plus

Et Montalais?

— Elle fut aussi atteinte par l'injuste persécution q tachait a vos amis : personne n'avait su le véritable motif de son voyage à Montbrison; et Madame, qui en était seule instruite, favorisa l'éloignement de mademoiselle de Montalais, qu'elle préférait aux autres tilles d'honneur; depuis, à l'occasion de quelques intrigues qui se passèrent à Saint- Cloud, mademoiselle de Montalais eut à supporter la <

du roi et fut envoyée au couvent de Fontevrault, où elli meura plusieurs années : elle en soi lit et revint à la cour; mais elle n'y retrouva pas le rang qu'elle avait perdu; et, malgré les égards que Madame avait toujours pour elle. ne lit oublier au roi que mademoiselle de Montalais avait été de vos ami s : aussi, Madame étant morte dans l'a •IG70, mademoiselle de Montalais fut encore forcée de quitter la cour et se relira de nouveau, toutefois de bonne volonté, dans une maison religieuse où elle vécut dévotement sans prononcer de veux ni prendre le voile : elle eût désiré d'aller habiter le château de madame Duplessis-Bellière; mais celle-ci, qui était entourée d'espions et sans cesse inqu par la police secrète du roi, refusa de recevoir mademoiselle de Montalais. dans la crainte d'une iir; maternelle

qui pouvait compromettre ma liberté : cette pauvre mère ne m'a donc jamais revu depuis ma naissance!

— Et moi, je ne la reverrai plus! dit Fouquet que l'abandon où il languissait avait rendu plus sensible et moins égoïste.

— Quand madame Duplessis m'eut détails qui changèrent tout d'un coup nies idées et mon « j ■ lui dis, avec une fermeté qui venait d'un projet bien arrêté j'allais vous voir et vous délivrer ou bien parta

prison : elle me traita d'insensé et crut que j'étais bot

. Lorsqu'elle m'entendit fixer mon dé] elle m'interrogea sur mon projet qui n'a de mûrir,, elle m'en repréi

.ado me dissuader et ne parvinl ; me faire

suspendre l'exécuti n de ce qi voir : je partis à l'heure dite, b

somme d'arg< nt dans ma - lame Du-

plessis m'avait dit adieu, comme si c'en était fail mais je n'en p i 5 dans ma résolution

durant la roule que je lis a pied, un bâton à pour

ne pas donner de soupçons, je songeai aux moyens que j'emploierais pour ê en la i itadelle de Pi dai d'abord dans les villages voisins pour i ce qu'on

vous et régler là-dessus ma conduite : je fus bien ' " Ire nulle part votre nom.

trouver dans toules les bouches, et je do que vous

iez enfermé à Pif nerol, ainsi que madame Du i

l'avait maintes fois répété. J'avais à tout hasard imaginé une

ruse que je me souvenais d'avoir admirée dans un roman de

Scudéry : je jouais le rôle de muet, afin de me

mettre en garde contre les embûches et les séductions du

d'inspirer moins de défiance et plus de pitié;

■ ' 'lais si complètement accoutumé à ce rôle difficile, que

je ne craignais pas de me trahir : les menaces les plus ter-

s et les questions les plus pressantes n'auraient pu m'ar-

radier une parole ; néanmoins, quand je vous vis, j'eus peine

ition de joie. .

— Et c'est pour moi que tu prenais un le! empire sur la nature? s'écria Fouquet émerveillé de ce récit naïf et tou-

'. Mon cher fils!... Quel nom vous a-ton donné, mon ami? ajouta-t-il en souriant d'une question de la

part d'un p

— On m'a baptisé sous le nom de Nicole, parce que vous vous appelez Nicolas.

— Poursuis la relation de ta piété filiale, mon cher Nicole! dit Fouquel qui pleurait à la fois de joie et de deuil en pensant à la mère et en embrassant l'enfant.

— Je cherchais en vain des renseignemens sur votre prison, avant d'inventer quelque expédient pour entrer dans la forteresse; mais les gens à qui je m'adressais par écrit, en contrefaisant mon style et surtout l'orthographe, ne savaient pas même que monsieur Fouquet fût prisonni r à PI-

ol; je recueillais seulement une loule d'horribles hiss concernant monsieur de Saint-Mars, gouverneur de la prison, et le niai qu'on s'accordait a dire de lui redoubla l'envie que j'avais de vous tirer de ses mains : on le peignait comme le plus odieux et le plus crin' tyran qui fut au ris d'un soldat- de la garnison de 1 qnl

avait servi à Pignerol dans la compagnie de monsieur de s. que les geôliers de la ; ni i hoisls or-

dinairement parmi les condamnés à mort et que leurvii trouvait ainsi à la merci du gouverneur : ce soldat, a qui deux ou irois pièces de monnaie avaient délié la langue, me a qu'un porte-clefs fut étranglé dans un cachot pour avoir remis une bague et des cheveux à un prisonnier d'état...

— Ah! malheureux enfant, interrompit Fouquet dont les terreurs se renouvelèrent à ce terrible exemple qu'il n'avait pas oublié, pourquoi" es-tu entré dans cette cavi i ne ' Voit i la bague et les cheveux dont j'ignore l'origine, reprit-il

1 la bague à son doigt et les cheveux dans un pulaire pendu à son cou.

— Et l'homme qui vous les apporta fut étranglé? demanda Nicole qui ne put se défendre d'un mouvement d'effroi.

— Il a disparu, reprit tristement Fouquet, et celui qui le remplaça près de moi a dis] aru de même ; mais j'ai revu ce

il r suspendu à un gibet !

— L'infortuné' m'a fait attendre sa place 'pendant plusieurs mois I repartit Nicole qui s'efforçait, pai ferme et résignée, de tranquilliser son père. Je m'aventurai enfin dans la ville rie Pignerol, et m'y étant arrêté par hasard dans une laverne où se tenait un brelan, je remarquai un

me, d'une figure repoussante, fort occupé au jeu homme perdait de très mauvaise humeur, et son adversaire,

t par les cartes et par le vin. lui dit, pour railler, i monsieur Fouquet était propre à remplir une bourse \ rdant répliqua vivement à la plaisanti lara tout

ferait payer à son prisonnier les fi iriosité, et je m'api l'homme qui l'avait ; i tomber ira va

sur si et lit dedans

chatouilla agréablement les oreilles de l'assemblée, et votre n, qu'on nonsieur Eustachr, me demanda si

■ rien, mai tes,

el j'o -.'lise pour y puiser de quoi faire une mi

en ce moment, j'étais rouge el tremblants l'idée qui

m pour obtenir enfin i r l s moyens de m'introduire dans la citadelle. Peu-

PIGNEROL

dant que je réfléchissais au parti que je prendrais, Eustn lie insinuait ses regards dans la valise ouverte et méditait sur ce qu'elle pouvait contenir d'espèces; quand je i'eus refermée, il se mil à m'examiner des pieds à la tête avec tout l'intérêt qu'il portait a mou argent: son air souriant et bénin semblait m'inviter à une eonfilence ; et dès qu'il eut gagné la partie, j'écrivis derrière une carte en méchant siyle : « De » quelle façon puis-je me faire recevoir dans le château de » Pignerol? — Je devine, répondit-il en se penchant à mon » oreille et en jetant les cartes : suivez moi I » Je le suivis hors de la taverne et par les rues delà ville -, je ne sentais pas d'autre inquiétude que celle de ne pas vous embrasser assez tôt ! Eustache me parlait en chemin, à voix basse, de. la faiblesse de la place, à peine en état de résister à un coup de main, sans magasins de vivres et de munitions, tellement (lue le duc de Savoie s'y logerait en moins de trois jours de siège : je ne comprenais rien à celte façon de mettre en évidence le peu de chance que le roi avait de conserver Pignerol, et je feignais d'être sourd autant que muet sur ce chapitre qui me touchait peu. Cependant je hâtais le pas et j'avais fort à faire pour retenir mes larmes, à la vue du donjon où je vous savais prisonnier : vous étiez l'unique but où je tendais ; et lorsque je montai sur le pont-dormant qi i communique de la ville à la citadelle, je laissai Eustache s'emparer de ma valise, sous prétexte de me soulager; mais à peine eussé-je passé le seuil de la porte, que je fus saisi, entraîné et déposé dans un cachot avec les fers aux mains et aux pieds. Je ne restai pas longtemps à connaître la cause de ces Iraitemens, car le gouverneur descendit en personne pour m'interroger comme un espion du duc de Savoie ; je niai celte accusation avec des gestes que j'essayai de rendre pathétiques; monsieur de Saint-Mars persévérait dans ses inculpations et dans ses menaces ; mais comme il me crut muet, il jugea inutile de me faire appliquer la question : je ne sais dans ce cas ce qui serait arrivé, et ma vertu m'aurait peut-être abandonnél

— Cher enfant I murmura Fouquet tout en larmes.

— La Providence qui m'avait conduit par la main ne permit pas que je me perdisse moi-même : monsieur de Saint- Mars m'annonça que j'eusse à me préparer au sort des espions etqHeje serais pendu avant la nuit ; mais Eustache, qui m'avait dressé ce piège, en voulait à ma bourse plus qu'à ma vie, et après m'avoir accusé, il me fit absoudre, ou du moins il engagea le gouverneur a commuer la peine de mort en une prison perpétuelle.

— i ne prison perpétuelle à toi, mon enfant ! reprit douloureusement Fouquet qui prit Te ciel ù témoin de celte cruauté.

— Monsieur de Saint-Mars, par bonheur, n'eut pas la penque je pouvais être un agent de 'vos amis : s'il l'avait supposé, rien ne m'auraii pu sauver l Je demeurai donc dans un cachot où pénétrait l'eau pi ante des fi ssési I liont l'obscurité n'étai éclaircie que par la lumière d'une torche pendant mes repas à peine sufflsans pour m'empécber de mourir de faim ; je fus soutenu en cette rude épreuve par le désir et l'espoir que je sentais de vous revoir.

— Les barbares t'ont laissé six mois dans cet enfer! s'écria Fouquet indigné ; six mois !

—Je comptais les jours el les heures, mais une voix consolatrice, s'clevanl dans mon cœur, me promettait lacompenïalion des maux que je souffrais sans murmurer, je re biais de constance, lorsque je me figurais mon père captif depuis dix huit ans dans le même lieu que moi ! Je ne lentai pas de m'écbapper, car ci lie prison, à côté de vous, me si ml.laii plus douce que la liberté loin de vous. Enfin, ce soir, la porte de mon cachot s'ouvrit avec éclat : je dormais alors sur ma litière de paille ci je vous voyais en songe ; Eustache parut ave- monsieur de : je pensai que ma feinte

étail découverte et que j'allais en porter la peine, quand le gouverneur me d : premier mot, en m'annoncanl que

je vi ais de valet, et qi "eni

pour prisoi . Je m'i l ri d'avance contre les plus si-

nistres conséquences de mon audai ieuse enlreprii e : mais je ne me trouvais pas précautionné contre nn événement aussi

heureux, aussi imprévu. Mon émotion, les pleurs qui roulai' ut dans mes yeux faillirent porter ombrage à monsieur de Saint ?.;ars -, par bonheur, Eustache vint à mon secours en disant que mon changement de condition était bien réel, et que je a't ta se pas à redouter la punition que j'avais méritée par mes espionnages; ensuite il énuméra, en présence du gouverneur qui me glaçait de terreur, les nouveaux devoirs qui m'étaient imposés, el me recommanda, sur toutes choses, de lui rendre compte chaque jour de vos paroles et de vos actions, au moyen d'un journal que je tiendrais pour cet effet. Je promis tout ce qu'on voulut , non sans rougir et me troubler ; le gouverneur ne remarqua rien, et m'enjoignit de l'accompagner : mes jambes chancelaient à chaque degré, et une espèce de vertige faisait tournoyer les objets que rencontrait ma vue. « Rappelle-toi, me dit monsieur de Saint- Mars a rentrée de cette chambre, que le jour où lu repasseras la porte que voici, sera ton dernier jour, a

— Eh bien ! restons ensemble ici, reprit Fouquet qui expliqua en sa faveur le menaçant avis du gouverneur; rest3ns-y toujours, mon enfant, et oublions, en vivant l'un pour l'autre, ce monde ingrat qui nous oublie.

Dans ce long entretien, entrecoupé de tant de senlimens divers que le cœur n'aurait pu contenir, et qui s'échappaient par élans spontanés , les deux interlocuteurs avaient tu modérer leur voix , de manière à n'être pas entendur, si Saint- Mars reparaissait a la barbacane avant qu'ils eussent le temps de se séparer. Fouquet avait pris la précaution de tirer les rideaux du lit pour se faire un rempart contre l'inquisition du gouverneur, et derrière cet a; ri, le père et le fils, couchés l'un pies del'aulre, ainsi que deux amans, échangeaient sans bruit leurs confidences, leurs baisers et leurs larmes; à peine un murmure léger s'élevait-il par intervalles , lorsque l'émotion, devenant mutuelle, débordait en sanglots étouffés et en caresses presque enfantines. La noble et vénérable télé blanche de Fouquet reposait sur le même oreiller, à eotéde la gracieuse tête blonde de Mcole. Ils se regardaient en souriant lorsqu'ils cessaient de parler, et ils av.-.ient tant de choses à se dire que le reste de leur vie, passé ensemble el employé a ces causeries, n'y aurait pu suffire ; ils se connais. saient seulement depuis quelques heures, elle cieur avait si vile pris ses droits, que leur tendresse n'eût pas élé plus vive ni plus solide après plusieurs années. Fouquet était transporté de son bonheur qui lui faisait même oublier ses blessures et la faiblesse extrême où il ?e trouvait par suite de touies les secousses que son moral et son physique avaient éprouvées pendant le cours de la semaine; son tils, que plus de six mois de souffrances et de privations avaient réduit à » un tial de langueur et de malaise fortgra\e, ne se souvenait plus du dépérissement de sa santé, et était insensible aux sollicitations de la faim, qui se plaignait dans ses entrailles vides.

— Cher enfant! lui dit Fouquet qui, dans l'ombre des rideaux, ne le voyait point pâlir et qui ne s'apercevait pas mime de sa propre défaillance , parle-moi d'abord de mes amis et me redis encore que leur amitié n'a point diminué!

—Je ne lésai jamais vus, reprit avec effort lejeane homme épuisé d'inanition; excepté, toutefois, madame la marquise de Sévigné qui, dans un voyage qu'elle tî t en Provence pour voir sa fille mariée à monsieur de Grignan,visiia madame Duplessis-Bellière.

— C'était une de mes grandes amies! s'écria en soupirail Fouquet qui se plut a raviver dans sa mémoire l'image de

dame qu'il mettait au-dessus de toutes les femmes de ia cour, bien qu'il n'eût pas réussi a triompher d'une vertu soumise, disait-on, par le seul Bussy-Rabulin. L'angélique figure que ce fut, avec un esprit surnaturel !

— Elle s'est conservée belle el toute charmante à l'âge où elle est, si bien que je ne me lassais pas de l'admirer. madame Duplessis m'a appris que vous faisiez de même. Oh I avec quel feu el quelle éloquence elle souhaitait votre II-

— Si elle vient â me revoir, je doute qu'elle me puisse rennatl lia Fouquel en comparant le temps de sis

JACOB i BIBLIOPHILE

amoars avec celui de sa captivité. Dis-moi ce que tu sais de mes autres amis : cela me rajeunit et me console.

— Je vivais très solitïirement au château de madame Duplessis, parce que les personnes qui y Tenaient, nié me en passant, étaient surveillées par la police du roi. Ainsi, les gens que madame Duplessis eût le plus souhaité recevoir n'usaient encourir des reproches et d'autres tracasseries en se montrant toujours attachés à elle. Bien peu l'ont cherchée dans son exil; quelques-uns. lui écrivaient en cachette, les autres lui donnaient de vos nouvelles par des voies détournées; car vous étiez l'unique objet de ces correspondances, et madame Duplessis m'entretenait souvent de la lidélilé de tous les attachemens que vous aviez formés.

Savez-vous si le pauvre Pellisson , qui fut condamné

avec moi à une prison perpétuelle, l'a supportée jusqu'à présent, débile et chétif comme il était ?

— Le roi lui a fait grùce, il y a quatorze ans.

Dieu en soit loué! s'écria Fouquet attendri; voici le

premier remerciment que j'adresse au roi I Je suis vraiment bien aise que ce cher Pellisson soit libre : le dévoùmenl qu'il m'a prouvé dans mon procès fut causé de son infortuné, et je me repentais comme d'un crime d'avoir contribué à la disgrâce d'un si excellent homme.

U est aujourd'hui fort avantageusement placé auprès du

roi, mais il ne vous a point oublié dans sa faveur, et chaque fois que l'occasion lui est offerte de vous recommander à la clémence du roi, il le fait avec une chaleur que n'arrête pas la crainte de déplaire.

— Je ne l'avais pas mal jugé ! reprit Fouquet pénétré de reconnaissance. Et monsieur de La Fontaine, compose-t-ilde beaux vers comme parle passé?

Monsieur de La Fontaine, qui vous avait défendu dans

une lamentable épitre que madame Duplessis m'a fait apprendre par cœur, crie tout haut, et à qui le veut entendre, que votre prison est une royale injustice. Aussi le roi ne l'a-t-il pas récompensé ni gratiné d'aucune pensioH.

Et Poquelin ? dit Fouquet, qui ne put sans indignation

être instruit de ce manque d'égards pour \efablier.

Poquelin estmoit! répondit Nicole après avoir hésité

à porter ce coup affligeant au cœur sensible de son père.

— Le plus admirable génie qui fut jamais 1 dit Fouquet à qui cette perte, déjà ancienne, mit des larmes aux yeux ; je suis fier de l'avoir apprécié et encouragé peur la gloire de la France: je l'aurais comblé d'honneurs et de richesses, si l'on -n'eût laissé plus longtemps les finances 1

Il est mort pauvre, et en sa qualité de comédien , il

n'eût pas trouvé un prêtre qui l'enterrât , sans un ordre du roi pour lui faire donner une tombe.

— Je l'eusse fait enterrer dans ma chapelle de Vaux! s'écria Fouquet affecté à la fois de la perte de l'ami et du grand homme. Le poète Hesnau't, qui m'adressait de fi sublimes sonnets, est peut-être allé rejoindre Poquelin ?

— Il composa de terribles sonnets contre vos persécuteurs, et il en fit un sur monsieur Colbert, qui fut fort chagrin de se voir publiquement accusé de votre malheur.

— Répétez-moi ces vers, Nicole! dit Fouquet dont les yeux brillèrent de joie et de vengeance. Monsieur Colbert m'a été bien fatal I cet ambitieux voulait ma place , voilà tout

Nicole se prêta aux désirs de son père, et , recueillant ses souvenirs épars plutôt qu'effacés , il parvint à mettre en ordre les vers que Fouquet semblait impatient d'entendre, ces vers sânglans et énergiques dont Colbert avait dédaigné l'attaque, sous prétexte qu'il ne devait pas s'en plaindre, puisque le roi n'était pas attaqué. Madame Duplessis Bellière les récitait souvent avec la fougue du ressentiment d'une femme, et Nicole les avait retenus moins à cause de la beauté du sonnet que par la sympathie presque innée qui l'intéressait au sort de Fouquet. INicole dit ce sonnet à voix basse, mais accentuée pourtant par le sentiment d'indignation qui l'avait dicté à l'auteur. Fouquet triomphait à chaque hémistiche comme si c'étaient autant d'amers reproches qu'il adressât en face à son ennemi : ces douze vers compensèrent un ins-

tant à ses yeux dix-huit ans de prison , et tous les maux compris dans ces dix-huit années.

Ministre a\. hé, esclave malheureux

Qui gémit sous le poids des affaires publiques,

aux partis politiques, I antôme révéré sous, un titre onéreux,

Vois combien des grandeurs le comble est dangereux, Contemple de Fouquet les Funestes reliques; El, tandis qu'à sa perte en secret tu l'appliques, Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux.

Sa chute linéique joui te peut être i minime. Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune ; Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit mono-.

Cesse donc d'animer ton prince a son suppliée ; Et, j ■ 1 1 ■ ~ d'avoir lu-soin de toute s3 bonté, Ne le fais pas user de toute sa justice.

— Cela s'appelle un sonnet accompli! dit Fouquet en reprenant les deux derniers vers qu'il déclama plus haut, avec une satisfaction apparente dans son sourire et dans ses gestes.

— Mon père, n'oubliez pas qu'on nous épie! dit Nicole qui craignait avec raison que cette déclamation à demi-voix ne donnât l'éveil à la suspicion de Saint-Mars.

— Colbert a été inflexible, injuste, ingrat, reprit Fouquet en calmant aussitôt son exaltation vindicative; mais je lui al pardonné, et je prie Dieu qu'il lui pardonne aussi !

— C'est un exemple de verlu que je ne puis imiter, répliqua Nicole d'un ton et d'un air résolus : je souhaiterais de percer le cœur du monstre qui vous a fail tant de mal !

— Nicole, pardonne-lui, car il doit avoir des remords, et il est plus malheureux qu'on ne le pourrait rendre en le traitant ainsi qu'il m'a traité. Parle- moi encore de mes amis et de leur destinée; je me sens revivre dès que j' entends prononcer leur nom. Ah ! que ne puis-je assigner une pension à ce courageux Hesuault! Si je chargeais Gourville de celte bonne œuvre?... Or çà, qu'est devenu Gourville lui-même?

— Il s'enfuit hors de France parce qH'il allait être poursuivi, ayant distribué plus de cent mille francs à vos juges, et depuis il fut remis en grâce à la cour par le moyen du piince de Condé ; mais il n'a cessé de travailler à votre délivrance, et il vint plusieurs fois depuis chez madame Duplessis pour ce sujet qu'il a fort à cœur.

— Gourville don bien s'étonner que l'argenl suit ici sans puissance! je suis assuré qu'il viderait ses (Offres pour me tirer de ce pargatoire

— De cet enfer, voulez-vous dire! Monsieur de Saint- Mars seul f st plus diflicile à tromper que le roi et monsieur Colbert. 11 vous hait donc d'une furieuse mani.

— Je n'ai rien fait, que je sache, pour m'attirer sa haine qui se montre à tout propos avec mille rafflnemens que je ne m'explique pas. Et Saint-Evremond '.'

— Il eût été arrêté et jugé de même que monsieur Pellisson , s'il n'avait préféré s'exiler en Angleterre où il est encore, et chaque fois qu'il écrit à madame Duplessis, il niar que l'ennui qu'il a de votre prison.

—J'étais sans doute le seul ami de Sainl Evremond, qui a l'humeur sauvage, et je sens d'autant plus de fierté de l'avoir conservé que je me crois plus digne de son estime, une m'apprend r.z-vous enfin d'une personne que j'avais en singulière affection? Arnaud de Pomponne a-t-il beaucoup souffert de ma ruine'.'

— l! lut d'abord relégué puis, il eut par son mérite diverses ambassades qui l'é de la cour et le recommandé enta la plus haute faveur du roi : il succéda comme ministre à monsieur de Lyonne, ajouta Nicole en lu s tant.

— Pomponne est ministre, el je suis encore prisonnier ! s'écria Fouquel avec plus de doute que d'amertume:

— Ne l'accusez pas, reprit INicole accoutumé à partager le respect que madame Duplexais accordait au beau caractère

PIGNEROL

de ce ministre; il n'a pas négligé de demander au roi votre liberté, et il la demandera jusqu'à ce qu'il l'ait obtenue.

— La pensée ne m'était pas venue que Pomponne put ru'oublier ; mais cet oubli de sa part me sera bien pénible à supporter... Est-il possible que monsieur de Pomponne n'emploie pas son crédita me délivrer, du moins à me procurer quelque adoucissement? ajouta Fouquet avec découragement.

— Je vous jure, mon père, que c'est là le but où il tend, ainsi qu'il l'écrivait à madame Dup'essis ; mais le roi n'est pas aisé à manier, et toutes les forces humaines ne pourraient rien contre sa volonté.

— Le roi! reprit Fosquet ironiquement : c'est un enfant obstiné qui résiste et cède sans savoir pourquoi. Oh ! comme de mon temps l'avis du roi était peu de chose!

— Maintenant le loiest tout; l'enfant a grandi et s'est fait homme ; les ministres ne sont plus que les secrétaires de Sa Majesté.

— Alors je remercie le sort de ce que je ne suis plus ministre, répliqua Fouquet poussé par un mouvement d'orgueil et de dépit; monsieur le cardinal de Mazarin m'avait enseigné comme on gouverne l'Etat.

— Mon père , tenez pour certain que vous n'avez pas de plus fidèle ami que monsieur de Pomponne , dit Nicole attristé des soupçons de Fouquet contre le ministre dont il ignorait la récente disgrâce.

— N'en parlons plus, interrompit Fouquet feignant d'être indifférent à l'ingratitude supposée de Pomponne; depuis dix huit ans, j'ai eu le loisir de m'habituer à la lâcheté des hommes... Dites moi plutôt , mon 111s , si mes ennemis sont toujours aussi acharnés à mon égard. La haine quelquefois dure moins que l'amitié.

— Quels ennemis vous reste t-il après tant d'infortunes? .le n'en compte que deux qui empêchent que vous soyez libre : le roi et monsieur Coibert.

— J'ignorais que le roi me daignât haïr, et je croyais que Coibert usait seulement du nom de Sa Majesté. Eh bien I la prospérité de monsieur Coibert vaut-elle qu'on l'envie?

— Il s'est emparé de vos dépouilles, dit d'un ton de mépris le jeune homme qui avait. été élevé dans les idées de madame Duplessis : il a tout crédit au conseil du roi ; il est contrôleur général des finances, secrétaire d'Etat de la marine, surintendant des bâtimens; mais il n'a pas beaucoup de temps .1 vivre; le travail et peut-être le remords ont détruit sa s;.nté , et il se meurt à présent s'il n'est déjà mort.

— Il vit encore, murmura Fouquet en hochant la tête, il vit, puis |iie je suis à Pignerol ! De Lyonne, m'avez-vous dit, ■n'existe plus ? Ce n'était pas un ennemi, mais il m'a causé plus dédommage par sa mollesse que n'a fait Leiellier par ses rages désordonnées. Tout a réussi, sans doute, au gré de monsieur Letellier ?

— Il est peut-être mort maintenant, car on le disait fort malade quand je quittai madame Duplessis.

— Michel Lelellicrest mort ! s'écria Fouquet qui ne chercha pas à dissimuler son premier sentiment de vengeance satisfaite.

— Je n'assure lias qu'il soit mort à cette heure, mais il rsl si décrépit et tellement infirme...

— Oh ! reprit Fouquet qui eut voulu s'abuser lui-même plus longtemps, lorsque mourra l'avare, le pertide, l'indigne Letellier, le ciel commencera enfin ;1 être juste !

— Madame Duplessis a dit la même chose à l'occasion de la maladie de ce méchant homme, et elle me faisait remarquer comme vos juges furent la plupart punis par la Providence : les uns sent morts, les autres ne font que languir; ceux-ci ont perdu leurs biens et leurs enfans-, ceux-là ne trouvent plus de repos ici-bas, et tous ;e repentent d'avoir eu part à cette Iniquité.

— Le vieux chancelier Ségaier s'en repenti! aussi ? de manda Fouquet d'un air de doute : il doit avoir pus rie quatre-vingt-dix ans. ce liçra a teré de sang et de supplices ?

— il est sorti de ce monde en chrétien pénitent.

— Dieu lui fasse miseTVorde I Et l'auteur de ma condamaiion, cette fille coquette et politique dont j'aurais dû me

LE SIi.Ct.E- — IV.

défier davantage, mademoiselle de La Yallière, qui était si glorieuse de l'amour du roi?

— Cet amour eut plus d'éclat que de durée : madame de Montespan est aujourd'hui maltresse du roi, et mademoiselle de La Yallière s'est retirée aux Carmélites. -

— Aux Carmélites ! interrompit Fouquet qui. frappé de cette circonstance, établit aussitôt un rapprochement entre mademoiselle de La Yallière et la prisonnière inconnue, de la main de qui ces mots avaient été tracés avec du sang : Souvenez vous des Carmélites !

— Elle a été dédaignée par le roi, humiliée par sa rivale, abandonnée par la cour, raillée par le public : le mal qu'elle vous fit lui a été rendu avec usure.

— C'est elle ! disait Fouquet, qui eut bientôt créé un roman afin d'expliquer à peuples le sens du billet mystérieux, que sa mémoire ne lui rappelait pas d'ailleurs assez exactement pour faire saillir ia différence des paroles écrites et des faits supposés.

— C'est elle, en effet, qui vous a dénoncé au roi, en réclamant une prompte et terrible punition, reprit Nicole inquiet de l'égarement qui se manifestait dans les yeux et les gestes de son père.

— Elle est ici ! répliqua Fouquet en levant l'index vers la voûte.

— Ici ! repartit Nicole étonné, qui ne devint incrédule que par réflexion. Mademoiselle de La Yallière s'est faite carmélite; loule la France le sait...

— Qu'importe! interrompit Fouquet plus affermi dans son idée fixe, elle a été depuis enfermée dans ce donjon : elle m'a écrit pour implorer mon pardon, pour apaiser ses remords, pour m'appreulre sa mauvaise fortune; elle médit que ma liberté l'intéresse plus que lasienne ; elle nomme le roi son tyran et jure qu'elle n'a jamais aimé que moi.

— Malheureux père! pensa Nicole qui ne se sentait pas défaillir: sa raison l'abandonne !

— J'avais cru que c'était Henriette de Moresant, continua Fouquet persévérant dans sa préoccupation; mais non, ce ne peut être que mademoiselle de La Yallière : elle m'a nui plus que femme au monde, et pourtant je sbîs prêt à l'excuser, puif qu'elle est désormais non moins à plaindre que moi . Je sens une envie singulière de la revoir !

— Ne vous abusez pas de la sorte, mon père, dit Nicole qui avait à peine la force de prononcer les mots distinctement r mademoiselle de La Yallière n'est pas sortie du couvent des Carmélites depuis quatre ans qu'elle a pris le voile.

— N"as-tu pas oui dire qu'une femme fût prisonnière dans le château de Pignerol ? demanda Fouquet avec une aveugle obstination.

— Non, mon père, ré;ondit Nicole dont les yeux se fermaient et dont la tête tomba lourde sur l'oreiller; seulement le soldat de Pérouse qui me parla de vous contait aussi des choses extraordinaires de madame de Saint-Mars que son mari tenait par jalousie dans un cachot secret, et...

— Nicole! mon fils! s'écria Fouquet, la bouche collée à l'oreille du jeune homme qui perdait connaissance et qui essayait encore, à demi évanoui, de rassurer par signes l'ef» froi de son père. O mon Dieu ! murmurait Fouquet en cherchant à réchauffer les mains glacées de Nicole, en lui frottant les tempes, en lui souillant au visage, en lui découvrant la poitrine et en s'interrompant dans ces secours infructueux pour gémir, pour s'arracher les cheveux, pour prier, pour espérer ou se désespérer : mon cher enfant, reviens à loi!... Il ne m'entend plus ! il est froid partout le corps ! S'il avait cessé de vivre; s'il était empoisonne! que faire? que devenir? S'il allait mourir dans mes bras!... Appellerai-je que'qit'un à mon aide? Oh ! ce serait le livrer au bourreau !... Niro e, réponds-moi, je t'en conjure, réponds à ton père, ne me laisse pas plus longtemps dans celle perplexité! ... Sun cœur bal toujours : il vit donc ! il vivra ! Mais comment le tirer de cette défaillance? Je tremble que le gouverneur ne vienne à savoir ce qui se passe. Mon Dieu, ne me délaisse pas en une si périlleuse situation ! Mon Dieu! rends-moi mon lils'.. Cet évanouissement se peut pro'cnger jusqu'au

JACOB (UibLlOPHlLL).

jour: si le gouverneur regardait dans la chambre ! Je n'ai d'espérance qu'en toi, mou Dieu!... Nicole?... Il m'a entendu, cette fois. Nicole ?... Gomme il tarde à répondre ! Je n'ose faire un mouvement de peur d'éveiller Saint- Mars... Nicole?... Il aentr'ouvert les yeux, il se ranime par degrés : mon fils !

Fouquet, par une inspiration soudaine, sortit de son lit avec plus d'empressement que ne le lui permettaient ses forces; et, malgré le vertige qui lui montait au cerveau en obscurcissant sa vue et ses idées, il se traîna, les jambes nues, vers un coffre qui contenait des cordiaux que sa vieille mère, fort expérimentée dans l'art pharmaceutique, avait pu lui faire passer par l'entremise de Louvois. Fouquet prit au hasard une bouteille qui était pleine de vin d'Espagne relevé de plantes aromatiques; il la déboucha avec les dents et la porta aux lèvres de Nicole qui, avant d'être complètement revenu à lui, commençait a entrer de nouveau en syncope. Qnelques gouttes de ce cordial bienfaisant eurent à peine humecté son gosier, que le mouvement, la vue, l'ouïe et la parole lui furent rendus à la fois. On eût dit un mort ressuscité au premier coup d'une baguette magique : il regarda son père en souriant et en inclinant la tète pour ie remercier et le rassurer en même temps; puis, prenant lui-même des mains de Fouquet le flacon sauveur, il le vida presque tout entier à larges traits : celte boisson acheva de le remettre dans son état naturel et de lui redonner une vigueur qu'il avait perdue dans son cachot. Fouquet, au contraire, affaibli par l'effort qu'il venait de faire, ne se soutenait plus sur ses jambes tremblantes et se cramponnait au lit pour ne pas tomber raide sur le plancher.

— Merci, oh! merci, mon père! dit Nicole en joignant les mains avec la ferveur d'une prière: vous me donnez la vie une seconde fois, car je. serais mort de besoin.

— Pauvre enfant, que ne parlais-tu ? répondit Fouquet qui s'appuya contre la muraille et atteignit l'armoire où il gardait toujours quelques provisions, des confitures sèches, des biscuits et des sucreries que sa mère avait seule le privilège de lui envoyer.

— Mon père, recouchez-vous, dit Nicole qui l'avait suivi de près : votre état commande plus de soins que le mien, et vous restez ainsi à moitié nu dans cette chambre glaciale ouverte à tous les vents !

— Voici de quoi te reconforter, mon ami, dit Fouquet en étalant les ressources friandes que renfermait l'armoire : apaise ta grosse faim et mange un peu devant moi.

— Je ne toucherai à rien que vous ne soyez couché, reprit Nicole en reconduisant vers le lit son père, dont les genoux fléchissaient à chaque pas. Si vous m'aimez, comme j'en suis désormais certain , vous aurez plus d'égards pour votre santé, et vous me laisserez la conserver le plus qu'il se pourra.

— Cher Nicole, ce matin j'étais résolu a mourir, et mainnenant je me réjouis de vivre encore I

— A votre tour, buvez , dit Nicole qui lui présenta la bouteille pour y puiser la vigueur qu'il avait perdue avec tant de sang et d'émotions.

— Je vivrai, reprit Fouquet après avoir bu le reste du cordial, je vivrai pour toi, ù mon fils !

— Je serai le compagnon de votre captivité, dit le jeune homme en lui ba'sant la main, ou bien je réussirai dans votre délivrance !

— Nicole, notre bonheur à tous deux passe nos espérances, et le ciel seul a tout fait : nous avons néanmoins négligé de lui rendre de très humbles actions de grâce pour ses bontés inlinies.

Nicole répondit à la pieuse pensée de son père en s'agenouillant au milieu de la prison et en élevant son àmo ;"i Dieu dans une prière remplie d'onction, tandis que Fouquet s'agenouillait de même sur son lit et s'unissaii de mur à l'oraison mentale de son fils : celle oraison redoublait leur curage et leur espoir.

Ils entendirent l'un et l'autre un bruit sourd et prolongé dansl'in érieurdu mur, et ils échangèrent un regard inquiet sans faire un mouvement ni articuler un mot Ce brait, pa-

reil à un frottement continu, venait du fond de la ruelle, et Fouquet, qui n'avait jamais remarqué rien de semblable et qui ne savait qu'en penser, examina ia tapisserie qui paraissait s'agiter, et la uionira du doigt en silence a Nicole interdil. Celui-ci retrouva toutefois assez de présence d'esprit pour se préparera tout événement et retourner dans le grand fauteuil, où il lit semblant de dormir, en écoutant avec terreur et en observant du coin de l'œil ce qui résulterait de cet incident. Le frottement devenait de plus en pluj distinct et rapproché: c'était un vêlement de sois frémissant contre les parois de la muraille, et le souffle d'une respiration précipitée annonçait le trouble d'un homme qui lente une entic prise hasardeuse. Tout à coup le 1er sonna contre le fer, et des gonds rouilles grincèrent; mais on i.t- voyait personne, et la tapisserie s'agitait plus fort : des épingles en tombèrent.

— Monsieur Fouquet, êtes-vous mort ou vivant? dit une voix claire qui s'efforçait de diminuer sa porté"'.

Fouquet ne répondit pas et se mit à prier en se signant coup sur coup, car il se persuada que l'âme de "Uni errait à ses côtés ; il n'osait plus tourner les yeux vers la tapisserie qu'une ma n invisible faisait mouvoir. Nicole n'avait pas les mêmes sujets d'appréhension, mais ceux dont il était occupé offraient des conséquences plus positives et plus graves : il avait cru reconnaître la voix du gouverneur, et il attendait son arrêt.

— Monsieur Fouquet, si vous n'êtes pas mort, répondezmoi, s'il vous plaît, reprit la voix plus haute et plus incisive.

— A qui répondrais-je? demanda Fouquet en se fortifiant de signes décrois.

— I'ardieu! à moi! repartit la voix avec un éclat de rire.

— Sont-ce des prières qu'i' vous faut? dit Fouquet, de plus en plus persuadé qu'il parlait à une àtue en peine.

— Merci de vos prié; es, monsieur Fouquet . j'en ai à vous revendre, répliqua la voix.

— Que voulez-vous donc?

— Vous voir et causer avec veus de nos malheurs réciproques.

— Hélas! je sais que l'infâme Saint-Mars vous a fait pendre.

— Pendre ? moi pendu ! vous n'avez pas votre bon sens, monsieur Fouquet.

— N'êtesvous pas Mani ou plutôt son âme ?

— Point, dit la voix en riant, je suis us assez droit de corps que vous n'avez pas oublié peut-être ; Lauzun.

— Lauzun ! répéta Feuquet qui se remit de sa frayeur sans rattacher un souvenir au nom qu'on lui citait.

— Si vous ne connaissez pas Lauzun, vous vous souviendrez de Puyguilheii ?

— Sans doute, répondit Fouquet à qui ce nom n'était pas étranger; mais que faites-vous ici ?

— Ce que vous faites vous-même : je suis prisonnier d'état.

— Vous, Puyguilhem, prisonnier d'état I

— Depuis neuf ans ; mais ce n'est pas Puyguilhem, monsieur Fouquet : c'est le comte de Lauzun, souverain de Dombes...

— Autant vaudrait dire empereur de la Chine, interrompu Fouquet croyant que Lauzun plaisantait.

— Comie d'Eu et duc d'Aumale ...

— Fi donc 1

— Prince de Moutpeusier !

— lion! dit Foûquel avec un dédaigneui sourire d'incrédulité; seriez-vous né prince pendant ma prison '

— J étais l'époux d'une princesse du sang, gouverneur du Berry, lieutenant-général des années du roi et commandant militaire de la maison de Sa Majesté.

— Voilà qui e^i incroyable ei merveilleux, reprit Fouquet haussant de pitié les enaules.

— Je vous raconterai mes aventures, si vous me donnez audience, et VOUS croire/, îèviv.

| —Vous me raconterez tout ce qu'il vous plaira.dil Fouquet

PIGNEROI.

pour qui l'entretien avait trop duré. —Il ne faut pas contrarier la folie de ce pauvre homme, pensait-il.

— Me trouvez vous vieilli ? s'écria Lauzun en montrant sa tête a travers l'ouverture de la tapisserie.

— Vous êtes le plus jeune des lieutenans-généraux qui furent jamais, dit Fouquet surpris et touché de revoir un visage connu; mais pourquoi cette longue captivité?

— C'esi tout un roman plus singulier «pic pas un ds romans de mademoiselle de Scudéry.

— Où est votre prison?

— Au dessous de la votre, et j'ai ce matin découvert cette communication en cherchant uiiî issue pour me sauver.

— Nous nous sauverons ensemble !

— Volontiers, quand tous saurez mon histoire ; et, pour ménager le temps, je vais vous en régaler.

— Silence, monsieur ; tous nous perdriez avec vos imprudences. Rentrez en voire chambre, car le jour paraît et le gouverneur va venir dans la mienne ; je suis content des moyens que j'ai de communiquer avec vous, et je me flatte qu'ils serviront à notre liberté.

— Je vous avoue que la prison m'ennuie et que je m'accommoderais mieux de ma princesse.

— De grâce , monsieur, évitez de me nuire plus que vous ne pensez, et retirez-vous en votre appartement avant la venue du gouverneur ; lorsque vous pourrez revenir, je vous en donnerai avis par trois coups frappés au plancher dans la ruelle.

— yue je meure si vous soupçonnez le moins du monde la ligure que je faisais à la cour !

— Je vous supplie, monsieur, de ne paî me porter préjudice en restant davantage; mon gardien n'est qu'endormi et se peut réveiller.

— Quoi ! on vous garde de si près ? dit Lauzun qui disparut dans sa cheminée aussitôt qu'il eut aperçu Nicole baillant, étendant les bras et feignant de s'éveiller.

— Ne revenez pas, monsieur, lui cria Fouquet, avant d'entendre le signal convenu. La peste soit du fou ! ajouta t-il lorsqu'il fut certain de la retraite de Lauzun qui referma la trappe de fer sans avoir rejoint les lambeaux de la tapisserie.

— Il nous aidera peut-être a sortir d'ici, reprit Nicole qui courut à l'endroit où Lauzun avait levé la tête et qui répara, avec des épingles, le désordre de la tenture.

Saint-Mais n'était plus dans son appartement depuis le point du jour : il donnait des ordres et se disposait à recevoir Louvois; il ordonna de faire disparaître la potence et le cadavre c'eMani, pour que le minisire ne \ît pas ce spectacle réservé au supplice moral de Fouquet. Celui-ci entendit avec une vive anxiété !e martellemeut des ouvriers qui travaillaient sur la plate-forme, et il roula dans son esprit mille prévisions funèbres, jusqu'à ce que Nicole se fût glissé près de la croisée pour s'assurer que le gibet avait été enlevé avec le pendu.

— Comment se porte monsieur Fouquet ? dit d'un air sombre le gouverneur qui entra suivi du chirurgien. Je vois que vous avez mal dormi celte nuit, reprit-il avec intention, désignant la fenêtre dont les corbeaux s'approchaient encore en criant sans y trouver les restes de leur festin nocturne.

Que <liies-vous de tout ce qu'on a trouvé dans ses «asseltes?

Lettre de madame de Sécigné. 1661.

On lut ses papiers et ses lettres ; on en trouva de plusieurs personnes de la cour, les unes pleines de beaucoup d'intrigues politiques, et les autres de beaucoup de galanteries. Par elles , on vit qu'il y avoit des lViiiuies et des filk-s qui passoient pour sages et honnêtes et qui ne l'éloient pas. 11 y rti eut même de celles-là qui souffrirent pour lui , qui firent voir que ee ne sont pas toujours les plus aimablrs, li-s plus jeunes £t les plus galans qui ont les meilleures fortunes.

Mémoires de madame de Multeville.

Monsieur de Saint-Mars était remonté dans son appartement avec Reilh qui jurait par sa barbe que Fouquet ne tarderait pas à être guéri de ses deux légères blessures; le gouverneur, durant celle visile toute chirurgicale, avait paru plus soucieux qu'à l'ordinaire, quelque effort de faconde joviale que Reilb fil pour le dérider et pour se remettre en grâce auprès de lui. 11 était sorti de la prison en silence après avoir examiné la disposition des meubles et vérifié en cette rapide enquête si chaque cluse était dans le même élat que la veille. Reilh avait obéi à un geste impératif du gouverneur en le suivant dans le cabinet dont l'entrée n'était ouverte qu'à Eustacbe seul ; il s'imagina que monsieur de Saint-Mars voulait êlre rasé et parfumé pour recevoir le ministre, de qui l'arrivée prochaine transpirait déjà dans la citadelle.

Ce cabinet, attenant à la chambre de Saint-Mars, était situé au-dessus de celle de Fouquet et communiquait avec le cachot de Henriette : ces deux raisons le fermaient à tout le monde, et Saint-Mars en portait toujours la clef avec lui. C'était encore un sentiment de vengeance qui avait conseillé au commandant de choisir le quatrième étage du donjon pour s'y 1* ^er, au leu du bel appartement que les précédais gouverneurs avaient occupé dans le corps-de-logis voisin de la chapelle, vis-à-vis du bastion de Saulx : Saint-Mars se trouvait plus près de son prisonnier dans l'espèce de prison qu'il s'était donnée à lui même, et il planait sur ce malheureux, il le tenait en quelque sorte palpitant dans ses serres, comme un vautour acharné sur sa proie qui se débat en vain à chaque coup de bec. Ce cabinet avait conservé l'aspect de sa première destination, les barreaux énormes aux fenêtres, les effrayantes serrures à la porte et l'air épais qui s'amasse dans une prison, comme s'il résultait de la vapeur des larmes : bien des victimes, il est vrai, étaient rassemblées audessous de la trisle retraite du gardien de lant d'infortunes, et depuis les profondeurs des souterrains, où le jour ne parveuait jamais, jusqu'à la chambre de Fouquet, une plainte éternelle mêlée de malédictions, de cris de rage et de bruits de chaînes s'exhalait nuit et jour vers le ciel sans que Saint- Mars essayât de l'apaiser ou de l'étouffer Saint-Mars n'entendait que les gémissemens de Fouquet parmi te mélange de lamentations.

L'ameublement du cabinet offrait d'ailleurs un burlesque contraste avec le personnage qui en avait fait un lieu de délices, par la construction d'une barbacane dans le plancher, destinée à épier les tortures de son prisonnier. F ne vieille tapisserie à figures, représentant la naissance de Vénns environnée d'un cortège mjthologique emprunté aux Métamorphoses d'Ovide, ave. des légoudes en madrigaux, cachait la muraille toute noircie d'inscriptions, de noms et de dates que les premiers habilansdece lugubre séjour avaient laissés en mémoire de leur captivité; des plians et une petite couchette couverts également en tapisserie antique, presentaienj

JACOR (BIBLIOPHILE

un congrus d'Amours ailés, assez mnl à leur aise dans une prison d'état: enfin, I'' goat de la galanterie aviit en si grand/ pari air. embellissement faits à ccup pièce, que le bureau d'ébène sur lequel legouvern nr écrlvail ses corn-pondanees avec le roi et lis ministres, était décoré de pieds et de cornes de bouc Ml cuivre doré, et que le ca'Awt où il serrait ses papiers les plus précieux avait autrefois renfermé des lettres amoureuses, comme la témoignaient Us chiffres et les attribus incrustés dans la marqueterie de diverses couleurs. Tout cela provenait des dépouilles d'un prisonnier, mort à Pignerol,où il avait obtenu, dans les derniers temps de sa vie, la permission de meubler, à ses frais, sa chambre selon son caprice. Saint Mars n'avait pas conservé plusieurs tableaux peints parce prisonnier, qui puisait de préférence ses sujets dans Wtstrée, et qui peuplait sa prison de bergers constans et de bergères fidèles qu'il n'avait vus que dans les romans d'Honoré d'L ifé.

Dès que Saint Mars se fut enfermé à double tour avec Reilb, qui s'étonnait deces précautions pour faire une barbe, il se pfiicba en tretr.blolant vers l'ouverture qu'il s'était ménagée pour surprendre Fouquet au moment où celui-ci s'y attendrait le moins, et il plongea un dernier regard dans celle chambre qu'il venait de visiter sans y trouver matière au moindre soupçon; il demeura plusieurs minutes en contemplation : Founuet avait l'air de lire et son valet allumait le feu. Saint-Mars, tranquillisé par l'apparence calme et résignée de son prisonnier, n'hésita plus pour accomplir un sacrifice qui lui coûtait beaucoup, mais qu'il avait jugé nécessaire: il tira d'un coffre un sac de plâtre, une petite auge et une truelle; il versa de l'eau et du plfttie dans l'auge, les remua avec la truelle, puis il scella la pierre qui formait le couvercle de la barbacane, de manière qu'on ne put l'enlever, même de vive force, et il le couvrit d'une couche de plâtre qui exhaussa le plancher en cet endroit; enfin, pour déguiser la fraîcheur de celte maçonnerie et l'identifier avec la teinte générale de ^ancienne, il délaya de la cendre et en frotta le plâtre nouveau : ensuite il étendit par-dessus un tapis de pied vert orné de lacs d'amour.

Pendant ce travail, exécuté fort adroilement par Saint- Mars qui ne semblait pas manier la truelle pour la première fois, Reilb, voyant qu'on ne lui adressait pas la parole et qu'on ne prenait plus garde à lui, crut devoir rappeler sa présence et sa qualité par les préparatifs de la barbe qu'il se promettait de faire: il avait toujours en main les instrumens de son métier favori, et il les disposa sur la table en se rengorgeant sous sa perruque médicale. Il ne daigna pas donner un coup d'œil à l'étrange maçonnage que le gouverneur n'eût voulu confier à personne; mais il agitait la savonnette dans la boite au savon, il aiguisait les rasoirs, il essuyait le plat à barbe, il déployait la serviette, il soufflait le feu, il approchait un siège, il frottait la lame d'acier brillant contre la peau de sa main, il prenait un air solennel en gonflant ses jr.ues et en lippant ses lèvres; enfin il allait et venait avec impatience aHtour de Saint-Mars.

— Ils seront toujours prisonniers l'un près de l'autre! murmura le gouverneur lorsqu'il eut achevé de reboucher la barbacane.

— Le savon mousse et le rasoir est frais émoulu, dit Reilh en se préparant à nouer la serviette au cou de Saint- Mars.

~ Soupçonnerait-on que certaine ouverture existait en cette place? demanda Saint-Mars seulement o.cupé de sa maçonnerie.

— Ce qu'on ne soupçonnerait pas, monsieur le gouverneur, reprit le chirurgien entiché de son idée fixe, c'est que vous ayez à vos ordres le plus habile barbier qui soit au monde, et que vous portiez la barbe la plus longue de France !

— Laisse ma barbe et ton rasoir, mon ami Reilh, repartit le gouverneur qui repoussa doucement l'empressé barbier; car il s'agit de plus sérieuse affaire.

— Quoi de plus sérieux que la barbe d'un gentilhomme I s'écria Reilh piqué du mépris qu'on faisait de ses services

et charmé a la fois du retour d'amitié que lui témoignait son maître

— Siidf-toi et m'écoute avec toute l'attention que mérite celte affaire.

— Me puis-je, pendant que vous parlerez?.... dit l'obstiné Reilh qui faisait mine de jouer de la savonnette sur le menton du gouverneur.

— Encore '

— Le sage doit se débarrasser de sa vieille barbe comme de ses vieux péchés. Permettez donc...

— Le diable se charge des liens et de la tienne! interrompit brusquement Saint-Mars s'opposant aux entreprises barbitiques du chirurgien ; ce n'est pis le moment ...

— Au contraire, dit Reilh redoublant de courage et d'adresse pour en venir à ses lins : le moment est fort Lien choisi ; je n'écoute jamais mi»ux qu'en exécutant une barbe avec le respect que j'ai pour la vôtre.

— Monsieur Reilh !/ répliqua sévèrement Saint Mars qui n'était pas d'humeur à prêter son menton aux caprices de cet impitoyable barbier; monsieur Reilh! répéta-t-il d'un air et d'un ton capables de lui faire tomber des mains la savonnette; je ne veux pas qu'on me rase aujourd'hui ! Souvenez vous, ajouta t-il en se radoucissant, que vous m'avez fait la barbe avant-hier. I u autre jour, demaiu, je donnerai audience au barbier ; mais à présent, c'est l'ami seulement dont j'ai besoin.

— Vous me trouverez, monsieur le gouverneur, prêt à vous obéir en quoi que ce soit, dit tristement Reilh qui déposa la savonnette et vint s'a?seoir tout désappointé près de Saint- Mars. Je perds ma main tous les jours, dit-il avec consternation ; je ne serai bientôt plus en état de raser un visage !

— Reilh, voi'à quinze ans que vous m'êtes attache, reprit Saint-Mars en lui touchant le bras familièrement, et depuis quinze ans, si vous avez montré quelque dé» ùment pour moi, je vous ai marqué, ce me semble, par mes manières d'agir, comme je faisais cas d'un bon et loyal serviteur.

— Avouez, pour me rendre glorieux, que pas un n'eût si bien accommodé votre barbe, qui. de vrai, est rude et dit- Dcile.

— Je vous ai traité avec tontes sortes d'égards, continua le gouverneur sans tenir compte de la digression relative à la barbe; je vous ai Institué chirurgien de la citadelle, je vous ai procuré, à ce titre, une renie de douze cents livres, je vous pousserai lot ou tard dans une plus haute fortune, et je ferai de vous, qui n'étiez naguère qu'un gueux et c.isérable barbier, un personnage considérable, fort honoré dans toute l'étendue de mon commandement, et plus rien qu'un lieutenant de ma compagnie.

— Eh bien ! monsieur le gouverneur, j'aimerais mieux être menteur qu'ingrat, dit P.eilh en adressant un regard mélancolique à ses ustensiles de barbier; cependant je vous déclare que je regrette souvent mon ancien état.

— Fi donc! Reilh, le beau plaisir que c'était d'écorcher le menton des paysans de Fontainebleau 1

— Qu'est-ce à dire, écorcher? répliqua le barbier blessé dans son amour-propre; j'aurais la main lourde et maladioile, à vous entendre !

— Je ne dis pas ci la, reprit Saint-Mars qui avait hà te d'aller au but; je dis que, si vous me devez déjà beaucoup pour la condition que je vous ai faite, vous me devrez bien davantage en eas que vous en vouliez être digne.

— Je ferai tout ce qu'il vais plaira île m'ordonner, monsieur le gouverneur, répondit Reilh étonné de la gravité de cet exorde. Faut-il saigner, couper bras et jambes, arra. lier cinquante dents, panser plaies el apostumes, rire a bouche que veux-tu, chanter des airs a boire, danser même quelque branle pour vous divertir?

— Point de folies, dit Saint-Mars qui, par sa voix lugubre, glaça la t;aiir que Reilh espérait lui communiquer; reci est une question de vie ou de mort.

— Pour moi ? reprit le chirurgien effrayé.

— Pour pi sieurs, repli jua le gouverneur.

PIGXEROL.

— S'il en est ainsi, j'eusse préféré qu'Euslache jouAt le rôle que vous m'offrez,

— Euslache est parti celte nuit pour Fontainebleau.

— Parti)... sans avoir la barbe faite! Le butor! lemal appris! Pourquoi ce «1 Spart, s'il vous plait?

— Vous le saurez à sen retour; mais cela importe peu à l'objet dont je vous vais entretenir.

— A raiment je n'ai que faire des oreilles d'Eustache pour vous entendre. Tachez toutefois qu'il ne soit question de mort pour vous ni pour moi.

— .le vous offre l'occasion de signaler votre zèle à me servir, Reilh, el je suis aise de vous montrer jusqu'où s'élend ma conlianceen vous.

— Je ne suis pas moins aise que vous de celle occasion que j'acceple, interrompit le chirurgien qui se rappela les soupçons injustes que le gouverneur avait laissés paraître la veille ; car ce vilain museau d'Eustache s'efforçait à me nuire dans voire esprit, par envie ou par méchanceté Je gage que vous appréhendiez hier quelque trahison de ma part?

— Si j'avais eu cette appréhension, vous ne seriez pas ici, Reilh 1 murmura Saint-Mars qui sentit renaître sa défiance que la nécessité n'avait pas entièrement détruite.

— Je vous jure, monsieur le gouverneur, que le prisonnier des dames aurait beau me proposer dix mille écus pour manquer à mon devoir et enfreindre vos ordres, je lui dirais un grand merci et le refuserais tout net. L'argent est en effet un agréable compagnon pour passer la vie, mais vaut mieux la vie sans l'argeni'que l'argent sans la vie.

— Je vous sais bon gré d'avoir mes instructions si bien présentes à la mémoire, dit Saint-Mars en allant prendre dans une cassette fermée à clef un parchemin d'où pendaient les lacs de soie et les sceaux de la chancellerie de France ; je suis maître de disposer comme bon me seable de la vie de tous les gens que j'emploie a la garde de mes prisonniers: lisez ces lettres secrètes du roi.

— "Monsieur le capitaine Saint Mars, lut tout haut le chirurgien qui frissonnait dans la crainte de trouver son arrêt à chaque ligne, afin que vous puissiez répondre corps pour corps des personnes que j'ai mises sous votre garde, et surtout de monsieur Fouquet, attendu que mon gouvernement est intéressé à la captivité de cet homme dangereux, possesseur des plus importans secrets de l'état, j'entends que vous ayez absolu pouvoir de vie et de mort sur les don, est i soldats et gens à gages que vous employez et choisissez selon vos volontés, a la charge par vous de rendre compte des prisonniers qui sont remis entre vos mains. Je m'en rapporte donc, dî tout point, à votre sagesse el à votre équité pour la punition prompte et exemplaire des délits qui se commettraient dans l'intérieur de la prison, et ratifie d'avance ce que vous jugerez à propos d'ordonner la dessus, priant Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Ecrit 5 Fontainebleau, le 9H juillet 1(>(>(! ; signé Louis, et plus bas Letellii n ■

— Le pouvoir est en règle, dit Saint Mars en observant l'effet de celte lecture sur la physionomie perplexe de Reiih ; mais jusqu'à présent je n'en ai fait usage que contre des valets que monsieur Fouquet avait séduits par des promesses.

— Bien fou qui s'y laisse prendre! reprit Heilh affe> tant de sourire en homme qui ne craint rien.

— Les miennes ont plus de valeur et moins de péril, repartit le gouverneur qui, pour le rassurer, lui serra la main en secouant la tête affirmativement. Heilh, tu sais bien que je n'eus jamais d'enfant de mon mariage, et à cette cause, mes amis ont seuls part a mon testament.

— Ne parlons pas de testament! dit Heilh enchanté de cette future succession qui semblait devoir réaliser un rêve qu'il avait fait souvent : la fondation (I'ubc officine de barbier a Paris. Il est vrai qu'on ne meurt jamais d'un testament, et comme dit le proverbe : Qui leste reste !

— Des amis, je n'en ai que deux : Euslache et toi, mon eher Heilh.

— Eustache ne vous est point attaché comme je le suis; Eustache d'ailleurs perdra au jeu le legs que vous lui ferez, tandis que j'achèterai de vos deniers une boutique et une

enseigne pour redevenir barbier dans la bonne ville de Paris.

— Si j'ai (K '-. amis à qui léguer mon bien, reprit Saint- Mars qui n'avançai! qu'avec mesure et précaution dans sa confidence, j'ai aussi di u\ ennemis contre qui je voudrais léguer de même ma ve

— Faites-moi héritier du tout, et je m'engage à en user, selon vos désirs, jusqu'à ina dernière heure.

— Je ne prétends pas mourir encore ni cède* à d'auli es ma vengeance !

— Au fait, c'est là une richesse que je ne souhaite guère. . Mais qui sont ces deux ennemis?

— Quoi ! n'en connais-tu pas un ?

— La goutte peut-être !

— Le cas ne vaut lien à faire le plaisantin, monsieur Heilh, répliqua durement Saint-Mars qui tremblait par contractions de tous les muscles de son corps ; je vous ai pourtant averti que c'était affaire de mort pour plusieurs.

— Plaise à Dieu que ce soit pour vos ennemis I répondit le chirurgien à qui se communiquait le tremblement de Saint-Mars.

— Fais plutôt des vœux avec moi pour qu'ils vivent ! car s'ils meurent, je mourrai, et lu mourras aussi pour que la même tombe renferme mon secret.

— Je me rétracte de bon cœur, dit Heilh épouvanté de cette menaçante prophétie ; et je prie Dieu qu'il conserve vos ennemis et leur donne beaucoup d'années à vivre, puisque tel est votre plaisir.

— L'un de ces ennemis, que je hais de toute la puissance de mon àme et que je poursuivrai de ma haine jusque dans

[ l'enfer si le ciel m'accorde la grâce de nous y réunir, c'est Fouquet.

— J'aurais dû m'en douter, monsieur le gouverneur ; car de sa part, il ne vous aime point et le montre volontiers.

— Et moi, je fais plus que le haïr! s'écria Saint-Mars avec un tremblement universel; il n'y a pas de parole humaine qui puisse rendre le senliment implacable que j'ai centre lui.

— Je vous admire alors pour le prodigieux soin-quevuus avez de sa vie et de sa eonservalion ; si je. sentais une telle haine à l'égard de quelqu'un qui fût a ma merci...

— Ah ! que tu comprends mal une haine comme la mienne, puisque tu t'étonnes que sa vie me s' il précieuse ! S'il cessait de vivre, ma haine deviendrait oisive el inutile; mais tant qu'il vivra, je pourrai m'animer à le haïr davantage: c'est l'unique bonheur auquel je pr iormais !

— Je ne savais pas que la haine fût un si friand ragoût. Mais qui est-ce que voire second ennemi ?

— Celui-là, tu ne peui le deviner! dit Saint-Mars en désignant l'armoire qui servait d'eutrée au cachot d'Henriette il est ici.

— Serait-ce monsieur de Lauzuu, à cause de ses dépits et de ses fiertés? Ce petit seigneur m'a osé dire que j'étais bon pour faire la barbe aux goujats !

— Monsieur de Lauzun? reprit Saint Mars qui prononça ce nom avec insouciance; qu'il demeure ou s'en aille, je m'en soucie comme d'un autre prisonnier ; ses emporlemens ne me causent pas même de i lis l'ennemi dont je parle et que je tiens sous ma main, c'est une femme.

— I pe femme! 'lit EUilu avec un gros rire; comment! à votre âge, monsieur le gouverneur, qu'avez vous à débattre avec les dames?

— Cette femme est la mienne, répondit Saint Mars qui glaça d'un regard l'humeur goguenarde du médecin.

— Voire femme Saint-Mars î 11 n'y a pas là de quoi rire.

— Elle est aussi ma prisonnière depuis dix-sept ans.

— Dix sept ans ! Elle a donc commis quelque grand crime?

— Vois-tu elle armoire ? dit Saint-Mars en la monirant ; on ouvre trois portes d:.ns l'épaisseur de la muraille, on trouve en degré qui conduit à un cachot clair dans lequel

. 'iialheurei

— Elle est morte peut-être et embaumée dans ce tombeau?

JACOB (BIBLIOPHILE)

— Elle vil, elle pleHrp, elle invoque la fin de ses soutfran-ces ; elle vivra, elle souffrira encore] C'est moi qui, chaque jour, lui porte sa nourriture et qui prolongea dessein son existence pour jouir et me repaître de ses maux.

— Voilà une rare constance el un singulier raffinement de vengeance! dit Reilli qui n'entendit pas ces aveux sans un frisson de crainte et d'horreHr.

— L'infâme m'avait fait une offense plus cruelle que ne saurait en être le châtiment!

— C'est, un des apanages des époux, dit légèrement le médecin dont la pantomime expliqua la pensée.

— C'a été un complot infernal contre mon honneur ! reprit gravement Saint-Mars dont le tremblement allait jusqu'à la convulsion ; je lui eusse sans doute pardonné, si l'outrage qu'elle m'avait fait était de ceux qui se peuvent réparer ou qui ne sont connus de personne...

— Ce n'est pas que la chose soit nuisible ou malsaine en soi, interrompit Reiiu.

— La misérable femme s'est jouée de moi, et m'a rendu le jouet de la cour !

— J'ai donc prudemment agi en ne me mariant pas, interrompit encore Reilh.

— Il est des injures qui ont plus d'amertume et de honte pour des cheveux blancs .un vieillard est frappé à mort de ce qui blesse à peine un jeune homme.

— Les barbes grises sont les premières trompées en affaire de mariage; mais je ne vois guère quelle sorte d'analogie on doit induire de votre haine contre monsieur Fouquet et madame de Saint-Mars? à moins que le prisonnier des dames...

— Tu railles, je pense, maraud ! s'écria le gouverneur en faisant retentir la table sous son poing osseux; si je n'avais pas besoin de toi en ce moment, je t'enverrais essayer le collier de Mani!... Le fait est trop sérieux pour que vous en riez, reprit-il en se radoucissant à la façon d'un loup pris au trébuche! ; la confidence que je remets à votre foi, mon > her Reilh, vous prouve l'estime que je fais de vous; car il n'est personne au monde que je voulusse instruire des particularités que je vous dirai.

— Si c'est au péril de mes jours que vous m'allez confier votre secret, vous m'obligerez de le garder, monsieur le gouverneur; car quelque chose que vous m'appreniez, je n'en serai ni plus ricke ni plus content; je ne donnerais pas un poil de ma barbe pour savoir ce que je ne sais pas. D'ailleurs les griefs des maris contre leurs femmes sont si communs, qu'on en rencontre partout la forme et la couleur.

— La peste étouffe l'impertinent bavard ! s'écria Saint-Mars avec fureur. Reilh, étes-vous décidé oui ou non à me servir fidèlement, pour celte affaire ?ajouta-t-il d'un ton qui ne laissait pas au chirurgien le choix de l'alternative.

— Décidé, assurément, monsieur le gouverneur, pourvu que vous ne m'ordonniez point de me jeter du haut du donjon en bas.

— C'est bien, dit Saint-Mars qui s'attendait à cette soumission: mais, avant de connaître mes ordres, il convient que vous soyez instruit du motif qui me les va dicter.

— A quoi bon, monsieur le gouverneur? je ne suis paspour être juge du motif non plus que des ordres, et j'ai peur de meltre ma tète en garantie d'un seen t d'état ou de mariage.

— Que de paroles! Eh bien! Reilh, pendant que je vous conterai ceci, dit Saint Mars qui crut devoir recourir à un moyen décisif de sédu< lion pour fermer la bouche aux ob tions du rebelle barbier, vous pouvez me faire la barbe.

— Oh! contez, monsieur le gouverneur, s'écria Reilh avec joie en courant à sa savonnette abandonnée, contez-en tout le long de l'aune ! je ne chômerai pas à vous écouter.

— Lorsque morsieur Fouquel, en ce temps-là surintendant des finances, fut arrêté à Nantes, commença Saint-Mars avant que le barbier lui eût passé la serviette autour du cou, j'eus l'avantage d'être admis dans les gardes-du-corps, à la place d'un homme que le surintendant y mil fait entrer el qui fut reconnu roturier. J'étais, moi, lion gentilhomme de Champagne, el mes ancêtres avaient mus concouru pour leur part à la garde des rois ; je me trouvai fort satisfait de ma condition qui me rapprochait de Sa-Majesté que j'avais en

amour el en vénération singulières; j'étais considéré pour ma noblesse, pour mon caractère, et surtout pour le soin particulier que je mettais au point d'honneur. Celle espèce de religion pour l'honreur, que je poussais à l'extrême, me lii remarquer du roi qui daigna m'en louer plusieurs fois, et qui recommanda au marquis de Louvois de ne m'oublier point dans les promotions. J'avais environ cinquante ans. . Aie! me veux- lu donc enlever la tête de dessus les épaules? s'écria d'une voix dolente le gouverneur, à qui Reilh tenait la tête renversée en arriére pour lui savonner le menton.

— Ne prenez pas garde à cela, reprit le barbier sans interrompre son office tyrannique, ce sera fait tout à l'heure.

— J'étais plus âgé que tous les gardes-du-corps du roi, parce que je vins plus tard qu'eux à la cour; mais mon âge même qui répondait de la fermeté de ma conduite, ne pouvait être un obstacle à ma fortune, et je fus bientôt réputé pour la glorieuse manière dont j'entendais l'honneur chez un gentilhomme. Dans une des fêles qui furent données à Fontainebleau, au carnaval de IGG2, je fus abordé au bal par une dame de qualité, la plus belle et la plus spirituelle qu'il fût possible de rencontrer, et je m'étonnai, après l'avoir vue et lui avoir parlé, qu'ut e dame d'un si prodigieux mérite me fût inconnue; la chose était pourtant des plus nature car cette charmante personne venait à la cour pour la première fois, et sortait à peine du couvent des carmélites de la rue du ISouloy, où elle avait été élevée. Elle exalta, pour entrer en matière, l'insatiable appétit d'honneur que j'avais montré, et me dit, de la plus agréable façon, que le roi ne pouvait mieux me récompenser qu'en mettant sous ma garde monsieur Fouquet; je fus étourdi de ces éloges et principalement de l'avis qu'on me donnait touchant les intentions du roi à mon égard, et je demeurai enchanté de la pnsonne qui m'avait témoigné une si haute estime. J'appris que c'était une fille noble, Henriette de Moresant, soeur de madame Dufresnoy, la femme du premier commis de la guerre et la maîtresse de monsieur le marqHisdcLouvois. Cette dernière circonstance me fit penser qu'elle était bien instruite du poste honorable qu'on me destinait, et le lendemain je fus mandé chez le secrétaire d'état de la guerre, qui m'annonça que j'étais choisi pour garder à vue monsieur Fouquel, retenu alors au château d'Amboise durant l'instruction de son procès. Je partis le jour même, après avoir remercié mademoiselle Henriette de son avertissement, et je fus surpris de l'insistance qu'elle mit à me recommander d'user de douceur et de complaisance envers ce pauvre monsieur Fouquet, disaitelle Corbleu ! bourreau, me vas-tu couper le cou! s'écria

Saint-Mars en arrachant son nez des doigts du barbier et en s'écartant du rasoir avec un mouvement d'effroi.

— Ce n'est rien, monsieur le gouverneur, dit tranquillement Reilh qui éiancha le sang de la coupure qu'il avait faite au cou du patient; vous avez bougé, et mes rasoirs ont le lîl.

— Tu es et ne sera jamais qu'un maladroit! murmura le gouverneur.

— Un maladroit! C'est votre faute plutôt, monsieur le gouverneur; on ne peut être de sang-froid quand on écoule de pareils récils Cette dame ou demoiselle que vous remerciez me semble très honnête.

— Attends la fin. J'étais depuis deux jours installé auprès de mon prisonnier, que monsieur d'Arlagnan gardait avec une grosse troupe de mousquetaires , quand je reçus de monsieur de Louvois une lettre qui me réjouit d'abord en me causant beaucoup d'étonnement, car ce ministre m'écrivait qu'une demoiselle de bonne famille s'était éprise de moi pour m'avoir vu en passant, et m'offrait sa main avec une dot assez bien garnie; monsieur de Louvois ajoutait que . lui-même verrait avec plaisir ce mariage et se prêterait de bon cœur à pousser ma fortune, si je prenais une femme qu'il me garantissait pour la meilleure et la plus digne d'un homme de ma sorte. Je répondis à monsieur de Louvois que

lais à *a considération la femme qu'il ne me nommait

pas, mais qu'il me (aisail suffisamment reconnaître. C'était

olie Hem iette, qui parut peu de jours aptes avec

m madame Dulresnoy et quelques personnes de. sa famille que je trouvai fort à mon gré; le mariage eut lieu

PIGNEROL

si promptement , que je n'eus guère le loisir de remarquer si mi femme m'aimait véritablement; d'ailleurs je n'étais pas d'un âge ni d'une figure à exiger l'amour dont s'amusent les jeunes gens ; je ne demandais qu'une compagne qui s'honorât de porter mon nom et qui évitât d'en ternir le lustre. L'indigne Henriette me dressait une embûche : elle voulait seulement être plus proche de monsieur Fouquet et plus à portée de lui être utile; ele s'était résignée à m'épouser, comme je l'ai su depuis, pour délivrer monsieur Fouquet et s'enfuir avec lui !... Aie! tu me fais mal , coquin! s'écria Saint-Mars en s'agitant , le visage couvert de sang et de savon.

— Ne vous interrompez pas dans le plus bel endroit, reprit Reilh sans discontinuer son opération

— File corrompit quatre mousquetaires, le porte-clefs, deux valets, à force d'argent, car elle n'en manquait pas, grâce à ses intelligences avec monsieur Gourville , gros partisan des amis du prisonnier; elle prépara des chevaux, des déguisemens ; elle allait exécuter son projet d'évasion , quoique monsieur Fouquet ne fut pas prévenu de ce qu'e.le tramait, quand un des valets vint se jeter à mes pieds et me révéler tout. Je m'opposai ainsi aux desseins de cette femme perfide; et, comme ses intéiêls semblaient liés aux miens, je ne la perdis pas en dénonçant son plan au roi ; car je ne me doutais guère encore de l'origine de cette grande pitié que ma femme montrait pour un prisonnier qu'elle ne voyait jamais. Enfin , monsieur Fouquet fut , à ma sollicitation , transféré au donjon de Vincennes, où je le croyais plus en sûreté , et dés lors j'eus deux personnes à surveiller sans cesse , ma femme et monsieur Fouquet; j'espérais pourtant que celle ci reviendrait à la raison, et, pour l'y ramener, je lui représentais combien mon honnneur était intéressé à la garde de ce prisonnier que le roi me confiait par une faveur signalée; je lui dis même que, monsieur Fouquet s'évadant, je n'aurais de ressource pour mon honneur que la mort!

— Je délie le plus fameux barbier de faire une barbe aussi vite et aussi bien! s'écria Reilh en contemplation devant son ouvrage.

— Rei h , tu ne soupçonnes pas l'abominable tour par lequel cette femme perverse me voulait diffamer, reprit le gouverneur , qui se complaisait dans' les détails des torts d'Henriette , comme pour justifier sa vengeance à ses yeux et pour s'exciter à la rendre plus impitoyable. Les fouilles et la recberebe exacte qu'on ordonna dans la maison de plaisance que le surintendant avait à Saint-Mandé, produisirent un déplorable scandale : derrière une glace où était caché le projet de conspiration qui a fait condamner monsieur Fouquet, on découvrit aussi une cassette de fer scellée dans le mur; sais tu ce qu'elle contenait?

— De l'or et des diamans ?

— Non; des lettres 1 des lettres d'amour , que les dames les plus illustres de la cour avaient alressées au surintendant , qui achetait ses conquêtes sans marchander, pour peu que la personne fût bien faite et d'aimable entretien.

— Le prisonnier des dames supporterait mieux sa prison s'il poursuivait encore ces correspondances !

— Parmi les billets doux qui renversèrent les plus superbes vertus, il y avait une quantité de lettres, cria Saint- Mars avec autant de ressentiment que si le fait se fût passé au moment même , des lettres de madame de Saint-Mars , signées Henriette , écrites el datées de son couvent des carmélites! Ces lettres furent publiées par la malignité de madame Dufresnoy, a qui sa sœur se plaignait de ma dureté; ces lettres coururent demain eu main, répétées, commentées, amplifiées, pendant que, moi, retenu à Vincennes dans la ni^me captivité que mon prisonnier, j'étais loin de penser que mon honneur servait de texte aux moqueries des courtisans !

— Tant de gens se trouvaient dans votre cas, que vous étiez en droit de rons consoll r.

— Meconsolei i tu n r d'un affront qu'on me jetait a la face en présence du mi et île tonte la coud Car je tus appelé a Sainl Germain pour rendre comple<des discours de Monsieur Fouquet dans sa prison; et lors<i

ra versai la galerie ou la foule était grande pour voir passer le roi , un murmuie railleur s'éleva autour de moi , et des mots injurieux sonnèrent à mes oreilles : j'ignorais d'abord que je fusse l'objet de cette hilarité générale , à laquelle je pris part sans savoir que c'était moi-même qui en faisais les frais. On me présenta plusieurs lettres où je reconnaissais l'écriture de ma femme, on m'en lut tout liaut les passages les plus offensans pour mon honneur, on jioussa la cruauté jusqu'à m'apprendre en détail ce que je n'eusse jamais soupçonné des intrigues galantes de monsieur Fouquet avec la demoiselle que j'avais épousée ; les raUleries et les rires redoublèrent lorsqu'on me vit perdre contenance et montrer les signes d'un vrai désespoir. Les courtisans d'ordinaire, prennent la chose le mieux du monde et n'attachent que peu d'importance a l'honneur du lit conjugal : les lâches disent que l'honneur d'un homme ne saurait dépendre de la conduite d'une femme; et à celte époque une pareille opinion était soutenue en plein théâtre par un comédien nommé Molière. Je vous laisse à penser , Reilh , les belles impertinences que j'eus à subir ; chacun de me plaindre par dérision et de me faire avaler à la fois toutes les couleuvres du cocuage ; j'étais comme mort en ce moment, je voyais et entendais sans entendre et sans voir; il y avait des larmes dans mes yeux et du sourire sur mes lèvres; tous les bruits autour de moi se transformaient en un seul mot , et toutes mes pensées se fixaient sur ce mot d'insulte et de malheur.

— C'est un mot bouffon , dit le chirurgien qui l'aurait répété si le gouverneur ne lui eût fermé la bouche.

— Ce que j'ai souffert à être en butte aux plaisanteries et aux risées de la cour est impossible à rendre : je vieillis en quelques instans tt mes cheveux en ont blanchi ; je crus que je ne survivrais pas à tant d'affronts , et depuis lors je suis tombé dans l'état de langueur où ma vie s'éteint par degrés; de là aussi ce tremblement presque continuel qui agite mes membres ^t dérive en convulsions épileptiques.

— Vous avez là une fâcheuse maladie, et je l'aime autant chez vous que chez moi, reprit naïvement le Chirurgien.

— Je n'étais plus mailre de me contenir , et j'aurais mis l'épée à la main contre les plus ardens à se jouer de mou déshonneur , lorsque je fus appelé chez le roi , qui me demanda la cause de mon trouble extrême; la pudeur m'empêcha de répondre ; mais monsieur de Louvois, qui avait été témoin de ma réception dans la galerie , en fil part à Sa Majesté dans les termes les plus honnêtes qu'il put pour ue pas me confondre. « Monsieur de Suiùt Mars , me dit le roi qui eut pitié sans doute du désordre où j'étais, l'honneur n'est pas en ces sortes de choses, et les plus respectables seigneurs ne sont pas à l'abri de votre accident. Monsieur Fouquet, comme on sait, était un peu audacieux, mais dorénavant il ne induira plus ni femmes ni tilles, et, pour que vous m'en répondiez, je veux qu'il reste sous votre garde jusqu'à sa mort, si vous le vou ez bien ; or, je vous engage ma parole de roi que cette charge vous demeurera pour tout le temps que vous désirerez. » Je remerciai le roi, qui allait ainsi au devant de mes souhaits les plus chers, et qui m'offrait la plus douce vengeance que je pusse choisir; je lui jurai de ne jamais quitter mon prisonnier, comme s'il devait faire désormais partit de moi-même.

— Vous vous seriez vengé plus à propos des gens qui vous avaient appris ce que vous étiez , dit Reilh en se grattant l'occiput.

— Je me vengeai des deux auteurs de ma honte; je devins leur geôlier à l'un et à l'autre; je les tins prisonniers dans la même captivité, séparés seulement par l'intervalle d'une muraille et sépares pour le reste de leurs jours; je m'étudiai à leur créer des toitures morales plus insupportables que celles de la question , el je me procurai par là une nouvelle manière de bo ., de jouissances terribles et enivré des misères que je causais, pour remplacer le bonheur doux cl tranquille que Fouquet >t sa complice m'avaient enlevé:

al vécu dix sepl ans, au milieu des pleurs que jefai.-.;i' couler pour m'en repaître; ma vengeante pourtant n'est pas en

— Que veille' vous, que pouvez-vous faire de plus? dit

JACOB (BIBLIOPHILE)

Reilh, qui frissonnait en découvrant le véritable car;

du gouverneur, et qui se trouvait i>eu flatté d'avoir été jugé

digue de celte conliii

— Rien de plus, G'est impossible, reprit Ssint-Mars en soupirant ; niais je veux conserver mes prisonniers et ne le puis. v

— Appréhendez-vous qu'ils ne s'échappent, ou bieu sontils déjà en fuite?

— Ils' sont en fuite , d;s-:u? s'écria Saint-Mars, qui ne saisit pas aussitôt le sens de la question que Ileilh lui adressait, el qui s'abandonna aux craintes que son imagination tenait toujours prêtes.

— Je ne dis pas cela, monsieur le gouverneur, Dieu m'en garde! répondit le chirurgien que le regard sinistre de Saint-Mars faisait déjà pâlir; je vous demandais seulement si vous n'aviez pas d'inquiétude pour la sûreté de vos prisonniers.

— Au contraire , mon ami, et c'est pour cet objet que je vous prie de venir à mon secours.

— S'agit-il de remplacer l'office d'Eustache? dit avec empressement Reilh qui redoutait quelque commission dangereuse.

— Il s'agit d'être le gardien de madame de Saint-Mars, reprit le gouverneur, qui apprécia d'un regard rapide comme l'éclair les dispositions de Reilh , préparé à recevoir une tâche plus difiicile et plus coûteuse.

— Grand merci de l'honneur que vous me faites, monsieur le gouverneur, dit le chirurgien que n'effrayaient pas ces nouvelles attributions.

— Ce cabinet lui servira de prison, et toi, tu t'installeras dans ma chambre.

— J'y coucherai? interrompit Reilh émerveillé de cette confiance chez un jaloux.

— Insolent! dit Saint-Mars qui modéra sur-le champ son geste et sa voix : tu passeras la journée dans la chambre yoisine pour empêcher que madame de Saint ^fsrs,ne sorte de ce cabine^ et ne parle à qui que ce soit.

— Lui parlerai-je, moi ?

— Non !

— Mais si elle me parle, lui répondrai-je?

— Non!

— Permettez-moi de vous dire qu'une forte serrure ferait en ce cas mieux que moi votre affaire.

— Eh quoi ! maudit barbier, s'écria le gouverneur qui ne soufflait pas la contradiction; penses-tu que je n'aie pas mûrement réfléchi là-dessus avant que de te déclarer ma volonté ?

— Je serai donc le gardien de madame de Saint-Mars ? dit Reilh avec soumission.

— Ne vois-tu pas, mon cher Reilh, reprit le gouverneur en s'apaisaut à l'instant même, que j'ai besoin que ma femme semble libre et soit surveillée de plus près? Ne vois-tu pas, en un mot, que c'est une prison déguisée?

— Je le vois maintenant.

^--Certes, je ne me suis pas résolu, sans qu'il m'en ait coûté, à tirer madame de Saint-Mais hors de son cachot et à lui rendre, pour un temps, la condition de mon épouse.

— Ah! dit Reilh avec une grimace de surprise.

—La nuit, je la garderai; le jour, tu la garderas ; et si madame de Saint-Mars venait a bout de nouer la moindre intelligence avec les gens du dehors ou les habitans du donjon, ce serait à toi que j'en demanderais compte.

— Je vous conseille, pour ma part, de la laisser encore dans son cachot, puisqu'elle y est bien depuis dix-sept ans, reprit le chirurgien effrayé de la responsabilité qu'on voulait assumer sur lui.

— Hélas ! ce n'est plus possible ; il faut qu'elle sorte de ce cachot, qu'elle paraisse à mes côtés, qu'elle porte en public le nom de ma femme, qu'elle reprenne un moment le rang qu'elle n'a plus!

— Vous lui pardonnez donc enfin ?

— Lui pardonner! pardonner à celle qui m'a ravi l'honneur, le plus précieux bieirque j'eusse au monde! je pardonnerais plutôt à Fouquel lui-mêliie I Mais voici que mon- I

sieur de Louvois vient à Pignerol, et peut être madame Dufresnoy avec lui...-?

— Monsieur de Louvois 1. .

— Il arrive aujourd'hui même, et lu conçois que son pre-

sera de voir m?dame de Saint-Mars, et de l'entretenir de la'part de sa sœur, à moins que celle-ci ne vienne aussi.

— Que ferai-je, moi, pour détourner le ministre de voir madame de Saint-Mars et de lui pail

— Mon Dieu ! que tu es prompt à imaginer des obslaeles ! ne sera-ce point mon affaire que de conduire cette entrevue ?

— Madame de Saint-Mars verra monsieur de Louvois 1

— Sans doute, et même sa sœur, dans le cas où madame Dufresnoy acc&mpagnerait monsieur de Louvois.

— Voilà un furieux embarras à vaincre; car votre prisonnière vous peut grandement uuire d'une parole...

— Elle ne dira rien.

— Vous croyez mettre un frein à la langue d'une femme?

— J'en suis sûr. Quant à toi, es-tu sûr aussi que mr.dame de Saint-Mars ne communiquera, en ce cabinet, avec personne sans mon consentement?

— Oui, sur ma foi ; par la porte du moins, puisque j'en aurai la clef ; mais je ne réponds pas de même de la cheminée, de la fenêtre ni des murailles.

— Fais en sorte de ré| ondre de ta vie ! interrompit colériquement Saint-Mars qui reprit ensuite avec froideur : je ne vous commande pas, Reilli, de rester en sentinelle dans la chambre voisine ; le premier soldat venu de ma compagnie vaudrait mieux pour un pareil office; mais c'est une mission plus délicate que je vous donne : vous observerez sans cesse madame de Saint-Mars parle grillage de cette porte, et vous la suivrez de l'œil alin que vous me puissiez avertir de ses actions et même de ses pensées.

— Ses pensées! dit Reilh stupéf.iit.

— Oai, si tu les devines, mon ami, reprit le gouverneur en congédiant Reilh. Tu comprends enfin le service que j'attends de toi, el que je récompenserai au-delà de ce qu'il vaut.

— Et quand commencera mon nouveau rôle?

— 'fout-à-1'licure.

— Combien durera-t-il?

— Tant que monsieur de Louvois séjournera dans la citadelle, et jusqu'à ce que la prisonnière soil rentrée dans son cachot.

— Je m'en lave les mains, dit Reilh en les frottant l'une contre l'autre. Mais, pendant ce temps-là, qui est-ce qui fera mes barbes? ajouta-t-il lout consterné.

— Songe, mon pauvre Reilh, reprit ironiquement Saint- Mars, songe à conserver !a tienne avec mon secret ! car un manquement de zèle t'enlèverait mon amitié; un manquement de foi t'ôterait la vie ! le roi m'autorise à faire bonne et promptejustice des traîtres.

Reilh se relira presque découragé en pensant à la grave responsabilité qui allait peser sur lui, et en souhaitant redevenir barbier avec moins de profit, mais plus de repos d'esprit. Il eût de bon cœur jeté aux orties sa robe doctorale pour se soustraire aux difficultés 'de garder une femme et aux dangers de celte charge épineuse qu'il avait été forcé d'accepter. Lorsque Saint-Mars fut seul dans son appartement, qu'il ferma en dedans avec autant de précautions qu'une prison, il ouvrit les trois portes qui conduisaient au lugubre séjour d'Henriette, se pencha en avant dans les ténèbres du petit dagrét écouta un murmure de sanglots qui montaient jusqu'à lui, resta un moment immobile et comme indécis; puis, il appela la prisonnière par son noai à plusieurs reprises sans obtenir de réponse, quoiqu'il grossit sa voix à chaque interpellation qui bourdonnait dans l'escalier, et s'engouffrait sous la voûte basse et sourde du cachot.

— Serait-elle morte? pensa tout haut Saint-Mars qui, Frappé de cette idée, n'osa en chercher la preuve et revint ton' tremblant se rejeter sur un fauteuil. Morte ! je l'ai «raint souvent.' je n'aurais plus alors que la moitié de ma vengeance ! Morte! si elle avait mis tin à ses jours ! Comment? Quiconque est déterminé à mourir en trouve toujours les

PIGNERÛL.

rçoyens ! J'ai eu lort de la poussera bout : je dcv;. la ménager, puisque j'avais beso'in qu'elle vécût en» Peu : lui avait-il -faTif passer une arme ouWu

poisiq e.i ^échange de cette li lire écrite de son sang'.' •Ile s'était évadée comme elle en eut lé dessein el ce ! Mais non, c'esl impbssibje, j'ai visité hier le < beuché le trou qu'elle avait fait, je n'ai trouvé tien uni me pût inspirer des sbupçous... Mortel évajée! l'alterna"^ est

ilement redoutable pour moi : dans les deux ras, je • une bien précieuse victime 1 El l'autre, reprit Sain reportanl soudain sa puisée vers Fouquet ; où est-il mail liant? e'n <|uêl état de corps 1 1 d'éspml ? Je né puis toute heure commeje faisais par retiecniverture que je vil ns de sceller de mes œajnsl S'il s'évadR] . muniquént enseïfible malgré toutes inWprédautions ! 11 faut d'àbôrd m'ôter d'inquiétude à l'égard dmnop prisonnier . liais Henriette l-Monsieur de Louvoiss'enva venir ce malin, et la première persortné qu'il voudra voir, ce sera la sœur de madame Dufresnoy: eh bienl si elle est morte, je. la lui montrerai morte, et je la rendrai ainsi faite à son amant!

Saint-Mars, ranimé par cette invention atroce que la lui suggérait, alla lentement vers l'entrée, du cachot d'Henriette, en inclinant la tête pour écouter si les bruits de l'otage inférieur pénétraient à travers le plancher recouvert d'une croûte épaisse de plaire uni -, le silence qui régnait audessous de lui le rassura pour- la nouvelle prison qu'il avait destinée à sa femme, et il se persuada que rien ne troublerait l'isolement où devait rester cette infortunée avec l'apparence de la liberlé et du bien être. En ce 'moment, il ne songeait plus que la prisonnière pût être morte on enfuie, et il l'appela plus fort en s'imaginent qu'elle feignait de dormir.

— Madame! cria-t il pour la troisième fois ; j-1 pré

que vous étiez dressée à l'obéissance et n'aviez plus que faire de leçons : si vous persistez à ne répondre pas, je. diiuinu rai de moitié votre nourriture, pendant une sem

— Que me veut-on f dit une voix éteinte qui ex; plus d'indifférence que de colère.

— On vous mande ici pour vous donner * lie fiom* lie qui vous réjouira fort certainement. ^

— I aissr-z-moi mourir en paix I reprit la voix plus faible et plus sévère.

— Je n'entends pas que vous momie/, madame.

— .'e meurs pourtant de leim et de désespoir a la fois.

— Venez ça pour renoncer à volre-envic de 'mourir.

— (Miellé dérision impitoyable !

— Je ne me moque pas : je vous relire de prison.

— Vous, monsieur s'écria la voix ravivée par la Su et l'espoir. V\

Voilà '-'e quoi voE ressusciter et vous l'aire vivre jusqu'à cent ans révoluslï

— Monsieur de Louais c-t donc arrivé? ri prit If. quibonditdejoii aille où e le élail coucl

— Qui vous dit «cJa? répliqua aigrei n ni Saint-Mars.

— IUf%enuou bien il va venir ! rép i dil Henriette avec i

— Peut-être.

— Ah! monsieur, ajouta-; elle en triomphe, vou

— .l'ai fantaisie, i prit le gouverneur en secouant la dernière porte fefr e qui gé : issail sur si s piv ts el serai demai der grâce pour l'habitante du cachot, oui, j'ai fantaisie, madame, de vous abandonner oh vous

insieur de Louvois vous en délivre.

— Oh! n> àeur, n'en faites rien! dil Hcnrielle qui, tonte débile qu'elle était, se (raina sur s

sur ses mains, . , .

Aè à fermer la ;

' , lui demanda-t-il

raitie comme un \ pi

à qui voulez-vous devoir votre délivrance? a m

Louvois ou à mi

— A. vous, pour avoir ensuite de ulsyjis de vous ] ai'

n mi i.i.i:. — ivf

cer! dit-elle toul émue de se trtaver ainsi snspendui ,11 cachot et la liberté.

— Serez-vous bien empres éc de m'accuser auprès de monsieur de Louvois? dit Sa ps djflvancer et qui jouis ' son horrible anxiété.

— Je me tairai, je nYéloignerai* vous ne me verrez jamais, et jamais vous n'entenTlirz parler de moi !

— Mis non, monsieur de Louvois vous tirera iiot

e, ri prit Saint- .'■ rs cjuiSiffoctait delà vouloir repousser, tandis qu'elle se cramponnait avec tes ongles à la porte qui luieûl écrai é 1 s mains en se fermant.

— Grâce, monsieur! s'écria-t elle en levant vers son lier ses regards supplians et voilés de II rir.es ; si vous ne désirez pas ma mort, comme vous dites, ùtez-ntoi de jcette dure

.ité!

— Vous pleurez à présent, dit- il en s' obstinante la faire

r dans le cachot; vous nie conjurez et n'épargnez pas les belles paroles pour me toucher; mais demain, tantôt, quand vous n'appréhenderez plus lien démon ressentimei t, vous m'accuserez fièrement et ferez merveille pour vous vengi i de moi.

— Monsieur, je jure que je vous bénirai au lieu de vous maudire !. dit-elle avec un élan qui ne partait pas du cœur, mais qui en avait l'expression.

--Coules en l'air! murmura Saint-Mars en tournant la ans la serrure principale de la porte qu'IIemielte n'avait pas lâchée. '

— Par quoi, monsieur, faut-il que je jure pour que vous

! disait la malheureuse femme qui avait bien réellement l'intention de garder un serment dont elle ne calculait ■poids. ,

— Jurez-le par lui! dit Saint Mars dont les tremblemens

ienl plus violens et plus prolongés.

— Je ie jure! reprit-elle en hésitant à cause de l'inviolabij

un pareil serment à ses yeux.

— Par lui ! répliqua Saint-Mars qui n'était pas sali.- fait de la formule vague qU'àvail employée Henriette, n'osant devant son mari nommer Fou

— Je vous le jure donc par la personne que vous désignez vous-même, sur Ulête'de monsieur Fouquet!

-- C'esl ) ien, dil le gouverneur nui cessa de lui barrer le manquiez à ce serment, votre déloyauté retomberait sur sa lête.

— O mon Dieu ! s'éeria Henriette qui n'avait pas la force de se tenir debout, mon Dieu! que je le remercie!

— Vous me remercieriez plus Mpropi s, djt Saint-Mars en la soutenant d'un bras, tandis qu'elle s'appuyait de l'autre main au dossii rd'uiT fauteuil; car j'ai acquis, ce me semble, da'heaux droits à voire recoi naissai

.— Ah!.'., dit-elle, jie se souvenant déjà plus de son serlefiii.

(V J3st-ce que sans moi vous ne seriez pas morte dansJe lieu oùjevoys avais mise?

— iju-feul s'écria-l-elle avec transport en «'efforçant d'an-

la chemine.' eu fumaient encore deux li ons i h: rlle. •

— Vous aurez du feu, madame, dil S qui fut ■ de la transporter vis-à-vis de la cheminée, > arce qui

jambes gon aissaient sous elle et qu nom

! perdu le i leurs articulations.

— Il y a qui que je n'ai vu de feu! ditelli affiles mains raicl^s et glai a H:mmc que -Mars fit jaillir d'un coup de soulllel après avi ir jeté du

J le foyer. Obi qu cette Dam jouissante!

à se; lir! ■' ;

suis !

— Vous avez faim nanda le gouverneur

ur une lable servie, qui, snjlait toujour satisfaire

, on traitait, tic.

— v n ci onlraindre, monsieur, a vous ren-

. .lions de grâce? dit. Ile en dévorant, avec une ité, cette nourriture plus abondante et plus que celle qu'on lui donnait ordinairement.

JÀOOR (BIBLIOPHI

— : ip . ■ que jevo l'aire mot

dil Saint-Mars qui prenait plaisir a nbeuk

qu'il procurait à sa vicUm'e^en pensant qu'el t <■*

courte durée et que leur souvenir rendrait plus horrible nouvelfr i ... dont Henri

in a janiaù .

— Ësl c qu'un rayon i t y a engendré u» remord!

— Un remords, madame! s'Écria Saint-Mars en lui saisi sant le Lias qu'il serra de manière que l'empreinte des doigts y fut marquée. Qui de nous deux doit i remords?

— Vous m'avez redonné la vie ! dil Qenriette qui évita de répondre à une question qu'elle ne pouva.it, sans mensonge, i ésoudre «o faveur de son bourreau.

— Buvez un peu de vin, dit le gouverneur en lui p tant un verre : il ai hèvera de vous fortifier.

— 11 y quinze ans que je n'avais goûté au vin, réponditelle avec une gratitude involontaire en omettant le vide.

— Maintenant que vous avez repris cœur a vi\re, dit Saint- Mars en tirant d'une garde-robe un 'coffre contenanudes habillemens de f en laine qu'Henriette reconnut pour les siens, ne ferez-vous pas une toilette plus ho

— Permettez-moi, monsieur, de me rétablir devant ce feu et de...

— 11 importe que vous soyi < mme il convient a

voira rang! interrompit impérieusement Saint-Mars en déployant les robes, les corsets, les collerettes et les uibans jaunis, fanés et chiffonnés.

— Sans doute, monsieur, objecta Henriette; mais il sera temps dans quelques jours...

— A l'heure même, madame !

— Quoi! pas un moment de répit?

— t'as un moment!

— Mais je r.e saurais me bouger de place, ni usej ^ ^es mains encore engourdies du froid de la nuit, ni .demeurer debout.

— Je vous aiderai, mada

— Mais, mon . al Us....

— Sont les vôtres que j'ai tenus en réserve.

— Voiià dix-sept ou dix-huit ans de cela, et vous ne voudriez pas meprêtei il

— t; s'a ':it bien de ridicules, m bi uta'.i m ni Sai' i.. ant les h'ard : qui les

.minait nièce à pjèieuvec1 des soupirs.

— On pewfo, monsieur, que j'ai dormi toulhabill

dant ce I ' la rob< portais aux

tau.;.

— Je n h s ai i>as oubliées ! murmura le gouw rnftjr ayee d s frémissen ens de. futur.

Si monsieur Fouq... monsieur de Louvoïs m' dan^et équipa ■ •

us.YOila* Préfé- S rnerfn votre loge?

— Je n'ai plus rien à dire; je ferai tout ce qui vou nions i

Ma"d: " choisit, parmi le mi nceau

accut) ' ' ' un costume qui n'i tait pas tro

, téré de couleur par la pot mais qui eût produit un

odes d la courde '».

i de*K>ue '

i la perra livî

i t | : .:. possible,

,, tait se

y.ai-

dan •

trou

che, enr , epfin

en redevenant ferai i reit ■

métamorphose et se repentit de son ouvi

— I is d'eau de Jouvence que voqs-vousétes servie?

lui 4i : il presque tenté de la forcer à-garder ses haii-

— Vous voyez ce qui reste de dix huit années d- prison k

i n donnant un coup d'oeil chagrin au miroir. .

— Savez vous bien, madame, repriMI d'un air g.ilant, que i 'i^ffionimeàme ç^nflaffimer d'amour a la vn aux yeux.

— Ali i monsieur, ne m'insultez pas! murmura telle en

tant.

— Je vous ai si fort aimée, madame, que je me sens tout

e vous aimer merfé.

— Laissons cela, je wms prie.

— Vous êtes telle qdejevous admirai la première fuis que je vous rencontrai ^excepté que vous avez maigri et pâli, ce qui r.e vous sied pasinal.

— Pouvez vous ainsi à plaisir vous railler de moi? e* ' le dernier eeup de vos cruautés.

— Vos regards ont le même écIaL

— Les larmes ne leur ont donc rien

— Votre figure e?i néanmoins charmante, et le teint ne le cède en i ien à la blancheur des lis.

— ; usa Henriette» qui prit le parti de ne plus relever ce qui lui semblait i

— Monsieur Fouquet vous reconnaîtrait, madame, et vous i.iii encore de ces galantes- épiirus auxqu Iles vous répondiez d ourage. Cherchez, s'il vods plaît , dans cette lelque mine agaçante capable de rajeunir un amant de soixante-cinq ans. Je suis bien vieux, n'estee

ridé, bien cassé par l'âge, bien laid à voir, tt ne m'en fais pas arcroire sur ce point, eh bien ! ma lame, sachez que ce pauvre monsieur Fouquet est cent fois plus vieux d'air et de visage ! Ah ! désormai , vous le pouvez aimer sans que j'en sois jaloux!... Je sais que yoes l'aimez toujours, madame.

— Toujours! je ne m'en défends point, dit Henriette ine de es insu tes contre le malheur.

— Aimez-le «votre aise, reprit Saint-Mars grinçant des dents et t reliant de courroux, mais, âinw.-le sans le revoir jamais, aimez-!e comm-1 vous aimeriez un mo I erre

is dix-huit ans! mais ne prononcez pas son nom, i laissez pas lire dans vos j -va, car ce ne serait pas vous qui cri porteriez la peine !

■ n-, je pars, je ne vous importune! ai plus de ma -. je vais me réfugier dans ma famille...

— Vous ne sortirtz pas sans moi de cette chambre, ma-

el ici même vous serez gar ' , ar une per-

I il rendre compte^ discours.

— E là re que vous

que surprise.

■ — N'est-ce mese]

— F: n'ai rien juré.

— Vou- avez juré, madai int-Mars avec fureur, de ne r. i que re soit les tràitemens que vflMûles de moi d mariage. ^

— ,lr rai, je les excuserai, j'y cor.se; s -, mais que je soi te de cette prison !

— \ ndrez votre serm nt.

— Qui vous . je le t eodrai ?

— ! i [u'un, sa vie en dé| en I !

— Q sur un in:

lis !

à ri.neri'. madame, dil

ai une

■ de la lel-

. - tirer du lieu où vous étiez en su été ; i

■ vous paraîtrez devant le ministre,

vi us parlerez

ii mi . r, j'en jure Dieu, ma lan e, i vous diies un

- , , use , m m icur Fouquet en

souff mme

de m'aentstypjpé'implorer l'appui de monsieur le Lou'

dée • ;■' je x

aiWic

os actions et de vos ez promis? dit Hen- ?

PIGNEROL

pour qu'il m'enlève oion prisonnier , j'irais sur-le-champ (liez monsieur FouqvuU et lui casserais la tète d'un coup de pisto/et, en me résèn'ant un autre coup pour moi-même.

— Monsieur, monsieur, je me condamne au silence !

—'Madame, vous Êtes bc'k'à'ravir! dit Saint-Mars en saluant respectueusement sa femme qui avait terminé sa toilette ; monsieur de ï.ouvois psut venir maintenant.

'Dans ce montent, les tambours battirent et le canon de la citadelle commença de lirer.

Monsieur Fouquet a affaire à une rude partie,. et je fais de lionne part qui', monsieur Colbert fera tout ce qu'il pourra pour le perdre.

[Lettre» du Guy Patin, 1CG2.)

Il n'y a pas d'apparence que monsieur Colbert consente a la liberté de monsieur Foifquet; contre laquelle il a fait tant de

mai liini's. Iniereà patiturjustus.

(id., tc:o.)

Depuis on an que la chambre ardente était établie à Vinrennes pour la recherche et la punition des empoisonnemens, Paris et la cour attendaient dans la stupeur la fin de cette enquête criminelle, qui ressemblait aux plus terribles actes de l'inquisition. Déjà plusieurs arrêts de mort avaient été rendus et exécutés. Dix ou douze hommes et femmes du peupl •', convaincus de pratiques superstitieuses et de tentatives d'homicides, étaient morts sur le bûcher; d'antres, moins coupables et non moins crédules, devaient être envoyés aux galères ou jetés dans une prison perpétuelle; mais le mois de février allait amener le dénoùmcnt de la principale scène de celte tragédie mêlée d'horreur et de burlesque : la Voisin venait d'être condamnée au feu.

Galheiine Deshaycs, femme d'Antoine de-Monhoisin, rt connue sous le nom de la Voisin, avait hérité des secrets chimiques d'Exili et des sortilèges de la marquise dr> Tirinviliii'i's, brûlée vive en place de (liève quatre ans auparavant. Ta Voisin était une folle de l'espèce la pins dangereuse, car sa folie lui donnait une force morale capable de braver tous les dangers, toutes les souffrances. Cette folie se rapprochait beaucoup de celle d'Érostrale, qui, pour immortaliyr son nom, incendia le temple de Diane, à Ephèsc. La'Voism vonlail acquérir, par des ci i mes inouï», l'odieuse célébrité qu'elle enviait à la mémoire de la Rrinvilliecs; et, pour arriver à ce but désiré. que ni la question, ni le supplice, ne lui faisaient redouter elle s'était chargée a plaisir de fflrfaitsjmposslhles cl d'atrocités abominables, en accusant à plaisir les plus grands noms et les p us irréprochables réputations. *

Ai. -i, Vincennes etJa Bastille i%Wit rempli de gens mis au seen t ( t jugés avec un mystère qui ajoutait aux terreurs du public et i ogendrait mille bruits ridicules sur les poisons: encore n'avait-on pas arrêté toutes les personnes que désignait la Voisin, car tes i risohs n'eussent point su(li,"ci Louis VlV

rail bientôt trouvé seul innocent dans sa cour. Le 1. . chai de Luxembi urg s'était toi-même constitué prisonnier à 1 1 Bastille pour répondre aux soupçons que ses ennemls"faisalent planer sur son honneur ^lafOmtesse" de SWseonSj qui icntail moins forte de sa conscience, ou qui craignait p ni être la vengeance de s 'S rival, s. n'avait pas Bru pi se mettre en ts la protection du roj , son ancien

: avail quitté la France avant qu'on exécutai l'ordre de l'arrêter; la duchessi illon avait comparu devant

le tribunal, qui ne la renvoya pas absoute, mais qui n'osa lui intenter un andaleux. Les plus grand-; sefgneurs

éiaitnt cités, interrogés sur la sellette, confroniés avec de misérables sa 1er. I-, 1 1 les plus grandes dames avaient à se

disculper des a«Msations exécrables ou absurdes de la Voisin. Monsieur de Vendôme était accusé d'avoir acheté du poison pour se débarrasser du mari de madame de Bouillon, qu'il aimait; monsieur de Lorge, d'avoir conclu un pacte avec le diable; madame de Nevers, d'avoir fait apparaître, dans un mirair magique, l'image des personnes qu'elle vouait à la mort ; la marquise dut Fonlet, la maréchale de la Ferlé, la princesse d'Alluye, la comtesse du Rouie, le marquis de Fcitqnieres et une fou'e d'autres aussi considérables par leur naissance, leur rang et leurs richesses, se défendirent avec peine contre des calomnies qui, toutes grossières qu'elles fussent , prenaient quelque consistance en s'cnlourant de l'effrayaBt prestige des formes judiciaires et en s'appuyant sur l'opinion unanime de la bourgeoisie parisienne, qui demandait des crimes £t des coupables. Le bon La Fontaine faillit être mis en cause, et le pieux Racine fut inquiété par suite des confessions de la Voisin, qui lui attribuait la mort de la comédienne Duparc !

La Voisin ne s'était entichée de sorcellerie qu'après avoir perdu sa jeunesse et ses amans. Comme la Brinvilliers, eile avait d'abord cherché à utiliser pour elle-même les ressources que lui offrait une prétendue science de divination et un art plus réel pour préparer les poisons. C'était. un caractère impatient de repos, une imagination féconde en artifices, un coeur dévoré de passions. Elle aima , elle se vengea, elle se divertit, tant qu'elle fut belle et courtisée; puis, quand la vieillesse mit un terme à ses galanteries, quand elle fut certaine de l'impuissance des poudres et des charmes qu'elle employait pour effacer ses rides et retenir ses amans, elle résolut de se consoler et de prtpdre encore du plaisir a faire des dupes et dts victimes, à machiner le mal et à l'exécuter. Jusque alors elle se bornait a prédire les choses futures, à vendre des anneaux constellés, des cosmétiques et des drogues; elle n'usait que de cartes, d'onguens et d'astuce; elle était pauvre et presque ignorée. Après Ja mort de la Brinvilliers, son état et sa fortune changent tout a «oup : elle fabriqua des poudres vénéneuses, qu'elle nomma elle-même aialaeieusement poudre de succession, et en lit un commerce patent; elle devint, riche et recherchée; elle eut un hôtel, de nombreux domestiques, un carrosse; la cour et la ville affluèrent chez elle, et divers empoisonnemens eurent lieu en effet par son entremise.

Cependant la plupart des personnes qui la consultèrent n'étaient attirées que par la curiosité ou par 'quelque caprice d'amour, et ne se souciaient pas de commettre des crimes. Beaucoup n'eurent pas de motifs plus sérieux, pour aller chez la Voisin que ceux de la duchesse de Foix, qui lui avait demandé le'moyen it faire venir de la gorge, et qui lui écrivait naïvement : Plus je frotte, moins ils /toussent ! Dès ce nroment, l'empoisonneuse, dont la vogue augmentait de jour eajoar, fut possédée du désir immodéré de se donne: en spei tàcle , de sa faire craindre et d'assurer'à son nom une horrib'o immortalité. Elle ne se contenta pas d'avoir fait rir plusieurs personnes, à la solliciiaiion de cens ioté- -.à ces moiis promptes ; elle épouvanta de ses impiétés les visiteurs iuiprudens qui avaient affaire à elle, et ce lut la, sans doute, le véritable motif des poursuites que la chambre ardente dirigea conlre cette infâme et ses agens ordinaire*, nie Vigoureux et les prêtres Lesagc, Guibourg et Davot, fourbes plus imbéciles encore que scélérats.

Le soir du mardi -20 février, la Voisin, condamnée depuis la veille a Être brûlée vive sur la place de Grève, attendait à N incennes qu'on lui lût sa sentence et qu'on l'appliquât à ia question ordinaire et extraordinaire. El eélail enfermée dans une chambre du donjon, aux murailles nues, noires et démeubles qu'une pai'lasse dont la paille sortait de toutes parts, et nue couverture qui avait rni re plus de trous que de pièces, une table boiteuse, co'orée et imiu ,■■ i,ee d£jvin, deux escabelles chancelantes et une proq iantit'1 de bouteilles vides et pleines qui n'avaien jamais contenu de poison. La Voisin buvait comme elle jurait, à toute heure du jour et de la nuit, tt chaque pbi qu'elle pi avec sa voix stridente de i oiar

| rosée d'une rasade et relevée d'un énorme juron.

JACOB (BIBLIOPHILE

Cette méchante vieille, rabougrie et desàthée par l'âge, avait conservé une incroyable vitalité .fkris son petit ,< osseux qui offrait moins de chair que de muscles et de nerfs. Elle s'agitait sans cesse comme par mauvemens galvaniques, et cette pétulance continuelle, qui l'empêchait de rester en place deux miuutes de suite, avait un foyer dans^on esprit et un reflet sur sa physionomie; ce#sage, sif maigre que la iêle de mort se dessinait sous les rides, n'était pourtant pas désagréable à voir, et n'inspirait même aucune idée. sinistre, à cause de l'expression maligne et de la mobilité singulière des traits; ' les yeux, quoique creusés, craillés et dénués de cils, lançaient des regards flaniboyans, dont l'éclair pénétrait usqu'à , l'Ame et y laissait une impression douloureuse, comme s'il se fût émané de l'enfer; l'usage du vin avaiPrépandu une couleur cramoisie sur la figure de la Voisin ; ses lèvres seules, minces et rentrées, restaient blanches au milieu des plus fougueuses orgies : on eût dit queea bouebe, qui proférait tant de blasphèmes, ne savait pas rougir, marquée qu'elle était du sceau de la réprobation.

Les bagues, les colliers et les bracelets que la Voisin avait l'habitude d'étaler orgueilleusement dans ses audiences cabalistique?, cetécrin magnifique que chaque initié s'empressait d'enrichir par de nouveaux dons, ces coffres remplis d'or et d'argent trouvés dans l'hôtel de la sorcière, tout ce qui aurait pu l'aider à séduire ses gardiens lui était enlevé ait profir*du roi, et la Voisin, qui eût contemplé, ainsi que l'homme le plu? énergique, sans pâlir, les apprêts de son bûcher, s'attristait d'être privée des bijoux et des bagatelles de toilette qui trahissaient seuls son sexe. Elle portait encore son costume de magicienne, sa robe longue de laine rouge bordée de velours noir, sa ceinture dorée et son ample coiffe de taffetas noir doublée d'écarlate cachant la nudité de son crâne, couronné à peine de quelques mèches de cheveux gris; mais res vêtemens, souillés de vin, de sang, d'huile et de poussière depuis près de deux mois que durait son procès , accusaient parleur aspect sordide et négligé l'impatience qu'elle avait de les changer contre les habits blancs du supplice. Elle ne tenait déjà plus au monde par ces seutimens de décence et d'amour-propre qu'une femme conserve souvent jusqu'à l'heure de sa mort : elle se souciait peu d'étaler ses jambes mus , sa poitrine décharnée, ses épaules anguleuses, elle qui allait présenter bientôt tous ses membres à la question, elle qui , dans des luttes furibondes avec ses geôliers, s'exposait aux traitemens les plus outrageux.

Là Voisin était assise, ou plutôt accroupie, sur une eseabelle, vis-à-vis de la table où deux gobelets d'étajn et la bouteille avaient peine à maintenir le^ur équilibre; elle remplissait et vidait son gobelet .1 chaque instant , et toutes les fois qu'elle replaçait la bouteille sur la table, c'était avec tant de violence qu'on. ne savait au bruit si la table ou la bouteille était brisée du coup; quand elle levait le bras pour porter un rouge-bord jusqu'à sa bouche, elle le.aiten môme temps la jambe droite, mais avec une telle vivacité, qu'elle lançait ordinairement sa pantoufle à la tète du compagnon de bouteille qui se trouvait placé vis-à-vis d'elle. Ce compagnon était Eustache Bordas, vêtu en moine augustin, avec le càpucc rabaitu sur ses yeux, car le froc noir qu'il avait emprunté afin de s'introduire auprès de l'empoisonneuse, n'eût pas suffi pour le déguiser, si sa remarquable laideur se lût montrée a découvert.

— Mon pauvre Bordas, lui disait d'un ton criard la Voisin qui l'avait prié de baisser son capuchon un moment et de laisser la lueur delà lampe frapper son visage, je veux bien revendre des messes à Lucifer, si tu charmes les anges par celte (igure-là!

— Faites-moi grâce de ces louanges, je vous supplie, iépondit Eustache visiblement piqué de ces pUtjpnleries ;, i\quelles il n'osait répliquer avec dépit, et fiuresons une plus sérieuse affaire.

— Tu n'as plus en effet l'air galant que je te vis il y a vingt ans, reprilla sorcière en haussant la voix, quand lu travaillais a écrire mes horoscopes !

— Taisez vous, Catherine, de crainte qu'on vous entende, et parlons de notre complot.

— Dis-moi auparavant, mon pauvic BoiQhs, comment lu as piis ce masque déplaisant dont L' Antéchrist ne voudrait pas pour Lire peur aux damaés?

— Ne serez-vous contente qu'après m'avoir fait arrêter cl suivie fotre fortune?

— Tu sais bien", mon mignou, dit la Voisin avec un superbe dédain, que je suis trop jalouse des caresses du diaîde, mon patron, pour les vouloir partager avec mes meilleurs amis. Si lu devais être rôti avec n.oi py sentence, je t'étranglerais de mes mains pour l'enlever celle gloire' qui diminuerait d'autant la mienne.

— Eh bien! je vous adjure de terminer le marché avant que messieurs les juges rapporteurs. viennent y mettre obstacle.

— Béni soit Dieu, s'il a le courage de te regarder en face! Quant à moi, j'aimerais mieux voirie derrière du diable!

— Corbleu ! je ne m'en fais point accroire sur les perfections de mon personnage, s'écria Eustache en rabattant son capuchon, et je vous ai prévenue d'avance que vous ce me reconnaîtriez guère.

— Vraiment, tu as raison , Bordas; ta laide grimace ne m'importe pas plus que le paradis, et je me console dépenser que lu n'étais pas tellement gâté lorsque je t'avais en amitié singulière.

— Encore ! interrompit Eustache qui retenait à peine son courroux; la peste!...

— Est-ce la peste qui t'a réduit dans cet état, mon pauvre Bordas ? repartit la Voisin en riant par éclats et en choquant son gobelet contre la bouteille.

— Pour Dieu ! ne laisserez-vous pas ma figure ? dit Eustache qui, poussé à bout, faillit quitter la partie.

— Non, par tous les diables! dit-elle en bondissant par la chambre comme une bacchante en fureur: la monstrueuse figure que c'est !

— El la tienne, vaut-elle donc qu'on l'csiime davantage, vieille ogresse d'enfer? cria Eustache en la repoussant d'un coup du pied lorsqu'elle faisait mine de l'embrasser par dérision.

— Vilain épouvantai! de chenevière ! cria-t-iLe e;i sercvengeant par un couuJe poing.

— Carognc mauditeV"

— Visage de Satrape et de Leslrigon !

— Chienne! •

— Chien galeuxl

— Va-t'en te faire brûler, coquine !

— Va-t'en te fare pendre, faussaire!

— Marchande de poi~ons et d'amours!

— Je ne l'en vtndrai pas !

— Voyez.ce museau de singe ivre ! .

— Tiens, voici ma bénédiction ! dit-elle fff lui jetant a la tête le. gobelet qui rebondit contre la muraille et roula tout bosselé jusqu'à la-porte?

— 0!i! l'enragée q ii m'a failli tuer ! murmura Eustache effrayé de l'emportement de la Voisin qui ramassait déj:"i une bouteiile po* l'euvoj^fpjoindre le gol«, it t , cl dont ... reur avait quelque chose de diaboliqtfe.

— Holàl qu'est-ceî crièrent deux porte-clefs qui iccoururenl au bru, t.

. — La diablesse bat son confesseur., dit l'un.

— Lu bâton : dit l'autre.

— Nous te rosserons, madame l'empoisonneuse I

— Nous le romprons les os. servante de Satan !

— Essayez de faire u*i pas vers moi, dit la Voiiin ave,l'ai ci m formidable d'une pftphétesse, eij'ap] ■■ ion de démon* pour vous donner les étrivières.

— Je me soucie bien de les démons comme d'un cent d'aiguiU.es.

— Ceci est d'un bois qui ne rompt pas sur l'échiné des

— Retirez-vous, mes amis , dit Eustache qui s'Interposa d'un ait cafard, en vertu de l'habit qu'il portail, au milieu des adversaires prêts a en venir aux mains.

PIGNERÛL.

Md

— Je ne les crains pas, ces bedeaux de prison ! disait la Voisin qui, tou.bée de voir Eustache prendre sa défense, ne pensa plus qu'a faire retomber sa rage contre les deux geôliers aimés de gourdins.

— Messieurs, je vous prie, au nom de noire divin maître Jésus-Christ, de ne pas causer de malheur, reprit Eustache les mains jointes et la contenance humble; permettez-moi de continuer l'œuvre de mon ministère.

— Nous ne vous laisserons point assassiner comme un païen, mon révérend père, dit un des porte-clefs.

— Celte misérable n'entend à prêtre ni à Dieu, dit le second porte clefs : elle cracherait aa nez du pape si elle pouvait.

— Elle tous frappait" sans doute? reprit le premier.

— Cette irrévérence se peut-elle Souffrir? ajouta l'autre.

— Ne soyez pas inquiets de ma personne, mes frères, répondit Eustache en les congédiant avec de pieuses révérences; si ma pénitente se portait a quelques excès, je crierais à la force; mais elle me semble résignée à confesser ses péchés.

—Le compte n'en sera pas achevé demain, dit un des geôliers en haussant les épaules.

— Prenez garde qu'elle vous étrangle! dit l'autre. Quand ils furent sortis et que la porte refermée de tous

ses verrous et de toutes ses serrur»s eut mis un intervalle de silence et de réflexion, après la bruyante altercation que la parole chrétienne et surtout la robe nioaacale du faux confesseur étaient parvenues à pacifier, la Voisin, chez qui tout sentiment de rancune à l'égard d*Eustache avait fait place à un retour d'affection, par caprice plutôt que par reconnaissance, commença de pousser des éclats de rire frénétiques, en se livrant à des transports de gaité folle , à des mouvemens burlesques et à des sauts exlravagans qui relevaient sa robe jusqu'à la ceinture et semblaient une réminiscence des mystères du sabbat. Eustache était le centre autour duquel bondissait la vieille tout essoufflée de sa danse fougueuse quelle accompagnait de cris et de jargon cabalistique, comme si le témoin de cette bacchanale fût un des esprits des ténèbres à qui elle adressait une invocation, selon l'usage des sorcières habituées à choisir leurs amans daus l'enfer.

— Catherine ! lui dit Eustache qui se repentait d'avoir cédé à une aveugle colère en s'offensant des railleries d'une insensée, me pardonnez-vous de vous avoir injuriée?

— Je te l'ai bien rendu, m'est avis, répondit-elle de bonne humeur, et nous n'avons rien à nous reprocher sur ce point, mon mignon.

— Je vous jure, ma chère Catherine, que, dans le même temps où j'avais l'outrage à la bouche, je sentais au cœur une tendresse infinie pour vous

— Bien, mon cher Bordas, reprit la Voisin prête à renouveler les attaques contre la ligure (TEustache : je charge quelque. sainte d'éprouver celte tendresse et j'en donne ma parla la Vierge; car si le diable te ressemblait d'encolure, je deviendrais sur l'heure dévote chrétienne.

— Je suis bien laid, je le confesse, dit Eustache se contraignant par nécessité a un aveu qui coûtait beaucoup à son amour-propre. Mais revenons à monsieur Fouquet.

— Volontiers, mon fils, répondit la Voisin qui abandonna enfin la laideur d'Eustache que celui-ci s'efforçait de cacher dans l'ombre du froc. As-lu tout dit? ,

— Est il besoin que je vous rafraîchisse un peu lamémoire sur les détails où vous entrerez ?

— Crois-tu que j'aie noyé mon esprit dans un tonneau d'eau bénite? je suis propre a inventer de merveilleuses histoires sur monsieur Fouquet et la demoiselle de La Vallièrc.

— Renfermez vêtis plutôt dans ce que je vous en ai appris ; cela paraîtra plus digne de foi.

— Tu ne parlerais pas autrement, si j'étais uue manière de linotte coiffée, telle que la ^ igtoureux ! Fi donc ! j'ai accusé tout Pari3 et toute la cour avec une si plaisante finesse, que désormais les bonnes gens doutent eux-mêmes s'ils sont vraiment des empoisonneurs.

mrquoi avoir impliqué tant de monde dans votre procès? "Bit Eustache avec dépit. Les mensonges que vous avei faits gratuitement et sans raison nuiront à ceux. que vous allez faire pour moi.

— Comment", Belzébuth ! tu ne comprends pas la valeur j des complices que je me suis donnés et que j'ai choisis

exprès autour du roi ? demanda la Voisin qui prenait des ; airs de reine.

; — Je devine bien que vous avez prétendu par là faire grand 1 bruit, et je ne vous reprociierais point d'avoir cherché cet 1 éclat, si j'étais plus sur qu'il n'affaiblira point vos nouveaux

aveux. 1 l — Va, mon fils, repose-toi sur i'envie qu'ont toujours les

juges de trouver des coupables : si je leur disais, je crois, ; qu* fai empoisonné les eaux de la Seine et de la Marne, il* ! n'en oseraient plus boire! Buvons cependant de ce clairet,

ajouta-t-elle en débouchant une bouteille pleine.

— Je vous porte une santé ! dit Eustache qui tendit le seul \ gobelet resté sur la table.

— Quand même le calice de la messe gèlerait jeudi, je suis assurée de ne pas moprir de froid ! reprit la Voisin qui, après avoir versé une rasade a Eustache, appuya sea lèvres au goulot de la bouteille et en fit passer le contenu dans son'gosier.

— Vous n'oublierez pas le point important ? dit Eustache en feignant de n'avoir pas entendu celle allusion à ce qui devait sevpasser le surlendemain en place de Grève.

— J'oublierais plutôt les patenôtres du diable.

— L'arc de triomphe du Trône?

— Il suffit.

— Vis-à-vis delà troisième pile du côté de \ incennes ?

— Je vois d'ici l'endroit.

— Deux pieds de profondeur ?

— Soit.

— Trois toises ou environ au delà du monument?

— Quelle langue !

— Le papier est-il bien logé en votre pantoufle ?

— La peste t'éiouffe I Est-ce là tout?

— Vous ne brouillerez pas les dates?

— Je croirais plutôt en Dieu.

— Souvenez vous que monsieur Fouquet est prisonnier depuis dix huit ans.

— Te tairas-tu, traîne-potence I

— Que mademoiselle de La Vallière était alors tert aimée du roi.

— Une poiée de vin pour te clore le bec, par l'exécrable nom de Dieu !

— Que la fille avait vendu d'abord au surintendant ce qu'elle donna ensuite au roi.

— Puisses-tu avoir la bouche pleine de beuillie chaude ou d'autre chose I

— Enfin, que si Sa Majesté eut cette maladie de laDgueur peu après son mariage...

— Il faut donc le bâillonner, double traître, à tons les diables ! s'écria la Voisin qui, fatiguée de ces instructions qu'on lui répétait pour la troisième fois, mit sa main sur la bouche d'Eustache.

— Que le rei serait mort .... continua Eustache en ae débattant.

— Un mot de plus, et je rétracte ma promesse I

— Qne... que... Enfin, vous devinez le reste.

— Ah ! la btanie est donc au bout i dit la Voisin qui s'empara d'une bouteille caehtjtée et en brisa le goulot pour ©ter le bouchon. Bois ceci, en souhaitant ce que je «omhaile.

— Que souhaitez-vous? " ■ r4- Uue grande. foule à mon exécution.

\h- La placé de Grève ne contiendra pas toutes les jtersonnes qui y voudraient assister.

— Tu peBscs donc que le peuple sera curieux de me voir brûler? demanda-t-elle d'un air satisfait.

— Vraiment, la cour y viendra.

— Et le roi? reprit elle par un sentiment d'orgt#U qui rayonnait daus ses yeux. i

JACOB IBIBLIOPHILE).

— Le roi? répondit Eustacbe embarrassé; il n'est point à Paris.

— C'est dommage ! dit-elle en soupirant; j'aurais désiré pourtant que le roi y fût )

— Messieurs de la Chambre-Ardente y paraîtront en robes noires.

— Nargue de Dieu ! il ferait beau voir qu'ils ne fussent pas à l'Hôtel-de-Ville ! je lésai invites fort hounêuutteut à la cérémonie. f* ^j

— Vous me jurez de déclarer les choses «rue vous savez bien? •

— Je t'ai engagé ma parole et la tiendrai comme si ce pacte fût signé de mon sang, sous les ausprWs de mon dé-, mon familier; mais dans ce marché amiable, je suis en peine de ce que tu me donneras en récompense.

— De l'or, dit Eustache en sortant de sa poche un sac qu'il ht sonner sur la table.

— De l'or ! reprit dédaigneusement la Voisin ; que veuxtu que j'en fasse si l'on me brûle après-demain ?

— Etes-vous certaine que le roi ne vous accordera pas votre grâce?

— Ma grâce ! s'écria la Voisin qui entra en fureur à ce mot et fit voler la bouteille en éclats au milieu de la chambre.

— Je saisqn'un ministre l'a demandée au roi, dit Eustache qui se méprit sur l'objet de cette rage.

— Ma grâce 1 cria-t-elle avec des contorsions effroyables. N'es-tu venu que pourm'insulter, frocard de comédie?

— Vous insulter, ma bonne mère I dit Eustache étonné et chagrin de cette querelle qu'il s'efforçait d'apaiser.

— Je me soucie bien de ma grâce, par le sang de Dieu ! On me l'offrirait à genoux que je n'en voudrais pas!

— Eh bien ! vous ne l'aurez pas, interrompit Eustache craignant que l'éclatant fausset delà sorcière n'attirât encore les porte-clefs ; mais acceptez l'argent.

— A quoi bon ? répliqua la Voisin qui se radouci t et haussa les épaules en regardant le sac. Est ce pour fonder des messes, voire même une chapelle ?

— Au diable, votre seigneur! repartit Eustache en riant aussi.

— Combien y a-t-il en ce sac?

— Trois cents louis..

— Sache, par les tripes de Dieu, que la présidente Leferron m'a donné cent mille francs pour empoisonner son mari avec de la poudre de diamant !

— J'avoue que trois cents pistoles sont loin de m'acquitter....

— Sache que madame de Dreux, femme du maître des requêtes, me fit l'offre de la moitié de sa fortune pour un service de même sorte !

— Si vous trouvez que la somme ne soit point assez ronde....

— Tu ne sais donc pas ce que la comtesse de Soissons me promettait à condition que je la fisse aimer encore du roi?

— Trois cents autres pistoles...

— Et la marquise du Fontet, pour être aimée du maréchal de Luxembourg?

— Six cents pistoles : ce n'est rien peur un tel service...

— Et la duchesse de Tingry, pour que le maréchal lui demeurât fidèle?

— Je pourrais aller jusqu'à huit cents pistoles.

— Et tant d'autres ! J'avais un million dans mes coffres, et pour plus de six cent mille livres en joyaux lorsqu'on m'a arrêtée;

— Si j'étais sûr que me donner au diable me ferait riche sur-le-champ, je vous offrirais davantage.

— Quant à l'argent, de quelque part qu'il te vienne, tu le peux garder, dit la Voisin en forçant Eustache a remettre le sac en poche. Tu étais beau joueur autrefois, s'il m'en souvient, et perdais toujours : ne joues-tu pas toujours?

— Autant que je puis.

— Or donc, mon pauvre Bordas, retiens toute la somme, car je t'en fais don; et lorsque tu joueras avec cet argent,

jureun peu mon nom pour essayer si je n'ai pas la puissance de gagner pour toi.

— Vous ne demandez donc rien contre le bon office que vous m'allez rendre?

— Çà, que demander? dit la Voisin qui, pour réfléchir plus commodément, croisa la jambe gauche sur sa cuisse droite, et pencha sa tête au niveau du pied qu'elle balançait en l'air

— Vous plairait-il de n'être que présentée à la question, comme la Brinvilliers qui était noble?

— J'entends qu'on m'applique à la question ordinaire et extraordinaire, afin de mieux montrer ma vertu.

— Vous pourriez, par le crédit de mes amis, vous soustraire à ces affreux tourmens. •

— Au contraire, je suis aise de m'y soumettre; et pour témoigner de ma force d'âme, je. chanterai un air à boire entre chaque pot d'eau.

— Enfin de quelle monnaie vous payer l'aide que j'ai réclamée de vous? dit avec anxiété Eustache qui apprébendait un refus.

— Le diable te convertisse, mon pauvre Bordas, si tu veux être là durant la question !

— J'y serai, quoique à regret.

— Tu verras de quoi attester le fier courage que j'ai, et ensuite tu raconteras ce que tu auras vu.

— Je le ferai sur ma foi 1

— Je requiers en outre que tu sois présent à mon exécution où je chanterai de même une chanson joyeuse pendant qu'on allumera le bûcher.

— J'observerai exactement la loi que vous m'imposez. Est-ce là tout?

— Ensuite tu mettras par écrit, avec de grands détails, la façon dont les choses se sont passées, et tu feras en sorte que cette relation authentique soit publiée dans la Gazette de monsieur Renaudot et dans le Mercure galant de monsieur de Visé.

— J'admire la fantaisie qui vous prend ! s'écria Eustache étonné de cette singulière prescription.

— Je veux que ma vie et ma mort fassent l'etonnement du monde, dit la Voisin avec exaltation ; je veux que mon nom, dans l'histoire, fasse pâlir celui du roi et des plus illustres hérosl Voilà pourquoi je meurs de si bon courage, 'voilà ce qui fait que je ne redoute guère la souffrance.

— J'aurai soin que votre âme soit contente du zèle que je montrerai a remplir vos dernières volontés.

— Et moi, je me (le à ta parole et je m'en vais accuser les gens que tu m'as recommandés, si bien qu'ils paraîtront non moins coupables que moi-mime.

— Je vous invite à ne me pas nommer autrement que frère Eustache.

— Oui, gentil frère Eustacbe.

— Car si j'étais reconnu, jugé et pendu, comme l'un de vos écrivains d'horoscopes, je ne saurais m'acquitter des commissions que vous m'avez données.

— Ta main J dit la devineresse en la lui ouvrant de force pour examiner les lignes.

— Qu'en voulez-vous faire? repartit Eustacbe qui s'efforçait de retirer sa main.

— Connaître ton sort.

— Bon ! vous m'avez mainte fois prédit tout ce qui ne m'est p/Oint arrivé.

— Patience!

— Je n'ai que faire d'en savoir davantage.

— Vois-tu celte croix ?

— Oui, c'est ma bonne étoile.

— Que penses-tu qu'elle signifie?

— Que sais-je? peut-être le collier de l'ordre du Saint- Esprit.

— Un collier de bon chanvre, mon pauvre Bordas.

— Mieux vaudrait une corde autour des reins pour faire pénitence en habit de cordelier.

— Une échelle et un gibet, mon pauvre Bordas!

— Je vous les soulfaiterais pour vous.

PIGNEROL

— J'aime mieux être consumée par le feu et devenir cendre que de pourrir en plein air.

— Soitl

— Je t'enseignerai d'ailleurs à mourir gaillardement.

— Merci !

Eusiacbe, mécontent de la prophétie que la sorcière lui avait déjà faite, autrefois, allait rejeter brusquement un sujet d'entretien qui produisait une impression d'inquiitude sur son esprit, lorsqu'un bruit de portes, de pas el de voix retentissant sous les voûtes du donjsn, annonça l'arrivée des juges rapporteurs de la Chambre-Ardente pour la lecture de la sentence et pour la question à laquelle devait être appliquée la Voisin. Eustache employa le temps qui lui restait à renouveler ses instructions et à en réclamer la fidèle observance, moyennant quoi, il s'engageait, de son coté, par d'horribles sermens, à se conformer aux désirs de la condamnée -, celle-ci, au lieu de se recueillir pour le rôle qu'elle avait entrepris de jouer, ferma la bouche à Eustache, le menaçant de rompre leurs conventions, s'il ne cessait de lui en rebattre les oreilles, et profita des momens de répit qu'en lui accordait encore pour vider deux bouteilles de vin du Rhin qui l'anima davantage et la mit en état de paraître devant ses juges : elle connaissait d'avance son arrêt qu'elle avait en quelque sorte brigué, et ne s'effrayait pas plus de la question que de la mort.

— Allons, gaupe ! cria un porte-clefs qui ouvrit la prison et se montra sur le seuil avec quatresoldats de la compagnie franche de Vincennes : viens çà chanter d'un autre ton!

— Dieu soit loué! elle n'a pas tué son confesseur, dit le second porte-clefs.

— Queferais-je de la peau d'un moine? dit la Voisin en gambadant ; quant à son âme, le diable en a quantité de meilleures qu'il laisse perdre!

— Madame, veuillez me suivre par-devant messieurs, dit le greffier qui se tenait prudemment à distance, caché derrière les soldats.

— Encore un interrogatoire! demanda la Voisin qui lança le contenu d'un dernier verre de vin à la figure du greffier, •n ajoutant : Tiens, bonhomme, voilà pour faire des rubis à tonnez!

— N'y prenez pas garde, dit en s'essuyant le greffier qui arrêta le porte-clefs prêt à frapper la sorcière ; ce n'est que du vin !

- Voulais-tu pas que ce fût de l'eau de senteurs? repritelle avec des rires impétueux.

— Mon, mais du poison, répliqua le candide greffier.

— Marche donc, chambrière de Satan! dit un geôlier l'entrainant par la manche pendaut qu'elle dansait une bourrée d'Auvergne.

— Tu danseras tout à l'heure avec trente pintes d'eau dans le corps ! dit l'autre porte-clefs.

— 11 y a déjà trois pintes de vin qui les attendent I reprit gaiment la Voisin.

— Messieurs, ne puis je accompagner la patiente en la chambre de la question? demanda d'un accent patelin Eustache qui marchait les bras croisés sur la peilnne et la tête humblement baissée.

— Faites, mon père, dirent ensemble les porte-clefs; messieurs de Bezons et de Lareynie seront fort aises de votre compagnie, et après l'exécution, vous souperez avec nous.

— Excusez-moi de n'en pouvoir rien fai:e, car c'est jeûne aujourd'hui.

— Eh bien! mon révérend père, dit l'un des porte-clefs, avez-vous tiré quelque chose de cette abominable impie?

— Je suis très satisfait du succès de ma vfsite.

— S'est-elle confessée? icpii l'autre».

— Fera-t elle amende honorable? ajouta lepre.i 1er.

— Elle fera certainement ce qu'il convient de faire, répondit Eustache qui craignait d'être compromis par quelque indiscrétion de sa complice.

— Qui de vous veut venir dîner demain avec moi dans l'enfer? s'éciia la Voisin c» promenant un regard effronté sur son escorte.

— Entendez-vous? dit le greffier tout tremblant ; elle «t femme à nous damner tous!

— Bah ! je l'en défie! reprit un des geôliers.

— A quoi serais-tu bon? répondit la sorcière en lui faisant la moue-, l'enfer n'a pas de porto à garder : y entre qui veut!

— Cependant tu n'en sortiras pas, cbevaucheuse de balai ! ■ Les deux porte-clefs avaient- pris la Voisin sons les bras, sans qu'elle fit résistance, et l'emmenaient hors de sa prison : elle sautait et courait, plutôt qu'elle ne marchait ; ses conducteur?, fatigués des brusques secousses qui les jetaient à chaque instant contre les murailles, la laissèrent aller en liberté; mais dès qu'elle fut libre, elle ralentit le pas pour reprendre conversation avec les. gens qui l'accompagnaient; et, comme Eustache faisait semblant de réciter des prieras a demi-voix, la Voisin se mit à chanter de toutes ses forces une longue chanson de Voiture, qu'elle assaisonnait de jurons et de cris frénétiques :

Les demoiselles de ee temps Ont, depuis peu, beaucoup d'amans; On dit qu'il n'en manque à personne :

L'anuée est bonne I

vn.

re(la

Admirez le malheur ; celte eréatui •finuvilliers) a refusé d'apprendre ce qu'on vouloit, et a dit ce qu'on ne demandoit pas : par exemple, elle a dit que monsieur l'ouquetavoit envoyé Glazel.leur a| othicai reeml>oisomieur, en Italie pour avoir d'une herbe qui fait du poison... Voyez quel excès d'accablement et quel prétexte pour achever ce pauvre infortuné 1 Tout cela est bien sutpect.

(LtUret de madame dt Sévigni, 1676.

La Voisin avait été conduite aux étages inférieurs du donjon de Vincennes par des escaliers tournans dans lesquels une personne seule pouvait passer de front, et lorsqu'elle voulait s'arrêter un moment, ses geôliers la poussaient eu avant à grands coups de souliers ferrés : elle souffrait sans se plaindre ces mauvais traitemens que le greffier essayait en vain d'empêcher par la crainte qu'il avait de la vengeance de cette magicienne. La parole chrétienne d'Eustache eut' plus de crédit que les représentations du greffier, et Tes porte-clefs suspendirent leur lâche brutalité, que n'excluait pas la persuasion où ils étaient que la Voisin avait empoisonné la mère de l'un et la maîtresse de l'autre, mortes depuis plusieurs années sans la moindre appatence de poison. On arriva enfin, par des chemins ténébreux et <otrrds, dans le lieu souterrain destiné à la question, et construit exprès pour intercepter les cris des victimes.

C'était une grande salle voûtée, qui n'avait de meubles qu'un banc pour les officiers de justice et un matelas sur ua lit de camp pour le patient, outre une nombreuse collection d'instrument de torture, variés de formes et d'usages, quelques uns noircis par le sang, qttelflues autres hors de service; la muraille, que la vapeur dés torches avait eafumée, étalait, en guise de tapisserie, les marteaux, les maillets, les scies, ihis, les coins surtout' émoussés, rompus et enduits de graisse humaine, l( ie*i les coquemards, les

anneaux de fer et tout 1 a uaç-ant capable de forcer

les aveux par - n seul aspect', sans avoir recours à ces tournons que rihnocence meniê eût rarement la force de supp iter. Au milieu de la salle, on voyait le'siégéde la question, lourd fauteuil de bois, à ressorts, muni de solides frremens, pour tenir le condamné dans une position uori-

jâcob (BIBLIOPHILE;.

zontale, la fête en arrière et les jambes écartées pendant la question tics brodequins ; le chevalet étroit sur lequel on couchait le malheureux recevant la question par l'eau, et les tréteaux qui serraient à lui disloquer les membres quand, suspendu en l'air avec des cables aitachés aux poignets et aux jarrets, le moindre mouvement suffisait peur faire craquelles os dans leurs articulations.

, Les botes de ce redoutable repaire, tous velus de noir comme des spectres, semblaient aussi des inslruineas.de supplice : le greffier Voisin, qui, par une triste ressemblance de nom avec la condamnée, n'osait se croire étranger à la condamnation qu'il avait écrite et signée lui-même, petit vieillard cacochyme, craintif et tremblotant, aux yeux rouges et pleurans, au crâne nu et luisant, a la mine patibulaire ; le premier rapporteur de la Chambre-Ardente, monsieur de Bezons, dont la haute taille avertissait les patiens que la leur pouvait se développer aussi à l'aide des tréteaux, et dont le visage impassible ne manifestait jamais aucun sentiment intérieur; le second rapporteur, le terrible Lareynie, qui surpassait encore sa réputation de dureté et de rigueur, espèce de bourreau fait magistrat, avec une figure affreuse à voir, blême et jaune sous sa perruque noire, avec un esprit plein de malice et de méchanceté, avec une ame de fer et de rocher ; enfin, le maître chirurgien Morel, gros et court, à la face rubiconde et rieuse, priseur infatigable et amateur passionné de théâtre, mais inaccessible aussi à la moindre émotion de pitié, endurci au spectacle des souffrances et renfermé dans son étroit égoïsme. Le chirurgien était là pour veiller à ce que la question n'allât pas jusqu'à entraîner la mort-, les deux rapporteurs venaient diriger les derniers interrogatoires, et le greffier en devait dresser le procèsverbal. Deux exécuteurs, qui faisaient partie vivante de cet arsenal de tortures, quoiqu'ils eussent la physionomie moins sanguinaire et plus honnête que celle des juges , se tenaient debout dans l'attente des ordres qui leur livreraient la condamnée. Les deux porte-clefs entrèrent avec la Voisin et se retirèrent, après avoir salué messieurs de Uezons et Lareynie, installés déjà en tribunal; les soldats restèrent aussi en dehors, vis à-vis de la porte épaisse qui leur interceptait la vue des supplices, mais qui ne pouvait étouffer les cris perçans des misérables qu'on tourmentait ; car ces cris d'angoisse traversaient les murs les plus sourds et pénétraient, malgré tant d'obstacles de pierre et de bois, dans les endroits les plus reculés du donjon. La question des brodequins et des coins tombait en désuétude à cause de ces cris qu'on n'aimait pas à entendre, si aguerri que l'on fût à voir couler le sang, et l'on employait de préférence la question par l'eau qui, sans être moins douloureuse, empêchait la douleur de se manifester par des clameurs épouvantables et diminuait le volume de la voix au lieu de l'augmenter.

— Messieurs, je vous salue, dit la Voisin en s'inclinant devant le tribunal.

— Dieu vous accorde la grâce de vous repentir et de faire une bonne mort! répondit Lareynie.

— Qui est cet homme? interrompit Uezons en désignant Eustache qui était arrêté dans une posture pieuse et recueillie.

— C'est un homme qui n'a pas soif, dit la Voisin, quoique, à force de parler, la langue doive lui peler !

— Messieurs, reprit Eustache qui n'était pas sans inquiétude sur l'issue de son rôle, j'ai éié envoyé ici afin d'instruire et de confesser la personne qui fut condamnée hier.

— Eli bien! il sera temps que vous veniez après-demain pour votre office, dit d'un ton glacial le rapporteur Bezons.

— Ce:te infortunée a besoin d'être soutenue de mes conseils pendant ce qui va se passer ici, repartit Eustache avec un accent ému et presque touchant.

— Je chanterais moins clair si mon confesseur n'était présent, dit la sorcière en fredonnant les airs dont elle voulait régaler l'auditoire.

— On m'a parlé de ce moine, dit Lareynie à son confrère; il peut demeurer céans.

— Voisin? dit Bezons.

— Plaît-il, monsieur? s'éci ia le greffier croyant que c'était lui qu'on appelait. — Le fatal nom ! ajouta-t il 1 requ'il s'aperçut de son erreur ; je voudrais, pour dix années de ma vie, me nommer autrement !

— lu devrais être glorieux de porter ce nom-là, vieux gratte-papier I répliqua dédaigneusement la Voisin.

— Croyez-vuus en Dieu? lui demanda Bezons avec son regard de Méduse.

— Et vous, monsieur? repartit la sorcière en éclatant de rire.

— Si vous n'y croyez point, à quoi bon vous confesser? continua Bezons plus froid et plus sévère.

— Je vous l'ai dit proprement, comme je l'eusse fait au diable : quand je chanterai les motets que vous allez entendre, ce frappart battra la mesure et m'accompagnera d'un oremus.

— Je prends tout sur moi, vous dis-je, monsieur de Bezons, dit alors Lareynie; ce moine augustina été envoyé de main sûre, et vous-même en serez content.

— Je le veux bien, monsieur, répondit Bezons. Commençons par l'arrêt.

— Madame, le vent est du nord ce soir, dit un des exécuteurs aux manières polies et à la voix douce ; ne vous approchez-vous pas de la cheminée pour vous chauffer un peu?

— Je n'ai pas froid, mon ami, reprit la Voisin qui avait en effet la chaleur et le sang à la tête; d'ailleurs, au pays où je vais, on se chauffe sans cotrets ni fagots.

— Ma bonne dame, dit l'autre exécuteur en ùtant avec respect son bonnet de peau de ebat qu'il tendit comme une aumônière , ne paierez-vous pas votre bien-venue dans la cambre de la question ?

— Oui dà! volontiers, repartit la Voisin faisant une pirouette vers Eustache interdit, à condition que tu n'épargneras rien pour me faire beaucoup de mal.

— Ce n'est pas mon métier de faire du bien.

— Au contraire, je serai fort aise si tu ne me ménages pas.

— A. la bonne heure.

— C'est le diable en chair et en os, murmura le greffier ; pourquoi n'ai-je pas choisi mon nom !

— Monsieur mon confesseur, tu remettras six pistoles a ce brave homme, dit la Voisin, si je suis contente de lui.

— Madame, reposez-vous un moment, reprit l'autre exécuteur dont lé ton et les prévenances contrastaient singulièrement avec les fonctions; ces messieurs permettront que veus soyez assise durant l'arrêt.

— Par tous les dieux du paradis ! s'écria la Voisin s'agitant avec pétulance, on n'atterfd plus personne, j'imagine; dépêchons-nous de peur que la soif me revienne. Ecoutez d'abord ce petit air à boire, qui est de monsieur Chaulieu, le plus galant des abbés ; j'avoue que ce joyeux abbé a fait plus d'usage de vin que de poison:

Cher ami, vois dans mon verre Pétiller ce jus divin!

Quand tout le monde est en guerre, l'adore en paix ma catin.

Avec elle et le bon vin, Je me suis fait un destin Dont la douceur infinie N aura jamais d'autre lin Que celle de ma vie.

— Voisin ! s'écrjja Bezons en frappant de la baguette noire qu'il tenait en sa main sur la table du greffier.

— Qu'est-ce ? "demanda le greffier qui rougit et baissa II tête sur ses écritures lorsqu'il s'aperçut du quiproquo. Oh! le vilain nom ! le damné nom !

— cela vous semble-t-il mal chanté, messieurs? dit gravement la Voisin.

—Ecoutez l'arrêt à genoux, dit Bezons qui fit signe au greffier: « Vu par la Chambre souveraine Ardente, établie extraordinairementà Vincennes, suivant les lettres-patentes du roi, du mois-de mars 4679, le procès fait par les deux rapporteurs d'icelle, à ce par elle commis , contre Catherine

PIGNEROL

Deshayes, femme Montvoisin, dite vulgairement la Voisin, pour raison des impiétés, empoisonnemens, artifices et maléfices, larcins, complots contre la vie des personnes, sacrilèges et autres crimes sans nombre attribués à ladite Voisin ; ouïe et interrogée par la Cbambre-Ardente, la susiite accusée sur les cas contenus audit procès; tout considéré, dit a été que ladite Chambre a déclaré et déclare ladite Voisin criminelle de lèse-majesté divine, homicide de fait et d'intention, entichée de pratiques diaboliques, et pour réparation, a condamné et cendamne ladite Voisina faire amende honorable à la porte de Notre-Dame, avec un cierge de quatre livres à la main, et a être conduite en la p'ace de Grève pour y être brûlée et ses centres jetées au vent ; a ordonné la Chambre souveraine que, après cette sentence lue a ladite Voisin, elle f soit de nouveau interrogée sur ses complices et sur ce qui mieux appartiendra, puis après appliquée à la question ordinaire et Extraordinaire; ordonne enfin, la Chambre, que tous les biens meubles et immeubles de ladite Voisin sont et demeurent confisqués dans la main du roi, qui, de ses biens, veut qu'il soit fondé un obit perpétuel en l'église Saint- Jacques-du-Haut-Pas, pour les âmes des victimes qu'elle a fait mourir. Fait à Vincennes, par devant ladite Chambre souveraine Ardente, et prononcé à ladite Voisin, le vingtième jour de février 1680, pour être exécuté le plus tôtjaire que se pourra. Signé, f'oisin.

— Voisin ! répéta le pauvre greffier avec un soupir de bonté.

— Voilà, en effet, dit en riant au greffier la sorcière qui se releva d'un bond, de quoi te faire juger comme mon complice par ces dignes messieurs, et emporter, comme mon valet, par lediable notre patron!

— Ah! messieurs, s'écria piteusement le greffier, si monsieur Sagot, que je remplace, n'était pas décédé, je n'eusse Jamais été en butte à ces outrages, moi, dont les ancêtres furent greffiers en parlement de père en fils depuis deux siècles !

— Prenez-vous du tabac, ma commère? dit le chirurgien Morel en lui tendant la tabatière ouverte; il est râpé fort menu et mélangé de poudre de violettes.

— Votre toîte est empoisonnée ! reprit le greffier après que la Voisin y eut puisé a pleine main.

— Tiens, mon cousin, et que le diable te bénisse! dit la sorcière en lançant une large pincée de tabac dans les yeux de son homonyme.

— Aie! madame, ne m'en voulez pas d'avoir écrit votre condamnation, reprit le greffier presque suppliant; j'ai besoin de conserver ma vue pour vivre, ne me l'ôtez pas !

— Silence! cria Bezons avec une imposante autorité.

— Greffier, écrivez, ajouta Lareynie qui se mit.en devoir de procéder à l'interrogatoire.

— Interrogez, messieurs, répliqua d'un ton leste la Voisin en s'asseyant d'elle-même sur le siège de la question; je ne crois pas avoir tout dit, car j'ai commis plus de péchés qu'il n'y a de damnés en enfer.

Les deux exécuteurs s'emparèrent alors de la Voisin, lui lièrent les bras derrière le dos, lui attachèrent les jambes aux chevilles et aux genoux avec de grosses cordes qui arrêtaient la circulation du sang, lui découvrirent la tête, le cou et la poitrine, et retroussèrent sa robe à l'entour des reins pour en faire une sorte de tablier, moins décent d'apparence que d'intention. La Voisin n'opposait aucune résistance à ces préparatifs menaçans et n'éprouvait pas pi us l'émotion de la crainte que celle de la pudeur : elle blasphémait, riait, chantait et ne changeait ni de visage ni de contenance; ce lut en vain que les rapporteurs et son prétendu confesseur même l'invitèrent à se recueillir et A recommander son Ame à Dieu ; elle resta indifférente aux senlimensde repentir qu'on cherchait à exciter en son âme; et, après avoir essayé d'engager un entretien avec leshmirreanx, forcés d'être muets pendant l'exercice de l'urs fonctions, elle adressa la parole au chirurgien qui lui présentait du tabac sans penser qu'elle ne pouvait faire usage de ses doigts.

— Ceci est une terrible invention contre la passion du tabac, dit-il en montrant les liens qui serraient les mains de

LE «IÉCLK. — IV.

la Voisin, au point de gonfler les veines et de fermer sur la peau un cercle rouge et bleuâtre comme une meurtrissure

— Savez-vous la façon d'endormir 1rs gens? reprit la Voisin; mêlez de la graine de pavot avec votre tabac.

— Les gens qui s'endorment ainsi ne s'éveillent guère.

— C'est pourtant de cette sorte que le poète Racine s'est vengé de la comédienne Duparc.

— Bon ! j'en sais mieux l'histoire, puisque j'ai moi-même traité la Duparc dans la maladie dont elle mourut.

— Je ne dis pas combien j'en ai mis en terre de ces comédiennes par les soins de leurs galans !

— Vous eussiez mieux fait de réserver vos drogues pour la Raisin qui vous joue à l'Hôtel de Bourgogne.

— Moi? repartit la Voisin rougissant et pâlissant tour à tour.

— Sans doute, et vous ne sauriez vous plaindre d'être mal jouée.

— Qui est-ce qui me joue ? reprit la Voisin avec aigreur.

— La demoiselle Raisin, vous dis-je, dans la comédie de messieurs Corneille et de Visé.

— Quelle comédie?

— La Devineresse ou les Faux Enchantemens , en cinq actes et en prose.

— Vraiment! Mon affaire est donc sue de tout le monde? dit la Voisin dont l'orgueil fut agréablement chatouillé par ce nouveau témoignage de popularité ; j'en suis bien aise.

— La pièce a déjà eu quarante représentations de suite et n'est pas encore au bout de sa vogue : chacun veut aller voir au théâtre madame Jobin.

— Les auteurs eussent agi plus honnêtement en n'estropiant pas mon nom.

— Laissez faire, il n'y a pas un clerc de procureur au parterre qui ne vous connaisse et ne vous nomme.

— La comédie est-elle bonne ?

— Monsieur Thomas Corneille en a fait la meilleure part, et les scènes les plus gaies sont de lui ; monsieur de Visé n'a pas le même génie. . •

— En vérité, je paierais fort cher pour aller applaudir madame Jobin, avant que de subir ma peinel

— Le soir de l'exécution, les comédiens auront des portiers étouffés par la foule.

La voix sèche et rigide du premier rapporteur mit fin à cette conversation qui eût été fort convenable dans un foyer de théâtre, et l'interrogatoire commença par la sommation faite à la Voisin de déclarer son nom, surnom, âge, <iuaHto et demeure ; le greffier tremblait en écrivant son prapre nom, et paraissait plus consterné que la véritable condamnée. Quant au serment que le patient élait tpnu de faire en posant sa main sur sa poitrine, la Voisin en fut exemptée par l'habitude qu'elle avait de l'accompagner d'un monstrueux blasphème.

— Voisin, lui demanda Lareynie après diverses quesl ions insignifiantes adressées par Bezons, on a omis dans le procès de vous interroger sur un point fort grave, qui ne fut pas éclairci par l'affaire de la Brinvilliers.

— Monsieur de Lareynie, ne me comparez pas, s'il votis plaît, avec feu la marquise de Brinvilliers, interrompit la Voisin avec, humeur : cette dame n'empoisonna que sa famille, tandis que j'ai donné et. vendu de la poudre de succession à foute la cour et à tout Paris.

— Monsieur de Lareynie, je doute que vous puissiez pousser l'interrogatoire hors des choses jugées au procès, dit monsieur de Bezons qui cherchait dans sa mémoire un texte de loi pour appuyer son opinion.

- Monsieur, je sais bien ce que je fais, reprit Lareynie.— Voisin ?

— Encore ! murmura le greffier.

— N'avez vous rien a dire concernant le sieur Fouquet, ancien surintendant des finances, cl présentement prisonnier d'Eat à Pignerol?

— Fouquet ? reprit la sorcière qui eut l'air de rassembler ses souvenirs, et qui branlait la tête avec des ricanemens moqueurs; je parlais tout à l'heure du pèlerin avec mon confesseur.

JACOB (BIBLIOPHILE)

— Il est vrai, dit à demi-v.oix Eustache qui sentit une sueur glacée couler par tout son corps.

— Oui dà ! vous plaît-il de répéter ce que vous en disiez ? répliqua Lareynie en ordonnant au greffier de recevoir la déposition nouvelle de la Voisin.

— J'ai beaucoup vu ce Fouquet, dit-elle avec une feinte insouciance; mais puisqu'il est en prison, que veut-on de plus?

— Déclarez ce que vous savez et méritez, par là, sinon la clémence des hommes, du moins celle de Dieu.

— Si l'on m'importune encore du nom de Dieu, Je crache ma langue au visage des personnes qui se railleront ainsi de moi ! Or, avez-vous ouï conter le prodigieux amour que monsieur Fouquet eut pour mademoiselle de La Vallière, peu de temps avant qu'on l'arrêtât ? Cette demoiselle était en même temps aimée du roi, qu'elle aimait par pure ambition, comme vous verrez. Monsieur Fouquet vint un soir me rendre visite et me confier ses peines, le désir qu'il avait de posséder cette belle personne et de l'enlever au roi, contre lequel il gardait une haine singulière....

— Vous m'aviez, cerne semble, avoué une remarquable preuve de cette haine , interrompit Eustache qui était en proie à une agitation que ne trahissait pas son visage caché sous le capuchon.

— Mon confessear se souvient mieux que moi, dit la Voisin avec une malignité qui fit trembler Eustache ; si le diable se voulait confesser, je lui enverrais ce beau père ! Le fait est que j'avais eu certaine conférence avec monsieur Fouquet pour nuire à la vie et au gouvernement du roi.

— Eh quoi ! vous n'en aviez pas dit un mot auparavant! s'écria Lareynie affectant autant de surprise que d'indignation, j

— Voilà encore de ses sornettes ! reprit tranquillement monsieur de Bezons; à l'en croire, elle aurait empoisonné la France entière t

— Vous ne m'en avez pas laissé le temps, dit fièrement la Voisin.

— Un attentat contre la personne du Roi ! repartit Lareynie gourmandant l'incrédulité de son collègue; voyons ce qui sertira de cet aveu 1

— Monsieur Fouquet me pria de lui apprendre l'horoscope du roi ; et, comme je vis que Sa Majesté était assurée d'un long règne, si elle passait sa vingt-deuxième année, laquelle serait exposée à un péril de mort, monsieur Fouquet désira rendre ce péril plus inévitable.

— En quelle année aurait eu lieu cette machination de lèsemajesté ?

— La propre année du mariage du roi avec l'infan te d'Espagne.

— Que fites-vous pour satisfaire le désir criminel de mon. sieur Fouquet ?

— Je pris des monnaies d'argent et d'or portant l'effigie du roi ; je les sciai par le milieu, de manière que la tête se trouvait séparée du cou ; je les entortillai dans un suaire dérobé au Cimetière des Saints-Innocens, et je fis dire trois messes des morts sur ce talisman.

— Que devint le charme que vous composâtes dans le dessein de causer la mort du roi ? «»

— J'ordonnai à monsieur Fouquet d'aller lui-même sur le minuit enfouir la botte de plomb renfermant le paquet, à l'endroit où l'on édifiait alors l'arc de triomphe du Trône pour l'entrée du roi et de la reine, afin que l'enchantement fût plus certain par le passage de Sa Majesté.

— Pensez-vous que ce paquet magique se trouverait en» cere?

— Peut-être ; car ce qui en détruisit l'effet ce fut l'empressement de monsieur Fouquet à le porter au lieu indiqué sans avoir maudit d'abord la terre où il cacha le coffre de plomb. Cette terre se trouvait être sainte ei bénie par la procession de Vincennes, qui avait passé par là lors de la Fête-Dieu.

— Désignez-nous le lieu où doit être encore la preuve de votre déposition.

— Fouillez à deux pieds de profondeur, à deux toises en:

vlron au-delà de l'arc de triomphe qu'on rebâtit en pierre, et vis-à-vis de la deuxième colonne...

— Un architecte ne fournirait pas des détails plus exacts, dit monsieur de Bezons qui pinça ses lèvres et fronça les sourcils en signe de défiance. On la peut croire sorcière, 6i le fait est constaté,

— Ah ! messieurs, qui doute encore que ce soit la plus dangereuse des sorcières ? répliqua le greffier.

— Ce soir on saura ce que produiront les fouilles, dit Lareynie en rédigeant aussitôt un ordre pour y faire procéder.

— Voisin! reprit monsieur de Bezons continuant l'interrogatoire.

— De grâce, monsi eur de Bezons , dit le greffier en se penchant vers le commissaire rapoorteur, évitez de me nommer ainsi hors de propos, car je suis toujours tenté de répondre comme si vous m'accusiez !

— D'après cette révélation, poursuivit le commissaire, il appert que vous croyez qu'on peui faire tort à la vie ou à la santé de quelqu'un en mutilant son image et faisant dire dessus l'office des morts.

— Sans doute, repartit la Voisin avec assurance ; et si la procession ent pris un autre chemin, le roi s'en serait trouvé fort mal.

— Achevez ce que vous aviez voulu dire sur le sieur Fouquet et la demoiselle de La Vallière, dit Lareynie en chargeant un des exécuteurs de f ire remettre, par un soldat, à l'un des maîtres des requêtes de la Chambre-Ardente, l'invitation de se transporter au bout de l'avenue de Vincennes et de faire fouiller, en sa présence, autour de l'arc de triomphe da Trône.

— J'ai perdu le fil du discours, reprit la Voisin en se tournant vers Eustache qui feignait de se retrancher dans sa prière. Aidez-moi, mon galant confesseur.

— Les paroles n'auraient pas le même crédit dans ma bouche, répondit Eustache fort embarrassé de cette allocution; et d'ailleurs le secret de la confession doit être gardé.

- Maudit cafard ! murmura la sorcière entre ses dents; je ne sais qui m'empêche de te faire faire une plus laide grimace que la tienne !

— Vous disiez, ce me semble, se hâta de reprendre Eustache inquiet de la mauvaise humeur de sa complice, que monsieur Fouquet voulut triompher de la vertu de mademoiselle de La Vallière, pour la grande haine qu'il portait au roi.

— Merci, mon confesseur ; je prierai le diable pour vous, répliqua la Voisin avec gaîté. Donc, voici comme les choses se passèrent : monsieur Fouquet me fit de beaux présens et m'en promit davantage ; je l'assurai 'que mademoiselle de La Vallière n'aurait rien à lui refuser, s'il la pouvait engager à porter une amulette, et s'il buvait lui-même un philtre que j'avais préparé exprès pour la comtesse de Soissons, qui se voulait faire aimer du roi.

— Quels étaient ce philtre et cette amulette? demanda monsieur de Bezons de plus en plus incrédule.

— Quant à ce qui est du philtre, je ne vous énumérerai pas les simples cueillis au clair de la lune et les conjuration avec quoi je le préparai : ce sont des secrets de magie, dont vous vous souciez peu; mais l'amulette était faite avec la manche d'un chemise du sieur Fouquet, une bribe d'hostie consacrée, une mèche de cheveux dudit Fouquet, et un petit bâton de coudre béni à la messe par mon prêtre Lesage.

— Quelles devaient être ies propriétés de ces inventions magiques? demanda de nouveau monsieur de Bezons qui commençait à trouver quelque apparence de vérité dans ces aveux.

— La femme portant l'amulette perdait la volonté et le pouvoir de résister aux entreprises de l'homme qui la lui avait donnée; et celui-ci, par le moyen du philtre que j'ai dit, prenait la figure et la condition du rival qu'il prétendait supplanter.

— La chose allât-elle plus loin que le dessein et la tentative ? dit Lareynie en recommandant au greffier la plus minutieus» fl'iélité dans le procès verbal.

PIGNEROL

— Assurément ! s'écria la Voisin avec une joyeuse pétulance ; monsieur Fouquet joua le rôle du roi auprès de mademoiselle de La Yallière, et cette mignonne ne s'aperçut pas même de la métamorphose.

— Comment! cette demoiselle, dit monsieur de Bezons, reçut une amulette de la part du sieur Fouquet qu'elle devait craindre pour l'amour qu'elle lui connaissait ?

— Monsieur Fouquet n'eut pas de peine à mettre dans ses intérêts une des tilles suivantes de mademoiselle de La Val- Hère, et cette fllie, moyennant une somme d'argent, cousit l'amulette dans la doublure de la robe de sa maîtresse, qui fut ensorcelée de la sorte sans le savoir.

— La tromperie de monsieur Fouquet dura-t-elle longtemps? dit monsieur de Béions qui ne se croyait jamais assez instruit.

— Aussi longtemps qu'il faut pour contenter un amant fort épris.

— Pensez-vous que mademoiselle de La Vallière fut possédée par le sieur Fouquet avant de l'être par le roi ? demanda Lareynie qui cherchait à rendre la déposition plus explicite.

— C'était là ce que souhaitait surtout monsieur Fouquet, et il en eut son envie satisfaite pour faire pièce au roi.

— Sa Majesté n'eut-elle point de soupçons de l'aventure ? répliqua Lareynie.

— Aucuns, par la précaution que je pris de lui nouer l'aiguillette, toujours à la requête de monsieur Fouquet...

— Assez, je vous conjure ! interrompit Eustache qui s'approcha de la Voisin et lui adressa ces mots, qu'elle entendit seule

— Mon révérend père, dit Lareynie au faux moine, comme s'il eût compris l'intention d'Eustache, assistez-la de vos conseils et obtenez d'elle toute la vérité.

— Par la barbe de Dieu ! s'écria la Voisin prompte à s'emporter à la moindre contradiction ; suis-je folle à lier, qu'on me veut dicter mes paroles? Je déclare sur mon âme, si j'en possède une toutefois, que j'ai, par sortilège, chagriné le roi eu lui nouant l'aiguillette, ce qui lui donnait beaucoup de honte et de dépit !...

— Il suffit, interrompit Lareynie qui n'osa pas approfondir ce chapitre; mai:iie^)nnf, on vous va livrer aux exécuteurs afin do voir si vous n'avez rien dissimulé de la vérité.

— Je le veux bien, par la croix du diable! s'écria la Voisin àquison impatiencede subir la questionfitonblierLouisXlV et le nœud d'aiguille te. Monsieur mon confesseur, retenez bien la mora ité de ceci, et considérez la figure que je vais faire. Chantons d'abord, pour nous mettre en haleine, un petit air parodié de Proscrpine.

— Le chef-d'œuvre de monsieur Quinault, dit Morel en humant une longue prise de tabac.

— Silence! cria monsieur de Bezons.

— Mieux vaut chanter que braire! dit la Voisin qui fredonnait sa chanson pour en retrouver les vers, et la musique. Tâeëez que jo pleure, vous autres; en attendant, je chante :

Pourquoi lrait«ivous de folie Cotte peur Que l'on nous fait ici de l'autre vie? Pour moi, j'en frémis d'horreur ; Je ne crains point la parque, Et moins encor la noire barque.

Tout cela trouble peu mon cerreau :

Mais ]<•. crains qu'un destin nouveau No m'oblige à la cour du ténébreux monarque De ae boire que de l'eau.

— Voisin ! dit monsieur de Bétons impatienté de ce chant.

— Faut il écrire la chanson, monsieur ? demanda le naïf greffier qui ne pouvait se résigner à laisser son nom en partage à une empoisonneuse.

— Si vous menez celte indécente vie, continua monsieur de Bezons, vous aurez la question des brodequins.

— Ce qui te plaira, vieux procureur de Satan, reprit vive-

ment la Voisin ; je me 6oucie de toi et de ta question comme d'une bouteille vide.

— Les ordonnances ne défendent pas déchanter durant la question, monsieur, dit Lareynie qui paraissait satisfait des aveux de la sorcière , à moins cependant que ce ne soient des chansons immoiestes ou impies.

— Elle ne chantera pas au troisième pot d'eau, je vous atteste, dit le chirurgien après avoir éternué.

Les exécuteurs s'étaient saisis de la Voisin, en s'excusant de remplir sur elle leur ministère et en sollicitant sa générosité ; monsieur de Bezons leva sa baguette d'ébène, et la question commença. La patiente, enlevée du siège où elle était assise, fut étendue le long d'un chevalet tellement étroit, qu'elle n'aurait pu y demeurer en équilibre, quoique ses pieds et ses mains fussent toujours attachés, si l'on n'avait fixé son corps sur la barre de bois transversale avec des cordes passées sous les aisselles et autour des reins ; le chevalet avait é;é auparavant assujetti par des écrous, de manière à ce que les mouvemens convulsifs de la patiente ne le pussent renverser ni même ébranler ; celle-ci se trouvait comme suspendue en l'air, car tout son corps ne reposait que sur la traverse de bois qui égalait a peine la superficie de son épine dorsale, et s'enfonçait presque dans la chair ainsi qu'un* lame tranchante : la compression et la douleur devaient être d'antant plus fortes que l'estomac et les intestins de la victime seraient plus chargés d'eau. La Voisin ne paraissait pu souffrir d'une si gênante position; et plus fière qu'un martyr chrétien au milieu des persécutions, elle regardait les assistaus avec effronterie, rassemblait des airs à boire dans son souvenir, jurait quand la mémoire lui manquait, et encourageait les exécuteurs à ne pas lui iaire grâce d'un tourment; de sorte qae ceux-ci, émerveillés de cette fermeU d'âme, se persuadèrent que le diable possédait la sorcière et lui prêtait des forces surnaturelles.

— Premier pot d'eau de l'ordi uaire ! dit monsieur de Bezons d'une voix lente et solennelle.

— A votre santé ! reprit la Voisin.

Elle ne put en dire davantage, car l'un des exécuteurs, qui avait rempli d'eau froide un grand coquemard d'étain contenant deux pintes, lui appliqua une espèce de muse hère avec un mors d'acier pour l'empêcher de fermer la bouche, et, pendant que !o seond exécut ur lui tenaUla tête immobile, le premier lui serra d'une main les n?rines et de l'autre Inl versa dans la bouche, du plus haut qu'il pat et goutte à goutte, les deux pistes d'eau sans qu'elle témoignât le plus léger sentiment de souffrance par des plaintes, des contractions de la face ou des borripilalions de tous les membres. Quand le pot fut épuisé, les exécuteurs allongèrent de trois crans le ehevalet, à l'aide d'un cric renfermé dans la machine, et le corps de la condamnée reçut une pareille extension.

— C'est bien, mes enfans, dit-elle lorsqu'on lui eut oté la muselière ; je me plaignais d'être de trop petite taille.

— Qu'avez- vous de plus à dire? lui demanda Lareynie; Je vous exhorte a déclarer la vérité, soit à charge, soit a décharge, pour gagner la miséricorde de Dieu, et s'il se peut le paradis.

— Fi donc ! au diable votre paradis I s'écria la Voisia qui se mit à chanter d'un accent un peu sourd, mais fort fat, cette parodie d'un des plus beaux airs de l'opéra 4* Pht«ton i

Mon cher voisin, veux-tu m'en croire?

Laissons les chansons; Depuis trop longtemps nous lassons Notre auditoire.

Pour «■ tte vaine gloire,

C'est trop disputer A qui de nous sait mieux chanter, Voyons qui de nous sait mieux boire!

— Deuxième pot d'eau de l'ordinaire! dit monsieur la Bezons en uceptant l'offre que le chirurgien Morel lui Ht d'une prise de tabac.

— Dieu vous le rende, messieurs I répondit la Voisin qii

ri

JACOB (BIBLIOPHILE)

ouvrait de bonne volonté la bouche pour qu'on y adaptât la muselière. .

— voilà bien la plus flère buveuse qu'on vit jamais ! murmura l'un des exécuteurs.

— Ce n'est pourtant pas d'un verre qu'il s'agit, repartit

l'autre.

— Silence ! cria le greffier qui n'avait pas eu jusqu alors l'énergie de faire taire les interrupteurs, mais qui espéra que le second coqueraard d'eau exorciserait celte pos-

•édée. . , ,,

— Elle ne bouge pas ! dit à l'oreille de Lareynie le cbirurfien qui s'arrêta étonné au milieu d'une prise de tabac ; c'est od tonneau qui fuit, apparemment.

— Eh bien ! n'avpz vous rien à ajouter à vos déclarations précédentes ? demanda Lareynie dès que le chevalet eut été allongé d'un nouveau cran et que la Voisin eut recouvré la parole.

— Ja VOHS dirai, s'il vous plaît, que cette eaw-là ressemble à de l'eau bénite, répondit la patiente qui, d'ttiie voix enrouée et tremb'ante, se mita chanter un air parodié de repéra de Cadmus .-

Tu fus belle comme un ange, Je t'aimai tant que tu le fus :

Baccbus trouve-t-il étrange

Que lorsque son jus Prend un goùl de vidange

L'on n'en bive plus ?

— Vous omettez le plus important, dit tout bas Eustache l'agenouillant près de la Voisin ; et le billet !

— Messieurs, je parlerai après le troisième pot! s'écria la Voisin avant que la muselière fût bouclée et lui ôlàt la parole.

j— Treisième pet de l'ordinaire 1 dit monsieur de Bezons. f —Elle enfle beaucoup, en effet, repondit Morel à une Observation de Lar»ynie ; mais il n'y a point encore péril.

— Ne voulez-vous point révéler quelque chose? demanda Lareynie quand le chevalet, monté d'un seul cran, eut fait craquer les os de la patiente.

— Ecoutez d'abord un orému.i de mon ami Chaulieu , dit là Voisin tout essoufflée, qui parvint pourtant à suivre la ■«sure de l'air :

Ne sortons pas encore D'un repas si charmant , Et que la naissante aurore Nous retrouve chantant Flon, flon !

— Voisin I dit Lareynie.

— J'ai écrit qu'elle a ebanté derechef, reprit le greffier qui eût désiré de perdre son nom.

— Je vous enjoins de parler ainsi que vous l'avez promis, continua le commissaire.

— J'ai négligé de vous faire part d'une particularité qui vous doit intéresser, dit»elle d'une voix entrecoupée, éteinte par momens et pour ainsi dire étouffée : monsieur Fouquet m'écrivit peu de jours avant que je fusse arrêtée.

— Pourquoi vous écrivait-il f

— Pour me solliciter de faire mourir le roi et plusieurs personnes qu'il me désignait en si lettre.

— Quel conte I grommela monsieur de Bezons. A quelle fin?

— Parce que, disait-il, le roi mort avec les gens qu'il sommait, il redeviendrait libre et puissant.

— Quelle apparence ! dit monsieur de Bezons haussant les épaules.

— Qui vous rendit cette lettre? dit Lareynie.

— Une servante ayant l'habit de carmélite.

— Avez-vous entrepris de servir cet abominable projet de lèse-majesté ?

— Je l'eusse fait, rien que pour savoir si les rois sont plus capables que le vulgaire de résister à mes poudres ; mais je fus menée à la Bastille avant que de pouvoir en faire retraite.

— Le ciel n'a pas permis que vous accomplissiez vos médians desseins contre la personne de Sa Majesté.

— Votre ciel y eût perdu ses peines, si le diable et moi avions mis la main à cet empoisonnement qui devait porter au comble ma gloire.

— Quelles étaient les promesses du sieur Fouquet pour vous entraîner à un si exécrable attentat ?

— Ça, qu'*ussiez vous promis pour un si beau service, messieurs ?

— Trêve 1 dit monsieur de Bezons sans marquer sur ses traits, ni dans son accent, la moindre émotion d'impatience ou de dégoût. C'est trop prêter l'oreille à des billevesées, nul indice ne vêtant à l'appui de ces détestables mensonges.

— Quel indice vous fmt-il autre que la lettre de monsieur Fouquet? s'écria la Voisin réunissant le reste de ses forces pour donner plus d'éclat à sa voix.

— Quoi ! sauriez-\ous fournir la preuve de ce que vous avancez ? dit Lareynie avec une surpi ise admirablement jouée si elle était teinte

— 11 y a de merveilleuses choses dans ma pantoufle, reprit la sorcière si tas que sa voix semblait s'exhaler de dessous terre.

D'après un ordre de Lareynie, les exécuteurs ramassèrent chacun une des pantoufles de la Voisin et les déposèrent sur le pupitre du greffier. Eustache en ce moment releva le bord de son capuchon pour ne rien perdre d'un épisode qu'il avait prémédité. Messieurs de Bezons et de Lareynie se partagèrent la chae'.ssure qui leur avait été signalée comme renfermant la pièce de conviction contre Fouquet ; ils examinèrent minutieusement le dedans et le dessous de ces pantoufles qu'ils dépecèrent ensuite à l'aide de canifs : de celle que tenait Lareynie tomba un papier froissé et jauni qui était caché entre les deux cuirs composant la semelle. Lareynie jeta un cri de joie en dépliant ce papier où se trouvait la preuve des faits énoncés par la Voisin : il le montra en triomphe à son collègue, qui le lut des yeux sans manifester ton opinion par le plus léger signe extérieur et qui le transmit au greffier pour en faire mention au procès-verbal. La Voisin n'était plus soutenue que par son énergie morale et pouvait a peine ouvrir les yeux.

— N'avez-vous rien à déclarer ensuite? dit Lareynie à la patiente qui n'eut pas la faculté de répondre par une moquerie, comme elle en avait l'intention.

— Quatrième pot d'eau et dernier de l'ordinaire ! dit monsieur de Bezons.

— A-t-elle cessé de vivre? demanda Lareynie au chirurgien qui ne se pressa pas davantage d'épuiser la prise de tabac qu'il dégustait lentement.

— Pas encore, repartit flegmatiqnement Morel qui consultait le pouls delà Voisin qu'on aurait crue privée de vie.

— Etes-vous contente de nous, madame? demanda l'un des exécuteurs en débouclant la muselière.

— Si vous ne l'êtes, voici de quoi vous contenter , dit l'autre exécuteur en tournant le cric qui allongea d'un cran le chevalet et les membres de la condamnée

— C'est bien, reprit la Voisin qui s'efforça de former des sons avec sa voix presque indistincte et de chanter un dernier couplet qu'elle n'acheva point.

Quelle liqueur... les dieux nous ont donaéel Pour la santé... c'est un... rare trésor... Avec... ce... vin...

— Cinquième et dernier pot d'eau et premier de l'extraor dinaire ! dit monsieur de Bezons.

— Elle est considérablement enflée, disait Lareynie au chirurgien qui cherchait les battemens imperceptibles du pouls de la moribonde.

— Elle a bu plus d'eau qu'elle ne boira jamais de vin, répondit Morel en riant et en prisant.

— Que déclarerez-voBs maintenant? demanda Lareynie aussitôt la muselière retirée.

— Je déclare que l'eau est un breuvage fadel répondit la Voisin que parut ranimer l'atroce douleur de l'écarlement du chevalet.

PIGNEROL

Que'.le .. liqueur... les dieux nous... eut donnée... Chaque, cha...ch... coup...

— Sixième pot et deuxième de l'extraordinaire 1 dit monsieur de Bezons.

— Elle n'ira jamais au bout, dit le chirurgien touchant la peau glacée et moite du visage de l'agonisante.

— 11 n'en reste plus que deux à boire, dit l'un des exécuteurs.

— Madame a en efLt beaucoup de constance, dit l'autre avec son ton doucereux et son air patelin, pendant qu'il bardait les ressorts du chevalet et tiraillait horriblement les muscles de sa victime.

— Je vous somme de dire la vérité sous peine de dan; nation étemelle! dit Lareynie.

— Mon confesseur est-il toujours là? reprit la Voisin haletante et tous les membres crispés par une annoté intolérab e qui se faisait sentir jusqu'à la pointe des cheveux.

— Je vous vois et n'en puis croire mes yeux, répliqua Euslache plus impatient qu'elle de sortir de cet antre infernal.

— Bordas, je me fie à tes sermens ! murmura-t-elle si faiblement que le nom seul parvint à l'oreille des commissaires.

— Bordas ! a-t-elle dit ? demanda le greffier la plume en l'air.

— A qui en veut-elle par ce nom? ajouta monsieur de Bezons portant ses regards sur le confesseur qui se prosternait en prière pour déguiser son trouble.

— Hé ! ne voyez vous pas qu'elle est hors de sens ? répliqua Lareynie qui voulait passer outre.

— Qu'entendez-vous par cette personne à qui vous rappelez des sermeps jurés? dit monsieur de Bezons dont la conviction ne s'établissait pas sans travail.

— E'ien'a plus l'esprit assez présent pour vous écouter et vous répoudre, repartit Lareynie remarquant que l'agonisante tressaillait convulsivement.

— Qui est ce Bordas? demanda obstinément le premier rapporteur en parlant dans l'oreille de la Voisin.

— Le cousin germain du diable it le vôtre, dit-elle assez haut pour rassurer le faux moine qui lui parlait en même temps dans l'autre oreille et la suppliait de ne pas l'accuser.

— Septième pot et troisième de l'extraordinaire! dit monsieur de Bezons.

— Elle s'en va étouffer , dit un des exécuteurs à monsieur de Bezons.

— Versez l'eau à plusieurs reprises, reprit celui-ci.

— Madame, ne vous lassez pas de cette fermeté à souffrir, dit l'exécuteur, qui donna au chevalet une nouvelle extension par laquelle les jambes de la Voisin semblèrent prêtes à se séparer du corps.

— Pour la dernière fois, je vous invite 5 dire ce que vous avez omis dans le procès et dans cet interrogatoire, dit Lareynie.

— Sangdieu! répondit-elle en faisant d'horribles efforis pour élever la voix et en prolonger les sons, pour la dernière fois, je chanterai encore :

Eu tous lieux Baccbus est vainqueur...

Son pouvoir... est toujours extrême...

"Et... l'or... même...

Est... moins... fort... que sa... liqueur...

— Huitième pot et dernier de l'extraordinaire! cria monsieur de Bezons.

— Ses boyaux en crèveront! dit l'un des exécuteurs.

— Madame, vous sentez-vous bien ainsi? dit l'autre le plu; flalteusenient du monde.

— Elle est morte! s'écria Eustahe, qui sortit de son rôle charitable et recueilli par cette exclamation , où se révélait toute sa pensée.

— Non, mais elle se meurt, reprit le chirurgien, qui faisait grincer le couvercle de sa tabatière lorsqu'il n'y plongeait pas les doigts.

— Qu'on la délie et qu'on la place sur le matelas! ordonna Lareynie.

— Attendu qu'elle a souffert la question ordinaire et extraordinaire, dit monsieur de Bezons en abaissant sa baguette, en la peut soulager.

Dans l'instant, la Voisin , qui ne donnait plus signe de vie, l'ut délivrée de ses I ens et retirée du chevalet; on la coucha sur le matelas et o:i l'approcha de la chemines, pour que la chaleur du feu, aidée de frictions faites sur toutes les p^i tics du corps avec des brosses de crin, combattit l'asphyxie commencée. Son ventre et sa poitrine étaient ballonnés, et ses poumons dégag< ai) nt avec ■ eine un roufil1 pénible à de longs iaterval es; mais bientôt, après de violentes nausées, la respiration se régularisa par àc bruyans hoquets, et elle revint à elle, sans toutefois reprendre assez de force pour soulever sa tète pesante et prononcer trois mots de suite d'une voix intelligible.

— Voici ce qu'on a trouvé non loin de l'arc du Trône, dit en arrivant d'un air empressé le maître des requêtes qni avait assi:té aux fouilles.

— Ceci constate les déclarations susdites de la Yoi.in, reprit Lareynie, qui s'empara de :a boite de plomb, encore souillée de terre et de mortier.

— Ferat-on l'inventaire de celte boîte? demanda monsieur de Bezons avec la n cote froideur magistrale.

— Oui, sar-le-chainp, pour la mettre ensute sous les yeux du roi.

— Avons nous fait convenablement noire office? dit l'un des exécuteurs à la Voisin, qui souriait à Euslache, toujours agenoui lé auprès d'elle.

— Mon confesseur, damez dix pistoles à ces braves gens pour qu'ils se souviennent de mes ihansoi.s, dit-cllc avec effort en fredonnant par réminiscence :

En tous lieux Bacchus est vainqueur !

— Vous feriez mieux de chanter un De profanais, interrompit monsieur de Bezons.

— Ce n'est pas une femme ! c'est le diable ! objecta le greffier en se s'gnant.

— Madame Jobin est certes moins résolue dans la comédie de monsieur Corneille, dit Mon I en lui offrant une prise de tabac.

— Désormais le nom Je Voisin est immortel! s'écria la sorcière avec une superbe satisfaction du caractère qu'elle venait de montrer par amour de ce qui était la gloire à ses yeux.

— Et Fouquet est plus compromis que ne voulait monsieur de Saint-Mars et que ne pensait monsieur Colbert! se dit à lai-même Eustache en distribuant de l'argent aux exécuteurs.

Q:iantUla forme et manière selon laquelle 1 dit capitaine Saint-Mars devra garder leiY louquet, Sa Majesté ne lui eu prescrit lue , s'en remettant entièrement sur sa nce et sage conduite.

(Initructions du roi à moniteur dt Saint-Mari, 161 I.) Monsieur de Saint - Mars comprendra do tout ce que dessus , que Sa MajeUfl , ayaut de la longue punition de ieur Fouquet, elle v< ut l> i n lui : dur une prison plus douée , mais qu'elle qu'il ue puisse sortir de pri- - n que i ai son ordre.

(M., ir.TO.)

Lorsque la litière qui amenait Louwis à Pignerol parut aa loin accompagnée de l'escorte d'honneur que Saint-Mars

JACOB (BIBLIOPHILE)

lui avait envoyée au fort d'Exilés et quitta la route des montagnes de SainteBrigide, la garnison de la citadelle se mit sous les armes, enseignes déployées, et lit plusieurs salves de mousqueterie, pendant que canons et tambours rendaient les honneurs militairesau secrétaire d'état de la guerre. Le gouverneur de la ville ayant voulu savoir la cause de ce vacarme, monsieur de Rissan, lieutenant du roi et gouverneur de la citadelle, lui apprit l'arrivée imprévue de monsieur de Loavois, et aussitôt les remparts de Pignerol tremblèrent sous les décharges de l'artillerie qui lirait à la fois des bastions des Religieuses, de Richelieu et de Villeroy ; le drapeau tlenrdelisé flotta au vent sur la tour de la porte de France, et tous les soldats du marquis d'Herleville, rangés en haie le long des boulevarts extérieurs, se préparèrent a rerevoir le ministre.

Cette canonnade n'eût pas été plus retentissante pour célébrer le passage du roi lui-même : elle donna l'éveil a la curiosité des habitans de Pignçrel qui connurent bientôt lavenue prochaine du marquis de Louvois, et porta l'inquiétude à deux lieues à la ronde; car chaque coup de faucon ou de moyenne était centuplé par les échos des environs et répété de rocher en rocher jusqu'à Turin. Bien des gens pensèrent à ce bruit de guerre que le duc de Savoie avait tenté une surprise contre Pignerol, qu'il regardait à juste titre comme la clef de ses états. Les villageois du pays accoururent en foule avec anxiété, et le clergé de Pignerol, pour se recommander aux bonnes grâces du ministre, sonna les cloches à grandes volées ; de sorte que, de la ville haute à la basse, tous les clochers d'églises et de couvens riva'isaient de zèle et de fracas avec les canons et les mousquets. La population, trouvant les portes de la ville fermées, se répandit dans les rues en attendant qu'on lui permit de se précipiter à la rencontre de Louvois, qui, en associant son nom aux principales conquêtes de Louis XIV qu'il dirigeait presque seul, avait acquis une renommée universelle. Les moines des abbayes et des ermitages qui hérissaient les abords de Pignerol sortirent en procession au devant de la litière, sans obtenir du ministre qu'il s'arrêtât un moment pour se repeser et se rafrakhir chez eux. La litière s'avançait lentement a travers de mauvais chemins et les rideaux étaient toujours clos.

Enfin le marquis d'Herleville, ancien courtisan, cassé par les fatigues de la galanterie plutôt que par les rudes travaux de la guerre, se détacha de s-s troupes disposées en bataille, pouraller, à la tète <le ses officiers, complimenter monsieur de Louvois; mais la lit. o e, qui ne devait point passerparla ville selon les ordres du ministre, continuait sa marche vers la citadelle, du côté de la porte Saint Jacques, dite des Casemates, que monsieur de Rissan avait fait ouvrir en voyant l'escorte prendre Celte direction. Mo sieur d'Herleville, son chapeau à la main, de même que ha suite, eut a peine comm<neéses félicitations et ses assurances de dévouaient, que la personne qui était dans la li 1ère s'agita brusquement avec de fougueux jurons et enjoignit a i cocln r de fouetter les mulets, dont die n'avait cessé durait le trajet de maudire le pas lent et sur dans des sentiers impraticables aux voilures.

— Monseigneur, dit monsieur d'Herleville eu suivant la litière qui s'éloignait, n'accepterez-vous pas un logement chez moi?...

— Monsieur le marquis, cria une voix dure et irritée du fond de la litière, ne pouviez vous attendre mes instructions avant que de brûler tant de poudre inutilement?

— Monseigneur, c'était pour vous faire honneur...

— Je ne veux pis qu'on me fasse honneur sans que je le permette, reprit la voix plus brutale et plus impérieuse.

— Mais, monseigneur, disait le gouverneur qui côtoyait toujours la litière, vous même avei ordonné...

— Sans doute, interrompit la voix, les ministres du roi, et surtout celui qui a le département de la guerre, doivent être accueillis de la sorte.

— Eh bien I monseigneur, vous plaignez-vous que les choses soient mal laites ? j'ai commandé pour ce soir les apprêts d'un bal...

— Un bal! un bal! plutôt un enterrement, bourreau! Grommelait la voix eu jurant

— Les dames et demoiselles de Pignerol sont en fête pour votre arrivée.

— Ce n'est pas pour elles que y. viens, fussent-elles toutes plus belles que des déesses!

— Vous venez pour visiter la place dont j'ai le gouverne ment?

— Je viens... je viens, morbleu 1 pour envoyer au diable les fâcheux et les importuns.

— Monseigneur ! repartit monsieur d'Herlevillequi demeura un moment en arrière et rattrapa la lilière à peu de distance des ouvrages avancés de la citadelle.

— Est-ce encore vous, monsieur d'Herleville? demanda la voix qui s'était un peu adoucie dans cet intervalle de silence.

— Oui, monseigneur.

— Eh bien ! monsieur, faites taire cet infernal canonnement qui me brise la cervelle, et remettez tout en son état ordinaire.

— Mais, monseigneur...

— Je voulais garder mon incognito, et j'eusse été bien aise que tout le monde ignorât mon séjour ici.

— Ah! monseigneur, dit monsieur d'Herleville avec cette flatterie que le roi avait mise en vogue dans tou'es les relations des subalternes avec leurs supérieurs, on vous eût bien vite reconnu à votre air, et vous ne sauriez parler à l'un de mes soldats sans qu'il devinât ce que vous êtes.

— Monsieur d'Augicourt n'a donc point rempli mes intentions? demanda la voix apprivoisée par les paroles adulatrices du gouverneur.

— Je n'ai pas eu connaissance de la mission de monsieur d'Augicourt.

— Conformez-vous donc à mes désirs, monsieur, dit la voix tout-à-fait calmée: imposez silence à vos canons et à vos cloches qui me font bien du mal, car je suis fort incommodé, monsieur.

— Quoi ! monseigneur, s'écria l'officieux marquis, votre santé n'est point telle que la désirent vos admirateurs?

— Grand merci, monsieur.

— Souhaitez vous un médecin, un apothicaire, du linge, des gens, un appartement, du feu?...

— Je souhaite du repos, monsieur, dit la voix redevenant brusque et bourrue.

En ce moment la litière passa sous le pontlevis et entra dans la citade le, pendant que monsieur d'Herleville , les pieds dans la boue et la tète d 'couverte, saluait respectueusement le personnage invisible qui n'était plus à la portée de l'entendre. Un des hommes de l'esenrte, entendant lo ministre se plaindre du fracas de cet accueil, avait pris les devans pour avertir monsieurde Rissan, qui, mieux instruit du caractère de Louvoisque ne l'était monsieur d'Herleville, s'empressa défaire cesser l'étourdissant concert des trompettes, tbs tambours et des canons dans la forteresse. Monsieur de Rissan était à la porte avec les ofluiers de sa garnison, lorsque la lilière se présenta fermée de toutes paris: monsieur de Rissan, vieux soldat criblé de cicatrices, avait pu dans ses campagnes s'instruire des nécessités de l'obéissance militaire, et quand il eut fait un pas vers la litière qui restait dans le mime silence, il comprit que monsieur de Louvois ne voulait ni se montrer ni se prêter à l'étiquette cérémonieuse d'une réception publique : il se borna donc à ôter son chapeau au passage de la litière.

— Monsieur de Rissan, dit sévèrement la voix entre les rideaux, vous eussiez dû vous enquérir de ce que contenait cette voiture avant que de l'admettre dans la citadelle.

— Monseigneur ! répondit monsieur de Rissan qui ne concevait pas la pensée du ministre et qui sentit la rougeur lui monter au front par l'appréhension d'un reproche.

— Savez-vous qui je suis? reprit brusquement la voix; et un ennemi de Sa Majesté ne pourrait il s'introduire sous mon nom en la place où vous commandez?

— Monseigneur, qu'eût-il donc fallu faire ? répliqua le gouverneur de la forteresse avec cette vivacité qui annonce ordinairement un caractère franc et loyal.

— Regardre U dedans et voir ce qu'on vous amène! s'écria

PIGNEROL

le marquis de Louvois en écartant les rideaux de la litière et montrant sa figure animée par la fièvre plutôt que par la colère.

— Je me souviendrai de vos avis, monseigneur, repartit en s'inclinant monsieur de Rissandont le noble visage exprima une respectueuse soumission : si vous revenez jamais dans mon gouvernement j'aurai l'honneur de vous faire d'abord déclarer vos noms et qualités.

— C'est bien, monsieur, dit 1î ministre qui n'avait adressé une sorte de réprimande à ce brave officier que par boutade d'humeur grondeuse.

i — Ne passertz-vous pas la revue des troupf s ? demanda le gouverneur.

— Je vais passer dans mon lit, s'il vous plaît.

— Seriez vous malade, monseigneur?

— On ne se met pas au lit, j'imagine, pour trop de santé ! dit brusquement Louvois.

— Vous avez en effet les traits fort altérés, monseigneur, et le «ang vous monte à la tête...

— Les deux régimens de la garnison sont-ils complets? interrompit le ministre qui n'aimait pas à s'étendre sur le chapitre de sa santé.

— Il n'y manque, monseigneur, que six hommes : trois ont déserté, l'un a été pendu, les deux autres sont morts.

— Ces coquins-là devraient pourtant être fiers de servir le plus grand roi du monde I Pas de grâce aux déserteurs, monsieur.

— Vous paraissez vous trouver mal, monseigneur ? dit en hésitant monsieur de Rissan qui remarquait l'embarras survenu dans l'élocution du ministre prêt à s'évanouir. Appellerai-je du monde ?

— N'en faites rien, monsieur, repritLouvoisqui se redressa et affecta la meilleure contenance qu'il put garder sous l'impression d'un étourdissement suivi d'une défaillance; j'appellerai moi-même, si je le veux.

— Mais vous semblez n'êire pas à votre aise..

— Comment! monsieur, interrompit rudement Louvois, vous laissez tant de ronces et d'herbes pousser parmi les fentes des murs?

— C'est vous, monseignour, qui m'avez prescrit d'attendre qu'elles soient sédiées par l'hiver pour les faire arracher au printemps...

— Ce n'est pas moi toujours qui vous ai dit de ne point faire Retloyer les fos>és dont l'eau est si corrompue.

Louvois, dont la litière s'était arrêtée pendant cette conversation où il se montrait comme à l'ordinaire fantasque, bourru, ii'jusle, impérieux et farouche (cette épithète lui fut souvent appliquée par ses contemporains), ordonna au cocher d'entrer dans la cour du donjon, où l'attendait Saint- Mars, gouverneur de cette partie de la citadelle, et capitaine delà compagnie franche préposée à la garde des prisonniers. Saint Mars, portant pour insigne de son grade une écharpe blanche en sautoir et un riche nœud d rpée, se prés«nta seul à l'entrée du pont-levis qui communiquait de la forteresse au donjon, et s'étonna que la litière demeurât fermée en passant devant lui.

— Cocher, arrête! criât il-, car on ne pénètre pas sans examen dans une prisoR d'étal.

— Monsieur, je suis valet de pied de monseigneur le marquis de Louvois, répondit le cocher fouettant ses chevaux.

— Et moi je suis gouverneur du donjon, et je te casse la tête d'un coup de pisto'et si tu ne t'arrêtes.

— Qu'est-ce donc ? demanda d'une voix affaiblie le ministre qui était tombé en faiblesse dans la voiture et qui ne put se mettre a la portière.

— Cest monsieur le gouverneur qui me menace, si j'avance d'un pas, de me tirer un coup de pistolet, reprit le cocher tout tremblant.

— Morbleu ! cela vaut la peine d'être vu! s'écria le ministre ù qui la fureur rendit la force de déchirer les rideaux pour se faire connaître.

— Je me réjouis de vous saluer en face, monseigneur, dit Saint-Mars replaçant à sa ceinture le pistolet dont il s'était armé ; voilà quinze ans que je n'eus cet honneur.

— Que parlait on de pistolet, monsieHr, et qui a osé menacer mes gens?

— Je n'eusse pas admis cette litière dans le donjon sans l'avoir visitée pour m'assurer qu'elle ne contenait rien de suspect ni de contraire au service du roi.

— Eh ! monsieur, ne saviez-veus pas bien que c'était moi, et ne m'avezvous pas vous-même envoyé cette litière?

— Je sais, monseigneur, répondit Saint-Mars en baissant la voix avec un air mystérieux, que les amis de monsieur Fouquet sont hardis et propres à tout tenter.

— Imaginations que cela, monsieur! reprit Louvois que rendait plus maussade encore le malaise qu'il éprouvait -, personne en France, à l'heure qu'il est, ne se soucie du pauvre monsieur Fouquet.

— C'est votre opinion, monseigneur; en tous cas, pour me conformer aux ordres du roi, je ne m'endors pas dans la confiance que vous avez...

— Dorénavait, monsieur, pour vous conformer anx miens, ayez plus d'égards pour ma personne et me» gens! interrompit hautement Louvois, qui commençait à prendre de l'inquiétude aux symptômes de maladie qu'il ressentait et qui avait hâte deconsulter un médecin, sans toutefois manifester les craintes auxquelles il se. laissait aller.

— Monseigneur, dit Saint-Mars qui ne fut pas maître de modérer son tremblement habituel, augmenté par le peu d'espoir qu'il avait de converser son prisonnier, ne venez-vous pas mettre en liberté monsieur le comte de Lauzun ?

— Lauzun ! répliqua Louvois mo tié raillant, moitié gourmandant la supposition de Saint-Mars; Lauzun a-t-il les cheveux blam s et va-t-il mourir de vieillesse, pour que je le délivre sans danger?

— Depuis huit ans que je le garde, monseigneur, il semble n'avoir pas vieilli.

— Ce n'est donc pas l'heure de lui faire grâce, puisque mademoiselle de Montpensier ferait encore la folie de l'épouser.

— Vraiment il ne se gêne pas pour soutenir que la chose est faite !

— Silence, monsieur! s'écria Louvois pour qui cette indiscrétion était de plus une importunité dans un moment où il se faisait violence pour dissimuler son état que cette contrainte aggravait encore; ce sont là des secrets que vous pouvez savoir, mais que vous devez taire 1

— Votre séjour ici sera t-il long, monseigneur?

— A Dieu plaise qu'il ne le soit pasl répondit Louvois préoccupé delà fièvre ardente qui lui troublait le cerveau et I obligeait à condamner son activité à un repos absolu-, je ne me sens pas bien.

— Voulez vous que je vous conduise à un appartement que je vous destine, monseigneur ; car pour moi je suis logé dans le donjon, parmi mes prisonniers.

— Un peu de calme et de sommeil me remettront, dit le ministre en descendant de litière avec, l'aide de ses valets et de Saint-Mars ; le grand air me fait déjà grand bien, et je ne me coucherai pas même.

— Monseigneur, je vais mander le chirurgien...

—C'est inutile, fort inutile, en vérité. La fatiguedela route et le mauvais air qu'on respire au fort d'Exilés m'avaient quelque peu incommodé,

— Vous auriez plus sagement fait, monseigneur, d'ajourner votre voyage jusqu'aux beaux jours.

N'êies-vous pas médecin, pour me conseillerde la sorte,

monsieur de Saint-Mars? dit Louvois blessé d'une insinuation qui tendait à combattre ses volontés; monsieur d'Augicourt vous a fait part de mes instructions?

— Non, monseigneur.

— Quoi ! n'avez-vous pas lu mes lettres et celles du roi ?

— INon, monseigneur.

— Ccirhleu! d'Augicourl, si léger qu'il soit de sa nature, n'a pu oublier à ce poi'it l'objet de sa mission ! Où est-il

— Je l'ai fait enfermer dans sa chambre.

— Pour quelle raison, monsieur? s'écria Louvois surpris et irrité de ce! abus de pouvoir,

— Parée qu'il ne portait aucune preuve écrite des étranges choses qu'il me mandait de votre part.

JACOB (BIBLIOPHILE)

— Elles lettres?

— Il les a perdues en chemin, dit-il.

— Perdues! Et l'ordonnance secrète du roi?

— Oh 1 l'imprudent ! mes lettres ! l'ordonnance du roi ! perdues! c'est impossible, assurément! on les lui aura volées peut-être 1

t- Monseigneur, vous auriez besoin de tranquillité et vous paraissez très souffrant.

— Moi ! j3 n'en suis pas où vous pensez, monsieur de Saint-Mars; un petit accès de fièvre, voilà tout. Mais d'Augicourt?

— Je l'ai fait avertir, et d'ailleurs le canon l'avertissait assez.

— Le canon ! la peste soit de votre canon! C'est à lui que je dois ce prodigieux mal de tête! Eh bien! qui l'empêche de venir ?

— Monsieur d'Augicourt à fort à faire pour terminer sa toilette.

François-Michel Lelellier, marquis de Louvois , fils du chancelier Michel Letcllier, était seul chargé du département de la guerre, depuis que son père avait pris pour retraite, en «677, la chancellerie vaean'e par la mort de Séjuier. Le fardeau de l'administratien reposait presque tout entier sur Louvois que le roi se vantait d'avoir formé, et qui savait gouverner le roi sans paraître même avoir un avis à soi; do voluptueux et de frivole qu'il était dans sa jeunesse consacrée au plaisir plutôt qu'au travail, il devint laborieux et austère lorsque son ambition se fut développée dans le maniement des affaires, et il s'adonna si exclusivement aux fonctions de sa charge, qu'il eut bientôt acquis i"le expérience capable de diriger son génie. Le principal aliment île cette activité fut une jalousie immodérée romre Co'bcrt, ministre habile et surtout régu'ier, fécond en petits moyens, fort bien entendu aa questions de finances et d'industrie, minutieux à l'excès, toujours adroit ei quelquefois rusé. Louvois avait l'avantage sur son rival toutes les luis qu'il proposait quelque mesure imprévue, hardie, téméraire même, car le roi était sensible à tout ce qui semblait intéresser sa gloire; Colbert, au contraire, t'emportait oui iiairement dans les circonstances qui demandaient de la prudence, de la logique, du calcul et du goût : aussi, (Uns le conseil, ne se trouvaient-ils guère en contradiction par le soin qu'ils prenaient de rester chacun dans ses attributions autant que possible; Colvert, ne s'occ.upant que de finances, de commerce, de bàtimens et d'arts; Louvois, préparant des guerres, des plans de campagne, des années et des conquêtes; ils se craignaient l'un l'autre et ne s'attaquaient que par des voies détournées, comme s'ils doutassent de l'issue d'une lutte décisive; plus i!s se haïssaient dans l'âme, plus ils évitaient d'en venir à une rupture éclatante.

Telle était l'origine du voyage de, Louvois à Pignerol :• ayant appris queColbert, pour lui causer un vif dépit, s'efforçait, de concert avec mademoiselle de Montpensier, à tirer de prison le comte de Lauzun que lui nu m? y avait fait mettre, il imagina de se venger de Colbert en lui ôtant son prisonnier, l'infortuné Fouquet; car Colbert, non satisfait de la condamnation de sa victime, espérait bien la retenir dans une captivité perpétuelle. Louvois, en qualité de ministre de la guerre, avait la haute main sur les prisonniers d'État enfermés dans les plates lortes ; il éfait seulement obligé de rendre compte au roi des faits relatifs à ces prisonniers, et pour cela, il entretenait une correspondance très suivie avec les gouverneurs de la Bastille, de Pignerol, d'Exilés et des îles Sainte- Marguerite. Il n'eut pas de peine à obtenir de Louis XIV, favorablement disposé par les requêtes des amis de Fouquet, la grâce et la délivrance de cet ancien ministre, qu'il plaignait d'ailleurs, moins à cause de l'horrible position où se trouvait le malheureux depuis plus de dix-huit ans, que par suite de l'intérêt que portait à Fouquet madame Dufresnoy, femme du premier commis de la guerre, la seule maîtresse que Louvois eut gardée après son mariage avec Anne de Souvré, marquise de Courtauvaux, et la seule femme qui eût une véritable influence sur lui. Au reste,

Louvois n'avait d'ailleurs jamais partagé l'acharnement de son père contre Fouquet, qu'il estimait comme financier de l'école du cardinal Mazarin.

La voyage, de Louvois, qui se proposait de visiter les places des frontières du Piémont et de la Savoie, avait encore un autre but : c'était de paraître tout-à-fait étranger à ce qui se passerait à Paris et à Vincenncs, dans la Chambre des Poisons qu'on lui reprochait d'avoir établie pour se faire des armes secrètes coutre ses ennemis, et principalement le maréchal de Luxembourg, emprisonné à la Baslile, de même que le plus vil complice de la Voisin. Louvois, que ne préoccupait pas alors la guerre extérieure assoupie plutôt qu'éteinte par la paix de Nimègue, était donc bien aise de contrecarrer et d'affliger Colbert en rendant la liberté à Fouquet, et en s'opposant à celle de Lauzun ; il voulait aussi examiner en détail les forteresses et les p'aces qui, selon ses projets belliqueux, devaient bientôt servir à la défense du territoire, et qui avaient besoin d'être mises en état de soutenir un siège.

Louvois était un de ces politiques audacieux qui n'ont de confiance que dans leurs desseins, et qui ne croient pas à l'impossible dte qu'il s'agit de les exécuter ; il possédait au plus haut degré l'imagination qui crée, la volonté qui ordonne et la persévérance qui achève. Quoiqu'il n'eût pa« fait son apprentissage dans les camps, il était sans doute le plus grand général de son siècle après Turenne, et par celte conscience qu'il avait de ses talens militaires, il soumit à sa tutcl'e tous les généraux qui ne pouvaient faire une marche ni une emhuscade sans sa permission. Il voulait que la guerre procédât par la terreur, pour gagner du temps, disait-i), et pensait qu'une armée avançait plus vite, la flamme à la main, dans le pays ennemi. Cette habitude des expédiens rigoureux et terribles causa plus tard l'incendie du Palatinat; elle provenait d'un caractère de fer, que la rude main de Louis XIV n'eût pas même su ployer, et qui était dirigé souvent par le caprice du moment et souvent aussi par la conviction du bien. Louvois, qui surpassait peut-être en orgueil Louis XIV, avait mis sa gloire à tout sacrifier pour accroître la gloire de son maître aux yeux de l'Europe; et, comme ses entreprises, si téméraires et si injustes qu'elles fussent, avaient réussi jusque la, le roi se les attribuait volontiers.

Ce caractère despote, hautain, inflexible et même farouche jusqu'à la méchanceté, avait donné au ministre une physionomie sombre, sauvage et repoussante, ridée et contractée par des mouvemens continuels de colère et de vanité : quand il souriait, par hasard, il grimaçait d'un air pénible et souffrant; il était, en général, rêveur et soucieux sans être distrait ; car sa pensée, prompte et lumineuse comme l'éclair, devançait toujours les paroles qu'on lui adressait, et son regard d'aigle devenait aussitôt fixe et pénétrant; une ample perruque noire, des sourcils épais se joignant presque, et une royale assez touffue ajoutaient à la dureté de ses traits, assez nobles pourtant, et à l'impression formidable de son abord. Il ue se piquait pas, d'ailleurs, de politesse et de ce ton exquis qu'on trouvait à la cour de Versailles chez les moindres gentilshommes; il ne changeait pas même de manières avec les femmes, et passait fréquemment de la brusquerie à la brutalité. Aussi, tremblait-on dès qu'il élevait la voix et que $<>s yeux lançaient un rayon sinistre; il n'inspirait donc du respect à personne, mais de l'effroi à tout le monde.

Son orgueil, qui n'était qu'use opinion innée de sa supériorité, se souciait peu d'étendre cette supériorité à de ridicules et inutiles détails de toilette. Louvois réservait le luxe de costume pour de rares occasions d'apparat, et affichait au contraire le reste du temps une simplicité, une modestie devêlemens qui contrastaient davantage, avec l'éclat de son rang et des honneurs extraordinaires qu'il se faisait rendre. Un grand- officier, qui ne lui eût pas donné le titre de vionseigneur dans une le tre, aurait couru risque d'une disgrâce, et Louvois ne quittait presque jamais l'habit de velours noir uni, sans broderies et sans rubans, sous lequel il cachait soigneusement son cordon bleu de l'ordre du Saint-Esprit.

PIGNEROL

Ce fut dans l'hôtel du gouverneur, petite maison neuve attenant au donjon, que Saint-Mars conduisit le ministre dont l'état avait beaucoup empiré par la contrariété qu'il avait éprouvée en arrivant à cette bruyante réception, et par les efforts qu'il avait faits pour déguiser son malaise physique. La fièvre, qui le tourmentait depuis deux jours, avait redoublé de violence pendant la route et s'était accrue au point de lui oter toute faculté d'agir et de penser ; les symptômes les plus alarmans commençaient à se déclarer, et plusieurs fois le malade avait eu des défaillances accompagnées de frissons, de sueurs et de vertiges; sa pesanieur de tête se compliquait eu assoupissement presque irrésistible, et une torpeur générale s'emparait de tous ses membres par degrés. Il ne tarda pas à concevoir des craintes sérieuses sur son état, qu'il avait espéré dissimuler jusqu'à ce que la nature eût repris le dessus et que le sommeil eût dissipé les traces de celte indisposition passagère; il se rappelait que son médecin lui avait souvent recommandé de calmer les ardeurs de son sang par des boissons rafraîchissantes, des bains et des saignée?, parce que sa constitution robuste et replète le prédisposait à l'apoplexie. C'étaient bien les préliminaires de i cite redoutable affection qu'il ressentait, et il eut peur d'être frappé de mort s'il n'avait recours a de prompts remèdes. Il s'était jeté dans un fauteuil en entrant dans la chambre préparée pour lui, car il ne pouvait plus se traîner ni se soutenir, et quand il fut assis, son front brûlant appuyé sur sa main froide, il resta comme anéanti, sans une autre idée que celle du danger qu'il courait : son énergie paraissait l'abandonner entièrement, quoiqu'il eût encore sa connaissance.

— Monseigneur, lui dit Saint Mars qui l'avait vu trembler et chanceler, raonseigne ir, ferai-je mander le chirurgien de la citadelle ou bien quelque médecin de la ville ?

— Oui... reprit Louvois dont l'anxiété morale augmentait avec la maladie: je me trouve en piteux état, monsieur de Saint-Mars !

— Al'ez cheicher deux ou trois médecins à l'effet de faire une consultation , dit Saint-Mars au valet de pied du ministre; monsieur d'IIerleville enverra les meilleurs.

— Non, interrompit Louvois qui lit un effort pour parler de son ton naturel -, gardez-vous bien de publier que je suis malade ! d'ailleurs cette indisiosition sera y uério demain.... Je ne veux pas que personne sache que ma santé est mauvaise.

— Cependant, monseigneur, reprit le plus vieux des valets avec celte assurance que donne la certitude d'être écouté, nous ne vous laisserons pas mourir sLm-. aide.

— Qui vous fait croire que je vais mourir ? répliqua Louvois répondant a s:i proj re pensée.

— Monseigneur a toute L'apparence de vouloir vivre longtemps, dit Saint-Mars qui préjugeait tout bas le contraire.

— Faites quérir le chirurgien dis prisonniers , interrompit Louvois en pressant les artères de ses tempes pour les empêcher de battre si fort. Essiendezvous ?

— Oui, monseigneur, dit Saint-Mars dont l'embarras elle dépit étaient assez visibles ; mai:-...

— Morbbu ! qu'il se hâte s'il veut me trouver en vie !

— Mai 9, monseigneur, il y a un médecin plus babil,- dans Pignerol. .

— Quoi ! vous n'avf z pas encore appelé ce chirurgien ! s'écria le ministre impatient de ce nouveau retard

— Je fais ceque vous voulez, monseigneur, dit le gouverneur en se disposant à sortir; mais..

— Où a;lezvous ?

— Tlemp'ir vos ordres, appeler le chirurgien que vous désirez.

— Demeurez, je vous prie ; Laforêl ou tout autre fera cette commission.

— C'est impossible, monseigneur.

— Impossible? reparti! Louvois que le mal rendait plus irritable; impossible ! Pourquoi?

— Parce qoe...

— N'est-il point au donjon?

— Je pais seul le rejoindre.

— Et moi, j'ai besoin que vous restiez ici.

— Monseigneur...

— Laforêt, va-t'en avertir le chirnrgien.... N'est-ce pas Pieilh qu'il se nomme?

— On ne le tiouvera pas.

— Encore !

— Il est renfermé avec monsieur Fouquet qui relève d'une grosse maladif.

— Allez donc vous-même et revenez lût, reprit faiblement Louvois qui se sentait trop souffrant lui-même pour s'arrêter à cette maladie de Fouquet, et sans s'irriter qu'on ne la lui eut pas annoncée par lettre. '

Sairt-Mars sortait, lorsque monsijur d'Augicourt entra en secouant son rabat et en peignant sa perruque, quoiqu'il n'eût pas fait autre chose depuis une heure. En ce moment, Louvois qui sentait son état empirer, avait ordonné à ses deux valets de le mettre au lit, et, comme il était presque évanoui, sans mouvement et sans force, on avait beaucoup de peine à le débarrasser de ses habits dans lesquels il semblait étouffer : son cou et sa poitrine étant mis à l'aise, il fut un peu soulagé; mais la préoccupation instinctive du péril où étaient ses jours, acheva d' exalter son cerveau vers lequel le sang allluait avec trop d'abondance, et le délire éclata par intervalles. C'est un triste et dégradant spectacle que de voir un esprit supérieur dominé par la maladie au point de s'oublier soi-même et de tomber au-dessous du p'.us vulgaire; les vicissitudes de l'intelligence excitent plus de pitié que celles-de la matière ai, imée Lis deux valets de Louvois versaient des larmes à la dérobée en voyant la raisou de leur maître errrr et se perdre en foies divagations. D'Àugicourt était si appliqué à sa toilette, qu'il ne remarqua pas d'abord les aberrations de Louvois, en lui lacontant les accidens du voyage de la veille et la perle de la valise conlenant l'ordor.nance du roi relative à Fouquet. Le ministre ne l'interrompit dans ce récit que par des propos absolument étrangers au sujet sur lequel d'Augicourt avait à cœur de s'excuser. D'Augicourt, qui examinait avec un intérêt minutieux chaque partie de son habillement raccommodé tant bien que mal, ne s'aperçut enfin de la fâcheuse situation du ministre qu'en le voyant coaché, les yeux hagards et les joues en feu.

— Monseigneur, lui dit-il nt, le sang vous joue de ses tours?

— Quand je serai mort, murmurait Louvois égaré parla noire fascination de celle idée fixe, qui est-ce qui me BUG dera? Colbeit ! Colbeit! reprenait-il avec un cri -Je rage.

— Ah! monsieur d'Augicourt, disaient les valets en pleurant, monseigneur s'en va mourir!

— S'il meurt bourreaux, reprit d'Augicourt dont l'émotion était réelle, i e sera votre faute !

— Noire faute, grand Dieu! répliquèrent-ils surpris autant qu'affligés de celle accusation.

— Oui, bélîtres, oui, sacs à vin, puisque vous l'avez laissé ;artir d'Exiies avant qu'il fût remis!

— Eh ! monsieur, dit Laforè;, le plus vieux cl le plus ancien des deux domestiques qui avaient suivi Louvois, vous savez comme nous qu'on dompterait plutôt la mer que de venir à bout de nions igneur.

—Boni il fallait l'amuser, sinon lui résister m face ; n'aviezvous pas en main mille prétextes pour le r tenir? sa perruque à friser, sa barbe à faire, ses chausses à réparer, ses manchettes à blanchir; que sais-je, mille sortes de délai toilette que ne saurait voir avec indifférence le plus grand ministre du monde.

— Hélas I monsieur, nous sommes bi.n malheureux, car on nous accusera d'avoir mal soigné notre pauvre maître.

— Et l'on aura raison, reprit distraitement d'Augicourt , voyez s'il ne ressemble pas, ainsi accommodé, à un barbet de

Savoii '

• je vous jure, messieurs, s1 criai ouvois qui s.» leva sur son séant avec un air i e suis bien parfaitement

étranger à l'affaire s, et que je n'ai nulle haine

contre monsieur de Luxembourg I

— Allez-vous en et me laissez seul ! dit aux valets mon-

JACOB (BIBLIOPHILE)

sieur d'Augicourt qui craignait que le délire du ministre n'allât jusqu'à révéler des secrets d'Etat

— Quoi! monsieur, répondit Laforêt assez mal disposé à obéir, vous voulez que m us abandonnions monseigneur eu cette extrémité?

— Nous resterons, monsieur, reprirent les deux valets à la fois : c'est à nous de fermer les yeux à monseigneur.

— Je l'ai vulouteniant, dit Laforêt pour motiver son refus de se retirer.

— Je dois être coucbé sur son testament, à cause de mes loyaux services, dit l'autre.

— Je ne le quitte pas qu'il n'ait rendu l'âme, reprit le premier.

— Je veux l'ensevelir de mes propres m&ins, ajouta le second.

— Faites que votre dévoûment parle moins haut, interrompit d'Augicourt en leur tendant son chapeau, et lâchez de sécher ce feutre qui est encore tout moite.

— Il n'en réchappera point ! dit en pleurant Laferêt qui ne prit pas garde à la demande importune du secrétaire, et qui jeta le feutre sur un meuble.

— Ah ! ah I monsieur Colbert, vous pensez me dérober mon prisonnier, cria Louvois qui repoussait à chaque instant les draps et la couverture que ses gens ramenaient sur lui ; mais ce sera moi, morbleu ! qui vous enlèverai le votre-

— On viendra facilement à bout de cette fièvre chaude, dit d'un ton insouciant monsieur d'Augicourt : ce ne sont là que des absences peu graves.

— Monsieur, dit Laforêt avec un braillement de lète prophétique, demain monsieur le marqui> de Louvois n'existera plus.

— Ce serait grand dommage qu'il mourut ici, dit tranquillement le secrétaire qui était trop frivole pour s'émouvoir beaucoup à l'idée de celle perte ; car il n'aurait point à ses obsèques les honneurs extraordinaire* auxquels il a droit pour les graades charges delà couronne qu'il remplit.

— Le médecin n'arrive pas I s'écria Laforêt qui ne s'éloignait du lit que pour aller guetter à la porte le retour de Saint-Mars.

— A quoi servent les médecins? ajouta l'autre va et qui tranchait de l'important; ils traitent le malade lorsqu'il se meurt et se plaignent de n'avoir pas eu le temps de le guérir quand il est mort.

— Dufresnoy, dit le ministre dont l'imagination courait d'un sujet à un attire et qui croyait en ce moment parler à son premier commis delà guerre, ta femme me souticndra-t-el le encore que sa sœur est plus durement emprisonnée que les gens enfermés à Piguercl par ordre du roi?

— Il a vraiment la cervelle a l'envers, dit d'Augicourt en se regardant avec complaisance dans un miroir.

— S'il éiait vrai que Saint-Mars tint sa fr-rameen servitude, continua Louvois riant et parlant a sa maîtresse madame Dufresnoy, je le forcerais, ma chère, à demander pardon à deux genoux et lui donnerais le commandement des Quinze- Vingts pour sa pénitente.

— J'aime a voir que sa folie n'est pas Irisle du moins, reprit monsieur d'Augicourt qui jouait avec son rabat de dentelles.

— Monsieur de Lauzun, vous vieillirez, vous mourrez en prison! dit le ministe payant lout-à-eoup à de nouvelles idées : voilà de quoi vous apprendre à bien apprécier 'a différence qui existe entre Puyguilhem et le marquis de Louvois !

— 11 ferait mieux de se remettre dans les mains de Dieu, murmura le secrélaire se promenant devant la glace pour étudier des airs de tête.

— Et ce pauvre monsieur Eouquet ? demanda Louvois qui attendit une réponse à cette question inachevée.

— Faute de médecin, un confesseur viendrait fort à point, dit Laforêt ;i son camarade.

— Aussi bien, ajouta l'autre, le médecin des prisonniers doit être quelque apothicaire.

Saint-Mars reparut, préoccupé d'un sujet qui lui tenait plus à cœur que 'a maladie de Louvois-, Reilh qu'il amenait avec lui, s'était muni de ses lunettes et de ses ustensiles de bar-

bier. Reil avait le visage radieux et le sourire aux lèvres, car il se réjouissait de l'occasion inespérée qui lui permettrait sans doute d'exen r son an favori sur le mu. ton du minisne : c'était la moindre récompense qu'il pût demander après la guénsoii de celui-ci. Sa bonne humeur ne diminua pas à l'examen de la maladie qui lui sembla peu dangereuse et qu'il atiribuait avec raison à un engorgement sanguin des viscères du cerveau ; la saignée était l'expédient le plus simple et le plus prompt poui obtenir du soulagement dans le paroxysme de lièvre ou se trouvait le malade; et, sans avoir égard aux observations réitérées et désapprobatrices des deux valets de Louvois, le chirurgien lui tira six palettes d'un sang noir et épais au moyen de la même lancette qui, la veille, avait ouvrit la veine de Fouquel. Cette large saignée, que b àmaienl hautement les valets, eut un effet immédiat sur I s organes intellectuels qui reprirent par degrés leur action et leur înllueiiee dans l'économie vitale.

— Monsieur Fouquet est il hors de priso::? demanda Louvois avant que la connaissance des choses et la perception des objets extérieurs lui fussent complètement rendues.

— Il délire, reprit Saint-Mars dont le trouble se colora de pitié pour le moribond.

— Eh bien! monsieur? dit d'Augicourt au chirurgien.

— Eh bien! repartit Reilh encore plus content de soi qu'à l'ordinaire, avtz-vous vu de quelle assurance je saigne les gens? Ce n'est rien pourtant auprès de mon habileté pour faire une barbe.

— En vérité? reprit d'Augicourt, ebarmé de rencontrer un ai liste capable de le comprendre.

— Quand vous voudrez l'essayer?

— Volontiers, demain.

— Je suis toujours prêt, s'écria Reilh courant à ses rasoirs.

— Savcz-vous accommoder une perruque, la friser et !a pai fumer?

— Tarare poupon ! j'étais barbier à Fontainebleau avant que d'être chirurgien à Pignerol.

— Monsieur de Saint-Mars, êlesvous ici? demanda Louvois qui ivntrait dans sa raison, malgré la faiblesse txtrème que l'aflluence du sang au cerveau y avait laissée.

— Mon devoir me relient auprès de vous, monsieur, répondit le gouverneur debout au chevel du lit.

— Si nous mettions sur-le-champ monsieur Fouquet en liberté, que vous en semble? dit le ministre qui n'avait pas, pendant cette longue crise cérébrale, perdu de vue la cause première de son voyage.

— Monsieur?... reprit Saint-Mars pensai t ;ue !c ministre pailait ainsi pour l'éprouver, ou bien retombait dans ses aberrations mentales.

— Répondez-moi, monsieur! répliqua Louvois avec un ton impératif et sévère, jarce que son oreille avait été désagréablement affectée du mot de monsieur qu'il ne soutirait que. de la bouche du roi.

— Je suppose que vous raillez, monseigneur.

— Railler, moi ! .Morbleu! j'ai bêle envie de railler m > t inslai.l ! Sacli z, monsieur, que je ne raille jamais !

— Monsieur Fouquet a été placé par le roi sous ma garde, dit alors Saint-Mars avec fermeté, et j'attendrai que le roi me décharge, d'une si pesante responsabilité.

— C'est bien, monsieur, voilà parler en fidèle serviteur du roi ; d'Augicourt s'en va vous montrer ..

— Je vous ai conté, monseigneur, interrompit le secrétaire, comment ma valise fut emportée par la loi ce de l'eau d'un torrent...

— En effet, dit doucement le ministre q îi se souvint alors du la narration circonstanciée de monsieur d'Augicourt ; vo.is étiiz sans doute endormi sur votre cheval !

— Endormi, monseigneur, quand la pluie, la neige, le vent me faisaient la guerre, et qu'il ne restait pas une p'ume il mon chapeau !

— N'importe, monsieur de Saint-Mars, dit Louvois qui se liàti de profiter du peu de force qu'il avait; vous voudrez bon vous conformera mes intimions vis-a-vis de monsieur

•net.

PIGNEROL

— Quelles sont elles? reprit le gouverneur, qui les connaissait et n'avait garde d'y accéder.

— D'Augicourt vous en instruira

— Je les ai dites dès hier à monsieur le gouverneur, ajouta d'Augicourt.

— Il ne faut guère plus de deux semaines pour a'.ler à Saint-Germain où estle roi, et retourner ici?

— Quinze jours! gromme'a Saint-Mars qui tremblait davanlage ù chaque parole du ministre.

— Vous écrirez tout-à-l'heure à Sa Majesté, d'Augicourt.

— Que lui voulez-vous apprendre, monseigneur? demanda 1« gouverneur, votre maladie ?

— Dieu m'en garde I j'ordonne même qu'on en fasse mystère jusqu'à ma parfaite guéridon.

— I en sera comme vous ordonnerez, monseigneur, dit Saint-Mars dont le projet se trouva favorise par cette recommandation.

— Combien de jours se passera-t-il avant mon entier rétablissement ? reprit.Louvois ^'adressant au chirurgien.

— Reilh, parlez franchement à monseigneur, dit Saint- Mars, qui, d'un signe d'intelligence, rappelait à Reilh certain? convention arrêtée d'avance entre eux.

— Quinze jours, monseigneur, reprit Reilh.

—Quinze jours perdus à Pigncrol ! répéta le ministre avec consternation.

— Et davantage, monseigneur, si vous ne demeurez pas en repos.

— J'y suis bien forcé, quoique à regret; car je me sens fort abaltu.

— Tant mieux, monseigneur.

— Comment! tant mieux! s'écria Louvois en s'agitant dans son lit.

— Oui, monseigneur; car votre mal élantunexcèsde sang et de force, vous ne devez pas craindre de passer à un état de faiblesse que je veux procurer par les saignées et la diète.

— Quoi ! malheureux, tu veux donc que je meure dans tes mains ?

— Je promets de vous remettre sur pied avant qu'il soit longtemps.

— El pour en arriver là, que comptes-tu faire ?

— Vous saigner.

— N'est-ce point assez du sang que tu m'as tiré tout-àl'heurc?

— Rien que trois palettes, monseigneur.

— Eb t -il besoin de me saigner er.core?

— Aujourd'hui peut-être ; demain certainement ; après-demain...

— Morbleu ! à quel homme ai je affaire ?

— Boal monseigneur, une palette de sang par-oi par-là ne fera qui vous rendre le teint pâle, et votre santé sera meilleure que devant.

— S ligne donc, si tu émis hâter les choses parce moyen; mais ne me manque pas de paroi.; et fais seulement que je puisse vaquer aux fondions de ma charge, écrire au roi, lire mes dépêches, donner audience aux gens, mener les affaires delà guerre...

— Je vous liens pour mort sans ressources, si vous, bougez de voire lit et si vous vous embarrassez l'esprit d'aucune matière importante.

— Il est pourtant nécessaire que je fasse mes correspondances.

— Vous êtes un homme enterré, si vous touchez une plume !

— Mais mon secrétaire rédigera ce que je lui dicterai ?

— Point ; je n'y consentirai jamais tant que vous serez mon malade.

— D'Augicourt est bien capable de faire les lettres que je signerai seulement.

— Monseigneur, reprit Reilh qui exigeait davantage et an» tait plus d'autorité médicale à mesure qu'il pr nait p'us d'empire s r l'imaginai on débili .ée du moribond, je vous prie de me faire seul maître de rolre conduite.

— En vérité iesuis fort mal, dit Louvois frappé de la sévérité des ordonnances du chirurgien.

— Si vous prétendez agir à votre fantaisie, je me lave les mains de ce qui arrivera.

— Eh bien donc! dit le ministre avec douleur et docilité, je m'abandonne à la médecine et je me conformerai à ses arrêts.

— Vous ne verrez personne !

— Volontiers, puisque je désire qu'on ignore cette maladie.

— Vous ne parlerez à personne.

— Cela est impossible.

— Alors vous ne parlerez guère.

— Je suis donc bien malade ?

— Vous éviterez suriout de traiter des questions d'élat, comme trop ardues et trop épineuses.

— Que je cesse plutôt d'être ministre et que j'en résigne les devoirs à monsieur Colbert par exemple I

— Moyennant celle sage abstinence de travail et de fatigue, je vous vois mieux portant que jamais avant quinze jours.

— Ce sont quinze jours où je dois faire le mort !

— Pour être plus sûr de rester en vie.

— Oh ! que je suis malade ! dit Louvois portant la main à sa tête brûlante qui semblait prête à éclater.

— Je vous rouvrirai la veine ce soir.

— Messieurs, monsieur de Saint-Mars, d'Augicourt, Je vous conjure, je vous somme de cacher mon état, afin que le roi n'en soit instruit des premiers.

— Tranquillisez-vous à ce sujet, monseigneur, dit Saint- Mars en se penchant vers le ministre dont le visage pourpré annonçait le retour du sang au cerveau et qui tombait de nouveau dans un grand trouble d'idée : nous aviserons à quelque expédient pour que Sa Majesté ne s'étonne pas de votre silence.

— Je vais mourir, je le vois bien, murmura le ministre en proie à une anxiété pénible qui se révélait par des claqucmens de lèvres, des roulemens d'yeux hagards et des soubresauts névralgiques.

— Non, monseigneur, vous ne mourrez pas ! reprit Laforêt éploré.

— J'ai si belle assurance de vous sortir de ce pas, dit Reilh en montrant ses raso'rs, que, dans trois jours, je m'en vais vous faire, monseigneur, la plus galante barbe que vous ayez vue.

— Colbert sera premier ministre! disait Louvois, dont le délire était à chaque instant plus sombre et plus vagabond: et Fouquet ! il me vengera de Colbert !... Messieurs, ne connaissez-vous pas monsieur Colbert? il a empoisonné monsieur de Louvois!

— Monseigneur est, certes, plus bas qu'on ne pense, dit Laforèt à monsieur d'Augicourt.

— C'est vrai, répondit d'Augicourt occupé devant une glace à enlever avec l'ongle les imperceptibles aspérités de la peau de son visage : je redoute grandement qu'il ne fasse plus us^ge de sa garde- robe !

— Tant que durera la maladie de monsieur le marquis de Louvois, dit Saint-Mars aux assistans, aucun de vous ne sortira du donjon.

— Vous ne m'empêcherez pas d'aller rendre visite aux dames de la ville ? repartit d'Augicourt, ému pour la première fois.

— J'exécuterai les volontés de monsieur de Louvois jusqu'au bout, de façon que sa maladie ne soit sue de personne en dehors de cette chambre.

— Vous êtes un diable d'homme, monsieur de Saint-Mars!

— VOUS autres, dit le gouverneur aux va'.eis, vous veillerez iti auprès de votre maiire; quant à monsieur d'Augicourt, il conclura dans le prochain cabinet : j'ai fail placer des sentinelles aux pones pour que nul n'entra ni ne sort*.

— Au ù. oins, monsieur le gouverneur, avez soin que je ne sois pas privé e mes malles qui contiennent des rauxeides pâtes de senteui S après quoi je soupire.

— 11 est temps de retourner à ton poste, Reilh, lui dit à

JACOB (BIBLIOPIllLEi.

l'oreille monsieur de Saint- Mars en l'entraînant; elle est demeurée seule plus que de raison , et je suis d'ailleurs inquiet de ce que devient mon prisonnier.

— Etes-vous content de moi, monsieur le gouverneu- ? dit le chirurgien dès qu'ils furent sortis de la chambre.

— A merveille ; tu as parlé comme un oracle.

— Je vous avais bien prévenu qu'un ministre, si rébarbatif qu'il (0.1, ne me ferait pas peur.

— Mais que te semble de sa maladie?

— Tarare ponpon!

— C'est-à dire que tu n'en sais pas le premier mot.

— Non, le premier, mais le dernier ; et s'il meurt?...

— On le mettra en terre, on en parlera un mois, puis on n'en parlera plus.

— Comme il en sera de vous et de moi. Mais ne pourrai-je être recherché?...

— Par qui ?

— Par la famille, les pareils, les fils du défunt.

— Pourquoi?

— Certes, il n'y aurait pas de ma faute dans ce cas, et je m'en exciue d'avance; mais les grands seigneurs sont ainsi faits, qu'ils s'imaginent que la mort est fille aînée de la médecine.

— Ne te soucie pas de cela, mon ami, puisque je t'ai donné carte blanche ; si monsieur de Louvois n'en doit pas réchapper, je ne l'accuserai pas, et je dirai au contraire...

— Que direz vous? reprit Reilb sollicitant 'a tin d'une opinion que le gouverneur hésitait à émettre tout entière.

— Je dirai que Dieu est juste, puisqu'il s'oppose au dessein que monsieur de Louvois a formé de m'arracher mon prisonnier et ma vengeancel

Quand l'arrivée du ministre avait donné le signal d'une étourdissante ovation célébrée au fraess des canons, des tambours, des trompettes et des cloches, Fouquet, qui s'était endormi pour réparer une longue nuit d'émotion el d'insommie pendant que son fils écrivait une espèce de journal destiné à entretenir la confiance de Saint-Mars, se réveilla en sursaut : 11 ne vit pas d'abord Nicole qui s'était déjà élancé vers la fenêtre afin de savoir la cause de tout ce bruit g terrier, et il crut qu'on lui avait enlevé pendant son sommeil le j eune compagnon de sa captivité ; il t'appela par son nom avec un accent plaintif, et ne se sentit revivre qu'en le pressant dans ses bras ; ils se tenaient l'un et l'autre étroitement embrassés, l'inquiétude peinte sur leurs traits, et ils la lisaient mutuellement dans leurs regards attei dris sans oser se la communiqué! de vive voix. Cependant le tumulte augmentait : chaque coup d'artillerie faisait trembler le donjon et roulait d'écho en écho soas les voûtes; les sons des cloches et des instrumens de musique militaire s'engouffraient dans le tuyau de la cheminée et revenaient aussi distincts que s'ils fussent sortis d'un orgue ; on entendait la tumeur du peuple, la marche régulière des troupes et la voix impérieuse des chefs. Fouquet et son fils écoutaient dans un silence d'attente et de terreur, comme si c'était le préliminaire d'une séparation pour eux, le plus grand malheur qu'ils pussent prévoir, et lorsque leurs visages venaient à se toucher, leurs urines se mêlaient sur leurs joues.

— Grand Dieu ! qu'est-ce que cela ? dit enfin Fou juet qui avait épuisé toutes les suppositions probabh s sans deviner le motif de ce vacarme extraordinaire.

— On croirait cjue la vile et la citadelle sont assiège s, reprit Nicole à qui le canon causait des tressaillemens involontaires.

— Plût au ciel qu'elles fussent prises ' répliqua Fouquet se cramponnant à cette vague espérance qui déjà lui échap-

ait.

— Mais dans u:ï siège, on ne pousse pas des acclamations e fête.

— Ce sont des cris épouvantables, ce me semble.

— Non, mon père, ce sont des cris de joie.

— Alors quelque chose d'extraordinaire se passe à Pignerol.

— Si monsieur de Saint Mars était remplacé par un autre

gouverneur, vous auriez peut-être un adoucissement dans votre prison.

— Je n'y compte plus, nvn pauvre Nicole, et je vois bien que Saint-Mars suit de tout point les ordres qui lui sont transmis de la cour.

— Si c'était le roi qui vint ici.

— Le roi î s'en iî Fouquet qui n'avait pas encore celle pensée et qui l'accepta tout tremblant d'espoir.

— Ecoutez : le canon tire, les cloches sonnent en volées, le tambour bat aux champs, la garnison est en montre ; quel autre que le roi serait ainsi reçu en triomphe?

— Le roi ! répétait Fouquet joignant les mains et la vue obscurcie de larmes; est-ce le roi?

— Je le crois, mon père, et j'entends, ce me semble, crier rive le roi !

— En effet, dit Fouquet qui s'abusait lui même au point de tromper ses oreilles ; on cric vive le roi I

— Oh ! je m'en vais me jeter à ses pieds et lui demander votre grâce !

— Ma grâce ! repartit le prisonnier laissant tomber si dans ses mains pour cacher les pleurs et les sanglots qu'il ne pouvait plus retenir.

— Oui, mon père, c'est le roi, j'en suis sur !

— Si j'étais assez heureux p^ur le voir, je me justifiais devant lui, et. tou prévenu qu'il ait été contre moi par mes ennemis, je l'amèneras a me plaindre et à me pardonner peut-être.

— Vous lèveriez, mon père; j'ai dans le cœur un pressentiment qui me dif que Sa Majesté a reconnu votre innocence et son injustice envers vous.

— Quel serait l'objet d'un voyage du roi à Pi, n roi ? demanda Fouquet qui s'interrogeait tout haut après s'être d'avance répondu tout bas.

— Mais le roi visite sans doute les places fortes de son royaume, ou bien la guerre aura été déclarée au eue de Savoie, comme on le prévoyait dans le public avant mou entrée

— La guerre ! reprit Fouquet qui se plaisait à rapport* r à sa personne le prétendu voyage du roi. Monsieur de Saint- Mars m'a dit que l'Europe était en paix par suite de grandes victoires de Sa Majesté.

— En bien ! le roi aura voulu de nouvelles victoires, car il ne s'en peut rassasier, dit-on.

— Non, ce n'est peint cela : le roi vient pour une raison que je devine.

— Laquelle, mon père?

— Le roi a des remords, dit Fouquet don', la . u\

ne s'appuyait que sur une idée en l'am- s;;ns aucun fondement.

— Vous le croyez? répliqua Nicole qui s'aban.lonnaitavee enthousiasme à une illusion favorable au sort de son malheureux père.

— C'est mon avis, répondit Fo.quet de plus en plus affermi dans son rêve consola'eur; le roi s'est ro, enli de m'avoir si durement traité : Michel Letellieret Colberl apparemment sont mo'ts; je sais que le marquis de Louvois ne me veut point de mal ; alors mes amis auront présenté à Sa Majesté force requêtes et placots tendant à ce que ma délivrance soit accordée. Le roi, qui fut élevé fort pieusement, et qui montrait jadis un véritable amour de la religion, se sera reproché sa rigueur el aura promis de la réparer autant qu'il serait en lui : votlà pourquoi il vient à Pignerol.

— O mon Dieu ! fais que cela soit ! s'a i b. les mains jointes cl les yeux levés au ciel, le crédule Nicole, chez qui les plus téméraires espérances de son père ne trouvaient ; as de contradictions.

— Certainement il se propose devoir la prison où je suis enfermé depuis quinze ans! dit Fouquet en sortant de son lit avec une vivacité déjeune homme. Je dois me mettre en état de paraître devant Sa Majesté.

— Eh quoi ! mon père, dit Nicole qui courut à lui et le soutint au milieu d'une défaillance cassée par son extrême faiblesse ; je vous conjure de demeurer couché.

— Bon ! est-ce couché que je puis recevoir le roi ?

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