P1GNER0I
— Vous n'êtes pas encore guéri de vos blessures.
— Bagatelles!
— Veus avez perdu tant de sang I
— Il m'en reste assez, Dieu merci ! pour me remettre bientôt en boane santé, surtout si la joie de ma liberté aide à ma gvérison
— Vous paraissez bien faible.
— Je ne suis pas fort, je l'avoue, dit Fouquet qui chancelait et pâlissait en &'h -billant, et si je devais être longtemps a refaire tout le sang que j'ai perdu, la vie me quitterait avant que je fusse rétabli ; mais je n'ai plus envie de mourir, mon ami, et je veux me conserver pour toi.
— Je n'ose vous désobéir en m'opposant à cette imprudence ; cependant, je serais bien aise de vous convaincre que le repos est nécessaire à votre convalescence et que vous seriez plus sage d'attendre dans votre lit.
— Je n'y resterai pas une miuute de plus, interrompit Fouquet qui eut besoin de toute sa fermeté morale pour persévérer dans un projet que sa situation physique lui conseillait de ne pas poursuivre; je me sens très bien.
— Vous êtes si pâle!
— C'est la surprise où je me trouve.
— Vos mains tremblent.
— C'est de contentement
— Vous paraissez prêt à vous évanouir.
— Non, je suis plein de courage, et jamais je n'eus plus besoin de vivre.
— Mon bienaimé père, appuyez-vous sur moi , puisque vous refusez absolument de garder le lit.
— L'émotion m'a encore affaibli, dit Fouquet qui eut à peine achevé de se vêtir que ses forces le trahirent et que le cœur lui manqua.
— Je vous porterai bien! dit Nicole qui, animé d'une vigneur surnaturelle, l'enleva de terre et le déposa, tout épuisé, dans le fauteuil de cuir.
— Ah! ne t'effraie pas, mon fils, dit Fouquet dont les paupières appesanties se fermaient et qui avait la ligure couverte d'une sueur glacée.
— O ciel ! mon père ! murmurait Nicole remarquant ces symptômes qui pouvaient être les préludes de l'agonie.
— Me voilà mieux, Nicole, dit Fouquet en rouvrant ses yeux, qu'il fixa tendrement sur son fils.
— J'ai eu tort de consentir à ce que vous vous levassiez.
— C'est une fantaisie de malade, reprit-il en souriant à ces reproches adressés avec une espèce d'affectueuse rancune ; je désire que le roi me trouve sur mes pieds, si d'aventure monsieur de Saint-Mars lui raconte la tentative que j'ai faite hier pour lui échapper.
— La faute en doit retomber sur le roi , qui vous a réduit au désespoir par cette horrible captivité!
— Je lui pardonne maintenant, puisqu'il la fait cesser, et je serai encore un de ses plus dévoués serviteurs.
— De quelle ardeur je souhaite que messieurs Colbert et Letellier soient morts!
— S'ils vivaient, mon fils, je n'aurais pas tant d'espoir! s'écria Fouquet avec assurance
— Mais, mon père... dit Nicole, interdit tout à coup au passage d'une idée soudaine, qu'il suivit malgré lui dans une série de réflexions décourageantes.
— Eh bien! qu'est-ce?
— Mon pauvre père! continua-t-il en se jetant dans les bras de Fouquet attendri.
— Pourquoi pleurer, puisque...? lui dit Fouquet, qui ne put achever, comme s'il partageait déjà les craintes de son fils.
— Si ce n'était pas le roi?
— Ah! s'écria Fouquet, brusquement arraché à toutes ses espérances par cette réflexion , pareille à un coup de foudre qui éclaire et détruit à la fois.
— Espérons encore, mon père, dit Nicole, voyant à quel excès de découragement se laissait aller son père.
— Espérer! reprit Fouquet. qui secoua la tête avec un froid et dédaigneux sourire.
— Sans doute, répliqua Nicole , qui comprit que le mal*
heureux prisonnier avait besoin d'être entretenu dans ses plus chères illusions pour supporter le fardeau de la réalité.
— Voilà dix-huit ans que j'espère! dit Fouquet en s'attristant de plus en plus.
— On n'entend plus rien, dit avec angoisse Nicole, qui remarqua que canons, tambours et cloches, avaient cessé leur concert depuis un moment
— Rien ! répéta Fouquet, pensif et abattu.
— Le roi est sans doule entré dans la citadelle, reprit Nicole, qui parlait ainsi pour consoler son père.
— Le roi! répéta Fouquet avec une mélancolique incrédulité.
— C'est lui qui vient en personne, assurément, dit Nicole, mécontent d'avoir lui-même ébranlé la conviction de Fouquet, qu'il essayait en vain de raffermir.
— Serait-ce lui? Qu'importe? répondit d'un ton d'indifférence le prisonnier. Il se reposera ici durant quelques jours, puis il en partira sans que je sois instruit de sa venue ni de son départ.
— Eh bien! il faut faire en sorte que Sa Majesté se souvienne de vous.
— Comment faire? Monsieur de Saint-Mars ne voudra pas se charger de ma requête; il empêcherait plutôt que le roi s'occupât de moi et m'accordât quelque soulagement.
— Alors, ne comptez pas sur le gouverneur.
— Sur qui compter?
— Sur nous, sur moi.
— Admirable jeune homme! dit Fouquet, qui . en l'embrassant, puisa une nouvelle force dans cet i rabra; nient.
— Si jVtais en liberté, je courrais me jeter au.\ pieds du roi, et je l'intercédcrais avec tant de larmes et d'ardeur, qu'il ne pourrait se défendre d'être touché de pitié.
— Certes, tu n'aurais qu'à raconter le devo oenl '-.ni tu fus capable pour attendrir un cour de rocher; mais, d.ios cette prison, sous ces voûtes sourdes, entre ces murs épais, par quel moyen nous faire entendre?
— N'est-ce pas l'occasion de donner le signai à monsieur de Lauzun?
— Est-il plus libre que nous? D'ailleurs, il fut toujours d'esprit léger et inconstant; même il m'a semblé entièrement privé de raison. Or, je craindrais qu'il nous uuisîl plus qu'il ne nous servirait.
— J'imagine un autre expédient plus sûr.
— Lequel?
— Le roi se doit promener dans la forteresse, 1 1 il De peut manquer de regarder le donjon.
— Crois-tu que la vue du donjon lui rappelle mon infortune? H ignore peut-être en quel lieu je su is ma peine, car je le connus jadis fort prompt à oub ier les hommes et les choses.
— Voici de quoi lui rendre la mémoire.
— Que veux-tu tenter? dit Fouquet avec inquiétude sans pouvoir retenir son dis i i ûlé de lui.
— Je vais rompre quelques anneaux de ce grillage, reprit Nicole qui se mit sur-le-champ à l'œuvre pour ex culei sou projet et qui brisa plusieurs mailles de fil de fer oxydé en dedans de la fenêtre, afin de passer la main entre les barreaux et d'atteindre le vitrage.
— Ensuite?
— J'enlèverai sans effort le plomb des vitres.
— Dans quel dessein?
— De manière à faire des signaux dans l'air qui soient remarqués parle roi et qui attirent sa curiosité vers nous.
—Ah ! que vas-tu entreprendre, insensé I dit Fouqut l avec effroi.
— Tenez, répondit Nicole en lui apportant les débris de fil de fer et les vitraux détachés de leur bordure a plomb; par malheur cette fenêtre n'est pas une p .r e!
— Nicole, mon ami, mon dis, dit Fouquet qui n'eût pas eu la force de se lever et de se traîner jusqu'à cet inprudent travailleur que n'arrêtaient ni les prières ni les larmes du vieillard ; je te conjure Je u* point poursuivre celle toile entreprise.
JACOB (BIBLIOPHILE)
— Je prends tout sur mon compte.
— Penses-tu, malheureux, que je te livrerais à la terrible justice de Saint Mars! s'écria Fouquet rassemblant tout son courage pour aller à Nicole sans pouvoir sortir du fauteuil où des faiblesses le prenaient à chaque moment.
— Je consens, si vous le voulez absolument, à ce que la besogne que je fais vous soit attribuée; est-ce assez pour vous ôter de souci?
— Tu ne connais pas monsieur de Saint-Mars, murmura Fouquet qui se représentait l'atroce exécution de la veille et qui regardait la fenêtre comme pour y chercher le cadavre de Mani.
— Quels signaux seront les plus distincts? demanda gaîmentNicole qui avait fait une ouverture d'un pied de circonférence dans la grille et le vitrage avec autant d'adresse que de promptitude, tellement que la vigilance des sentinelles «postées sur la plate-forme et au bas du donjon ne fut éveillée par aucun bruit.
— Tu présumes donc que le roi pourrait tourner les yeux de ce côté? répondit Fouquet qui fut malgré lui subjugué par l'assurance que Nicole affectait.
— En doutez-vous? Le donjon domine la citadelle : il est impossible que les regards du roi ne le rencontrent pas sans cesse; si le roi apercevait un objet extraordinaire à celte croisée, peut-être voudrait-il en savoir la cause.
— Es-tu d'avis de prendre un linge que le vent fera flotter comme un drapeau ?
— Oui, répondit Nicole qui accepta cette idée avec transport au moment où sa pensée s'arrêtait sur les rideaux du lit moins convenables à l'usage qu'il en attendait. Vos draps sont ensanglantés!
— Oh! quelle invention ! repartit Fouquet émerveillé; le roi demandera ce que c'est que ce sang!
— Cela se verra d'une lieue, dit Nicole qui commençait à faire couler le drap entre les claies de la fenêtre et qui l'entendait se gonfler au souffle du nord.
— N'entends-tu pas une rumeur qui s'élève dans la cour? dit Fouquet en proie à la plus vive agitation d'esprit.
— Je n'entends que le vent qui gémit dans les plis de la toile.
— Ecoute!... Celte fois, on a vu d'en bas notre signal j la sentinelle a crié aux armes !
— Votre imagination vous trompe, mon père; tout est tranquille dans le donjon.
— Attache ce drap aux barreanx,alin que si le gouverneur arrivait tout-à-coup , je puisse déclarer que cette tentative n'appartient qu'à moi seul.
— Je ne vous dois point contredire, et même je prétendrai, s'il le faut, que vous avez fait ce beau chef-d'œuvre tandis que je dormais dans une des garde-robes.
— Que cet air frais qui me vient au visage est doux à respirerl dit Fouquet qui fit un effort pour s'approcher de la fenêtre ; si j'étais hors de celle prison , j'aimerais à vivre en pleine campagne.
— On frappe !
— A la porte?
— Non, à l'étage supérieur.
— C'est Saint Mars qui bâtit quelque gibet!
— On frappe encore plus fort!
— Ce bruit arrive du dehors. Le roi...
— Il y a quelqu'un là haut qui veut se mettre en rapport avec nous.
— Un nouveau piège du gouverneur !
— Non, le gouverneur n'habite plus au-dessus de vous, puisqu'on a bouché la barbacanc ce matin.
— Je crains atout momenlqu'elle ne se rouvre I
— On ne la rouvrira pas sans bruit toutefois, car elle a été scellée avec du plâtre qui a coulé le long de la voûte, voyez-vous?
— Monsieur de Saint-Mars a des ruses infernales pour voir et pour entendre ce qui se dit et ce qui se passe dans celte chambre !
— Je suis sûr, dit Nicole qui avait l'oreille tendue vers le
bruit qu'on faisait à la voûte, que la personne qui cogne au plafond souhaite d'attirer par là notre attention.
— En effet, les coups ne sont pas réguliers ni de même nature ; ils se précipitent ou se ralentissent comme pour former les sons d'une langue inconnue. N'est-ce point Lauzun qui m'appelle ?
— Monsieur de Lauzon loge à l'étage inférieur, nous a-t-il dit lui-même , et voici bien l'endroit où l'on heurte ! repartit à voix basse Nicole qui désigna du geste la partie du plafond la plus voisine de labarbacane.
— Je ne sais vraiment qui pense à établir des intelligences avec moi ! dit amèrement Fouquet ; cette personne-là ne sait point, assurément, que je porte malheur à tout ce qui veut bien s'intéresser à mon sort.
— Si, du moins, je pouvais atteindre à la voûte, reprit Nicole tout préoccupé de son projet , je répondrais à ces coups, c'est un lan âge que j'ai appris dans mon cachot, où je parlais ainsi avec un voisin que j'avais.
— Quoi I interrompit Fouquet surpris de ce renseignement nouveau pour lui , tu prétends qu'on peut exprimer une pensée en frappant contre un mur?
— Je crois qu'on parviendrait aisément à former des lettre» selon le nombre de coups qu'on frapperait; j'ai ouï conter que des prisonniers avaient imaginé ce moyen de communication.
— En effet, ce seraient des règles à établir dans cette espèce d'écriture en chiffres ; j'y songerai I
— Ecoulez: pan, pan, pan, pan! Il semble qu'on nous demande entendez-vous?
— Je m'étonne de n'avoir jamais imaginé qu'où pût se faire entendre de la sorte, moi qui ai composé de l'encre avec de la suie, avec des os calcinés, avec de la poussière délayée dans du vin, avec du charbon, avec mille autres ingrédiens!
— Mon père, dit en baissant la voix Nicole qui ne détachait pas ses yeux du plafond, on travaille à desceller la barbacane I
— Grand Dieu ! Saint-Mars va nous épier de nouveau !
— Je ne suppose pas que ce soit lui.
— Qui serait-ce donc?
— Un prisonnier comme vous qui cherche à s'échapper.
— Un prisonnier!... Cette femme, peut-être! Depuis des années, j'ai souvent remarqué qu'on frappait à la muraille avec une furieuse persévérance, mais jamais à la voûte, puisque le gouverneur loge au-dessus.
— Certainement il n'y loge plus, du moment qu'il fit fermer la barbacane.
— Je persiste dans mon idée, relativement à mademoiselle La Vallière.
— C'est vous paître d'une vaine chimère.
— Elle m'a écrit qu'elle espérait bientôt être en liberté pour travailler à la mienne
— Quelle apparence!
— Le roi viendrait pour elle àPignerol.
— Le roi , vous disje, l'a maintenant en complète indifférence.
— Je voudrais que tu eusses vu cette lettre tracée sur un linge avec une épingle trempée dans le sang.
— Vous m'avez donné les détails de cette mystérieuse aventure; mais j'appréhende que ce ne fut qu'une feinte de monsieur Saint-Mars pour vous éprouver.
— J'eus d'aboi d la même défiance, mais le ton de la lettre ne me laissa pas de doute sur la réalité, et je suis sûr qu'il y a une femme.
— Ne vous a-t-on pas appelé? interrompit Nicole, la main levée vers le plafond.
— Nicole, c'est pour toi que je crains; entre dans une garde robe et y reste coi.
— Mais, mon père...
— Souviens-toi de ta promesse : quelque chose qui arrive, tu es éiranger à tout ce que je prendrai sur mon compte.
— Pourvu que cela n'aggrave point votre position ?
— En tout état de choses, je veux qu'on ne le puisse accuser ni punir.
— Je me fâche d'être forcé de vous obéir.
PIGNEROL
— Eh bien ! tu es encore ici ? dit avec bonté Fouquet.
— Je me retire, répondit Nicole en lui baisant la main d'nu air tendre et soumis.
Nicole alla se jeter sur un petit lit de repos dans une garde-robe dont il ferma la porte ; et, appu\ant sa tête sur sa main pour prêter une aliention plus obstinée au moindre bruit, il devint tellement immobile que son cœur semblait avoir cessé de bailre, et que sa respiration laisait silence : il cherchait a démêier la cause du grattement léger qui avait succédé aux coups réitérés, et qui pénétrait dans l'épaisseur de la voûte. En ce moment il oubliait tout à-fait le drapeau ensanglanté qui voltigeait autour de la fenêtre. Fouquet, au contraire, n'entendait que le fouettement de la toile gonflée et tourmentée par lèvent; mille réflexions sinistres sur les conséquences de cette teniative inutile venaient l'assaillir en lui rappelant la triste lin de Mani ; mais il n'osait faire sortir Nicolede la garde-robe, parce que la voix de Saint-Mars avait retenti au pie I du donjon. Fouquet présuma que la sentinelle d'en bas ayant aperçu le linge attaché à une des croisées de la prison donnait l'alarme et avertissait le gouverneur; il essaya de se lever pour taire disparaître ce signai, que ses ennemis avaient seuls remarqué, mais il ne put se trainer jusque-la, et retomba demi-pàmé sur son fauteuil, sans quitter des yeux la fenêtre où se trouvait la preuve accusatrice de l'espoir qu'il conservait pour sa délivrance. On montait rapidement dans les escaliers qui résonnaient sous les pas : louta-coup la barbacane s'ouvrit.
— Monsieur Fouquet? cria une voix de femme qui renouvela cet appel avec plus de force.
— Mon père, on vous appelle 1 murmura Nicole, étonné que Fouquet ne répondit pas.
— Que me veut-on? reprit faiblement Fouquet tremblant d'émotion et à la fois de terreur.
— A.vez-vous reçu mes lettres? répliqua la voix si agitée qu'elle articulait à peir.e les mots.
— Quoi I c'est vous ! s'écria Fouquet qui dirigea son regard vers la barbacane, à traders laquelle il ne put découvrir un visage.
— M'aviez-vous oubliée? repartit la voix après un instant d'bésitation.
— Non, dit Fouquet au hasard, sans savoir à qui s'adressait cette assurance de simple honnêteté.
— Ob ! que vous êtes bon et que je vous remercie I
— Seriez-vous mademoiselle de La Vallière? demanda Fouquet, qui était trop troublé pour reconnaître celte voix, déguisée d'ailleurs par la dislance et par le passage de la barbacane.
— Moil dit-elle presque piquée.
— Il y a si longtemps que nous sommes éloignés l'un de l'autre I
— Dix-huit ans!
— Cest bien sa voix I se dit à lui-même Fouquet qui recueillait enfin les souvenirs du couvent de la rue du Bouloy.
— Comment! vous ne reconnaissez pas Henriette?
— Henriette de Moresant !
— Quand je serai libre...
— Voici Saint-Mars ! au nom de notre amour passé, ne vous perdez pas!... Et toi, Nicole, redeviens muet!
La barbacane se referma aussitôt, pendant que verrous et serrures roulaient à grand fracas, mais non point assez vite au gré de l'impatience de Saint-Mars, qui se démenait et tempêtait comme un forcené à la port»: il entra, ou plutôt il sélança d'un bond vers la fenêtre et relira le drap que Nicole y avait mis ; puis il déchira cette toile et la foula aux pieds avec d'effroyables crispations nerveuses, sans pouvoir prononcer une parole. Ses yeux irrités dardaient un feu sombre et n'osaient toutefois s'arrêter sur Fouquet, qui le contemplait froidement et fièrement, quoique son cœur débordât de sentimens palpitans et que les larmes errassent au ho d de ses paupières. Reilh, qui accompagnait le gouverneur, aurait égayé la situation par quelque facétie d'àprepos, si le terrible courroux de Saint Mars n'eût retenu les bons mots sur les lèvres du plaisantin. Saint-Mars cherchait quelqu'un sur qui répandre la colère dont il était plein, mais le muet ne se
montrant pas devant lui, il n'eut point d'abord présent à l'esprit ce personnage qu'il voulait rendre responsable de l'audacieuse invention du prisonnier.
— Monsieur Fouquet, dit-il d'un ton qu'il s'efforçait de modérer, quel a été votre dessein en faisant ceci ?
— Quel eût été le vôtre à ma place? répondit noblement Fouquet.
— Vous imaginiez que ce linge flottant par l'air serait vu de loin?
— Je vous en fais juge.
— Et de qui espériez vous que serait aperçu ce signal?
— Du rei, peut être.
— Du roi! s'écria Saint-Mars fort inquiet et curieux de savoir si le prisonnier soupçonnait l'arrivée de Louvois.
— N'est ce pas le roi qui vient à Pignerol, monsieur? demanda Fouquet qui chercha une réponse dans la contenance de Saint-Mars.
— Je ne sais ce que vous dites, si vous le savez, répliqua le gouverneur avec impatience.
— Si le roi est ici, ne puis-je obtenir une audience de lui?
— C'est là l'objet de ce drapeau peint à vos couleurs I Et qui eut celte belle imagination?
— Moi!
— Et qui l'exécuta ?
— Moi !
— Oh ! oh ! repartit en riant le chirurgien qui s'était approché et qui observait l'air défait du blessé , je défie au prisonnier des dames de faire trois pas sans choir en pâmoison.
— C'est vous qui avez rompu cette grille de fer ? dit Saint- Mars tel qu'un juge sur son tribunal.
— Oui.
— C'est vous qui aveiôté ces vitres?
— Oui.
— Vohs qui avez pendu ce drap en l'attachant aux barreaux ?
— Oui, s'écria Fouqet embarrassé de cet interrogatoire i oui, une lois pour toutes I
— Et tandis qre vous étiez occupé à cette besogne, votre valet ne vous aidait-il pas ?
— Il dormait , comme il dort encore , dit Fouquet qni se fit violence pour cacher son effroi.
— Ah l il dort ! reprit Saint-Mars avec un accent sardonique qui augmenta les frayeurs de Fouquet; nous le réveillerons bien I
— Ce n'est pas étrange qu'il dorme à cette heure du jour, puisqu'il a passé toute la nuit à m'espionner ! ajouta Fouquet qui, à défaut de raisons capables de sauver Nicole, eût voulu se faire une arme pour le défendre.
— Ab ! reprit le gouverneur avec une moue de satisfaction , il a veillé cette nuit?
— Vous devez être content de lui ! ajouta Fouquet qui vit le succès de sa prétendue indignation contre Nicole.
— Où est-il? demanda Saint-Mars tout-à-fait convaincu de l'innocence du valet. Çà, viendra t-il, quand je l'appelle I
— Voulez-vous que ce muet vous réponde? dit Fouquet dissimulant sa joie sous une expression de mauvaise humeur.
— Ce maraud dort donc bien! dit Saint-Mars surpris de ne pas le voir paraître.
— Le sommeil à son âge est si profond...
— Que c'est une image de la mort, disent les poètes.
— Monsieur île Saint-Mars I... s'écria Fouquet qui ne put retenir un mouvement d'horreur.
— Le voilà, ce &eutil dormeur! interrompit heureusement Reilh en ouvrant la porte d'un des cabinets.
—Sors, petit drôle ! lui cria Saint-Mars.
— Eh ! vous voyez bien qu'il n'est pas maître de sortir aussitôt qu'il le voudrait! dit le chirurgien qui riait en déliant un mouchoir avec lequel Nicole s'était attaché lui-même à son lit.
— Faut-il lui promettre qu'il aura les oreilles coupées pour qu'il se hâte?
— Ouf! dit Reilh en achevant de délier le mu«t; non*
JACOB (BIBLIOPHILE
sieur Fouquet l'avait bel et bien garrotté pendant son sommeil.
— Il est vrai, dit Fouquet qui se réjouit de la ruse de Nicole; cet enfant dormait de si bon cœur qu'il ne fit pas mine de s'éveiller.
—Pourquoi dormait-Il? est-ce que je l'ai placé ici pour dormir ?
— Vous dormez bien, vous, qui devez avoir plus de remords que je n'ai de cheveux sur la tête t
— Allons, gibier de potence, d.t Saint-Mars a qui Nicole demandait grâce par des gestes supplians; je te pardonne pour cette fois, mais si tu dors encore mal à propos 1...
— Je vous conseille, pour l'en empêcher, dit comiquement Reilh, de lui pendre deux sonnettes aux oreilles.
— Trêve! cria Saint-Mars qui n'était pas disposé a la plaisanterie. Monsieur Fouquet, je vous invite à vous abstenir de telle ou semblable tentative, parce qu'elle nuirait à vous et aux autres.
— Je vous prie seulement de laisser la fenè.re en cet état, aOn que je respire un peu l'air des vivans.
— Vous n'avez pas besoin d'air pour vivre, dit Saint-Mars entraînant Reilh qui examinait la barbe de Fouquet.
— On croirait que la barbe pousse plus vite en prison, objecta gravement le chirurgien.
— As-tu quelque chose de nouveaa à m'appr«mlre? demanda bas au valet monsieur de Saint-Mars arrêté sur le seuil de la porte.
Nicole fit un signe aflirmatif et tira de son gousset des tablettes et un crayon qu'on lui avait confiés pour y inscrire ses observations relatives au prisonnier. Il écrivit, en affectant beaucoup de difficulté pour reproduire sa pensée par l'écriture, cette note que Saint Mars effaça sur-le champ après l'avoir lue.
« Çai o montanes de Sint-Brijit et o daior d'ia siladel ke le prizonié a sandout dai hami et dai jan ki baisogne porle fer sové ; mé je n'ie pair pas de vu et je li fé sun bejonn. »
— C'est bien ! lui dit Saint-Mars entièrement rassuré sur le rôle que jouait le muet auprès du prisonnier.
— Voilà encore un écolier pour monsieur Fouquet, dit en sortant Reilh qui avait jeté un coup d'œil sur le grimoire de Nicole; dans trois mois, je gage qu'il saura écrire aussi net que messire Eustache !
— SI monsieur de Louvois avait été sur p'cd ! murmura le gouverneur absorbé dans ses inquiétudes relatives ù son prisonnier; un drapeau teint de sang! la garnison l'a vu!... Ce fut probablement uu signal convenu avec les ^ens qui sont cachés pour lui dans les montagnes de Sainte Biigide !... S'il en est besoin , je le surveillerai moi-même et coucherai dans sa chambre !
Les voilà donc on cnibîo, et Lan uni conter sa fortune et sis malheurs à Fouquet ! Le malheureux surintendant ©uvroit les oreilles et île grands yeux... Mais il nedoustaplusdela folie arrivée à son comble, jusqu'à avoir peur deselrouver avec luy, quand il luy raconta son mariage consenti par le roy avec Mademoiselle , comment rompu et tous ies biens qu'elle lui avait asseuiés. Cela refroidit tort leur commerce du coslé de Fouquet, qui luy croyant la cervelle totalement reuv-rsée, ne prenoit que pour des contes en l'air toulles les nouvelles que Lauztin luy disoit.
(Mémoire» d» Saint-Simon.)
Depuis vingt-deux jours que le marquis de Louvois était assez gravement malade pour ne voir personne , excepté ses deux valets, monsieur d'Augicourt, Reilh et Saint-Mars, ce
dernier avait entouré de tant de vigilance Fouquet et Hea riette, que les deux prisonniers ne s'étaient adressé que quelques paroles d'espoir et de consolation pendant les rares et eourtes absences de leurs espions. Le gouverneur craignait surtout que Fouquet réussît à faire parvenir une requête écrite au ministre, qui témoignait toujours beaucoup de pitié a l'égard de celte victime sacrifiée à des haines particulières et à une vengeance royale. L'essai malheureux que Fouquet avait tenté pour attirer l'attention des gens du dehors vers la fenêtre de sa prison , et les contes que Nicole imagina de faire pour se mettre à l'abri de tout soupçon en feignant un espionnage zélé , ravivaient sans cesse les inquiétudes de Saint-Mais, qui se persuada sans peine que l'infortuné captif avait eu avis du voyage de Louvois à Pignerol , et qu'il correspondait p r signaux avec des affidés cachés dans la citadelle ou bien aux environs de la ville.
En conséquence, la garde de Fouquet devint plus sévère et plus minutieuse a mesure qu'il se rétablissait et reprenait des forces. La nuit, une sentinelle était placée dans sa chambre et changée toutes les heures; mais Saint Mars supprima bientôt celte précaution qui lui parut plus dangereuse qu'utile, parce que lés soldats de la compagnie franche ne pouvaient s'empêcher de répondre aux questions de Fouquet, malgré la défense qu'on leur en avait faite sous peine de mort. Fouquet, entièrement guéri de ses blessures, cherchait toujours à tirer d'eux des éclaircissemens sur l'arrivée ou le passage d'un bote puissant à Pignerol; il prome. tait de l'argent avec son ancienne facilité ; et, s'il eût pu en donner un peu pour garantie de ses promesses, il aurait sans doute su tout ce qu'il souhaitait; mais on ne lui laissait pas une pièce de monnaie entre les mains , et aucune des sentinelles ne voulut s'exposer à recevoir en don les chandeliers d'argent et les boucles d'or qu'il offrit à plusieurs; en outre, le temps que chacune d'elles passait en faction était entrecoupé par une ronde du gouverneur qui redoublait de défiance et n'appréhendait nulle fatigue. La suppression d'une sentinelle ihns I intérieur de la chambre ne laissa pas plus de répit à Fouquet que les fréquentes visites de Saint-Mars livraient à des transes continuelles : il tremblait de mettre en danger la vie de son fils , et il se reprochait comme des crimes les caresses auxquelles s'abandonnait Nicole avec l'aveugle légèreté de son âge ; vingt fois par jour il prenait, de concert avec son fils , la ferme résolution de mieux dissimuler leur tendresse réciproque, et surtout d'éviter des entretiens plus agréables qu'importans.qui démentaient trop haut l'infirmité du prétendu muet; mais, un moment après avoir fait ces plans de prudence inexécutables, ils étaient dans les bras l'un de l'autre ou recommençaient leurs longues causeries rompues et renouées à chaque instant. Ils furent presque surpris en flagrant délit, et leur embarras les aurait trahis tous deux, si Saint-Mars n'eût fait un faux pas à la porte et ne fût trop troublé lui-même peur remarquer le trouble paternel de Fouquet.
Madame de Saint-Mars était, de son côté, surveillée avec la même rigueur par Reilh, qui savait sa liberté, sinon sa vie, intéressée à la conservation de sa prisonnière : aussi ne la perdait il pas de vue dans la journée, excepté durant les rapides apparitions qu'il faisait chez le ministre malade, sous la conduite de Saint-Mars, qui lui dictait ses ordonnances médicales, et qui se servait des arrêts de la faculté pour condamner Louvois au silence et au repos. Reilh avait essayé inutilement de divertir par ses facéties la triste et rêveuse Henriette ; mais , comme il n'obtenait pas même un sourire en réponse, il se décida, quoique ù regret, à épancher toute sa gaîté par monologues , en affilant ses rasoirs et en frottant son bassin d'élain poli comme de l'urgent. Il aurait mieux supporté la servitude qu'on lui imposait, s'il avait eu en perspective une barbe à faire : celle de Louvois appartenait à son valet de chambre, et l'orgueilleuse prétention de Reilh sur cette barbe s'était évanouie un matin oh il trouva le menton du ministre rasé; ce fut pour lui une amère déception.
Les vingt-deux jours qui s'étaient écoulés sans amener aucun changement dans la position de Fouquet, lui parurent
PIGNEROL
moins longs et moins vides que tous ceux qu'il avait passés seul en tête à tête avec «es pensas ordinaire- eut peu consolantes : la joie continue qui rayonnait dans son cœur ne ressemblait pas à ces lointains éclairs l'espérance qui n'avaient brillé dans sa sombre captivité que pour le faire retomber ensuite dans de plus profondes ténèbres ; il éprouvait tant de bonheur de se voir réuni à son flls tt rapproché d'une ancienne amie, qu'il eût consenti à rester en prison sous le prestige de celte double consolation ; il désirait seulement de contempler encore cette femme qu'il croyait alors avoir plus aimée que les circonstances ne le lui avaient permis, à la veille de sa disgrâce; il désirait surtout de connaître l'origine d'un emprisonnement qu'elle prétendait avoir encouru a cause de lui.
Cette explication n'avait pu s'entamer entre eux, et Fouquet ignorsit même qu'Henriette de Moresant fût l'épouse de Saint-Mars. Cependant il reportait sur celle-ci toute la chaleur d'affection et de dévoûment qu'il avait dans l'Ame pour le souvenir de toutes ses maîtresses ensemble; et, sans se jeter dans un amour ridicule à ses propres yeux, il se sentait entraîné avec plus de force que jamais vers une amie dont le titre ineffaçable était un partage d'infortune et de captivi é pendant dix huit ans: ce titie surpassait tous les au res dans l'opinion de Fouquet, qui se regardait comme l'autenr du traitement subi par sa chère carmélite, et qui pourtant ne savait trop comment prêter une apparence de rfa ité à cette supposition, qu'il n'avait point acceptée avec Indifférence. Il consacrait donc a Henrieite, ou plutôt à l'image de la belle personne qu'il avait courtisée sous ce nom au couve nt de la rue du Bouloy, tous les ivstans du jour et de la nuit que Nicole n'accaparait pas pour l'entretenir de sa famille, de ses amis, de ses ennemis, de son procès et des chances plus ou moins probables de sa délivrance Fouquet, dont la curiosité avait enfin un point d'appui dans la révélation da nom de la prisonnier, s'égarait en conjectures pour découvrir les événemens auxquels était lié ce mystère inextricable.
Depuis quelques jours Saint-Murs venait moins souvent dans la chambre de Fouquet ; il y restait aussi moins longtemps; et néanmoins il semblait plus préoccupé, plus inquiet, plus abattu : il avait à diverses reprises interrogé le prisonnier qu'il s'étonnait de trouver calme et presque content: il voulait pénétrer le motif de cette nouvelle disp sition et ne retirait aucune lumière de ses adroites enquêtes auprès de Fouquet et du faux muet. Celui-n accusait exprès son maître en feignant de le haïr, et appelait sans cesse de nouveaux soupçons, bizarres et même extravagans, sur les projets de gens déguisés qui travaillaient, disait-il, à communiquer avec le prisonnier d'état: parce moyen, non-scu'em-nt il gagnait l'amitié da gouverneur, mais il éloignait par degrés de la prison la vigilance obsédante de cet ar^us que rien ne pouvait endormir, et il l'égarai t dans les montagnes de Sainte- Brigidî, que les patrouilles et les espions parcouraient en tous sei s, bien que ces recherches journalières ne produisissent pas la découverte d'un seul personnage suspect. Dès que Nicole eut éarté ainsi les témoins qui gênaient ses intelligences avec son père, ils tinrent conseil ensemble pour aviser à quelque expédient de délivrance; et, quoique Fouquet fût porté a n'attendre la sienne que du temps ou de la force des circonstance*, tant il appréhendait de mettre son fils en péril, ce jeune homme entreprenant et hardi obtint de lui qu'il ne s'opposerait pas à ce qu'on pourrait t-nter dans son intérêt.
Nicole pensait que la fuite n'était pas impossible, ma'gré les difficultés de mille espèces qu'il aurait a vaincre, le nombre des seniinel es. la sévérité des consignes, l'épaisseur des murs, la hauteur des fenêtres, la solidité des fossés; il con. çut même plusieurs plans amlai ieux et les soumit a Fouquet qui n'en voulut pas courir la chan.e et qui repoussa le plus aisé de tous comme indigne de son carartère, car Nicole, entraîné par la piété filiale, n'eût pas reculé devant le meurtre de Saint Mars, pour rendre Fouquet libre. Nicole, après avoir offert différentes idées aussi peu acceptables, se rappela que le comte de Lauzun n'avait pas revu son voisin de prison deli siftCtt..— iv»
puis sa subite apparition dans la chambre de Fouquet, et qu'il attendait sans doute le signal convenu entre eux ponr renouveler celte étrange entrevue. Fouquet paraissait mal disposé pou-- Lauiun, dent il avait toujours accusé la légèreté, et qu'il regardait même comme un des auteurs de sa disgrâce, par suite des propos inconsidérés que ce favori aurait tenus au roi à l'égard d'une intrigue secrète entre le surintendant et mademoiselle de La Vallière ; Fouquet ne se souciait donc pas de se remettre en rapport de confidence avec un homme si faible de tête et si prompt de laBgue, contre lequel il conservait un reste de rancune ; mais les raisonnemens de son fils furent plus forts que ses répugnances antipathiques; et, tout en persistant à croire que Lauzun n'avait pas le jugement sain, il consentit un matin à frapper les trois coups d'appel à la plaque de fer.
Le moment était bien choisi pour que leur conférence ne fût point troublée : ce fut aussitôt après la visite de Saint- Mars, qui venait chaque jour a son lever inspecter l'état des lieux et da prisonnier; plusieurs heures devaient se passer sa' s que le. gouverneur revint dans la chambre; Fouquet savait que celle, inspection quotidienne de Saint-Mars avait lien successivement chez tous les prisonniers ; il espéra ainsi que Lauzun ne serait pas non plus dérangé dans leur entrelien. Fouquet et Nicole attendirent en silence le résultat des trois coups frappés contre le tuyau de la cheminée; l'un retiré dans la garde-robe la plus proche de la ruelle, l'autre assis sur son lit avec la majesté solennelle d'un ministre en fonctions. La réponse larda plus d'un quart d'beureà venir, et Fouquet s'imaginait déjà qu'un obstacle imprévu empêchait Lauzun d'accomplir sa promesse, lorsqu'un frottement continu, qui montait de l'étage inférieur dans la muraille, annonça l'ascension enfumée de ce prisonnier mandé au rendezvous. Le bruit mat et sourd, que produisaient le passage d'ui corps dans une ouverture étroite et le frottement d'nne étofe contre les après parois de briques, eut bientôt atteint le niveau de la chambre ; la plaque de fer cria en s'ouvrant, la tapisserie trembla et se fendit: un éclat de rire et un juron joyeux servirent d'introducteurs à Lauzun, qui sortit de sa cheminée un peu moins noir de suie qu'un ramoneur, et qui fit une cabriole a son entrée, comme un héros d'opéra.
Il était vêtu de son grand costume de capitaine des gardesdu-corpsdu roi, quoique cette charge lui eût été ôiée de force, malgré ses refus de signer l'acte de démission : il aimait tellement cette charge ou peut être seulement ce costume, qu'il ne se consola jamais d'avoir perdu l'une et qu'il continua de porter l'autre jusqu'à quatre vingts ans. Cet uniforme de drap bleu pour l'habit avec la vesle elles paremens rouges, était fort richement galonné et bordé d'argent, outre les bon- (ors et les agrémens de même. Lauzun n'avait pas oublié de mettre par dessus son cordon bleu et tous ses ordres; son large chapeau, garni d'argent, a cocarde noire, était posé d'un air plus galant que belliqueux sur l'oreille gauche, et rien ne raanqu?it à son habillement de pirade, si ce n'est une épée, dont l'ab-ence nuisait à la symétrie de sa toilette. Il avait pris avec lui tous les insignes de ses anciennes dignités, de manière à justifier au premier coup d'œil ce qu'il en voulait apprendre a Fouquet.
— Par la sambleu ! monsieur Fouquet, je vous donne le bonjour, dit-il en saluant aven un sourire protecteur. Voila un siècle que je séchais d'impatience sans oser gratter dn peigne a la porte, ajou'a t il avec le geste de cette formalité de politesse que l'étiquette de cour avait introduite jusque chec le roi.
— Monsieur, je vous présente mes civilités, répondit Fouquet en se levant, choqué du ton dégagé de ce gentilhomme de Gascogne qu'il se souvenait d'avoir vu faire des courbettes devant lui.
— Que vous semh'e de relte livrée, mon cher Fouquet P dit familièrement Lauzun en marchant par la chambre la tête haute et le poing sur la hanche -, n'ai-je pas bon air en cet équipage?
— Quelle est cette mascarade, monsieur Puyguilhem? demanda dédaigneusement Fouquet.
— Mascarade, monsieur! reprit Lauzun en s'arminl de
si
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l'air et du ton hautains qui l'avaient fait détester et craindre a la cour. Par la sambleu! je vous ne verrez guère de pareille momerie : je suis ou plutôt J'étais capitaine des gardesdu-corps du roi.
— J'y consens, repartit Fouquet qui n'en croyait rien; mais pourquoi étes-vous ici, monsieur le capitaine des gardesdu-corps du roi?
— Pourquoi? répliqua Lauzun dont la bonne humeur revenait au souvenir de sa fortune passée , toute l'Europe l'a su et en a été fort émerveillée.
— Prenez que le château de Pignerol n'est point en Europe, monsieur, car je n'en sais pas le premier mot.
— C'est singulier, dit Lauzun eu se rengorgeant; le roi aurait dû permettre que vous fussiez instruit de ces grands évéaemens, pour vous réjouir et vous surprendre un peu.
— Le roi, monsieur, ne m'a fait annoncer que ses victoires, dit Fouquet souriant de la vanité impertinente de ce Gascon.
— Ne vous en ai-je pas touché déjà quelque chose? répondit Lauzun en s'étalant dans le grand fauteuil, croisant les jambes et ajustant ses manchettes.
— Non, du plus loin qu'il m'en sauvienne! dit sèchement Fouquet qui, piqué de voir le siège d'hoaneur occupé, restait debout, dans la posture la plus digne, qu'il emprunta aux habitudes de son ministère.
— Bon ! je croyais vous avoir dit que j'avais excité contre moi la jalousie de Sa Majesté, dit négligemment Lauzun en sifflant une ariette de Lully.
— En vérité! réprit Fouquet haussant les épaules à l'idée que ce petit homme se présentait comme un rival favori-é du roi.
— En vérité, et le roi n'avait pas tort.
— Passons, monsieur, et parlons sérieusement sur ce qui nous intéresse l'un et l'autre.
— L'histoire vous intéressera , ou je m'y connais mal ; mais asseyez-vous d'abord.
— Je préfère demeurer ainsi , répondit froidement Fouquet.
— Ce sont des égards que je ne saurais souffrir, dit Lauzun sans bouger de sa place, surtout dans notre égalité de condition.
— Je se m'assiérai pas.
— Par tous les diables I vous vous assiérez ! s'écria Lauzun en attirant avec son pied une escabelle.
— Monsieur!...
— Que de cérémonies! je ne parlerai qu'en vous voyant assis.
— Eh bien! puisque vous le voulez absolument!. .ditFouquet qui ne put modérer un mouvement de dépit en allant se rasseoir au pied de son lit.
— A la bonne heure I dit Lauzun qui se renversa dans le fauteuil et qui allongea ses jambes jusqu'à rencontrer celles de Fouquet.
— Parlez, monsieur, et soyez bref, s'il vous plaît, car ce temps-ci est précieux et vaut bien la peine qu'on le ménage.
— Je vous ai cité tous mes titres dans notre première entrevue ; est-il besoin devous les rappeler de nouveau ?
, —Point, monsieur, abrégeons ces folies.
' — Folies ! quel homme vous faites, mou cher Fouquet. Ne
me croyez-vous pas ?
— Je vous crois bon gentilhomme, plein de bravoure et même de témérité, mais...
— Accouchez de votre mais, je vous prie, dit Lauzun avec un rire bruyant qui eût paru du meilleur goût daus la galerie de Versailles.
— Ne riez pas de la sorte, interrompit Fouquet effrayé et courroucé à la fois ; avez-vous juré de me nuire toujours?
— Ah I monsieur Fouquet, vous avez peu de mémoire, repartit Lauzun avec une voix grasseyante et mielleuse ; si le roi m'eût voulu entendre, vous ne seriez pas logé à Pignerol depuis dix ans.
— Quinze ans, voulez-vous dire.
—Soit, quinze ans; je ne prétends pas vous faire tort
d'un jour. Quant à moi, voilà huit années pleines que je suis logé à la même enseigne.
— Vous ne m'en dites pas la raison.
— Le bon plaisir du roi, puis la haine de Louvois, puis une vengeance de madame de Montespan.
— Qu'est-ce que cette dame de Montespan, s'il vous plaît?
— Quoi ! vous êtes dans une telle ignorance des chose* de la cour? Madame de Montespan est ou fut la maîtresse du roi.
— En effet, ce nom-là m'échappait. Ainsi, vos griefs ressemblent quelque peu aux miens?
— Je ne sais quels furent les vôtres ; il y a si longtemps de cela ! quinze ans, dites-vous?
— Dix-huit, monsieur, reprit Fouquet blessé d'une pareille légèreté en présence de malheurs si graves et si réels.
— J'étais alors un enfant, répliqua Lauzun en se souriant à lui-même avec fatuité.
— Oui, monsieur, vous aviez trente ans environ.
— Trente ans! s'écria Lauzun en rougissant, quelle moquerie ! A votre compte, j'aurais donc maintenant Bon !
laissons cela, aussi bien je n'ai pas mon extrait de baptême en poche.
— Puisque vous ne m'apprenez pas comment vous êtes entré ici, avisons ensemble aux moyens d'en sortir.
— Volontiers, touchez là ! dit Lauzun en tendant la main à son compagnon d'infortune qui la prit avec une visible répugnance ; mais, auparavant, écoutez la haute fortune où je suis monté...
— Il n'est point nécessaire, dit Fouquet prévenu contre tous les mensonges et les vanteries de ce gentilhomme gascon ; vous êtes prisonnier d'état , voilà tout ce qu'il faut voir.
— Le roi, mon cousin, m'a traité, il est vrai, d'une indigne manière.
— Je n'avais pas tort de le juger hors de sens, pensa Fouquet qui évita de le contredire sur le nom de cousin appliqué au roi.
— Oh ! je voudrais être libre pour un jour , continua Lauzun avec arrogance, et me trouver à Versailles devant le roi : je lui reprocherais sa mauvaise foi à mon égard, et briserais mon épée à ses yeux en renonçant à servir un prince si déloyal.
— Cest-à-dire que vous avez la démangeaison d'être pendu comme rebelle? dit Fouquet peu ému de ces fanfaronnades.
— Certes, j'ai bien le droit de refuser mes services au roi mon parent, mon cousin germain par alliance, depuis que j'ai épousé Mademoiselle.
— Mademoiselle demanda Fouquet attendant la qualification de la femme que Lauzun avait épousée.
— Eh! par la sambleu! Mademoiselle!
— Quelle demoiselle? dit Fouquet qui s'obstinait à ne pas comprendre un fait placé en dehors des probabilités ordinaires.
— La grande Mademoiselle.
— Mademoiselle d'Orléans?
— Oui.
— La duchesse de Mentpensier?
— Oui, monsieur.
— C'est elle, dites-vous, que vous avez épousée?
— Quelle autre?
— Mademoiselle de Montpensier?
— Sans doute.
— Votre femme?
— Puisque je vous le dis.
— Raillez-vous?
— Je ne raille point certainement.
— Vous seriez par là duc de Montpensier?
— Ni plus ni moins.
— Dauphin d'Auvergne?
— Apparemment.
— Souverain deDombes?
— Pour vous servir.
— Comte d'Eu et de Mortaing ?
— Comme vous dites.
PIGNEROL
— Ah! monsieur Lauzun, il ne faut pas se moquer des gens!
— Je vois d'où procède votre étonnement; je ne suis pas ne prince du sang.
— Vous êtes cadet de Gascogne, d'une bonne et ancienne maison, je l'atteste; mais les Nompar deCaumontne sont pas d'un sang à se mêler au sang de France.
— Le mélange eut lieu pourtant, ne vous déplaise.
— Par galanterie?
— Notre mariage se fit secrètement, en dépit du roi, et ce fut la le motif de cette maudite prison.
— Vous rêviez alors et rêvez encore aujourd'hui.
— Ce fut un rêve merveilleux je l'avoue : Mademoiselle me préféra au roi d'Angleterre et à Monsieur, frère de Sa
J Majesté, qui recherchaient sa main.
' — Je le crois aisément, dit Fouquet avec ironie.
— Elle m'estimait à cause de mon esprit e" de mon courage, plutôt qu'a cause de ma figure... Je ne m'en fais point accroire là-dessus; mais toujours est-il que l'on m'aima de furieuse façon.
— Je ne m'y oppose point.
—Au demeurant, les faits parlent plus haut que moi, et je suis certain de mener toutes les femmes oii bon me semblera.
— Voyons jusqu'où vous les prétendez mener.
— Vous souvient-il, monsieur Fouquet, des conquêtes amoureuses qui me mirent en si grande faveur auprès des dames ?
— Mon Dieu! est-ce là tout ce que vous avez à me dire? interrompit Fouquet impatienté.
— Je vous dirai plus au long, uns autre fois, les préambules de ce mariage glorieux : vous serez tout surpris d'ent«ndre que le roi y donnait les mains, et que l'archevêque de Paris tenait à honneur d'en faire la cérémonie ; que, trois jours durant, je fus traité de monseigneur, et que la cour entière vint chez moi pour me féliciter.
— Je n'y fusse pas allé, je vous jure.
— La chose, à votre avis, ne méritait guère tout ce bruit; car mademoiselle de Montpensier est vieille, maigre, jaune et ridée.
— Je ne dis pas cela.
— Eh bien! c'est moi qui le dis, et qui suis payé pour le dire.
— Quelle apparence, monsieur, que la petite -fille de Henri rv songeât à faire prince un petit cadet de Gascogne !
— Malepesle! monsieur Fouquet, les cadets de ma noblesse valent des princes du sang royal! s'écria Lauzun dont la vanité fut blessée au vif par la dénomination de cadet.
— Déclarez-moi que vous êtes rei de la Chine ou empereur du Mogolje vous croirai tout de même.
— Je me déclare mari de Mademoiselle, et cela suffit pour m'égaler aux têtes couronnées.
— Sans contredit.
— La cérémonie se devait faire à la messe du roi, avec une pompe triomphante.
— D'où vient qu'elle ne se fit pas ?
— L'Intrigue «t l'envie se remuèrent de telle soxle, que le roi retira sa parole et me défendit de penser à cette alliance. Telle fut l'œuvre de Louvois et de madame de Montespan.
— Cette dame était peut-être en secret chagrine de vous voir prendre un autre parti que le 6ien ?
— Non, la galanterie n'avait plus cours entre nous, répondit Lauzun avec une imperturbable assurance, et je la laissais au roi sans partage; mais elle me gardait rancune pour m'ê. tre caché seus un lit où elle couchait avec le roi.
— Vous avez osé ce que vous dites, monsieur? reprit Fouquet stupéfait de tant d'audace.
— J'eusse osé bien davantage pour me convaincre que la Montespan me desservait auprès du roi.
— Et vous rachâtes-vous sous le lit de monsieur de Lou- *ois?
— Non dessous , mais dedans , repartit effrontément Lauzun.
— Vous étiez, m'est avis, le gentilhomme le mieux couché de France ! dit Fouquet qui comparait involontairement ses propres aventures galantes avec celles de ce coureur de bonnes fortunes.
— J'étais seulement tel qu'un veyageur en roule, et je m'arrêtais à toutes les hôtelleries, selon quelles s'offraient à moi.
— Vous ne trouviez jamais la porte close'et le foyer éteint, j'imagine? i
— De fait, on semblait fort aise de ma venue, et l'on ma retenait le plus qu'on pouvait. Vraiment, je ne lus repoussé qu'une fois par une pécore, toute confite de pruderie.
— Ce devait être assurément u«e maîtresse prude, très ignorante des belles manières, dit Fouquet qui éprouvait un sentiment de jalousie et d'aversion involontaires centre cet heureux favori des dames.
— Pardieu ! ce dragon de vertu sortait d'un couvent de carmélites où vous alliez quelquefois.
— Rue du Bouloy ? reprit vivement Fouquet.
— Vous avez la mémoire jeune encore, monsieur Fouquet. Or, cette friponne de carmélite m'eût enlevé tout mon cœur, si je n'avais pris soin de le diviser entre plusieurs personnes.
— Elle s'appelait?
— Henriette de Moresant.
— Henriette 1
— La connaissiez-vous ? C'était une très belle fille, sur moi âme, et je faillis en être amoureux plus que de raison ; mais vous entendîtes sans doute parler de cette adorable cruelle? elle s'est mariée depuis à Saint-Mars, notre cerbère.
— Oui, monsieur, reprit Fouquet froid et réservé.
— Le vieux singe de Saint-Mars ferait acte de charité chrétienne que de nous envoyer sa femme, afin qu'elle nous tînt compagnie.
— Monsieur !
— Mais Saint-Mars est jaloux comme un Turc, et l'on m'a fait entendre que ce laid personnage renfermait la pauvre dame sous les verrous, ni plus ni moins qu'un prisonnier d'état.
— A quoi tend ce préambule, monsieur? interrompit Fouquet qui trouvait le jugement de Lauzun plus sain, depuis qu'ils avaient entamé le chapitre de madame de Saint-Mars, mais qui ne se souciait pas de mettre ainsi l'objet de ses plus délicates affections à la merci de la langue impitoyable de cet amant éconduit.
— Ce n'est pas un préambule, mon cher Fouquet, car je n'ai pu arrivera rien avec cette vertueuse....
— Trêve, monsieur! nous avons des sujets plus importans.
— Mais vous ne m'avez pas dit ce que vous auguriez de mon mariage avec Mademoiselle?
— Que voulez-vous que je dise?
— Votre opinion à ce sujet. ^
— Je n'ai pas d'opinion.
— N'est-ce pas un mariage de roman?
— Bon ! s'il avait eu lieu.
— Par la sambleu I parlé-je grec, quand je vous apprends que le mariage se fit à huis-clos, dans l'appartement de Mademoiselle, et que le roi, ayant su cette désobéissance à ses ordres, par une noirceur de monsieur de Louvois, me fit arrêter sans aucune forme et emprisonner dans ce donjon ? ;
— Vous, mari de mademoiselle de Montpensier! reprit Fouquet en riant de ce qu'il regardait comme l'entêtement d'un fou.
— Supposez-vous que nous fussions deux maris de Mademoiselle?
— Nullement, c'est déjà trop d'un.
— Est-ce à dire que Madsmoiselle devrait mieux s'employer à me procurer ma liberté?
— Elle y songera tôt ou urd, mais ne vous décourager pas d'attendre.
— Je vois et devine votre pensée : vous ne voiriez pas que Puyguilhem soit devenu quelque chose?
— Je sais, au contraire, ce que vous êtes devenu.
— Répéterai-je, pour vous convaincre, les iiMns des sel-
JACOB (BIBUOPHILF.H
gneuries que m'a données Mademoiselle en m'épousant?
— Ce point n'est plus en question
— Qu'y a-t-il d'élrange. s'il vous plaît, à ma fortune?
— Kien, que je sache.
Vous n'avez pu être témoin de mes grandes actions à
la guerre , lesquelles m'ont fait nommer général des dragons.
— Et vous fûtes bien et dûment nommé'.'
— Puis, capitaine des gardes-du-corps du roi.
— Cette charge vous a coûté de grosses sommes, Je parie?
— Ensuite général d'armée.
— Je m'en lave les mains.
— En dernier lieu, gouverneur du Berry.
— Il n'en veut pas démordre !
— Peu s'en fallut que je ne fusse grand-maître de l'artillerie.
— Oh ! quel homme ! quel homme ! s'écria Fouquet qui, poussé à bout, par cette succcession de nouvelles plus extraordinaires les unes que les autres, ne doutait plus de la folie de Lauzun, et qui se promena dans la chambre avec des mouvemens d'impatience non dissimulés.
— Corbleu ! c'est plutôt à moi de m'écrier : quel homme ! Vous doutez toujours.
— Je ne doute plus, monsieur, reprit brièvement Fouquet.
— M'accusez-vous de mensonge? répliqua Lauzun redoublant d'impertinence.
— Je vous estime trop bon gentilhomme peur mentir sciemment.
— Vous paraissez entendre que je suis une pauvre cervelle ?
— Mon Dieu! je n'entends pas cela.
— Que ma raison est perdue?
— Je ne l'ai point trouvée.
— Auriez-vous fantaisie de m'insulter, monsieur Fouquet? dit avec colère Lauzun qui le mesura fièrement des yeux sans toutefois quitter sa posture paresseuse.
— Monsieur, obligez-moi de baisser le ton ou de retourner chez vous, dit Fouquet en haussant la voix et allant droit à Lauzun.
— Auriez-vous le projet de m'intimider? dit superbement Lauzun encore étendu dans le fauteuil.
— Et vous, oubliez-vous qui je suis? repartit Fouquet avec colère.
— Qu'êtes-vous donc auprès de moi, monsieur Fouquet? dit-Il en raillaat.
— Auprès de l'époux de mademoiselle de Montpensier ? ajouta Fouquet dédaigneusement.
— Je voudrais, pour vous confondre, que le roi fût ici et vous dit lui même...
— Par malheur, le roi n'y est pas !
— Oui, mais monsieur de Louvois y est.
— Monsieur de Louvois !
— 11 est arrivé depuis vingt-deux jours.
— Nouvelle folie!
— Demandez-lui si je ne fus point marié secrètement avec Mademoiselle après avoir été accordé publiquement avec elle.
— Demandez-le-lui vous-même.
\ — Savez-vous, monsieur Fouquet, que vous êtes d'un caractère peu liant? dit Lauzun qui se fâchait plus fort.
— Savez-vous que vous m'importunez, monsieur? répondit Fouquet furieux.
— Moi, je vou» importune! s'écria Lauzun en se levant avec pétulance.
— Oui, vous-même.
— Est-ce une menace que vous m'adressez?
— Je ne menace pas un fou.
— L"n fou ! Par la sambleu ! interrompit Lauzun dont l'emportement ue connut plus de bornes.
— Sont-ce des épées que vous cherchez?
— Non, mais un bâton.
— Insolent!
Fouquet levait la main pour prévenir l'outrage que Lauzun n'avait pas craint de lui promettre; et, sans être arrêté par-
les suites fâcheuses que pourrait avoir une altercation suivie de voies de fait, il allait donner un soufflet au mari de Mademoiselle, comme il eût lait dans sa jeunesse et lorsqu'il avait une épée au côté. Lauzun, qui n'avait pas craint dans plusieurs circonstances de tenir tête au roi lui-même avec une hauteur que rien ne faisait fléchir, arrêta le bras de Fouquet en le regardant d'un air de pitié. Les cheveux blancs du vieillard empêchèrent seuls son adversaire de se porter à quelque brutale extrémité. Tout a coup, Nicole qui était aux aguets dans la garde-robe et qui avait souffert mille tortures filiales durant cet entretien prêt à dégénérer sans cesse en querelle, crut ne devoir rester plus longtemps neutre et invisible dans un débat ou son père n'avait pas plus l'avantage de la force que celui de la parole ; car Lauzun était exercé, non a la discussion raisonnée et régulière, mais aux boutades hardies-et mordantes de l'esprit, quoique le caractère imposant du malheur et le souvenir de sa condition inférieure vis-à-vis de Fouquet eussent d'abord réprimé sa causticité et tempéré son impertinence ordinaire : il fut tellement surpris de l'apparition d'un témoin qu'il ne soupçonnait pas si proche, que sa colère fit place au dépit, et qu'il ne songea plus qu'à sortir de cette position difficile. La vue de Nicole ne produisit pas moins d'impression sur Fouquet qui se repentit d'avoir voulu établir des rapports avec un fou, et surtout de s'être préoccupé de folies indignes d'un examen sérieux ; le principal sujet de son repentir fut le danger auquel il avait exposé son fils en élevant la voix de manière à éveiller les soupçons des sentinelles. Tous trois firent a la fois la même réflexion, inspirée à chacun par l'intérêt personnel, et tous trois restèrent immobiles, gardant le silence, écoutant si quelque bruit du dehors n'annonçait pas que la dispule avait été entendue ; car Lauzun remarqua du premier coup d'oeil que le jeune valet de Fouquet apportait des internions pacifiques plutôt qu'hostiles, et semblait d'intelligence avec le prisonnier qui ne parut pas troublé, mais chagrin de. le voir.
— Cet homme est un pauvre muet que le gouverneur m'a donné pour me servir, s'empressa de dire Fouquet qui craignait que Nicole ne trahit son secret en ouvrant la bouche.
— Pourquoi m'avoir fait venir en présence de cet homme ? répondit Lauzun qui se crut un moment victime d'un guetapens.
— Il ne nous trahira pas, dit Fouquet empêchant Nicole de prononcer uu seul mot; mais la faute en est a vous qui l'avez éveillé par vos cris.
— Que demande til ? reprit Lauzun dont la défiance fut entretenue par les signes que Nicole faisait pour l'engagera parler bas. Faut-il le payer pour se taire ?
— Je me charge de ce qui convient défaire ; mais retournez maintenant dans votre chambre, monsieur, et ne revenei plus.
— Oui, mais s'il me dénonce à Saint-Mars ?
— Il ne dénoBce pas, monsieur, dit fièrement Fouquet.
— Je ne comprends rien à ses gestes, et je le crois un peu maniaque comme vous.
— Il vous invite à être plus circonspect, attendu que je suis épié à toute heure, répondit Fouquet qui ne daigna pas renvoyer à Lauzun le reproche de folie que cet insensé lui . adressait.
— Voilà un honnête et prudent serviteur qui ne ressemble, guère aux chiens de valets qu'on m'a donnés ; j'en ai bâtonné plusieurs et je ne serai content qu'après en avoir assommé un tout-à-fait.
— Monsieur, je vous conjure de rentrer chez vous et me laisser.
— Vous êtes un peu fantasque, mon cher Fouquet, et a ce prix je vous excuse dans vos vivacités; touchez là, ajoutâtil en lui offrant la main.
— C'est bien, monsieur, répliqua Fouquet qui n'accepta pas cette réconciliation.
— Pardieu ! j'ai eu souvent de plus grosses noises avec le roi ; mais le sang refroidi, le rapatriage n'attendait guère.
— Soit, monsieur.
— Vous n'avez plus de rancune ?
PïGNEROL.
— J'ai tout oublié, monsieur.
— Nous sommes un peu vifs l'un et l'autre; mais nous avons la loyauté des gentilshommes qui se battent et s'embrassent après.
— Ne nous embrassons pas, puisque le lieu n'est pas propre pour nous battre.
— Si fait, embrassons-nous, mon pauvre monsieur Fouquet.
— A quoi bon ? dit Fouquet se laissant aller à un embrassement, cérémonieux de sa part, cordial de la part de Lauzun.
— Par la sambleu ! nous étions de grands fous de nous vouloir couper la gorge ici !
— Demeurerez-vous malgré moi ? interrompit Fouquet contrarié par cette insistance à dépenser des paroles inutiles.
— Répondez-moi d'ab&rd, je vous prie.
— Sur quoi ?
— Sur la question de savoir qui de nous deux était le plus fou?
— Monsieur !
— Le plus ridicule.
— Ah!
— Le plus extravagant.
— Paix !
— On vient ? demanda Lauzun en se faufilant vers la ruelle à la grande satisfaction de son hôte.
— Sans doute, répondit à dessein Fouquet; je suis ainsi obsédé de visites à toute heure du jour et de la nuit.
— Non, personne. Eh bien! reprit il ramené sur ses pas et trompé par les gestes d'impatience échappés à Nicole -, ce garçon-là veut me parler, j'imagine.
— Eh I ne vous ai-je pas dit qu'il était muet ?
— Mieux vaudrait qu'il fut sourd.
— Je vous conjure, je vous enjoins même de ne plus pénétrer en ma chambre sans que je vous y appelle, ù cause desisconvénieusquien pourraient résulter pour vous comme pour moi.
— J'espère bien que Mademoiselle viendra bientôt à bout de me tirer de prison; toutefois je me flattais d'en pouvoir soi tir par évasion auparavant.
— Je ne sais si votre chambre est plus propice à des plans de fuite, mais la mienne est trop bien fermée pour qu'on pense même à ce projet.
— Il n'est rien qu'on ne puisse faire avec de l'audace.
— Pourquoi n'avez vous pas mis à l'œuvre cette maxime ?
— Bon ! j'ai déjà échoué dans vingt tentatives différentes, et l'an dernier, j'étais parvenu jusqu'aux casemates de la citadelle, quand je fus repris par ce bourreau de Saint- Hars.
— Mes tentatives n'ont point été si près de réassir, et comme je fus cause que plusieurs soldats et valets sont morts pour m'avoir aidé dans ces malheureuses entreprises, je ne veux plus désormais m'imputer la mort de personne.
— Voilà un beau dévoûment d'humanité ! Qu'importe la vie de quelques gredins au prix de ma liberté, queMademoiselle voudrait racheter au prix de tout ce qu'elle possède !
— Quant à moi, je ne sacrifierais pas un cheveu de la tête de cet enfant pour être libre I s'écria Fouquet en montrant Nicole.
— Permis à vous d'avoir cette bonhomie que je n'envie point! Ainsi vous refusez de me seconder dans les nouveaux efforts que je m'en vais tenter pour dire adieu ù ec donjon ?
— Je n'ai pas refusé, répondit Fouquet que décidèrent a ce consentement les gestes supplians de Nicole.
— Alors, vous acceptez ? répliqua Lauzun fredonnant de la musique de Lully.
— Que prétendez-vous faire?
— Je ne sais.
— Vous ue savez ?
— J'inveii crai quelque ruse, et votre valet, qui m'a l'air fort apprivoisé, n'aura pas les mains liées...
— Monsieur, quoi que vous fassiez, je vous avertis que Nicole y sera entièrement étranger 1 Avisez donc à trouver une ruse qui ne tienne compte ni des portes, ni des grilles,
ni des sentinelles, et je vous offre d'y concourir pour, le peu que je puis.
Lauzun, que Fouquet poussait toujours vers la ruelle tant il avait hâte d'être débarrassé d'un fou capable de le compromettre, rentra malgré lui dans sa cheminée; mais au moment Où, la tête seule hors delà tapisserie, il promettait à Fouquet de le conduire hors de Pignerol avant trois jours, la barbacane s'ouvrit, et madame de Saint-Mais, u.ui ne prévoyait pas la présence d'un tiers dans la chambre, appela Fouquet d'une voix émue. Celui ci pâ,it et balbutia sans expliquer l'origine de cet appel mystérieux qui piqua vivement la curiosité de Lauzun et le lit reparaître jusqu'à la ceinture, en dépit des prières et des sommations de Fouquet. Henriette, toute pénétrée de ce qu'elle voulait apprendre à son ami, ne prit pas garde au débat engagé tans a ruelle ni aux signaux par lesquels Nicole espérait lui fermer la bouche. Le dialogue, qui s'entrecroisait d'en haut et d'en bas, fut trop rapide pour que ni les ans ni les autres eussent le temps de s'y préparer et d'en cal> ulcr la p rtée ; Lauzun s'y mêla sur-lechamp avec son indiscrétion accoutumée.
— Qui vous appelle de la sorfe, monsieur Fouquet ? dit-il à demi-bas.
— Monsieur Fouquet, disait Henriette, nous touchons çeut-être à notre délivrance.
— Le diable m'étrangle si ce n'est pas une femme ! s'écr ia Lauzun,
— Ah! monsieur, retirez-vous! répétait Fouquet qui avait peine à se contenir.
— Voici que je vais voir monsieur le marquis de Louvois, continua madame de Saint-Mars qui n'entendait pas les com-
j mentaires de Lauzun.
— C'est une femme assurément, dit celui-ei.
— Monsieur, vous me perdez! murmurait Fouquet en le repoussant de vive force.
— Priez Dieu pour le succès de cette entrevue 1 ajouta Henriette en fermant la barba
— Qut le est cette femme? demanda obstinément Lauzun.
— Monsieur, je l'ignore, répondit Fouquet hors de lui.
— C'est ce qu'il faut savoir.
— Ne prenez pas ce soin.
— J'en fais mou affaire.
— Monsieur, vous êtes bien téméraire I
— Je suis ainsi fait qu'une femme m'attire comme avec un , aimant api es elle.
— Je vous somme de vider les lieux. #
— Est-elle jolie?
— Que je meure !...
— Vous la connaissez donc ?
— C'en est trop !
— Dites-lui que lecomte de Lauzun est là.
— Encore !
— N'est-ce pas moi qu'elle cherche ? * ,
— Assez, monsieur !
— Faites que je la voie, et je quitte aussitôt la partie.
— Sur mon âme, vous sortirez d'ici I
— Où est-elle? .
— Monsieur, si vous dites un mot de touteeci I...
— Qae pourrais-je dire?
— Elle s'en est allée, je crois.
— Quel homme !
— J'ai reconnu la voix de Mademoiselle.
— Que de folies ! 1
— Ou plutCt celle de madame de Monaco.
— Nicole, à moi !
— Ou peut être :elle de ma sœur, madame de Nogent.
— Vous déguerpirez, monsieur le fou, et sous peine d'être maltraité, vo s ue remonterez pas chez moi !
Fouquel rassembla tontes si s forces pour empêcher Lauzun de rentrer dans la chambre < 1 le poussa si violemment que le comte, dont les pieds reposaient s r l'extrémité de deux briques saillantes dans le tuyau delà cheminée, perdit l'équilibre, essaya inutilement de se retenir avec les mains, lâcha pute et glissa du haut en bas le long des parois enfumées, liant et jurant à la fois.
JACOB (BIBLIOPHILE)
Le bruit prolongé de cette chute retentit dans la muraille sonore et murmura sous les voûtes du donjon : ra sentinelle s'apprêtait à donner l'alarme, lorsque Sainl-Mars descendit l'escalier avec sa femme qu'il conduisait chez Louvois. Saint- Mars avait bien entendu quelque chose aussi, sans se rendre compte de l'ongine de ce bruit; s'il eût été seul, il serait passé sur-le-champ chez Fouquet pour savoir ce que c'était, mais il accompagnait madame de Saint-Mars, et il ne voulut pas lui faire connaître la situation de la prison en y entrant devant elle; d'ailleurs, elle aurait pu se porter à des tentatives extravagantes pour le suivre et revoir son ancien amant. Saint Mars s'arrêta un. instant à l'entrée du vestibule afin d'écouter, et il ne quitta pas la main d'Henriette, qu'il enchaînait dans la sienne; la sentinelle allait parler et communiquer ses craintes au gouverneur qui, d'un geste, lui ferma la bouche. Madame de Saint-Mars, à l'oreille de qui était parvenu le souid roulement de la chute de Lauzun, en avait ressenti un écho douloureux dans son cœur, car elle reportait à Fouquet toutes les sensations d'espoir et de terreur qu'elle éprouvait : elle demeura donc immobile sur le palier; mais le gouverneur, pour remarquer le tremblement de la main d'Henriette, tremblait trop lui-même. En ce moment, de vieilles pièces d'artillerie qu'en transportait dans l'arsenal heurtèrent une pile de boulets qui tombèrent avec fracas : Saint-Mars, en «'approchant de la fenêtre, put voir la cause de cet amdpnt qui occupait dix ou vingt soldats courant après les boulets qui s'éparpillaient ça et là en rebondissant.
— Ce n'est rien, dit-il rassuré tout-à-coup : on aurait cru en effet..,
— Monsieur, reprit Henriette qui tâchait de rester le plus longtemps possible à la porte de cette prison qu'elle avait devinée, ne tirel-on pas le canon?
— Point, répondit le gouverneur sans méfiance; des maladroits ont renversé un tas de boulets... Mais pourquoi pensiez-vous que l'on lit ait le canon? ajouta-t-il d'un ton menaçant. . ^
— J'ai dit cela sans penser, monsieur.
— Quelle apparence I
— 11 n'est point étonnant qu'on tire le canon dans une forteresse.
— Vous aviez certaine intention assurément, répliqua Saint-Mars devenu sombre et pensif.
— Quel intérêt puis-je avoir à ce que l'on tire le canon ?
— C'est peut-être un signal que vous attendez?
— Un signal !
— Morbleu 1 malheur à qui l'essai? rail!
— Je ne vous comprends pas, dit Henriette qui s'efforçait d'entraîner .Saint-Mars vers la chambre de Fouquet.
—■Où piétendez-vous aller? s'écrial-il avec colère.
— Moi, monsieur, je vais où vous me menez.
— Je ne vous mène point de ce coté, sur ma foi I
— Hélas! monsieur, je ne sais pas me diriger dans votre labyrinthe!
— Est-ce à dire qHe j'en suis le Minotaure et que vous en seriez l'Ariane? repartit Saint-Mars d'un air moitié sérieux moitié goguenard.
— S< j'entendais encore ce bruit?... demanda la sentinelle, qui ne l'attribuait pas comme le gouverneur à un éboulement de munitions de guerre.
— Eli bien? dit Saint-Mars ne comprenant pas la question du soldat.
— Appellerais-je?
— Imbécile, es-tu placé ici pour donner l'alerte à tous les bruits du dehors?
— Mais, monsieur le gouverneur...
— Assez sur ce point, drôle ; tâche de te mieux souvenir delà i-Giisi
— C'est pourquoi, monsieur le gouverneur, je...
— Silence, sac à vin! dit Saint-Mars en s'éloignantavec Henriette qui ne pouvait se défendre de regarder derrière elle à chaque marche; silence! ajouta-t-il en se retournant avec fureur, sinon je te ferai donner les élrivières.
— Au diable mon corps et mon âme, grommelait le soldat
irrité de cette injustice, si je me soucie de ce qui passe làdedans I
— Oui, certes, tu auras les étrivières! cria de loin Saint- Mars à qui arrivaient en sons tonfus les jurons de la sentinelle et qui était bien aise de déverser sur quelqu'un le trop plein de son irritation accumulée depuis le séjour du ministre à Pignerol. — Il les aura, madame, continua-t-il en s'adressant à Henriette qui faisait mine d'intercéder pour cet homme ; et, s'il m'échauffe la bile, je l'enverrai pendre !
Le soldat, sensible à ces mauvais traitemens qu'il n'avait mérités que par excès de zèle, se promettait bien de ne pas bouger, quand même tous les prisonniers s'échapperaient à la fois sous ses yeux ; et, persuadé qu'il était d'avoir entendu dans la prison un bruitextraordinaire.il espéra que l'habitant inconnu de cette chambre se chargerait de le venger des étrivières .il déposa son mousquet; et, tirant de sa veste une râpe à tabac, il se mit gravement à préparer un moyen de se distraire pendant sa faction.
Fouquet avaiteu honte et regret du mouvement de vivacité auqael il s'était laissé emporter par le désir d'entamer une explication avec Henriette : il craignait, au retentissement qui se fit dans le donjon et qui s'augmentait encore à ses oreilles par la peur de s'être trahi lui-même, que le gouverneur n'accourût aussitôt; et, saisi de douleur en même temps que d'effroi, il attendit d'abord à sa place comme foudroyé : la perte de son fils était devant ses yeux, et absorbait toute autre considération personnelle; si Saint-Mars eût paru, il se serait élancé vers lui pour embrasser ses genoux et demander grâce. Nicole ne fut pas moins troublé de l'imprudence de son père qu'il voulait aider à renvoyer Lauzun : il se crut de nouveau condamné à une séparation peut-être éternelle et il étendit les bras vers Fouquet sans oser faire un pas en avant. Mais quand ils virent l'un et l'autre que tout était tranquille au dehors, que la sentinelle n'avait pas donné l'éveil, et que personne sans doute ne soupçonnait ce qui venait de se passer, ils reprirent courage en se regardant; ils échangèrent même un sourire, et s'empressèrent en silence de déguiser les traces du passage de Lauzun, qui chaque fois avait agrandi en tous sens la déchirure de la tapisserie.
Avant de clore la plaque de fer qui était ouverte et à demi descellée, Fouquet plongea sa tête dans le tuyau de la cheminée, d'où montaient des murmures indistincts, qu'il prit peur des plaintes et qu'il reconnut ensuite pour des éclats de rire : il leva les yeux en haut et distingua le ciel ù travers une forêt de barres de fer que Lauzun n'avait pu arracher; il porta en bas ses regards et aperçut son malencontreux visiteur encore assis parmi les cendres du foyer éteint, où le retenait une prodigieuse envie de rire plutôt que la souffrance résultant de sa chute. Fouquet, qui avait appréhendé un plus fâcheux résultat de cette brusque façon de congédier les gens, se réjouit de trouver si peu de rancune chez son compagnon de captivité, et lui pardonna sa déraison en faveur d'un caractère si accommodant ; mais il se méprenait sur la cause de cette hilarité, qu'il imputait à un nouvel accès de folie.
— Monsieur Puyguilhem, lui cria-t-il en se servant de ses mains comme d'un porte-voix , modérez cette grande gaité qui pourrait nous devenir funeste.
— La chose est si plaisante I répondit Lauzun riant de plus belle.
— Qu'est-ce? demanda Fouquet avec intérêt.
— Je vous le donne en centl
— Pour Dieu ! monsieur, nous ne sommes point ici pour deviner des rébus !
— En mille!
» — Je ne vois rien de risible au lieu où nous sommes.
— r*e riez vous pas de même?
— Non, et n'y songe guère.
— Eh bien Iriez un peu.
— lionsoir, monsieur.
— Je riais, (Wt Lauzun qui se mit en devoir de regrimper vers Fouquet, je riais...
— Gardez que monsieur de SAnt-Mars vous entende rlr«.
PIGNEROLv
— Je nais de l'étrange figure que j'ai pour me montrer aux j dames !
— Buvez un verre d'eau claire sous peine d'étouffer, dit Fouquei qui ne venait pas à bout de fermer la trappe.
— Je vous laisse juge de l'équipage, dit Lauzun qui se retrouva face à face avec Fouquet.
— De grâce, mon cher Puyguilbem, retirez-vous !
— Ce n'est ritn que la suie dont mes mains, mon visage et mes habits sont tout souillés...
— Avez-vous juré de me perdre ?
— Ce n'est rien que celte livrée de ramoneur... poursuivait Lauzun qui avait suspendu ses rires pour reprendreson bavardage indomptable.
— Ah ! monsieur, vous êtes sans pitiél
— Qu'aurait pensé de moi cette femme qui n'est pas la vôtre, monsieur Fouquet?
— Je serais un homme mort si le gouverneur me découvrait ainsi !
— Figurez-vous, mon pauvre monsieur Fouquet, que mes chausses n'étaient pas de fer...
— Faites donc, monsieur, assassinez-moi !
— J'aurai sans doute rencontré en chemin quelque clou qui a mis à l'air toute mon humanité.
— O mon Dieu ! délivre-moi de cette horrible servitude !
— Monsieur, dit enfin Nicole avec fermeté à Lauzun qui eût voulu montrer le désastre de sa culotte, obigez-nous de rentrer dans votre chambre : monsieur Fouquet n'est point en état de vous écouter davantage.
— Miracle! le muet parle! s'écria Lauzun en recommençant a rire.
— Oui, monsieur, répliquaNicole : je parle quand il en est besoin, et j'en userai pour vous dire...
— C'est assez, Nicole, interrompit Fouquet qui tremblait qu'une altercation ne s'engageât entre son fils et Lauzun.
— Qui es-tu, muet? demanda Lauzun.
— Je suis homme à vous répondre en toute occasion ! repartit fièrement Nicole.
— C'est une femme déguisée, se dit Lauzun à lui-même en secouant sa perruque et en essuyant sa figure avec la manche de son justaucorps.
— Ne va point prendre querelle avec un fou 1 dit Fouquet à demi voix en écartant Nicole.
— Un mot, Fouquet, mon ami , dit Lauzun avec un ton protecteur.
— Que me voulez-vous? grommela Fouquet en s'approebant.
— Qui est cette femme ?
— Quelle femme?
— Celle-ci ? dit t?ut bas Lauzun désignant Nicole qui avait peine à modérer son dépit.
— Je ne sais ce que vous dites, si vous le savez.
— Doutez-vous de ma discrétion ? Rappelez-vous que Mademoiselle et le roi n'avaient pas de secrets pour moi.
— Vous me semblez hors de sens I
— Oh! vous ne me ferez pas prendre le change là-dessus : ce garçon, ce muet...
— Eh bien? interrompit Fouquet avec une impatience mêlée d'angoisse.
— J'ai reconnu du premier coup d'œil...
— Vous avez reconnu?...
— Sans doute ; je n'ai garde de me tromper en ces sortes de choses.
— Quoi donc?
— Cela saute aux yeux~tout de suite.
— Expliquez-vous mieux, dit avec émotion Fouquet qui eût gémi de livrer le sort de son fils à la merci d'un pan.il imprudent.
— Je vois bien que c'est une femme.
— Lui !
— Elle ! reprit Lauzun qui montra du doigt Nicole et qui le salua d'un regard agaçant.
— Mousieur, vous vous trompez grossièrement ou plutôt vous raillez.
— Diantre! que faites-vous d'une femme, monsieur Fouquet?
— Le bourreau I
— Ce serait mieux mon affaire.
— Quelle langue !
— Le roi consent que je monte à cheval et monte sur les bastions ; mais si l'on m'eût permis le choix.... i#
— Rentrez, rentrez vite 1 j'entends le gouverneur! s'écria Fouquet qui feignit de redouter une surprise.
— Oh! qu'il vient mal à propos!
— Dépêchez !
— Adieu, belle dame; je veux être votre chevalier!
— N'oubliez pas d'assujettir celte plaque.
— Je mets à vos genou- le cœur du plus galant gentilhomme de France, disait Lauzun qu'on ne voyait plus.
— C'est un pauvre insensé! dit Fouquet à Nicole qui se fût porté à quelques excès contre c t importun obstiné.
— C'est un sot ! dit Nicole assez haut pour être entendu de de la personne à qui s'adressait cette qualification.
— i n soi ! répéta Lauzun qui était trop plein de son mérite pour s'appliquer une épithète qu'il ne savait sur qui rejeter.
— Monsieur, lui cria Fouquet à travers les interstices de la plaque de fer, je vous supplie de ne pas revenir!
— Non, pas avant que vous ne m'avertissiez par le signal convenu.
— Attendez-le.
— Nous avons omis le plus important, c'est-à-dire l'entreprise de notre évasion.
— J'y songerai, monsieur.
— Cette dame est venue sous ce déguisement pour nous aider à sortir de prison?
— Oui, monsieur, répondit Nicole riant de la méprise de Lauzun; et je vous enjoins de demeurer en repos jusqu'à ce que je vous rappelle.
— Ah ! madame, faites que ce soit tout à l'heure, s'il vous plaît!
— Vous êtes encore là, monsieur?
— J'attends le signal, madame, et je vais, dans l'ardeur qui me presse...
— Monsieur, n'allez pas vous montrer ! s'écria Nicole s'apercevantde l'intention de Lau.un qui s'efforçait de rouvrir la trappe.
— Je brûle de tomber à vos pieds I
— Oubliez-vous, monsieur, l'inconvénient de vos chausses?
A ces mots que Nicole prononça d'un ton malicieux, Lauzun, qui se persuadait de plus en plus que ce prétendu valet n'était autre qu'une femme, eut honte de reparaître aux yeux de celle-ci dans le désordre de toilette où l'avait mis son ascension dans la cheminée, et surtout de faire voir le ma vais état de ses chausses : il redescendit donc muet et piteux, en faisant des proiets pour une nouvelle visite dans la chambre de Fouquet, et en se demandant quelle pouvait être la jeune inconnue : il trouva en son amour-propre assez de raisons pour croire fermement que cette femme n'avait pénétré que pour lui dans le donjon de Pignerol, et il employa le reste de la journée à friser sa perruque, farder son visage, renouveler ses nneuds de rubans et minauder devant un miroir.
Saint-Mars avait mené sa femme en silence jusqu'à la porte de l'appartement de Louvois, qui se sentait trop faible encore pour sortir à l'air et qui souffrait à toute heure de ne pouvoir user de l'activité de son esprit : les copieuses saignées que lui avait faites Reilh, à l'iusligation du gouverneur, les tisanes et la diète laissaient plus de traces que la maladie dans le tempérament du convalescent, qui pouvait à peine se traîner d'un siège ù l'autre et qui n'éprouvait pourtant plus un seul accès de fièvre. Avant de paraître devant le umiure*, Saint-Mars s'arrêta un moment dans une antichambre, reiint Henriette, qui avait hâte d'arriver A a destination, osa la regarder fixement au point de la faire rougir d'inquiétude, la secoua par le bras qu'il serrait entre ses doigts tré.nissans, et dans une pantomine menaçante, lui donna suffisamment' à entendre ce qu'il exigeait d'elle : toutefois elle détourna h tête sans répondre et voulut passer outre avant de
JACOB (BIBLIOPHILE)
subir une espèce de question morale qu'elle redoutait autant que les tortures physiques.
— Vous souviendrezveus en tout point de mes désirs et de mes ordres? lui dit à demi voix son redoutable mari.
— Voilà longtemps que nous nous faisons attendre, et monsieur de Louvois s'impatiente, répondit-elle en cherchant à l'entraîner.
— Vous avez mon sort dans vos mains, madame.
— Que voulez-vous donc que j'en fasse, monsieur?
— Madame, je erois à votre promesse.
— Comme il vous plaira.
— Vous me l'avez juré par lui.
— Que vous ai-je donc juré?
— Madame, prenez garde ! s'écria Saint-Mars dont les tremblemens empiraient en raison de sa colère et de son anxiété.
— Que pourriez-vous de plus contre moi? dit-elle avec amertume, et de quoi me voudrais-je garder?
— Prenez garde pour lui, si ce n'est pour vous 1
— J'y prendrai garde, monsieur I
— Encore une fois, ne me trahissez pas devant monsieur le marquis de Louvois t
— Si j'avais l'alternative de trahir lui ou vous, serais-je fort embarrassée du choix?
— Ecoutez, Henriette, dit le gouverneur en feignant de se radoucir et prenant un son de voix mielleux que démentait son regard sombre et irrité, je serai là.
— Eh bien ! monsieur?
. — Je vous écouterai.
— Vous m'écouterez, je ne m'y oppose point.
— Et vous, quel langage tiendrez vous à monsieur de Louvois ?
— Selon la circonstance.
— Révélerez-vous ce qui s'est passé entre nous depuis notre mariage?
— Je ne vois pas de nécessité à cela.
— Avez-veus l'intention de pousser monsieur de Louvois à me desservir auprès du roi?
— Nullement, je vous jure.
— Ainsi, vous ne songez point à tirer vengeance de moi?
— Je n'y songeais pas, monsieur.
— Vous méditez cependant quelque projet pour cette entrevue?
— L'événement vous l'apprendra.
— L'événement! murmura Saint Mars qui attira vers lui Henriette, toujours empressée d'échapper à cette explication.
— Entrons, monsieur : on s'étonne de ne pas nous voir.
— Madame, vous prétendez parler en faveur de monsieur Fouquet?
— Monsieur!.... répondit madame de Saint-Mars qui ne trouva pas de mots capables de dissimuler sa pensée que décelait son visage.
— Vous avez conspiré de m'enlever mon prisonnier! reprit le gouverneur avec une horrible grimace qui exprimait son trouble et sa fureur.
— Je n'ai rieu conspiré, monsieur, dit madame de Saint- Mars qui regretta de n'avoir pas fait un effort pour déguiser un dessein auquel on pouvait mettre obstacle.
— Et c'est vous qui vous flattez de tirer de mes mains monsieur Fouquet ! répéta-t-il eu meurtrissant de ses ongles les bras de sa femme.
— N'aurez-vous donc jamais pitié de ce pauvre infortuné ! dit-elle à demi-bas.
— Pitié, madame ! s'éeria-til en s'accompagnant d'un rire sinistre qui étouffait sa voix par intervalles : pitié de l'homme qui a mis en poudre mon honneur! pitié de l'homme quia empoisonné toute la félicité que je pouvais avoir ici bas, pour l'homme que je hais, que je ne saurais voir assez malheureux, que je suis content de tenir à ma merci !
— Vous me faites horreur! interrompit Henriette qui essaya de fuir.
— Vous n'irez point où vous croyez, madame, dit Saint- Mars en la forçant de rester, jusqu'à ce que vous m'ayez juré....
— Ehl monsieur, que ferait un serment de plus?
— Il fera que vous vous observerez mieux, dit le gouverneur avec une froide dureté, et que vous ne prononcerez pas une parole de trop en présence de monsieur de Louvois.
— Puisque telle est votre assurance...
— Jurez de ne pas même nommer monsieur Fouquet, comme s'il n'eût jamais existé.
— Jenejurerai point.
— Par la mordieu I madame, jurez ou ne jurez pas, peu m'importe, dit Saint-Mars en montrant sous sa veste le pommeau d'un pistolet; mais veillez à votre langue!
— Quand vous me tueriez sur la place, répondit-elle avec fermeté, je n'en aurais pas moins parié!
— Vous ne mourrez pas seule, et vous pourrez retrouver à quelques cents pieds en l'air la personne que vous présumez servir par des prières.
— Comment? s'écria Henriette interdite.
— Il y a trois milliers de poudre sous le donjon, dit tranquillement Saint-Mars qui sentait augmenter sa rageau fond du cœur en voyant quel était l'empire du nom de Fouquet sur Henriette.
— Pourquoi celte poudre? demanda-t-elle tout effravt'e.
— Pour faire sauter la citadelle, madame, si mon honneur le commande.
— Ah ! monsieur de Saint-Mars, je vous jure de garder le silence, dit-elle tout en larmes et joignant les mains : je veux bien mourir, mais je ne veux pas être cause de la mort de tant de gensinnocens!
Saint-Mars jugea bien que sa menace , tout exagérée qu'elle fût, avait produit le résultat qu'il n'eût pas obtenu autrement, et il ne fit plus de difficulté d'introduire sa femme auprès de monsieur de Louvois. Celui-ci s'était habillé non sans perdre connaissance à plusieurs reprises , jusqu'à ce qu'il fût installé devant le feu dans un fauteuil oit il évitait de faire aucun mouvement, comme Reilh le lui avait recommandé en le saignant pour la cinquième fois. Or, le malade, dont l'énergie s'était écoulée avec le sang, ne trouvait plus en soi la force de s'opposer au traitement inutile que le médecin lui imposait, et il se prêtait au contraire avec docilité •aux caprices de ce barbier qui avait même enlevé au valet de chambre le privilège de raser le ministre. Le vieux Laforêt avait vu son crédit ordinaire s'évanouir dans les luttes qu'il eut à soutenir contre Reilh, et il n'osait plus hasarder que des plaintes vagues sur la longueur de cette maladie que la Faculté de Paris aurait guérit' en quelques jours. D'Augicourt ne s'impatientait pas moins de celte résidence forcée qu'il n'avait point prévue et qu'il aurait souhaité pouvoir remplir par des distractions de toilette; mais ses bagages étant trop considérables, le ministre les avait fait restera Grenoble, et le galant secrétaire se trouvait réduit à une fort mince garde-robe : il passait donc le temps à soigner ses mains, ses ongles et sa moustache, en attendant qu'un courrier qu'il avait dépêché à Grenoble lui rapportât ses plus beaux habits pour briller àPignerol; or, ce courrier ne revenant pas à cause des gelées qui rendaient les chemins inabordables, il se consolait de sou dénùment par les récits merveilleux qu'il faisait des modes de la cour aux officiers et souvent aux soldats de la garnison.
Lorsque monsieur et madame de Saint-Mars entrèrent, Louvois était occupé à lire un rapport de l'architecte du Channoy sur les réparations nécessaires dans la citadelle, et notamment sur l'arrachement des ronces et des herbes enracinées entre les pierres : cette dernière opération s'exécutait depuis deux jours par l'ordre du ministre qui cherchait à se créer des travaux dans le cercle restreint où son ministère était limité par son séjour à Pignerol. Louvois avait la figure pâle et jaune, les yeux éteints et l'air abattu. Dans un coin de la chambre, d'Augicourt expliquait à Laforêt, qui ('écoutait peu, on nouveau système d'aiguillettes pour attacher le haut-de-chausse à la ceinture. Dès que madame de Saint-Mars parut, Louvois essaya de se lever et d'aller à sa rencontre, mais, faute d'un soutien, il chancela et retomba pesamment sur son siège; et, afin de témoigner sa bonne volonté que trahissaient ses forces, il sourit en tendant les bras à Henriette qui vint s'y jeter tout émue et qui
PIGNEROL
neput retenir ses larmes. Le gouverneur, inquiet dece début et d'un attendrissement capable d'ébranler une plus ferme résolution que celle de sa victime, fit entendre un grognement maussade et tira par derrière la robe de madame de Saint-Mars pour l'avertir d'être plus maîtresse d'elle-même. D'Augicourt, à l'aspect d'une femme, s'était levé pour se confondre ea salutations dont personne ne lui tenait compte.
— Eh bien! ma fille, dit Louvois touché de l'émotion d'Henriette qu'il attribuait à son propre état, je ne suis pas encore mort, Dieu merci !
— Ah! monsieur, quelle joie j'ai de vous revoir! reprit madame de Saint-Mars qui mit le plus de dislance possible entre elleet son mari.
— Et moi, je me dépitais de votre absence pendant cette malencontreuse maladie.
— Si j'avais su, si j'avais pu!... dit Henriette qui pleurait à sanglots sans que ses larmes s'arrêtassent sous le regard terrible de Saint-Mars qu'on voyait fixer les yeux sur quelqu'un pour la première fois.
— Allons, remettez vous, madame, dit Saint-Mars avec rudesse : c'est assez larmoyer.
— Oui, remettez-vous, ma chère enfant, ajouta Louvois avec douceur en rapportant toujours à lui ces larmes qui ne s'apaisaient pas; je me porte bien maintenant, et je n'ai plus qu'à me refaire de cette furieuse secousse.
— Excusez l'ignorance où fut madame de Saint-Mars à l'égard de vetre maladie , répondit le gouverneur pour sa femme qui n'était pas encore en état d'articuler une parole intelligible : je n'ai pas songé à l'en prévenir.
— Eh quoi ! n'aviez-vous pas envoyé un courrier à Marseille où elle était? dit sèchement Louvois.
— Assurément, monseigneur ; mais je mandais à madame de Saint-Mars votre arrivée sans l'attrister d'avance du péril où se trouvait votre vie.
— Je vous avais pourtant ordonné de le faire, reprit le ministre offensé d'un pareil oubli : si madame avait connu mon indisposition, elle serait plus vite accourue à ma prière.
— La neige obstrue tous les passages, objecta le gouverneur, et la gelée fut si horrible...
— Il suffît, monsieur; la gelée et la neige sont des prétextes et non des obstacles.
— Eustache cependant n'arrive pas! pensa Saint-Mars en écoutant machinalement avec l'idée qu'il entendait le galop d'un cheval dans les montagnes.
— Je ne savais rien, monsieur, dit Henriette qui pressait les mains de Louvois et les couvrait de baisers ; depuis bien des années...
— Oui, monseigneur, interrompit Saint-Mars en cherchant du pied le pied de sa femme pour l'inviter par ce signe à mettre plus de réticence dans ses réponses, depuis bien des années nous espérons votre venue.
— Asseyez-vous près de moi, Henriette, dit Louvois qui se sentit tout ému à son tour en remarquant la maigreur et l'apparence maladive de madame de Saint-Mars. Nous avons beaucoup à nous entretenir.- je vous parlerai de votre sœur, et vous me parlerez de vous.
— Oh! nous ne manquons pas de nouvelles de madame Dufresnoy! reprit Saint-Mars avant que sa femme eût pu répondre à l'intérêt amical que lui montrait Louvois, plus tendre et plus expansif qu'il n'avait jamais été.
— Monsieur de Saint-Mars, dit le ministre qui n'éprouvait que de l'aversion pour le protégé de madame Dufresnoy, j'ai eu et j'aurai tout le temps qu'il faut pour conférer avec vous; mais, aujourd'hui, je^ne veux point avoir affaire à vous, s'il vous plaît : abstenez-vous donc de nous interrompre a chaque instant, ou bien retirez-vous et me laissez seul avec madame.
<r— Monseigneur!... répondit le gouverneur qui, rouge et tremblant, n'hésita pas sur le parti qu'il prendrait, et s'assit, sans qu'on l'en priât, ù côté d'Henriette.
— J'aimerais autant que vous fussiez hors de cette chambre, dit Louvois offensé de cette audace de s'asseoir devant lui sans qu'il l'eût permis.
— Monseigneur, madame de Saint-Mars désire que je reste, répondit-il effrontément sans quitter sa place.
— Moi, monsieur! s'écria Henriette avec plus de dédain que de surprise.
— Oui, madame, dit Saint-Mars en appelant à son aide toute sa présence d'esprit : vous savez que souvent la mémoire vous fait défaut, et que je viens alors à votre secours.
— Madame Dufresnoy ne m'a jamais parlé de cette infirmité P demanda Louvois.
— Ah ! monseigneur, je suis d'avis qu'on cache le mieux possible les vices de nature qu'on ne peut corrigerait Saint- Mars.
— On vous abuse, monseigneur ! murmura Henriette cédant à un sentiment spontané qu'elle renferma aussitôt en voyant son mari porter la main au pistolet dont elle savait la destination.
— Faites plutôt, monseigneur, reprit Saint-Mars, que les personnes étrangères s'éloignent.
— Laforêt, dit Louvois, va-t'en quérir une chaise pour me transporter au soleil ; je prétends visiter les travaux des gens qui oient les ronces des murs.
— Quoi ! monseigneur, sans avoir pris la moindre nourriture ! répliqua le fidèle Laforêt.
— Je suis faible, il est vrai, oh ! très faible ! mais puisque le bonhomme Reilh ne vent pas que je mange...
— Veut-il donc que vous mouriez? repartit le vieux d<M mestinue à qui l'air farouche du gouverneur n'imposa pas silence. C'est un complot, monseigneur, pour vous faire périr de faiml
— Fais ce que je t'ordonne, mon pauvre Laforêt, dit en souriant le ministre qui ne put s'empêcher d'être de l'avis de son valet de chambre, surtout en consultant ses entrailles aux abois.
— En vérité, se disait à lui-même d'Augicourt qui n'avait pas cessé d'examiner curieusement le costume de maefame de Saint-Mars, celte dame est vêtue à la façon de nos grand* mères, et je m'étonne que les modes de la cour ne viennent pas jusqu'ici.
— D'Augicourt ! lui dit Louvois à qui ce soliloque rappelait la présence de son secrétaire.
— Madame, dit en même temps d'Augicourt à Henriette dont il s'était approché par un surcroit d'étonnement, vous avez tort de vous en remettre aux impertinentes tailleuseï de ce pays topinamboux.
— J'attends des lettres du roi aujourd'hui, à moins que les courriers soient gelés en route; je vous prie d'aller savoir de monsieur d'Herleville si la poste n'a rien apporté.
— Monseigneur, dit d'Augicourt à demi voix en montrant madame de Saint-Mars, Montgobert et la Martin devraient bien porter les dépêches pour coiffer madame, dont les cheveux n'ont été ni coupés ni frisés depuis sa sortie du couvent.
— Vous avez entendu mes ordres? répliqua sévèrement Louvois.
Pendant ce rapide échange de paroles entre le ministre et son secrétaire, Saiut-Mars avait touebé le bras de sa femme et lui avait adressé un coup d'œil impérieux, dans lequel Henriette crin voir un arrêt de mort pour Fouquet ; elle s'encouragea do':c a dissimuler ses véritables sentimens dans l'intérêt de cet infortuné, et elle repoussa de lontss ses forces l'aveu prêt à sortir de ses lèvres; elle espéra qu'une si généreuse conduite désarmerait enfin son mari, et que le pauvre prisonnier aurait part à ce relâchement de rigueur. Des larmes roulèrent au bord de ses paupières, et elle les essuya en cachette. Dès que d'Augicourt eut obéi, non sans retourner plusieurs fuis la tête pour se rendre mieux compte de l'étraBge habillement de madame de Saint-Mars, Louvois prit la main de celle-ci, qu'il regarda en silence avec compassien , et qu'il comparait, telle que l'avait faite une longue et dure captivité, ù la belle et biillante Henriette que lui retraçait un souvenir de dix-huit ans ; il ne put s'empêcher de trouver sur ce visage décharné et pâli, un témoignage des mauvais trailemens imputés a Saint Mars vi s-à vit de sa femme; et
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JACOB (BIBLIOPHILE)
quittant la physionomie paternelle qu'il avait prise, à l'idée des peines conjugales de cette victime, il força le gouverneur de baisser la vue, en lui lançant un regard foudroyant et glacé.
— Madame, dit-il à Henriette dans l'âme de qui s'élevait une lutte encore indécise, je suis réjoui de vous voir de retour avant que je parte; car demain, si je me sens aussi dispos qu'à cette heure, je serai certainement eu roule.
— Demain, monseigneur ! reprit',Henriette toute tremblante et les yeux en pleurs.
— Sans donte, ma chère fille : voilà vingt jours et davantage que la maladie me retient au lit et à la chambre.
— O mon Dieu! si l'on m'eût permis de vous soigner, monseigneur, de veiller à votre chevet, de seconder votre guérison, de...
— Vous étiez pendant ce temps à Marseille, interrompit Saint-Mars en appuyant sur le nom de la ville où il avait fait voyager sa femme sans qu'elle s'en doutât.
— A Marseille? reprit-elle n'osant le nier ouvertement.
— Bon I je ne vous eusse pas mandé de revenir encore, si monseigneur n'avait poussé l'obligeance au point de vous aire chercher par un de ses valets de chambre.
— A Marseille ? répéta-telle indignée de celte tromperie,
— Où donc, s'il vous plaît? Eût-il fallu envoyer ce messa ger à Paris ?
— Enfin, puisque vous êtes venue, interrompit Louvois avec impatience, ne perdons pas le temps en propos hful Wavez-vous rien à m'apprendro, Henriette? ajouta-t-il eu l'examinant d'un air ému qu'on ne lui v. yail jamais lorsque son caractère inflexible s'appuyait d'une santé robu
— Moi, monseigneur? s'éaia madame Saint- .Mars partagée eBtre plusieurs résolutions contraires.
— Que voulez-vous que madame de Saint-Mars vous apprenne? dit le gouverneur impatient de la tournure que pre- Bait cette conférence.
— Monsieur, encore une fois, ce n'est pis vous que j'interroge! cria Louvois avec sa voix tonnante, eu frappant ûcs poings sur les bras du fauteuil.
— Monseigneur, reprit Saint-Mars tremblant d'inquiétude et de courroux, je vous répondrai mieux et plus à propos que madame de Saint-Mars.
— Et moi, je ne veux pas que vous répondiez, répliqua le ministre avec une imposante dignité, sinon, je vous invite à ne po nt demeurer céans.
— Je demeure et me tais, murmura Saint-Mars tremblant plus fort.
— Eh bien! Henriette, n'avez -vous pas quelque mortel chagrin qui vous ronge?
— Ge n'est pas pour moi repartit- elle sans pouveir
achever, sous la terrible menace d'un regard de son mari.
— Parlez sans crainte, je vous prie, et ne vous tourmentez point de ce qui en arrivera.
— Je ne me plains pas, dit-elle si bas que le ministre ne put l'entendre.
— Je crois que vous n'osez parler, et si vous souhaitez que monsieur Saint Mars se retire...
— Non, monseigneur, interrompit le gouverneur qui porta la main à son pistolet, de manière que sa femme remarquât ce mouvement.
— Je ne demande pas qu'il s'en aille ! se hâta de reprendre Henriette en joignant les mains pour conjurer le fatal dessein qu'elle redoutait.
— Ne faites donc pas difficulté de m'iustruire de ce qui peut vous causer de l'ennui et du déplaisir, car vous sembit/. malade et fort affligée : vous avez beaucoup pleuré et pleurez encore en ce momeut.
— Toutes les femmes, monseigneur, ont plus de larmes que de raisons, objecta Saint-Mars.
— Puisque vous m'y contraignez, monsieur, par vos indiscrétions, reprit Louvois poussé à bout, je m'exprimerai tout franc sur le chapitre délicat où je prétends voir clair : depuis plusieurs années, le bruit a couru que vous exerciez une horrible tyrannie contre madame votre épouse.
— Ce faux bruit ne vient pas de madame de SaiM-Mars assurément, dit le commandant dont le ton et le geste ré duisaieni Henriette su silence.
— On dit, continua Louvois, que mailarae subit mille cruautés de votre part, est privée de la société du monde, manque des choses nécessaires à la vie, consume sa jeunesse en prières et en larmes, est sans cesse injuriée, frappée
— Monsieur, vous me nommerez le calomniateur, que |c le dénonce au roi! s'écria Saint-Mars affectant une généreuse indignation.
— Ce sont des rumeurs seulement, je l'avoue, reprit Louvois presque ébranlé par l'assurance de Saint-Mars; mais ces rumeurs durent toujours et grossissent à la cour.
— Peut-on empêcher les langues de se mettre en jeu ? répliqua le gouverneur sans que sa femme fil un mouvement. — Défendez-moi donc, madame, dii-il impétueu.ement, et ne me laissez point accuser à cause de vous!
— Vous vous défendez si bien, monsieur, répondit dédaigneusement madame de Saint-Mars, que je ne saurais vous égaler sur ce chapitre.
— Je vi udrais que la renommée eût menti, dit Louvois incertain de ce qu'il devait i enser et croire; mais les faits étaient pourtant certifiés par des gens de bonne foi.
— Des ennemis ! reprit Saint-Mars dont a physionomie ■ inspirait une terreur se rèleà l'amie de Fouquet.
— Madame Dufresnoy devait m'accompagner ici, continua le ministre, pour découvrir la vérité.
— Ah ! combien de fois j'ai désiré d'embrasser ma sœur ! dit madame de Saint-Mars fondant en larmes.
— Elle ne le désirait pas moins, mon enfant, lorsque, la veille de partir, elle se blessa dans une chute qui ne fut pas dangereuse, mais qui la condamne à un repos absolu durant deux mois ; je fus donc obligé de partir sans elle : je lui promis de savoir de vous ce que vous pouvez reprocher à monsieur de Saint-Mars, et de ne pas quitter Pigneiol sans prendre exactement de vos nouvelles.
— Remerciez madame Dufresnoy de notre part, dit Saint- Mars qui était trop fort de sa résolution pour paraître troublé : je ne suis pas moins touché que madame de Saint-Mars de l'empressement qu'eue met à connaître la situation des personnes qu'elle a mariées.
— Henriette, vous me cachez quelque chose , lui dit le ministre avec une douceur amicale : vous n'êtes pas heureuse ici ; peut-être regrettez-vous la cour, votre sœur, les plaisirs de votre âge et les honneurs de votre naissance? Voulez-vous que je vous emmène avec moi ?
— Seule! dit-elle sans réflexion. Oh! non, jamais je ne l'abandonnerai !
— Vous voyez combien madame de Saint-Mars m'est attachée ! reprit Saint-Mars en l'atterrant par un sourire sinistre et railleur.
— Monsieur de Louvois! dit-elle à travers ses sanglots qui éclatèrent.
— Ayez pitié de cette pauvre dame, monseigneur, répliqua Saint-Mars en se penchant a l'oreille du ministre: elle «st si faible d'esprit que sa' tête tourne à tous vents, et que vous pourriez, en prolongeant ce discours, me la rendre folle comme je l'ai vue déjà !
— Folle? dit Louvois qui expliqua par cette confidence l'égarement et le désespoir peint dans les yeux de Henriette.
— Monseigneur, dit Laforêl qui entra portant un couvert mis sur un plateau, la chaise que vous demandez est dans l'antichambre avec les porteurs.
— Qu'est-ce cela? dit Louvois en désignant la collation que le valet de chambre plaçait devant lui.
— C'est une ordonnance du médecin, répondit Laforêt d'un air satisfait qui n'accusait pas un mensonge inspiré par son attachement au ministre.
— DeReilh?
— Oui, monseigneur ; je l'ai tant pressé de vous permettre un peu de nourriture, qu'il a conseuti que vous mangiez ceci avant votre promenade.
PIGNEROL
— Je mangerai volontiers, dit le convalescent dont l'appétit s'éveillait à la vue d'an poulet et d'une bouteille cachetée.
— Monseigneur, nous ne troublerons point votre repas, dit Saint Mars en se levant et en se préparant à entraîner sa femme dont l'agitation augmentait à chaque instant.
— Restez, inierrompit Louvois la bouche pleine, ou du moins n'emmenez pas madame de Saint-Mars : s'il vous semble bon daller ailleurs, cette chère Henriette me tiendra compagnie
— Oui, monseigneur! dit-elle avec, reconnaissance..
— Eh bien! nous vous tiendrons compagnie, dit Saint- Mars en se rasseyant.
Le roi connolt bien qu'il n'est plus possible que vous empêchiez qu'ils ( Fouquet et I.auzun ) n'aient des nouvelles ni qu'ils en donni nt : aussi Sa Majesté désirc-l-eile seulement que vous l'empêchiez auiani que vous le pourrez; et il y a bien de l'apparence qu'après ce que vous avez marqué à ces messieurs de l'intcntien du roi, ils ne voudront pas tomber dans l'inconvénient de déplaire a Sa Majesté en essayant d'avoir des nouvelles par d'autres voies que par