VOUS
(Ltttrede Louvois à Saint-Mars, iO'id.)
Un beau soleil de mars luisait sur les montagnes de Pignerol, dorait les sommets couverts de neig<* et réchauffait de ses rayons la noire citadelle que glaçait encore par intervalles le vent du nord descendu des Alpes. L'air était au fond froid et piquant, car la pureté du ciel dégagé de brouillards et de vapeurs attestait la continuation de l'hiver, malgré cette aurore de printemps. Le vieux donjon, presque entièrement édairé à l'heure de midi, perdait un peu de son aspect lugubre, quoique ses fenêtres fussent, comme à l'ordinaire, las unes barricadées de fer, les autres d'épaisses jalousies de bois, sans que cette énorme masse, où le triste mot prison semblait écrit sur chaque pierre, participât au Kouvement et ù l'espèce de vie que donnait au reste de la forteresse une si belle journée : partout des croisées qui s'ouvraient, partout des têtes d'hommes qui s'épanouissaient c mme des fleurs nouvelles ; sur les bastions, le long des parapets, dans les cours, on ne voyait que soldats courir et s'ébattre; mais le donjon restait silencieux et comme désert ; pis un être vivant n'y apparaissait au dehors, excepté un guetteur debout dans sa guérite au-dessus de la plateforme et quelques corbeaux voletant, croassant à l'entour.
D'après les ordres du ministre, l'architecte du Channoy qui avait l'inspection des remparts de la ville et de la citadelle, fit procéder à l'arrachement des plantes parasites poussées entre les joints de la maçonnerie qu'elles dégradaient en plongeant leurs tacinesdans l'épaisseur du mur: plusieurs manœuvres, suspendus à des cordes à nœuds attachées aux créneaux du donjon, enlevaient ù la main ces ronces desséchées qu'une négligence de quelques années avait laissées croître et s'étendre de tomes paits; puis, ils remplissaient avec du mortier les interstices subsistant à la suite de cette extraction faite avec b.aucoup de soin. L'architecte, plaie eu bas sur la margelle des fossés, dirigeait le travail de ses ouvriers et leur recommandait a chaque instant de ne point faire tomber l'ancien ciment. Les soldats, qui regardaient celte opération avec une curiosité béante et stupide, furent tou' a-coup invites à reculer en arrière pour
livrer passage à la chaise de monsieur de Louvois qu'on an* portait lentement dans la cour, au soleil.
Saint-Mars tenait le bras de sa femme en côtoyant la portière et s'entretenant avec le ministre. Les regards des assistans qu'on avait éloignés changèrent alors d'objet et se portèrent de préférence sur le groupe formé autour du convalescent qui sortit de la chaise et, soutenu par madame de Saint-Mars, essaya de marcher le long des fossés. Il était faible et chancelant, aux premiers pas qu'il fit ; mais, par degrés, il se fortifia sous l'impression vivifiante de l'air et du soleil ; le peu de nourriture saine et généreuse qu'il avait prise redonnait de l'énergie ù son earactère et de la vivacité à son corps : il se sentit mieux qu'il n'était dans sa chambre de malade, et il se promena d'un pied plus assuré sur le sol battu de la cour, sans se plaindre du froid ni de la fatigue. Saint-Mars restait toujours à portée d'entendre ce que le ministre dirait à Henriette et ce que celle ci répondrait ; mais Louvois ne fut d'abord occupé que du nettoiement des mu« railles du donjon, et il paraissait s'intéresser beaucoup a cet ouvrage exécuté fort adroitement par les hommes que l'ingénieur du Channoy en avait chargés.
— Dorénavant, monsieur, dit Louvois à Saint-Mars, je veux qu'on pratique de cette manière chaque année l'enlèvement des ronces.
— Vos ordres seront remplis sans qu'il soit besoin de les répéter, répondit le gouverneur en se découvrant.
— D'où peuvent venir tant d'herbes à cette hauteur et parmi ces pierres? demanda le ministre a l'architecte.
— Monseigneur, répondit du Channoy qui avait la voix d'un ogre avec la taille d'un enfant, le vent sème par l'air quantité de graines enlevées dans les montagnes et les jette ainsi aux fentes des murs où elles germent et poussent à l'aide de quelques gouttes d'eau.
— Il faut donc, monsieur, faire en sorte que les fentes dont vous parlez soient exactement bouchées ; car les pierres sont dégradées, rongées, écartées par cette singulière végétation, et plus tard cela coûterait de grosses sommes ai roi.
— Etes vous bien sûr des gens que vous employez ainsi au donjon ? dit à l'ingénieur Saint-Mars qui remarquait avec défiance que les ouvriers s'approchaient souvent de la fenêtre de Fouquet.
-- J'en réponds corps pour corps, reprit du Channoy.
— Si quelqu'un de mes prisonniers s'évadait, répliqua le gouverneur, votre tête ne serait pas bonne pour me dédommager.
— Je me trouve très bien, répondit Louvois à une ques« tion distraite de madame de Saint-Mars qui cherchait un prétexie pour ramener l'entretien au point ou il était avant le repas du ministre.
— Vous voyez par le fait, monseigneur, dit Laforét qui suivait son maître, que votre faiblesse ne dérivait que du défaut de nourriture.
— Oh! je suis maintenant fort en état de partir, reprit Louvois avec satisfaction.
— Vous partirez dans trois ou quatre jours? demanda Henriette qui n'espérait que du temps une occasion de dé» clarer ce qu'elle avait sur le cœur.
— Demain, repartit vivement Louvois avec un ton décidé et impatient, ou peut-être ce soir...
— Ce soir ! murmura madame de Saint-Mars qui ne voyait plus aucune chance de sauver ou du moins de soulager Fouquet après le départ du ministre.
— Je ne saurais attendre davantage; les nouvelles de la cour me font faute, et je craindrais d'être oublié tout-à-falt en séjournant p'us longtemps loin de la personne du roi.
— Ce soir! répéta Henriette avec terreur.
— Je le souhaite, ma chère flile, car monsieur Colbert est seul maintenant auprès de Sa Majesté, et j'appréhende qu'il ne m'ait nui en mon absence.
— O mon Dieu! ce soir! répéta encore madame de Sainte Mars, qui lisait dans ce mot l'arrêt de sa captivité et de celle de Fouquet.
— Qu'est-ce qui vous étonne là-dedans? interrompit dure-
JACOB (BIBLIOPHILE)
ment Saint-Macs, que le prochain départ du ministre comblait de joie. Nous regretterons d'êire sitôt privés de monseigneur, mais il ne le faut pas retenir un moment de plus.
— Et monsieur Fouquel?... ajouta Henriette, dont la pantomime suppliante exprimait tout l'intérêt qu'elle portait à ce prisonnier.
— Que prétendei-vous par là, madame? s'éciia Saint-Mars en lui serrant le bras et en lui écrasant le pied.
— Rien, oh! rien, monsieur, dit-elle dans la crainte d'avoir soulevé la vengeance de son mari contre ce malheureux.
— Vous m'en faites souvenir, reprit Louvois en cherchant des yeux quelle pouvait être la fenêtre rie la prison du surintendant. Je ne quitterai pas Pignerol sans l'avoir vu.
— Merci, monsieur! proféra Henriette à demi voix.
— Monseigneur... dit Saint -Mars, dont les tremb'.enicns commencèrent avec tant de violence, qu'on entendait ses fenoux se choquer l'un contre l'autre, et ses dents grincer eomme prêtes à voler en éclats.
— Montez a sa chambre et l'amenez ici, ordonna Louvois.
— Qui? reprit Saint-Mars, n'en crevant pas ses oreilles.
— Monsieur Fouquet.
— Monsieur Fouquel I dit Henriette avec l'accent d'une action de grâces au ciel.
? —Eh bien! monsieur, avez-vous entendu? dit hautainement le ministre.
— C'est impossible, monseigneur.
— Impossible! vraiment? répondit Louvois en homme habitué a ne pas connaître d'obstacles.
' — Je ne ferai pas cela, sur ma foi ! reprit Saint-Mars s'affermissant dans sa résolution.
— Morbleu ! vous ne le ferez pas ? s'écria Louvois croisant les bras et le toisant d'un regard irrité
— Certes, monseigneur, je ne forcerai pas un homme qui se meurt a sortir de son lit pour venir vous saluer!
— Monsieur Fouquet se meurt ! répliqua madame de Saint- Mars en proie à une horrible anxiété qui ressemblait a de la stupeur.
— Ne vous l'ai-jë pas dit, madame? répondit hardiment Saint-Mars en prévenant un démenti par un coup d'oeil de aeBace.
— Jamais, monsieur ! repartit Hfnriette qui appelait en témoignage ses yeux et ses oreilles sans pouvoir se rassurer.
— Je vous l'ai dit pourtant, madame, comme à monseigneur.
- — Est-il donc vrai? murmura-t-elle à demi convaincue de la réalité de cette fausse nouvelle.
— Vous m'avez dit, en effet, depuis mon arrivée, qetc monsieur Fouquet garde le lit et la chambre, reprit Louvois qui B'eat pas de soupçons et ne sut que penser du trouble d'ilen- Tiette.
— Cependant, je sais bien, moi... répliqua madame de Saint-Mars qui se représentait alors Fouquet tel qu'elle l'avait entrevu le matin même
— Vous savez si j'ai grand soin de mon prisonnier, interrompit le gouverneur qui ne donna pas à sa femme le loisir d'émettre une opinion.
— Son état est-il encore aussi grave? demanda le ministre.
*— H s'aggrave de jour en jour.
— La vie est-elle donc en danger ?
— Assurément.
— Mais pourquoi n'avoir point averti le roi ?
— Il est encore temps de l'avertir, et je l'avertirai.
— Monsieur, j'imagine qu'on vous abuse sur la santé de ce pauvre monsieur Fouquet , dit madame de Saint Mais qui eut besoin de tout son courage pour hasarder un doute à ce sujet.
— Madame , êtes-vous le gouverneur de la prison et le gardien du sieur Fouquet? repartit Saint-Mars furieux de l'audace de sa femme.
— Enfin, quel que soit son cas de maladie, j'en jugerai mieux en le voyant, dit le ministre.
— Le voir!
— S'il ne peut aller vers moi , je ne manquerai pas toutefois de ne rendre yrin de lui.
— Vous montera cent marches du grand escalier?
— Je les monterai dans celte chaise.
— Votre vue peut le tuer d'effroi et de surpris».
— Je l'aurai bientôt lr.iiiqni;lisé par de bonne paroles; d'ailleurs, ne lui avez-vous point annoncé les bieufaits du roi?
— Quel* bienfaits? interrompit Henriette dans l'âme de qui passa un rayon d'espérance.
— Monsieur Fouquet ebt instruit de tout et vous en remercie, répondit aw-c embarras le gouverneur qui dtjà n'était plu-i maître de modérer l'impatience de .^a femme; mais je ne présume pas qu'il puitse profiter d'un heureux changement de position
— Pourquoi? dit Louvois mécontent de l'obstination qu'il remarqua t chez Saint-Mars.
— Parce qu'il mouria bientôt.
— Alors, il importe, jour la gloire du roi, qu'il-ne meure pas prisonnier.
— Oh! monsieur, t'écria Henriette qui n'osait s'abandonner à toute sa joie, que vous êtes noble et généreux!
— Cela dépend de la volonté du i oi » reprit Saint-Mars prêt i tomber en épilepsie, l'écume aux dents et les yeux obscur, is par le sang.
— O.i de la mienne! dit l'orgueilleux Louvois.
— Monseigneur, nous ne sommes pas seals, répondit Saif-.t-Mars s'éflorçaï t d'irréi'ér une conversation qui excitait Henriette à quelque tentative indiscrète.
— C'est vrai, monsieur, dit sèchement Louvois : nous parlerons plus a l'aise et plus à propos en pi ésence de monsieur Fouquet.
— Quoi ! vous voulez. ..
— Je veux lui apprendre moi-même les bontés du roi à son égard.
— Il ne vous entendra pas! grommela Saint Mars roulant clairs sa tête mille projets tour empêcher la rencontre de Fouquel et de Louvois.
— Vous me conduirez tout a l'heure dans le lieu où il est.
— Vous le ifouveicz mort! dit avec un affreux sourire Saint-Mars qui répugnait moins à sacrifier sa victime depuis qu'il avait l'appréhension de la perdre.
— Mort ! dit madame de Saint-Mars comprenait la pensée meurtrière de son mari.
— J'ui serais fâché, dit Louvois qui ne soupçonna point rintent<pn du gouverneur.
— Se peut-M que le roi fasse grâce à monsieur Fouquet! dit Henriette suffoquée par l'espoir qu'elle tira des paroles du ministre.
— Ce n'est point encore le moment, répondit en souriant Louvois qui sut i'air de se souvenir et qui loucha du doigt la joue île madame de Saint-Mars.
— Quand donc? reprit-t lie impétueusement.
— Dans quelque- jouis peut être.
-- Quelques jours! dit elle avec transport.
— Bien des eréuemens surviennent en quelques jours, objecta le gouverneur pâle et | resque calme.
— Ali ! que monsieur Fouquel soit hors de prison, et je suis coutcatede mon sort ! dit-elle toute pleine de confiance et de bonheur.
— Madame, je maintiens que les femmes, dit Louvois avec une intention marquée, sont plus suie» en amitié que les bommes.
— Monseigneur, répliqua Saint-Mars qui comprit cette allusion aux amours de Fouquet avec Henriette, tt qui fail.it s'expliquer sur ce texte offensant qu'on osait lui offrir, l'estime moins l'amitié des femmes qu vous ne faites, car j'en sais qui ne brideraient pas leur langue pour le salut d'un ami.
—Monsieur, je ne dis rien, je n'ai rien dit! repartit madame de Saint-Mars qni appliqua cette menace vague à Fouquet et se promit de ne pas pousser a bout le ressentiment de son cruel geô.ier.
PIGNEROL
— Certainement vous nn din z rien qui puisse me nuire en quoi nue ce soit, reprit S^i hi-M ;rs qui grimaçait un ;ur agréable et ne respirait que vengeance ; vous êtes une femme qu'on ne saurait trop chérir, estimer et honorer.
— Monsieur, je vous jure I dit-elle en se penchant vers lui avec un geste d'invocation.
— Aidez-moi à montrer |ubliquement comme je suis fier et joyeux de votre alliance que je dois a la protection de monsieur de Louvois.
— Monsieur, interrompit sévèrement le ministre pour couper court à une raillerie qui ne l'embarrassait pas moins que madame de Saint-Mars, menez-moi sur le-chanip vers monsieur Fouquet.
— Sur-le-champ! dit Saint-Mars retombant dans sa rêverie.
— Oui, car je me décide a partir ce soir.
— Ce n'est pas moi qui vous retiendrai.
— Madame de Saint-Mars me suivra, s'il vous^laît.
— Et le sieur Fouquet aussi ?
— Il ne pourrait supporter la route.
— Bon ! un mort He se plaint pas d'être seceué dans sa bière !
— Ah! s'écria Henriette assaillie de funèbres idées.
— Madame de Saint-Mars nous accompagnera t-elle en cette visite? demanda Louvois qui était bien aise de blesser le gouverneur pour le punir d'avoir si durement traité sa femme.
— Je ne le souffrirai pas, reprit Saint-Mars avec une nouvelle agitation, et personne autre que vous n'approchera de mon prisonnier.
— A-l-il donc la peste qu'on le tienne ainsi à l'écart?
— C'est monsieur de Lauzun que vous demandez? dit Saint Mars qui tentait inutilement de détourner la préoccupation du ministre arrêtée sur Fouquet.
— Je le verrai rie même, mais lui porterai de moins consolantes nouvelles.
— N'est-ce pas lui que vous avez pouvoir de délivrer?
— Le pouvoir ne me fait pas faute, monsieur deSaint-Mars, dit Louvois avec hauteur, mais seulement la volonté, pour ce qui est de rendre service a un orgueilleux tel que ce petit Lauzun.
— Vous plaît il que je l'amène devant vous?
— Non, dis je! s'écria Louvois frappant du pied, je n'ai point affaire à lui et ne prévois point le temps où il sera mis en liberté.
— Ne venez-vous pas, madame? dit Saint-Mars à sa femme qui se rapprochait craintivement du ministre.
— Où la voulez-vous conduire? reprit Louvois qui s'aperçut de l'insistance du gouverneur pour écarter madame de Saint- Mars et ne pas les laisser ensemble pendant qu'il serait absent.
— Madame sait pourquoi je la veux emmener, dit Saint- Mars en lui lançant un regard impératif qui fit seulement qu'elle s'empara de la manche de Louvois.
— Je demeurerai encore pour parler de ma sœur, dit-elle d'une voix suppliante.
— Sans doute, répliqua le ministre: nous avons a parler tous deux.
— Parlez donc ! reparti! Saint-Mars qui voyait bien que dans cette alternative difficile Henriette devait rester maîtresse de l'oreille de Louvois. — Je suis bien sûr, monseigneur, ajoutat-il par insinuation, que madame de Saint-Mars ne vous entretiendra pus de choses qui soient à mon déshonneur.
— Vous me connaissez mal, monsieur, répondit-elle avec noblesse : eussiez-vous eu de plus grands tons envers moi, je vous les pardonneiatsmainti nant, puisque monsieur Fouquet sortira de piison.
— Osez-vous, madame, prononcer ce nom-là! s'écria Saint- Mars indigné.
— C'est par humanité, dit en raillant Louvois qui se rappela les lettres trouvées dans la cassette du surintendant à Saint-Man lé ; mais un vieillard de soixante-àuq ans ne peut Inspirer d'ombrage au mari le plus jaloux.
— Monsieur, interrompit Henriette en attirant à partie
gouverneur qui ne se décidait pas à s'éloigner seul, je garderai le secret de vos cruautés envers moi.
— A votre aise, piadame, dit-il avec une froide et tranquille ironie; monsieur Fouquet me répondra de vos paroles, et, quand je reviendrai, prenez garde que le feu ne soit aux poudres !
Saint-Mars, se faisant d'avance un sombre tableau des accusations que sa femme allait soulever contre lui, avait résolu d'aviser au plus urgent, et de tout préparer pour la visite que le marquis de Louvois voulait rendre au prisonnier; il pensait trouver ensuite le loisir nécessaire à sa propre défense, et d'ailleurs le prochain départ du ministre devait couper court à bien des récriminations entre les époux; puis, Louvois hors de Pignerol, Henriet'e rentrerait dans son cachot pour y souffrir, pour y mourir. Saint-Mars, déployant une agilité qui n'était plus de son âge. monta l'escalier du donjon si rapidement qu'un jeune nomme aurait eu peine à le suivre, et ai riva e. souillé, rouge et tout en sutur au quatrième étage, sans remarquer, en passant auprès de la prison de Fouquet, que le soldat râpait du tabac au lieu de taire sentinelle. Il ouvrit la porienle son appartement, la referma derrière lui avec fracas et appela Reilh qui vint à lui le front dégarni de perruque ei le menton blanc de savon mousseux : l'infatigable baril r, se trouvant sois les verrous en l'absence de la prisonnière, n'avait imaginé rien de mieux que d'exercer son an sur sa personne en se rasant les cheveux et la barbe, bien que cette double opération ne fût pas exigée par ieur longueur, car Reilh ne donnait jamais au poil le temps de montrer sa couleur. Au bruit que le gouverneur avait fait en entrant, le rasoir dévia dans la main du barbier et lui balalra la joue.
— Vous êtes cause que j'ai failli m'abattre le nez, dit Reilh en essuyant le sang qui sortait de sa coupure.
— C'est bien ; ce sang jouera son rôle, reprit Saint-Mars préoccupé du projet qui l'amenait.
— Ce serait mieux encore si je me fusse du coup tranché la létel s'écria le chirurgien piqué de ce qu'il prit pour une raillerie.
— Non, cela suilit, pourvu que. l'on voie du sang, répliqua Saint-Mars tout plein de son idée.
— Est ce à dire que je suis un maladroit?
— Laisse donc couler le sang de manière à ce que ton visage en soit taché comme tes mains et ta chemise, s'il est possible.
— Oui, pour me perdre de réputation, tandis que c'estvotre faute
— Couche-toi dans ce lit.
— Me coucher?
— Vite !
— Dans ce lit?
— Obéis.
— Je ne suis pas malade, Dieu merci !
— Tu le seras.
— Oh 1 qui vous fâche de la sorte, monsieur le gouverneur? dit Reilh effrayé du trouble extraordinaire de Saint- Mars.
— Ce qui me faebe, c'est ta lenteur a remplir mes ordres ! reinit Saint-Mars dont les gestes désordonnés annonçaient plus d'égarant "l <iue de colère.
— Pourquoi me coucher?
— Fais le d'abord et ne te soucie pas du reste.
— Mais
— Pas de mais! interrompit Saint-Mars en l'aidant à retirer sa veste et ses chausses.
— Si....
— Dépêchons.
— Et madame de Saint-Mars? demanda Reilh qui s'aperçut alors que celte dame n'accompagnait pas son mari.
— Je l'enfermerai tout à I heure.
— Et moi'.' dit le barbier qui se mit au lit avec la fièvre que lui donnait la peur.
— Toi, mon dur Reilh, tu vas faire le mort.
— Le mort ! répliqua Reilh se redressant avec terreur 9ur son séant.
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JACOB (BIBLIOPHILE)
— Cest-à-dire que tu ne bougeras, quoiqu'on fasse, et ne montreras point signe de vie.
— Vraiment! si l'on me maltraite, je ne saurais m'empêcher de crier comme une merluche.
— On ne te maltraitera pas, on ne te touchera pas même.
— Qu'on n'aille pas croire que je suis mort pour tout de bon et m'enterrer comme tel !
— Sache que tu passeras pour monsieur Fouquet.
— Pour monsieur Fouquet! répéta Reilh dont les inquiétudes s'augmentèrent de cette révélation.
— Tu ne cours aucun danger, à moins que lu ne te trahisses.
— Et si l'on me découvre?
— Vois-tu ce pistolet! dit Saint-Mars en le tirant de sa ceinture.
— Je ne le vois que trop, reprit Reilh cachant sa tête sous les draps.
— Je resterai là pendant ton entrevue avec monsieur de Louvois.
— Monsieur de Louvois!...
— Et si tu as le malheur de faire soupçonner une substitution de personne...
— Mais monsieur de Louvois me reconnaîtra?
— J'empêcherai bien qu'il te reconnaisse, s'il en avait envie, car voici de quoi te rendre méconnaissable.
— Grâce ! monsieur le gouverneur! dit Reil en s'agenouillant sur le lit comme si sa dernière heure allait sonner.
— Il ne ('arrivera rien de fâcheux, mon ami Reilh, reprit doucement Saint-Mars qui l'invitait à se recoucher.
— Je veux bien faire le mort, mais jurez-moi que je ne le deviendrai pas.
— Reilh, vous avez tous mes secrets, lui dit gravement le gouverneur; je vous accorde en cet instant une preuve de confiance à nulle autre pareille, et j'espère que vous n'en êtes point indigne : j'ai besoin de cacher monsieur Fouquet aux yeux du marquis de Louvois pour éviter des plaintes ou des embarras; cet expédient, auquel je m'arrête de préférence, préviendra tout accident, et le ministre s'en retournera vers le roi avec l'opinion que je lui veux donner de la santé et de l'état de monsieur Fouquet.
— Cette serviette, je vous prie, demanda le barbier un peu rassuré par cette explication : que je m'enveloppe la tête et la moitié du visage ainsi qu'un colin-maillard.
— Je parlerai pour toi tant que durera la visite qui ne peut être longue, puisque tu n'ouvriras point la bouche.
— Otez mes hardes, ma perruque, mes rasoirs et tout ce qui décèlerait la ruse.
— Es-tu maintenant assez rassis pour recevoir monsieur de Louvois?
— Je ferai de mon mieux.
— Ne trembleras-tu pas?
— Non, si vous ne m'effarouchez pas de votre pistolet.
— Tiens-toi là sans mouvement, et le reste me regarde.
— Tirez les rideaux, et s'il se peut, diminuez le jo*ir des fenêtres.
— Attire la couverture sur ta bouche.
— Oh! mon Dieu, vous me quittez? dit Reilh inquietde voir partir le gouverneur.
— Je reviens tout-à-1'heureavec monsieur de Louvois.
— Je voudrais que ma barbe fût plus vieille d'un jour, dit Reilh en soupirant et en s'arrangeantau fond du lit.
— Nous ne mourrons pas encore aujourd'hui, mon cher Reilh.
A peine Saint-Mars avail-il disparu sous la voûte du donjon en laissant Henriette seule avec Louvois, celle-ci fut sur le point de déclarer au ministre ce qu'elle s'efforçait de renfermer dans son âme, les odieux traitemensde son mari elle péril qui menaçait le malheureux Fouquet ; mais elle craignit d'aggraver ce péril au lieu de le détourner, et elle eut pitié de son bourreau impiiovable; elle retint les aveux prêts à s'échapper de ses lèvres, et elle se répétait tout bas qu'elle n'avait plus rien a demander au ciel ni aux hommes, puisque monsieur Fouquet devait être libre. Ce fut donc le sujet de l'entretien qu'elle s'empressa de commencer, et Louvois, qui
n'ignorait pas quel genre d'intérêt le prisonnier devait inspirer à Henriette, lui raconta comment le roi avait signé des lettres de grâces, lettres perdues par d'Augicourt dans les montagnes et non encore remplacées par une nouvelle expédition. La joie de madame de Saint-Mars fut presque étouffée au récit de cette circonstance qui lui sembla de mauvais augure et lui arracha des larmes de pressentiment; le ministre ne put la rassurer en disant qu'il ne partirait pas avant que les dépêches fussent venues et qu'il les eût notifiées à monsieur de Saint-Mars.
Tout à-coup un cri de surprise attira ieurs yeux vers le donjon où le manœuvre qui travaillait à déraciner les ronces du mur au-dessous de la fenêtre de Fouquet avait trouvé, dans une touffe de genêt desséché, un morceau de linge roulé avec soin, entièrement (ouvert de petites marques de rouille ou de sang. L'ingénieur du Channoy, qui s'aperçut de la découver*é*de son ouvrier et qui en soupçonna l'importance, le somma de ne pas chercher à savoir ce que contenait ce linge que Louvois réclama aussitôt : on le lui apporta ouvert à demi, et jugeant, du premier coup d'oeil, que ces points brunâtres, tracés avec symétrie dans la toile, formaient des caractères, il essaya de les déchiffrer. Madame de Saint-Mars avait pâli et rougi tour-à-tour ; elle tremblait, changeait sans cesse de posture, baissait à terre ses regards, portait çà et là sa vue obscurcie de larmes, se rapprochait du ministre et paraissait flotter dans l'indécision la plus angoisseuse; enfui, elle posa la main sur le bras de Louvois, et attendit, tout émue, qu'il remarquât cette émotion pour en avouer le motif.
— Morbleu! dit-il avec humeur, voici qui refroidit bien ma bonne inteution à l'égard de monsieur Fouquet!
— Pourquoi, monseigneur? reprit-elle machinalement, partagée entre la crainte d'accuser son mari ou de laisser planer un soupçon sur son amant.
— Cet homme est incorrigible !
— Comment ?
— Il entretient des intelligences avec madame Duplessis.
— Quelleest cette dame? demanda Henriette avec on étonnement mêlé d'une sorte de jalousie.
— La plus dangereuse femme qui soit au monde, uue intrigante fourrée de malice, que le roi tient en exil à Montbrison, depuis l'arrestation de monsieur Fouquet.
— C'est de madame Duplessis-Bellière que vous parlez? répliqua Henriette qui retrouvait cette dame dans les souvenirs du couvent des carmélites de la rue du Bouloy.
— Ceci est un billet qu'elle écrivait à monsieur Fouquet; mais je n'explique pas de quelle façon il était logé parmi ces ronces à une telle hauteur.
— Ce n'est point madame Duplessis... dit Henriette en rougissant.
— A moins que ce soit vous-même? repartit Louvois qui n'en eut pas le soupçon, et qui donna une autre cause à la rougeur de madame de Saint-Mars; vous lui écriviez, s'il m'en souvient, d'un plus galant style.
— Mais le nom de monsieur Fouquet ne s'y trouve point, objecta t-elle timidement.
— Ce nom-là se devine à chaque mot, et si le roi savait que son prisonnier correspond avec les gens du dehors, les lettres de grâce pourraient se faire attendre.
— Ah! monseigneur, faites que le roi n'en sache rien!... s'écria Henriette avec l'accent d'une prière venue de l'âme.
— Le roi n'a qu'à le savoir d'autre part, de la bouche de monsieur Colbert, il m'accusera de dissimulation, et voilà mon crédit fort aventuré.
— Enfin vous n'êtes pas certain que cette lettre fût adressée à monsieur Fouquet?
— J'en vais faire juge monsieur Je Saint-Mars, dit Louvois qui, tenant à la main le linge déplié comm ■ne, alla au devant du gouverneur, qu il voyait descendre du donjon.
Madame de Saint-Mars, confuse et bouleversée par cette brusque résolution du ministre, n'eut pas l'esprit assez présent pour s'y opposer, el e le s livit, les yeui baisses, son accusateur muni de la pièce de conviction. Elle était en proie à une profonde et Insurmontable terreur. Dès que Saint-Mars eut aperçu de loin l'étrange drapeau que Louvois agitait en
PIGNEROL
ses
marchant, il s'arrêta un moment, nanti hésiter, tressaillit de tout le corps et témoigna une visible répugnance à s'avancer vers l'objet qu'on lui présentait; quand il fut proche, il ne put douler de la destination de cette tuile bariolée de signes formés avec du sang; et, avant de s'informer des circonstances de cette trouvaille, il entra dans une colère sourde qui ne se manifestait que par des tremblemens extraordinaires, et lama deux regards perçans à sa femme ; le premier l'interrogeait pour savoir si elle n'avait pas imploré la protection de Louvois ; le second lui demandait l'origine de celte correspondance pareille au billet saisi surFouquetet envoyé au roi. Henriette comprit la double intention de son mari, mais elle était tellement inquiète du tort qu'elle faisait malgré elle au prisonnier dans l'< pinion du ministre, qu'elle répondit aux muets interrogatoires de Saint-Mars en joignant les mains et en prenant un air suppliant» Quant au marquis de Louvois, il était à la fois irrité d'apprendre que Fouquet trompât ses gardiens, et presque émerveillé de la patience qu'avait exigée ce travail fait avec la pointe d'une épingle trempée dans du sang.
— Eh bien ! monsieur de Saint-Mars, que vous semble de cet ouvrage? dit-il en abordant le gouverneur.
— Il est miraculeux, répondit celui-ci avec une ironie glaciale.
— Voilà comme on se rit de votre surveillance I
— Où a-t-on découvert ce beau chef-d'œuvre, monseigneur? demanda Saint-Mars regardant l'étroite ouverture du cachot d'Henriette, qu'on distinguait à peine d'en bas.
— Dans ces ronces, monsieur.
— La haut, vers cette fente du mur ? "
— Oui, .monsieur : certes vous ne le saviez point là.
— Cependant il n'y est point monté seul !
— Il n'y a point poussé, voulez-vous dire.
— Quelque oiseau l'aura porté dans son bec.
— En effet, cette explication est très vraisemblable, et l'on dresse, dit-on, des pigeons au métier de messager.
— Je fais tuer les pigeons qui s'approchent du donjon.
— Et les corbeaux?
— Je me reproche de les avoir ménagés, quoiqu'on apprivoise ma! aisément cette sorte d'oiseaux : j'ordonnerai demain qu'on leur fasse la chasse.
— Mais devinez-vous qui écrivit cela ?
— Peut-être ! Lisons cependant.
« Quand je serai redevenue libre, lut le ministre qui avait » déjà déchiffré ces caractères à demi effacés, et hors d'une » captivité où mon plus grand ennui est de ne vous voir pas, » je me décide à fuir le tyran qui fit notre malheur et à sortir » de France, malgré les vœux que j'ai faits et le fâcheux état » que j'ai embrassé depuis longtemps : je pri tc:ids alors me » retirer en Piémont, afin d'être plus a portée de vous ser- » vir, et de ce moment, je ne travaillerai qu'à vous délivrer. » L'argent ne me manquera d'aucun cote, et avec l'aide de » vos amis, j'aurai de quoi lever une armée s'il le faut pour » assiéger Pignerol. Lorsque vous aurez enfin rei ouvré voire » liberté, je ne sais où vous irez chercher un refuge à l'abri » des poursuites de vos ennemis ; mais si votre amitié est » encore la même pour moi, si du moins l'amour que vous » me juriez ne s'est point i bangé en haine par cette longue » absence que vous avez pu taxer d'oubli de ma part, j'esli- » merais à grande consolation de ne vous plus quitter, et » de partager avec vous les derniers juins d'une vie qui sera » douce d'autant plus qu'elle lut amère, L'homme odieux » qui nous a ,sé|ian-s et qui s'enivre de nos souffrances avec » tant de cruauté, alléguerait en vain des droits sur ma per- « sonne: je n'appartiens et ne veux appartenir qu'à vous. « Il y a dix huit ans, je vous tenais semblable langage ; au- » jourd'hui seulement, à l'âge où nous sommes, l'amour ne •> nous est plus permis, mais le sentiment qui nous lie est .1 plus durable, plus pur et plus saint, puisqu'il se dégage « des vanités mondaines et se retranche dans le secret de » l'âme... »
— C'en est assez, monseigneur, interrompit Saint-Mars dont le sang bouillonnait à celle lecture cl se précipitait a cœur ; c'en est trop !
— Je m'indigne des termes dans lesquels on parle du roi' reprit lev ministre achevant de lire à voix basse cette missive.
— Du roi ?
— Sans doute, n'est-ce pas lui qui est appelé tyran et l'homme odieux ?
— En effet, j'admire votre pénétration, répliqua Saint* Mars en souriant avec une atroce pensée.
— Le roi ne serait pas flatté d'être ainsi récompensé de sa clémence.
— Eh ! monseigneur, s'écria Henriette, ce n'est point du roi qu'il s'agit 1
— Nommez donc la personne, madame , repartit le gouverneur qui la déliait de l'accuser.
— Qui nommerai-je monsieur? dit-elle en gémissant.
— Comment ! monseigneur, reprit d'une voix goguenarde Saint tiars satisfait de la soumission d'Henriette, vous ne reconnaissez pas la personne?
— Madame I)h;> • ssis-Bellière, certainement.
— Non, cli reliez une dame qui s'intéresse de plus près au sieur Fouqiut , ajouta Saint-Mars en se réjouissaut de son invention.
— Les dames ont toujours eu du penchant pour ce galant surintendant, dit Louvois qui jeta distraitement les yeux sur madan.e de S -Mars silencieuse et confondue.
— Vous ne devinez pas, je le vois bien ! s'écria le gouverneur qui voulait déguiser la honte et la faute de sa femme ; vous ne devinerez jamais.
— Vraiment ! vous semblez bien assuré de votre trouvaille.
— Certes! puisque j'ai transmis au roi un billet de cette naiuie.
— Au roi ? demanda Louvois offensé de ce que, sans son
diaire, le commandant avait communiqué avec Louis XIV.
— An lui ! répéta douloureusement Henriette.
— Où aviez-vous pris le billet dont vous parlez? repartit Louvois avec défiance.
— Sur mon ieur Fouquel lui-même, répondit Saint-M»rs.
— Vous auriez mieux fait votre devoir en m'envoyant cette lettre, du' s ren eut le ministre.
— Je ne croyais pas que la chose vous touchât.
— Qui vu nait à croire ?
— 1 a qu ilité de la personne qui écrivait.
— Qui est donc cette personne, si vous le savez? inter-
1 1,. : impatient de la connaître.
— Mad ;moisel!e de La Vallière.
— Mademoiselle de La Vallière! murmura madame de Saint-Mars, prête à démentir cette assertion fausse.
— En vérité* le fait a quelque vraisemblance, ditLcvois qui rapprochait des termes de la lettre les bruits qu'on avait répandus autrefois sur les relations amoureuses de Fouquet avec cette demoiselle.
— Ne (orniez pas dejugemens téméraires, monseigneur, dit Henriette qui savait pourtant gré à Saint-Mars d'une discrétion qu'elle n'avait pas sollicitée.
— Si cela était et que le roi en fût instruit ! objecta Louvois en branlant la tête-
— Le roi le sait maintenant, reprit Saint-Mars.
— J'en suis fâché pour monsieur Fouquet, dit le ministre d'un ton pensif.
— Quoi ! monsieur, interrompit madame de Saint-Mars, vous croyez que le roi...
— Mettra obstacle à ces correspondances, acheva Saint- Mars.
— Allons chez monsieur Fouquet pour mieux éclaircir celteaffaire, dit Louvois dont la contrariété avait rendu le le visage soucieux.
— Serait-il possible que le roi?... demanda Henriette qui balançai! à se déclarer auteur de la lettre.
— Venez, madame, lui dit Saint-Mars aveeunevoix basse et Impéi ieuse qui força sa femme à une obéissance craintive ; je m'en vais vous mener où l'on vous attend.
— Où me menez-vous, monsieur? répondit-elle 6e laissatt
JACOB (BIBLIOPHILE)
entraîner et invoquant du regard le secours du ministre qui • n'avait plus d'autre idée que la prétendue intelligence de Fouquetet de mademoiselle de LaVallière.
— Vous marchez d'un tel pas qu'on ne peut vous suivre! cria Louvois à Saint-Mars qui avait déjà disparu avec Henriette dans l'escalier du donjon. Morbleu ! sont-ce là les manières honnêtes qu'on pratique envers moi ! criat-il, blessé de cet abandon qu'il n'imputait qu'à un manque d'égards. Monsieur de Saint-Mars ! cria-t-il de nouveau en montant les premières marches avec l'aide de son valet de pied Laforêt, qui était accouru derrière lui pour le soutenir.
— Monseigneur! répondit le gouverneur qui, parvenu déjà aux étages supérieurs avec lli-nrici te docile et tremblante, ouvrait la porte de son appartement à la hâte.
— Pourquoi m'abandonner ainsi ? cria le ministre qui, affaibli par sa longue maladie et fatigué de sa promenade, pouvait à peine lever la jambe à la hauteur des degrés. Cette conduite est un peu bien imperuilente!
— Je suis à vous tout à l'heure, répondit Saint-Mars en refermant la porte qu'il avait ouverte.
— OU me menez-vous ? demanda encore une fois madame de Saint-Mars qui se vit, avec une frayeur involontaire, dans le eabinet qu'on lui avait donné pour prison pendant vingtdeux jours.
— Ne vous inquiétez de rien, répondit son mari qui lui avait lâché le bras un moment pour ouvrir les trois portes du cachot que l'infortunée avait habité si longtemps.
— Omon Dieu! dit-elle épouvantée et se rejetant en arrière; m'allez-vous rendre encore prisonnière?
— Entrez là-dedans , madame! s'écria-t-il en la poussant avec rudesse.
— Oh ! monsieur de Saint-Mars, grâce !
—Entrez, vous dis-je, et retournez en ce tombeau que vous n'auriez pas dû quitter!
— Monsieur, monsieur ! disait-elle en se cramponnant aux meubles et aux murailles pour échapper à cette horrible prison.
— Vous résistez en vainl disait Saint-Mars en usant de toutes ses forces pour la contraindre à rentrer dans ce gouffre, et en la maltraitant durant cette lutte qu'il n'avait pas le temps de prolonger.
— Pitié, monsieur! je ferai tout ce qui vous plaira! je vous obéirai en quoi que ce soit !
— Que de façons, madame ! vous connaissez cependant ce chemin ?
— Ah ! au secours ! à moi ! monsieur de Louvois !
— Ne criez pas, madame ! dit Saint-Mars en lui mettant la main sur la bouche; ne crie pas, coquine, ou tues morte!
— Ciel! il y a quelqu'un dans ce lit! dit Henriette qui avait essayé de s'attacher aux draps, et qui, touchant un corps humain à travers la couverture, éprouva un tel effroi que son courage tomba tout-à-coup et qu'elle ne résista plus aux efforts de Saint-Mars.
— C'est votre Fouquet qui se meurt! répondit le gouverneur en la poussant avec une telle violence que la malheureuse alla donner du front conire la muraille intérieure du petit degré.
— Monsieur Fouquet ! s'écria-t-elle en cherchant à rentrer dans la chambre malgré la douleur qu'elle ressentit du coq?.
— Quand il sera mort, je vous le reudrai, madame! reprit en riant de cet atroce mensonge Saint-Mars qui profita de la faiblesse et du découragement de sa femme pour la faire rouler au bas des marches.
— Omon Dieu! je n'espère plus en ta justice! murmura Henriette perdant connaissance, la tête meurtrie et ensanglantée.
' — Je te défie maintenant de me nuire ! cria Saint-Mars en fermant les trois portes qui séparaient le cabinet du cachot et interceptaient tous les bruits qui en auraient pu venir.
— On frappe, et l'on vous appelle , dit Reilh en se soulevant hors du lit pour avertir Saint-Mars qui, dans cette lune acharnée, avait oublié de quelle brusque façon il s'était séoaér du ministre.
— Keilh ! mon sort est dans tes mains ! répondit-il à voix basse en courant introduire Louvois.
— Comme le mien est dans les vôtres, répliqua Reih en -ut le plus possible vers la ruelle; il faut mutaellement
s'aider, c'est la devise des barbier» !
— Corbl ul morbleu 1 samb'eu ! dit avec fureur le ministre, qui frappait du pied et du poing sur la porte, quand il se trouva en lace de Suint-Mars : pour qui me prenez-vous donc, monsieur?
— Monseigneur, reparti'. Saint-Mars en rajustant sa perruque dérangée dans le conflit qui avait eu lieu, je vous attendais.
— Je ne sais qui me tient que je vous retire ma protection, monsieur! Rpril Louvois renfonçant son chapeau sur son front plissé par la colère.
— J'aàfcru bien faire en agissantdela sorte, monseigneur; la clef de la prison était demeurée dans mon coffre, et j'ai dû prendre ainsi les devans pour nie préparer à vous recevoir.
— Où logez-vous donc, monsieur? dit Louvois qui n'était monté jusqu'au quatrième étage du donjon que sur l'avis de la sentiiitille
— Au-dessous, monseigneur, entre monsieur de Lauzun et monsieur Fouquet.
— Vraiment, je croyais, dit Louvois rappelant ses souvenirs, que la prison de monsieur Fouquet occupait l'étage supérieur à celle de Lauzun.
— En effet, monseigneur, cela fut d'abord ainsi ; mais j'ai changé cette disposition pour empêcher que les deux prisonniers se parlassent par la cheminée.
— Eh bien ! monsieur, dit le ministre qui entra en se découvrant pendant que Saint-Mars rejetait la porie au nez de Laforêt, avez-vous annoncé ma visite à monsieur Fouquet?
— Hélas ! monseigneur, le pauvre homme n'est pas en état de nous entendre.
— Où est-il ? demanda Louvois qui ne voyait aucune forme'" vivante se dessiner sous les draps, tant Reilh était réduit à sa plus mince expression.
— Eh ! dans ce lit, monseigneur.
— Mais je v.e le vois pas, dit Louvois en se penchant sans pouvoir découvrir autre chose que le sommet de l'étrange coiffure que le barbier avait imaginée.
— 11 n'a garde de sortir des couvertures, cjr le contact de de l'air, le moindre troid suffirait pour lui causer la mort immédiatement.
— Cette maladie, comment est-ce qu'on la nomme? dit à l'oreille de Saint-Mars le ministre que l'aspect d'une grande infortune avait ému d'u.e compassion imprévue.
— C'est l'ûge seul qui éteint et anéantit les facultés de ce misérable.
— L'âge? Vous ne m'écriviez pourlant pas de ce style, lorsque vous me vantiez le tempérament lobusteet l'esprit sain de monsieur Fouquet qui devait, disiez-vous, vivre centenaire.
— Le fâcheux état de monsieur Fouquet a encore un motif plus direct, répliqua vivement Saint-Mars qui, troublé des projets du minisire sur le prisonnier, avait dévié de la réponse qu'il tenait prèle.
— Lequel ? L'ennui de sa captivité ?
— Non, monseigneur, reprit le gouverneur en affectant un air mystérieux : Je voulais vous cacher ce qui est arrivé'...
— Qu'est-il arrivé ?
— Pardonnez-moi d'avoir tardé trop à vous en avertir.
— Ah! vous me cachez quelque chose d'important, monsieur! je me souviendrai de celte dissimulation.
— L'événement n'ayant pas eu de suites fâcheuses jusqu'à ce jour...
— De quel éténeuient parlez-vous?
— Sachez que mousieur Fouquet a tenté de se tuer...
— Monsieur Fouquet!
— Oui, monseigneur.
. — Monsieur Fouquet dont la religion était si édifiante, écriviez-vous? C'est impossible I
— Lisez «e procès-verbal, monseieneur, dit Saint Mars en
PIGNEROL
lai offrant un acte dressé en présence de Reilh et d'Eustache qui l'avaient signé le jour même de l'accident.
— Voila vingt-trois jours que lacliose s'est passée! s'écria J.oitvois en froissant le papier avee dépit : vingt-trois jouis, et j'apprends seulement à cette heure un fait aussi grave (lu'eùt éié la mort de monsieur Fovquet!
— Cemalbeur eut lieu la veille de votre arrivée, et vous riiez tellement malade que je n'esai vous en instruire à ce moment-là.
— Oui, monsieur, interrompit Louvois avec hauteur et rudesse ; mais depuis vingt trois jours , ce me semble, mon état s'est assez amélioré pour que je pusse entendre une affaire de cette nécessité?
— Je me suis abstenu par ordonnance du médecin qui v us traitait...
— Vôtre médecin-barbier est un imbécile et un insolent d'oser s'interposer dans ce qui concerne ma charge et mes attributions.
— Vous étiez si faible, monseigneur, que la moindre contrarient vous eût troublé le cerveau...
— Cette faiblesse ne venait que de votre bourreau de chigien qui m'avait tiré le meilleur de mon sang!
— Enfin, monseigneur, h quoi eùl-il servi que vous sussiez plus tôt »...
— A quoi? interrompit le ministre off usé de cette obstination à lui tenir tète : je vans trouve un peu bien hardi de vous faire juge de mes intentions !
— Mettez alors que j'ai eu tort et que je m'en repfns, dit Saint-Mars i é'iant à la volonté inébranla! le de Louvois.
— 11 suffit que vuus ( u convenb z , reprit alors Louvois en se radoucissant et en changeant d'idét\— Monsieur Fouquel? dit-il quand i! fut près du lit où Reilh n'avait garde de bouger ni de montrer sa ligure.
— 11 ne vous répondra [as, monseigneur, objec a le gouverneur qui souriait devoir son invention si bien secondée par le barbier.
— Il me répondra, repartit Louvois avec assurance.
— A peine vous entend-il ! murmura Saint Mars en se réjouissant tout bas du succès de sa ruse.
— Bon ! je saurai me faire entendre.
— N'élevez pas tant la voix, monseigneur, de peur d'aggraver le mal de ce pauvre homme.
— Monsieur Fouquet, dit Louvois penché sur le lit, vous allez être joyeux de ce que je vous viens annoncer.
— 11 ignore certainement qui vous êtes , lit observer Saint-Mars au ministre.
— Je suis le marquis de Louvois, reprit celui-ci en se redressant avec dignité, secrétaire d'état de la guerre.
— 11 ne sait ce que vous lui voulez dire! s'écria Saint- Mars qui avait désir de faire bientôt cesser une entrevue dans laquelle Louvois était pris pour dupe.
— Le roi, monsieur Fouquet, a été enfin touché de votre longue pénitence. par ce que je lui ai dit de votre résignation et de vos belles vertus chrétiennes.
— Voyez 'il s'émeut seulement I
— En conséquence , continua Louvois, Sa Majesté m'a chargé de vous retirer de piison et de vous rendre à votre famille, qui sera dans peu réunie a Piguerol pour votre sortie de la citadelle.
— Ces paroles magnifiqu Citent rien, car le bonhomme ne sortira d'ici que pour aller au rimeli. re.
— Vous êtes bien cruel, monsieur ' dit Louvois indigné de ce manque d'égards.
— Il n'entend pas, vous dis je, monseigneur.
— Est il donc ti mal ?
— Si mal qu'il n'y a plus d'espoir.
— Ses blessures sont-elles fermées?
— Il les rouvre lui-même avec ses ongles, dit Saint-Mars en écartant le drap qui cachait la joue tachée de sang du prétendu moribond
— Eh quoi ! monsieur, vo : ainsi mourir I s'écria Lom irdant autour de lui ave. ethunieur.
yu'y ; uis-je faire, monseigneur? répondit Saint-Mars
suivant les yeux du ministre dans leur inspection scrupuleuse.
— Est-ce de la sorte que mes ordres ont été remplis? demanda ce dernier qui ne cherchait qu'un prétexte pour accuser Saint-Mars de la maladie de Fouquet.
— Quels ordres, monseigneur?
— Ne vous ai-je pas commandé de donner à votre prisonnier, en attendant sa délivrance, toutes Us commodités de la vie, et de le traiter comme il convient a un homme de son rang que le roi remet en grâce!
— Eh bien ! monseigneur?
— Eh bien! vous le claquemurez, malade comme il est, dans nne espèce de cachot, privé d'air et de lumière, sans une femme ou au moins un valet pour le garder !
— Vous nommez cachot la plus honnête chambre du donjon!
— En ce cas, vous auriez diï le faire transporter dans un lieu plus sain et plus décent, en l'Hôtel du gouverneur, par exemple.
— Je vous jure que monsieur Fouquet ne se plaint pas d'être désagréablement logé.
— Fi don-! cette habitation est malsaine, surtout pour un malade ; et je ne suis pas surpris que la personne qui y est enfermée, se porte mal, conçoive de l'ennui et veuille attenter sur elle.
— Vraiment! mous, igneui . moi, je ne souhaite pas d'autre logis que cette chambre pour le reste de nies jours.
— Enfin, monsieur, je vous" prie de donner à monsieur Fouquet l'appartement que j'occupe; et puisque je pars ce soir, faites appeler du monde j our descendre monsieur Fouquet.
— J'y aviserai demain, répondit Saint-M-irs avec anxiété.
— Non pas demain, mais tout-à-1'heure, en ma présence.
— Monseigneur, si l'on remue monsieur Fouquet, c'est un homme mort, reprit le gouverneur qui ne s'était pas préparé a cette perplexité.
— Bah! rêveries que cela! Mais pourquoi Reilh n'est-il point ici?
— Reilh ! monseigneur, i! panse un prisonnier qui s'est blessé en passant la tête entre deux barreaux.
— Il faut le mander pour qu'il donne son avK
— Son avis sera conforme au mien, je vous atteste.
— En attendant qu'il vienne, Lalorét est là qui emportera sur ses épaules le lit et le malade.
— Monseigneur, je vous conjure de n'en lien faire, dit Saint-Mars qui se mita trembler d'une terrible manière.
— Pourquoi ?
— Je suis responsable de la vie démon prisonnier, et s'il meurt..-:
— Puisqu'aussi bien il doit mourir d'un moment à l'autre?
— Oui, mais sa mort ne sera point avancée et viendra d'elle même sans qu'on nie la puisse imputer.
— Hum! hum! grommela Reilh qui ne tremblait pas moins que Saint-Mars de la tournure que prenaient les choses.
— Entendez-vous, monseigneur? reprit le pjouverneur profitant de cette onomatopée de teneur el d'incertitude: le pauvre homme vous supplie de le laisser mourir en paix.
— Il a parlé? dit avec intérêt le minisire qui n'avait pas saisi un mot dansée murmure inarti
— Oui, monseigneur, il a dit : Je meurs !
— Alors, que tarde-ton à quérir un prêtre?
— Riea ne presse encore, répondit Saint-Mars craignant le retour d'un embarras plus difficile à éluder que le premier.
— Monsieur Fouquel, qui est si pieux, n'a-til pas déjà : '. mé son confesseur et les sacremens?
— H a vu hier sou confesseur, balbutia Saint-Mars.
— Est-ce toujours le père Descurres, supérieur du couvent des jésuites?
~ Oui, monseigneur.
— Que je n'oublie pas de l'entretenir avant mon départ, pour le cas où monsieur Fouquel...
JACOR ifUBLlOPHILEI.
— Silence, monseigneur, dit Saint-Mars montrant Reilfa qui s'agitait et soupirait dans les draps : ce pauvre homme a grand besoin de repos.
— Je veux l'interroger sur ces lettres que vous supposez écrites par mademoiselle de La Vallière.
— C'est vous qui le tuez ainsi, monseigneur !
— Fouquet, n'avezrvous pa-> reçu des messages pareils j celui-ci? dit Louvois en dépliant au-dessus du lit le linge mystérieux trouvé entre les ronces du donjon.
— 11 ne voit pas ce que vous lui montrez.
— Je prétends pourtant qu'il le voie, reprit Louvois impatienté des obstacles qu'il remontrait à chaque instant dans ses volontés. — Monsieur Fouquet , insista-t-il d'un ton austère, je vous prie de me donner une réponse la-dessus.
— Vous la demanderez vainement jusqu'à demain.
— Morbleu! je ne suis guère exigeant, répliqua Louvois plus piqué qu'étonné du silence que gardait Fouquet ; mais la question est assiz séreuse pour qu'on y prenne garde.
— Interrogez plutôt celte table ou ce fauteuil, monseigneur.
— J'appréhende, dit Louvois avec un dépit concentré, que monsieur Fouquet tient à honneur de ne pas répondre et de trancher ainsi du superbe devant moi.
— Il se pounail!
— Certes, je n'emploierai pas la torture pour le faire parler, dit le ministre en mettant son chapeau qu'il avait à la main par déférence pour la vieillesse et le malheur , mais il a grand tort d'agir de cette sorte.
— Je conviens qu'il a ton, ajouta Saint-Mars satisfait d'avoir affaibi l'intérêt que l'orgueilleux Louvois portait à la v ctime deColbert.
— Si le roi savait que mademoiselle de La Vallière mène des correspondances secrètes avic monsieur Fouquet...
— Le roi le sait à cette heure.
— Monsieur Fouquet regretterait de ne m'avoir pas mis dans sa confidence!
— Voilà les façons de faire de monsieur Fouquet !
— Monsieur ! dit d'un ton éclatant Louvois qui se rapprocha vivement du lit et qui secoua au hasard un petit corps ramassé en boule sous les draps, monsieur, soyez meilleur gardien de votre fortune et conseillez-vous à la prudence. Je m'en vais ce soir même repartir et retourner auprès du roi ; que désirez-vous que je lui dise de votre part, et comment vous défendre contre vos ennemi:?...
— Il est sourd !
— Je suis en peine de ces lettres qui peuvent empêcher la bonne volonté que le roi montre pour vous..
Louvois fut interrompu dans son exhortation, prononcée avec un air aigre-doux, par la voix de monsieur d'Augieourt et par les coups redoublés qu'on frappait à la porte. Saint- Mars, inquiet de ce bruit auquel il n'était point accoutumé lorsqu'il se reti.ait dans son cabinet, ne se pressa pas d'ouvrir et s'efforça d'en dissuader le ministre, qui voulait savoir ce que c'était et qui alla lui-même introduire son secrétaire pendant que le gouverneur fermait, par précaution, la salle du fond, où Reilh n'était pas moins tourmenté de l'objet d'une si turbulente visite. D'Augieourt entra sans précipitation, dans la crainte de désorganiser la frisure de sa perruque : il était vêtu d'un splendide habit de velours à boutons d'or, avec un prodigieux attirail de dentelles, de rubans et de bagues ; il apportait un gros paquet de dépêches qu'il remit a son maître, en cherchant dans la chambre une glace pour s'y mirer. Louvois décachetait et parcourait les lettres avec une agitation croissante qui se peignit sur sis traits durs et sombres.
— Que signilie cela? dit il avec emportement.
— C'est une petite toilette que je viens de faire, répondit d'Augieourt s'imaginaut que son changement de costume avait été remarqué par Louvois;. une malle de garde-robe m'est arrivée de Grenoble...
— Qui vous a remis ce paquet ? reprit le ministre d'un accent terrible qui témoignait assez à d'Augieourt que sa nouvelle toilette n'était pour rien dans cette' colère.
— In courrier à demi crevé par le chemin qu'il a lait.
— Ces lettres sont datées -2') février.
— Sans doute, monseigneur.
— Elles devraient être arrivées depuis six jours.
— Depuis sept, monseigneur.
— Je ferai bâtonuer ce coçrner et le chasserai ensuite.
— Il avait fait la route in forl peu de temps, lorsqu'à rentrée des montagnes, un homme aposté lui dit que vous aviez quitté Pignerol...
— Qui a osé !...
— Ln homme inconnu, qui était là pour attendre le pas sage du courrier, et qui l'invita, de votre part, à se rendre aux i!es Sainte-Margu rite, où vous étiez allé.
— Aux iles Sainte-Margueril '
— Oui, monseigneur, et ce pauvre diable de courrier s'y rendit du mèrnie pas ; ne vous trouvant point, il est revenu jusqu'ici et m'a rencontré aux portes de la ville.
— C'est un piège abominable dont je soupçonne l'auteur ! répliqua pensivement Louvois qui examina de nouveau les missive;.
— N'est-ce pas vous, monseigneur, qui aviez envoyé cet homme?
— Moi ! s'écria le ministre dans un accès de rage -, je trouverai '-et homme et le ferai pendre!
— C'a été probablement par erreur, dit Saint-Mars qui déguisait sa satisfaction secrète.
— Non, monsieur, interrompit brusquement Louvois; de telles erreurs ressemblent trop à des complots, et la punition exemplaire que j'en ferai les épargnera pour l'avenir.
— Ces nouvelles étaient donc de haute importance? demanda le gouverneur que ia curiosité poussait à l'indiscrétion.
— D'une si haute importance que je pars sur-le-champ.
— Concernent elles monsieur Fouquet? dit Saint- Mars en lançant un regard oblique sur les papiers.
— Je me sou. ie bien de monsieur Fouquet, reprit Louvois préoccupé du principal objet de ces lettres, et mécontent de l'accueil que lui avait fait le prisonnier. Voilà en effet l'ordonnance du roi pour sa liberté ; mais le roi ne sait pas de quelle sorte on méritait sa clémence : je lui vais offrir le billet de mademoiselle de La Vallière.
— Ce sera pour le réjouir, dit Saint-Mars enchanté de la résolution du n inistre.
— Monseigneur, n'êtes vous pas trop faib'e pour partir ? se hasarda de dire 1 aforêt qui remarquait la pâleur du convalescent.
— Quand je devrais partir à pied, je partirais! s'écria Louvois avec cette fermeté invincible qui le caractérisait.
— Le roi est-il malade? demanda encore Saint-Mars qui était tout intrigué du motif d'un si promp départ.
— Non, répondit Louvo's distraitement.
— En ce cas, c'est la reine?
— Pas davantage.
— L'affaire des poisons est-elle finie ?
— Tu es encore la! dit Louvois à s. m valet de chambre debout et attentif derrière d'Augieourt.
— Où faut-il aller, monseigneur? dit Laforêt avec empressement.
— A-lon préparé tout pour mon départ ?
— Comment parlez-vous, monseigneur .'
— A cheval !
— A cheval, bon Dieu ! dans l'étal où vous êtes '
— Achevai! s'écria d'Augieourt en jetant un coup d'ceil de pitié sur sa toi'.etie ; ah ! monseigneur, vous ne saveïpas ce que c'esl '
— Nous ne pourrez jamais... ajouta Laforêt levant les mains au ciel.
— Je peux tout ce q :e je veux, reprit sèchement le ministre.
— Monseigneur, vous n'aurez plus ti^ure humaine en arrivant au forl d'Exilés! du le secrétaire qui se souvenait de son voyage dans les mont ignés.
— Vous tomberez et vous vous blesserez reprit Laforêt l en haussant lis épaules
PIGNEROL
— Suis-je donc mauvais cavalier? répliqua Louvois qui poursuivait la lecture et l'examen des pièces contenues dans le paquet.
— Faible comme vous voilà ! disait Laforêt en s'oplniatrant.
— Je me sens aussi fort qu'à l'ordinaire, et je compte bien ne me pas coucher ni débotter jusqu'à Saint-Germain.
— C'est pour en périr ! reprenait le valet de chambre.
— Trêve, morbleu! interrompit Louvois imposant silence à des réflexions qui l'importunaient. Qu'on selle les chevaux et partons.
— J'admire cette extraordinaire activité de corps et d'esprit, monseigneur, dit Saint-Mars qui eût voulu accélérer ce départ.
— Depuis un mois entier je suis absent de la cour, dit Louvois qui répondait tout haut à ses propres pensées.
— Un mois, monseigneur, répéta Saint-Mars abondant exprès dans les idées du ministre; pendaut ce temps-là on pouvait passer le Rhin sans vous!
— Pendant ce temps-là, répliqua ironiquement Louvois entraîné malgré lui à répandre ce qu'il avait dans l'âme, monsieur Colbert travaillait à me supplanter auprès du roi.
— Vous n'avez qu'à reparaître pour regagner votre crédit, monseigneur, dit Saint-Mars qui jugea le moment favorable pour un peu de flatterie.
— Mon crédit est toujours le même, reprit fièrement le ministre, car le roi ne saurait me remplacer.
— Voilà pourquoi, monseigneur, dit d'Aneicourt ei soupirant, nous n'avons que faire de nous tant hâter et de perdre nos bardes.
— Trop beureux si vous n'y prenez qu'une pleurésie! murmura Laforêt en obéissant à regret.
— Qu'on se presse! cria de loin au valet le minisire qui avait puisé une nouvelle impa'ience de partir dans une lettre de son premier commis monsieur Dufresaoy ; je veux être au lever du roi à Saint-Germain dans sept jours.
— Quel métier ! murmura d'Augicourt avec désespoir ; il faudrait être vêtu de taffetas ciré et coiffé d'un chapeau de cuir !
— A.h! monsieur Colbert! répétait Louvois en descendant les esua'iers sans réclamer l'appui d'un bras, et avec tant d'agilité que Saint-Mars et d'Augicourt avaient peine à le suivre; monsieurColbert, puisquj la paix vous gêne, nous aurons la guerre!
Lo-sque Louvois parvint dans la cour, toujours suivi de Saint-Mars qui l'encourageait à ne pas demeurer un moment de plus, il trouva un cheval sellé, couvert de sueur et enr.ore essoufflé d'une longue traite; il mit le pied dans rétrier et se plaça en selle, sans vouloir quitter celle monture fatiguée pour prendre le cheval frais que lui amenait Laforêt; il n'écoutait aucune représentation et attachait sa volonté à une seuIèMdée de départ immédiat, laquelle coïncidait avec l'urgence d'un prompt retour auprès de Louis XIV. Il avail oublié Fouquet et madame de Saint-Mars; il ne dit pas même adieu au gouverneur; mais, excitant à coups de poing l'ardeur épuisée de ce cheval qui espérait l'écurie, il sortit du donjon et de la citadelle, à létonnemenl général desoflîciers et des soldats de la garnison. Ses deux valets de pied et d'Augicourt, qui n'avait pas eu le temps de mettre un costume de voyage, le rejoignirent au galop dans les montagnes Le cheval de posic qui emmenait Louvois avait ramené Eustache à Pignerol.
On montre ici en cachette uu jeton en fa- \ein- de monsieur Fouquet : il a pour ses armée un écuries qui a à ses deux côtés trois lézards qui sont les arnif s de monsieur l.etelli r, et un servent ou une couleuvre qui est à monsieur de Colberi , et Pécurien qui est au milieu , ne sachant de quel coté se tourner, et il a pour devise : Quo me certain? Xescio ; se voyant entre ses d<ux en* nemis.
(Lettres de Guy- Patin.)
Reilh, satisfait du résultat de la comédie qu'il avait jouée et s'imaginant que le gouverneur devait être pénétré d'admiration et de reconnaissance p iur lui, se disposait à quitter le rôle de malade poar reJevenir chirurgien et barbier, afin de recevoir les remerrîmens qu'il pensait avoir bien mérités, lorsque le bruit des pas de deux personnes qui montaient rapidement dans l'escalier du donjoa lui firent craindre lç retour du ministre avec Saint-Mars, et il se blottit de nouveau sous les couvertures, pendant que la porte s'ouvrait à grand fracas et que la voix de Saint Mars retentissait seule en furieuses imprécations. La colère de celui-ci paraissait tellement violente et fougueuse que le timide médecin n'osa pas lever la tête hors des draps pour regarder le compagnon que Saint-Mars avait amené, et qui murmurait des réponses sans cesse entrecoupées ou étouffées pir les tonnante; récriminations de son interlocuteur. Jamais Reilh n'avait vu le gouverneur irrité à ce point, et avant de connaître le motif de cttle menaçante exaspération, il s'aperçut que l'individu qui la subissait en face n'était autre qu'Eustache, arrivé sans doute depuis peu d'heures , car, le malin même, Saint-Mars avait e> primé tout haut l'inquiétude et l'impatience qu'il éprouvait de n'avoir aucune nouvelle de son agent favori. Reilh craignait Eustache autant que Saint-Mars, et il ne jugea pas prudent de venir se jeter à l'imprévu au milieu d'une si chaude dispute qu'il n'avait pas mission d'apaiser, et il demeura immobile dans le lit, ou les souvenirs de Saint- Mars et les yeux d'F.ustache n'eHrent garde d'aller le chercher durant la vive discussion qui s'engagea.
— Malheureux, qu'avez-vous fait ! s'écria Saint-Mars en se jetant accablé sur un fjuteuil.
— Ce que vous m'avez dit de faire, reprit Eustache qui espérant enfin pouvoir s'expliquer, s'assit à côté du gouverneur.
— Moi ! je vous ai dit de perdre monsieur Fouquet ! moi ! repartit Saint-Mais dont les prunelles se remplissaient de sang et qal était e.i proie à des tremblemens presque continuels. Moi !...
— Est-ce pour mon plaisir que...
— Tais-toi, misérable ! interrompit le commandant qui haussa la main pour le frapper ; je devrais te tuer comme un un cbien !
— Me tuer! dit Eustache qui n'avait pas encore quitté le ton de la douceur et du respect ; vous ne me parlez pas ainsi sérieusement.
— Ai-je l'air de plaisanter et de rire? répliqua Saint-Mars en montrant son visage pâle horriblement décomposé.
— Je ne devine point...
— Ah ' tu ne devines point ce qui me cause un si extrême désespoir! interrompit le gouverneur qui lui saisit le bras avec rage et y hissa profondément l'empreinte de ses doigts crispés : en vérité, c'est une énigme que la manière dont j'aime monsieur Fouquet ! Je suis un insensé d'avoir confié une pareille commission à de» mains étrangères : je devais aller moi même à Saint Germain tomber aux genoux du roi, lui tout apprendre et l'intercéder en faveur de ma vengeance ; j'eusse obtenu ce que je voulais. .
JACOB (BIBLIOPHILE)
— Que vouliez-vous donc, s'il vous (.''ait?
— Ne tel'avais-jepas répété avec force prières ! Tu n'avais qu'à te conformer a mes désirs, à mes in ; et, loin de là, tu as comploté contre ton maître et ton bienfaiteur ; tu m'assassines !
— Trêve à ces folie?, monsieur de Saint-Mars ! dit Eustalache poussé à bout et affectant un air suffisant ; depuis que vous m'étourdissez de vos reproches ridicules, je ce sais plus quelle mouche vous a piqué.
— Drôle ! ce ne sont pas des reproches, mais des malé notions !
— Maudissez tant que bon vous semblera, monsieur, mais je crois l 'avoir droit qu'à des bénédictions de voire part.
— Il faudra, infâme, que je te loue de m' avoir enlevé mon prisonnier ! cria Saint-Mars avec d'efl'royables contorsions.
— Vous êtes fou, sinon enragé, dit froidement Euslache.
— Il faudra que je sois heureux de ce qui fait mon malheur !
— A qui diable en avez-vous?
— Il faudra que je donne une lin à ma vengeance!
— Monsieur de Saint-Mars, reprit Eustache se croisant les bras avec calme, vous n'êtes pas dans votre bon sens, et je vous imiterais en prêtant davantage le collier à vos fantaisies ; or donc, je me tais jusqu'à ce que vous soyez en état de m'entendre.
— Eh bien ! j'écoute, dit Saint-Mars en modérant l'éclat de sa voix ; que peux-tu déclarer pour ta justification ?
— Je n'ai pas besoin de me justilier en quoi que ce soit.
— Mais peut-être me suis-;e mépris? demanda le gouverneur en se ravisant à la vue du visage tranquille et souriant que lui montrait Eustache.
— Vous ignorez tout, et prenez feu sur un mot !
— Oui, si ce mot est un arrêt de mort.
— Pas pour vous, du moins.
— Pour moi, dans le cas où il atteindrait mon piisonnier.
— Je ne vous comprends pas.
— M'alarmé-je à lort?
— J'ai exécut-5 la tâche que vous m'avez prescrite, et vous avez sujet d'être content de moi.
— C'était donc pour m'éprouverque tu me trompais, Eustache ?
— Je ne vous ai point trompé.
— Comment! le roi condamne à mort monsieur Fouju t!
— Vous n'en demandiez pas tant, etj'dl surpassé vos vœux.
— Mieux eût valu qu'il fût libre ! reprit Saint-Mars violemment agité.
— J'ai couru la poste nuit et jour, et je suis arrivé à Paris le 20 février.
— Funeste voyage I murmurait le gouverneur qui ne tempérait que l'expression de son trouble et de sa colère.
— Je n'étais resté que six jours en rouie ; je me transportai sans déboîter à l'hôtel Colbert, et je vis en voire nom le ministre...
— Il promit de s'opposer à la délivrance de monsieur Fouquet? interrompit Saint-Mars dont l'attention fut captivée par ce récit qu'il n'avait pas sollicité.
— Monsieur Colbert s'indigna beaucoup de la ruse de monsieur de Louvois et jura ses diables verts qu'il mettrait obstacle à l'effet de l'ordonnance du roi qui accordait la grâce au sieur Fouquet.
— Pour cela, que fit-il ? s'informa le gouverneur en s'allaebant avec effort à une dernière espérance.
— 11 chercha longtemps dans sa lèle un expédient pour contraindre le roi à rétracter et à révoquer ses lettres de rémission sans entreprendre une lutte ouverte avec le marquis de Louvois.
— Il alla trouver le roi ?
— Oui ; le roi était à Saint-Germain et monsieur de Colbert se ren lit sur-le-champ auprès de Sa Majesté pour lui représenter le bil'et écrit sur du linge que j'attribuais à mademoiselle de La Vallière, et le codicille rédigé par vous sous la dictée du sieur Fouquet qui avait signé.
— Et le roi ?
— Le roi entra dans un terrible courroux : il s'écria qu'il qu'il châtierait «e malhonnête séducteur de filles ; il ne dou-
fait point que le billet fût de la main de la demoisel'e de La Vallièr . el il voulait déjà l'appeler du couvent des armélitesoû elle est, pour qu'elle avouât son i ancien et
présent avec le sieur Fouqui t.
— Mademoiselle de la Vallière nia tout?
— La maîtresse du roi, uui se nomme mademoiselle de Fonlanges, dissuada Sa Majesté d'en venir à i:n interrogatoire, et parvint ensuite à exciter des doutes dans l'esprit de son amant; eu sorte que celui-ci fit réponse à monsieur Colbert qu'il attendrait de meilleures preuves que de pareils chiffons qu'il jeta au feu.
— Il les jeta au feu! reprit Saint-Mars en soupirait.
— Monsieur Colbert revint à son hôtel où j'étais ewfermé et meconlade point en point son entrevue avec le roi; làdessus, il me dit que cerlainement monsieur Fouquet avait eu de mademoiselle de La Vallière les faveurs qu'on supposait, et que cette affaire était fort sensible au roi, bien que dix huit ans fussent écoules depuis; mais que le roi avait Irop de fierté pour s'avouer à soi-même qa'on lui donnait jadis un rival et suit ut pour en convenir, à moins de témoignages qu'on ne pût récuser.
— Mais pourquoi hrûla-t-il ces pièces écrites? interrompit Saint-Mars qui s'intéressait de plus en plus à celle narration et suspendait ses plaintes pour l'écouter.
— Monsieur Colbert me dit a'.ors qu'on avait la veille jugé la Voisin à la Chambre Ardente de Vincennes, et que cetle vendeuse de poisons, que toute la cour avait consultée, surtout en matière de galanterie, devait savoir quelques particularités iur les amours de Fouquet ci de la demoiselle de La Vallière : ce lut un trait de lumière qui me frappa, et quand monsieur Colbert m'eut appiis que la Brinvilliers, dans son procès, avait chargé de certains faits mystérieux le même Fouquet, je m'offris pour tirer des aveux de la Voisin que j'avais connue autrefois très familièrement, ce que monsieur Colbert trouva bon. Alors je pris une robe de moine augustin, et, muni de la permission du ministre, j'allai le soir à Vincennes, dans la prison de celle femme, comme pour la confesser.
— C'était pourtant une merveilleuse invention! s'éciia Saint-Mars plein d'anxiété.
— J'avais fort habilement concerté mon projet, el je remis à la Voisin une letiie fabriqu e par moi au nom du sieur Fouquet... '
— Scélérat ! interrompit le gouverneur qui n'attendait qu'un prétexte pour renouveler ses emportemens; je t'avais cependant ordonne de ne point faire de fau.; en écriture I
— Celui-li ttaitsi bien fait, <iiie les juges et le roi y lurent abusés.
— Que mandait celte lettre?
— Monsieur Fouquet était censé l'adresser à la Voisin pour empoisonner le roi.
— Ln crime de lèse-majesté I s'é lia le gouverneur hors de lui.
— La Voisin déclara, durant la question ordinaire et extraordinaire, quantité, de mensonges à la charge du sieur Fouquet, relativement à des rapports amoureux qui auraient existé entre lui el la demoiselle de La \ allièif, et à des entreprises criminelles du galant contre Sa Majesté...
— Mon plus mortel ennemi n'eût pas fait pis! dit Saint- Mars se tordant les maias.
— Enfin, puisque j'ai réussi.. . reprit Eustache avec orgueil.
— A quoi?
— A obtenir du roi qu'il déchirerait ses lettres de grâce et les remplacerait par cet ordre secret que monsieur Colbert ne voulut confier qu'à moi pour vous le remettre.
— Donne! s'écria Saint-Mars en s'emparant d'un rouleau de parchemin que lui tendit Eustache.
— Lisez haut pour me tendre mieux justice, dit Euslache avec assurance.
— Mes veux sont voilés, reprit le gouverneur qui resta comme aveuglé aux premiers mots qu'il lut dans cet arrêt et qui crut sentir le Iroid de la mort.
— Je lirai pour vous, dit Eustache en lui arrachant la
PIGNEROL
missive dont il avait en rond rompu 1 c cacheta : « Capitaine « Saint-Mars, je vous fais savoir que mon intention est » qu'aussitôt que vous aurez reçu ■ ', vous coi'
» rez lu sieur Fouquet, présentement bous votre garde au ■i château de Pignerol , en un cachot souterrain, tt que In, >< nonobstant toute autre lettre précédente et à ce contraire, » vous lui couvrirez vou un masqui pour
» qu'il nesoit reconnu, et lui ferez trancl i r la le » présence, pour la tardive punili n il s crimes inouï » lèse-majesté qu'il a commis sur ma personne royi » qu'il voudrait encore commettre. Puis, l'exécution faite, » le corps et la tête seront enfermés dans un cercueil de ii plomb et rendus à la famille du défunt, de façon que cha- » run croie que ledit sieur Fouqua s> naturelle-
ii ment dans sa prison, s r ci r de Saint-Mars, je
» me lie à votre /.'-le il prie Dieu qu'il vous ait en sa très » sainte garde. Ecrit a Saint Gel ye, le 2 mars
.1 HiSO. LOUIS.
— Ah! fit Saint-Mars en joignant les mains et versant des larmes.
— Etes-vous content de moi? demanda d'un air joyeux Eustacbe qui présenta de nouveau la missive secrète au gouverneur hésitant à la prendi i.
— De toi I répondit Saint-Mars encore suffoqué par la douleur.
— Vous voyez a la date que le roi ne s'est décidé qu'après de longs combats et après qu'il sut que son ordonnance de grâce avait été perdu» . lent.
— A u-t'en ! lui cria Saint-Mars avec un si formidable accent qu'Eustaclie recula sur son siège.
— Eli quoi '. c'est ainsi que vous mcsavezgré...
— J'aimerais mieux que tu m'eusses apporté ma propre condamnation I
— N'était-ce pas l'objet de votre envie? Ne m'avez-vous pas expiée dépêché ves le roi et monsieur Colbert? Je doute si je lève ou si c'est vous.
— J« ne souhaitais rien que de retenir mon prisonnier, reprit Saint-Mars en sanglotant, et lu devais seulement empêcher sa délivrance.
— Ce n'est pas sa délivrance que cela, ce me semble, dit en riaiu Eusiache.
— Va-t'en! repartit le gouverneur que le rire d'Eustache exaspéra au dernier degré.
— J'en suis toujours pour ce que j'ai dit, réj liqua Eustaebe en se levant avec dépit, vous n'avi isonl
— Va-t'en! repritSaii t-Marsdont les tremblemens avaient quelque chose d'infernal.
— N ous él rat, voilà tout.
— T'en iras-tul cria le gouverneur av< : tant defo, sa voix expira dans un ràlement.
— ( n ingrat, dis je! répéta Eustachi 1 1 tremblant auss; aandez-moi quejevou
■— Je n'aurai plus besoin de toi, coquin, puisque l'en* ie.
— Pendt . Eusiache surpris et indij
— Tu mérites dav intage, je le sais bien, bourreau.
— Pi i .lu encore Eustacbe à qui la récente pendaison de Mani donnait quelques ira nte
— Préfères-tu q a tête d'Un coup de pi dit Saint-Mars en cherchant ses ai m
— Ah! monsieur, dit d'une voix timorée Eustacbe qui essaya d'assoupir la fureur de son maître, i it-là le prix d que j'ai fait pour vous?
— Tu t'en oses vanter!
— Trois cents lieues à cheval, un faux en écriture...
— C'est pur là que tu as poussé le roi à une si faU trêmii
— Moi, qui me suis introduit, au ;.éril de ma vie, sous un déguisement, dans la prison de la \ olsin ! moi, qui l'ai | décharger monsieur Fouquetl m i, qu pouv is 61 e reconnu comme ancien corn pli poisonneusc et jugé avec i
— Qu'importe ! je ne demandais pas la mori de Fouquet ! s'écria Saint-Mars en gén ;ssant.
— Je ■ ..;is pour vous, pour vous qui me montrez à nt tant d'ingratitude
— \a, je , .il! dit le gouverneur qui grinçait les dents et feirail les poings avec un sourire effrayant.
— J'ai ou; s intentions, je l'avoue, m lis ; apporte de quoi tout d'un ci up votre haine..;
— Tu veux que de mes propres mains je tue mon prisonnier?
— Non de vos mains, si cela vous e, mais des mien
— Des tiennes ! interrompit Saint-Mars avec un redoublement de i; ;ar des secousses nerveusi traient de la tête i parlerais les mai lier !
— Ce n'est qu'un eoup de hache...
— Un COU] .malheureux! s'écria le gêuverneur qui bondit comme un lion et le ferça de reculer épouvanté; ne t'ai-je pas dit cou bien sa vie m'était précieuse?
— J'ai l.eau réfléchir là-dessus, je ne devine pas.
— Un coup de Saint-Mars avec la même exaltaiion ; qu'il tombe sur mon ce; plutôt que sur le sien !
lu vou liais attenter aux jours de mon prisonnier !
— Adieu, monsieur de Saint-Mars! dit Eusiache dont l'indignation ne se contint plus. Je vous croyais mon ami, vous m'en aviez donné le nom : j'eusse pour vous donné mon
Ion prisonnier ! murmurait lu gouverneur en froissant les lettres du roi dans ses mains frémissantes.
— Désormais, je ne suis plus que votreserviteur qui veut qu'on le paie seli
. — Tu s comme le meurtrier de monsieur Fou-
quet !
— Son meurtrier ! répliqua Eusiache avec arrogance. Sachez, .oùa'Cnt pour vous,
dition que j'aiderais à • de monsienr Fouquet !
— diait qu'il fût libre, car du meinsje pourrais le remettre en captivil
— Ou m'a o s sommes pour le tirer de prison ..
— Ah ! tenant faire évader mon prisonnier ! in errompil ne nouvelle explosion de désespoir et de ment
— Si j'avais su être si mal récompensé!... murmura Eusf tache eux.
— laisserai pas le temps ! dit Saint-Mars qui se persi lustacbe avait formé un complot avec les amis de Foi;
— Alorslagui ;e entre nous?
— La guerre, fripon ! re rll le gouverneur en le frappant au visage. Qu'y a-t-il de commun entre un vaurien pareil et moi ?
— Monsieur de Saint-Mars ! s'écria Eusiache qui faisait mine de se revenger contre son supérieur, mais qui n'alla point au-delà du gi te; voilà qui m'acquitl ous!
— Sors, infâme ! dit le gouverneur en se hâtant d'ouvrir la porte dans la crainte de se trouver seul aux prises avec Eusiache qui ne se connaissait plus ; sors de la citadelle et du gouvernement de Pignerol ! autrement, je dénonce au roi
ieurFouqi
— Dénoncez, pour voir ce qui en arrivera, répondit Eus-
un air de
— Evite que j» te rencontre jamais, de peur d'un châliiiu ni exemplaire !
— Adieu, monsieur de Saint-Mars !
— Car je te ferais passsr par les armes !
— J'y penserai.
— Ou pi
— M rci !
Eust is, qui aperçut des pistolet sous la
Saint-Mars, jugea dangereux d'affronter davantage
le ressentiment rneur, à la merci de qui le mettait
sa condition subalterne ; il savait d'ailleurs, par expérience,
JACOP, (BIBLIOPHILE
nue Saint-Mars élait rapatrie de n'attendre pas jusqu'au soir pour se débarrasser de lui, et que les exécutions, dans l'inréricur de la prison, ne dépendaient que d'un ordre du gouverneur. Il s'empressa donc de s'éloigner, en imposant silence à la haine qui s'enflammait dans son âme, et il ne:e crut certain de \i\re qu'en voyant la porte se refermer à grand bruit, sans que Saint-Mars l'eut poursuivi avec ui e arme; tl était fermement résolu à loulentreprendre pour affliger et punir l'ingrat qu'il avait eu l'imprudence de servir; et la première pensée qui lui vint, ce fut de seconder la fuile de Fùuquet avant que le gouverneur eut pu exécuter les ordres du roi, car il ne doutait pas de la peine que causerait à Saint-Mars l'évasion de son prisonnier ; et, sans s'expliquer l'importance que le gouverneur attachait à la garde d'un homme qu'il pouvait immoler impunément au gré de sa vengeance, Eustache jura tout bas de s'exposer à mille morts pour délivrer Fouquet. Les propositions qui lui avaient été faites pendant son séjour à Paris l'excilaient davantâ courir les chances d'un événement, au succès duquel sa fortune était intéressée autant que sa vengeance.
Dès que Saint-Mars sévit seul (Reilh lénifié par la scène dont il avait été témoin n'avait garde de paraître en ce moment, il revint se jeter avec un profond soupir dans le fauteuil où i1 resta d'abord atterré en prononçant a demi-voix des paroles sinistres et incohérentes : il tremblait si fort que la carcasse du fauteuil craquai) coupsu&oup, et que ses pieds battaient le plancher comme s'ils marquaient une mesure. Il se redressa subitement, essuya les larmes dont ses yeux débordaient et lut d'un regard fixe et morne la condamnation de Fouquet : il répelait tout haut pour se rendre mieux compte de chaque mot, et il avait l'air de n'en Bas comprendre le sens, parce qu'il cherchait à l'éluder. Ensuite il pleurait avec abondance, sans éclats, sans gémissemens, résigné; puis, ses pleurs se changea enl eh sanglots, en cris, en fureurs ; il se meurtrissait la face, i, se. déchirait la poitrine avec ses ongles, il se roulait en contorsions semblables à celle d'un possédé, jusqu'à ce que, redevenant paisible et inerte en apparence . il semblait oublier le sujet des pleurs qu'il avait versés et des sanglots qui grondaient encore dans sa respiration. 11 relut ainsi plus de vingt fois le message de. Louis XIV, el chaque fois avec une nouvelle impression, avec des pensées et des projets différons ; il n'avait pas encore trouvé la force et la présence d'esprit nécessaires pour se consulter 1 1 se répondre 'ans un de ces monologues qui étaient seuvei i les dépositaires des plus mystérieuses confidences de son cœur. Jamais il ne s'était senti ému de si turbulentes passions, et -a raison avait entièrement disparu dans ce conflit désordonné; p-r intervalle, il s'imaiiinait rêver, et 1 espérance d'un prochain réveil répandait un peu de soulagement passager au milieu de ses tortuies morales.
— Moi le tuer! dit il avec explosion : tuer mon prisonnier ! 0 mon dieu ! à cette idée airocc, il me semble que je vais mourir moi-même ! Que deviendrais-je après? comment vivrais-je, lui mort!... Ce sont mes ennemis qui ont invenié une épreuve que je ne soutiendrai pas ! C'est peut-être madame de- Saint-Mars qui a demandé à sa sœur, à monsieur de Louvois, au roi, la tin de la captivité de monsieur Fouquet I C'est une conspiralion faite pourl'ôterde mes mains, pour le satisfaire, puisqu'il ne désire rien tant que la mort I... La mort est à ses yeux l'image de la liberté !. . Non I il ne mourra pas! s'écria -t il en marchant à grands pas dans la chambre et en se heurtant aux meubles sans qu'il s'en aperçât : il ne mourra jamais I oh ! jamais !... Qu'on vienne me l'enlever, je le défendrai au prix de mon sang, etje le frapperai de ma main si je ne puis le garder, ou plutôt je lui ferai de mon corps un bouclier, un rempart, moi qui ne liens à la xie que par lui et pour lui!... Mais non, le roi le veut, le roi l'ordonne : Fouquet doit être conduit dans un cachot en secret et masqué pour y avoir la tête tranchée!... Adieu ma vengeance ! adieu l'unique consolation que j'avaisau monde! A quoi m'auront servi tant de veilles autour de mon prisonnier, tant d'années consumées à sa garde, tant de haine amassée au fond de mon âme? il faut que je me sépare d<
non de mon existence, il faut que moi-même je donne un terme à ses souffrances : la mort serait le premier des biens pour mon piisonnier, qui naguère a tenté de m'échapper par ce chemin!... Le roi me recommande en vain c tte exécution, je n'y prêterai pas les mains, je m'y opposerai de toutes mes forces, j'irai lui offrir à genoux ma propre vie.. Mon prisonnier! répétait Saint-Mars avec les transports d'un amant pour sa maîtresse, mon prisonnier ! il est à moi seul ! personne, le roi même, n'a le droit de me le ravir ! Je ne demande rien autre : qu'on me le laisse à ma dévotion, qu'on me le laisse toujours!.. J'ai encore quelque temps à vivre el à être heureux du bonheur que je me suis fait Fouquet est remis entièrement de son accident, et je ne prévois pas qu'il meure avant moi. Il n'a que soixante cinq ans, je n'en ai que dix de plus, et nous pouvons l'un et l'autre atteindre un âge avancé... cent ans peut-être. Certes, je ne
ai i as delà sorle les vingt-cinq ans que j'ai devant moi pour posséder mon prisonnier!... Que faire pourtant? dit-il en écoutant des bruits qui n'étaient que dans son imagination, est-ce mopsieur de Louvois qui revient? Si le roi arrivait en personne! je le supplierais de m'accorder la grâce de mon prisonnier!... Grâce, sire, pour monsieur Fouquet ! s'écria t-il en s'agenouillant avec toute la ferveur d'une prière; grâce pour mon prisonnier !... Ne le luez pas. ou tuez moi avec lui ! mais permettez-nous de partager long-
s la même prison !... Les instances sont inutiles! reprit-il en se relevant pour courir à tâtons vers un tiroir dans lequel il prit un masque de velours noir qu'on employait dans
nlèvemens secrets qui avaient lieu souvent en vertu de lettres de cachet émanées du roi ou des minisires. On ne reconnaîtrait pas la personne sous ce masque!... Si quelque autre!... Oui, l'embarras n'est que de choisir un homme de borne volonté pour lui couper la tête!... Vraiment! un bâiilon et des cordes dompteront le plus rebelle!... C'est bien ; Eustache jouera ce rôle pour expier sa faute... Et Fouquet... je conserverai ainsi mon prisonnier qui passera pour mort et demeurera entre mes mains; je saurai seu qu'il existe
re !... Mais où le cacher? ici. dans ma propre chambre I Non, dans ce cachot sourd, que sa complice habita quinze ans !... Quant à elle... le roi ne la pas condamnée a mort... je l'enfermerai ailleurs: je ne manque pas d'endroits dans le donjon pour cela... Oh ' la merveilleuse imagination 1 Je serai seul maître et seu! possesseur de mes prisonniers! je ne craindrai plus qu'on me les oie, ni qu'on les délivre, ni qu'on 1. s nielle à mort !... Je les nourrirai moi-même, je les ferai souffrir à ma guise, je disposerai d'eux sans aucun obslacl": je me vengerai longuement, à loisir! alêrs ils m'appartiendront véritablement.
Plein de son airoce dessein qui fermentait dans son cerveau et brillait en éclairs de joie dans ses regards, il ne voulut pas larder un moment de plus à le mettre à exécution ; et, sans avoir remarqué que l'obscurité qui régnait dans la chambre ne permettait plus même de distinguer la forme et la couleur des objets, il alla, par une réminiscence macbiouvrù les ti fis portes du cachot d'Henriette : il n'avait alors qu'une seule pensée dans laquelle s'absorbaient toutes les autres, c'était l'impatience de faire passer Fouquet pour morl et de le claquemurer dans le cachot où Henriette gémissait encore. Saint Marsjouissait déjà en idée de la possession sans partage de son prisonnier. La tempête morale dont il avait élé battu pendant plusieurs heures, irritant au dernier ré sa sensibilité nerveuse, il s'abandonna, faible, épuisé et souffrant, à une terrible attaque d'épilepsie qui le saisit, l'enveloppa et le terrassa lout-à coup: des bruissemens d'oreilles et un voile répandu sur ses yeux avaient à peine précédé celte crise d'une maladie affreuse à laquelle il était sujet depuis que les angoisses de la jalousie el de la haine s'ét ient répercutées dans toute son économie physique; il sentit l'approche du mal, il poussa un rugissement en étendant les bras pour chercher un appuj, et tomba en arrière sans connaissance comme une masse inanimée. En même temps ses traits furent décomposés par des contractions musculaires ses ma» boires serrées l'une contre l'autre laissèrent filtrer entre les dénis uue écume blanchâtre; tous ses ment'
riGNEROL.
bres s'agitèrent en convulsions, et su lête rebondissant par un mouvement névralgique sonna sur le plancher où frémissaient les poings raidis et les jambes tremblantes de l'épiieptique.
Reilli était trop pénétré de lerreurpour oser sortir du lit et pour se rendre compté du bruit qu'il entendait plusétrange et plus confus a travers le rempart de couvertures sous lequel il s'était abrilé, en faisant des vaux pour que le diable l'emportât ailleurs : il se repentait d'avoir écouté malgré lui des secrets que Saint-Mars ne lui eût pas coudés, et il craignait, en se montrant, d'être traité comme si la curiosité eût motivé seule sa présence indiscrète durant l'entretien du gouverneur avec Eustache. Mais Henriette, qui se désolait au fond de son cachot où elle croyait être retombée pour toujours, n'y resta pas longtemps après que les poi les de fer en lurent ouvertes : au grincement des clefs dans les serrures, au gémissement des gonds rouilles, elle s'imagina d'abord qu'on venait lui donner sa pitance de prisonn ère, et son indignation étant montée au comble par l'atroce manière dont Saint-Mars la payait de son silence vis-à-vis de Loavois attendit avec fermeté l'arrivée de son geôlier pour le poursuivre de justes et pressantes récriminations : il ne parut pas, et les murmures incessans qui descendaient jusqu'à elle en prenant un écho lugubre sous la voûte de l'escalier, frappèrent son esprit autant que ses oreilles, et servirent à ses pressentimens tout prêts a créer une cause funeste au moindre son. Elle avait des pensées de mort, et elle appliqua les coups bas et sourds qu'elle distinguait à l'action de clouer une bière : celle bière n'était pas la sienne, selon ses craintes qui erraient seulement autour de Fouquet. Elle quitta donc sa couche de paille en recommandant son âme au ciel dans une muette prière exprimée par des larmes abondantes; elle se traîna, l'effroi lui otant les forces, jusqu'à l'entrée de la prison qu'elle tremblait de trouver fermée : elle rendit g à Dieu en mettant le pied hors de ce tombeau, et en ne voyant pas l'appareil funèbre qu'elle avait rêvé.
— Dieu soit loué! ce n'était qu'une illusion! dit-elle en pliant le genou par un sentiment religi< ux de reconnaissance plutôt que par suite d'une faiblesse soudaine, quoique son émotion fût bien vive : il me semble que je redeviens libre et que je le vais voir I
Reilh n'avait garde de sortir la tête des draps, et ce nouveau bruit de pas et de voix, qu'il ne saisit pas distinctement parmi le tumulte de ses propres artères, fourni! un texte à de nouvelles frayeurs qui le rendirent incapable d apprécier leur origine véritable et luit rassurante, au contraire, il se persuada que c'était lui à qui Saint-Mars destinait le rôle de Fouquet dans le cachot souterrain, et il réunit le peu qu'il avait de vigueur pour lutter contré les bourreaux :à chaque instant, il frissonnait, comme si le contact de l'oreiHer sur sa ligure fût celui du masque avec lequel on devait le décapiter. Il ne s'aperçut donc pas de ce qui se passait auprèsdelui. Henriette, debout, appuyée contre la dern porte du cachot pour l'empêcher de se refermer, se recuillait en silence, écoulait, regardait. La nuit était tout-à-fait close, sans étoiles et sans lune ; pas une lueur ne diminuait les ténèbres de la chambre, moins denses toutefois dans le voisinage de la fenêtre. Saint-Mars ne bougeait plus et ne donnait aucun signe de vie : ses muscles raidis avaient perdu leur jeu et leur élasticité, ses dents étaient si horriblement serrées qu'on n'eût pu les désunir sans les briser, la bave coulait à tlots de ses lèvres bleues; jamais une aussMiolente crise n'avait suspendu à ce point toutes ses lac ultés, el li qui régnait dans son organisme était trop con qu'il
fût en état de reprendre ses sens el ormal
avant une grande heure de rej il d'évam i l Ma-
dame de Saint-Mars ne soupçonnail <i m pas que son mari lut si proche d'elle, lorsqu'elle tu un pa curilé
pour atteindre un siège et se remettre d a surprise, mêlée encore de vague in |uiétude;elle s'étonnait surtout de l'ouverture de son cachot, faite par une main invisible, et elle était tentée de demander tout baul que cette personne bienfai saule se nommât, à moins qu'un ange lût sou libérateur.
Mais elle changea bien a un cri étouffé
en heurtant du pied un corps d'homme qui paraissait fioid et inerte; elle recula terrifiée vers sa prison, comme pour y chercher un asile, et elle mit les mains sur ses yeux pour 5 voir un objet que la nuit lui eachait assez; mais, par une appréhension douloureuse qui lui traversa l'esprit ainsi qu'un trait empoisonné, elle domina sur-le-champ son épouvante et s'approcha de l'objet qui l'avait causée, tellement qu'elle étendit II tir toucher el interroger ce qui lui
semblait un cadavre. Une angoisse inexprimable suspendait li s i.attemens de son cœur : elle était prête à tomber morte, si son affreuse préoccupation se fût réalisée ; elle croyait trouver Fouquet dans ce mort placé comme une barrière sur son passage; elle respira, elle remercia du fond de l'âme là Providence en obtenant la preuve que ce ne pouvait ê;re Fouquet : sa joie même ne diminua pas lorsqu'elle découvrit, à l'épée et à l'uniforme militaire que portait cet individu, des signes presque certains pour le reconnaître. Elle hésita un moment sur le parti qu'elle devait prendre; elle se cl. -manda toutbas si monsieur de Saint Mars était mort réellement et quelle avait pu être la naïui mort, ou bien s'il n'était qu'é-
vanoui, et ce qu'on pouvait augurer de cette perte de connaissance ; elle n'osait former un vœu ni une espérance, au milieu des sentimens qui luttaient dansson for intérieur; elle tremblait, elle sentait des pleurs mouiller sa paupière, et cependant elle n'eût pas dit qu'elle pleurait ainsi son époux, ni qu'elle redoutait qu'il ne le fût pas; c'était un cruel combat qui la jetait en cl. poig tantes alternatives, et la victoire restait encore indécise, bien que le souvenir de Fouquet s : dressât contre celui de Saint-Mars pour le réduire en poudrée Henriette s'était laissée aller à genoux devant l'homme qui avait été son ennemi, son geôlier et son bourreau.
Elle lit un effort pour s'assurer que son mari vivait ; car elle ne réussissait pas à se convaincre qu'il fût mort, et elle eut le courage, moins par humanité que par nécessité peut-être, de promener sa main tremblante sur la poitrine du moribond qui lui envoyait une baleine glacée à de rares intervalles. Elle pensa que c'étaient les derniers rà'.es de l'agonie; mais quand elle vint à rencontrer un trousseau de c lefs renfermées dans une poche sous la veste de Saint Mars, elle ne songea plus à lui donner des secours, ni à en appeler, elle fui saisie d'un transport de bonheur qui ne lui permit plus de voir, gisant à ses pieds tt luttant c-onlre la mort, l'homme d un elle portait le nom el qu'elle voulait accabler de bonie en le sauvant; elle oublia aussitôt qu'un instant d'abandon déterminerait sans doute la mort de sou maii. el une pensée unique absorba tout d'un coup ce qu'il y avait eu de généreux da; mier mouvement : la possession des
clefs de la prison de Fouquet, ce fut la sou espoir, sa velouté, son présent et son avenir; elle n'avait pas lâché Ges bienheureuses clefs qu'elle couvait des veux en idée et qu'elle craignait de sentir glisser de ses mains ; elle enlr'ouvrit la veste de Saint-Mars ci coupa avec ses dents les cordons qui tenaient suspendue la poi be contenant ces clefs, dont il ne se dessaisissait jamais. L'épileplique sembla se ranimer alors, poussa un soupir plaintif el se roula de- nouveau, c n tressaillant de tous ses membres , comme s'il avait compris qu'on lui ravissait c e qu'il avait de plus précieux au monde: puis, il redevint immobile et insensible.
Henriette, des qu'elle se vit maîtresse des clefs, les pressa contre son sein avec tant de force, qu'elle y marqua leur empreinte sur sa peau i ais elle ne s'aperçut lias de la douleur; d, pendant l'agitation aveugle du mourant quiavail l'air de vouloir défend i n ne lui auraileulevé. qu'avec la vie i i laucc, elle attendit, dans une anxiété croissante, que Saint-Mars revint à lui ou relomb pi n.:, mi cette attente qui allai' d ien; mais dès q
ce q<iî s'établit dans la chambre lui eut appris qu' était libre d'agir et de faire usage d i cupa
que de la délivrance de son ami, et se hâta d'y employer le temps où Saint-Mars ne se ail pas là pour l'empêcher. File évita d'eflleurei eu passant le corps étendu par lerre, de- pi ur d'évei 1er un obstacle vivante seraient tous
forts :( Ile reli et marchait art e précau-
JACOB (BIBLIOPHILE)
tion dans les ténèbres; elle éprouva un instant la terreur d'avoir donné dans un piège , d'être prise en flagrant deiit , lorsqu'on côtoyant le !it pour se t:ni'ler vers la porte, entendit une respiration haletante s'exhaler du fond de la ruelle. Elle faillit s'arrêter dé< 1 1 lie pressa les
avec désespoir, en si • udre qu'a-
près avoir tout i jambes fia.
tantes la portèrent à quelques | as plus loin, cl i tin: na plus la respiration de Reilh qui t ait avec la
sienne : elle se regarda comme sauvée quand elle toucha la porte; elle l'ouvrit lentement en modérant Fi ne 1 1
en étouffant le bruit delà serrure entre ses mains; elle passa dans la première chambre, non sans avoir tourné la tête pour voir si l'on ne la suivait pas. Tranquillisée par le silen l'ombre, elle parvint à la seconde porte ferin druple tour et aux verrous; elle fut longue à les retirer l'un après l'autre et à faire mouvoir la i tr lui
répondait à l'âme: enfin . rouva sur le p;
courut d'abord , descendit quelques marches de l'escalier; puis , par une inspiration de prudence , elle retourna en arrière jusqu'à la porte qu'elle laissai et , tirant la clef qui était en dedans, elle referma doucement i porte en dehors, afin de rompre toute communication entre Saint-Mars et ses soldats.
Elle emporta la c'ef pour s'en sur-le-champ vers la prison d Il n'était pas plus de sep I lu soir : on
couvre-feu dans la ville de Pignerol, et les portes de la délie se fermaient au roulement des tambours. La nuit était d'autant plus noire qu'un orage se prép; e le ciel se
couvrait de gros nu. t l'horizon
lagnes; lèvent, qui les poussait pénible:: et de chaudes vapeurs parcouraient l'atn ! dé-
chirait p'us le souffle piquant du nord. 1 a garnison «lu château était i entrée dans ses casi i orps-
de garde peu nombreux pour i nettes sur
les remparts, surtout du côté de la Savoie. . resta
quelques minutes debout el : 'entrée du vestibule
qui conduisait à la prison de Fi i elle prêta l'oreille
pour savoir si son. mari n'accourait pas déjà den elle crut en effet qu'on marchait da le ve-
nait de quitter , ou du moins qu'on tourmentai) la serrure dont elle avait ia clef dans la main : elle que ce cliquetis de ferraille parlait du vestibule où elle tendait et que la porte de Fouquet était sans doute ébranlée par lui-même ; elle s'avança rapidemi ni .. ance,
et elle se trouva face à face avec un homme qui, armé de limes et de ciseaux, travaillait à toréer cette porte pour un dessein secret: car, au bruit des pas, il tourna la tête en cachant ses outils dans son bonm t et, se voyant surpris par une fcnime inconnue, il lui mil la main sur la bouche et la retint par le bras pour qu'elle ne pût ni cri fuir.
Madame de Saint-Mars, eBrayée de celte apparition, n'aurait pas eu la force de recourir à la fuite ni l'imprudenee d'attirer des témoins par ses cris : elle demeura péti ifiée en réunissant ses deux mains pour protéger seulement s d'où dé-
pendait la lib ne de Fouquet
— Au nom du i iel ! laissez-moi aller
à cet homme qui la consitiérail yeux qu'elle voyail
briller dans l'ombre.
— Où vâulei- vous aller? lui demanda-t-il d'une voix troublée.
— Sri! reprit-elle en regrettai d'en avoir trop dit,
— Ici? répéta l'homme qui l'observait toujours avec défiance. Pourquoi?
— Ah! de grâce, monsieur, ne m'interrogez ■
— Quel état votre ;
plus ferme en remarquant l'émotion de cette femme.
— Ne m'ari s, et je vo rai une belle récompei -
— Qui donc è.es-vous? repaitil ci qui devina quelque analogie entre son projet et celui de cette étrangère.
— Lue infortunée qui mourr» contente pourvu qu'elle puisse | :\re prisonnier.
— Mo. sieur Fouquet?
— Ne me Irahisi z pas, je vous conjure!
— I i dans le mèjie dessein.
— Kh ! qui ■■ ii: -n ème '>.
— Un homme qui veut ; de monsieur de Saint- Mars ' dit Euslache Bordas avec une sbmbre n de
— tendre: je suis madame rs !
— Ciel ! vou^ . ez ! s'écria Eusta' he ave; terreur et emportement à la l'ois : vo'.s, ma lame de Saint Mars !
— Je ne vous trompe pa>.
— Vo er à votre g
— Moi, monsii joignant les mains.
— Alors je suis perdu; mais )*, me vengeai auparmatl
t sous sa veste le manche d'un poignard.
— Que | e, mensieut telle es lui
— Vous punir de m'avoir épié, de m'avoir vendu, de m'avoir sacrifié !
— Moi vous supplie do baisser la voix , inler-
deson propre péril que de celui de Fi inon c'en est fait de i
et du malhei voulons sauver d';:.
— \ous \ou' leur Fouquet?
— our Cela !
— pas la haine de monsieur de nnii i ?
Dieu !
— monsieur Fouquet a été condamné à mort '.
— A mort ! n le ave.: plus d'émotion qu'elle n'en eûtéj ndamner elle-même
— roi, et i! est dans les mains de monsieur de Saint Vais.
— C'est impi dit-elle en s'encourageaut à ne pas croire cette fatale nouvelle: quel crime?...
— Hélas ;a.:te : répondit tristement Eustache qui
prêté les armes pour cet assassinat juridique.
— Ouoi ! vous, son meurtrier! s'écria- t-elle en reculant
ober au contact de l'auteur d'un si
tinablc guet-apens.
— J'ai inventé de fausses accusations, j'ai servi lesprojels de
■ :ii-.Mars,j'ai abusé monsieur Coiheriet le roi :
je suis, à vrai dire, un infâme scélérat ; mais le repentir m'a
pris, et j'empêi berai bien que monsieur Fouquet suit victime.
— Parlez-vous comme vous avez résolu d'agir? demanda Henriette qui hésitait à choisir un complice aussi méprisable.
— Les faits parlent pour moi, répondit Eustache montrant la porte où il lit loucher à madame de Saint-Mars les entailles faites par! j'ai éloigné la sentinelle qui gardait
stibule, et dans une demi-heure j'auiai ac - auprès du
plis. M!
— Une demi 1 ! prit Henriette qui comptait les mi-
pendaut ce temps-là monsieur de Saint-Mars peut lier.
— 11 doit dune? Je l'ai iaissé enfermé dans son cabinet, uù
amis i du roi et en dispose l'exécution.
— Cet ordre du roi Cal il bien té 1 i
— Cet moi qui l'apportai ce soir de Saint-Germain.
— Monsieur de Louvois n'eu fui pas instruit.'
— Non, il monta sur le même i heval dont je descendais à
que j'eusse rendu les dépêches a monsieur de Saint-Mars.
— Monsieur de Saint-Mars ne re aidera pas d'un jour ni d'une heure le su isieur Fouquet.
— Je l'ai vu cependant fort trouble de ce qu'on lui mande de '.i COUr, et il ne semble pas devoir cm Ifil : fes-
sufhra, et -je vais continuer...
—Voici de quui abréger la besogne 1 dil Henriette eu lui remettant i
PIGNEROL
— Les clefs ! reprit avec joie. Eustache qui voulut aussitôt en faire usage.
— Deux mots encore! dit-elle tout inquiète et déjà fâchée de s'être donné uh confident qu'elle ne connaissait pas ; vous jurez de me seconder?
— J'ignore, madame, quels motifs vous déterminent à souhaiter la liberté de monsieur Fouquet.
— Et la mienne ; je suis aussi prisonnière de monsieur de Saint-Mars.
— En ce cas, votre intention est de fie point demeurer dans la citadelle?
— Oli ! oui, de suivre monsieur Fouquet et sa fortune '
— Mon intention est pareille à la vôtre, d'autant que je fus fort sollicité, durant mon séjourà Paris, de m'employerpour la délivrance de monsieur Fouquet, et qu'on me promit de grosses sommes...
— Je vous les promets encore !
— Te passerai en Piémont avec lui.
— Et avec moi?
— Monsieur de Saint-Mars, je le devine, fut toujours un mauvais mari, et...
— Comment sortirons-nous du château, les portes étant fermées et gardées ?
— J'ai avisé a tout; la sentinelle qui était là nous -ouvrira le guichet par lequel on va dans la cour de la citadelle : nous descendrons, par les casemates, dans un endroit solitaire de la vallée, ensuite nous gagnerons les montagnes et Turin.
— Que le ciel vous entende et nous protège!
— .le vais entrer seul là-dedans et avertir monsieur Fouquet, pendant que vous irez n'attendre ait pied du donjon.
— Ah ! monsieur, je veux entrer avec vous pour être témoin de son contentement.
— Mais, madame, le moindre bruit peut donner l'alarme au ' gouverneur qui est là-haut...
— Il n'entendra rien, j'en suis sûre, et d'ailleurs je me garderai de faire aucun bruit.
— Il existe, au-dessus de la chambre de monsieur Fouquet, une barbacane pour voir ce qui s'y passe...
— Elle a été bouchée, reprit Henriette qui se souvenait pourtant d'avoir descellé le couvercle en l'absence de lleilh.
— Tant mieux! dit Eustache qui témoignait de la répugnance pour se. rendre, aux désirs de madame de Saint-Mars; mais si le gouverneur arrivait derrière 110115...
— Il' est prisonnier à ton tour, répondit-elle en glissant dan-, la main d'Eustache la clef qu'elle avait ôtée de la porte.
— Je la jetterai dans les fossés, reprit-il en cherchant quelque antre expédient pour s'attribuer aux yeux de Fouquet tout l'honneur de sa délivrance.
— Entrons!
— Je crains qu'il ne s'effraie de' vous voir.
— Bon '. non -, sommes de vieux amis !
— Ali! je devine, a l'humeur dont Je sais monsisurde Saint- Mars, la cause (!i> sa grande haioe contre monsieur Fouquet.
— Entrez d'abord, dit (lie cédant à regret aux représentations intéressée-, d'Eustache; je demeurerai à la porte jusqu'à ce que vous ayez annoncé à monsieur Fouquet qsc je saisis.
— Ne bougez pas avant qu'on vous appelle.
— Eh bien! pourquoi ne pas entrer? dit Henriette impatiente.
— .l'apprê.e mon poignar 1 !
— Votre poignard ! répliqu i-t-elle épouvantée ; pour quel dtssrin?
— Je ne pense pas en avoir besoin, mais on se doil préparer à tout.
— Contre qui?
— Le valet de mo isleur Fouqu t n'aurait qu'à lance!...
— C'est un enfant.
—•S'il cr ait à la foi
— I n muet !
— Enfin, s'il donnait l'alarme de quelque manière.
— Il est trop attaché à sun maître, dit Henriette a qui
Fouquet n'avait pas confié son secret en lui apprenant que Nicole était un ami dévoué plutôt qu'un domestique.
— Ah ! repartit Eustache avec d fiance; ils sont ensemble depuis vin a-trois jours seulement: je ne devine pas l'origine de cette rapide amitié.
— Elle .ient de [dus loin peut-être!
— Madame, sans l'ingratitude de monsieur de Saint Mars envers moi, je neseraispas ici pour vous aider!
— Monsieur de Sailli Mars ne fut pas plus cruel à votre égard qu'il l'a été pour moi, et néiiimoins je lui pardonne pourvu que je sauve monsieur Fouquet !
— Te, devine, reprit Eustache saiisfait de si pénétration ; j'ai toujours drviné ce qui est caché pour tout le monde, £t je prévois l'avenir comme s'il apparaissait à mes yeux.
— Quel sera-t-il ? murmura Henriette qui ne se sentait pas rassurée par la confian c de cet homme.
— Il sera tel que nous le pouvons désirei !
— Je ne désire rien que la liberté de monsieur Fouquet! reprit clio avec l'élan religieux d'une prière.
— Et moi, je désire donner un démenti aux prédictions de la Voisin, répliqua Eustache qui n'en avait jamais été plus tourmenté que depuis sa quere'le avec Saint-Mars.
En ce moment, l'orage éclata au-dessus de la vallée dePérouse et le tonnerre déchira les nuées d'où jaillirent d'énormes flocon l de neige et de grêle auxquels succédèrent des torrens de pluie fouettés par les raffalesd'un vent impétueux : l'éclair illuminait à chaque instant les ténèbres, et la foudre roulait d'écho en é.ho dans les profondeurs des montagnes. Parmi ce tumulte des élémens qui se combattaient avec des voix surnaturelles, on n'eût pas distingné la présence de l'homme, si les sentinelles, postées dans leurs guérites, n'avaient crié par intervalles en se répon !anl : Prenezgarde avons! pour empêcher les tentatives de surprise ou d'évasion qui pouyaie t être faites à la faveur de cette tempête pleiHe d'obscurité et de bruits. Henriette frémit en écoutant I' ; pel prolongé des soldats qui gardaient le donjon et la citadelle ;. l'orage qui dominait ces cris par des. éclats terribles lui causait moins d'effroi, puisqu'il promettait de favori la fuite de monsieur Fouquet en la couvrant d'un-1 nuit plus épaisse et en écart n< les rondes qui se succédaient de quart d'heure en quart d'heure dans toute la forteresse. Eustache. Bordas fut au contraire stupéfié par cet ouragsn subit et extraordinaire qui jetait autour du donjon des accens si étranges qu'ils lui rappelèrent les rires 'et les chants infernaux de U Voisin : il rit mêm reflet d'un éclair, se dresser une potence qui étendait les Iras vers lui! Madame de Saint-Mars le retenait machinalement, et il balançai; alors à courir le risque du sort que la sorcière lui avait annoncé : mais quand il se rappela l'ingn titude et surtout les mem.ee-. du gouverneur, il s affermit dans sa résolution de venge corroborée par ton intérêt, car si, d'une part, il avait en | pective le gibet prédit parla Voisin; de l'autre, il s'imaginait \oi-' briller déjà les richesses promises par les am Fouquet et par madame de Saint-Mars.
Quand il eut ouvert avec précaution les portes de la prison, il s'y précipita le poignard à la main: el Fouquet aspect, oublia toute considération de prudence pour défendre Nicole dont il crut les jours en danger : il l'embrassa dans un premier transport paternel qui trahissait la n; des relations exi-tani entre eux, r| le pressa étroitement contre son sein, sans pouvoir trow >i un mot de grâce aussi éloquent une ci aime qui aurait été funeste à son flls
aux yeux de Saint-Mars. Eusts I il qu'une arme serait
inutile en i résence de i intim ; intelligence des deux « m gnone de captivité, ! t il - ai ha son ; ii nard avant d'avoir deviné quel était ce jeune muet pour qui Fouquet témoignait un attachement si familier. Celui-ci s'abandonnait aw> connaissance à l'affa lion manifeste de son père et ne pensait pas d'abord, tout OCi lipé qu'il était d'y repondre, min h le aurait peut-être pour tous deux
dI ibîe ' vous vous aimez don i ' ien ' dit en
grimaçant un sourire qui enlaidissait encore son horrible
— Nous privera-t-on d< a de nous aimer? re-
.TACoP. éBlP.UOPHII I
prit Fouquet troublé el confus (J'avoir entre ses bras Nicole Feux et fier de rette déclaration île paternité.
— Ce serait dommage de vous séparer! répliqua Euslache s'approchflBt de lacbandelle qui éclairait à demi la vaste chambre el allumant une peliti sourde qu'il tira de
iche.
— Ah' monsieur, par pitié, ne nous séparez pas! s'écria Sicole eu venant (ombei aux pieds d'Euslache qu'il croyait
• i' our l'emmener.
— Le bshéI ■> retrouvé la parole! dit Eu-tache souriant de .eue i use soutenue avec tant de i" i évi tance : je ne l'aurais pas deviné!
— Cesl mon îils, murmura Fouquct se prosternant aussi doux : ne le perdez pas, monsieur!
— F.h bien ! vous m'allez accompagner tous deux ! — Oùnous conduirez- vous? reprirent-ils à la fois, cra
également l'un pour l'autre.
— se devinez-vous pas? dit EusUche qui achevait de mettre sa lanterne en état de résister aux coups de vent.
— Que nous importe, pourvu que nous soyons en; répliquèrent -ils en se tenant embrassés.
— C'est à moi plutôt de vous demander, monsieur Fouquet, OÙ il Vous plail que je VOU! mène'
— Quel langage! dit Fouquel n'osanl se fiet a ces paroles
ni c une dff re'uce rcspei (ui use.
— S'il ne s'agit que de demander, s'écria Nicole a pétulance de son âge, menez-nous liens d'i i'
— \oi'à pourquoi j. viens.
— Vous venez nous délivrer, mon ami? repartit Fouquet dont l'élQnnement commençait à se transformer en espérance.
— Oui , et dans deux heures je vus aurai mis en sur les terre.-; de Savoie.
— Oh! pailons, mon père! ï 1 1 1 . ■ . * . > : ". | - î i Nicole en .. m .le l'entri îner.
— Quoi ! v;,iis ne me len lez p
ni! Fouqnei in léi i i .: nuage el de la per-
lldie qu'il avait eus à sul ii il idant
plusieurs années.
— Vous devineri z les moi onduil
sachant que monsieur de Saint-Mars a en main l'on!: éd.' vous faire mourir.
—Moi! dit Fouquet i gnant avec une nob'e i lion.
— Faire mourir mon père! s'écria douloureusement Nicole: prêtez-moi votre poignard, monsieur!
— Sachez, de plus, que, dans un voyage que je fis à la i , des gens, se-disant vus amis, m'ont offert ccnl
es pour ailler à votre lit ■ Je l'en promets deux : ent mille, répliqua Fouquel dont ènérosilé ne manquait quedes moyens di
— Parlons maintenant . dit Euslache qui ne se souvenait plus d'Henriette resti ê. à la porte.
— Ce plan de fuil ! n'est-il \
quet qui avait trop i i •• à ur te dévoûmeut
[u'elle i ù i étran re à la réalisation dé son vœ tus i lier.
— J'en .ai eu d'abord l'idée, 1 1 je travaillais seul à la faire réussir, dit Euslache qui ne voulait pas.dimi -riie i on ei il la valeur de sa récompense; mais une a. .ire personne. .
— i tii est-elle ? s'écria Fouquel i porte
i une robe de soie.
— M :it Henriette qui coi rul à lui el se jeta d'mi-pâmée a son ancien amant non n ému qu'elle, non moins impatient de la revoir.
— C'est à vous, Henriette, que je devrai ma liberté! ri pril i idrement Fouquct qui confondait ses larmes av« les siennes en collant son visage au sien.
— Mol, j'en suis toujours pour ce que j'en ;i dit, pensait
cherchant à exercer sur tout sa perspicacité divinatoire: voilà pourquoi monsieur de Saint-Mars hait tant monsieur Fouquet ' — Après combien d'années el de vicissitudes nous/evoyons-
nous! dit enfin Henriette q^i a-.ait retrouvé la \ i i,
qui serait tombée de faiblesse si %ou ami ne l'eût sont nue
dans un étroit embrassent
— .Ma pauvre Henriette! répondit-il en lui baisant mains et la faisant asseoir sur le grand fauteuil auprès duquel il se mil a genoux en contemplation.
— Depuis dix-sept ou dix-huit ans el peut-être davanla
je suis verre compagticdefcaptivHé,ei il n'y eut jaunis qu'une muraille entre nous!
— Nos ...n. s la franchissaient sans cet rejoindre.
— Nous ne m'aviez donc pas OOU i
— On n'oublie pas en prison, el \oin> m'aviez 11 des souvenirs que j'eusse gardés dans la position, la plus prospère.
— Je serais morte cent fois, si votre image ne m'avait aidée à vivre!
— Quoi! ce fut votre époux, monsieur de Saint-Mars, qui ' vous tint si long-temps à la chaîne avec cette exécrable Inhumanité?
— Ne proférons jamais le nom de cel ho te!
— Vous lui aviez pourtant aecoi lé votre main?
— Oui, pour m'approeher de vous sous les : If ce mariage odieux et pour vous rendre la liberté.
— Oh! quel sublime sacrifie . Fouquel avec admiration en répandant d>' nouveaux pleurs sur let mains froides de madame de .Saint-Mars.
— Alors c'était de l'amour, l'amour le plus aillent el le plus téméraire...
— A présent (e sera de l'amitié puissante, solide, été* mile!
— \ OUS vous trouve. ez plus .à l'aise hors d'il i poi entretenir, dil I qui ne sentait i as ce uu'il y av.iit de
banl dans ce spectacle d'ure première entrevue après dix-huit ans d'absence.
n père! dil timidement ."■ il les larmes" n'a>
le m er pendant cette scène a laquelle il eut la discrétion de ne pa:
t homme a raison, dit elle en s'efforça ni de se lever faible .1 chancelante sous l'émotion qui l'accablait en-
— Viens, Henriette, je te porterai sur mes épaules I reprit Fouquet qui consultait plus sa ten Ire - • que ses forces
— Je ne pourrai jamais marcher, répliqua- telle avec terreur.
n | ère, je vous aiderai, dit Nicole qui essaya de se< on 1er les efforts impuissaas du vieillard pour se charger d'un fardeau que rendait plus lourJ encore la résistance d'Henriette.
—Laissez-moi, mon ami! s'écria-t-eHe en joignant les mains; hâtez vous de quitter votre prison :j ivrai
iule, sinon dans peu de jours.
-- Henriette, répondit-il avec une fermeté qui la ■■ froi, je ne partirai pas d'ici sans vous !
— J'entends marcher au dessus de noire tête, dil I
— il ■> rs la porte.
— Mon père, venez donc! murmura trislemenl Nicole qui voyait l'impossibilité d'emmener Henriette si e
se (rainer.
—Vous êtes le fi - de monsieur Fouquet? reprit madame de Sîint-Mars en s'adressant a Nicole dont elle prit les mains el qu'elle regarda d'un air suppliant; eh bien! unissez-vous à moi pour le conjurer de ne pas demeurer i. i d i vanta(
— J'y demeurerai pourtant, répliqua Fouquet avec obsiination, plutôt que de vous abandonner seule à la fureur de
,ir de Saint-Mars.
— u mon Dieu ! s'écria Henriette à qui une volonté puissante redonna un peu de force, il ne seia pas dil que. VOOlanl
vous ai porté malheur !
— Viendrez-VOUS enfin ! cria Euslache perdant pâli.
— N. .:;s voicjl répondit madame de Saint-Mars eu se levantavec l'aide de Fouquet el en essayant de (air* quelques pas.
PICNF.P.OL,
— Je veux bien vous délivrer de captivité, monsieur Fouiju.t, dit Eustache qui se repentait d^jù d'avoir accepté une mission si périlleuse ; niais je ne veux pas m'exposer au sort deMani!
— Nous vous suivons, monsieur, reprit Nicole en aidant Henriette à marcher
* — J<- suis en état de vous accompagner, Dieu merci ! dil cel/e-çi qui u\ ;i i 1 retrouvé assez d'espoir et d'énergie pour n'être pas un obstacle à la fuite de FouqUet.
1 11 marnent encore I ditlout-à-couple^risonnier en retournant sur ses pas pour prendre le registre où Nicole écrivait au crayon un prétendu journal de ce qui se passait dans la prison.
— Que voulez-vous faire? demanda Nicole ave* inquiétude,
— Annoncer mou départ cl en prendre sur moi seul la responsabilité, répondit Fouquel qui écrivit deux lignes et les exposa sur la table près de la chandelle allumée.
— Ecoulez! interrompit Eustache le doigt levé en l'air; le gouverneur va peut-être descendre I... Dépêchons-nous ou j'y renonce, reprit-il avec terreur en frappant du pied.
— Recomniamluu s-nous à Dieu du fond du*çœiirl dil Fouquel en donnant l'exemple d'one fervente oraison mentale.
— Dieu nous protégera, répliqua Nicole.
il le doit pour être juste, continua Henriette.
— Silence! dit Eustache.
Eustache, sa lanterne et son poignard en main, allai! en avant et ne se retournai! vers ses trois compagnons que pour leur adresser, à voix basse, des conseils de prudence qu'ils n'entendaient pas à cause de la distance que leur mardi.1 lente et pénible laissait entre eux et leur guide. Ils po ;aient pourtant avec précaution leurs pieds tremblans sur les degrés île pierre, et ils. s'encourageaient l'on l'autre en se soutenant mutuellement. Quand ils furent au bas de l'escalier fans avoir rencontré une sentinelle, un tourbillon de vent el de pluie les enveloppa en les empêchant devoir la Jarbl de la lanterne qui les précédait de loin. Il s'ar-
rêtèrent étourdis, effrayés de l'orage mugissant sur leurs têtes \ ils furent à l'instant mouillés comme s'ils eussent été pton§ 1 Vj !,t! la pluie, qui pénétrait leurs vétemens; était glacé*.
Lorsqu'ils purent rouvrir les yeux et continuer leur roule, ils cherchèrent en vain la lanterne d'Eusiache : elle avait disparu, et ils se trouvaient égarés, an milieu des ténèbres, dans celle vaste citadelle qu'ils n'avaient jamais parcourue. I g doublèrent le pas dans l'espoir de rejoindre leur eonducteur, cl sans se l'aire part de leurs inquiétudes réciproques; Ils ne songèrent plus à la tempête qui redoublait de yiblence el de fracas.
— union Dieulquolle nuit! murmurait Henriette qui éprouvait pourtant une cert tine jouiss itice I se trouver ainsi auprès de l'homme qu'elle avait tan'l aimé.
— Eustache est bien loin, dit Fonquetqui n'osa pas avouer ce qu'il craignalK
— Je l'a| erçoi 1 la-b ts, répondit Nicole qui s'empressa de mentir pour ras ni i r son |
— Ah 1 tu l'aperçois onco e, répliqua Fouquel en portant inutilement ses regards ç8r et lu-, tes yeux sont meilleurs que les miens, il est vrai.
— Voyez, dil avec anxiété madame de Saint-Mais en tournant la tête vers le donjon, ces fenêtres éc'ai refis !
— Il y en a deux, repartit Fouquel ■ la plus élevée est la mienne, l'autre, qui se. trouve au-dessous, est celle de la chambre de monsii ur le Lauzun.
us de la vôtre reste encore sombre, Dieu merci ! on 1 e sali rien de no re évasion.
— Nicole, tu nous conduis? dit Fouquel.
— Oui, mon père, répondit le jeune homme d'une voix aliène.
— uni va la I cria une sentinelle qu'EusIacbe avait évitée et qui s1 mit en garde à l'approchi de plusieurs personnes.
—.le suis madame de Saint Mais, repartit Henriette en '
faisant signe à Fouquel à Nicole de se taire ; je m'en vais rejoindre monsieur le marquis de Louvois avec ces deux valets.
— Passez! dit le soldat qui avait vu dans la journée madame de Saint-Mar ; s'entretenir avec le ministre.
— Où esl Eustache? demanda Fouquel tout ému de cet incident qui n'avait pas eu de suite lâcheuse.
— Nous le trouverons bien1 répondit Nicole qui ne repérait pas.
— - li a dit qu'il savait un endroit dans la citadelle propre si notre sorti1 pour gagner les montagnes.
— Eh bien! il laut d'abord aller hors du donjon, reprit Nicole qui les mena vers le guichet entr'onvert.
— Madame, passez ! dit la sentinelle qui râpait du tabac dans sa guérite ; je vous connais de ce matin, lorsque mon sieur de Saint-Mars me promit les étrivièreset que vous intercédâtes pour moi.
— La Providence est avec nous! murmura Nieole.
— Mais Eustache? dit Fouquel qui marchait cemme un homme ivre et incapable de se diriger lui-même.
— Tenez, sa lanterne qui brille! reprit Nicole montrant de la main une lueur qui disparaissait à chaque instant.
— Comme il est loin ! dil Henriette en s'efforçanl de pies* ser sa marche défaillante.
— Je vais courir el le plier d'attendre1 répliqua Nioâ'é en se détachant du bras de son père.
— Cher enfant, prends garde à loi ' lui cria Fouquel qui le vit avec angoisse s'éloigner de lui.
— Qui eut pensé que nous nous reverrions ! dit Henriette à qui le lête-à-têtc rendit plus présente son affection pour Fouquèt.
— Nous sommes réunis pour ne plus nous séparai'! reprit-il en la serrant contre lui.
— Vous ignorez donc ce dont monsieur de Saint-Mars est capable?
— Que lui ai-jedonc l'ail?
— Il a VU mes I, (1res trouvées dans votre 1 asselle à Saint- Mandé et il a cru. avec toute la cour, que nos amours étaient plus avancés.
— Ah' si ma Cîssetle fut découverte et divulguée, je i.e m'étonne plus de ma disgrâce el de ma condamnation '
— Que n'éiais-je libre alors! je vous eusse épargné bien des années de prison !
— Et Nicole? interrompit Fouquel qui cherchait en vain la clarté de la lanterne sur laquelle il s'était guidé. en accélérant le pas.
— Me voici ' dil Nicole qui était assez près pour entendre son nom.
— Cette maudite lanterne s'est éteinte, reprit arec humeur Eustache dont Nicole avait pris le bras; el rien pour la rallumer '
— Qu'en avons nous besoin? répliqua Nicole impétueusement.
— Bon ! on ne peut aller sans lumière dans lés casemates et gagner par là le passage souterrain qui mène au bas de la vallée de Péroase.
— Avisons à prendre un antre chemin . dit Nicole iropatic! t du délai donné à la réflexion.
— Attendez, repartit Eustache qui se remit m marche: le bastion du Coin n'est pas gsrdéa cause de la hauteur du rempart'.
— Si le rempart est si éle.é, comment pourrons nous desrendre de ce côté? demanda Nicole qui se souvint de l'âge de son père 1 1 du sexe d'Henriette.
— Avec une échelle ou des (fbrdes! lépondit Eustache qui était déjà beaucoup moins ardent poui et Ile évasion dont il jugeait n.ieux les difficultés.
— Oui, mais où se pro .11 er des cordes el une échelle?
— te ne sais : 1 n ions 1 as, il n'y a pas d'autre issue, répliqua brusquement Eustache toui triste de la prophétie de la Voisin.
— Quelle est l'élévation du mur?
— Cent ou 11 .11 cinquante pieds au dessus des roi tiers.
— Il n'y a donc pas de fossé '
JACOB (BIRLIOPHII.K
— Non, lec*emin de ronde qui passe là est assez protégé par des précipices inaccessibles.
— Mais quand nous serons parvenus dans ce chemin de ronde...
— Nous n'y sommes pas encore ! dit Eustache en s'approchant du parapet d'où l'œil ne pouvait mesurer l'abime dans celte nuit profonde.
— J'ai marché sur un serpent ! cria madame de Saint-Mars en attirant Fouquet avec effroi.
— C'est une corde, dit Fouquet qui avait donné du pied contre un amas de cables roulés à terre.
— Une corde! répéta Nicole se baissant pour s'en assurer.
— En vérité, reprit Eustache à qui cette trouvaille sembla de bon augure, voilà plus de cinquante brasses de corde à nœuds.
— Ces cordes ont servi sans doute à ôter les herbes entre les pierres, dit Henriette qui avait été témoin de cette opération le jour même.
— Elle vient fort à propos, objecta Eustache qui faisait couler le câble le long du rempart.
— Comment des endrez-vous à l'aide de cette corde? demanda tristement Fouquet à Henriette.
— A la grâce de Dieu ! dit-elle.
— Je descendrai avec elle, répliqua Nicole, et lui prêlerai mes épaules pour lui faire un point d'appui.
— Je descends le premier, interrompit Eustache embrassant déjà la corde dont les nœuds secoués par le vent sonnaient sur la muraille.
— Est-elle bien solide ? dit Nicole qui se faisait de tout un sujet de craiute.
— H faudrait un poids plus lourd que celui d'un homme pour entraîner ce canon où elle est attachée.
— Vous descendrez ensuite, mon père, puis je vous suivrai avec madame de Saint-Mars .
— O I»ieu ! que je le remercie! s'écria Fouquet avec une pieuse expansion ; je suis libre avec tout ce que j'aime au monde!
— Ah! ne perJons pas un instant, dit Henriette qui regardait le donjon; voici de la lumière dans l'appartement de monsieur de Saint-Mars ; on nous poursuit ou Ton va nous poursuivre I
La mésintelligence qui est entre monsieur Fouquet et monsieur Lsuzun'ne sera pas inutile: il ne peut qu'être a propos délaisser durer cette désunion; cependant je \ous conseille d'en profiter four être informé de ce que monsieur Fouquet et monsieur Lauzùn pourvoient découvrir di s intentions l'un de l'autre.
(Lettre de î.ouvoit à Saint-Mari, 1 GSO.
Lauzun avait passé toute la journée dans l'attente d'un signal pour remonter jusqu'à la chambre de Fouquet. Il s'était mU en état de paraître décemment devant la dame inconnue qu'il brûlait de rencontrer et qu'il regardait déjà comme une conquête faite sur sa réputation de galanterie. Son uniforme de capitaine des gardes-du-corps du roi avait éié brossé et nettoyé de manière à en faire disparaître la suie et la cendre qui le poudraient ; ses chausses n'offraient plus une solution de continuité., et, pour conserver la fraîcheur de sa toilette dans le passage du tuyau, il s'était couvert d'un grand manteau de cheval qu'il devait faire tomber comme un déguisement d'opéra en se jetant aux pieds de sa divinité à laquelle
il avait prêté les noms les plus pompeux et la figure la plus séduisante pour faire une occupation à ses pensées.
Quand le soir fut venu, il perdit patience et projeta de pé nétrer de vive force chez Fouquet afin de savoir quelque particularité sur celle femme invisible qu'il se représentait non moins intriguée à son sujet : il eût parié qu'elle n'avait pas d'îutre désir que de se trouver seule avec lui. Il attendit encore jusqu'à ce que la nuit fût tout à-fait fermée , et il se promit bien de tancer l'impertiment oubli de monsieur Fouquet : son orgueil était fort irrité de ce qu'il imputait à négligence, lorsqu'il crut entendre frapper plusieurs coups au plancher; il écoula quelque temps pour voir si le bruit ne se renouvellerait pas plus distinctement ; enfin il se décida à tenter l'aventure et s'inonda de senteur avant d'siïronter la route enfumée qui lui avait laissé du matin une odeur nauséabonde de suie mouillée : il entra dans la prison peu d'inslans après que les fugitifs en furent sortis.
— Monsieur Feuquet ! cria-t-il en gambadant, je vous prends sans vert!... Où est-il donc caché, ce vieux Sardanapale? reprit-il en écartant les rideaux du lit. Personne! Et son muet qui parle» Répondras-tu , muet? ils se tiennent cois! Oh!... je le les forcerai bien de se montrer! dit-il visitant les garde robes. Oh! oh! où sont-ils doue? Les a-t-on changés de chambre? Non , celle chandelle ne brûlerait pas. Seraient-ils évadés? Ce serait un méchant procédé de leur part que de ne în'avoir pas averti .. Madame! cria-t-il les yeux levés vers la voù e ; ma toute belle! voici votre chevalier!... Malepeste! auraient ils enlevé mon Aslrée'Mordieu ! on m'en rendrait raison !
Il aperçut alors le registre sur lequel Fouquet avait écrit en partant; il le prit avec drpitet lut celte note signée par Fouquet : « Je déclare devant Dieu et devant les hommes que , poussé à bout par les iniques traitemens que me fuit souffrir monsieur de Saint-Mari depuis dix-huit ans, j'ai cru pouvoir enfui me soustraire à une captivité que d'ailleurs je ne méritai jamais : les personnes qui me suivent ont été forcées de mt servir dans cette fuite, contrôleur volonté, et ne sont coupables que d'avoir cédé à la contrainte, le poignard sous la gorge. Quoi qu'il arrive, je veux donc êlre seul responsable de tout. »
— Voilà une conduite bien malhonnête! s'écria Lauzun avec colère. Partir sans m'emmer.er ! Je devrais, pour les punir, lâcher à leurs trousses Saint-Mars et sa compagnie franche ! Si je voulais me venger ! Ce monsieur Fouquet sent d'une lieue son petit bourgeois!... Ii est loin, et moi je suis encore dans nia cage! Tudieu! que je le rejoigne, ce petit surintendant, je lui dirai son fait en trois mots!... Mais cette dame qui m'a parlé par ce trou là-haut n'est peut-être pas envolée avec eux9 Mademoiselle! madame de Monaco! madame de Nangis ! madame de Nevers ! madame de Tïngrv : madame de Muntespan! mademoiselle de La Valette!.!. Bah! le moyen de deviner entre mille comment on la nomme'' Cette femme me doit aimer furieusement pour avoir pénétré dans cet ewfer !... Oh! il me semble !... mais oui, je ne me trompe pas : c'est pour moi qu'elle cogne au plafond !... Hé! hé! me voilà, madame] Diable! je n'ai pas encore le talent de passer à travers les murs! on y va !... lue bonne for tarie en prison, c'est rare tt curieux! Le moyen d'y arriver ! Madame! oh! hé! madame, jetez moi une échelle de corde! Ron ! j'oublie toujours qu'il y a des portes dans maudites cellules de pénitence! Si monsieur Fouquet avait eu la délicate se de ne pas fermer la sienne!... Vive Dieu! c'est l'amour qui vient à mou aide !
Lauzun, trouvant la porte ouverte, se persuada qu'il allait à un rendez-vous, quoique le bruit qu'on faisait à l'étage supérieur ne ressemblai guère à un appel amoureux : on allait et venait, on remuait des meubles , et au moment Où La..zun passait le seuil le flambeau à la main , la barbacane s'ouvrait pour donner passage aux regards voilés de Saint Mars qui cria d'un accent caverneux : Monsieur I-ouquet'. et qui, n'obtenant pas de réponse, dit avec consternation : Je ne le vois pis' Mais Lauzun n'entendit rien, dans la préoccupation galante où il était ; il attribua les éclats de voix, qui retentirent dans la chambre de Saint-Mars, à l'orage fondant au-
P1GNER0L
tour du donjon ; il colla sa bouche au trou de la serrure et s'adressa galamment à la dame qu'il se nattait d'avoir tou chée au cœur et qu'il jurait d'aimer toute la vie. <0
— Ouvrez donc, madame! disait-il d'un ton roucou'ant; ouvrez, ma déesse! je suis le comte de Lauzun, pour vous servir.
— 11 est parti, vous dis-jel cria Saint-Mars en ébranlant la porte à grands coups; ils étaient d'intelligem;e ! Malheureux • je devrais te tuer sur la place, car c'est toi qui les as laissés s'entendre! Elle avait levé ia barbacane!
— Pouvais-je m'en douter' répondait Keilu épouvanté ; ce tapis empêchait d'en rien voir, et vous-même...
— Tais-toi! reprenait avec fureur Saint-Mars qui s'efforçait de briser la porte ; je le ferai pendre avec Eustache !
— Pendre! moi , monsieur le gouverneur, disait piteusement Rcilh ; moi qui vous *ai sauvé la vie ! moi qui vous ai rendu la connaissance! Oh! vous ne commettiez pas celte iniquité.
— Mon prisonnier! répétait Saint-Mars avec des plaintes et des sanglots étouffes ; mon Dieu ! mon prisonnier !
— Aie! dans quel guêpier je donnais tête baissée ! pensa Lauzun en descendant l'escalier à petit bruit sans avoir la précaution de jeter son flambeau qui éveilla les soupçons d'une sentinelle au moment où le vent l'éteignit à l'issue du donjon.
— Qui vive? cria le soldat.
— Le diable ! repartit Lauzun en lui lançant le chandelier a la tële.
— Alarme! cria la sentinelle qui voulut tirer son mousquet dont l'amorce ne s'alluma pas.
— Alarme ! répéia-t-on de toutes parts.
— Voilà, de compte fait , la troisième fois que je suis repris en pleine fuite, dit Lauzun arrêté presque aussitôt avant qu'il fût sorti delà cour du donjon. Quelle honte pour moi si Fouquet, cette vielle tête blanche, réussit à se sauver d'ici !
Un coup de feu ébranla le dortjon : c'était Saint-Mars qui faisait sauter la serrure en déchargeant dedans son pistolet; il parut presque aussitôt lui-même au milieu des soldats courant avec des torches : il était nu-tête et sans perruque; il avait les yeux hagards et remplis de sang , la bouche bordée d'écume, les traits décomposés par une effrayante pâleur; il ne tremblait pas, tant il était puissamment dominé par une idée fixe qui le conduisait et lui donnait une existence machinale : il u'entendait, ne voyait, ne parlait, mais seulement il marchait à grands pas , un pistolet dans chaque main. On l'interrogea, il passa sans répondre, sans rien ordonner; il semblait entraîné par un instinct secret : il avait aperçu de loin, à travers les ténèbres, rayées par la neige qui succédait à la pluie, une forme blanchâtre qui se mouvait et qui s'évanouit ; il arriva haletant sur le, bastion du Coin qui était désert ; mais il saisit dans l'air un léger murmure que le vent ne produisait pas, et deux voix montèrent vers lui du pied de la muraille : il s'élança au parapet et rencontra une corde tendue qui vibrait en gémissant.
— L'alarme est donnée , disait Eustache : nous n'avons qu'un moment !
— Attendons-les, monsieur, je vous en conjure, répliqua Fouquet qui était sur les rochers avec Eustache.
— Ils s'endorment, je crois, disait Eustache : voyez s'ils descendront!
— Ah! mon père, elle a perdu le sentiment! cria d'une voix effarée Nicole qui soutenait Henriette dans ses bras et 6e cramponnait à la corde.
— Courage, mon flls! reprit Fcuquet dans une angoisse inexprimable : sauve-la I
— Je n'ai plus de force, dit-il épuisé; je n'arriverai jamais en bas !
— Nicole, mon ami, mon flls, mon cher enfant!... Sauvens-les, Eustache! ils vont tomber; ils se briseront sur ces rochers! H-nrietle, reviens a toi1 Henriette, grâce!
Saint-Mars, qui prêtait l'oreille à ce dialogue échangé avec rapidité, appuya la gueule de ses pistolets sur la corde que le poids de deux personnes faisait craquer: il lM- ,<!>.• •
LE SUiUE. — IV,
tente et coupa cette corde : une masse se détals» lourdement -du haut du rempart et tomba au fond du gouffre noir, sur lequel Saint-Mars se peni ha aussitôt avec effroi au cri terrible que l'on poussa d'en bas.
— Ils sont morts! dit Eustache : venez , ou vous êtes perdu!
— Nicole! Henriette1 répétait Fouquet avec un bruyant désespoir.
— Venez donc, monsieur ! disait Eustache qui tâchait en vain de se faire entendre tout à l'heure nous allons être cernés et pris !
— Ah! malheureux que je mis, criait Fouquet qui ne se connaissait plus : moi , l'assassin de mon lils et d'elle !
— Souvenez-vous de votre prosiesse. monsieur Fouquet' J'ai tenu la mienne' Si vous restez une minute encore, vous n'échapperez pa<, et votre arrêt de mort est signé!
— Je reste ici auprès d'Henriette et de mon fils pour les pleurer, pour mourir avec eux.
— Eh bien ! reste donc, obstiné vieillard : tu ne méritais pas ce que j'ai fait pour toi!
— Par pitié , lutz-moi '. criait Fouquet embrassant tour à tour les deux cadavres meurtris d'Henriette et de Nicole
— J'ai retrouvé mon prispnnier! dit avec une joie sinistre Saint-Mars qui sortit par une poterne basse voisine de l'esplanade où Fouquet gisait comme rue-rt sur les corps sanglans de son lils et de son amie.
— Est-il entre vos mains? demanda du bastion Reilhqui avait cru sdh cou intéressé à l'arrestation des fugitifs, et qui, son rasoir au poing, suivait de loin le gouverneur.
— Je suis content, répondit Saint-Mars : va-l'en avertir monsieur île P.issan qu'il fasse cesser les recherches et qu'il ne laissa personne approcher de ce côté jusqu'à ce que les morts soient enlevés.
— Qui donc est mort? le prisonnier des dames?
— Sur ta vie, obéis en silence! apporte -moi un masque «I trois linceuls !
CONCIXSJON-
Le roi me commande de vous faire savoir que Sa Maj su- trouve bon que vous fassiez remettre aux gens do madame Fouquet 1« corps de feu monsieur son mari pour le faire transporte! où bou lui semblera.
Lettre de Lnuvoit à Saint-Mars, a avril 1680 )
Le 21 mars, la cloche des morts tintait au couvent de Sainte-Claire, où l'on enterrait ordinairement, dans un caveau réservé, les prisonniers déiédés au château de Pignerol : on devait transporter les restes de monsieur Fouquet .dans une chapelle ardente préparée par les soins de sa famille, qui était arrivée la veille pour l'embrasser en liberté et qui n'avait trouvé qu'une bière pleine.
A minuit, Saint-Mars avait conduit lui-même, avec l'assisîan e de Rcilh, un homme masqué dans la chambre qu'He irieite habitai: quelques jours auparavant ; cette chambre était toute tendue de noir; les meubles, le lit même, participaient t c tte livrée de deuil. Dne sentinelle, qui avait vu le prisonnier sortir des cachots souterrains , soutenu par ces <*ux guides silencieux, raconta le lendemain
a geS que cet inconnu se traînait avee peine en
poussant des soupirs et des gémissemens.
Le jour des funérailles, Saint-Mars entra seul dans la
JACOB (BIBLIOPHILE)
DOTOT
prison où l'tiTrmme masqué avait couché cette nuit-là; cet homme n'était autre que Fouquet, pâle et morne comme un spectre; il avait plus vieilli en ces derniers jours que dans dix-huit années de captivité. Il ne portait pas en ce moment son masque de velours fermé par un cadenas d'acier : Reilh et Saint-Mars le lui mettaient tous les matins et le lui ôtaient tous les soirs. Fouquet, qui était couchi' et qui pleurait, ainsi qu'il faisait à toute heure depuis la mort de Nicole et d'Henriette, ne donna pas d'autre signe de vie à l'apparition du gouverneur.
— Monsieur Fouquet, lni dit Saint-Mars en riant horriblement, vous êtes mort désormais I
— Mort ! reprit l'infortuné avec une voix qui semblait sortir d'une tombe.
— Mort pour le monde, pour votre famille, pour vos amis, mais vivant pour moi et pour ma vengeance I
— Je remets la mienne au ciel, monsieur.
— J'ai reçu hier des lettres du roi qui m'autorisent à vous garder ainsi mort et vivant à la fois.
— Quelque chose qu'on fasse de moi, ma punition ne sera pas assez grande, car je suis cause de la monde mon fils et d'Henriette!
— Henriette de Moresant, dame de Saint-Mars , reprit le gouverneur avec son rire atroce.
— Je prierai pour eux jusqu'à ce que Dieu me rappelle à lui.
— Entendez-vous ces cloches ?
— Qu'importe t
— C'est votre fils qu'on enterre sous votre nom.
— Ah ! murmura Fouquet, comme si son âme s'exhalait dans ce cri déchirant.
— Je regrette que vous ne voyiez pas cette cérémonie qui sera belle et bien ordonnée; mais à travers les claies de la
fenêtre vous ne distingueriez rien, rien, si ce n'est pourtant un nouveau gardien que je vous ai donné.
— Mani ! s'écria Fouquet que ce terrible souvenir détourna un instant de la vive et amère douleur qu'il offrait à la mémoire de son fils.
— Non ; Eustache qui menait votre fuite : il fut arrêté hier et pendu sur-le-champ devant cette fenêtre I
— Je ne compte plus que sur l'autre vie I
— Tremblez de m'y retrouver encore I • — Monsieur, il est une justice au ciel !
— Monsieur, il en est une de même sur la terre ! vous en avez la preuve ici!
— Où donc ? demanda Fouquet terrifié par laféroce ironie de Saint-Mars qui désignait le lit avec un geste étrange.
— Adieu, monsieur : je reviendrai vous masquer tout à l'heure. Avouez , dit-il en sortant, que vous avez en là une délicieuse nuit!
Fouquet, frappé d'une idée affreuse qu'il avait lue dans les yeux du gouverneur, leva précipitamment les draps et les matelas de son lit ; il découvrit dessous un cercueil de plomb où il lut avec une indible horreur . he*mette de moresant. TEMME DE NOBLE HOMME DENIGNE D'AUVERGNE, SEIGNEUR DE SAINT-MARS.
On sait que le prisonnier masqué , connu sons le nom de r homme au masque de fer, fut transféré de Pignerol aux Iles Sainte-Marguerite, et delà enfin à la Bastille, où il mourut en 1703 : Saint-Mars, qui l'avait toujours gardé, lui survécut cinq ans et emporta son secret dans la tombe.
FIN DE MGNEHOl.