‹ Le siècleChapitre 94 sur 173 · LA CASERNE DU QUAI D 'ORSAY A PARIS · texte numérisé non relu

LA CASERNE DU QUAI D 'ORSAY A PARIS

I L'emplacement de cette belle et vaste caserne, située sur la rive gauche de la Seine, dans le dixième arrondissement de la capitale, était occupé jadis par l'ancien hôtel d'Egmontet i quelques autres maisons de pu d'importance, dont l'origine ' ne remontait guère qu'au commencement du dix-septième siècle. Vers 1740, on installa dans cet hôtel l'entreprise des eochcs, c'est-à-dire le bureau des voitures pour la cour. Ce fut dans cette situation que la révolution trouva le vieil hôtel d'Egmont.

Sur le rapport de l'ingénieur en chef Reveroni, le comité de salut public décréta le 29 messidor an m (17 juillet 1795) que l'hôtel des coches serait destiné au casernement de la légion de police nouvellement créée. Celte décision, signée des membres du comité de salut public, qui se composait alors des citoyens Cambacérès, Aubry, Debrie, Treilhart, Maret et Doulcet, enjoignait au chef de l'état-major de l'armée de l'intérieur, à l'ingénieur en chef et au commissaire ordonnateur delà 17' division militaire, de hâter ces travaux, qui étaient d'urgence, et de rendre compte au comité (I) de la marche desdits travaux, chaque décade.

Celte légion de police devint bientôt pour le gouvernement lui-même un embarras et un scandale. Après avoir été installée dans l'hôtel des coches réparé, on s'efforça vainement de l'accoutumer à une discipline nécessaire à des soldats qui étaient chargés de maintenir le bon ordre. Ces efforts furent Infructueux. La caserne de l'hôtel des coches ne fut plus qu'un réceptacle de vices et de désordres. Enfin le gouvernement, las de tolérer de pareils excès, licencia cette légion, qui voulut se révolter, et l'envoya contre les Vendéens, qui n'eurent pas de peine à la vaincre, car il n'existe pas de plus mauvais soldats que ceux qui ne reconnaissent ni la voix de la discipline ni celle de l'honneur.

La caserne de l'hôtel des coches une fois purgée de la légion de police, ne servit plus qu'à loger les troupes de passage dans Paris. C'est à ce titre qu'elle reçut transitoircment une partie des garnisons de nos villes du Nord qui, ne pouvant plus, par capitulation, se battre contre les coalisés, étaient envoyées en Bretagne contre les rebelles. Mais bientôt le quaid'Orsay devait être appelé à une brillante réhabilitation

Après la campagne de Marengo, le premier consul ordonna que les guides, c'est-à-dire les chasseurs à cheval de la garde consulaire, fussent casernes dans ses bâtimens, qui prirent le nom de quartier Eugène, en l'honneur du jeune et brave Eugène de Beauharnais, beau-fils du premier consul et commandant général des guides. Ceux-ci quittèrent donc le quartier de Babylone pour venir s'installer quai d'Orsay, qui déjà avait reçu la qualification de quai Bonaparte.

Vers la fin de l'an xm (t8<»6), par un décret impérial, Napoléon ordonna la construction d'une caserne d'infanterie sur les terrains vagues qui se trouvaient à droite et à gauche

(1) La copie de eet;e pièce, que nous avons eue eulre les mains est curieuse. Par l'article IX le comité déclare que les journées des ouvriers charpentiers et maçons sont fixées à 12 livres par jour (en assignats, bien entendu, ce qui ne représentait pas toul- . à-fait six sous) ; celles des manœuvres ou goujats, a six livres (trois sous). Il était délivré, en outre, à chaque homme, use livre de pain de munition par jour ; c'était lu plus avantageux de l'affaire, car à cette époque, Paris affamé ne pouvait pas offrir à ses habilans une nourriture suffisante. Le nombre dis ouvriers employés était fixé, par le même décret, à quatre cents, et telle était la misère générale, que, malgré la chélive rétribution journalière promise aux ouvriers, il se présenta trois mille hommes i» l'ingénieurReveroni, qui, par un sentiment d'humanité, en employa cinq cents au lieu de quatre cents.

de l'ancien hôtel des coches, et ce nouveau bâtiment militaire fut appelé nécessairement quartier Bonaparte.

En 1810 on relia l'architecture de ces deux bâtimens de manière à ne présenter qu'une seule façade; le quartier Eugène fut reculé jusque dans l'alignement du quartier Rona* parte, et toits deux confondus prirent la qualification de quartier Xapolcon.

On rapporte que l'empereur se rendit à la caserne du quai d'Orsay quelques jours après qu'elle fut totalement terminée. Le bataillon des grenadiers à pied, de service, y était déjà installé. En parcourant les chambrées, les salles d'exercices et les cuisines, Napoléon adressa la parole à quelques-uns de ses vieux braves. Comme ce jour-là il était de bonne humeur et en train de causer, il avisa un vieux soldat qui était assis en plein midi, et malgré la chaleur du soleil (on était au mois de juillet), sur les poutres circulaires qui formaient les bancs de la grande cour.

— Eh bien! lui dit- il, j'espère que vous devez êtrecontens; je vous ai fait bâtir une belle caserne, où vous serez comme des coqs en pâte!

— C'est vrai, mon empereur, "répondit le grenadier en se dressant sur ses deux jambes et en pot tant la main à son bonnet-, le quartier n'est pas maladroitement ficelé, et le maçon qui l'a astiqué n'est pas manchot ; mais il manque des ustensiles de première urgence à votre baraque de pierres de taille.

— De quels ustensiles veux-tu parler? demanda Napoléon à qui le mot baraque avait fait froncer le sourcil.

— Quelques arbres dans cette cour, comme à la grande caserne de Postdam, pour nous garantir du soleil, et des gouttières aux toits pour nous empêcher de boire plus de bouillon que le gargot(l) n'en met d'ordinaire dans notre gamelle.

Napoléon reconnu! par un sourire la justesse de la critique du grenadier.

— Bah 1 bah I lui répliqua- t-ii en le tirant par la moustache, vous n'êtes jamais contens, vous autres; vous êtes des petitsmaîtres et des freluquets, et si on vous écoutait, il faudrait vous mettre dans du colin !

— Possible, mon empereur, repartit le soldat avec un flegme imperturbable; mais c'est qu'il nous arrive quelquefois, quand le temps est de mauvaise humeur, d'avoir de la boue jusqu'au genoux.

Napoléon titappeler le lendemain aux Tuileries l'architecte qui avait présidé aux dernières constructions de la caserne d'Orsay.

L'empereur se trouvait justement dans un de ces momens de crise qui jetaient dans son caractère, ordinairement si affectueux, un peu d'acrimonie.

— Monsieur, dit-il sévèrement à l'architecte, vous êtes de l'Institut, vous avez une expérience d.' trente années dans les bâtimens civils, et vous êtes déceré de la Lé^ion-d Honneur, n'est-ce pas?

— Oui. sire, répondit l'architecte.

— Bh bien! monsieur, j'en suis Caché, mais je me vols forcé de vous dire que vou6 ne s.i\ez pas votre métier I

Le moderne. Vitrine tomba de son haut à ce singulier compliment, et ne put que balbutier des mots ininieiligibles.

Napoléon eut pitié de son embarras, et se radoucissant un peu, il ajouta :

(,l)0a appelait, dans la vieille gaide, garant, les soldats on même les cuisiniers préposés à la préparation des aliment d# l'ordinaire. C'est un vieux terme milluire.

Page 1