I-E SIÈCLC. — II
— C'est Pierre, en effet, dit Roger avec colère; comment se fait-il (|u'au mépiis des conventions il ait pénétré dans JMonipeilier avant h' jour de dimani'lie, ipii était c(invenu?Ce n'est que ee JMur que mon oni'le de 'l'uuluuse et moi devons y élre inlruduits. Il est venu sans duute pour intriguer pràs des consuls el des nobles de la ville, le ser|)enl!
— Beau vicomte, lui dit Catherine d'un air moipieur, vous L'îes dans la ville, el je ne crois pas (|ue le roi d'Aragon soit ici à la porte d'un consul.
— Serait-ce donc, dit Roger, dont la pâleur acheva la phrase, serait-ce donc pour toi?
— Oui ! oui ! ajouta bien bas la jeune fille; depuis le jour qu'il me vil sur le reuqiarl, il m'obsède de ses messages.
— El tu les a reçus? dit Roger sévèremenl.
— Et même encouragés, répondit Catherine. Écoute, ajou« la-t-eile encore plus bas, écoule ce ([u'il dit.
— Allons, allons, valets ! s'écriait Pierre, je vous dis que le sire de Rasloing m'a donne rendez-vous dans cette maison.
Aussitôt Catherine, s'échappant des bras de Roger, s'élança vtrs le liaut de l'escalier et s'écria :
— Laissez entrer ce chevalier; menez-le dans la grande salle, où le souper est préparé. Le sire de Rasloing va venir.
Roger demeurait confondu et ne pouvait comprendre -e qui se passait; mais son étonnemenl fut bien plus grand encore lorsque Catherine, le prenant par la main, lui dit douce» ment :
— Allons, maintenant^ beau sire, il faut partir; le temps du plaisir est passé; c'est l'heure des affaires.
Si ce qu'il entendait étonnait profondément Roger, l'air de mystère et de gailé dont Calheiine accompagnait ses pa« rôles le surprenait encore plus. Il se crut le sujet d'une plai» santerie, car il n'eût osé penser à une trahison. 'Cependant, malgré les instances moitié rieuses, moitié pressantes de Catherine, il ne s'en allait pas, résistant de même qu'elle priait, moitié.riant, moitîé fâché. Elle demanda enlin sérieusement qu'il s'éloignât, el il refusa sérieusement. A ce refus, Catherine devint pâle et tremblante. Il y avait un singulier étonnemenl dans sa crainte, le nrème en vérilé que celui de Roger lorsque Kaéb ne lui obéit pas tout de suite. Alors elle prit le bras de Ro.ser, el le secouant comme s'il lui paraissait tombé dans une distraction inouïe :
— Roger, Roger! lui dit elle, il faut que vous partiez, entendez-vous? Le roi d'Aragon est en bas qui m'attend.
Il y avait dans celle étrange invitation tant de naïveté, que Roger vil bien tout de suite qu'il ne s'agissait pas d'une intrigue d'amour dont tout au moins Catherine fût complice : mais il savait que Rasloing pouvait bien l'avoir attirée dans quelque piège honteux ; il savait ([ue le libertinage de Pierre ne ménageait aucun moyen pour arriver à ses fins, et, tout en se rassurant sur le compte de l'innocence de Catherine il en fut d'autant plus alarmé pour elle et se résolut encore plus fermement à rester. Pendant qu'ils discutait ainsi en lui-même, le temps se passait; Catherine le priait, et lui, embarrassé de motiver son refus, répondait à peine, lorsqu'un nouveau coup frappé ù la porte les fil taire tons deux.
— C'est le sire de Rasloing ! dit-elle à Roger avec un regard où toute sa perle lui était reprochée.
— 'Son, pardieu ! s'écria le\icomle, plus surpris qu'on ne saurait se 1 imaginer, ce n'est poiul le sire de Rasloing, c'est mon oncle de Toulouse qui insiste aussi pour entrer. Puis il ajouta vivement : Écoute, Catheiine, nous venons tous trois à Montpellier pour y vider nos différends ; cet entretien de mes deux anciens ennemis avant le jour fixé ne peut être qu'une intrigue contre moi. Il faut que je la connaisse, ou mal m'en arrivera. Maintenant, si lu veux, je suis prêlùsorliri
— Viens donc, dit Catherine, et sois témoin de tout, et de ce que le conseil de mes tuteurs a exigé de moi en cette circonstance.
Aussitôt, par un escalier particulier, elle fit descendre Roger dans une petite cKambre conliguë à celle où le souper était préjiaré pour quatre personnes, et le quitta aussitôt pour courir au-devant du sire de Rasloing, qui arrivait enfin. Il descendit lentement de sa mule, el, selon son habitude, il allait la conduire lui-nicme à l'écurie, lorsque Catherine, sai-
FREDERIC SOULEE
sissanl le premier re.ïard qu'il jela sur elle, prit un air déterminé et lui dit avec rapidité :
— Monseigneur, je suis venue à votre rencontre pour vous déclarer que je ne veux point assister à te souper et que je ne veux point servir d'instrument à vos intrigues.
Le digne consul fut si slupéfaitde sa déclaration, qu'il laissa tomber ses bras le long de sa robe brune, et la bride qu'il tenait lui échappa; Calherine s'en saisit, la jeta ù un valet et ne put s'enipêrlier de rire au nez de son tuteur.
— Sainte vie! que dis-tu h, enfant? s'écria le sire de Rastoing; une affaire menée depuis deux mois avec la prudence la plus ingénieuse, manquer par l'étourderie d'une tête folle! Mais tu n'as donc pas compris, Catlierine, que le sort de Montpellier en dépend?
— Est-ce que je le sais, moi? dit Catherine en boudant et toute décidéeà se laisser fléchir, car le valet emmenait la mule du brave consul.
— Ah! s'écria rapidement le sire de Rasloing en croyant user à propos d'une éloquence qui passait pour entraînante parmi les bourgeois ; ah ! Catherine, ne jette pas ainsi la belle couronne (jueje te prépare! toi, pupille de la noble cité de Montpellier, tu es admise ù partager le soin de son salut. Nous, hommes, nous combattons par la force, la patience et l'adresse; loi, femme, tu dois combattre par la séduction et l'amour. Ainsi Judith enivra Holophcrne avant...
— De lui couper la tête, dit malicieusement la jeune fille.
— Ce n'est pas cela, Catherine, tu le sais bien, reprit le consul d'un air pi(]ué. Eh bien ! voyons, veux lu abandunner la cause ie Montiiellier? veux-tu ne pas assister à cette conférence?
— Ilum ! je suis faible, drt Catherine en se balançant presque avec humeur; mais, tenez, pour l'amour de vous, je vais revenir, et je me ferai si belle que Pierr^d'Aragon vous vendra sa suzeraineté si je veux.
— Bien ! bien ! dit le vieux consul avec un sourire satisfait -, tu es belle et bonne. Tu m'as pourtant fait bien peur. Mais lu viendras, n'est-ce pas, pour l'amour de moi ; qu'en dis-tu? ou pour l'amour des belles paruresque je t'ai promises?
— Oui, sans doute, pour l'amourde vous, répondit la jeune fille avec un ton de reproche et de tendresse.
Le vieillard sourit et ils se (juittèrent. Certes, Rastoing était un des hommes les plus fins de son époque, et ce qu'il obtint pour l'avantage de la ville en fait foi; mais il avait alfalreS une jeune fille de (luinzeans, innocente, mais amoureuse, et 11 devait être battu ; car eu entrant dans la salle du banquet en se félicitant d'avoir vaincu ce nouveau caprice, la mule était à l'écurie et il n'avait pu voir le beau cheval Algibeck.
L'élégance somptueuse de Pierre d'Aragon annonçait plutôt les projets d'un galant que ceux d'un suzerain traitant de graves intérêts, et la mine souriante et empressée du comte de Toulouse, qui lâchait à s'effacer autant que possible, contrastait avec la gravité consulaire et la morgue bourgeoise du sire de Rastoing. Apris quelques premières salutations, Catherine arriva dans tout l'éclat d'une beauté si pure que le consul en sourit, comme les vieillards de Troie ù l'aspect d'Hélène, et que le comte de Toulouse, astucieux et froid semeur d'intrigues, en demeura frappé. Pierre d'Aragon parut en perdre la tête tout aussitôt, et s'avançanl vers elle :
— l'(iuriiuoi sefaitil, lui dit-il courtoisemtnl, qu'il manque quelque chose à votre parure, lorsqu'il ne manque rien à votre beauté?
— Que me nnni]ue-t-il donc, monseigneur, pour recevoir ' dignement votre visite?
— Une couronne, dit Pierre d'Aragon-; une couronne de reine sur un front si pur serait une merveilleuse alliance du pouvoir et de la beauté.
— Si j'avais i.u croire cela, reprit Catherine en fermant à moitié ses grands yeux éclatans et en comprimant par un léger sourire l'air moqueur qu'elle prenait volontiers, si j'a-
' v..ls cru cela, j'aurais prié madame Marie, votre épouse, de me prêter la sienne ; (cla vous efit ainsi "fonl-à-fait agréé, je Sn])i)o.^e.
Pierre d'.Vragon ne fit pis semblant J'avo'r entendu, et le
*■ souper commença. D'abord ce fut une simple conversation sur les apprr-ts de la cour plénièrc <|ui se tiendrait le surlendemain ; et Pit'rre ne cessait de prédire à Calherine qu'elle en serait la plus belle et qu'il n'y avait chevalier qui ne voulût rompre une lance pour elle. A toutes ces flatteries, Catherine rcpon.>'aitavcc un air de bonne foi et de satisfaction qui torturait Roger dans la' pièce d'où il pouvait tout voir et tout entendre. Cependant, gràee aux soins du vieux sire de Rastoing, la conversation prit bientùt un ton ])lus sérieux.
— Oui, monseigneur, disait le consul, madame Marie, comtesse de Montpellier, de son chef, et reine d'Aragon par votre mariage, a consenti atout ce que contient cette charte, écrite en latin pour plus de solennité, et il n'y manque plus que votre approbation.
— Lisez donc, s'écria Pierre aux projets duquel Catherine souriait alors d'une façon angélique; lisez donc, je vous écoule.
Et le vieux consul lut ce qui suit:
— Nous, Pierre, roi d'Aragon, et nous, Marie, reine d'Aragon, comtesse de Montpellier, fille de Guillaume de Montpellier et de l'impératrice Eudoxe, nous pardonnons à ceux de cette ville, chevaliers, nobles , bourgeois ou serfs, toutes les injures qu'ils nous ont faites, elles rétablissons dans notre amitié dès ce jour, et pour l'avenir.
— Très bien, très bien, répondit le roi, qui s'était approché de Catherine pendant qu'elle suivait d'un mouvement de tête plein de grftce les propos amoureux et les fialteries dont il croyait la séduire; c'est très bien, continuez.
— Continuez, dit à voix basse Raymond.
Et il échangea un regard d'intelligence avec le sire de Rastoing, qui semblait déjà bien fier de sa ruse. Le bourgeois continua.
— L'engagement des châteaux de Laies et Montpellier et de leurs revenus, fait pour la somme de cent soixante-quinze mille sous melgoriens, subsistera jusqu'à ce que cette somme soit arquiltéc, et le roi s'engage à rendre aux habitans de Montpellier ce (|u'il leur a enlevé.
Pierre avait encore davantage écouté cet important article, et au i)aragraphe où l'on parlait de restitution, il avait laissé échapper une légère exclamation, mais Calherine se pencha vers lui, et, parlant si bas qu'il fallut que le roi effleurât presque ses cheveux pour l'entendre, elle lui dit en jouant avec un des bouts de sa ceiniure ornée d'or:
— Comment prétendez-vous que je croie à votre amour, vou« (lui avez pour épouse la plus belle femme de Provence, noire jeune^ouveraine, pour laquelle vous avez défié Corn. minges, le plus terrible chevalier de tous les comtés?
Pierre écoutait et allait répondre ; mais l'article était fini, et le silence qui régnait, gênait le roi qui ne cauïaillibrement q'j'à la faveur de la voix de l'iasloing. Raymond le regardait d'un œil anxieux. Pierre, sans y pendre gar.-e, s'écria:
— Continuez, continuez; c'est fort bien, j'approuve tout cela.
Et le consul repiit sa lecture pendant (|u'il explii|nail à Catherine que son mariage avec Marie n'était qu'une froide po'.iiique, tandis que son amour pour elle était une passion fan; frein.
— .le l'ai épousée, disait-il, pour ses vastes domaines, et je donnerais les miens pour une heure de voire amour.
Pendant ce leiT]|)s, le consul av;jit glissé l'arlicle sui>anl:
— Le roi d'Aragon rendra Us prisonniers qu'il a faits sur les lialiilans de Montpeilirr et p'iur preuve de sa bo:ine foi, il remet les cl;âtejux de La tes et d'Omelas a la garde du conite di' 'J'tulousc, (jui les représentera audit roi à son v■^u• loir, mais seulement quand il aura obtenu quittance de ce (jTl'il doit.
— Parfait, ccn'.inuez, parfait I cria Pierre, qui n'avait pas e.il ndu un motdece^qui avait été dit, et à qui Calherine jet,iiten ce moment ces douces paroles, avec une voix dent l'émotion a\ait quelqi;e c.hoss de si moqueur, que Roger ne put s'empêcher de rire de la boune foi <!u roi.
— Oh! disail-L'Ue, si je pouvais croire à un si puissant amour d'un si puissant monarque... je...
— Continuez donc, dit le roi au consul qui se taisait habi-
LE VICOMTE DE BEZIERS
Irmcnt. Rnymond et Rastoing sourirent ensemble; le consul (lit :
— Enfin, le roi et la reine permettent aux consuls de Montpellier d'en de truirc le château, la tour et les murailles jusqu'à leurs fnndemens, de manière ù ce que eux ni leurs suc cesseursne puissent jamais s'y forlilier.
— Oh ! pour cette clause, s'écria vivement le comtede Toulouse, elle es! impossible, le château me doit fti-o remis comme ceux de Lates et d'Omelas. Ce sont nos conventions, ditil tout Iras au consul.
— Le chAteau doit être rasé, répondit sévèrement Rastoing; tel est l'acte écrit et approuvé par la reine; monseigneur y consent il?
Pierre, arraché, h ce qu'il croyait, h une victorieuse séduction, se tourna vers ses interlocuteurs d'un air d'humeur eu s'écriant:
— Or donc, de quoi s'agil-il?
— De ce que vous ne pouvez p:^rraettre que le château de votre ville soit ainsi ras2, dit Raymond; c'est une injure à votre droit seigneurial dont vous êtes responsable à toutes les comtés.
Pierre d'Aragon parut frappé de cette réflexion, lorsque Catherine, se penchant doucement et s'appuyant familièrement sur son épaule, lui dit à demi-voix :
— Ehl sainte Vierge! ([iie le comte Raymond li'sse raser tous les châ'.eaux de la Provence et qu'il se rase un peu luimême ; il doit avoir le visage comme une châtaigne ht'rissée, ce me semble. Puis elle ajouta, en augmentant la pression d? sa main sur le bras de Pierre : Vous n'êtes pas ainsi, vous.
Pierre d'Aragon perdit le sens à cette parole et à ce geste, et il s'écria en riant :
— Rasez, mes consuls, rasez, je suis de votre avis. Prenant alors la plume, il s'apprêta à tout approuver ; mais
il la b.ilança au-dessus du parchemin avant de signer, et, contenant à peine sa joie, regar^lant Rastoing avec un regard de félicitation pour tous deux, il lui dit en phrases entrecoupées de repos :
— Et vous, si prudent pour votre ville, sire Rastoing, on Vous dit bien peu soucieux de votre pupille; est-ce vrai qu'elle habite seule cette. maison ?
— Avec quelques serviteurs, dit Rastoing.
— Qu'on pourrait gagner peut-être, reprit Pierre avec (inesse ; et l'on ajoute qu'il y a au fond du jardin Ui!e porte basse par où l'on peut s'introduire.
— Les serviteurs veillent tard, dit Rastoing.
— Et les amans plus tard que les serviteurs ; car je suppose qu'à minuit tout dort ici.
Et le roi s'arrèia un moment, sourit d'un air enchanté, et signa avec les marques évidentes d'une joie qu'il ne pouvait comprimer ; c'est que, pendant ce temps et à chaque question qu'il avait l'air de faire à Rastoing , la belle Catherine appuyait plus fortement sa main sur lui, et paraissait répondre aux explications qu'il demandait. Aussitôt le sire de Rastoing s'empara du manuscrit et avertit le roi et le ( omie de Toulouse qu'il fallait se retirer. Calheiine s'élança hors de la salle pour qu'on amenât les chevaux et la mule du consul. Rastoing la suivit pojr la prévenir qu'on allait placer des gardes autour de sa maison pour empêcher les tentatives du roi d'Aragon. Le roi et le coihte demeurèrent seuls.
— Cet homme, dit Pierre à Raymond, est un misérable; il me ven'l cetTingede beauté pour qr.e'ques pierres, dont aprèsdemain je me soucierai comme d'une scie édentée.Voici, comte, l'acte de répudiation de ma femme Marie de Monipellier ; sur votre foi et voîre honneur, vous le souliendtez devant le concile et la cour de Rome, surtout contre Roger et les évéques ?
— Sur ma foi et honneur, je le ferai, répondit le comte ; vciei maintenant l'acte de récudiation que je lais de votre sœur Léonore d'Aciigon ; sur Votre foi et honneur vous m'y soutiendrez de même?
— Je vous le jure, ri^pondit Pierre ; quoique je ne sache pas trop ce que vous avez c'uitre elle, si ce n'est d'épouser Sancie de Provence, qui, avec ses cinq ans, a, parbleu! le plus beau marquisat des Gaules.
— Je ne vais point sur vos brisées, dit modestement le
comte, après qu'ils furent échangé leurs deux parchemins.
— Non, je vous jure, dit Pierre d'Araiîon, si (lueUpie chose me faisait envie, ce serait i)hitot ces deux bonnes villes de Carcassonne et de Beziers, qui sont là comme deux doigts de ma nwin, et qui, une fois au bout de mon bras, me serviraient à serrer le cou d'Amaury de Narboiine; et, par la Pâques! je me soucierais alors même du roi de France. Mais, sur mon amc! je ne pense à présent qu'à cette belle fille aux yeux si ardens. A propos, il me vient une idie. Vous, comte, sortez lentement de la maison et faites-en tenir la porte ouverte ; j'en so! tirai au galop, moi ; à dix pas je laisse mon cheval, et je rentre en me glissant furtivement parmi les valets ; vous chasserez mon coursier au loin, et il deviendra ce ([u'il pourra. Je me cacherais bien tout de suite, nuis on s'inquiéterait de ce que je suis devenu et l'on me découvrirait.
— Volontiers, répondit le comte, je ferai tout ce qu'il vous pîaira.
A peine ils achevaient, que Rastoing rentra avec Catherine. Pierre sourait en lui même de sa ruse. Cependant le consul les fit pa-ser devant lui;is montèrent tous trois à cheval. Celui du roi parlit comme un trait ; mais Raymond parut ne pas pouvoir maîtriser le sien, et il le laissa se cabrer jusqu'à ce qu'il eut vu Pierre reparaître dans l'ombre. Alors il passa à son tour, et Rastoing ne s'éloigna que lorsqu'il eut entendu soigneu-ement attacher les chaînes des portes de la maison. Pendant ce temps, Catherine avait rtjoiiit Roger, qui l'avait vivement entraînée dans la chambre supérieure, craignant que Pierre ne la rencontrât avant qu'elle fut enfermée.
— Viens, disait en riant Roger à Catherine; ce rusé^ Pierre d'Arago» est dans la maison.
La jeune tille devint teute tremblante ; mais elle se rassura à la gaîlé de Roger et ne put s'empêcher de lui dire :
— Comment trouves-lu que le sire de Rastoing l'a trompé? Puis elle ajouta après une pause :— Grâce à moi, pourtant !
— Tu n'es qu'une enfant, dit Roger redevenant sérieux, à qui on a fait jouer un rôle indigne, et ton consul n'est qu'un vieux renard qui s'est fait duper par Pierre d'Aragon, que mon onde de Toulouse a attrapa le mieux du monde.
— Comment cela? s'écria Catherine toute surprise et toute désenchantée de ce qui lui avait semblé une si admirable ruse.
— Oh ! ceci serait trop long à t'expliquer, reprit vivement Roger, il faut d'abord prévenir leur petit complût, celui de mon oncle d'abord en ce qu'il pourrait bien ra'être funeste; quant au roi d'Aragon, s'il veut se mêler de mes affaires et s'il trouve mes villes à son gré, je lui mettrai aux jambes un chien do 'ace dont il a déjà senti les morsures, et mon atlié, Raymond Roger do Foix, le renverra dans ses montagnes.
— Et par quel moyen déjoucras-tu leurs machinations? s'écria Catherine a'arméc.
— Sois mon alliée, ma belle Catherine, repartit lé vicomte ; faii et dis tout ce que je voudrai, et je le promets la plus joveuse aventure... Mais écoute ! n'est-ce pas un pas d'homme qiii se fait entendre SOKS ta fenêtre? c'est Pierre; il faut ouvrir et lui parler.
— Si tu le veux... dit Catherine en ouvrant la fenêtre, et en finissant l'expression de sa pensée par ce consentement en action. . ,
— Ma' s Roger l'arrêta et lui exp'iqua rapidement ce qu il attendait d'elle. Elle refusa d'abord et voulut connaître le but du vicomte; mais après l'avoir longtemps priée, il lui dit sérieusement:
— Sur mon honneur, Catherine, je téponds de toi. Pendant ce temps, le roi d'Aragon, posté sous la fenêtre de
Catherine, toussait comme le plus vulgaire des amans, fcappait du pied, appelait à voix basse et s'irri ait déjà de son peu de succès, lorsque la fenêtre s'ouvrit. Il Jaissa échapper une exclamation de joie.
—Bonté divine! cria Catherine faisant l'étonnée ; c'est vous, seigneur? retirez-vous, par grâce, vous me perdez!...
— Catherine, belle des belles! lui dit amoureusement le roi, descends, que je te parle et l'écoute! quejesente ton bras appuyé sur le mien, comme tantôt.
— Je ne puis descendre, dit la jeune fille avec une voix d'en-
FREDKRIC £OULIE.
fant, parce que ma nourrice a la clef de ma chambre sous son chevet et qu'elle a le sommeM inquiet, léger.
— En ce tas, je puis moiKer.' dit Pierre d'Aragon, en cherchant ù escalader le mur.
— Dieu ! mon Dimi non ! s'écria vivement la jeune flllt, véritablement alarmée ; elle est là qui dort près de moi.
Et Hofer erut devoir laisser échapper un léger toussemenl, en disant d'une voix cassée:
— Catherine, enfant, la nuit est froide et l'air humide et malsain..
— Pierre d'Aragon se tint coi, apaisant du geste le bruit que faisait Catherine, (]ui ne pouvait s'empêcher de rire, et qui répondit avec un trouble feint :
— C'est bien, nourrice; mais je ne puis dormir et la fièvre me dévore.
— Fièvre d'amour! murmura doucement Pierre d'Aragon. A ce mot, Roger eùl éclaté de rire s'il l'eût osé. Cependant
le roi ne venait pas au sujet qu'il desirait lui voir aborder; et il craignait que Catherine n'en fût réduite à faire des avances, lrirsi|uc Pierre d'Aragon, s'appruehant tout-à-fait du mur, dit de façon à n'être entendu que de Catherine :
^ — Cependant, ma Catherine, notre aventure ne peut linir ainsi, et si cette nuit ne peut m'étre favorable, dis-moi si bienti^it ?..,
;;^ La nuit |)rochainc, répondit la jeune fille, ma nourrice va veiller les reliciues du saint (|u"on invoque toute la nuit pour le succès de la cour qui se tiendra après-dewain. -
— La nuit prochaine je viendrai, reprit Pierre d'Aragon.
— Oh! ne le faites pas, répliqua rapidement Catherine, mon oncle Pierre Mauran de Toulouse arrive demain, et la maison sera inabordable.
— Que faire alors? reprit Pierre d'Aragon, qui croyant de plus en plus à son triomphe , cherchait de bonne foi le moyen d'en jjrofiter.
— h' puis bien dire, si je veux, que j'ai accompagné ma nourrice, dit Catherine à qui Roger dictait ses réponses.
— Sans doute, sans doute, dit vivement le roi s'élançant sur cette idi'e et la faisant chevauelier au galop dans le champ de ses espérances; et tu viendras dans (inebiue secrète malson.
— Votre château d'Omclas est-il trop riche pour moi? dit Catherine d'un ton piqué.
— JNi mon château, ni ma couronne, ange! s'écria le roi d'Aragon ravi de ce qu'il entendait ; mais comment y viendras-tu ?
— Oh ! dit Catherine, quelqu'un m'y conduira; j'ai près de moi un vieux serviteur de mon père qui n'a que moi pour espérance et soutien, il m'accompagnera, et vous nous ferez voir les magnificences de vetrc demeure.
— Oui, oui, dit tout bas le roi d'Aragon, demain à minuit seras à mol.
— Oui, à minuit, dit Catherine, .\dieu, mon beau sire, je vous envoie mon fidèle serviteur Baptiste, dites-lui ce queje ne puis entendre ; il vous répondra ce que je n'ose vous dire. 11 va vous ouvrir la porte du jardin.
Un instant après, Roger, le dos courbé, et enveloppé dans Une vaste cape, était près du roi d'Aragon.
— Eh bien! Baptiste, lui dit celui-ci, consent-elle à venir"?
— Il me semble que vous l'avez suffisamment entendu ; mais, au milieu de son égarement, son amowr garde encore quelques s ruimles.
Le roi s'enqiiii vivement de ce qui alarmait Catherine Rebuffe. La jeune fille, au dire de Baptiste, ne voulait entrer que voilée et sans lumière dans les apparlemeus du mi; Pierre iiromit tout au prétondu serviteur , et après lui avoir remis une clef pour pénétrer secrètement dans le château, il réi>oiulil :
— Tous les gardes Stront éloignés, vieillard, et ta maitresse pourra venir ainsi que tu me l'as dit, voilée et dans l'obscurité. A demain.
En disant ces mots, Pierre donna à Rogy une bour^ assez pesante, que cchii-ci rcful avec une humi ité si admirable qu'il s'en réjouissait en lui-même. Lue fois le roi éloigné,
Roger retourna vers Catherine; mais la porte était fermée aussi pour lui, et S2 belle maîtresse lui dit du haut de sa fenêtre :
— Je t'ai obéi en donnant ce rendez-vous sans t'en demander ni le but ni le motif: obéis-moi en t'en allant. Adieu, mon beau vicomte, je t'aime et je vais dormir en pensant h foi.
— .\dieu! répondit Roger, dont les desseins ne lui permettaient pas de demeurer plus tard et qui lit de celle nécessité une apparence de soumission dévouée.
Aussitôt après, il |iril son cheval à l'écurie et dans peu de temps il arriva à une des extrémités du faubourg de Montpellier, dans une maison pauvre et mal tenue, où il trouva Kaéb ù qui il avait donné rendez-vous en ce lieu.
L'\FRiaVI.\K.
Arri\é au bouge où il devait passer la nuit, Roger apprit enlln la cause de la conduite de Kaëb.
— Maître, lui dit celui-ci, lorsque nous sommes partis, je savais que Uaysiond Lombard était sorti de Carcassonne queNjucs heures avant nous et qu'il emmenait avec lui Foë- Lombard s'était fait accompagner de quelques hommes seulement, et Foè,je le savais, voyageait h cheval sur l'une des belles cavales de notre pays, que Lombard a achetées au graïui marché de Beaiicaire. Je n'ai point essayé de lui ravir Fnë par la force, car lui et ses hommes étaient armés, et j'étais seul; d'ailleurs,!! eût pu me reconnaître et te demander juslic\ Jen'avais pointvuFocet jen'avais pu la prévenir, j'ai donc agideruse. Dès que je t'eus ([uit lé, j'ai à plusieurs fois, à droite et à gauche de la route, fait hennir mon cheval tourmenté
y de l'approche de la cavale et bondissant sous ma main. Bientôt, à la voix du sire Lombard (pie j'enîeiidais .iverlir Foë de se tenir prudemment et de ne pas laisser ainsi s'animer sa monture, je compris (jue le moment était venu. Aussitôt je remonte sur la roule. Peu à peu je m'approche, maintenant à graniPpeinc la fougue ardente de mon cheval. J'entends la voix de Lombard qui s'inquiète; Foë elle-même parle à sa cavale en la calmant. Je retiens mon cheval brûlant, furieux, et qui hennit coup sur coup; la chaude cavale répond ; aussitôt je donne le vol à mon coursier qui part comme unenèche; la cavale, mal retenue, fuit au bruit de son galop; mon cheval la poursuit, elle fuit plus vite, le sire Lombard et ses hommes, montés sur leurs pesans limousins, veulent nousatteindre. Je les entends quebiuc tcmpsme donner des avis sur la manière de retenir mon coursier; mais Foë et moi, tous deux emi)ortés par une course furieuse, les laissons bien loin au bout de quelques instans; et, alors seulement, je lui parle, je la calme et me fais reconnaître. Vous voyez qu'elle est innocente et je suis le seul coupable.
— iS'as-lu rencontré personne sur la route? dit le vicomte.
— Un seul homme qui semblait un marchand de chevaux, car il s'est plu à vanter la beauté du mien.
— El cet hoaime, ilil le vicomte, t'a reconnu, toi, Kaëb, pour mon esclave, et Foë po'ir cdle de Lombard.
— Mais il s'est éloigné aussitôt, reprit Kaëb stupéfait.
— Pas assez tôt, répondit Roger, pour ne pas avoir vu passer Lombard qui vijus poursuivait; pas assez tôt, pour qu'il ne lui ait |ias dit que tu m'appartenais, et pour (|u'Js n'aient pas devine ensemble (pie j'arrivais après toi ; car cet liomne m'a attendu sur la route, et c'est lui qui m'a retenu prisonnier. Je comprends tout ceci à présent. Et qu'es-tu devenu tout le jour? ,
— TVous nous sommes cachés afin d'attendre la nuit pour pénétrer à Montpellier et échapper à tous les yeux. Nous allions nous remettre en marche, lorsque je vis arriver votre cheval Algibeck couveii de sueur ; je compris (ju'iin malheur vous était ?rrivé. Alors je suis retourne sur mes pas avertis-
LE VICOMTE DE BEZIERS
sant tous les chevaliers que je renioiitrais. et les précédant pour découvrir où vous pouviez être. Algibeck m'a couLuit entin à la porte de Monl-;VDifu.
—Tu n'as pas retrouvé I.ombard ? dit Roger.
— Il nous avait dépassé durant le jour, et depuis ce matin il est à Monipellier.
— Eli bien, dit Roger, ou je le connais mal, ou dans une heure il sera ici. Et (|iievcux-tu (lue je lui réponde s'il redemande Foë, s'il léclariic Ion cliàlimeiit?
— Mais, dit Kaëb tremblant, cornaient peut-il savoir où je suis?
— Eh! imprudent, lui dit Roger, ne fa-t-ilpas fallu payer le péage de la leude du Pérou pour entrer a Monipellier? les bommes de la lolle lui auront dit que tu es entré ; et crois-tu qu'il y ait tant de buuscs d'albergue à Monipellier, qu'il ne puiss'^ les faire parcourir tous en un jour? et, s'il vient, que veux-tu que je fiisse?
L'imjiassibiliié de Kaëb semblait anéantie de ces objections. Son esprit adroit ei audacieux avait conçu un plan fondé sur une expérience prodigieuse des sens, et il avait réussi a l'exécuter tant que le tact et l'adresse physique avaient tout fait Dans le désert même il l'eût poussé plus loin, et, par des manèges inouïs, il eût dérobé si fuite aux poursuilcs les plus ardentes. Les traces de son cheval eussent dispara, ou il les eût mèiées comme un éclieveau de lin inextricable; mais, dans celle société, tout incomplète quelle fût, l'instinct si lin du Maure se trouva en défaut dès qu'il eut à lutter coulre son organisation, et ce ne fut pas saus étonnemtiit que Roger vit celle voloulé, qu'il savait être de fer, chanceler soudainemeut et se metire à sa merci. Le vicomte élait eu outre violemment contrarié de ce que l'on pouvait ainsi découvrir sa présence à Montpellier. 11 parcourut la chambre r.ipidement, discutant avec lui-mém?, s'il abandonnerait son esclave à la vengeance de Raymond Lombard, et lie trouvant ni dans sa gémrosité naturelle, ni dans son orgueil, aucun moyen de s'excuser à lui-même cet abandon. Il y avait même, dans l'humeur qu'il éprouvait de ce nouvel embarras, une sorte de plaisir.
Car, ainsi qu'il aimait dans une rencontre à se jeter au fort d'une mêlée pour y combaitic de tous cotés, parant et frappant .'i la fuis et faisant face à vingt lances, l'util sur cha.jue danger, l'épéc liaule sur tous, agile et terrible, de même, parmi cette tortueuse politique de ce siècle, parmi cetie existence d'un suzerain, mêlée de lant d'intérêls, nunacée partout, menacée d'en haut, d'en bas, de tous cotés, par l'Église, les manans et les chevaliers; de même, disons-nous, il se plaisait ù déjouer les projeis des uns, à renverser la calomnie des autres, ,a mettre au jour les sourdes menées, ù réduire certaines jactances : toujours heureux de combattre et sjjrdc Li'iompher. Aussi, dans celte simple circonstance, toute la différence de l'homme social avec l'homme instin tif se développa dans l'abattement de liaëb et la présence d'esprit de Roger.
— Esclave, lui dit le vicomte, je ne le livrerai pas à la colère de Raymond Lombard, non pour toi qui m'as désobéi, mais pour moi qui suis ton maître, et qu'on rendrait responsable de tes faules. Amène ici Eoë, couvre-la d'une large mante à capuce et sortons de Monipellier.
Kaëb obéit, et dans peu d'inslans ils gagnèrcntja porte Saint-Gilles qu'on leur ouvrit moyennant quelques deniers spptennes, et ils se dirigèrent vers l'hôpital du Saint-Esprit, fondé, ù une portée d'arbalèle de la ville, par le sire Guz, qui en était le maître et lecteur. Dès qu'ils furent arrivés à la porle, Roger y frappa avec force et elle s'ouvrit aussitôt.
— Sire hospitalier, dit Roger, je viens demander asile dans voire maison pour moi et ces deux personnes de ma suite. Je suis chevalier, et je parle à un chevalier : ma parole vous suffit pour nous introduire.
— Étranger, répondit avec une sorte d'aigreur celui à qui Roger s'élait adressé, je ne suis point chrvalier. mais clerc; nos frères les chevaliers ne s'abaissent pas aux derniers emplois de l'ordre, comme celui d'ouvrir la porte durant la nuit : ils nous laissent ce soin, suitout lorsciu'il s'a;4it de doniicr asile aux mendians et vagabouds; mais ils le gardent pour
eux , lorsqu'ils prévoient quelque noble et haute visile.
— Et il paiiiit aussi, dit Roger avec hauteur, (juils gardent la poliiessc et le bon accueil, maître clerc, car la voie do vûlie hûsi»ilalit- est si élroile, et vous tenez votre porte sî près de l'huis, qu'il sérail impossible, même au vagabond ou au mendiant le plus amaigri par la misère, de s'y glisser.
— Notre hospitalité est ce qu'elle peut êlre, dit le frèra sans se (roubler. Quand levas^ est plein, on n'y peut mettre la moindre goutte de liqueur sans risque. Adieu donc, et cherchez ailleurs un gilc pour vous et vos montures.
— Un moment , s'écria Roger qui n'avait nulle envie du passer encore la nuit sans sommeil, et qui connaissait à fond les façons de ces clercs subalternes, et si vous croyez que je sois uii mendiant ou un vagabond, et qu'à ce titre vous me refusiez l'hospitalilé dont voire maison a fait vœu, délrompezvous, car voici une aumône que je vous prie de verser au trésor de la chapelle.
Le clerc prit l'argent du vrcomte ; et, après l'avoir prudemment examiné, il répondit :
— Sire chevalier, vous comprenez qu'on ne peut prendre trop de précautions; mais cependant...
A ce moment, un moijie parut et s'informa d'une voix sévère de la raison qui faisait ainsi retarder l'introduction des éirangers. Le frère répondit en balbutiant qu'il voulait s'assurer s'ils n'étaient point mendians ou vagabonds.
— Que vous importe, répliqua le moine, ce qu'ils sont hors de ces murs? la seule condition pour y entrer est d'être pur chrétien.
— .le le suis, répondit Roger, que cette voix avait singulièrement frappé.
— Et ceux de voire suite, dit le religieux avec un accent particulier, ne sont-ils ni '\"audûis, ni hérétiques?
Roger s'arrêla un moment, car il savait que Foc ni Raêb n'avaient abjuré leur religion ni l'un ni l'autre. Cependant, tn se reproduisant la question qu'on venait de lui faire, il crut pouvoir y répondre en prenant avantage des mots plus ([ue de la pensée.
— Je jure sur la croix que ceux qui me suivent ne sont ni héréliques ni Vaudois.
— En'.rezdonc, dii le moine; et Roger, ii la clarté rougeàtre de la lampe du frère, crut reconnaître Dominique, dont l'œ I cherchait à pcnélrer sous le voile de Foc et le capuchon de Kaëb; mais sans doute, ù la tournure leste et sveKe de l'esjlave, il reconnut que ce n'était pas Pierre Mauran, et il s'éloigna.
— Ce rdigicnv, dit Roger au frère hospitalier, est-il donc de votre maison, qu'il y commande en maître?
— Dieu sait ce qu'il est, reprit le clerc : ce qu'il y a de sûr, c'est que les frères chevaliers, tout hautains qu'ils sont, ont abaissé devant lui leur arrogance. C'est l'ancien collègue de Pierre de Caslelneau, de celui qui fut assassiné sur le bord du Rhône par le sire Jehan de Verles, sergent du comte, de Toulouse, et il doit assister, dit-on, monseigneur Milon dans le concile qui suivra la cour pléuière d'après-demain.
Celte parole surprit si fort Roger qu'il se la fit répéter plusieurs fois. Et tout en parlant ainsi, le clerc hospitalier le conduisit dans une cellule de triste apparence.
— -Pardieu! lui dit Txoger, autant valait nous laisser à la porte que de nous offrir ce chenil pour toute hospitalité !
— Hélas! sire chevalier, reprit le religieux, je sais qu'il est indigne de vous; mais la suite de madame Agnès, de Montpellier, vicomresssde Beziers, et celle de madame Étiennetle de Penaullier, ont pris les meilleurs gîtes, et je n'en ai point d'auiresàvous ofl'rir. Seulement je vais conduire celte femme dans une cellule particulière, selon les règ'es de la maison.
Kaëb s'alarma de cesflispositions, surtout lorsqu'il apprit que Foë ne serait point seule; il allait faire pari de ses craintes au vicomte, lor.jquc celui-ci, qui en apprenant l'arrivée de sa femme et d'Étiennette était devenu tout-à-coup pensif, ordonna au religieux d'aller trouver le sire Arnauld deil.rvoill, qui devait commander l'escorte delà vicomtesse de Reziers, et de lui dire qu'un étranger désirait lui parler; le clerc lui fir obstrvcrque le sire Arnauld ne se dérangerait pas à cette heure avancée de la nuit pour un inconnuj et il
FREDERIC SOULIE
demanda son nom au vicomte. Roger, désirant le tenir caché, parut un instant embarrassé -, enfin il dit à Kaëb de suivre immédiatement le clerc, et d'apprendre secrètement h Arnauld de Marvoill son arrivée à riiùpitai du Saint-Esprit
Le vicomte et Foë demeurèrent donc seuls, éclairés par une lampe à bec accrochée à un mur; lui, repassant dans son esprit tous les événemens de la journée ; elle, assise sur un étroit escalieau, muette et immobile comme elle avait toujours été durant la route.
Au milieu de mille pensées qui tourmentaient l'esprit de Boger,il jeta ses regards du côté où se trouvait Foc, et vit qu'elle avait ralevé son voile et qu'elle le considérait avec la fixité d'un oiseau de proie. Lorsqu'il s'en aperçut, son regard ne dérangea pas celui de l'Africaine : on eût dit même qu'il semblait devenir plus ouvert et plus tendu en plongeant dans les yeux de Roger. Il n'était point d'homme à ([ui le coup d'd'il d'aigle du vicomte n'imposfit : il n'avait trouvé aucune femme parmi les plus^perdues de la rue Chaude de Montpellier, dont la paupière ne se fût baissée devant lui : il sentit donc quelque étonnement de se voir ainsi réouvert d'un regard pour ainsi dire supérieur. Il en détourna le sien et voulut recommencer ses réflexions ; mais, par un mouvement insurmontable de curiosité, ou soit parce qu'il sentait ce regard sur son visage, il releva encore les yeux, et retrouva Fûéplus attentive pcutêlre à le considérer : seulement son visage noir était moins immobile; entre ses lèvres entr'ouvertes, derrière lesquelles étincelaient ses dents brillantes, s'échappait une respiration haletante. Roger, malgré lui, ne put s'empêcher d'attacher ses yeux sur ceux de Foc, curieux d'en étudier la pensée. Mais ce regard qui débordait sur lui avait une expression (lu'il ne savait comment cxpli(iuer. Ce n'était ni curiosité ni étonnement ; ce n'était ni menace ni prièie ; ce n'était ni admiration ui reconnaissance ; c'était quelque chose de sauvage et de tremblant, quelque chose de curieux et d'éperdu. Il craignit que tout ce qui s'était passé n'eût frappé de folie la malheureuse Foë, et il se sentit ému de pitié pour elle. Cependant il voyait sa poitrine bondir et ses dents claquer, l'éclat doses yeux se noyait sous un voile humide. Roger surpris se leva et s'approcha d'cl'c. A ce mouvement elL* tomba ù genoux devant lui, la tête renversée sur ses épaules, les mains frémissantes et tendues, le regard indicible, la poitrine gonfice, la bouche cntr'ouvcrte d'un sourire inouï. Roger se baissa pour la relever ; nuis prompte comme la tigrcsse qui bondit sur sa i)roic, ellejela ses bras à son cou, attira Roger sur sa poitrine, dévora ses lèvres d'un baiser ardent; et, après ([uelques sanglots, qui semblaient briser sa poitrine, tomba inanimée et presque évanouie à ses pieds
Le vicomte doutait encore si c'était folie ; cependant, sa's qu'il pût s'en remire compte, ce'te femme l'avait troublé. Rien assurément ne pouvait en elle plaire à l'élégant et dédaigneux Roger, et cependant il ne put s'empêcher de la considérer couchée sur les dalles froides de la cellule, ses longs vétemens blancs épars, et ses formes puissantes et jeunes dessinées par leurs légers plis. Ce n'était là ni la superbe beauté d'Éliennette, ni la (-andide perfection de Catherine : mais c'est sous une pareille image qu'on doit s'imaginer la passion qui dévore, le plaisir qui rugit, la volupté qui se tord avec des cris. Roger regardait, cherchant encore use rendre compte de ce qui venait de se passer, lorsqu'un bruit se fit entendre dans le corridor; il crut que c'était Kaëb, et, «e penc'iant vers Foë, il l'appela si doucement qu'on n'eût pu dire qu'ils s'étaient entendus.
— Foi!, lui dit-il, Foë, on peut venir, le frère hospitalier va entrer, et il ne faut pas (lu'il te voie ainsi.
A cette voix, l'esdav.î africaine se releva, remercia Roger d'un regard qui toutaussiiot se trempa de larmes, et, ramenant son voile sur son visage, se remit sur son étroit cstabeau. Roger n'avait rien à lui dire sans doute, mais tout bruit avait cessé dans le corridor, et il lui parla.
— Foë, reprit-il, Kaëb va venir, que veux-tu que je fasse pour vous deux?
— Pour nous deux ! reprit Foë d'une voix dont la musique avait quelque chose de Irainant et de résolu à la fois ; pour
nous deux, tu feras bien de lui dire ce qui vient d'arriver •, car alors Kaëb prendra son poignard, et il me tuera.
— Il tatuera! reprit Roger plus attendri ([u'étonné ; et pourquoi veux-tu qu'il te tue ?
— Parce que je vem mourir, n'ponditFoë.
— Pourquoi mourir? ditRoger, dont la voix, malgré lui, marquait plus d'intérêt que de curiosité.
— Parce que... Foë s'arrêta, et, tombant à genoux devant Roger, e'ie lui dit, avec un accent de prière irrésistible : Écoute, éeoute-moi, et ne me demande pas pourquoi je veux mourir; car, vois-tu, tune m'as pas encore dit : Esclave, va t'en 1 lu ne m'as pas regardée avec mépris ; tu ne m'as pas frappée du pied et jetée .'i terre-, tu ne t'es |)as détourné de mot avec dégoût; et tout cela pourrait arriver si je te disais pourquoi je veux mourir. Je Veux mourir, ronlinua-telle en s'aniioant a chaque parole, parce que je suis heureuse, parce que j'ai toubë ta main, savouré ton haleine; parce que j'ai vécu une minute cette vie que j'ai tant rêvée sans l'avoir jamais espérée, parce que je ha's Lombard qui me redemandera i\ Kaëb que je n'aime plu^ ; enfin, parce que je suis fille de Mahomet et toi fils de lésus; parce que je suis noire et toi beau et blanc; parce que je suis esclave et toi vicomte, et que...
— Oh! taistûi, Foë, l'on vient, dit Roger en lui mettant doucement sa main ouverte silr la bouche : il sentit le baiser de Foë à travers son voile ; et, sans y faire attention, en lui faisant signe de se relever, il lui sourit si doucement, qu'on ne peut dire que ce fût seulement de la pitié. Est-ce donc que, de même qu'il n'est poi'it d'hommage, si grossier qu'il soit, qui ne flatte la vanité d'une femme, il n'y a point d'amour si impossible qu'il puisse être, qui ne touche l'orgueil d'un homme?
Presque ai^sitôtla porte s'ouvrit. Kaëb ramenait Arnauld de Marvoill. Au moment où ils entrèrent, la figure de Dominique se dessina dans les ombres du corridor, et le regard de lloger crut voir luire sur lui un éclair de cet œil farouche dont le premier aspect l'avait si vivement frappé. Cependant Ani^uld vint demander ses ordres au vicomte. Sur un signe de Roger, Kaëb et Foë se tinrent à l'écart, et Roger s'entretint particulièrement avec Arnauld.
Dans cette conversation, le vicomte de Reziers révéla au vieux poète la cause de la réunion de tous les comtes delà Provence dans la ville de Monipellier. 11 lui apprit que c'était sur son appel ([u'ils s'y rassemblaient, sous le prétexte d'une cour plénière.
— Ce que je veux leur proposer, dit Roger, doit rester pour eux un secret jusqu'.'i notre solennelle réunion. Une indiscrétion pourrait anéantir des projets si prudemment conduits, et cependant ce que je viens d'apprendre par le pro- [)0s indiscret du frère hôtelicrde cet Inispice me donne lieu (le penser, ou qu'on m'a trahi ou ([u'on m'a deviné. Arrangetoi de mailière à faire cau.scr un religieux d'Osma, qu'on nomme Domini(|uc, vois pourquoi il est ici, pourquoi le légat Milon se rend à Montpellier; cela m'intéresse plus que tu ne peux croire. J'avais résolu dans ma tête de donner ces jours-ci au plaisii' seulement, et j'avais gardé pour plus lard les graves afl'aires qui planent sur la Provence; mats je vois que l'orage vient plus vile que je n'avais pensé : je dois donc (lès aujourd'hui prendre mes mesures. Demain est un jour consacré à donner ù mon onde et à mon beau-frère une leçon de bonne conduite ; après-demain c'est jour de fête. Arnauld, je lèverai une bannière de saint et j'apiicllerai toute la Provence ù la soutenir. Qu'elle le fasse, ou elle périt.
l'In parlant ainsi, Roger parcourait la cellule ù grands pas, parlant par phrases entrecoupées , et Arnsuld le considi-ralt avec étonnement, lui qui, deux jours auparavant, l'avait vu paraître si insoucieux et inconsidéré. A plusieurs fois, il l'entendit répéter à voix basses :
— Milon à Montpellier!— ce brandon,— ce furieux.— Ah! c'est grave : :\lilon ù Montpellier! enfin il s'arrêta, et, s'adressant à Arnauld, il lui dit, d'un air particulièrement occupé de celte pensée : — Ce Doininifiue surtout, il faut voir ce Dominiijue.
Et SOU visage cliungeant tout-à-coup d'expression, comme
LE VICOMTE DE BEZIERS
un homme qui dL'pouille une pensée sans que rien lui en demeure à l'esprit, il ajoula :
— Ei maiiilenaut fais-toi donner une chambre; Kaëb restera près de moi. Quant à i ette... Il s'arrêta et ne voulut pas dire le mot eselave. 11 se souvenait donc des paroles de Foë ; il reprit sa phrase, et dit à Kaëb :
— Ta compagne sera placée parmi les femmes qui servent la vicomtesse. Puis il ajoula en s'adressanl ;\ Arnauld :
^ Dites à Agnès que je la lui recommande. Vuus-mème, veillez à ce qu'on ignore son séjour dans la maison de !â vicomtesse ; vous sauiez (lourquoi.
Aussitôt après, ils soriirent de la cellule oU on les avait placés d'abord. Foë suivit Arnauld de Marvoill, et Roger et son esclave furent placés dans un vaste appartement où le vicomte s'endormit bientôt sur un lit somptueux, et l'esclave sur une natte : l'esclave plus tranquille d'esprit et de conscience que son maître.
LA COllTESSE DE MONTPELLIER.
Le malin qui suivit la nuit dont nous venons de rapporter quelques circonsiances, Roéer, seul et toujours sens son déguisement, se rendit à Montpellier. Il alla à l'Hôtelde-Ville, habité alors par la reine d'Aragon, le château comtal ayant été détruit par les habilans dans la révolte qui avait éclaté à l'époque du mariage de Marie avec Pierre, et lors de l'annulation du testament de Guillaume Yll, père de la comtesse. Arrivé à la demeure de la reiue, il ht avenir Gille, comtor d'Hauterive, qui, s'élant soustrait à la suzeraineté du comte de Foix pour reconnaître celle du comte de Toulouse, avait été chassé par Raymond Roger de son château, et forcé de se mettre au service du roi d'Aragon, comme simple chevalier citadin. Il remplissait en ce moment l'emploi de sénéchal de la reine d'Aragon, comme comtesse de Montijellier. Il se bâta d'accourir près du vicomte dès qu'il le reconnut.
— Par Jésus! lui dit-il vivement en l'entraînant dans l'bùtel, soyez le bien-venu. Je suis charmé de vous voir des premiers, car j'ai beaucoup de choses à vous dire.
— Dépêchez, sire d'Hautei'ive, lui répondit Roger, car je suis moi-même fort pressé de parler à ma sœur Marie.
— Cela serait diflicile en ce moment, lui dit le comtor, car elle est en grand entrelien avec le comte Raymond, et fort animée, je pense, au bruit qu'on peut entendre qu'ils font.
— Déjà? dit Roger en souriant; mon oncle se lève de bonne heure ! Et de quoi croyez-vous qu'il s'agisse dans cet entrelien, sire d'Hauterive?
— De quelque intrigue basse et servile sans doute, dit amèrement le comtor; il veut associer peut-être madame Marie à une révolîe conlre les ordres du'pape et l'armée de ses légats, tout prêt à l'abandonner lâchement, comme il fait toujours, quand il l'aura entraînée dans quelque grave danger.
— Ce que vous supposez n'est pas la vériié, répondit Roger ; mais je vous la dirai si vous voulez nie servir; et si vous le voulez, je vous donne ma foi de vicomte de vous remettre en bonne intelligence avec votre suzerain, le comte deFùix, et de vous faire rendre votre château d'Hauterive.
— Par ma foi de chrétien, je le ferai, dit le sire d'Hauterbeavec embarras; acceptez-la telle quelle; car je n'ai plus droit d'eng-ager ma foi de chevalier, puisque je l'ai trahie envers mon suzerain.
— Je liens la votre pour bonne : menez-moi donc en quelque endroit secret où je puisse librement vous parler jusqu'au départ de mon onclç de Toulouse; mais , avant cela, faites que tous les consuls de la ville soient avertis ainsi que les hommes nobles de la bannière seigneuriale de Jlonlpellier : nous aurons besoin de leur concours.
— Votre confiance, dit le comtor d'Hauterive, commande la mienne; je vais les faire quérir.
Après que le sieur d'Hauterive eut donné les ordres nécessaires, il s'enferma avec Roger. Lorsqu'il sortit pour l'in-
troduire auprès de la reine, il y avait sur son visage une préoccupation sérieuse, qui cependant s'éclaircissait quelquefois d'un sourire pour ainsi dire irrésistible, et, en le conduisant dans la chambre de Marie, il ne put s'empêcher de dire à PiOger :
— L'affaire est triste et le remède plaisant.
Lorsque Roger entra dans la chambre de Marie, il la trouva tout en larmes et dans un état de désespoir qui lui fik comprendre que Raymond lui avait appris la résolution du roi d'Aragon. En .apercevar.t le vicomte, ses larmes redoublèrent, et des sanglots violens la suffoquèrenl. Roger crut devoir se jeter tout-â-coup au cœur de la queslîon, et lui dit en lui prenant la main :
— Eh bien ! ma sœur, eh bien ! ce malheur n'est pas en» core arrivé; il ne faut pas pleurer avant l'événement.
La comtesse ne put répondre, tant la douleur lui serrait la cœur et lui intercep'tait la voix. Roger s'élonna d'un si violent désespoir, et craignit que le comte de Toulouse n'eût fait le malheur plus grand qu'il n'était en effet. Il s'assit auprès de la comtesse, et prenant avec elle ce ton de protection affectueuse dont il savait si bien charmer -.
— Eh bien ! Marie, lui dit il ; eh bien ! qu'est-ce donc? ne suis-je pas là pour vous protéger? Faut-il vous tordre ainsi de chagrin et vous désoler pour un mari qui ne vaut pas un seul de ces beaux cheveux que vous voulez arracher? Nous le ramènerons à son devoir.
— Kon! non! répondit la comtesse, il a juré de m'abandonner, l'ingrat! non, je n'ai plus d'autre espérance que la mort ; car vous .devez bien penser, mon frère, que je n'accepterai pas la proposition de cet odieux Raymond.
— Et quelle proposition peut vous faire mon oncle, laid et sordide, à vous belle et charmante Marie?
— 11 me propose de m'épouser ^près la répudiation du roi. Je serais sa sixième femme, dit la comtesse avec un dédain singulier.
— Et il serait votre quatrième mari, reprit Roger en riant.
— Roger, dît la comtesse sérieusement, est-ce votre intention de m'insulter ou de me protéger?
— De vous protéger, ma sœur, s'écria vivement le vicomte; de vous protéger contre votre époux, bien qu'il ait indignement manqué à sa foi envers moi ; car, lorsqu'il me maria à votre sœur Agnès, il m'assura, comme son tuteur, les comtés dont voire père vous avait dépouillée en faveur des enfans de sa seconde femme, et cependant il a fait casser le testament de voire père, et vous a fait rendre vos domaines. Mon intention est de vous protéger, ajouta-l-il en adoucissant sa voix, en mêlant un sourire au ton de reproche qu'il prit alors, bien que vous ayez renoncé à cette comté, le 13 décembre I19T, par acte passé dans la chambre comtale de Guillaume, avec la permission de votre second mari, Bernard 9e Comminges, et sous la garantie de ce même comte de Toulouse, et de Vilal de Montaigu, aujourd'hui le favori de Pierre, et bien qu'aujourd'hui vous soyez ici souveraine.
— Mon frère Roger, répondît la comtesse, ù Dieu ne plaise que je veuille inculper la mémoire démon père, ni jeter aucune défaveur sur votre épouse et compagne, ma sœur Agnès; mais il est notoire que jamais mon père ne put obtenir du pape que son second mariage fût ttgitimé : il reste encore, dans les chartes de la seigneurie, une lettre d'Innocent qui lui refuse positivement cette lé^imatîon. Ce fut donc une erreur de son esprit que de vouloir me priver de mes droits pour les transmettre aux enfans de sa maîtresse. Quant à l'acte de renoncialion que j'ai fait, la date que vous venez de citer doit vous rappeler que j'avais à peine quinze ans lorsque cet acte fut passé : et cet âge de quinze ans vous expliquera deux choses : et d'abord, pourquoi j'ai mis si peu de ma volonté dans une renonciation que je ne comprenais pas; ensuite, ajoula-t-elle en baissant Its yeux, cet âge vous dira pourquoi le comie de Comminges renonça si aisément à un* comté qu'il fallait pardre pour m'oblenir.
— Je comprends ce qu'il a fait alors, dît Roger avec courtoisie.
— Et vous ne pouvez vous expliquer ce qu'il a fait depuis, reprit la comtesse avec un triste sourire. C'est une singulière
FREDEIUC SOCLIE,
existence que la mienne. Je navals pas six ans lorsque mon père me maria à Banal, vkom'.e de Marsiilie ; îi dix ans j'étais veuve, el reiilrée avic un douaire considcraole dans la fanîllie de mon père. Ma iirésence gûiail ses internions, cl, à (juinze ans II nie maria au comte île Coniniinires. Tant que mon prie \(^cut, le comte, d-^nt Tan.our pour moi s'éiait ileint liitn vite pour avoir é.é trop \iolent, n;c jîarJa cependantcomme un farJean (ju'il cra'giia't de j,-ler à t-'rre. .Mais à p-Jne mon père fut il mort (|u'il me m iltiaita brutalement Ce fut alors que Pierre, irrité de lui avoir vu le\er sur moi le manr.lic de son bàtoii comtal, lui reprodia sa lâcheté. Vous savez qu'en crlte occasion eut lieu un cljamp cl s où le comte de Gommingts fut vaincu. Vous savez encore qu'apriïi celte rencontre il me répudii selon les conditions que lui imposa le roi vainquair, et que j'épousai Pierre d'Aragon, lière de son courajje et de son amour peur moi.
— Je sais tout (tla, dit Roger en dierchantù pénétrer l'inleulion de la comfeise.
— .Ma's ce i|ue vous ne savez pas, c'est que t -ut cvrla nctsil qu'un jeu joué; menace de Cûumiingr'î, indignation du roi, combat, défaite tl victoire, conditions el mariage: tout cela «lait arrangé d'avance par Pirire, qui vou!«it réunir le coin:é de Montpellier à sa couronne d'Aragon, et qui n'avait pour y réussir que mesdioitsà relever. Pour celle afl'aire, le comte de Commiiiges a revu cent raille sols rayniondicns qui lui ont s rvi à pa;er s.'.s det;es, et à dégager mon douaire des mains de ses créanciers.
A cette révélation, PvOger ne put s'eœpèdier df. penser que c'était vérilablement une taclieiise destinie que d être ainsi prise c' cédée par des maris qui se succédaienl l'un ù l'aulrc. Il en prit occasion pour raconter à Marie ce qu'il savait des projrts du roi et de P.aymond. Car, en causant tous deux, ils s'éclairèrent nuuueilcment sur (|utlques points (jui élaient demeurés obscurs pour chacun d'e ix. Ainsi. ri0i:er apprit que Piastoing avait l'ait signer l'ai te de la vei le à la conucsse, par l'aSîUiance qu'il lui avait donnée de la rcmettie en bonne inttlligrince avec son mari; tt il comprit, d'ajirés les projets de mariage de Raymond, de (luel intérêt avait dû c re pour lui la remise des cli.'iteaux de I.altes et d'Omelas, et fonrquni il s'était si vivement oppose à l'entière deslrilciion du cliâieaii de Alonlpellier. Après avoir longtemps discouru ainsi, Rot;er, voyant la douleur de la comt-ssc calmée par roccui)alion et l'intérêt de ces confidences, aborda enfin le sujet i|ui ra.ienait. D'abord la comtesse sembla refuser cntièrtment ce (ju'on lui proposai! ; puis elle ne put s'empêcher de sourire ù la pcnsi'e de ce singulier moyen ; puis elle cjouia sérieusement, et cniln ce fut en riant aux éclats qu'cila dilù Roger:
— Kh bien! je le veux, Roger-, ce s-ra comme vous dites, et (|<^ Dieu nous aide!
— Il noui aidera, dit le vicomte, car nous travaillons dans sa voie.
— Mais que (cci demeure, un secret entre nous...
— Un secret! s'écria Roscr, un secret! ion point, sur mon ûme, ma sœur! Et à ipioicela noussiMvirait-il si demain chacun ne le savait, et si les prim^ipaux de la ville ne l'avaient vu':"
— \u! dit Marie en rougissant jus(iu'au blanc des yeux.
— Vu, belle sœur, dit Roger en la b.iisantau front; oli! ce rouge de pudeur vous rend vos quinze ans, el Coniuiinges avait raison. Que Pierre vous voie ainsi, et tout sera dit. Comtesse, ajinita-t-il après un moment de silence, j'entends les nobles de voire maison et les consuls de la viilea-semblés par mon ordre: je vais leur faire part de mes intentions.
— Qu'allez-vous faire? s'écria Marie en feignant de le retenir.
— Ordonner la cérémonie, s'écria le vicomte en s'échappant; et il laissa la comtesse seule, préoccupée, mais souriant par intervalles a sa pensée. A plusieurs fois, elle passa devant un miroir d'a< ier poli où el a se legarda longtemps : on lût dit qu'elle héstait.
— C'est une folie, pensait-ello, qui ne nicncra :i rien. Puis elle ajipela la femme qui peignait ses cheveux avec des ai-
guilles d'or, et lui donna (|ue'qucs ordre-. Je n'en recueillerai qu'une nouvelle Inhui iation , ajouta l-elle encore en sa pensée ; et elle baigna ses bras dans une eau de rose distillée chez les moineS de Maguelonne. —Pierre est peidu p; ur moi, murmurait-elle devant un miroi'", et e''e fermait à mi-partie ses yeux pour faire glisser son r?gai(l sous s s longs cils, et elle mordait doucement ses lèvres pour dessiner le blanc éblouissant de ses dents sur le rose éblouissant de ses lèvres; puis, Irisie, mais une espérance au cœuf, elle s'avança la tête penchée vers la chambra secrète où, dans une vaste baignoire venue des marbres de Rayonne, l'attendait un bain ; frais et parfumé. Puis elle s'y plongea toile nue. Se posant avec grâce, et se regardant à travers le voile de l'eau, s'étudiant .à cire belle , et enlin, après s'être ainsi longtemps considérée, e-llc se laissa aU r ù dire tout bas avec un sourite presque lieuriux :
— Peut être!
Pendant ce temps, Roger coniiiiiiait à ourdir tous les fils de son pn jet ; mais, loin de le prsenter comme une idée qui lui fut propre, il parvint îi persuader au sire de Rastoing que c'était lui inêcnc qui avait eu le premier celle pensée, et véritablement elle était une si naturelle conséquence de ce qu'il avait fait la veille, que d'abord le vieux consul s'étonna de ce i|u'il n'avait pas songé à la mettre sur-le-champ ;"i exécution. Tonten ladisculaiilavecRoger, il s'encnthousiai-maau point qu'elle devint pour hii la grande solution des difficultés qui cxislîiciit entre tous les seigneurs de la Provence, et qu'en entrant au chapit'cil était lêsolu à traiter de mauvais cit'O'en tout noble eu bourgeois iiui eiU fait la plus légère objection.
Ce fut d^mc un curieux spectacle que de voir proposer et di.'-cuier sérieusement l'étourdeiie de jeune homme la plus complète, par Us tètes 1rs plus graves de Jionlpcllier. Douzs consuls bourgeois prirent part ù celte discussion," avec quatre chevaliers, un êvèiiue el le recteur de l'hùpital du Saint- Ksprit. Tous signèrent l'arrêt par lequel on régla la façon dont se pa-seraient les choses, et le cérémonial qui y serait observé. IS'ous allons le rapporter ainsi qu'il est attesté far plus d'un auteur conttmporain.
Dès (|ue la décision fut prise, l'évêciue de la cathédrale de Magueionne ordonna h tous les moines et pi êtres de parer les éi^,liscs et de se mettre en prières pour raecomplisscment d'une sainte e' divine en'r?prise. Dès le milieu du jour, les cloches retentirent et appelèrent de toutes parts les chrétiens dans le temple. A mesure que la nef se remplissait, un pré- Ire, "monlé sur les marches de l'autel, disait avec nv.e sorte d'inspiration conlianle, car il ignorait ce dont il s'agissait :
— Chrétiens, habilans de Montpellier, vos consuls, assistés de votre évêquc et des chevaliers de la lance de madame Marie, notre comlesse, ont convu et arrc'lé, dans leur sagesse, un projet qui doit ressusciter Montpellier comme Jérusalem l'a élé. Priez pour le succès de leurs desseins, el confiezvous en Dieu et en leur pruden<e.
Peu ù peu le bruit de cette grande nouvelle se répandit par la ville, et de tous côleis on s'assembla danr. les églises ; le peuple déserta son travail, les marchands a'^anilonnèrent leurs boutiques. Ce fui un immense concours de toute sorte de gens, ee hàtan!, cl se communiquant les plus folles conjectures sur le sujet probable de leurs prières. Les plus sages supposaient qu'il s'agissait des alT;iires (|ni devaient se discuter entre les coiules assemblés à Montpellier; el'autres, informés vaguement de l'arrivée des légats, soupçonnaient (ju'on allait piemlre (|iie'que cruel arrêté contre les hérétiques, aiin de les expulser tous du territoire de la comté. Les niarehan !s espéraient i|u'on supprimerait les droits de sou- (inet sur le vin el autres marchandises; mais aucun ne put pénétrer dans la profonde politiiiue des consuls; et, en délinilive, chacun se mit en prières avec toute l'onction d'un bon chraien plein de foi dans une promesse et une espérance.
Ce^pendant le son des cloches ébranlait la ville, et Pierre d'Aiag-iU, ayant aiipris ce dont il s'agissait, en rit de tout son lœur, s'imaginant (pie c'était une ruse de la part des cùEsuls pour faire valoir au peuple de Monipellier l'arrange-
LE VICOMTE DE BEZIERS
ment que Ra<itoing lui avait fait signer la veille. A l'hôpital du Saint-Esprit on ne s'en alarma pas, quoiqu'il ne fût pas d'usage d'implorer si s 'lei.nelle.îient le Seigneur pour le succès d'une cour plénitre. Cependant la nuit Ninl, et Catlierine. qui avait entendu tout ce bruit, et avait vu passer sous ses fenêtres tous les liaMtans de son faubourg s-e rt-ndant à la cathédrale, se souvenant en n:ème temps de ce qu'elle avait dit à Pierre d'Aragon, et n'osant aller s'informer d« ce (lui arrivait, devint fort soucieuse de l'imprudence qu'elle avait fue de servir les projets de son tuteur et d'avoir cédé aux désirs de Roger.
Toutefois, son inquiétude était traversée d'un soin qui la lui rendait moins assidue à l'esprit. Son orc'e, Pierre Mauran, s'était fait transporter chez elle en arrivant à Montpellier, et le misérable état où l'avaient mis sa pénitence, le rude traitement des brigands et les terreurs don* l'avait frappé Dominique, l'avait jeté dans une ardente lièvre que suivit bientôt un terrible délire. Toute la lutte des brigands et du religieux se retraçaient ù son esprit, mais sous les formes agrandies et gigantesques d'un cerveau malade. Ce n'était plus Buat ni Dominique, c'était l'enfer et le ciel qu'il croyait entendre ; ses douleurs étaient devenues les acres morsures du démon ou les flèches brillantes de la foudre. Il implorait à la fois Dieu et Satan, puis il appelait, pour le sauver de leurs mains, le vicomte Roger, et maudissait Raymond tout en pleuratit que'quefois comme un enfant. Catherine, épouvantée de cet état, avait envoyé chercher quelques médecins de l'école de Montpellier-, mais tous étaient à l'église, priant le Seigneur, et nul n'avait voulu se déranger pour un étranger condamné, d'ailleurs, pour hérésie. La nuit vint ainsi, et la malheureuse Catherine se trouvait dans un embarras auquel aurait succombé une moins jeune tête et un esprit plus ferme, lorsque Roger arriva chez elle. Informé de l'arr.vée de Pierre Mauran, U se hàia d'ordonner qu'on aiftt chercher Kathanias de Chypre.
— Celui-ci, dit il à Catherine, ne sera pas, à coup sur, à prier à l'f glise, et, d'ailleurs, il est le plus savant médecin de la Provence, au dire même des plus ignorans, ce qui est un hommage rare à obienir. '
— 0!i ! dit Catherine alarmée, un juif dans ma maison, Ro- «rer; je ne veux pas. Les saints canons du concile de Lombers l'ont défendu sous peine d'excommunication
— Mais non pas sous pdne de mort, reprit le vicomte, et Ion oncle en est là; d'ailleurs, ajouta-t-il, le misérable a besoin du sa'ut de son corps pour travailler au salut de son âme. car il est sous la malédiction du ciel. Laisse donc commencer le juif, et le moine viendra après.
Catherine, dont la foi était fervente, mais dont l'humanité n" cherchait qu'un appui pour s'affranchir des terreurs religieuses qui la rcti'naieut, envoya ([uétir Nathanias. Ce premier soin a -compli, elle s'informa curieusement de la cause de <-ot appel général des lidèles, et sa s'Jrprise fut bien grande lors:)ue Roger lui répondit qu'il s'agissait du rende/.-vous ([u'elle avait donné au roi d'Aragon, et (ju'll fallait qu'elle songeai à accomplir sa promesse. Elle se prit à consi tércr Roger avec un étonnement qui portait en soi un charme d'amour inouï. Dans le: regard qu'elle lui jeta, il y avait tout ce que son âme concevait a peine, tout ce que sa bouche n'eût oié dire, même pour se défendre de la mort. Ce regard disait :
— Toi! Roger, toi me mener au rendez-vous du roi d'Aragon ! Un autre que toi eût pu me jeter ainsi à cet homme ;, un autre, pour une vaine ambition, eût pu me prendre innocente dans tes bras, et mettre sous son pied la couronne blanche que tu as respectée, mais toi ! toi ! qui as coutume déjouer I existence de^ hommes pour une pission et un caprice, du moins ce n'était pas à un aulre que tu devais les sacrifier... et, tout en pleurant ma vie innocente que je senta's chaque jour s'en aller, du moins Je calmais 'es craintes de mon cceur en pensant que c'éiait toi qui me perdais ainsi ; et, aujourd'fiui... Oh ! malheureuse Catherine! malheureuse que je suis ! Tu ne m'aimes donc pas?
Et, après ce regard, où Roger vit tant d'étonneraent s'effacer dans un amer désespoir. Catherine se prit à pleurer avec une douleur qui le ravit.
— Catherine, lui dit-il en se mettant à ponoux devant elle, enfant, es tu folle d'avoir ces pen-ées? Car il l'aimait trop pour ne pas les avoir deniuvs E oiite, je vais tout te raconter: j'avais voulu faire de ceci une bonne le(,on à mon frère d'Aragon, et je voulais même l'en cacher les moyens pour l'en l'aire une joyeuse surprise; mais je te dirai tout si tu pleures ainsi.
— Vous voulez que j'ai le cliez ce roi que je hais! répondai', Catherine s'o'istinant dans Sfs larmes ([u'elle voyait bien (lue Roger saurait essuyer, mais à qui elle voulait rendre un pe t ('e la douleur qu'ell ■ avait sonTerte,
— Mais non, entant, disait le viiomte en lui séparant les msins dont elle cachait ses yfux, c'est une folle plaisanterie, et tu sauras...
— Je ne veux rien savoir, in'eri'ompit Catherine, qui eût été sans cela forcée à pardonner trop vile — Ce que je sais, c'est que vous ne m'aimez pas, et que je ne suis pour vous qu'un jouet que vous briserez dès qu'il ne vous sca plus utile.
— Catherine , reprit le vicomte d'une voix profondément émue, tu dis que tu n'es pour moi qu'un jouet que je briserai ! Oh! regarde ma vie. et, parmi tous ces hommes qui gouvernent la Provence, vois si ma couronne de vicomte n'est, pas restée pure de tout autre malheur que le mien ! Tu dis que je ne t'aima pas: eh bien ! ordonne-le, et cette couronne, que j'ai déiiensé mon sang à faire respecter, je t'en ferai un jouet, et tu pourras la bri-er et la jeter à ton gré.
Pendant ces paroles, Catherine avait écarté d'elle-même ses mains de ses yeux ; elle s'était reprise à regarder son beau vicomte, un genou à ttrre devant elle, la main sur le cœur, l'œil superbe et triste, la tête haute, la voix profonde : et, se laissant aller à son amour d'enfant, elle l'attira sur son cœur; et, l'enlaçant de ses bras, imprudente et naïve, elle appuya son cœur sur celui de Roger et lui dit seulement :
— ()h!je t'aime! — Mais aussitôt elle se dégagea, avant que Roger fût revenu d'un trouble où ce mouvement l'avait plongé, avant qu'il pût lui-même l'entourer de ses bras, et l'attacher palpilanie à son cœur dont les bonds eussent frappé au sien; et elle lui dit, avec la sérieuse légèreté d'un enfant qui ba'ance entre uu devoir et un plaisir :
— Mais je ne veux pas laisser mon oncle seul ; comment ferons-nous ?
Oh ! ce n'est pas toujours un calcul de coquetterie que ces rapides variations du cœur des femmes, qui nous brisent et nous relèven' ; ces caprices qui nous rejettent, ces caprices qui nous rappellent, ces larmes et ces rires, ces douleurs et ces joies; tout cela mêlé sans raison, et nous dominant sans raison : tout cela, c'est la femme telle qu'elle est et qu'il faut qu'elle soit. Car demandez à ceux qui ont maudit, pendant sa durée, ce temps de pi intemps, tout de soleil, d'orages, de pluies, de froid ft de chaudes haleines, où, dix fois le jour, le ca?ur s'épanouit et se resserre comme une fleur; demandez, plus lard, à ceux-là, si ce n'est pas celte vie qu'ils redemanderaient au ciel, s'i's o-aient, au lieu de la quiétude de la vertu. Puis, lorsque le cœur se laisse aller aux sortilèges d'une coquett-", c'est qu'elle imite bien cettei nature inconstarteet impérieuse; c'est qu'elle joue, en comédienne habile, le rôle passé de sa jeunesse; c'est qu'elle fait de l'amour le même sembbnt que le fourbe de la vertu : hypocrites tous deux ; tous deux d'autart plus dangereux qu'ils ressemb'eiil davantage à la >érité.
Cependant Roger ei Catherine discutaient rapidement les moyens de sortir convei'ablement de la maison, parant tous deux il la fois, n- s'écùuiaut ni l'un ni l'autre, annonçant k chaque mot une liiurcjse id e qui ne venait pas, lorsque intin i^scnteidireit arriver Nathanias. O.i l'introduisit près du malade, et les prem ers ordres qu'il donna furent qu'on établit autour de lui le plus complet repos. Ensuite il s'engagea à demeurer près de lu jus<iu'au lendemain; et Catherine, iu- ^11 ciante enfant qu'applait une srdente curiosité, se trouva suffisaHimeiit jus.itiéede son absence, car, disait-elie:
— Il fait du repOî à mon oncle, et je ne puis rester près de lui ; d'ail eurs, les soins de Nathanias va'ent mieux que tous C'ux que jf pourrais imaginer.
FRÉDÉRIC SOULIÉ
Et aassiiit, après avoir recommandé à ses serTiteurs de rester à po: lée d'obéir aux moindres ordrt s du médecin, el e fit semblant de se rcirer dans si cbambre. Queiqties minute» ensuite, aidée de si viiii'e nourrice, e'ie soriit avec Rogt-r par la porte secri'le du jardin, tous deux enveloppés de larges manies à capuchon, de façon qu'il é:ait impossible de les reconnaiire.
C'était dans une nuit du samedi au dimanche qui* se pas- •èrent ies événcmens que nous al ons raconter. Si, juqu'à prés' m, nous avons suivi la marc le dts choses, comme simple narrateur, sans y mêler quclqu' s réflexions, c'est que ebacune des circf nsiauces cii nous avons trouvé le vicomte de Beziers fut un des anté.édens de sa courle et fameuse bistûirc; c'est qu'il arriva que cliacun iU ses ailes et cliai'une de ses paroles, durant ces deux jours que nous venons d-.' peindre, fut le principe de que que malbf ur, el iiue nous avons craint d'en ti.er trop vite les - onséquences. Ctltc nuit «ppariient encore à cette part.e de noire récit où nous cla blissons la scène, ^ s hommes et les passions de l'épique : ne nous arrêtons dom-pas, et conlinuoiis noire exposition.
LE nE\DEZ-roi S.
Dès que Catherine et Roger furent sortis, ils s^i dirigèrent vers l'église de Saini-Picrre de Magudonne (I), où était assemblé'eplu3 grand concours des fidèle-. En y pci'élraiit, ils furent éblou'S de l'éclat des luniièr. s qui resplendissaient de toutes parts. Cé'aient de nombreux nmibeaix de cire d-t dilTérenles bauleiirs, el qui, «lispc'sés les uns au-Urssus des auires, enveloppaient l'autel d un ré-cau niervei leux de lumière'. Ces (IdUibcaux clalent loiiinis à l'évê^ne da Saint- Pierre par les juifs de la ville, d'après i'aicord passé en i\';S. En vertu de cet acord, ils payaient ù l'Église une taxe de quarante quatre livr s de cire k Noë 1 1 au vendredi .-aint: et, pour ce tribut, ils étaient soufferts c^aiis h v lie, ils pouvai; nt y posséder une syi agfigue et avaieiil le droit d'y en ci;.!ntr la médecire, à la grande colère de I Inivcrfilé d: Montpellier qui réiUmait dé a pour t Ile seule le privilège (xc'usif d s sciences humaines. Ce jour- lu on tvit rendu l'é^'lse rcsplendissanle de toutes s"s beaiilés. t),' jeunes srbres, tout couverts de leurs feuillages el de leurs Heurs, étaient ranges sous les basses ogives des ci'tcs de l'église ; des ssTges éclatantei envcloppai'-nl le. pi iers en montant en spirale jusqu'à leur som:t et, et le cli'i ur était brillan! de tapis. Dans If s slalles de cliéne bruni qui cnvi loupaient l'autel, étaimt réunis les somptueux c! anoines de^înguelonne, le capuce rouge en iêl-' et la croix d'or sur la lioitrin». Au milieu du chietir s"ou\rait un ricle missel sur un pupitre imnien-e. Ce pupitre rffpr> sentait uneso'te de ser|;eut ailé dont le corps tortueux fortrait le pied de celle machine, et qui, ainsi dies- 8é, déploya'! de vasies ailes merveilleusf mc.it travaillées mr lesquelles reposa-t le sa'nl livre. I,e missel, ave ses viguettes étincelanles, éait écrit sur deux colonnes séparées par les p'us ntjgn fiqnes travaux de peinure: ri ss pages, où le texte se de-? inait en no r au mil en de ces arabesques, semblalen' un pirterre avec ;es prîtes landes brune<, bord^^es de fleur» jiiHi's et brillance-. C'c;ait un don "u cardinal Nèapoléon de l.ara à l'égli.sc de Sain -l' erre, et il avait été béni par le pape (aI s;in 111. L'eiicen<,v. lu deNaj-bo;inc,oU l'iipporia ent 1 s nombreux Pi ans qui ni fiiaunt le commerce, brù'ait à la rn>, darsles va'C^ d'o ■ une la ca'.hé Ira'e leiia t des rich. s dons de Gui laum ■ VII, 1 1 d ns les encensoirs que ka'ançjiful inces.sai)itfceiit lis j -unes dcrcs i|ui vénale l deux k deux s'agenouil'er l'evanl :'evè |i;e. A la droite était as^is Guy, recteur des hospitaliers du Saint-Espri', portani une
(1; L'abbaye de Maguelonne. sise :ri b.rl de la mer, el immenl*.r.ent ricli". éiail l.iul'" diKieate J- l'é^jlhc calhéd.a'e de Msf aelonne d.' Monlpi'llipr.
mitre dont le sommet laissait entrevoir la calotte d'arier; la croix pastorale pendait sur son sein, et la ceinture militaire serrait son surp is do lin sur une cuirasse; il reposait se3 pieds sur un vaste coussin de drrp rouge oli étiienl brodées en argen: une crosse en sautoir avec une lance. A la tauche.à g' noux, les yeux levés au ciel daiis une sainte extase, immobi!é,et comme plo gé dans an moi de qui le détachait de sa nature prés.,Mite, Dominique aitirait l'admiration craintive des habilans de .Monipe lier, qui lavaient vu partir, tiois ansavart, le fi-ont et les pieds nus, el qui le retrouvaient, après trois acs de combats et d'épreuves, plus ardent el p'us résolu qu'à cet'e époque.
Cependant les chants remplissaient la nef de leur harmonie. Les Voix unies ensemble, tantôt faibles et retenues, se développaient quelquefois dans une puissante expansion pour Si' calmer de nouveau, se levant et s'abaissant si harmonieusement, qu'on eilt dit un Dot de la mer qui murmure, puis se gonfle comme pour se briser et qui s'abaisse iufcnsiblement ; si bien qu'en écoutant ce chant doux et fort, cette sourde et iiarmonique prière, et celle immense et mélodieusg acclainiîtion se succédant l'un après l'autre, il arrivait que l'âme balancée à ce cl'.ant, s'élcvant et s'abais.sant avec lui, se troubl.iil peu à peu, s'amolli.'-sait doucement et finissait par se perdre dans une ivresse indicible, dans une volupté ineffable où la pensée n'a pas d'objet, comme les yeux point de but; mais oit la vie inonde l'ànie par tous les sens qui mènent à sa mystérieuse demeure.
Alors parurent douze jeunes filles vêtues magniû juemeiil, poriaiit cliai.une un cierge; après elles vinrent douze dames des plus nobles et des plus riches -, douze chevaliers et l'official de révêipie. Toute cette Iroupe lit le tour de la nef et vint se placer devant rcvêrjue, qui la bénil et lui commanda d'aller accomplir sa sainte mission. Catherine ne comprit rien à ce qui se passait ; mais elle était résolue à se confier à Roger, et ils suivirent la proression lorsqu'elle sortit de l'église et se dirigea vers l'Holel-dc-N ille, tandis que tous les assistans demeuraient dans le temple, sur l'inviLition précise de l'évèque. La marche de cette procession, à ti avers les rues de Montpellier, f.t calme et solennelle; un recueillement profond, une sainte espéiance brillaient sur tous les visages. Roger, quelipiefois, lie pouvait reieiiir un nu qui ur sourire; mais alors Catherine lui reprochait la gaité qu'elle ne pouvait partager, et ce fui ainsi qu'ils arrivèrent k l'Hùiels deVille.
De nombreuses lumières brilla'entaussi aux fenêtres de ce chi'it.au, où l'on semblait attendre la procession. Tvle s'arrêta à la principale purle, et les chanoines qui composaient l'oflicial de l'cvèquc montèrent seuls dans l'iiitêricui'. Uieniot après ils reparurent. Le cortège s'augmenta des consuls de la ville, des chevalie s de la lance, conduils [lar le comie d'IIaut»'iive, et une litière, exactement fermée, porUe par quatre hommes, fut placée au cenlr.' du groupe composé par les dames nobles elles demois 'lies de la ville. Aussitôt on prit en bon ordre la dii'ection du chàleau d'Omelas.
— Vont-ils donc ainsi chez le roi'? dit tout Las Catherine à Roger.
— Oui, répondit le vicomte, chez le roi qui t'allend.
— Vont-ils l'inviter à quelque cérémonie, reprit Catherine. \ 10 monum. Roger, devenu attentif îi ce t\ui se j assait,
ne ri pondit pas .'i la jeune (ille ; car le coricge était arrivé à l'enibrancliemcnl d'une roule dont uu coté menait ù la porte principal du château et dont le s-.cond, après avoir tourné ù ganc c, aboutissait .^ une polcriie ; on s'arrêia, et le roaitor regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un. Hoger poussa nn lé^er sifilcmcut, cl, sur uu signe du chevalier, la litière fut appiutè.' près de lui. Le sire de Uasloing l'accompagna, cK^alherini', en le reconnaissant, se |)rit à irembkT.
— Que vais-je devenir'? dit-elle tout bas ii Roger
— Tu vas monter dans cette litière, et, dans une heure, je te rejoins.
La pauvre Catherine élait sur le point de se trahir îorsqu'el e vil descendre une femme de celle iilière. C'tte femme, soigueusenuni enveloppée d'une cape, s'clanca vers Roger, en lui disant d'une voix lieml'lante
LE VICOMTE DE BEZIERS
Si
— Est-ce vous, mon fi-fre?
— Je m'appflle Baptiste, dit tout bas le vicomte, et je suis votre serviieiir.
A ce mot, Catherine comprit le dessein de Roger, et ec fui en riant, A son tour, qu'elle prit la place de Marie. On ferma la litière de nouveau très exact( meni et on la replaça au (entre du eorti^ije qui altm lit longtemps avant de se remettre en marche. Enfin, minuit arriva, et la procession reprit sa route, non pas vers Montpellier, comme Catherine se l'était imaj;!né, mais vers le château. Elle ouvrit à plusieurs fois les rideaux de sa prison et vit, malgré l'obscurité, ([u'on approchait des murs dOnielas, dont la masse noire se dessinait sur un ciel éclatant d'étoiles. Une nouvelle appréhension la saisit alors. Elle se ligura que Roger avait mal pris ses mesures et se crut sur le point d'être livrée au roi. Cependant, toute confiante qu'elle était dans la protection de Roger et dans les assurances qu'il lui avait données, elle commença à Craindre sérieusement quelque singulier événement, lorsque, le cortège étant arrivé au château d'Omelas, elle en vil baisser le pont levis. La marche de ceux qui suivaient la litière n'était point changée, seulement ils avaient cessé leurs chants et leurs prières â une certaine distance du château, et ce fut Tdans un profond silence qu'ils en franchirent la porte principale.
A ce moment, une véritable frayeur s'empara de Catherine, si violente qu'elle appela le sire de Rastoing. Un signe qui lui imposait silence fut toute la réponse du vieux consul, dont la figure rayonnait d'importance et de finesse h la fois. On fit descendre Catherine de sa litière, et, aux salutations qu'elle reçut de tous ceux (|ui composaient la procession, à l'état de reconnaissance dont paraissaient pénétrés pour elle les vénérables consuls de Montpellier, les chanoines et les chevaliers, elle pensa qu'elle avait fait quelque digne action dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle vit aussi que chacun savait qui elle était, et que le soin qu'elle avait mis à se cacher était peine perdne. A chaque instant son embarras et sa surprise redoublaient ; mais elle se crut le jouet d'une illusion lorsqu'elle vit monter d'abord tout le coriége dans la partie du château où se trouvait l'appartement du roi, puis pénéirer doucement jusqu'à la grande salle qui précédait sa chambre, et là, dans un silence profond, se ranger à genoux devant la porte de cette chambre sur plusieurs lignes, et y demeurer dans un profond recueillement.
La salle était ornée de cierges; un vaste bénitîef avait été placé à droite de la porte, et le doyen de l'ofticial se tenait à côté. Catherine fut placée la premitre à genoux sur un carreau de fourrures, en face de la porte; les jeunes lilles se mirent derrière elle; ensuite venaient les dames ; les consuls, les chevaliers et les chanoines, debout , bordaient au fond ce groupe de femmes. Catherine, en levant les yeux, aperçut, à l'un des angles de la salle, Roger qui avait garJé son déguisement, et sa présence suffit pour là rassurer.
Arrivés à ce point de notre récit, nous craindrions de le continuer, tant il y a de singularité lians ce qui nous reste à dire; mais ce temps que nous cherchons à décrire serait mal connu si nous n'en rapportions pas une des plus singulières histoires, si nous ne montrions pas jusqu'où s'égarait le zèle delà religion; si, ebligè de peindre bientôt le christiani.sme dans sa fureur fjnatique, nous ne devions pas d'abord faire voir par quelles puérilités indécentes il avait perdu ce beau caractère qui doit partout l'a compagner.
Le silence était donc complet dans la grande salle, le recueillement profond; et la plupart des cœurs, exaltés sur les ailes de la-prière, invoquaient pieusement le ciel. Si une excuse peut se donner à cette étrange cérémonie, c'est la bonne foi de ceux qui y participaient. Roger seul peut-être en comprenait tout le plaisant: et Catherin"e même se laissa séduire à la solennité que chacun sen.blaii y met re. Cependant, entr'ouvrons la porte qui sépare celle réunion de la chambre du roi d'Aragon.
Pierre avait reçu, des mains de Baptiste, â la poterne du «bateau d'Omelas une femme tremblante et silencieuse; il l'avait lui-même guidée, à travers les détours secrets du chàie u, Ju-qu'â sa chambre, oft il n'y avait qu'une lueur imper-
ceptible, foiH'nie par une lampe chargée d'une huile odorante et enveloppée dans une sorte de lanterne à pans d'ivoire toiil couverts de peintures. Celte binipe, suspendue au plafond par une poulie, comme nos réverbères, pouvait se montei' et se descendre à volonté, et le cordon ([ui la retenait aboutissait ordinairement au chevet du lit. Durant le trajet de la poterne à la chambre, le roi avait voulu essayer défaire rompre le silence à la belle jeune lille qui allait enfin lui appartenir: mais à chaque question on ne répondait que par un mouvement de tête. D'ailleurs, un troub e, qui n'était pas joué, un lrenîl)lemenl pres(|ue convulsif de celle qu'il entraîiiail ainsi, tout ravissait Pierre, et son amour était devenu du délire lorsqu'il arriva enfin dans celte chambre fortunée.
Soit véritable désespoir , soit comédie , en entrant dan» cette chambre, la prétendue Caiheiine tomba dans un fauteuil ; et, cachant sa tète dans ses mains, elle se mit à pleurer avec violence. Pierre se mit à ses pieds : il la consolait, il lui parlait de sou amoUr en termes si ardens, qu'elle sercbla plusieurs fois prête à céder à ses vœux. Tantôt il l'altirait dans ses bras, et elle lui laissait couvrir ses mains de baisers, et bientôt elle le repoussait vivement. Il est di£Btile de dire si tous les sentimens de l'âme ont une pantomime particulière comme ils ont une physionomie distincte ; mais ce qui est certain, c'est que le roi d'Aragon prit l'abandon décidé de sa femme, qui d'abord l'écoutait, et ses soudains accès de dépit qui le faisaient repousser ensuite, pour le combat de la pudeur contre l'amour dans l'âme d'une jeune fille.
Cependaiù l'heure se passait et Pierre d'Aragon, plus amoureux, plus entreprenant, semblait ne plus vouloir tenir compte de la résistance trop longue de sa belle maîtresse, lorsque, tout-àcoup, elle s'arracha de ses bras, cacha son visage dans une de ses mains, et de l'autre lui montra la fatale lampe qui les éclairait.
O divine pudeur! amour inconnu ! Que ce geste parut à la fois amoureux ei chaste au bon roi Pierre d'Aragon! Il comprit, et détacha le cordon qui soutenait l'impudiiiue lumière : la lampe tomba et se brisa en éclats, et une obscurité impénétrable enveloppa tout ce qui se passa alors dans la chambre.
Celte obscurité, nous ne la percerons pas non plus, et nous reviendrons à notre grande salle, toujours magnifiquement éclairée, où l'on voit tout ce qui s'y fait, ce qui peut par conséquent se raconter.
Au bruit de la lampe brisée, Roger fait un signe , et une sourde rumeur court et bourdonne dans l'assemblée. C'est une prière à voix basse, une prière fervente ; chacun s'y anime, et, les yeux tendus vers la chambre du roi d'Aragon, semble implorer l'assislance divine pour l'accomplissement de quelque saint miracle. Roger bcul, l'oreille au guet, paraii attendre un nouveau signal. Cependantla piière continue, le premier élan de l'invocalien passé, il ne demeure plus qu'un sourd murmure ondulé par la voix grave de quelque chanoine qui reprend haleine; déjà même les lèvres légèrement agitées attestaient seules la préoccupation pieuse de l'assemblée, lorsqu'un nouveau son se lit entendre; c'csi le son du timbre aigu qui appelle les esclaves. A ce bruit, comme à uu coupde baguette ;.iagiqiie, toute l'assemblée se lève en masse; et chacun, d'une voix relentissante, entonne un chant sublime avec un accnt prodigieux de joie et de félicitations. Le doyen de l'ofiicialilé ouvre la porte et s'avance dans la chambre du roi d'Aragon, e! jeunes filles, dames, chevaliers, ch.ii.oii:es, le suivent aussitôt chacun un cierge à la main.
A ce chant, à cel aspect, Pierre, surpris et épouvanté à la fois, s'élance hors de sin lit , cherche et trouve ses armes à son chevet; il s'avance, l'épée à la main, vers la porte de la chambre et se iroute fiCc à face du doyen armé d'un gou pillon. Foudroyé de cette étrange et nombreuse apparition, le roi veut s'écrier cl interroger; mais les voix des assistans, lancés dans leuis sublimes actions de grâces, ne lui répondent qne par de nouveaux chants. Pierre veut se précipiter vers le doyen, l'épée haute; mais celui-ci, d'un coup de son large goupillon, l'inonde et le glace sous sa fine chemise de lin.*^ Il reculs; alors la masse chantante avance; et le lOi
FREDERIC SOULIE
toujours iocndé et bénit, est forcé de se rejeter dans son lit, autour duquel se range le cortège.
Enlin le silence se rrlalilii : et il leconnail bientôt tous teuxqui l'entourent; il reconnait surtout la belle Catherine Rebufife ei lomnience à souptonnerle tour qu'on lui a joué. Il en demeure convaincu loro(iu'il aperçoit la ligure railleuse de Iloger sous l'habit du scrwltur qui lui a remis sa prétendue ieune maîtresse. A tette découverte, on ne peut assurer que Pierre accepta, comme une joyeuse plaisanterie, une si publique révélation de ses intrigues; mais s'il ne le lit pas sincèrement, du moins il en prit le .scnjblant ; et ce fut d'une voix calme qu'il dit à sa femme, qui se lachait tremblante :
— Eh bien ! madame Marie, ne voulez-vous pas saluer vos amis et les miens qui viennent si tard nous rendre visite?
La reine montra alors son visage couvert de rougeur, et que tous les regards interrogèrent curieusement; puis le roi continua :
— Messieurs, dit-il aux consuls, avertissez nos sujets de Montpellier que nous entrerons demain dans leur ville avec madame Marie notre épouse, ù noire droite, et notre lille Catherine, a notre gauche, montée sur une belle haquenée dont nous lui faisons présent.
Aussitôt après, le cortège se retira dans l'ordre où il était venu, laissant la reine avec son mari.
Faut-il raconter, pour bien persuader .'i nos lecteurs que. ceci est pure vérité, comment le roi lit son entrée à Montpellier, ainsi qu'il l'avait annoncé? Cette circonstance trouvera sa place plus lard. Toutefois, ce que nous devons dire, c'est que la haquenée sur laquelle rentra Catherine fut acquise à la ville de Montpellier par les soins du sire de Hastoing ; qu'elle fut nourrie aux frais de-- habiians et tous les ans promenée, ù grandepompe, du ch.'iteau d'Omelas jusqu'à l'Hôtelde-Ville, avec des chjnis et des fleurs. l.orsi|ue cette haquenée, qui était exactement blanihe, mourut, sa peau fut empaillée et la cérémonie continua de même. El'e s'est cûnserfée jusi^u'à nos jours sous le litre de fêle du chevalet, et beaucoup d'hommes vivent encore qui en ont été lénoins.
l'hkréticatiox.
A. la jonction des deux cliemins, le sire de Rastoiug remit û Roger, qui avait toujours conservé l'habit et la tournure de fiaptisle, la garde de Catherine, (t les jeunes amans reprirent ensemble le chemin de Monlpellier. Us se hâtèrent d'y rentrer, et, par un ordinaire événement de toutes les espérances humaines, ils se trouvèrent trisles d'une aventure qui leur avait paru devoir être si plaisante. Un sentimentde crainte se formait au crrur de Catherine, seniimenl confus à la vérité et sans reproche véritable de sa conscience : mais il lui semblait, (|uelle que fut son innocence, (jne, si c'e^t un malheur pour une jeune fille d'attirer, malgré sa volonté, les regards sur elle, c'était une grande faute que de les y avoir appelés. Roger, surtout, mainenant que le premier entj'ainement de sa folle idée s'était éleint dans son succès, l'.oger se faisait un crime de s'être servi du nom de Catherine cl de la sotte adresse du consul pour donner une leçon au roi d'Aragon. Il |)révoyait ([u'il faudrait une (■xpli(aiiûn ù sa pariicipation à ce rendez-vous, et comprenait que les propos les |)lus hardis seraient tenus sur la pauvre Catherine. Sans doute, il savait (|ue h pire chose qu'on pût dire serait de t)rétendre qu'elle était sa maîtresse, et sans doute aussi il y avait celle espérance, au fond de l'âme de Roger, cju'elle pourrait le devenir-, mais, jusqu'à ce moment, il ne s'était pas traduit ;i lui-même sa pen>ée aussi lucidcmein; il s'était donné i aimer Catherine sans vouloir regarder oii il allait. Ln jour serait arrivé où elle fût devenue coupable, et liicni«t après un jour qili eût livré ce sécréta la curiosité i)ublii|ue. Alors les mêmes pnpos eussent été tenus -, mais alors il eût semblé a Roger (jue l'accusation eûtété moins cruelle, parce qB'elle eût été traie, cl que lui-même eut été moins criminel
envers Catherine de lui f.'ire mériter un reproche jusle, que de lui en faire subir un qui ne l'était pas. Rendant ainsi un hommage inlimeà la vertu, qu'on peut dédaigner (|uand elle n'existe plus, et qu'on est fercé de respecter tant qu'elle est encore debout.
Cependant l'espérance de voir se perdre celle frivole circonstance parmi les iniért'ts pressans (jui devaient s'agiter îi Montpellier, le rassura un peu. 11 devina à sa propre préoccupation l'a cause du si'encc de Catlicrine , et lorsqu'il lui adressa la parole pour l'en arracher, il ne s'étonua ni de la voix altérée de la jeune tille, ni du mouvement plus tendre et plus familier avec lequel elle s'appuya sur lui. Celait déjà une prière et une invocation, c'était une femme qui disait déjà :
— Protégez-moi, vous qui m'avez perdue.
La pensée de Catherine allait-elle aussi loin? Non, sans doute. Sa iiensée raisonnée ne pouvait et ne devait pas tirer une si terrible consé(|uence d'une démarche imprudente. Mais l'âme, à noire insu, aune logi(iue invisible (|ui semble prévoir tous les malheui s futurs dune faute, et qui nous donne des craint- s vagues qu'on veul luire taiie vainement. On appelle ces efl'rois soudiins de puéiils pressentiniens; mais la plus souvent, ce ne sont que les murmures sourds d'un* conscience clairvoyante.
Cependani ils arrivèrent enlin dans la rue où était bituée la maison de Cat'nerine, et la quantité de personnes (|ui se trouvaient assemblées devant le seuil ai)pela leur allention. Par suite de la disposition où se trouvait le vicomte, il ne put s'empêcher de craindre quelque fâcheuse aventure. Il s» hâta de faire rentrer Catherine par la porle dérobée, et revint aussitôt voir par lui-même le motif de ce rassemblement. 11 n'avait rien de lumuliueux; (ar l'elfroi paraissait dominer tous ceux qui. en rentrant des églises, où ils avaient passé une partie de la nuit en prières, étaient arrêtés devant la maison ; on se parlait à voix basse en se montrant la porle du doigt, et l'on s'éloignait en faisaut de nombreux signes de croix. Roger s'approcha assez pour entendre les propos.
— Y comprenez-vous quelque chose? disait l'un, Catherine est un [)fn ti'op belle et un peu trop riche peut-être (lour n'en être pas fière; mais c'est une sainte chrétienne.
— Vous ne savez donc pas, répondit un autre, que Pierre Mauran est dans sa maison?
— Eh bèenl répondit le premier, n'at-il pas fail amende honorable ?
— Sans doute, mais on dit qu'hier il a éié arrêté par Perdriol et qu'il a rompu sa pénitence.
— Cela est si vrai, ajouta un troisième, que frère Dominique, i|ui s'était voué à son salut, était seul ;"i l'église ce soir, sans chaîne ni pénitent.
— Sainte "Vierge ! reprit un de ceux qui avcic nt parlé d'abord, cl comment a-l-elle osé recevoir Pierre Mauran, sans (|u'il fût dégagé par la main de l'Église de son vomi de visiter tous les pèlerinages portés dans l'arrêt de rofllcialilé de Toulouse?
— Il a éié blessé et frappé par les routiers au point (|u'il a failli expirer en eutraiil dans Monlpellier. Devait-elle le laisser mourir a sa porte? Rien qu'il lui soit presque inconnu et étranger, n'est-ce pas son oncle, le frère de sa mère ? et la maiédiciion de Dieu ne reût-clle pas frappécjpour un si dur refus?
— La malédiction de Dieu ne frappe que ceux qui déso* béissent aux sainies lois de son P'gli.se.
Celte réponsefil taire tous les commentaires, et Roger re» connut le visage srjmbre cl fatal du moine d'Osma. Cette ap- (larilion l'irrita plus qu'on ne pourrait dire, .lusqu'à ce moment, l'aspi'ci de cet homme, tout en l'importunant, ne lui avait semblé (ju'une rencontre désagréable que le hasard seul avait renouvelée ; mais, celle fois, il lui parut qu'il avait un» intention démêlera sa vie une persécution tac île, exprimée par une présence obstinée : c'élail déjà un accomplissement des paroles de Mont-à-Dicu. H m put résister :'i eu premier mouvement de colère.
LE VICOMTE DE liE/JEl\S
— Moine, lui cria-t-il, est-ce toi qui as esé désigm'r celle maison ù la nialéiliclion céleste et îi la colère du peuple?
— C'est moi, répondit Doiiiiniijue ; car Cflle maison cache un liéréti(|ue, et je l'ai niari|uée du sceau de la réprobation jusqu'à ce que le iiiaudi' en sorte ou (|u"il en soit cliiissé.
Roj;er vil alors m s'approcliaiil la cause du rassi'uil)!enu ni. C'était une bière vide (lu'on avait posée en travers de la purle d'entrée, et une croix rouge qu'on avait dressée au el.evet de cette bière.
— Misérable! dit Uoger oubliant toute prudence, c'est toi qui as j)lacc a cette porte ce si^ne de mort et de su|ipliee? La ville de Montpellier appar.ieut-elle à Innocent?
— ISi à Iiinocenl ni au vicomte de lieziers, répondit l'roiflemenl le moine; mais l'homme qu'enferme cette maison appai tient à l'Église, cl lui a été livré par son seiiineur, le comte Raymond, et l'Église le saisira et l'a teindra partout, eilt-il caché son retour ;"i l'hérésie dans les villes de Eeziers ou de Carcassonne, sous la protection du noble Roger.
— Et à Carcassonne et i"! Leziers, réidi(|ua violemment le vicomte, Roger eût fait ce qu'il fait iri.
A ces mots, il arrache la croix plantée devant la porie, la renverse et la foule aux pieds, prend la bière, la brise et en disperse lesiambeaux avec des cris de colère qui épouvantent les habitans et qui semblent ravir Doniiniciue d'une'sainte joie. A peine le vicomle a-l-il cédé ù ce mouvement irréfléchi qu'on entend les pas précipités d'un concours tumultueux, et aussi. ôt on voit arriver un r.ouibre considérable d'hommes vêtus de noir, les pieds nus dans des s.ndaks, la lête découverte, le cor, s serré d'une corde de chanvre, prcsi]ue tous les cheveux en désordre et les vèteniens sales ou déchirés. C'étaient les bons-hommes de la ville de Montpellier, les prêtres de l'hérésie, et à leur tête marchait Guillabeii de Castres, leur évéque, le plus fameux héitsiarque de la Provence, et qui avait déjà soutenu plus d'un combat spirituel contre Dominique. En se voyant, ces deux fiers rivaux se mesurèrent de l'œil, et Guillabert s'écria:
— Je vais montrer le vrai chemin à làmequi va s'en aller.
— Ce chemin est facile à suivre, répondit Dominique, et le vicomte de Bezi'rs vient de le l'ouvrir.
Roger, qui, à l'aspect de Guillabert, avait ciaint de voir se renouveler au chevet de Mauran, entre ces deux fanatique?, la scèiie de Mont-ù-Dieu, ne fut pas peu surpris quand le moine s'éloigna sans engager le combat, fans essayer même d'enlever à Guillabert une conquête pour laquelle 'il avait montré tant de sollicilude. H dut penser que Doniinique comptait tirer un nieilhur par;i de cet événement, e', sans trop se rendre compte de ce qu'il pouvait avoir ;'i craindre, il suivi Guillabert dans la maison où il venait d'entrer. Il le précéda de quelques pas dans la chambre où était Pierre Mauran, et trouva celui-ci étendu sur une couchette très élevée, ayant à ses cotés iVathanias qui l'observait d'un air soucieui!, et Catherine qui semblait toute tremblante de ce qui se passait au dehors. Roger, sans lien lui dire de ce qu'il avait fait, lui conseilla de S3 retirer, cl, u-ant de celte autorité (|u'il savait prendre même avec ceux (|u'il aimait le iilus, il la lit rentrer dans sa chambre et donna l'ordre à sa nourrice et au vieux Baptiste de ne pas l'en laisser sortir, (juoi qu'il arrivât et quoi (|u'elle pût entendre. Il crut qu'il était prudent de l'éloigner des scènes qui allaient se passer, autant pour l'aspect horrible qu'elles offriraient, que pour les conséquences qu'cl'es pourraient avoir. Lui même, sfntànt qu'il était mal à propos mêlé à toutes ces disputes, fut à plusieurs fois tenté de se retirer ; mais la crainte de laisser Caiherine seule dans une maison ainsi envahie, et le désir de voir par lui-méinè la fin d'un événement où l'on pourrait peut être essayer de lacomprosiettre plus tard, le décidèrentà rester.
A peine Guillabert fut-ii entré dans la chambre du malade, que celui-ci parut se ranimer en sa présence.
— iilon père, lui dit-il d'un accent de prière, les prêtres pervers de la prostituée de Babylone ont égaré ma raison; venez à moi et co)iio/f;.-moi.
— Pécheur, répondit l'évêque hérétique, voici venir.les fils majeurs et les fils mineurs de la véritable Eglise, ils t'apportent la consolation (|ue tu demandes.
Aussilùt deux des acolytes de Guillabert saisirent Pierre Mauran, et, le plaçant malgré sa faiblesse et ses douleur» sur son séant, ils voulurent commencer la cérémonie de la consolation, rsaihanias, qui était demeuré dans la chambre, s'approiba alnrs et dit à (iuillabert :
— Eière, il ne faut point penser à lonrmenter le malade d'aucune façon ; les secours de la médecine sont les seuls ([u'ils puissent recevoir en ce moment.
— Dieu du ciel! s'écria le pr.'tre héréti(iue, le misérable Pierre INIauran a-l-il encore subi cette souillure? Après avoir li'.-ré son 'ime aux perditions de Rome, son corps est-il tombé aux mains de ce juif? Arrière, mécréant I fils du fils rebelle du Seigneur, rejeton de Satan, je t'cxorcise ! Arrière l'impur!
Celte malédiction prononcée par un i*rêtre de l'Église ro maine, sar.s épouvanter précisément Nalhanias, l'eût cependant réduit au silence. A coup sûr, il n'eût osé braver un sui-tiième qui pouvait être suivi d'une plus cllicacc persécution. Mais, vis-à-vis d'un hérétique, c'était bien différent; car la haine que Isur portait le clergé catholique dépassant de beaucoup celle ([u'il avait contre les juifs, il les abandonnait voloBliers à l'outrage et ù l'insulte de quiconque les voulait insulter. Ainsi en csl-il dans toute discussion intestine : !'animosiié est aflreuse entre enfans d'une même nation ou d'une même famille, et la haine est d'autant plus ardente qu'elle a eu des liens plus forts a briser. Enfin, soit désir de venger sur un chrétien, (|uel qu'il fût, l'humiliation constante où on les tenait, soit par motifs d'humanité, Nathanias s'élança vers Guillabert de Castres au moment où il s'approchait da Pierre Mauran.
— Cet homme est mourant, s'écria-t-il, et vous le tuerez si vous lui faites subir la moindre de vos slupides momeries !
Ce propos allijma la colère des par/ails, mais il ne fit briller sur le visage de l'évêque qu'une joie singulière et une espérance dont Nathanias eût fiémi de connaître le but. Celle espérance s'allacbait à un objet bien désiré, puisqu'elle apaisa Us scrupules de Guillabert, et qu'il demanda vivement au médecin s'il était vrai que Pierre Mauran fût si malade qu'il le disait, et s'il mourrait véritablement dans le cas d'une épreuve ou d'un peu d'aide.
Nathanias répondit aflirmativement sans se rendre compte du sens des derniei s mots de l'hé; étique ; mais à peine eut-il fini, (|ue voilà Guillabert ijui élève les bras vers le ciel et qui, saisi d'un tremblement universel, se prend à crier :
— La mort vient, la vie la suit, l'épreuve sera dure, l'aide sera bonne, la victime agréable au Seigneur!
Nathanias se rappela alors avoir entendu raconter les plus étranges choses sur les épreuves et les aides des hérétiques; et lorsqu'il vit l'état d'extase frénétique où tomba Guillabert, s'emparer des autres parfaits, il entraîna Roger dans un coin et lui recommanda la plus exacte prudence. Bientôt, tandis (|ue Guillabert immobile, les bras étendus en l'air, mais agité d'un tressaillement couvulsif, était, selon leur expression, envahi par l'Esprit, les autres assistans se iirirent à déchirer leurs habits avtc fureur, se prosternant et se relevant tour à tour devant Guillabert avec de grands cfis.
Dans notre siècle de pass'oiis raisonnées, perso;.ne ne pourra s'imaginer comment Roger put être le témoin impassible de la scène que nous allons décrire, parce que personne ne peut se figurer peut-être le délire où peut mener une superstition. Les histoires des convulsionuaires et celles des religieuses de Loudun en sont un exemple épouvantable. Dans ces circonstances, non-seulçmenl les puissances irritables de l'esprit arrivent à un degré d'exaltation et de férocité incroyables, mais encore les forces physi(iues et vitales, soumises à la même excitation, s'exagèrent à un tel point qu'il en résulte des actes prodigieux de vigueur accomplis par des corps faibles et c.hétifs Ce fut donc un étrange spectacle pour Roger que ce qui se passa alors sous ses yeux, et la surprise, le doute même de la réalité de ce qu'il voyait le rendirent bien plutôt silencieux que la crainte qu'il eût pu éprouver de sa trouver au milieu des hérétiques.
Comme nous l'avons dit, ils étaient presque nus. Guilla-
FREDERIC SOULIÉ
berl, toujours à la place où l'exlaso lavait saisi, avait perdu ce Ircssaillement qui annonçait, disaient ils, l'invasion de l'Esprit-Saint. 11 ciail devenu complètement immûlilc, l'œil tendu et les bn-s levés. A cet aspect, les lions-!i nnmes s'agenouillèrent, et l'un d'eux, Benoît de Termes, le plusré- Téré après Cuillabcrt, s'écria :
— La coupe est remplie, l'âme du saint nage dans l'inie de l'Espri!; .'i l'œuvre pour que l'hostie soit prèle quand Dieu débordera
Aussitôt Pierre Mauran fut enlevé de son lit et placé sur le p'amlicr : tous se rangèrent autour de lui ; deux diacn\s ou (Ils mineurs tenant un Évangile ouvert. Benoit se p!aça en face du malaJe et commença l'interrogatoire suivant :
— Tu as demandé à cire consolé, Pierre iMaurau ?
— Je l'ai doman'Iè, répondit le malade qui parut subir luim^me cette induenie extraordinaire et se ranimer ù te commun enthousiasme.
— Ton àme a-t-elle besoin d'être purifiée des erreurs où elle s'est replongée? demanda le prêtre.
— Mon àme en a besoin, répondit Mauran.
— Réponds donc aux vrais articles de la foi. (Juel est ton Dieu?
— Mon Dieu est le créateur du bien ; c'est lui qui a fait la pensée, l'amour et les choses invisibles, aidé de son premier fils Jèsus-Christ, dont l'esprit a habité Irentc-trols ans sur la terre dans la personne et le corps de saint Paul.
— (Test le seul qne tu adores? reprit Benoit.
— Le spui, répondit .Mauran ; et je renonce Satan, sou second fils, qui a fait le corps, les désirs charnels et toutes les choses matérielles (|ui servent à la tentât o.'.
— Très bien! s'écria Benoit ù (Ctte réponse ; et tous ceux qui étaient présens répondirent en faisant une génuflexion à chaque exclamation : sois béni ! sois béni ! sois béni !
— Quelles sont les croyances sur cette terre?
— Que chacun, homme ou femme, peut prêcher 1 Évangile quand l'Esprit Saint le domine; qu'il peut consacrer le pain et le vin en un cas pressant, sans avoir été revêtu (or; donné", pourvu qu'il poiteles sandales.
— Que dé!eslcs-tu sur la terre? demanda encore le prêtre.
— Je déteste Rome qui est la protectrice de l'Apocalypse. — Je déteste le serment comme impur. — Je déleste l'adoration des images comme une invenlion du diable. — Je déleste les églises oU Rome enferme l'immensité de Dieu.
— Sois béni ! répondit encore Benoit de Termes.
Et les assislans reiomniencèrent encore trois fois la même exclamation avec les mêmes génuncxions. L'interrogatoire continua, mais avec erdn^ quoiqu'on put s'apercevoir que la voix de l'interrogeant arrivait par degrés à une vibration forte et éclatante qui annonçait une exaltation croissante.
— El(iuecrois-t!i qui' deviendra ton iimc après ta nioit?
— Elle ira au paradis ou en enfer; car le bien est le bien,el le mal est le mal, et le puigaioire est une invention des hommes.
— Et tu ne crois pas, comme nos frères les Insabattez, qu'elle attendra jusi|u'au jugement dernier?
— Le jugement dernier est une impiété; car Dieu est infaillible, et,apr»ïs nousavo'r ju^;és à notre trépas, il ne changera pas son jugement! et la résurrection d(S morts n'isl point écrite dans l'Evangile.
— Sois béni! répéta encore .Benoit.
Et encore cjlle fois on lui répondit comme on avait fait. Tous alors se tournant vers Guillahert se mirent ;"i genoux devant lui et conimenc rent une prière à laquelle il paraissait insensible ; cependant, c mime un coursier indolent entouré de chevaux fongueux et qui se laisse cnlin entraîner ;1 leur impétuosité. Tes lèvres de Guillahert remnèrfnt .l'ahord insensibli'ment, puis s'agiineiit de paroles presque muetîis. Bicnift sa voix et ses prières s'unirent ù celles des antres, etcans [eu d'inslans elles les dominèrent toutes.
— L'Esprit déhorde! s'écria Benoit, que le croyant soit eonsolé !
A ces mots, on s"eni|)ara de Pierre Mauran ci on le plaça debout, en le souUnanI, vis-à vis de Guiliabert. Deux par-
faits tinrent suspendu sur la tête du malade le livre des Evangiles, et l'évêque prononça une première prière les mains étendues sur lui. La prière finie, il lui imposa les mains et le livre sur la tète, et Lierre Mauran récita un Patei- en tenant ses mains étendues eo croix. Dès qu'il eut fini, on l'approcha de Guiliabert, et on le plaça encore en farede lui, mais de cùlé, de façon que l'épaule gauche du malade touchât l'épaule gauche de l'évêque, et celui-ci récita une seconde prière commençant par ces mots :
— Cor itxiim in conle liio...
Lorsqu'il eut fini, on replaça Pierre Mauran tout en face de lui, et aussitôt Guillab it se pencha jusqu'à lui, et, par sept rois diiléientes, lui souffla dans la bouche en lui répétant i"» chacjue lois :
— Dumhius tecum.
— ISt cinn spiritti tiio, répondaient à chaque fois les assislans, et, à chaque insafHalion, ils faisaient mettre Pierre Mauran à genoux cl le relevaient rnsniie. Toute cette pantomime, exécutée d'abord assez solennellement, prit un caractère de violence à celte dernière cérémonie. Ainsi on précipitait le malheureux mala le et on le relevait bnitalt-menl. En effet, on pouvait lire sur les visages que les esprits s'exaltaient. Celui de Mauran surioul avait l'expression d'une joie sauvage et infinie, et ce ne fut pas sans une sorte de terreur (|u'à la dernière de ces génuflexions Roger le vil se redresser de lui-même et se tenir debout sans le secours de ceux qui l'entouraient. Un long cri de joieaccutillit celte victoire de lEsprit-Saint, et ce fut le lourde Mauran d'élever la voix et de se faire eut nùre.
— Frères, s'écria-t-il, l'heure esl venue, la mort est proche, la vie la suit... ouvrez ù l'àme de larges chemins... Dieu m'invite et il m'appelle...
lUnoii, alors à genoux enire le malade et Guiliabert, se retourna vers celui-ci et lui dit d'une voix farouche :
— Père, le frère Mauran demande l'épreuve.
— Est il préparé ? demanda Guiliabert retombé dans sa sainte extase.
— Je suis préparé, répondit Mauran.
— Il est préparé, répéta Benoit.
— IS'on! non! s'écria Guilaberl; je n'entends que la voix de Buioitet non celle du croyant. Son Esprit n'est pas le mien; y. ne r<"ntends pas...
— Que faut-il à l'espril? s'écria Mauran ; que faut-il pour avoir l'épreuve?
— Il faut maudire, dit Benqit, maudire et mépriser les images de la Prostituée.
— Qu'on m'apporte ses images et ses idoles! s'écria Mauran.
Eiruii des acolytes détacha du murun christ qui s'y trouvait suspendu, et le présenta à Pierre Mauran qui prononç» sur lui des paroles d'exécration, lui cra ha au visage et le foula aux pieds.
— J'ai maudit et méprisé... dit alors Mauran.
— Je l'entends, je t'entends, répondit Guiliabert... Qu'on cède .i sa i)rière, et i|u'on ouvre les voies à l'Ame du ci oyani !
A ces mots, un hurlement sauvage répondit à l'évêque .*iérétique; lui-même élevant la voix lit entendre une invocation relcnlissanle; et Mauran, Poil animé, le visage exalté, debout au milieu de ce cercle de furieux, leur cria :
— Voici ma poitrine, voici mes veines et mes nu^mbres. Que mon bien-aimé commence! que le plus charitable m'éprouve !
Cependant on demeurait immobile, cl, les yeux fixés sur Pierre Mauran , chacun semblait hésiter; les poitrines haletantes laissaient échapper une lauiiue et courte respir.ition.
-Père! père! s'écria Mauran; les frères sont faibles; l'Esprii-f aint n'est qu'en nous.
Guiliabert, à cette interpellation, répondit aussitôt :
— Que les frères ûbéi.--sent! que l'épreuve soit faite! Ciim manu, cton gladio, ciim Hngnci, animom libéral
Celle exhortation n'était pas achevée, ([u'un des plus jeunes delà troupe s'éance et frappe Mauran au visai^e : celui-ci der. eure immohi'e. L'exemple n'e,<t pas plus loi donné que chacun s'excite cl lui porte des coups terribles; mais Pierra
LE VICO.MTE DE BEZIERS
Mauran so\irit ;"i cliaque nouvelle blessure , et, par un i)rodijçe de la nature liiiinaine, il soutient, malade et mourant, mais ^olts l'enipire diin inlhousiasnu' l'analiiiwe, dos a'.teinles qui r lissent renversé et brisé ni |)lcine santé.
Celte eireon-ta-ue que lapliysiqno et la médecine aitnelle ont eu oecasidu de ne' nnaîire, eelte insensiliililé à la douleur, résultat d'une tension exiiéine des forées morales, avait plus d'une fois épouvanté les ennemis des Vaudois, et fait croire, siuun ù leurs miracles, du'moins à lasoreelleriedont on 1 s accusait. Ce fut donc avec un véritable effroi que Kogcr vit commencer cel'e lutte; mais sa terreur devint extrême lorsque cette insensibilité s'augmenta pour air si dire sous la violence des coups. Ainsi, à plusieurs fois, un des jjIus furieux de la troupe (|ui s'élait emparé d'une barre de bcjis en avait frai^pé Pie- rc Mauran dans la poitrine et Favail renversé; mais ci'hiici, repoussé de la terre comme par une force invisible, se retrouvait aussitôt debout, excitant l'ardeur de ses bourreaux par ses cris, les' insultant, leur reprocbant leur faiblesse et leur làc.be:é. Enliii cette salle devint une véritable arène de bêles féroces se ruant avec des liurlemens afTieux contre le mallieureux Pierre INlauran ; on le frappa de tous les objes dont on put s'armer. Les u s le déeliirérent de leurs oni:les; d autres lui ouvrirent la poitrine avec des clous; on lui cieva les yeux; la rage devint t.lle, que quelques-uns la tournèrent contre eux mêmes, et il s'en trouva qui se flreni aussi de cruelles blessures. Pendant ce temps d'une frtné.ie incroyable, la voix de Guillaboil ne cessait de prier et d'iiivocjiicr le Seigneur. Roger et Kathanias épouvsnlés se icnaieiit s-ilencicux dans un coin obscur de ce repaire. Enlin la mort de Pierre. Mauran mit iin à cette horrible cérémonie; et l'exalialion des boiis-li-iuimes ayant cessé avec la vie de la victime, ils la cenlière:!t à quatre d'entre eux (jui rempoitérei.t dan^ leur cimetière i)articul!er, où le cadavre futjeié sans cérémonie dans une fosse, attendu que la prière pour les morts clait, selon la secle vaudoisc, une insulte à la justice divine
C'est ainsi que l'iiérétication est racontée dans les interrogatoires (le l'inquisition qui sont arrivés jusqu'à nous. Nous avons dû même en [lassev les ciri onstanccs les pins atroces cl les plus indécentes; mais pour qii'ini ne nous accuse pas d'avoir imposé aux regarda une scène impossible, inventée à plaisir, et comme nous ne [louvous faire dans ce livre un cours de médecine qui on donne l'explication, niunlrons U nos lecteurs coninienl des scfenes pareilles se renouvelèrent loiiles les fuis que l'espril fanatique des sectaires arriva à une exaltation déréglée. Voici où en étaient venus les cnnvulsionnairos, et ce qu'en rapporte Carié de .Monlgeron, qui, cependant, écrivit cimtre eux.
On cninait l'épreuve supportée par Jeanne Moulel, jeune fille de vingt-deux à vingt-trois ans , qui, debout et lo clos appuyé eontre une muraille, recevait dans l'estomac cl dans le ventre cent coups d'un clicnct pe.-ant vingt-neuf à trente livres, qui lui étaient assénés par un liounue des plus vigoureux. Cette Ul'e assurait qu'cll • ne pouvait êire soulagée que par Jcs ciuips très vic- Icns, et Carré de Jlontgeron, qui était chargé de les lui administrer, lui en ayant donné soixante avec toute la force dont il était capable, elle les trouva si inuflisims qu'elle fit remettre le chenet entre les mains d'un homme pins robuste, qui lui administra les cent coniis dont elle croyait avoir besoin, .\lors Carré de Montgeron, pour prouver la force (tes coups qui n'avaient pu la satisfaire, s'cs.saya contre un mur : « Au vingt-cinqui, me coup, ditil, la pierre sur laque le je fiajipais, qui avait été ébranlée par les pré.:éileu , acheva de se briser, tout ce qui la retenait tomba de l'aufie côté du mur, et y lit une ouverluie de plus d'un demipied de largo. »
. l/exercice de la planche se faisait, dit l'auteur des Vains écarts ^antagoniste des convulsion^ eu étendant sur la conve.lsionnaire, couchée h terre , une jilaiiche qui hi couvrait entièrement, alors montaient sur cette planche autant d'hommes qu'e le «n pouvait tenir ; la coin ulsiunnaue les souienait tous. On dit qu'il montait jusqu'à trente houinies sur cette planche; d'où il résulte que le Corps de celle fille était chargé d'un poids de plus de trois milliers, poids qui seraient plus que suffioanl pour écraser, un bor-uf. » -
Cet effroyable secours fut quelquefoiu- employé comme inoTcu curatif pour le redressement des dilTormilés. Une fille, Charlotte
l.aporte , ilgée de cinquante ans, qui,, entre autre difformités, avait la colonne vertélirale contournée en forme d'S, fut redressée, ;i force d'être coiupiimée par la violrnce dos plus épiuivanlables secours. « Tcul l'ari^^, dit le niêine auteur, a vu que Charlotte Lapoile se faisait frapper cl prcssiT les cOti'S d'une force si inodigieuse qu'elles auraioni di1 luillo fois en être brisées. Coudiéc il terre, cllo te faisait SvnU-r aux pieds par les hommes les plus robustes, encore aiaiciU-its beau faire tous leurs cITorts pour eiiloncei- les talons de leur souliers dans ses côtes, on ne pon- \al trouver moyen, ni de cette façon ni dancune autre, de les presser suffisamment a son gré. .Vussi l'elTet de ces secours a-t-il été en très peu de temps, de pousser l'épine au milieu du dos el de la replacer oii elle aurait dO être naturellement; en sorte que d'une petite bossue dont le corps était tout de travers depuis 1081, les secours ont fait, en I7a:i, une personne dont la taille est préseutemenf très drOLle, ainsi que tout le inonde l'a vu depuis cetemps-l:i. » {I/lhilet secours meurtriers, p. 8'J.)
« l'ne autre fille, Cliarlott" Turpiii , âgée de vingt-neuf ans liorrib'ement conlrefaile ceiume la piérédente, était afflifjée de deux bosses, l'une à l'éi^aule droite et l'autre au-dessus di' la hanche gauche. .-\vec quelipies centaines de milliers de coups de Ijùche , cl autant de coups de pierre administrés sur les parties trop proéminentes, on vil les deux bosses s'aplatir, et la Mlle se redresser. Il faut a\ouer qu'elle en .avait grand besoin ; car ayant fait une chute terrible vers lage de dix ans, elle n'ayant pas grandi depuis lors, et n'était liante que de deux pieds onze pouces. V- cette naine on parvint ;i faire, non pas ;i la vérité nno grande et belle lille, mais une personne de ti ois pieds sept ponces de hauteur, ce qui donne huit pouces de crue dans l'espace de six ou huit mois. Il est vrai ipie les coiqis de bùchi' et les coups de [lierre ne furent pas les seuls moyens auxquels ou dut fair" honneur d'une cure aussi extraordinaire; car la jielile naine étant on convulsion s'avisa d'un procédé qui devrait lui dimner des titres a la priorité d'invention des lits mécaniques. Klle se fai.'-ait altaclier p.ar le cou avec une très forte lisière, et faisait lii-r les deux bouts de deux antres lisières ii chacun de ses pieds. Klle engageait ainsi deux des spectateurs à tirer, avec toute la violence qui leur était possible, les deux lisières qui tenaient ;i ses pie.ls; et, afin (u'ils fussent en état de le faire avec plus de force, elle les priait dépasser ces lisières eu forme de ceinture autour do leurs reins, et de s'appuyer les pieds contre une grosse pièce de bois qu'on avait placée ii cet effet. Au moyen de quoicesniessieurs tiraient les deux lisières de toute la force de leurs reins et de leurs bras, et par ce moyen ils étendaient le cou do celle fille avec une si grande violence, qu'on entendait les os de ses cuisses et de ses jambes craquer avec un grand bruit. » ( Idte des secours meurtriers, p. 8i.) — « Par ce moyen, est-il dit dans une requête piésentéfi au Parlement pour l'engager b l'are constater le miracle, le cou décolle Hl'e, qui était rentré dans la poitrine, s'est dégagé el s'est extièinemenl allongé; ses épaules qui remontaient jusqu'il ses oreilles, se sont entièrement abaissées; elle porte la lélo droite et élevée, etc. >>
■ Le Parlement recula devant la crainte de prcdsiro trop d'impression ser des esprits déjà trop disposés au fanatisme par la proclamation solennelle de faits aussi singuliers. L'enquête n'eut lias lieu, mais il est difficile de douter de la vérité des faits alteslés en outre par la mère de la mirucu'ie qui demanda la permission " de remettre entre h s mains d' M. le procurenr-gènéral les noms, qualités, deuieiues des personnes qui ont eu connaissance de l'état de celte Dite avant ses cenvulsiims. u Dans un moment oii l'autorité s'attachait il la poursuite de tou-; ceux qui paraissaient tremper dans l'afi'aire des c nvuisions, une pareille demande, si elle n'avait pas été soutenue des preuves les plus irrécusables, eût été le moyen d'attirer sur celle qui la faisait de sévères punitions.
Pour achever (le donner une idée des effroyables merveilles dont les conviilsionnaires offraient le spectacle, je me bornerai à lappeier l'exeicicedii caillou, i^uivallt le mémo auteur des Vaiui e/f'r's , antagoniste des couvi.Uious), voiti -.n qi.oi Ci^ singulier exercice consistait : « La convulsionnaire couchée sur le dos, uu frère prenait un cai;lo;i p( sant vi:gl-deux iiires, et lui en décliargeait plusieurs coups sur le sei^i. »
Carré de Monigeron ajoute à cette description :
« Il et à observer que celui qui la fiappait avec ce caillou fe mettait ii genor.x près de la convcisioneaire, qui était couchée sur le pianclur; qu'il é evait ce caillou ;i peu près aussi haut qu'il la pouvait; qu'après quelques légères épreuves, il le précijiilail do toutes ses forces sur la poitrine de la convoi- ionnaire, et qu'il lui eu donnait ainsi cent coups de suite. S. chaque coup, toute la chambre était ébranlée, le plan, her tn mWait, et le- speaaleurs no pouvaient s'einpéther de frémir en entendant le bruit épouvan'able que faisaient ces coups en frappant le sein. «
Je terminerai l'exposé de ces faits si incroyables par le récit
co
FREDERIC SOFLIE.
d'une aulro merveille donl l'almission li'voU? rncorc plus la rai- !^on. JVniprunio encore les parole» d'un iKuniire qui ne croyait pas qu'il y ei'il du surnaturel dans l'élal des convulsionnaires, q^.i érrivait eonire eux et qui ne po^ivait èlrc perlé qu'a aiïaiblir le merveilleux d' s événei}ii-ns. l.a convulsionnaire donl il va èlrc qiie^lii'n »st la même qui s'. xpO'ail à l'épreuvre du feu, et que pourreite raiwm, l'auleur des Vains ejjorls appelle la i^a'aniaiidre. l-'opéralinn du feu tirant à >a lin, Ln Salauianiire criait : Suerc d'orge! sucre d'orpe! Cesuire d'orge l'iail un bâton plus gros que I li >. aigii cl po nUi par un Ixuil. I.a ccnvulsioiiuairc se niellait
en arc au milieu de la chambre, soutenue par les reins sur la polnle du sucre d'orge, et dans cotte posture elle cria t : liiseuit ! biscuit! Celait une pierre pesant environ cinquante livre; elle était alladiée U une corde q li passait par une pouli-qui leuait au plancli- r de la ilianibre : élevée sur la poulio, ou la laissait tomber jusqu'à l'estoniac de la sœur, à plusieurs rcprisc5, ses reins portant toujours sur le sucre d'orge. »
(Extrait de l'ouvrage du docteur Bertrand surle iloriné.isfne animal.)
iivrc lr.©§f§BC.anc.
L\ i-ici;.
. Le malin qui suivit celie nuit, Montpellier se leva re!e;ilissanl du son des cloches, parfunié de fleurs aux murs et aux fenêtres de ses maisons, joncdé par toutes ses rues. Les liabitans avaient revêtu leurs plus beaux babils; presque tous avaient ferme leur demeure et circubicnt par la ville. Lu iirayd nombre se dirigeait vers les porics par où devait entrer fé cortège des seigneurs; d'aulrcs se portaient en masse vers le Leude du l'érou, où devait ss leiiir la fuiri^ libre prcclanue depuis liuil jours: l'aspect de la ville élail animé et joyeux. Lllotel-de-Ville . ma;;iiiliquemcnt tendu de serj-e de couleur, éiat > iiconibré de niaïc' ands (|ui, Kioyeuiiani six sous, se faisaient df livrer une permission de. ye: dre. Celte permissim eonsisiait en une plaque de plomb qu'ils porlaient durant icuie la foire. 11 rcfle.'i IMonlpelljer uiicde ces platiuis ailacliée à une des chartes (le la ville. F)'un ci'tt' est repr. sintée la \ iergc, assise daiks une chaise cl tenaiit son lils sur ses geooux. Cette chaise est irès profonde, et , au l:i u de bras, el'e a deux coiéi aussi élevés que le dossier. Cl s côtés s'avancent jus(|t"au bord du siège et se développent à droite et à gauc.h'! comme les feuilles d'un paravent, lii des iiieds de la 'Vierge est posé sur un coussin qui nous a paiu être un éeuss.n de comte. A droite de la Vierge esl gravée en canictcre golh la blire A, ù sa gauche la lettre IM. Olle figure esl eiiiourée d'ti.i ceale composé de la réunion de (!ouze pelils arceaux tirmiiiés chacun par un Irélle : c'élai' le nombre des l'imsuls de la v;l!e. Entre ce premier cercle ei celui qui eiitour(j le sceau et (|ui représcnie parl"ailen;ent la couronne murale des ancioiis, se trouve sur le plat de l'erai reiii'c l'exergue suivant en caractères romains :
Virgo nialer, natiiu! ( ra It nos juvet onuii liorà.
Celle i)hrase limée el syilabiquemenl ine.-uiée comme nos vers deliuil pie Is esl peut-êireune preuve que ce n'est peint aux Normands (juc la poésie franvaise doit sa rime, car on voit par cet exemple qui> la Provence avait dès-lors soumis à celle lègle d'harmonie la barbare latinité du douzième siècl •, bien avant que les pottes français fussci.l sortis des bourgs de la iNormafldie et dis éihoppes de Paris.
Ije l'autre cillé de cette pla(|ue de plomb, on voit la ville de Montpellier enceinte de f es murs, sout'nusde loin en loin île murs èniTtiics. Au milieu esl une porte basse. Au-dessus des murs (U apeifoil' les toits de bàtimens considérables, l'imnieiiic ciu'.ierUe £a;:.t-!' erre de ^;aguelonne et les deux louis de la ciutîcl'.c qiii domine la \'.\'e. L"cxcri:ue c'c ce celé ou si-eau n'.iii.iti,.al ç:-l cc!u;;ii ;
■ Siijilluni dusdeciui eoaiuluciMi-nli^pcsiuianS
Chaqu-^ marchand reiCKtil ce sceau allaché à une corde plate, de laine, et ie pendait ;"! son cou. Tout homme étranger ;i la ville de Mouiijcliier qui eût voulu vendre le moindie objet sans ce signe de la permission des magistrats, pouvait ère saisi sur-le-champ par les sergens d'armes, et toutes ses niarel andises cinlisquèes au prolit de la ville. Cependant l'alTIuenee diminua bientôt du ciMé des marchands, et chacun d'eux jilla priuilrc la place qui lui fut assignée par les juges de la foire. Les bateleurs vinrent à leur tour demander le droit de s'etabiir dans les divers qu .r.iers de la ville.
On y reuK'.niuait bi ii nombred Italiins de Gênes, et partii'ulièreinent des Avigiionnais. Des jongleurs venus de tous cê.tés de la Irovence, abondaient aussi dans la vil e; mais , grâeéà la proie lion que les seigneurs accordaient alors h t us ceux quicultivaient la poésie, ils étaient dispensés de loiite formalrlé. Lue table particulière élait même servie pour eux dans l'une des grandis salles de rilùtel-dc-Ville. Elle était presque toujours déscrle, para; qu'en généial les jongle-.rs fiaient riches des munilicences des primes qu'ils louangaient dans leurs vers, ouant à ceux qui n'avaient pas de [atriiiioine, ils gagnaient presque toujours assez d'argent daiis les repas où ils éiaieiitaJmis, pour ne pas être réduilsà accepler cette hospitaliié.
Les places des marihands ,et des bateleurs étant distribuées, chacun d'eux se tendit en la grande place du Pré-.'VIarie, située sur h; bord de la petite rivière dite /e Merdivçon, el oli s'éle.ndail une lice immense. Cette li'C élait close sur trois côtés par des gradins qui s'élevaient à une grande hauleUr. Le qi'alrième cêiié était bonié par la rivière. Les gradins êiaient destinés aux seigneurs et bou geoisqii devaient pri lulie part à la fêle, et de l'aulrecêilé de l'eau se piessaienl le menu peuple et les serfs accourus de tous lescnvirois. (".race à me pelilc lolline qui f-e trouvait en face de la lice, is pouvaient voir la fc;e au-si bien que les plus favorisés. Clia-'undes trois gradins élait coupé au milieu par un pavillon plus élevé, destiné à l'un des principaux seigneurs de la cour. Celui qui faisait face il la rivièrs' élail pour Pierie d'Aragon ; celui de droite pour le coale de Toulouse. Roger devait o cnper celui de gauche. Des deux côiéi de ch.ique pavillon Ml certain espace du t'iailin élait réservé pour la suite de ces divers seigneurs.
A dix heures, un messager vint annoncer aux consuls que
le conége du roi était prêt il sortir du château d'Umelas, et
i|;ielcs autres seigneurs et leurs suites, lis uns p.iriis des
chàicaux de Lates, dt? Subslantion, de Torlanne, If s autres de
riiêpilal de Saint-E pnl, seraient arrivés A midi dans le l'ré-
; ?darie. Lis habitans, selon qu'ils j'igeaient de la magiillicence
I des Seigneurs, se portèren'. a'ix diverses portes par où ils
I (îcvaieiit entrer, impatiens de voir ouviir a foire el la cour
I plàiiue. ^ous ne les suivions pas dans kurs diverses luar-
LE VICOMTE DE BEZIERS
ches, et nous rostecons au centre de cet immense concours avec les plus palicns.
Les gradin^, Itls que nous les avons décrits, ne se touciiaient pas aux aniiles du carre (|u'ils formaient ave ; la livliVe. Acetendiuii, unebarri(^re formée par une simple pièce de liois ou lice, maint nail une foule assez grande. C'était ce le des marchands tt bateleurs ([ui avaient la prétention d'être nommés maîtres de la fête, ou rois des jeux.
Bientôt tons les noblis de la ville et les libres bourf;eois s'emparèrent des gradinscfui le'r étaient desiinos, ( t y placèivnl leurs femmes et leurs liiles, après avoir déclaré leurs noms aux sergens de la gaide des consuls, ipion n'ose pas appeler ici garde municipale, qiioiiiue ce fût là leur vrai nom. Enfin tous les gradins ^e remplirent de gens de toute sorte, niagniliquemcnt vêtus, et l'heure de la cérémonie arriva. Les cris du peuple qui acconifagnait les divers cortèges, unis aux reientissemens des trompettes, h s annoncèrent enfin, et cba un se leva pour les voir passer successivement et en adicirer ou eu critiquer l'ordonnance. On écarta des barrières ceux (|ui s'y pressaient, et les trompettes du roi d'Aragon parurent les premières.
Dix arbalétiiers de front, achevai, ouvraient la marche; tous le casque en tète, la vis ère haute, montes sui- des chevaux couverts de housses magniliqucs et de diverses couleurs, qui leur revêtaient le cou, le poi rail, et descenlaient presque jusqu'à leurs pieds. Après eux venaient Ijs chevaliers de la lance du roi, c'est-à-dire ceux qui, sans autre fi f que leur épée, luiapparlenaieiit plus particulièrement, et qui étaient, pour un sei-neur suzerain, ce que sont les cavaliers pour un simple chevalier. Les consuls de la ville de Montpellier parurent ensuite, vêtus de leurs dalmaliques violettes, garnies de fourrures, et portant chacun à leur main un bâtdii d'ivoire, au bout duquel était sculptée une peite Vierge. Le roi les suivait monté sur un cheval couvert d'un lilet fait de rubans d'or qui l'enveloppait tout entiir. A eiiaque nœud du lilet était attachée une pierre précieuse ; le mors de la bride était doré, les é riers de même, de façon que, lorsipie le coursier entra dans la lice, piaUiU! et s'agilanlau soleil sous la main habile n'u roi, il sembla voir une niasse vivante de lumière et de couleurs resplendissantes (|ui jetait sans ces<e un é -lat prodigieux et varié. La rei-ne était à la droite sur un coursier non moins niagniliqueEieit vêtu, d Catherine parut, à sa gauche, sur une liaquenée blanche, toute reîp'endi^sante d'oinemens d'argeiit. Bâ longues acclamations accufillir'.nt le souverain qui, après avoir fait le lour de la lice, alld prendre place .dans le pavillon du milieu. Près de cent chevaliers qui le suivaient se rangèrent de cbafiue coté de lui, après avoir remis leurs chevaux à leurs ccuvers.
Dès que le roi eut pris place, il lit signe ai comtor d'Hauterive de se tenir prêt à ouvrir la barrière de droite au vicomte de Beziers, dès que Hugues Sanche, comte de Rou- sillon, aurait introduit Uaymrnd de Toulouse par celle de gauche.
L'entrée du comte fut le signal des ers les plus tumultueux, car jamais rien déplus magnifique n'avait été montré aux peuples de la Provence. Des que les trompettes furent entrées, ont vit s'avancer des hommes qui portaient deux à deux des litières dont les branc.rds appuya eut sur les épaules. Chacune de ces litières sou en^it l'image en relief -l'un des chàfeanx appartenant an comte de Toulouse, les uns dorés, d'autres couverts d'argent, quelques-uns en ivoire, la la plupart iieints de couleurs éclatantes. l\ défila deux cent quatre machines aiisi su; érieurenienl travaillées. Le comte l)arut ensuite, non pas sur un cbi;\al, mais sur une mule d'Espagne, blanche et sans capaiacon. Les rênes dont il se serva t étaient faites de lils de soie blanche tordus ensemble et lui venaient deRaymond H, lomte de Tri|0!i, son onde; Saladin, le tenant en'ermé dan> Tyr, après la bataille de Tibériade, m i avait envoyé ce cordon comme dernier préseiit et lui avait eidonné de s'en servir comme eut lait un d 'ses sujets, c'esl-ù-d ire de s'étrangler lui-même, s'ii ne voulait subir un épouvantable supplice. Raymond, pour toute réponse, fit attacher ce cordon au mors de son cheval de bataille en guise de rênes, et soudainement, à la tête de" quelques cavaliers, il i'éianfaconiie rarmee de Saladin et ne rentra iiu'après avoir
tué plusieurs hommes de sa main. Ce trophée d'une noble répartie à un;; insulte cruelle ctaU venu dans la famille des comtes de Toulouse après la mort du comte de Tripoli, der. nier de sa branche. Mais reveuons au comte Raymond.
Les chevaliers (|ni le suivaient étjlaientcomme lui un luxe prodigieux. I'rcs(!ue tous vêtus de brocart d'or ou darge a, montés .'ur des chevaux rouverts (!e housses (loitantfS, agitaient dans leurs mains de courts butons d'ivoire, étin e'ans de pierreries, latidis que des plumes de diverses couleurs ombrageaient leurs toqiips; que ques-uns, comme fils de la .savante ville de Toulouse, avaient pendu à leurs côtés une harpe à quatorze cordes. Tous ces inst umens. froissés, par la marihe des chevaux, contre le corps du cavalier, rendaient un gémissement harmonieux qui saisissait doucement le coeur. On remarqua que, lorsque le plus brillant d'entre eux, le comte de Comminges, passa devant le pavillon du roi, la reine Marie détourna la tête et parut très attentive à parler à Catherine Rebuffe. Dès que le comte de Toulouse et les siens eurent pris place, le comtor d'Haulerive ouvrit la barrière au \ icomte de Itziers, et chacun s'empressa de regrderdececôté, car Roger était rei onimé pour la pompe de .-es armes et l'éclat de ses cavalcades ; et l'on présumait (|u'il allait, comme toujours, surpasser ceux qui l'avaient préiédé. '
Ce fut donc une grande déception lorsqu'otr le vit entrer, lui premier, à la tête de cinquante chevaliers, tous simplement et sévèrement vêtus. Son costume consi tait en une camise de maille avec son capuchon, qu'il avait laissé tomber sur s's épaules, ce qui laissait voir sa tête nue etses chfeveux blonds légèrement soulevés par le vent. Son pantalon était d'une peau line et soup'e, tel que celui sur lequel on laçait les armes d'acier un jour de combat. A sa ceinture pendaient son épée et son poignard, et presque tous les chevaliers avaient suivi son exemple dans leur habillement. Il entra au galop de son cheval, pas-a rapidement sous les pavillons, salua légèrement et de la têie le roi d'Aragon et le comte de Toulouse, et se mit fièrement à sa place où il se tint debout; en ouié de ses chevaliers. Il parut jeter alors un regard scrutateur sur tous ceux qui occupaient les gradins. Il vit aussitôt en face de lui A'me-y rieINarbonne, cau-ant confidentiellement avec le comte de T.iulouse, son suzerain: Étiennette était près d'eux, et plu';ieurs fois il ape'çut ses regards attentivement dirigés sur Pons, qui se tenait â quel(|ues pas de lui. A cet aspect, un amer sou'ire agita le visage de Roger. Il eût été difficile de dire quel sentiment dominait dans son âme en ce moment; mais personne n'eût pu se mé])ren ire à celui qui vint éclaircir sa sévérité lorsqu'il aperçut Catherine pâle et les yeux fixés sur lui, et semblant lui demander s! elle était coupable de cette tiistesse. A cet aspect, il quitti son courroux pour un regard.de tendresse et de protection qui devait la rassurer. Comm^ il s'oubliait à la regarder ainsi, il vit uu lég^r tumulte s'élever dans le pavillon du roi d'Aragon : on s'empressait autour d'une femme qm entrait en ce moni'nt; et bientôt une jeune IMe d'une ilurmaiite beauté vint s'asseoir entre le roi et la reine Marie de .Montpellier. A l'aspect d'Arnauld de Marvoill, qui l'accompagnait, à la consternation de Catherine, le vicomte devin 4 que c'était Agnès, cette enfant détestée qu'on lui avait fait épouser e( qu'il avait toujours refusé de voir.
L'idée que le roi d'Aragon avait voulu lui rendre en partie la leçon qu'il avait n çue, lui eût peut-être paru plaisante en toute autre circonstance . mais, dans la disposition d'esprit OU il se trouvait, il y vit une insulte, une désobéissance inouïe de son épouse, et la colère la plus violente s'empara de lui. Il se coiiiiiit néanmoins, malgré les rires moqueurs d'Éiiennette, qui manifestement dénonçait son trouble a ceux qui étaient assis près d'elle. Le commencement de la fêterait fin à celte position cruelle, en appelant l'attention des spectateurs sur d'autres objets. Toutefois, l'ariivée de Roger en éiiuipage guerrier, son maintien sonibre, la brusquerie de son action avaient jeté une contrainte glacée sur les disposl» lions du peuple, et ce ne fut qu'a grand'peine qu'il se remit à s'intéresser aux débats qui d'ordinaire faisaient toute sa joie.
11 îallut d'abord élire le roi de la cour, non pas celui qui
FRÈDÉRÎC SOniÉ.
la Unait. car ce ne pouvait êire que Pierre d'Aragon, mais celui qui serait estimé y faire la plus grande largesse, et mériter par là de prononcer sur les jours et l'ordonnance des fêles et les heures des festins, celui qui devait y occuper la premicrc place et qui élailen droit d'y présider. 11 est à remarquer que VoÏÏTi faile par chaque seigneur devait être exéduiée, bien qu'elle ne lui acquit pas le titre de roi de la cour,
lOICl COMMENT L\ CÉRÉMOME SE PASSA.
Les sénéchaux du roi et de la reine, accompagnés de hérauts, faisaient le tour de la lue, et chacun des chevaliers qui désiraient concourir pour celte place se levait ù leur approche et faisait son offre, que les sénéchaux recueillaient et écrivaient sur un parchemin. Ils commencèrent parla droite du roi d'.Vragon, eu marchant du pas de leurs chevaux.
Le premier qui se leva fui Bernard Got, bourgeois cl seigneur de Mont-à-Dieu. 11 déclara qu'il donnerait un vêtement de drap de laine de Tunis h tous les jongleurs assistant il la cour p'.tiiiére. fussent-ils au nombre de trois mille. L'offre, quelque riche qu'elle filt, n'eut point de succès. Après luise leva la comtesse d'Lrgel, veuve et douairière : clleproposa une couronne d'or de la valeur de quatre mille sols, pour couronner le vainqueur du tournoi. De nombreuses acclamations accueillirent celle prétention ; les sénéchaux l'enregistrèrent et continuèrent leur marche le long des gradins du milieu. Personne ne se leva, et ils allaient passer du côté où se trouvait Raymond de Toulouse, lorsqu'un homme, qui se trouvait derrière la lice, se présenta hardiment, et tout aussitôt il fut accueilli de rires et d'applauriissemens ; puis, quand on eut beaucoup crié : —Oh 1 c'est Guillaume îlite ! le bateleur! on fit silence pour entendre ce qu'il allait dire. Le drôle, fier de l'accueil (ju'il recevait, sauta légèrement sur le bord de la lice, et, après avoir doctoralemenl salué l'assemblée, il s'écria d'un" voix retentissanle :
— J'oflre à vos seigneurs de toutes classes, ici rassemblés, une chose qui est hors du pouvoir des plus puissans : c'est de faire rire le vicomte lÀogcr.
A ces mots, tous les yeux se rcporlèrent sur le seigneur de Beziers qui, la létedans sa main, scmblatl absorbé dans une profonde tristesse. Le trait porta, et Roger fut tiré de sa rêverie par le bruit des rires univer;iels. Il se vit l'objet-de tous les regards sans en comprendre la cause, qu'il se liâia rie demanda, et qui redoubla sa fureur silencieuse. Mais il savait que la licence des fêtes autorisait ces sortes de plaisanteries, et force lui fui de se contenir.
L'enquête des sénéchaux continua. Bernard de Comminges s'engagea à faire brûler trente chevaux tout armés sur un bilcher de bois de cèdre, et Raymond annonça qu'il ferait labourer tout le Prc-Marieel le lerail semer de deniers croisés aussi drus que le .seigle, et que la récolte en serait ouverte trois jours aux plus besoigneux de la ville. Rien ne semblait pouvoir huriiasscr celte offre, et d'unanimes batlemens de main l'accueiliircni. Les sénéchaux longèrent la rivière, ariiverenl au côté de I\og.M- cl s'avancèrent jusqu'à lui sans (|ue personne se levât. Quoique Roger dfmeuràt assis, ils n'osèrent passer devant lui sans s'arrêter. Il les considéra un moment avec colère, puis il se leva soudainement, et, d'une xoix menaçante, il dit alors :
— J'offre une ville, un toit, un habit et un pain à tous les proscrits qui erre-ont bientôt, dans la Provence, sans ville, ni toit, ni habit, ni pain.
Une singulière siupeiir répondit à celle offre, et ce fut à peine si ronenlendil celle de liozon, abbéd'Alcl, qui offrit à tous les chevaliers de la cour un festin préparé a;i feu de flambeaux de cire. Les diverses oft'res furent apportées au roi d'Aragon qui jugea que le comte de Toulouse était à la fuis le plus magniii<|ue et le plus bienfaisanl. Raymond fut doue proclamé roi de la cour.
A la suite de celte élection, on ouviit h barrière aux prélendans pour les autres royautés. D'abord il fallut décitîer quel serait le mailre de la foire ; celte distinction était accordée à celui qui offrait en vente la chose la plus curieuse et la phis mâjrniflque. Dès qu'on enl annoncé que le concours
était ouvert, plusieurs marchands se présentèrent à la barrière. L'un d'eux, venu de la côte d'Afrique, présenta dans la lice un lion d'une laiile énorme et qui obéissait à la parole comme un cliien soumis. Le second, dont l'histoire nous a garde le nom, Amel, Grec de Candie, surnommé Upsilon, Ht apporter un manuscrit tles Évangiles dans un étui odorant. Ce manuscrit, roulé sur rni bâton d'ivoire, se développait sur une longueur de dix pieds au moins : les coutures des peaux dont on l'avait composé étaient couvertes de dorures et de peintures si riches qu'elles les déguisaient complétcmenl. Cet ouvrage parut merveilleux et sembla devoir emporter la balance en faveur de celui qui le présentait. Mais à l'inslant parurent deux nouveaux concurrens, qui lixèrcnt l'altenlion de toute l'assemblée. Le premier était un pauvre marchand, d'une misérable apparence, qui s'avança vers le milieu de la lice au grand etounement de tous les spectateurs. Aussitôt arrive en présence du roi d'Aragon, il s'inclina et annonça qu'il était possesseur d'un morceau de la vraie croix, qu'il avait lui-même rapporté de la Terre-Sainle à travers mille dangers. Il raconta comm'ent il avait été présenté au saintpère, qui en avait autorisé la vente par bref qu'il produisait; ce bref exprimant que le saint-père tiendrait pour lils chéri de l'Eglise le prince qui ftrait ac(iuisilion et donation de celle relique à quelque monastère. A celte décKiraiion, toute l'assemblée se signa religieusement^ et le roi d'Aragon était prêt à prononcer en sa faveur, lorsque le second concurrent de« manda à parler. Ce concurrent était Buat.
— J'offre en vente, dit- 1 en se posant librement au milieu de l'enceinte, pour en jouir pendant cinq ans, une compagnie de ribauds cl rouiiers du nombre de cent cinquante hommes, tous montés en chevaux, aimes et suivans. Celle belle compagnie m'appartient, ctchaquc homme s'en est vendu à moi, pour une part du butin fait au château de .Monta-Dieu, ei une part des trésors du nommé Pierre .Mauran, dont voici la donation, que je somme le comte de Toulouse, son seigneur, de reionnaitre pour valide.
Celte insi, lente déclaration excita les murmures des che- ' valiers; et la fureur de Bernard Got,.'i la nouvelle de la surprise et du pillage de ,îon château, s'exhala en insultes les plus amères. Le tumulte devint même si grand que l'ordre fut donné par Pierre d'a-rêierle prétendant. îNiil cri ne s'éleva parmi le peuple ni les bourgeois pour réclamer le privilgeiiela foire libre, tant l'impudence du brigand paraissaii extrême, et tant ces Iro pes de bandits avaient inspiré d'effroi et de haine à toute la population. En ce moment Buat, sur le point d'ttre saisi par les sénéchaux, s'élança vers le pavil ou de Roger, et s'adrcssanl lièrement à lui :
— Vicomte, dit-il, voici I heure de dégager ta parole de chevalier !
— Sans doute, répondit Roger dont le visage altestait une joie anière, sans doute. ^
Après ces mois il se leva, cl, étendant la main au-dessus de Bu t (jui éiail devant lui, il s'écrid avec un accent presque insultant :
— Je réclame les privilèges de la foire libre. Il est singuliir, messieurs, que ceux qui en prolitent les rompent et que ceux qui en souffrent y soient soumis. La ville a pjyé pour celle foire, et son seigneur en a reçu le prix ; la ville a perçu les dioits de vente des marchands, et la ville elle roi leur doivent leur protection.
Pierre d'Aragon, irrité de celle leçon, se leva à se i lou'.
— >i le roi, ni la ville ne doivent protection à clui qui les insulle, dit-il fièrement, et c'est les insulter que de proposer en vente ce qui ne peut être vendu.
— Vous vous trompez, ^ire, répliqua hautainement le vicomte de Beziers, (ela peut êl'C vendu, carjcl'achèle.
Ce que Roger avait remarqué, malgré la préoccupation qui l'absorbait, et ([ui avait écbappj à tous les yeux, c'étaient le trouble de Raymond à l'aspecl de Buat, son effroi et la pâleur qui couvrit son visage à la résolution soudaine du vicomte.
La fêle, depuis l'entrée de Roger,%'ait sinistremenl commencé; ce nouvel incident lui porta le dernier coup. Chacun se prit à parler bas à celui qui était i ses côtés; et, lors du
LE VICOMTE DE BEZIERS
choix du roi des bateleiivs, Guillaiinie Mileot ses rourlisans eurent beau se demeiiei' en loiirs di; luire et en bonds les plus exiraordinaires, ils euieiit beau assaisuiiner leurs grimaces des jilus grotesques plaisanleries, ils ne purent nullement exeiter l'aliention- 11 en lui de même pour le roi des jongleurs, et Vabbcssc des ribaudes, qui furent nommés en hàle et sans qu'on daiL-nàl y faire alteniion. Celle qui fut dioisie à cette occasion, et qui s'appelait la Castana, à cause de la couleur de ses cheveux, était une lille de Savcrdun, dont le vrai nom était Pernetie Abrial. Q>uoiqu'elle ne soit pas destinée à jouer un grand rôle dans celle histoire, nous ne pouvons résister au désir de la faire lonnaitre. Étant fort jeune encore, elle avait plaide, par l'entremise de sa mère, Marthe Abrial, pour se faire reconnaître lille léjiitime de GuillauiBG Tortose, oncle maternel de Marie de Montpellier. Si le procès qu'elle soutint à cette é, oque ne lui valui pas de faire reconnaître ses droits, du moins il fournit la preuve que Guillaume avait eu pour maîtresse Marthe Abrial ù l'époque de la naissance de Pernetie, et il passa pour ceriain qu'elle élai sa lille naturelle. Aussi le menu peup e l'appelait indiff.remment la cousine de la reine ou la Castana. Elle-même nommait le roi d'Aragon et Roger ses cousins et alliés, dans ses orgies de la rue Chaude, où l'un et l'autre avaient souvent compromis leur dignité, comme on a pu le voir dans les reproches de Saisssc au vicomte. Sa figuie n'était pas citée comme très remarquable; mais la perfection de sa taille et la beauté particulière de ses cheveux lui avaient valu une réputation qu'elle soutenait par un esprit dont on racontait les traits les plus hardis. Contre l'ordonnance des consuls, elle se montra dans la lice avec une robe fendue sur les côtés, et qui laissait voir la jambe jusqu'au genou, et réclama, selon le privilège de son état, pour elle et ses compagnes, la protection particulière du roi et de lacour; ft, ce qu'on ne saurait aujourd'hui croire véritable, un écuyer, ayant six sergens sous ses ordres, lui fut donné pour lui obéir et faire tous ses coramandemens pendant les jours de la foire libre. Grâce à cette mesure, elle répondait personnellement de l'ordre parmi les femmes ribaudes de Montpclier. Du reste, l'élection de chaque roi n'avait pas d'autre but, et chacun recevait de même un éiuyer et un nombre de sergens pour la police de ceux de sa profession.
Tous les choix étint faits, on proclama la rour plénière ouverteainsi que la foire, et l'on se rendit A l'Hùtel-de-X ille, où devait avoir lieu le diner offert par la ville de Montpellier aux principaux chevaliers de la cour.
LE COMTE DE TOl'LOCSE.
Nous n'expliquerons pas à nos lecteurs les causes de l'humeur de Roger : ils auront occasion de les apprendre bientôt de s:i bouche; mais nousdirons(iuece:te colère qu'il avait gar.lée durant toute la cérémonie avait pris naissance après un entretien assez long qu'il avait eu avec Amau'ddeMai- ( voill lorsqu'il était revenu à l'hospice du Saint-Esprit. A la suite de cet entretien, il avait fait venir Kaéb, et ce (pie l'escJave lui avait raconié, avait, à ce qu'il semble, augmenté encore celte colère. Arnaud de Marvoill, d'après les ordres du vicomte, avait iKterrogé Dominique et quelques chevaliers de la sainte maison. Le tonde réserve dédaigneuse qu'ils avaient gardé avec lui l'avait étonné, et il en avait fait part au vicomte. Des mots épars çà et lu, des appels à l'avenir, des affectations de pitié pour la jeune vicomtesse, tout ceU l'avait frappé sans qu'il put se l'expliquer. De son côté, Kaèb avait accompli déjà la promesse faite à Roger la nuit <le leur départ de Carcassoiine; il avait écouté et surpris des propos tenus imprudemment devant lui. Ce qui n'avait seml'lé que vague et incohénnt ù chacun d'eux s'élaîl assemblé et coordonné dans l'esprit de Roger, et probablement il y avait compris quelque complot, queUiue trahison, dont il ne pouvait cependant deviner l'aiteur, lorsqu'un homme, vétU(onime un j raacliand, demanda à.l'enlreteBir secrètement. Leur entrevue :
fut longue, et sans doute elle jeta un grand jour sur If S soupçons du Roger, car ce fut alors que, contrairement ù la prumchsc faite à ses chevaliers au moment de son départ, de donner queUiues jours aux plaisirs, il avaii fait dire à tous ceux de sa sui e son dessein de se présenter à la lice du Pré- Marie en é(|uipage ordinaire de guerre, et qu il avait fait ajouter ([u'il lui serait agréable que chacun l'imitât. Tous avaient obéi sans demander la cause de cette résolution. Mais, à la quanlitédesmessagersqu'il avait expédiés dès le matin, on peut juger qu'elle devait (îire grave.
Toutefois, ni le comte de Toulouse ni Pierre d'Aragon ne snu|jrouiiaient rien ; et, «luand ils virent arriver le vicomte si singulièrement ac'oulré pour use lice si spleudi.le, ils supposèrent que, n'ayant pas espéré les vaincre en mas^ificence, il voulait les surpasser en singularité. Cependant la p rsévé» ran.e de son humeur et l'étrangeté de ses pa-oles et de ses actions av^it fini par les occuper, et ce fut sans étonnement qu'ils reçurent tous deux une demande d'enirevue de la part de Roger avant l'heure du banquet. Ils se retiièrent donc dans une chambre séparée de l'Hôtel-de A'ille, et firent bientôt annoncer aux consuls qu'i s désiraient être dispensés d'assister au banquet. Alors les chevaliers prirent p'ai e autour de la table qu'on leur avait prf'parée, et le repas s'ouvrit .>ous une impression d'étonnement et d'inquiétude qui arrêta pendant quelques insians la gaiié des convives. Bientôt cependant le feu des vins du midi al uma les esprits, et le festin joyeux et bruyant devint ce qu'il eût dû être de? le commencement.
Pendant ce temps R'^ger était enfermé avec Pierre d'Aragon et le comte de Toulouse. Quand ces derniers entrèrent dans la salle où le vicomte les attendait, ils le trouvèrent près d'une table qu'il battait du poing avec colère, tandis qu'il frappait de même la terre du pied. A cet aspect, Raymond et Pierre échangèrent un regard. Dans celui de Raymond il y avait une véritable expression de terreur; celui de Pierre prit seulement un caractère plus sérieux. Ils approchèrent de Roger, qui de la main les salua sans relever la lête, continuant ù donner des signes non équivoques d'une fureur violente. Cependant il ne lour adressa pas la parole. On eût dit qu'embarrassé parmi les flots de pensées ((ui se pressaient dans son esprit, il i:e savaii»par où les faire déborder. Ce fut la première question du roi d'Aragon qui détermina l'épanchement de ce courroux, et qui, pour ainsi dire, ouvrit une saignée dans cet océan turbulent de reproches et d'accusations qui bouillonnaient dans l'âme de Roger.
— Quelle nou^el^e étrangett quel évtnement soudain obligent doue le vicomte de Beziers à nous laire manquer à l'hospitalité denoire vill« de IMontpellier?
— Il n'y a ni événement ni nouvelles, répondit Roger balbutiant près jue de rage ; il y a que la Provence est perdue, et que vous êtes des irsiirts.
En disint C'^s paro'es, il se leva, mesurant d'un repard terrible le roi et le comts, qui demeurèreni stupéfaits, non-seulement de l'injure qui leurrtaii faite, mais euct're de l'assertion extraordinaire de Roger ù propos de la Provence. Ils s'entre-regar.ièrent, ei dcuieiirèreiit muets, tant la surprise les tenait vie lemment. Quant il Roger, satisfa.l de leur avoir, d'un trait, je;é à la lace le ré unie de toutes ses pnsées, il secroi'a h s br. s pour attendre leur r< pouse. Raymond baissa les yeux, et Pierre d'Aragon soutint un moment It-s ngards du vic^m'e de Beziers. Mais, semant sa propre lOlère s'enflamm ri l'audace insultante dece regard, il délour^na la Ivte comme un homme résolu àctre calme, et il ré^jondilà Roger:
— Vicomte de Beziers, voilà des paroles pour lesquelles vous nou*; devez une explicat'on comme vicomte souverain, une réparation comme ciievalier.
■ —Et je vous donnerai I une et l'autre, répliqua fièrement Roger ; mais niin pas en ce lieu, mais pas â cette heure L'explicaliou sera doniiée en face de tous les comtes et chevaliers (U la Provence. La ré( aralioii, si voi.s l'exigez après, vous vieiidrzla cherchera Beziers ou à Carcassonne, ou j irai vous la porter à Toulouse ou à Saragosse.
— Quel e;t donc votre dessein, beau neveu? dit Raymond Insinuant sa voix obséquieuse entre la hautaine colère de Pierre et de Roger, et quel est le sujet de vos plaintes?
FREDERIC SOULIE
Au mé|»ris qui se p.'-ignit sur le ^isage du vicomle, le roi devina quel'iup noua-l e insu'ic dans sa n'-pon-e, il, voulant donO' r i la fuis un av.-rlis~ement au \icom;e et une ix use à sa propre |ialience, il se liâia d'a.ouler:
— Et j'espère que notre frire h'uubliera pas qu'il p^r^e à son seigneur suzerain le comte de Toulouse, et à son liùte le roi d'Aragon.
— Je n'ai plus de fuzerain, reprif Koger, et personne ici n'est uiûii hùte. A moins que l-- marché qui don livrer nos coi.lés ne soit conclu •! eX'CUfé, et que la cellule qu'on veut bien accorder au vicomte dégradé ne soit déjà prête à l'hospice du Saint-Esprit.
Cr 6 pariie de cotte accusation fut comprise seulement de Pierre d'Arajton, et il s'imagina que ce qu'il ivait dit au souper du sire df Rastoing avait été rfpélé à Rogi r. Mais Ravmond en seniit mieux loutc la portée, car une roug ur soudaine couvrit son visage aux deriiier.< n.o's du vicomte. Le roi, ne vou ant jtas laisser sans réponse ce (jiii le concernait, et .'e trou. ant découvert, sinon dans ses projets, du moins d;ins ses \œux, répliqua aigrement:
— 11 parait queCatlicine Hebuffe l'ait ilus d'un métier. Ro„'er, qui avait vu 1rs diff^rens effets que ses paroles
avaitni produits, devina que le roi n'était pas autant qu'il le croyait < omplice des des.-eins de Raymond. Celte découverte, ou peut ftre aussi l'iniporiance de ses desseins, le laissa froid à ce! outragede Pierre envers Catherine, et il se coiittn a deréponiJre:
— Catherine ne fait ni métier de tromper, ni métier d'être dupe. Elle laisse te premier au comte Raymond, le second au roi d'Aragon.
— Eslcedans le but de nous insulter tous les deux que vous Bdus avez appelés? reprit vielemmeni Pierre d'Aragon.
— V»ritablement, rejirit le coniie se i assurant dans la présence du rui, quels S' m vos sujets de jdainte contre nous, et que préte-'dez-ïous dire?
— Je veux dire, répliqua Roger, que je vous somme de comparailre tous deux, après d main, à 1 assemtl'e générale des seigneurs de la Provence po.r y voir ex|)osrr mes griefs contre vous, Pierre d'Aragon, et contre vous, Raymond Ce Toilouse, rioni je ne veux p>> dire 'ce qw 'y p nsc."
- — Kn quoi, sur i.n pareil appel, dit Pierre d'Arjgon, ceux qui relèvent de nous pcuve, t-il> être nos juges?
— Ils l'ont été plus fl'une fuis, ré,iondit Roger: et nous «'aurions pas l'.xemple des jugi mens de l!2ii-2, rendus en re le onite de Toulouse 1 1 le comte de Foix, par Vital de Montiigu, Gauthier de Noé, Aymery de Verfeuil, it autres simples chevalic' s ; nous n'aurior.s pas celui des \ laids et accords passés sur l'arbitrage du cfmle d • Cumn.intes ( t du comte de Rou-sil oi', vos vas-aux l'un cl l'Hulre, que, dans cette clr. onstance, il faut croire (|ue, l'iiuéiSt d tous étant comprom s, c.'i st ;'i tous ù décid r d -s mesur s à prendre p: ur le mlut lOtiimun. Si je voks ai piiés de venir avant de vous faire cet ajiiuineincnt par la vo x d<; mes liéiauls, l'tsi que /ai espéré que VOIS l'accepteriez sans que je siis obligé de le faire publier a son de cor tt proclamer dan» les lUes.
— \ous avez Lieu fait, répondit le roi, cl je l'aicepfe-, trais n'oubli-z pas que vous m'avez dit que j'ctais un traître; «t quûqiie ce mol n'aii eu de témoin ijuc le lOnUe de T( ulouse, souwnez-vous qu'il lui faudraune preuve ou une réparation '
-—Il siifTit, dit Roger; puis, se retournant vers le comte de Toulouse, il ajuuta: Et vous, comte, acceptez vous mon ajournement?
— Je n'en reçois point de mon vasssl, répondit haulainc-. ment Raymond, dont le ciractère indécis se trouvait en ce nio-, ent djns un acres de fermeté.
Roger Si m Isa colère lenaitre à cette réponse, el il sîbàta d ajouter:
— Je le supposais; mais alors ne vous étonnez jias si je fais proc amer voire nom comme infime dans toutes les rues de toutes les villes de mes comtés, et si j'appelle à se retirer de votre suzeraineté tout chevalier leyal et tout châtelain qui déteste la trahison,
— Raymond! dit alors Pierre d'Aragon, vous ne pouveï
vouloir vous soustraire à vo're justification. Le rom de traiire vous a été donné ainsi qu'à moi.
— Et il va cire répété dans le banquet des chevaliers, s'é* cria Roger en s'élançant vers la porte.
Le comte de Toulouse, ù ces mots, s'approcha de Roger et lui dit, en paraissant consulter sa p; usée :
— Et votre ajournement est pour après-demain ?
— Pour après-demain ! dit Roger, la main sur la clef de la porie qu'il allait Iran' hir.
Raymond réfléchit encore un moment après celle réponse, puis il dit d'un air sombre comme un homme qui a lixé ses indécisions :
-— J'y serai.
Rog^r sortit; le roi et le comte demeurèrent seuls. Dans un nouvel eiiirelien qu'ils eurent ensemble, Raymond eut à subir les reproches du roi, cariclui-ci avait appris de Marie, sa femme, la proposition qu'elle en avait re^ue, el il avait supposé, d'après les paroles de Roger, ([u'il avait él5^ beaucoup plus loin encore. Mais il ne put rien apprendre du comte de Toulouse, Raymond s'étant retiré aussi avec empressement. , '
A peine fut-il sorti qu'il entra dans la maison qui lui avait été assignée pour demeuie. 11 fil aussitôt apiieler Aymery de Narbonne et Bernard de Commingcs, et demeura longtemps enfermé avcL'Cux. 11 eut aussi une longue cnirevue avecEiiennclle de Penaultier. Elle l'avait à peine quitté que Dominique, qu'on avait envoyé' chercher, fut introduit Raymond le reiut avec les marques d'un respect cxtraoïdiisaire; il ordonna à ses serviieurs de se rciirer, ferma exaciement les portes, (il signe au religieux de s'asseoir, et, lui-même ayant piisun siège, il lui dit trisiemcnt :
— Eh bien ! mon père , les sacrifices nombreux que j'ai faits à la cause du i iomphe de l'Eglise ne serviront de rien, et les mesures que j'ai prises dans ton inicrét tourneront aujourd'hui cot.lr.! moi.
— Couitc de Toulouse! répondit sévèrement Dominique, les sai-rifices lails ;"i moitié avortent toujours dans leurs efl'ets, et^ks mesures d'une aiiibiiion personnelle déguisée sous le faux semblant de la religiin ne sont pas agrééts du ciel cl retombent sur ceux qui les emploient.
— 'Mon père ! répliqua le comte, je pensais que la cour de Rome ilcvait èire saiisfaile de ma conelcjcendaiice à ses désirs. Tout ce que sa po itique a exigé, je l'ai fait. N'ai je pas li> ré Pierre Mauran :"i la justice de l'ofiicial, l'enlevant malgré ses droits bouigeois au tribunal des lapitouls, s s seuls juges? Combien de p>ine ne m'a-t-il pas fallu pour que cet acte esorbitai'i n'exci(:ii pas une rébellion dans Toulouse! Combien de reprochas n'ai-je pas eu h subir de mes seigneurs, (|ui voient avec raiS' n dans cet e.vemide l'introduction de la jusiice cléricale sur les crimes des laïques I
— Quelle autre jiisiiee que telle des évêques, reprit Dominii|ue, peut val.ililcmcnt connaître et punir les crimes contre la religion? Mais cet acte, comte de To ilouse, n'éiait pas ce que le saint pè.e aitemlait de vo^ s en réparation du meurlie de Pieirs de Caslelnau, assassiné par un de vos gens.
— >"ai-jc pas offert de !e lui livrer? dit 'e comte; n'ai-je pas offert de le (lunir moi même de la mai'iére la plus éclatante? cl doit on m'imputer ce crime parce que le meurtrier s'est échappé?
— Et vous ne lui en avez pas facilité les moyens, sans doute? dit Dominique en clignant à moitié ses yeux sombres, el en laissant purcer un sourir» amer sur ses lèvres.
— Par la croix du Seigneur ! répliqua vivement Rayr;ond, je ne l'ai pas fuit ; et fallùl-il le prouver par le serment de tous vnes chevaliers , je soutiens que j'ai mis la plus grande activité dans sa poursuite.
— Et\ûus ne savez pas ce qu'il est devenu? ajouta le religieux.
— Je lésais maintenant; mais depuis quelques heures seulement: el la meilleure preuve que je puisse donnera Innocent,. III de mes efforts à l'égard de cet homme, c'est qu'il est actuellement mon plus mortel ennemi, et que c'est à lui que je dois le renversement de tous nos plans.
LE MCOMTÉ DE BÉZiÊRS.
— Dites des vôtres, comte Raymond! si vous aviez obé/ aux \oloi.tcs de l'ÉgJse, vous n'en seriez pas où vlus en êtes.
—Et que pe;;t-erc exiger de plus denici? s'écria Raymond avec colère, et en se levant soucainement. Tout ce qu'tile a ob enii jii-q';'<- présent vous n'o le dtvez. Car enfin, les commissaires du pape pr"cl.eiit depirs plus de six mois la croisade contre les h- rttitiut s, et tepeidantpas m scii;neiir ne s'est encore levé et n'a niarcLé à leurs voix, et aucun d'eux ne le fera lant qu'ils n'en auiont pas obtenu la licence du roi Piii ippe II, ou de Jean d'An^iletirre. Et pcnstz-vous que lerci ce France, dont le saint pJre a fait en t20l casser le mariage au concile de S issons, soit disposé à donner cette permission pour èirc agréa!lc à son ennemi? Pensez-vous aussi que Jean, que la cour de Rome a forcée rendre à ses évéques et baruns les droils qu'il leur avait enlevés, consente à laisser armer les clieval.ers pour sa cause? Ison, certes! L'un est mrn souverain et l'autre mon allié, et ni l'un ni l'autre ne le feionlsi moi-même je ne lesy solliciie, et ne leur demande aitîe et appui pour l'extirpation de l'hérésie.
— Xe vous y ctes-vcns pas cnitagé? reprit Dominique, et n'aviez-vous jyas promis au léi^at-cardinal de lui remettre ici, à Montpellier, l'autorisation des rois de France et d'Angleterre, auquel cas il vous relèvera de l'interdiction prononcée contre vous ?
— J'ai fuit ce que j'avais promis, réjondit Raymond; et celte autorisation, je la possède, die est dansée coffre; et je l'eesse remise à Milon dès son arrivée; mais ce que je n'ai pu obtenir, c'est d'entraîner le roi d'Aragon dans cette sainte ligue, et j'ai du al. vs prendre une autre voie.
— Et vous avez trouvé commode , dit Dominique, celle d'une répud alion du roi, et d'un mariage avec sa femme?
— Noji, (lit le comte ;\ son tcuren regardant d'un œil de dédain le ri-ligieux'; ce n'était p:;s ainsi que je comptais m'assurer le c mié de Mcnipellier : c'était un droit plutôt qu'une posïBssiin que je voulais établir. Yoici quels étiient mes projets : Le plus considérab'e des ennemis de l'E^li&e es', à coup si1r,'î'i0ger; mais 4c plus r^douiafele, c'est Raymond- Roger, lecoiDie de Fois. Chez lui, il n'y a pas seulement tolérance pour l'hérésie, il y a protection éclatante et armée. Soit qu'il s'dssure dans la position presque inexpuguable de ses châteaux, sort que le courage indompiéde s,s m-nta gn*rds li.i (laraisse un rempari in\inrible , toujours est-il qu'il brave les arrêts de Rome; et vous n'ignorez pas que, bien qu'il soit mon vassal, il ma imposé plus d'une lois des condiiions d'égal ù égal ; par exemple, lO'Squ'ea 12!(2, soutenu par le vicunitede Bezierr, il me fit comparaître devant des juges ù lui vendus pour décider cnîre nous de la. possession du cbâieau de Saverdun, qui lui resta. Cet euiiemi, mon père, il faut que son se ours toit ravi au vicomte de Beziers au moment oii nous atiaquerons ses terres, et pour cela il faut qu'il ait iui-mème à se défendre d'ua autre côté.
A celte exposition de la situation des affaires, le religieux rapprocha sou siège de celui de Raymond et devint plus atlen if qu'il ne l'avait été juîque-là : le comte lui même, dominé par l'importance du secret qu'il allait révéler, baissa la voix et continua a.nsi :
— Pvous avions compté que Pierre d'Aragon occuperait le comte de Foix par une allaqne faite à propos, taudis que nous (léiruirions dans les comiés deRog^r le foyer d'hérésie qui y bri'ile incessamment ; pour cela j'ai tâché de laire entendre au Foi que les comtés de Razez et de Carcassonne le dédommageraient des fiais do son expédition 3Lis il n'a pas vouLi me comprendre, tt non-seulement nous ne pouvons compter sur lui, mais encore nous devons craindre
• qu'il n'offre à Roger son allisnce et l'appui de ses armes ; ce sont donc deux ennemis à neutraliser au lieu d'un. Voici quelles mesures j'ai prises vis-à-vis de l'Aragonais. J'ai écrit nos desseins à Alphoi se IX, roi de Castille, qui, vous le savez,îconvoitfl les beiles provinces de l'Aragon, et je n'ai pas craint de m'engager à lui assurer la possession des villes dont il pourra s'emparer au nom de la sainte croisade. Al-
phonse est votre souverain, il a dans vos lumières un» exirèmecoiilianic, puisque c'est à vp;re garde et à celle da l'évéque d'Osma (|u'il fcvail confié la fiancée de son fils. L'n mot de vous et il se décide.
—Je le donnerai, reprit le religieux'; mais qu'avez-vou» fait contre le con:te de foix?
— J'ai mandé à Locart, marijuis de Barcelone, qu'il pou* vait aitendre à la fois et le coiro irs des seigneurs de toute la Provence et la proiection particulière de Rome, s'il se décidait ù attaquer Raymond-Roger. Leurs 1k mmes d'armes ont la même manière de combattre, ceux de Barcelone sont, comme ceux de Foix, accoutumés aux marches des montagnes et aux embûches derrière le* rochers et parmi les sentiers : ils leur donr.eront leaucoup à faire; et pour peu que nous harcelions le comte du coté de ses chAleaux de Saverdun, de Mirepoix et de Fanjaux, tandis que Locart, aidé de son brave comte d'Urgel, eniiemi-né du comte de Foix,a taquera par les montagnes Cueil et Lordat, il est perdu. Cumminges lui-même pousse' a le comte de Conserans sur le Masd'Ail, et la lêie fauve sera traquée à ne pouvoir bouger. ■
Doniiniciue considéra le comte Raymond, et l'astuce religieuse dumoiies'élonna en elle-même de l'habileté du politique. Il demeura un inslant muet, repassant en lui-même les ressources que l'intiigue avait fournies au comte de Toulouse; et dès ce moment, il en porta un jugement qui eût flatté la vanité du comle, mais qui l'eilt épouvanté, à coup sur. Dominique esiima qu'il pouvait être dangereux. Mais cette pensée, mal examinée, resta au fond de son àme ; et il invita le comte, après un moment de silence, à continuer et à lui dévoiler le r.esie de ses plans, en le complimentant sur leur adresse.
— Eh bien! dit Raymond, toutes ces précautions ont é> houé contre un hasard, contre un de ces accidens que nulle prudeme humaine ne peut prévoir. La réponse du marquis de Darcelone est tombée aux mains de Roger; je ne la con-nais pis, et ne sais si elle est favorable ou non ; mais au peu de paroles que m'a dites le vicomte , je devine qu'elle doit s'expliquer clairement sur nos desseins, car il m'a parlé en termes fort c'airs du projet de le.reb'guerdans l'hospice des chevaliers du Saint-Esprit: je crains même que Locart ne reproduise lous les artb les de mou message, car Roger parait persuadé que Pierre est liiué avec nous, et c'est une assurance que j'avais moi-même donnée au marquis de Darcehne pour le décHer, attendu ijue sa capitale est sous la maiu du roi d'Aragon, et qu'il n'eût osé remuer s'il avait craint une attaque de ce coté.
— Mais, ajouia Dominique, avec des fils si bien tendus, que vous importe que Roger sache ou ignore vos desseins, et que peut-il faire?
— Ce qu'il peut faire' repartit avec humeur le comte de ■Toulouse, il l'a déjà fait. Il m'a ajourné à comparaître devant l'assemblée générale de tous les nobles de la Provence. Il leur dévoilera toutes ces intrigues : et ce que chacun eût fait peut-êiieea parliculier et dans l'ombre, aucun ne l'osera plus à la face de tous et au grand jour. Roger fera un appel à tous les chevaliers prêsens ; il leur offrira lout haut ce que je leur offrais tout bas : le partage des domaines du vaincu; et peut être ceux sur qui je comptais le plus seront les premiers à m'atiaquer. D'ajlleurs, vous ne connaissez ni l'audace de Roger, ni son ascendant extrême sur lous ceux qui l'entourent : il les entraînerait contre Rome même s'il le voulait... «
Et com.me Piaymond allait continuer, Dominique se leva soudainement et s'écria :
— Eh bien donc ! c'est ù Rome à se défendre.
Le comte de Toulouse tressaillit à l'aspect de Dominique debout, le poing fermé sur le bras de son fauteuil et le regard éclairé d'une sombre joie. A l'agitation des muscles du visage du moine, on devinait facilement que toutes les parties d'un projet décisif se déroù'aient rapidement devant lui. Raymond le considérait attentivement sans oser lui demander le fond de ses pensées, mais s'armant en lui-même de précautions et de subtilités conlre tout ce que le religieux allait
FRÉDÉRIC SOULIÉ
sans cloute ex'ger de lui. Ejilin Domini(|ue rompit de luimême ce silence exa'té, t-t, cemme un honime qui donne des ordres plut6t que des avis, il s'adressa ainsi à Raymond :
— Comte de Toulouse, tu viens de me dévclopiicr un plan dont l'bibilelé humaine peut sans doute tirer vanité, et cependant il s'est brisé contre le premier obstade qu'il a renconiré. Il n'en est pas ainsi de ceux que Dieu inspire. Engage id ta foi et ta parole à faire ce que je vais le demander, et je t'engage ici ma parole et ma foi qu'aprës-deniain tu n'auras rien à craindre des révélations du vicomte de Beziers.
— Un crime! s'écria vivement Raymond , épouvanté du sombre fanatisme (|ui brillait dans les yeux de Dominique; je n'en veux pas. Ktiennclle de Pcnaullier l'a tenté, et, si je n'avais besoin d'elle pour un dessein qui peut me sauver, je l'en aurais fait punir par son seii;neur le comte de Narbonne.
— Un crime peut-il être conseillé par l'Église? répondit froidement Dominique; comte de Toulouse, cette supposition est une insulte.
— Quel est donc voire projet? demanda Raymond, qui désirait le connaître avant de s'engager.
— Tu le sauras, répliqua Dominique; mais, sur ta foi, promets de me livrer lassassiu de Tit-rre de Caslelnau, ou de faire pour lui péniteuce publique et amende honorable comme son seigneur et maître.
— L'assassin de Pierre de Castclnau n'est pas en mon pouvoir, gt je ne puis faire pénitence d'un crime qui n'est pas le mien.
— Tu m as dit cependant que tu savais où il était maintenant. Songe que ton -silence est une protection aussi coupable que l'asile que tu lui offrirais dans ton château narbonnais. Allons! dis moi ce qu'il est devenu.
— Et si je vous le dis, vous apaiserez le re.isentiment du vicomte de P)eziers; et, dans le cas où il saurait tout, vous me défendriez de sa colère? dit Raymond.
— Roger sera abattu comme le superbe , répondit Dominiqliêavec une sauvage espérance dans le re.^ard.
A celle parole, le comte hési'.a ù émettre la pensée qui lui venait à l'esprit ; enfin il se décida cl dit au religieux :
— Alors la récompense qui devait être divisée entre tous ceux qui sont appelés à travailler à l'œuvre de l'Église appartiendra sans doute à celui qui aura tout fait '? Les comtés de / Roger...
— Seront acquis au comte de Toulouse, continua le moine achevant la pensée de Raymond.
Le visage de cihii-ci s'agila d'une expression de joie et de doute ; mais l'ambition reiii|)orta , et il dit alors en baissant la voix, comme lioiiteux de s'entendre lui-même :
— Eh bien ! c'est ce Buat qui s'est si insolemment montré dans la lice.
— Buat! s'écria Dominique, P.uat! Ce n'était pas le nom du chevalier qu'on a dénoncé au saint-siège; il s'appelait Jehan de Verles. Buat n'est pas le nom du meurtrier de Pierre de Caslelnau.
— Saiisdoule, ajou'a Raymond, et Jehaade "N'erles u'est pas non plus le nom qui lui ap'partient.
— Quel est-il donc? dit le moine.
— Que vous importe de le s.iv(.ir, conlifiua le comle avec un acci'nl de douleur piofondr, puisque je le livre à votre
•justice'/' Son nom ne serait pas un boui lier contre vous, puisqu'il n'a i-a? été sa' ré pour moi. Qju'imporledtjnc son nom? Ce jeune lionime vivait loin de ma cour, et il y arrivait à peii C, lorsque avrès une Hiscussion avec le malheureux frère Pierre de Casielr»:i, il le frappa d'un coup Ai poignard. 11 s'enfuit alors, et s'associa avec es routiers que commandait Perdriol. Il fallait bien qu'il fit ainsi, car il n'y avait plus d'asile pour lui sur la terre de la diréiienté. Oliî'ïi alors je lui avais accord»" la proleclion ()u'il me demandait , le malheur qui me menace aujourd'hui n'aniverait pas; car c'est lui, mon père, ([ui a livié à Roger la ré|;onse de * ocart.
— Où donc l'a l-il surprime? demanda vivcmfnl Dom'nique, qui semblait ajouter la plus grande iuiporiance à ces déiails.
-<- Ililas ! mon père, dans ces t«Dip$ de guerres et parmi
les chemins împralîcablos des Pyréni'es, il est bien dîQui'e d'envoyer d'un pays à un ailre dts messagers qui ne soient pas exposés à être égorgés; on choisit qui l'on peut, et les plus détestables §ont souveiit 'es plus sûrs et ceux qui appellent le moii'Sles soupçons. C'est Perdriol qui avait porté ira lettre au marquis de Barcelone; c'rst encore lui qui me rapportait la sienne et devait me la remettre ici.
— El je comprends njaintenant comment Buat s'en est emparé après avoir massacré Perdriol et sauvé le vicomte de Be* zîers.
— Il a sauvé le vicomte ! s'écria vivement Raymond ; puis il ajouta par réflexion et après un moment de sil.nce: Il sait donc le secret que je n'ai pas voulu lui dire ! Oh ! Adélaïde 1 Adélaïde ! était-ce la ce que je t'avais promis!
Le comte eût pu ajouter encore beaucoup de réflexions capables dé lairer Dominique sur l'histoire de Buat, que le religieux ne les eût pas entendues. Il avait repris sa singu- 1 ère méditation et cette discussion ii térieure du pro;et qu'il avait atiiioncé; nais celte fois on eût dit que tout lut paraissait lucide et complet. Raymo:.d, de son coé, gardait le silence comme un homme entraîné dans ui;e voie fatale et qui ne sait comment en dévier. Enfin Dominique lui dit pour adieu :
— Comte de Toulouse, le cardinal-légat est, au momeRtoù je vous parle, arrivé secrètement à l'ho'pice du Saint-Esprit. Puis-je lui diie que vous vous soumettez à ses ordres, et pronieitcz-vous ce que je vous ai deuundé, comme je vous ai promis ce que vous avez voulu?
Raymond balança un moment. Dominique, qui le considérait comme un oiseau de proie fait de sa victime, ajouta cruellement ;
— L'anathèflie de l'Église pèse sur toi. Avant deux jours, la vengean-e d'un ennemi puissant planera sur ta léte, et laf-pui dont lu te senlais fort contre Rome se brisera sous ta maiti; et lu tomberas alors en exécration au ciel, en mépris aux hommes, sans asile pour ta vie mortelle, sans espérance pour la vie future; un mot de repentir, une pénitence s'ind re le replacent d'un coup parmi les fils chéris de l'Église et à la tête des seigneurs de la Provence, et tu hésiles!
Raymond n'était pas homme à se laisser épouvanter de ces menaces d'analhème eu d'excunitnunication ; mais il répugnait à son orgueil d'oloéir aux exigences du moitié, d'autant plus qu'il savait q«e c'était une ven;;eance de Foulque, son évéque, qui, d'intelligence avec Dominique, voulait ainsi l'humilier aux yeux ée toute la Provence. iViais, tout habile qu'il fût, il avait mal deviné l.-s projets de la cour de Rome. Il se laisiit donc plus par vanité ciue par prud.nce-, car, à son comiite, son iilusgiaiid danger était la révélation faite à Roger. Enfin la crainte l'emporta, et, lorsque Dominique lui dit:
— Milon m'attend.
Le comte répondit avec un profond soupir :
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse! J'obéirai. Puis il se li.'ila d'ajouler :
— El vous me tiendrez les promesses faites ?
— C'est le comte de Touloi.se, marquis de Provence, duc de Carca-sonne, et, s'il faut, Ci nite de Keziers, deRazez et de Carcassonne, que l'Église veut pour pénitent.
Ces parolis n'éclairèrent pas Ravmond, occupé qu'il était des faux-fuyans de son étroite politique. Il ne pensait qu'à ce qu'il avait dit lui-même, et sa réponse évssive lui paraissait satisfaire .'ila fois à l'exigence du moine ei ù la letraite habile qu'il iiouirail faire si l'occasion de se rétracter se présentait favorablement. Le moine le Hevina, «t, ne voulant pas le poi.sser plus loin, sur de l'entrainer oU il vou'lrait, après tout ce qu'il lui avait déjà fait faire, ils se séparèrent. Dominique retiiraàriiùspiceduSaiiii-Ksprit. et le comte de Toulouse vil entrer enfin l'homme qu'il désirait voirie plus; c'était Raymond Lombard. La première qiies ion que lui adressa le comle eût paru bien obscnreù tout autre; mais Lombard l'entendit ïufiisammenl, commeon en pourra juger.
— Eh bien! que fait -il'? dit le comte.
— Il préparc voue accusation, répondit Lombard.
LE VICOMTE DE BEZIERS
— Ah! fcBuît, reprit Raymond en se levant, il nous a perdus. Roger i-ait tout.
— INon pas lout, répliqua froidemi'nt LombarJ, puisque, je suis ici. Croyez-vous que je serais encore en liberté si Perdriol ava tdit à cet écervelé de Buatque c'est moi qui l'avais prévenu du passage de ce damné de vicomte?
— C'était loil d t Raymond en regardant Lombard avec une surprise épouvantée. Ainsi l'arrivée d'Éliennetie...
— Simple hasard, interrompit Lombard. J.a bonne dame amusait sa route en faisant chasse d'hommes. Elle a rencontré le vicomte, et ajouté vingt pièces d'or à mes recommandations, pour quelque impertinence qui l'aura blessée au vif.
A celte confidence faite d'un ton bourru, le comte regarda autour de lui comme s'il craignait que l'on pût en entendre un mot, et il se rapprocha de Lombard ave2 une curiosité alarmée et soupçonneuse. Bien qu'ils lussent seuls , il se pencha presque à son oreille, et lui dit en pesant chacun des mots qu'il laissait échapper :
— Quoi! Béraiiger, soiiévèque!...
Puis il s'arrêta comme s'il craignait d'achever sa phrase et de prononcer le mot fatal. Lombard l'écoutait d'un air sinistre et se taisait. Raymond ajouta:
— Leur haine en est-elle arrivée à ce point qu'il ait ordonné?...
— Ce n'est pas lui, interrompit violemment Lonibard, c'est moi. Ce n'est pas sa Laice, c'est la mienne qui avait dressé cette embitche.
— C'est un assassinat ! sVcria soudainement le comte.
— Enfin le mot vous sort de la gorge! nprit Lombard ni ricanant, vous le trouvez pour moi le mot, et vous n'eussiez osé le dire si ce projet eût été conçu par une tète milrée. Oui, répondit il en s'an'mant, c'est moi qui ai tenté cette vengeante, moi dont il a peroiis à son esclave de souiller l'amour. Car ne pensez pas que le vicomte de Beziers ait descendu jusqu'à prendre lui même dius lo lit de son vassal la femme qui fais:iilsa vie et son bonheur .. Non, c'eût été trop d'honneur pour le vas-^al qu'un affront de Roger. 11 a chargé son serviteur de ce soin. Il lui a dit : ^'a de la nuin d'esclave insulter ft soullleter ce chevalier de ma comté. L'iiifàmc! et pense-t-'l que lorsqu'il me donne; aii son Kaéb, U favori de de ses déhauc'es, à loriureret foul.'r sous mes pieds, ce serait vengence pourmoi ! non, par l'ent'er! non. C'est lui qu'il me fautvi»ant, a égorger : mort, à traîner dans la houe I
— Pauvre Roger ! s'écria le csimte à celte vio'enfe imprécation ; pauvre Roger! répéia-t-il, que d'ennemis ! et comment y échappera-l-il?
Singulier sentiment de pitié qui s'éleva alors dans l'âme de Raymond. H conspirait la perte de son neveu ; mais tous les détours par où il voulait y arriver lui cachaient pour ainsi dire son but ou le lui déguisaient sous un aspect d'habile politique; et il s'épouvanta presque de tout ce qu'il faisait lorsqu'il en vit le résultat si horriblement exposé par la colère de Lombard. Après cette exclamation, le comte continua :
— Mais comment se fait-il que Roger se soit mêlé à celte affaire? et d'où le sais-tu ?
— Je lai deviné à un mot imprudent du maître, à un regard involontaire du serviteur; et puis n'ai-je pas reconnu l'esclave, lorsqu'il emmenait Foe comme s'il l'avait liée à lui? et Perdriol ne les a-t-il pas vus passer ensemble? Depuis deux jours que m'a vengeance m'est échappée, je cherchais comment je pourrais la ressaisir, lorsque j'ai reçu votre invitation de vous venir voir, et jai espéré que je trouverais ici ce que je cherchais vainement.
— Une vengeance ! dit le comte en consultant de son regard furtif l'ell'etde ses paroles sur le viguier; une vengeance! je n'en ai point à exercer contre RogiT. ,Ie puis vouloir apprendre tout ce qu'il fait et dit, alin de me tenir sur mes gardes pour ma défense et celle de mes terres; c'est pour cela que je te paie, maître Lombard, et non pas pour une vengeance.
— Appelez votre but du nom qu'il vous plaira, répliqua Lonibard ; il est le même que le mien : vous voulez ses com-
tés, et moi son sang; vous par ambition, moi par vengeance t vous, quoiqu'ilsoit votre neveu, moi, parce qu'il m'a ou* tragé. S'il y a un crime juste des deux, c'est le mien.
Raymond, (lui voulait tirer de cet entretien un tout autre paiti que d'entendie les doléances et li'S menaces de Lombard, ne répondit pas tout de suite. L'inii\iitié d'un homme comme le viguier n'était i)as pour lui d'un secours important, assuré qu'il était de sa vénalité. Quant au moyen de so défaire du vicomte par un coup de poignard, il n'entrait ni dans les senlimens ni dans l'esprit du co.iite de Toulouse de l'employer. Son honneur de suzerain et de chevalier s'y refusait absolument ; ut son naturel rusé, et qui se plaisait aux dillicullés d'une intrigue, l'eût dédaigné comme indigned'un homme ijolitique. Pour lui, l'intrigue était presque un combat loyal, parce que, disait-il, chacun a les mêmes arme* pour se défendre et pour attaquer ; et il considérait les maladroits qui y succombaient, comme fait un guerrier des faibles qui périssent sur un champ de bataille : c'est que les uns et les autres ont rencontré des adversaires supérieurs. Ce fut dans celte disposition d'esprit qu'il reprit la parole après un moment de silence.
— Il n'est pas qiteslion, dit-il, da vengeance ou d'ambition : il s'agit de me défendre. L'accusation sera portée aprèsdemain,et j'ai besoin de connaître ceux des chevaliers de la Provence qui seront pour moi ou contre moi. Comminges s'est chargé de visiter secrètement tous ceux de mes comtés et du co-rité de Foix qui pourraient être douteux, et Narbonne en fait autant pourccux d'Aragon. Mais on ne peut voir ni moi ni un de mes hommes dans le quartier du vi-
' comte, et cependant il faut que je sache quelles sont les dispositions des siens.
— Bonnes et mauvaises, répondit Lombard; les trois quarts de ses châtelains le maudissent, et le défendront si on le menace.
— Ce n'est pas lui, mais moi qu'il faut défendre.
— A ce compte, dit le viguier, vous ne njanquerez pas d'appui, ne fût-ce que pour lui donner une leçon et rabattre son orgueil. D'ailleurs, je crois que notreaiglon a arrachéla meilleure plume de son aile : il s'est brouillé avec le vieux Saissac, et toutes les moustaches grises du comté en murmurent ; ajoutez à cela que le vieux Pierre de Cabaret est malade, et (|u il n'assistera pas à l'assemblée. Si Ion pouvait le dégarnir aus?i de quelques j-unes lances, vous le laisseriez débiter sa harangue, et il en serait comme des sermons de monseigneur Péranger, qui donne envie de l'enfer quand il vante le paradis.
— Cl ois tu, dit Raymond, que si Pons de Sabran était à nous?...
— Pons de Sabran? répliqua Lombard en souriant d'un air d'intellisence, c'est un enfan'.ii la vérité, un enfant doux et facile comme une jeune fille ; mais son âme appartient à Bo.eer comme les nonnes au diable. C'est prétendre détacher le bras du corps, c'est vouloir désunir l'or et l'argent fon= dus dans le même vase.
Raymond sourit â son tour à la comparaison de Lombard, et se hûta d'ajouter :
— Je ne veux pas savoir si c'est possible, mais si c'est utile. Comment est considéré Pons de Sabran parmi les jeunes lances?
— Comme un chevalier aussi dur que l'acier, dont la parole est vraie comme le diamant, et l'âme pure comme le cristal. Certainement, dans une discussion où il donnerait un démenti au vicomte, il s'en trouverait et des plus dévoués qui tiendraient pour Pons de Sabran.
— C'est bien, dit Raymotîd d'un air satisfait. Et quels sont ceux qu'on pourrait encore tenter par un appât ou d'ambition ou de cupidité?
A celle question. Lombard se prit â réfléchir; puis, se grattant le front el parlant lentement comme un homme qui tire de son cerveau ses souvenirs un à un, il répondit :
— D'abord,, Amard Pelapoul est en ce moment ù court de dix marcs d'argent. 11 emprunte à monseigneur Béranger au denier quatre : en lui prêtant à un intérêt judaïque, c'est-àdire au denier dix, nous l'aurions dans une heure. Pierre
FRÉDÉRIC SOULIÉ
îiiùtcs dans votre cliiieau narljoiiiiais l'engageiniinl
(J'Ho'^loup doit se souvenir'des éperons dorés qu'il a trouvés dans la chambre de sa femme; ctlui-là, j'en réponds. Galard Dupuy en \eiil oniore à Koj;er du coup de bois de lanie dont ( clui-ci la jeté au bas de son cheval à la cour piéniéro de Beaucain'; un souffle de rien sur ce vieux ressenlimeiil, et il se raliunii ra bien vite, liernard de Campendu enra^'e de ce (pi'il lui prend toutes les recluses de sa seigneurie. Arnauld de Verfeuil le hait, parce qu'il ne sait f.iirc autre chose pot:r personne. Lgoi^lir Haymouddc F.oca, Etienne d'Agen, Goadullierl JNolit sont vendus corps cl àme à l'évéque de Car;assûnnfi.Quejc leur dise un mot, et ils sont à vous; puis nous verrons les douteux.
— Tous les noms que tu viens de me citer, répondit le c^mteen'secounnl la lètc tristement, sont éirits au bas du .serment de lidélilé fait à Roger sous rornieaii de son château de Carcasscnne. ^
Et le comlc, dominé par ce souvenir,* répéta la formule bien connue de ces sortes de sermcns : El isti Juraverunl in rastro de Caicnssontiii sub tilmu.
— Oui, dit Lombard, avec un regard de démon, c'est moi qui ternis la plume ce jour-là, c; je la tenais aussi le jour où vous si de défendre les comtés de votre neveu.
Et Lombard iniit;int le comte de Toulouse dans ses souvenirs tertuels, répéla les mois consacres dans ces socles d'engagemens qui, un le voit, élaient tantôt écrits en latin barbare et lant^it en langue doc :
Cl le dcfendnn,ab laid de compaiihos, ab tant d'armadu- Ttis, ab tant de monda che ne caldiaen ladcfensa{\).
Raymond n'eniendil pas ou no fii pas semblant d'.ivoir entendu; ivais ayant ouvert la (réciai e cassette ([ui était près de lui et où se triiuvaie^;t les lettres des rois dj France et d'Anglelern^, il en tira un parcliemiu si'cllé de son scea i croisé, et, le doniant à Lombard, il lui dit :
— Tu la'as nomuii huit cbevalicjs sur lesquels je puis compter, voici pour mon argentier.
— C'est bien, dit Lombard en ricanant; mais, à propos, il faut que je vous di.-^e que Peillon, l'argentier du vicomi' , est à nous, et qu'au premier ordre ([u'il vous plaira de donner, le trésor et le trésorier disparaîtront. Ne serait-il pas ph:isaol d'acheter les chevaliers di^ Hpger avec son argent, et puis de juger le voleur et de l'innocenter avec la justice que monseigneur lui a achetée av(c ce même ar^'cnl?
Raymond sourit à celte singiiliére proposition, et il dit à Lombard, d'un ton moiiié gai e' nioilié sérieux •
— C'est une pauvre conquêle. je pen.se, que celle du trésor de Uo^cr, et je n'en serai i^uérc plus riche pour l'avoir pris.
— .)e le crois, réprniua le viguier en repnnant sa sinistre figure ; mais il en serait beaucoup p/lus pauvre.
A ces mots ils se séparèrent.
in.
ÉTIEWETTE.
Ce qui nous reste à raconter de cette journée est assurémept lort eii.barras^i.nl; car, pour montrer .'» nos lecteurs toutes les iniiigues qui complotaient la perte de Roger, il faudrait à la fois accompagner Rayojoîid Lombard dans sa visite aux chevaliers qu'il avait promis de livrer au comte de Toulouse, assistera la confcrcnce de Doniinique avec le légat MilOH, et suivre Pons deSabran dans la rue étroite et sombre où il éiaii guidé par uni; femme inconnue. Or, dans l'impossibiliti^ Où nous soniuies de l'aire jouer à la fuis, comme sur
Hn ihùàire, tous les acteurs de ce drame, choisissons les aspects les pius maniuans de celte hi.'^loire; prenons surtout ceux qui caractérisent le mieu.x l'époque dont nous essayons de donner une esquisse ; lai>sons de côté la vénalité honteuse de q\iclques chevaliers, car à toutes les é|ioques les hommes
.;i I Et n')U5 le défendrons .-ivcc aui.iji do compagnons, avec alitant fl'armure» tl atituut de nioivl.- qu'il on fa"dia pour la défense.
qui se vendent le font à pe i près de la même manière; mais tâ.lions de montrer ce que la barbare somptuosité d.s mœurs de ce siècle prétait d'armosaux séductions des femmes, et ce que la politique de Rome avait alors d'as ucieux et de voilé. Ce serait du reste uue SHigu'iôre comparaison ù faire que ce^le des moyens par lesquels, à des époques floii;npes, on arrive au même but, non pas ii propos de faits politiques, ni de discussions dans lesquelles l'esprit des sièchs entre pour beaucoup, mais dans les iho.scs du cœur et de la beauté qui, à ce qu'il semble, devraient être invariab'es. En eû'et, c'est un singulier lableau à montrer aux vicis délicats de notre temps que les vi es agrestes et cependant fastueux du douzième siè le. Comment persuader a une femme de ms beaux sa Ions, la séduction n'a pas bcioin que d'un regard ou d'une larme pour attendrir, d'un sourire ou d'un serrement de main pour enivrer, qu'une autre femme belle et aimée fut forcée d'appeler à son aide le peu- oir de tant de soins étrangers pour obtenir ce que la moins habile de nos coquettes saur.iit emporter en une heure de bouderie habilement arrang'e? Mais il nous vaut mieux raconler ce qui se passait dans la rue Chaude rie IMonipcllier, que de dissert'-r sur des sentimens qui deniandcraieui un œil de femme pour être profondément aperçiîs, une plume de femme po\ir cire légèrement dessinés.
Or, quand la dame de Peiiauliicr eut quitté le comte de Toulouse, elle rentra dans sa maison et demeura longtemps en eontemplaiioii-avec iPe-mème. Qutlquefids elle se promenait à grands pas, soucieuse et triste, puis el'e semblait tout-î'i-ciiUj) prendre un violent p.irli ; mais ce parti l'épouvantait sans doute, car elle s'arrêtait soudainement, puis elle reprenait sa marche ticiturne. Eufln il paraissait douteux qu'elle le sui\it tant cils avait l'air épouvanté de ce qu'il lui fallait faire, lors(|u'uiie des femmes de son rervii-e entra dans l'apparieni-nt où elle» était et lui remit un-mi. <'sage cacheté du sceau du lé.'at Milon, qu'un hospitalier venait d'apporter; elle le reçut en se signant dévot ment, et le lut d'abord avec un simple mouvement de curiosité. Mais bientôt son visage devint p.'de h mesure qu'elle lisait ; un tremblem-nt d'indignation lit frémir ses lèvres, et elle écrivit au. bas du message ces seuls mots : " Oui, je puis le jurer. »
Ce message, outre la colère qu'il lit naitre dans l'âme d'É» tiennctie, eut encore pour résultat de laire cesser ses irrésolutions. Dès qu'elle eut remis sa ré| onse Si la f muie «lui lui avait apporté la lettre, elle lit ajipeler sa nourcce. Celle-ci la considéra que que temps pendant qu'elle murmurait tout bas : V
— Oui, il ma l'a préférée ! c'est vrai, une esclave, une fille noire et bidcuse ; oui* je le jurerai devant les hommes, je le juierai dev.mt !...
]:ile n'osa achever et mêler le saint nom de Dieu à ses furieiiv transi)orls: mais elle ordonna à sa nourrice de se rendre chez remette Abrial, et de lui acheter à prix d'i-r, et pour celte nuit, le droit d'occuper sa maison de VIncatttada, ou de la fée, qu'on dL-ait merveilleuse, à voir, pour toute la magnillccnee et les surprises amoureuses dont elle était ornée. C'était dans ce logis (juc la belle lille recevait les hauts seigneurs des comtes de la province. Pierre d'Aragon et Roger y avaient passé plus d'une joyeuse nuit. On raconte que Berna'd Gol fut si émerveillé de ce qu'il y vit qu'il donna à Periietfe une sainte \ ierge d'argi-nt : celte statui' avaii une couronne de Heurs f;iite de pciles b anches, et éiail jiosce au-dessus de la porl^' d'eutrre do la plus be le salle de la ma\son. Du reste, les moines qui la fré(|uentaitnt souvent, nons en ont laissé une description assez exacte [lour (jue nous en donnions queUiue idée ù nos lecteurs.
A l'extérieur, la maison, comme toutes celles qu'on bâtissait à cette époijuc, était formée d'un rez-de-chau.sée et d un premier qui s'avançait de plus de trois pieds en avant. Ce premier, dont la saillie servait d'abri aux passans, soit contre le soleil, soit conirtî la pluie, et dans le(]uel l'eu piatiquait des oiivertures iioiir vflrir ceux qui fra|)paient et aussi pour se défendre des attaques nocturnes des voleurs, était soutenu par une quantité de poutrelles tiansversales appuyées sur le mur inférieur. Ces poutrelles étaient le plu» souvent carrées cl simplement arrondies des bouts , mais
LE VICOMTE DE BEZIERS
il.ius la ni»i>ori île Pernello e les ('■tarent niajiiifii|uiMi)fiiU eh iigéi's (!e si-ulpluri's, l'i l'cxlr w.\\t' (II- cliMiiim' r.'iri'Si'iilaii iiiKî li^'iiii; ^ii>ir.-.f|ik'. *roi -il lai.lùi un dl.ibli- i;ui fiis;iit la giiiriurciux passai. s; ai!liUi'.>, r'é:a;i un aiiinal fiinili iix; plus II. in, un saini en ilé mi.iM. i);i y r.MM.iit|inil saiioui un Loili s.' |iiMgii.,ni avi-c ses i.nilfs d .|Ui pas^iiii [piuir un c'.it'l"d'œu r>'. La poili', coniiiif d'ui-ilii.a re, t'iait a un iûumIi' la hiuImiu ; mais, par un luxf IniiNi é, ci'Ht- purlc Irnuil la niuilié ili' la f.n'aile cl s'i)uvr.iit a ili u\ baiians réunis sui' un innutant qui Si- (li'fssaK au mjliiu d.- la purie il la sépaiail l'n diux, nii'iiie i|uaiid tlli' t lail umvitIc, le qui ne ren !aii i.ullc- i mcnl relie maiinTieiKe (plus eoninioile. iK's qu'on étail en. ré, j on renciinlrail i'is»aliei- qui, par un raftln. nit'ul déjà :mii i.Mi, • à ce qu'on \oil, éLil rouvert li.- tapis. Chez l\T;.elle, e'éla là la fois luxe ei prudenee, cir le silcu. e élail um- des merveilleuses choses de ie;t d.'niei re i>ù nul bruit ne Iraliissait jamais le secie; d.' ee qui s'y passait. Aus>i. quoi qu'eût pu foire i'oflieiji d' l'évèque, (jui prdend, ii (ju'on y ariOniplis- Saildes S'irrellcries abiiniiiia!,lrs, jamais les consuls ne voulurent ronsi'iiiir à ce (|u'on feriiiài la ni .ison. disant pinir r.iison que jamais le scandale de ses fiirl'aiîs n'avait blessé les yeux ni les oreilles de personne. Il f..ut avouer iju'il y avait de jeunes consuls qui avaient unintéiêt parti ulierà cette tolérance, et que la couriisaneiie des plus âgés trouvait son compte à ne pas c.intrarier les délassemens de Pierre d'Aragon.
Mais continuons àvisiter celte demeure et montons en l'escalier avec Pons, il suivait dans l'obscuriie une femme voilée qui était venue le chercher dans la maison du sire de Hasli.in^ où il lo^'Cùil avec F.oger. D'al oïd le jiiuie imiounux avait lefusé de se riiidie au !;;i'ani rendez-vnus qui I li ivâif Q é proposé Sa passion pour É ienneiie eta:t si prjfonile. que, bien quelle liit s ns es, oir, il lui (h m-urait lidèle Mais ladroiie messagère lui i.vait dit qu il s aijissait d'une aiTai.-e dû son tonneiir de ihivalier l't-.it suitoul engagé, tt que la d.ime qui ilesirjit 1.^ vut .;vail en. ore plus besoin île S'.n ;our,jge qi:e de son aniour. Il s éiai donc décide à la sui re. el, à la nuit cîose, il s'était trouvé au coin de la rce.M's Pou ifes. Cette rue s'appelait ain.ii parce qu il s'y trouvait un.' m. ison do r. ligitux de ce inini. i.iuaiit à ce nom de P'.nt'fes. il n était po nldéii.e, loinnie on piiiirra\,l le croire, du n:ot latin jjni.H/ex, m .is il"*tjit une criuption des diu\ uiol^ pniilisfrafres (frères .lu | onli, ait' ndu .,u.- la jiremiére niai.-.o i de cet oïdiv av.it été eal.lie p.;r le pape Céits in III. l'iiur !e ser^iie i.'e I luS; ice qui ét.it en u'ie ou fameux pont d'A^igllon bâti par le pâtre beiiczel, q;.i tut detJiiis .aiionisé i(.nim>' saint.
Pons, eloiit urr.vé au ciii de cette rue. fut tbor.lé par la iiîême feu me qui lui avait a;>po:;é e message in uiiiiu. Ij'a b'ir , elle M ului lui pei siiat.er de se Lisst r b nier les veux ; n;ais, sur l'.is ur.ince qu'il 1 li doiiua que r'i tait la première fois qu' I venait à Mi nipeilier, dit- leiniiduisil pur p i.siei rs detiurs dus une ru' élr.ite et li.n.iue d'un avpect singulier. Eu eliet. toute.-, lis lenéires lassaient passer l'édat des luihiéres iniérieuns. m.iis celé < laite le fiappant ipte la partie la plus éleuv des maisons, il e . résul.i.il que la rue sembLiii p^r âgée d'un bo l h l'autre, dai.s sa tiauieur, en deux ziiiies, l'une supérieure et liiniiueuse l'auie b^sse et obscure. Dans ce te zutie lumineuse on \oy;jii sur la iranslarence des viîr.itix se ries>iuer des . j.ures étranges, des bras entrelacés, d s mains armées de lOupes. puis on eutetidait lies iris joyeux et des rires inlinis. Dans la panie obscure, c'est à-d te dans le bas, se m.iuvaicnt dans 1'. Uibre dé tares ligures qui luan liaient avec précaution, lietiria:cnt fuilivement :\ une pi.ite it se ji^issa eut diMièicnient dans riiiiis enir'i<uveri. Un peu pliisd'expérience ii'ii dit àPons le nom de cette i ne. f.i.ns, .iu.uque cet ;.speci ne l'eùi p s éclaile, il s'étoiini, et il allait «dcsser q .elqiies ijttesti.uis à .sa coi.o'uctri.e, lorsqu'elle Irjppa eile-in me un léger ci>up à la maison dot.t nous avi.ns p fié, et, sur son iuviiaiion, Pon.s mmiia a talons lesi aller qui se prt s- n a devant lu;. Aii.si il arriva au p'remier cLi^^e de ce. te '.■■aisuii.
Alors sa conductrice le li". i nirer datisune première pièce, oti eile loi dit d'attcn Ire un momeut. Il prolila de l'alsiice tF. siLr.i.F.. — II.
de celle femme pour tilcherde deviner où il p'">uTaii ê re-, mais il ne put I II Cl n evoir îiitcune iil e car reudr. il "ù il se trouvait re res.- uib a't en r, en aux d,ine.;ies qu'il. vail ne*. (Icile pièce eiaii levriue île 11 arbre blait ■. sur les niirs el sur le sol , ;.u milieu se nouvaii une prulonJe liai;;n.iire. Idjndie égaleiiteiii ; et si la diaussure il.- piiiis ne I eût iu'er ep- Ice, il eût senti la dia eur lioiue du s. I Mir cq lel il ninrchat. Celle s.il e < vail éie ci.nstruite sur les m-uleli s de .Mercu.ius, vulgairement ajip ^é 'ri'gtiis à eaus-- de la loge antique qu'il porliilt, et qui ava't été si Innglemps en usage ri;ins la provinc, qu'elle ii;éaie en avait reçu le surnom de logata. La libricilé des bas-re i.-fs qui ornaient 'es murs eût aariM • le pudique amuir • e l'ons, s'il n'eût éié plus occupé d';.dmi.er la siugu iere lOiiSirudion de celte chinibre que d'en iibserur les détails Hieiiiôl, cependa'it, il entendit uiardier présdel.ii, et une fem ne. auireque Ctlle qu'il ,.vait vue lui fil signe de I,i sui re. QuanI il s'appc. cha deilc, celle ifmine le cunsidrra avec nue curiosité rtoiinee; iain éiiie semlila se rapp-ier avoir vu son visiige; ni-is ni l'ua ni r.iUlre ne se ciiiuniuiiiquéreiit leurs observalions. De la paît de Pernclte Abrial celait habitude de son mc-tier; de la part de Pons, ce l'ut qu'il n'eut point le loisir de s'arrêter à un souvenir vi^rue, qui ne prit aucun caractère précis dans s.n esp il. Lam<itresse du beu le lit passer par un endr.iit obscur, el le et enîrer dans une pièce brillamment éclairée où ePe le laissa seul.
Jamais Pons n'avait rien vu de si surprenant que l'aspett de l'endroit où il se tiouvait. Cette cham re était presque circulaire et foimait un né.agone paifaii ; chacun de ses eôlé- était séparé par un fa sceau de lOlonncttes élancées, qui s'épaiioiiiss ienl, àleur s ima>et, eu newrssi-i.lpiées, sur lesipie les semllait appuyer It voûte ég.*ment divisée ei huit par les, qui >e réuiiissaieul iU ceiiireen aigles aigu.-:. Ch.ii un des dix cù es co i pri entre les colonnes était occupé paf un panneau en ouié d i:n ca're de cuivre superbement doré, e ce ptiitieau était lui-a émc d'une éiolf de Ijjsie piécieu eii-ent teinte m poupre. Duc nirede la voue pend .it ine lampe iiieivei leuse. Ce ait la re^irése t.iiiou exacte »t en 1 oirede la cli;imlire mène. 1 s if' n mens in delior.s. .\a ii'.iliiud ceil lampe brù ail une liifiièr qui sulTisaii a dessiner sa Irarspiieiice el à f ir- saiTlir I s c lu'tu s bril aniM ont die éic'n peinte ftit teste, la cliaii breéiaii éc ai ée par de gratids flaiiibeaux d.- cire ticlés >iir les pei t s ite fe. de cl andeiieis do:é>. l ne qu,in:ité d- loussiiiseiaieet répanJui dans la cli.iiiilr , et i n'y avait pas dailiessi g s.
Piiîts n'était pas eenu d-' la surprise où le p cngeaii ce spedacl iiiiiiii, !o sqit't v;l entrer i. ne leninie voPéec.imme la p. ciiière qui l'avait auieiié. i senib ait que U p.mpeévlala te de l'ei. droit ou il se tiOiivit dût se i- 1 ouver a s les vëten.e.s .-eci-Me qui en et it la soii-eraine Aussi Pons futil singiilienieiit étiuii é de l'a pei t s tn] 1 ■ de la (eiuiiie qui se pié.- niaâliii. Eli élaii d iiuetad e é.. vée. et avait pour t.. ut vê eii.enl une b'auc :< robe d" lin faite l'Oiiiine celles que prescrit a règ e d s nom. es de Feuouilledes, attachée au cou et i endaiitejnsquaux pieds: n ais, contre la rég e, elle e(ait serrée a a taille .,vec une celmure lloliante, et la dessiiiait a.ssez pou en faiie deviiirr a beau'.é. Oue e qu- lût l'<,mji'eur lie ce vè.emen', \ était i léger, qu'il suivait les moindres niouvem.ti- du corps, et qu'en appuvaiit sur .e* foru-.es il en décelait la supeiDe éégaiice.
A cet as.ect. Ions se -cniit 1' spritel le cœur saisisd'ua tre.. bUme: t singulier, car il vit bfen, malgré -on Voile, que celle feti.nie éla i be! e; il comprit qu'elle voulai. e s duire et il voulut penser à lui résister Dès qu'elle f,it e;itr.e, elle Se laissa to i ber sur une pile de coussins Elle tiemlilait aussi coiiime une l'en me qui n'est jtas sue i:e ce qu' lie va f.;i e, .t qui céd- .'i un p s ioii plu v ideiwe que >a rai on. I 11-' essivad pa.Kr à Pons-, mais sa voix aller e ne put articuler que qu Iqiies mots sais sife, et ce fut Pons qui lui ad essaaiors a i a oL- le |) eiiiier. I lui dit :
— Une femuie est v nu- à moi; c tte feaime m'a dit qu'une noble dame réclamait de mi i un service d iionneur et je l'ai suivie. Esl-ce vous, madame, à qui je me suis ainsi eng.igè'?
TO
FRÉDÉRIC SOULIÉ
— C'est mol, reprit dune vjix pro'ondémeiit émue la femme v. ilpc.
Cflle v(ii\ tu iirssaillir l'oiis, il slnvinl pi'.e et muet. Alors elle cûnliiuia avec | lus d'iissuraiicc, et a^rc cet insiiiitt adniiraMe d une femme à qui sa i.uissance vient de £6 révéler :
— Poi s, vous m'avez r(CO. nue.
Et e le éiana sou voile, et Pims vit m effet Étietinettede Penau lier, jamais si belle à ses veux, jamais si se luisante pi-ur lui, jaiiiâis f évée si pr^s et si doucenieiil rencontrée. Un Dionieiilded ute IraV' rsa son e>piil ; il forma ies>e.x C'^nime pour (.'aid'-r fon illusion, et tomba à genoux presque évano»'. Elienn^t;e s'élança prf'S delui, et, l'api elant douce ment, le soutint dani ?es bras. Certes, elle ne l'ai'Pait pas; son amour forcené p^ur Uo^rer ou sa haine ne 'aissail place dans son cœur i aucune autre affeciiun; mais e le ne put s'emj)éclier d éprouver quelque pitié ou quelque reconnaistance pour le pauvre Pons en le voyant ainsi éperdu à ses pieds. Ce n'était pa.> pour l'amour qu'il avait pour elle, ma s pour la joie qu'elle venait de lui je:er au cœur. Car quelle femme isera assurer qu'elle ne se laissera |)as séduire snuveni au bonlieur qu'elle donne, plutôt qu'à l'amour qu'elle ressent ou qu'elle in.-piieV Pour elle, il est bien plusa'séde ne rien acco derque de refuser qi elque chose, quand, pour celui qui rtçoit, chaque faveur est un délire. Quelle vanile de femme, une foi> en',;8pée dans i elle épreuve, résistera à ce lemoignai;edeson pouvoir? Aussi fut-il \iA qu'en ce premier invlani, i y eut une pensée commune d'amour entre ces duux âme» si diiïéreiitis.
Cependant, Pons se remit de ce premier trouble; et, du 0ûmenl qu'il fut bien assuré que c'était hlliei nette, il perdt toutes les espémncrs qu'il avatroiiçues en voyant e.tter une femme voilée, I^.itnnelie le eoni|irii bien : elle comprit qu'il lui sera t d'autant ijIus ditticile d'égarer l'âme d;: Pons, qu" celle ime était (lus amoureuse et acciuiunice à voirdéiai- {i:er cet aniour, cl qu'elle n'aci epleri.it ks faveurs d iiit elle Voulait l'eni rerqne comme tin jeu ilonl il devait étreladup ; mais elle n'eiaii | oiiU femme à >e bisser arrêler par un ob-,lade, quel qu'il fût, et tout ce qu'elle avait prèle déjà d'inattendu ei desinszulierft c» tte avenu. re prouve quelle avait calculé louies les difluullés rie fon |)rojet. Etitnnetie de Penaullisr, la plus liariie .é au hée de la Provence, deva l èiie asturement la plus astucieuse de c^l e» de son espèce, pour avoir r couvert sa vie lii.i.leuse d'un sui nom qui donnait à sa vertu toute la sau\aiieri.' d'une 1 ane. Elle fil a^se^.ir Pons près d'elle, et, le iei,ardai l avec unj confusion feinte ou \éritalle, elle lui d t :
— Je m'en v.u\, marq.-isde Sabran, d'avoir douté de votre enipiesseni'Ul .'ivous remlre aux v. eux d'une dani'^ ineoimue.
— On m'asollic lé au i enule riiunniur, mad nue, leimndit Pons, et si vous avez ironie i| e je vin->:eàc. t a| pi'l, c'est que vûu,i ne c.inn .issez i ii n de mou Ame.
Vous vous trompez, reprt-rlle doncemei.t, puisque,
voulant absolument vous voir, je vous ai fait ([u-rir au nom de ce noble seiitimenl : bien m'en a pris de ne pas avoir esïivé, à ce que je vois, d'on aare pouvoir,.
— .le ne vous comprends pas, ma lame, reprit Puus en la re^arJant avec crainte.
Mais, continua Etiennelle en ba's<aitles yeux, si
l'on vous eût prié d'un renJez-vous d'ao.our, je vois que vous ,ne fu'-siez jas venu.
Pons, que jamais un lan.age si dire.t n'avait frapjé au cœur, la rer'i.ida Iristen.enl, el li.i dil plis iristement encore :
Xh! vous me raillez sans piiir, et je m^ sais comment
répondre à vos paroles Oui ! il e.sl vrai (|ue si (|uelqii'un < fût venu me dire : l ne femme, la plu* belle du nmnde, t'aime •et t'attend, cette femme lùt-elle été reine ou impératrice, je '«élusse pas allé à son rendez vous; ei si une auln; m'avait il seulement: F.li' unelte veut le voir, je ne l'eusse peutêtre point suivie non plus, car je ne l'eusse pascriie.
— J'ai donc bien fait ce que j'ai fait.' reprit Éticnnette d'un al-.' frod et réservé. "
Il te !il enlie (ux un moment de silence. Eliennette était eiubariassé^. Elle avait lafli de dédains à faire oublier, et ce
qu'elle avait k demandera Pons ét.iii si extraordinaire qu'elle ne pouvait espérer l'oblcnir que de la eonvidic.u où il serait d'eue aimé d'elle. l\.ns lui-même ne Savait que dire. Les paroles de Uoger lui revenaient bien quelquefois ù l'esprit , maie il étaii trop amoureux, mène lorsqu'il n'eût pas éié timide, pour ne pas demeuier au moins maladroit ; il essaya i.ependanl de sortir de celle étrange posiiion, et il se hasarda de dire à Eiiennetie :
— Que pouvez-vons exiger de moi, et quelle action puis-je faire pour vous qui puisse me mériter un de vos regards?
Celle question peu, irait trop vivement dans les projets de la dame de Peiiiiu lier pour qu'e le ne l'embrass.!! pas, El'e çnnsidéra un moment le jeune Sabrau, et ce moment détermina la lésolutiun qu'elle prit. Le visage de Pons avait, dans sa passion, quel(|ue ( hose de si noble et de si pur, (|u'elle sentit que ce serait tout perdre que de dire un seul mot de ce (|u'eile voulait exiger de lui. Comme un liait de lumière f blouissanie, celle pensée lui vint au cour qu'à l'Age de Pons on n'acheté pas une femme par une hulieté; mais que, pour la femme qui s'est donnéeù nous, le cœur se crée des devoirs de reconnaissance si puissaus qu'ils peuvent alors aller jusqu'au crime. Ainsi Eliennette était venue pour dire à Pons: — Fais ce'a, et je me donne à toi
A ce moment, elle pensa qu'il ferait bien mieux ce qu'elle voulait, quand elle se serait donnée à lui; ctqu'a'Usi peutélre il le ferait de lui-même, ^ous l'empire de ce, te pensée, elle lui répondit avec un embarras adorable :
— Tenez, Pons, je veux èire franche avec vous, je n'ai rie» à vous demander. Puis elle ajouta avec un feint désespoir : — Ah! je me suis trompée.
Ceci p-sserait pour folie, si quelques l>ommes, de ceux qui à dix-huit i'iis ont eu dans l'âme une religion d'amo r, ne l'aitestaient aux cœurs froids et liberilns; mais rien n'est diflielle à une femme comme de se do.iUer à celui qui l'ain.e avec crainte cl superstition. A Roger ou à Pierre d'Aragon, il en eùtii.oiiis fallu pour qu'il fut assuré de son liiomphe, et la présence d'Élienneile seule le lui ii\i tppr s; mais â Pons, dont ramo,:ré'ail toujours res é si loin de la superbe ' hàte- Idine, toutes ses paroles arrivaient comme un dou e : et, sans Vouloir dégradei' par une alj.cle comparaison leur positon à tous deux, il y avaii, entre les proj ts d'Elienneile d le cœur de Pons, la mènie dislance qu'i nire les désirs d'une gr.iude diiuie qui veut se faire compremlre à quelque beau garcoii (les. Il antieliainl re e l'iniel i.enc- de ceiui-ci; (|Uel- (liieiiUi eniiient que soit rAn;iiii ils (li>iiiesti(|ue, il lui laut de rudes avances pour le déterminer à ne pas voir un piég4ulans ce qui isi si li in île ses espérantes. Eiiennet e vit b en qje l'ius n'o?a t pas la croire. Au-silôt, elle parut revenir de la irisirsse où elle s'était laisîée aller, et dil avec un suurirj familier :
— Vraiment je ne s.is ce que je dis, et j' i un grand service à vou.s deman ;er, mais \oire tiiiliarias me gagne, tt je ne sais plus ce (jue j'ai ;"> vous coiiicr f/ailleiirs. ce sera long : il s'aj.it i!e iiiOii château de PeuauHier i|iie je ilesire retirer de la uzera neié du vie; mie Roger pour le mettre, avec celui d'Alargué que j'habite, sous Uproteciion û'Aimery de Lara, comte de Nai borne
— Ah! madame, s'écria Pons, quelle plus noble êpée pourra vous protéger ([ue c Ile da vicomte de iUziers?
— iMarqiii- de .'>abran, réoiidi sérieusement Eliennette, l'épce d'un chevalier n'est pas la plus sûre protection d'iiiie feiii I e, car une femiiiC a îi difenire quel(|iie chose de plus pr cieux ipie siii corps et que ses domaines, et on [eut 'a frapper de blessures que la plus vaillaitii éjiée ne peut prévenir.
— E le peut du moins les venger, répiqua Pons.
— Les venger 1 dit Etienn tte, coii;rae si e:le suspendait sa ((Déesur ce moi-, les venger! Pui> elle ajouta trl-tement: Cel) se |ieul, mais non pas (|uaiid c'e-t le coupable qui ti,-iit r6,;ée. Quel homme se dira â luimérae : Tu as H.enti ?
La première phrase d'Eiienneile av.iit suffi â Tons pour lui faire comprendre les motif.-, qui la faisaii ut agir. L'indiscrétion de Roger é(ait la cause de celte résolution. Lesder»
LE VICOMTE DE BEZIERS
niers nuits qu'elle verait Ai' prononcor le fi'mip''rpn(. -iiM ; ilièiinient, et la pensée que Ilo;;er avail pu iiit'iiiir lui passa dans l'esprit, l'.tii iineiie, contente de ce premier doute liabiieniciit jeté, changea liriisqneiiient la convejsaiioii.
— l'dns, lui dil-clle, acieptcz n:ou liuspilalile puiir quelques hiuies : noire coiivers.dioii duiiélfe lonuue, et l'ai liesoin que Vdtre «rur j;éiiértMix nie conseille. Oubliez donc le bau([U(t somptueux (jui vous allend sans douie chez l'ozou oucliez lîernard de C.ot, et demeurez avec nu i.
An niêuie instant elle frappa atce un marteau d'arneul sur «n timbre, et une femme parut : c'était (elle ((ui avait apporté le message à Ptuis; elle lui tlt un si;;ne, el aussitôt d'autres femmes enirércnl portant une étroite table (ouverte démets délicats. Cette table était basse, el, peiuiant ()U (n la disposait auprès d'Klienurtte, elle chercha el atteignit quelques «•oussinsqu'elle atiira sous sa léte, et, se repo.>i)ni alor.H avec un abandon plein de grâce, eile s'j' étendit en disant :
— J'admire comment les hommes les plus faibles en apparence résistent mieux aux fatigues que nous autres femmes ; ainsi vous, Pons, un enfant prcs.jue, n'est-(e pas? car à peine avez-vous dixluitt ans, vous avez fait peut être le Toyage de Carcassonne i( i, ù cheval et sous vos armes, et vous n'en resseniez nulle lassitude; tandis que moi, ma litière m'a tellement brisée (|ue je ne puis supporter aucun véteniJ'nt pesant : aussi me pardonnerez vous de vous offrir mon frugal lanquei dans cette miséiable parure.
Et, tout en parlant ainsi, elle arrangeait dune main négligtiiie les longs plis'de sa robe de lin, el ehaiiue mouvement décelait une grâce ou une beauté Puis elle ajouta avec avec un air d'indifférence :
— Mais le tenips des frivoles plaisirs est passé, et les graves intérêts de la p"litique y vont succéder.
Pons l'écoutait en suivant d'un œil passionné chacun de ses gestes.
Cepi ndant la table était servie, et tous deux, l'un prés de l'autre, semblaient l'oublier. É'iennelte le rap.ela au jeune chevalier en lui demandant q'iel(|ues-uns de ces servi( es intimes (|iie l'on n'exige que (le (-eux qu'on traite en eschves ou en amis; elle le pria d'approclier la table, d'arraii:er un coussin ; puis re fut mie amphore ou uns coupe qu'il lai ut lui donner, ou un liscuit de miel qu'elle désirait; et chaque service fiait récompensé d un sourire adoré.
O dix-hoit ans! âge facile. *! vivre, où toat espoir est doux, où nul mensonge, quelque grossier qu il soit, ne peut être soupçonné; beau piintemps oiil'amcura des palpitations de bonheur qui font pleurer, si puissantes qu'elles batlent encore d ins le souvenir lopgtcnips après (|ue lecueur est glacé ! O jeune coMirl c'est une de les énioiions i]ui> je voud ais trouver : lémolinn d'un enfjnt qui dévore de l'œil une femme belle â faire souriie un viei lard, couclK>e nonchalaminputsur d'épais cous.sins, pressie dans Iou!es It^s sinuosités de ses formes richeset pures pai- un vêlement si léger ([ue ses plis n'en altèrent rien, si transparent que sa blamluiir 'C teii t de rose; et, à celte éinotion doiitoii,fiissoime. jevoudrais joindre cetie fascination d un regard i|iii joue l'iiulilTérence, qui s'arrête sur le Irouble de voire visage, et si'Uible d'aboids'en éti^.nncr, puis le coiiipreiidie, el ijui se baisse alors confus et troublé il son tour; et puis, je vou,lrai£vons faire entendre ceniuimure enivrani d'une respiration qui semliarrasse ; je voudrais vous faire voir cette agita ion fébrile dune poitrine halelanle. et vous faire concevoir ce verii^e (lui prend au cœur lorsqu'à ses délirantes provocations vient se joindre l'accent doux et rude a la fois que donne â sa voix une femme qui se prend d'humeur conire elle-même et contre sa faiblesse, et qu'elle se dit comme distraite en secouant la téie :
— Ah ! l'ai eu tort...
— Pourquoi? s'éiria Pons presqu'ù genoux devant Étiennetle, car elle avait faii tout ce que je \irnsde vou- direpourquoi avez vous tort, et qui; veulent dire ces paioles?
Et ,'i ce moment l'amant esi fier, car il croit que c'(-st lui qui domine, que c'esi lui qui irouble, el quel(;ue coiiliance legïgne, et il prendrait audacieuseiuentune isiaîn si ellen'é-
lait ('éj:'! armée d'un n;arteau d'argent, et si ille n'avait frappé le limbre qui va appeler quelqu'un. Alors le c(rur se serre, on craint d'avuir éié iiop loin, el on allend .rt» tremblant les paroles (|ui V(jni vous ri.'nvoyor. Voii i celles (|ue dit Etiennette -i la femme (|ui entra à son signal ;
— Mo» Dieu, les lumières vacillâmes de ces (lambeaux fatiguent le regard et le bbss'iit : il faillies remplacer ; puis les vapeurs inipurts de la rue ptiièlrcnl jiisiiu'ici : preiicz-y garde.
Et cette parole n'élait pas prononcée que quelques servantes avaient enlevé Ions les flambeaux. Aussiti'd, comme par une magie qui jnsiiliait le nom de r//irnH/arfrt donné à la" maison, tous les panneaux duni nous avons parlé disparurent et lescalrcsne furent plus occupés (|uepar une légère éioffe blanche, peinte des plus v vas couleurs l ne vive lumière extérieure en éc'airait netienient les dessins, landi» que le lissu ne laissait pénétrer dans la chambre (iii'un jour faible et assombri; el comme Pons s'elonnait, jetant un regard d'adiniralion sur celte n erveille, les pus doux parfums flouèrent dans l'air, se déroulant, à travers les (leurs à jour descùlonnettes, en (ilets d'une fumée blanche et soveuse-, et comme l'oMl éi;aré du jeune amant semblait douter de cette réalité, Éiiennetle, lui prenant la main, le ramena vers elle en lui disant :
— Pons, n'est-on pas mieux ainsi?
A ces mots, il reporta sur elle son regard enivré. Alors, par un hasari ou par un jeu infernal, les beaux cheveux d'Etieiinette flottaient dénoués sur son cou et ruisselaient sur ses épaules; et, comme ils s'éiarpillaient jusipie sur son visage, elle rejeta vivement sa lêie en arrière pour les écarter de son front, et. dans ce mouvement, son corps, tendu dans son yClement délicat, se modela aux regards de Pons d,jns son enivrante beauté. Oh! cette fjis il tomba ù genoux devant elle ; celle fois, elle eût é é la dernière des femmes, elle eût été Pernette Abrial, que Pons eùi succombé à cette délirant* teniation. Ils étaient seuls, qui pouvait enipceher ce qu'ils voulaient tous deux?
Personne.
Mais eiait-ce 1:1 le but de la dame de PenauKier? Voulaitelle ainsi se livrer à Pons pour son amour, et rien de plus? Non certes. Pourquoi donc alors ne pas ménager le pouvoir des désirs (|u'elle inspirait, el demander d'abord ce qu'elle voulait pour prix de sa possession 'i" C'est ((u'elle avait audacieuseuieuljugé qu'un liininie comme Pons devait être plutôt son esclave quand il serait son amant, que dans l'espoir de l'être. Écou ons-la, et jugeons de toute la fuse qu'elle mit dans ci't abandon liar.li.
Elle était assise sur les genoux de Pons et le contemplait avec orgueil ; une larme anivait jusqu'à ses yeux, mais elle l'essuyait furiivemcni, et Fons, ipii s'en aperçut, lui dit alors :
— Tu pleure?, El iennet'e; regrettes-tu de l'ê:re donnée à moi, à moi qii si'rais ion esclave'?
— Oh! repondii-elle, je ne regrelte pas d'avoir êié heureuse, lar, vuis-tu, Pons, je l'aime avec une passion que lu dois comprendre niaiiitenanl. lyailleurs, je ne veux pas le le dissimuler, je ne suis pas une de ces ti les liniidis qui consentent à mourir d'un amour (aché. Non, mon ami, non, depuis que :e t'ai vu, j'ai sen i ijueje l'apparienais. J'ai senli (|ue lu éais m in bonheur; si je l'ai repoussé longtemps, si je t'ai fui, ce n'est point vaine pudeur, c'est que je prévoyais les p'eurs que je verse dans ce nr ment, c'est que je calenlaisqiie celte heure de félicité me coûterait une vie de larmes.
— Oh! |iOUrr|uoi des pleurs, Éliennelte? lui dit Pons en l'enilirassant de ses br.s, tu m'esiimes bien peu de prévoir le malheur lorsque je pu sien défendre...
— iMifanl, liii dit Eiiennetle en jouant avec ses cheveux, que t'importe ce malheur puisiiu'ii n'est que pour moi? Va, je le savais bien ; mais mourir sans èire à lui, oh! j'aime mieux mourir a présent. Et se prenant à regarder Pons avec des yeux où la tristesse el l'aifour se confoiui.iicnt, ele ajouta en laissant toinber sa tête sur 1 épaule de Pons :— Et c'est pourtant maintenant qu'il serait doux de vivre.
Puis elle sanglota.
FRÉDÉRIC SOri.llv
— Elienn-'llf ! E iiiinfllc! s'éiria Pons en sprhanlses 'ii!-nies de sisbaifer>: hli! si lu Ui'iitnrs:, 1 1 ji- le ciois, dip- Bioi qiielcsi le nu hiirr. ce l'anvir q'i ;e l'uii iilcnirr?
— A quoi lion' dil Élit nneiic en >e rcrne lam, je suis une fcll ; je Iniiilile |.ai- vw tli.uleur !t' |iu d'Iieuri s qi:^) ( lul nous a (!épai lit » pour ('[le I nsi nbie >e me d. m-iiiie ri: n, Je i^e le dira, tien, je n'en ui | lus le dioit : i^cu:.sukeiai un ami.
— In anii ! lui dil Prnis; ali ! ne suis-je pns le tien. If plus d'Ti.ué, le Seul ■■! qui lu doives loui di mander niaintinanl : amour, proiection, ]>i>. heur?
— ^o^, beau sire, n plii(Ua Kiienneile svec un d'iux sourire ou Il resuii encore une larme, nu), vous ii'<5ies pis ni' n anii : un ami 'sl un lioninie gr.ive, piudent, s i;e, qui nie donnera de lions ei scvèivs eonseils. Kl, pipcnuraiil alurs son beau froni d'un i ais' r qui ne lit que l'eflleurer, elle ajouta: —Tu es nu n amani, toi, n'esl te pas'?
Pons lui dit alors .
— El sur (luel olijet si grave vous faut-il des conseils, que l'amaiii ne puisse les d nner? iet idijei est donc beauc i p au-dessHs -.mon savoir et de ma leinies^ie?
— Mais non, répondit ni-glii-'eiiimeni Éliennelle, pu'sque je l'avais fait deinander pour le eonsi.ller.
— C'étaii donc pour cela? reprit l'cns en souriant à son tour.
— liens, lui dit Éiiennette en le re;ardai t doiieenienl, ftamliem nt jeiie sais jias Ecoule, Pons, je ^euMe m ii ler tout le s;cri I (lu cœur des feiiinus; je veux. fiil'..nt, le iiiie toiildesu tête que lu n apimndr.iis ip e bii^n t.iid, si je ne trahissais pour loi les nusières de nos ealeuls; il y a 1< iilenips qiu' je t- connais, (lus loiii^ieinps que lu ne crois : et depuis quHjr le ci.nnais, je i aime Te dire qiiui e l'en Kie qui aime nedesiie pas êliY a celui iia'i lie aime, tc serait le mc;> tir pour moi, le ineniir poir loules; n as ee qu'il faui que tn sadies aussi, e'ist que ce disiresl la dirnière elms. (p.'écoiiie un friiiiie. Son exisienceest si esel.ve, qu'ille iiej lie pas a pl.iisir des rliag ins dans sa vie; que fail-el ;■ di/lic/ ••le r. literie et dnieiiir lon^iemps ses plus se; n t<s peiisées, jUMiu';! un jour fatal uù un hasard les pio é;e et la force, pour ainsi d re, à s> livrer. Ainsi, l'oiw, nion aii:our te ffit dfiiieuié eiraii(:er si je n'avais eu beso ii d'un iiileniié diiiire cinre ■' oi et U..j;er. .l'ai priel'ierre d Arat;on de m'en servir, mais II en veut tint au \ieomie de son touriie l'au re iiuii, qu'il m'arefusée. Anjou dhuimi'ine j'ai deniamlé cercrvice à Ua\nii n i de Touluisc : il m a f rt sm ( rise i n in'apprenai t iprii serait pul-è le en guerre a^e Uo^er a^aiil dcex j.iurs, 1 1 il m'a refus ' iji- liéinc ; ma sce q i nia udu- •> ée éraiifjrnniii. erst que toU' derx m oi t dil furnie Icnei.t : AMies»ez-vi u> au >\.v <\t Sa! ran : i e 1 l ul | ui.^san^ sir IV priiui. \\ omie
— E c st (0!ir celle r i^' n que \ous m'avez iraudi?
— <>' i. be.iii si.e, coriinii- Elieiinelli', oui poiiriet e r i- ^Oii ; parce ()u aux yi'ux de Pen<:,cii lu di>an!. de veni I i n ^ '' la 'laneilr l'i n .n lie'-, i e n'cla t pas ui dire : Celie remiiie Se nieiirl d amour pour vous ei v: ui se il nu. r a \ous; par < •}ue, si rien ne i al|ii c pour e le au ce rdu sir- d- Sibran, • lie le cniisnln la praveMieni, ci qu'cll ■ y aura gagi.é . au moins d avi.ir pi ur ne<s>i er le plus ii'be elic «lier de la ch etiei t.'; parée que ce n'c-l p'iis > ne fo le qui se pe d, •uais 1 ne rhà dinn ■ ()ii rcc ann a sisuin-e ii'ui ch teljin, p' ',uia(Oiii| It Ul devii r que lui ii.-piixe 1 inicrêl de ses *assaiix;e larr-eqiie l'on se tr iiipe .^oi-n.rnie ave. Us •H' aoiig s ,,ii , I, prepar • aux auires ; il esi viai qu'on pi m craindr- qu le eh vai. rie la le d'..m i r, s'il rsl • ncore '•'S i , nfliiiiimé qu en leiit, eli.l rs il n'e^l i cni-i'tre , as l'rudfi i d le \or ; mais i n n'y 41 use pa*-, où, si l'on y 1 1 n e c'esi pour le s uliaiier; mi s'f\,.(,' r.- son propre cour.igii poU' avv'ir l. ri'i. .le bra cr ledmger, puis > n seul uo y" Si ci'ow.be a, el Ion se res- l a (huiMr un .;ulre arbiT/; mai , au ni'iinnl de dniierloidr , 0.1 a oi;libé ii us les iiouis. cxicpie un, et i;n garde ce iii (piiiu vi.u ail < l'asser el ion a ton, vous levovcz nien, car vois ne pouvez pliisétre mon arbitre, cvmc seiiilile.
£a tint&san lotie lon;;u« énuniéroliun des pcliu aililitM
que le cipur d'uni? fi nime se irée pour se (roKipf r, elle fit me moue d reproc C' p.nscn laissint les>iux; tl lui. sl«pi fait, a rcij'ir a comiui. un a' ge c fiaïuhis- . ani un ux ij,n'il éiaii, :<n!oiir( nx ci mine • n i nf^ut de d x bu t an> dans les lia ns d'iihe feinni' de irei l-. ')h! se créer une lauss.*!» P'iui- l'avou r, e; mieux cac' er aii si Cfl e q .1 nous imne, c'est a y pr,în 're 'es plus rusé . Aus^i l'oi-s upp r enait A Elic mite i\ celle liei re, cuniine un ;ivcu^le à son jiii de. Et puis let t- femme ét^il belle, eonime on s'imagine la bfanlé à (lix-lniii ai s , siqierVe el piov'canle. Cepi'i d.iiil l'ons ne ^o■,llait pas parailie r nonci r aux tlrnils doi t on l'avait jugé digne d'alioid. (l il repiii après que'que siliiiee :
— Allons belle cli.'ilcljine. j- vais b i-sn les yeux ne point le reiiarder, el ainsi je serai ca ine, jirave, cl vous pourri z me coiisiillcr.
— Non! non! e'^st impossible, rcpomlil Élicnnelte. Moi' te parliT décela maintenani! je n'oserais p.!s!...je n'inaiplus le droii.
— Oii !, si :e l'en iiriais à genoux ?
— Je rc!useiais.
— Si je l' voulais ; bsolumei l?
— Poiirquiiile ou oir'?'iii Éiienni^tle la télc baisstV-, puisque tu niaiues ainsi; puisque tu crois tout, cl q'.e lu m'aiuics.
— Oh! lie venx-lu die? s'écria Pons en 'a pressant aveo ardenr dans s^'s 1 ras.
— Unn... riin... non rime... Ti ns. râlons d'amour, de bonheur. . parlons de toi, dit-tlle en eai.uy; ni une larme.
— I\oi', je eux lesaviiir . rri rit Ions \ivenieiit.
— Qui i.'s'éeiia Éi en elle en l'iii(erroiiipiinl violemment ri en éciaunlen sanglots .. que je suis une femme perdue! Fh I icn ! cist \r.ii . car je v en^ do me doi ner .'i loi, el je l'ai voulu; el po r^juni ne l'.i. rais-je pas fait? Un honime n'a tii I a- ose ire qu'il m'a a 1 ir.iinée fo le d'vr sse cl de (lisir> de la sal e d un !'eslin sur h couelie iiupliale? ^■e l'at-il pas l'ii tt ne 1'; -l-ou 1 as ru p.iice (lue l 'est un homme dont l'épée est tcrr.bir V Kt moi ne ■ui^-je pas la i li'i e aine I rostiiuee qui scsl rui e (taii-> 1 • vie- lOiniiie la dernii're des libam Cs'? ^ y al il pas un In maie (|ui l'a d 1. el • e l'a-i-un pas cm ? Eli 1 icn ! puisqu'on l'a dit ■ I qn'uii l'a cm, c • sera \r i, el c"'St vrai iiiaiiio naiil. Oui, il y a iiiaotinaiil quel- (|u'uii à qui le me suis livrée, lOiinieiU'- lille per ue, un bomiiie il (|ui j'ai donné tout Ces! toi, Pons... c' s! loi lu peux .ilbr le .lire, et je I- dirai a^res toi. . je dirai qi.eje laiiiie, quejesui^ ion esclave, ci je le suivrai cou me nne siTvanie. Je t'.'ppa liens, lu es mon .oeanl • tu ;eux Icn vanter, Pons, careistvrai <eci! mais le vi. ointe i'ing r' alil!!
M, il ce dernier mo , un a-Treux s-ouiire riiniignalioii parcoma ses lèvres; el e S' inbla en .-ppilrau liel. sa voix pnl un a eCiii terrible de ncnace, tl illc Irappa la iciie du pieJ a ce \i lei ce.
— QuO' ! c,i- serait une lAelie lalonnnie?
— Ali! lais-loi, d I e.l avec un eii : Vuil'i ce que je cr.ijgiii-. Il di'Ule! Oli! tu me trois une inféme. IMa lieutuse! ma heureufe! je ne vi ni.iis pas te le dil-, l'ava's raisin, et j.- seiiia s que lu me biis, rais le cœur. 11 ne f.liail pas partir de .e a.
— Mo' ! s'cc'ia Pons rnivr'', te croire niic icfinu', l'o Irager |)ar un do .le ! oli! iiOii, É!ienne;te, non, iC n'est pas li» ce qu • j" I au cuur;ce(pie j'ai, c'e.-.i d'' I amour (i ur loi, de la I aine pour Id ger... de la \ei geafice !
— l.rjid Ijieu (jue pretnds-tu? dit Éfeiuie te alarmée eu i'eiiioui.iiil de M'sbas ()■! luKiefais pcu' !
— Ir veux l.i dire q-'i a iiicnii.. e. lui aire avouer...
— l'.nfu.l! (Il ai t dil Etieinut e la idcnieni , ei l'e quel dn il m \eligci y lu n-- le peux pas sms len plaeir u e laloiiiiiie par un af ri ne vi riic : en dir qu c'est mon amant ipaiiev ngr.iteit û i-> tn aura rai on.
— O 1! i,ue fane alies?
— Eli bien! le quejavais r solu, eiirilelie t'isieiiient, ftrer me> cliaieaux dr la su/eraineu- (in Mcnni^e, protrslcr ainsi, aiil; ut que le peut une pauvre l'emiiie, conire sa calomnie, et suilo t m'eiiargiifr le désespoir d être enelniinéc par quelque lien que ce suit Ji celhoiuine. J'ai voulu le taire amia-
LE VICOMTE DE BEZtEUS.
blcmeiu, »t j';i>a''* compila sur loi priir fel arranpemc'.u ; ji' II' fiiai il.' vivr l"or;p, s'il le fail. (litsst- je y jciiiiv uses tlu>i-:;iii;H cniiers; dii!>sc-jc Isvuir ravajf'r par sa lance et la tienne...
— La niii'i:ne.! s'é.ria le sire «ieSabran, la mienne te proti'ger.iii coin • liii s'il i;s il t'alianiKT.
— Eiif;ti!l, lui dit sans !e rej;anler Éliennellf, comme si «lie léponiaii à un prnpose;; l'air: e'esi [en suzerain.
— t:'(l2ii le tien, e: ne le q;i.i;e^-iu pas?
— C''s-li<ui.aiiii
— Non. c'est nn iiiKme.
— O Pun-;. Il on ami. num amour, lui dit Eiienne'te en le «ressarit, nn f.i-pas oIj, ou dirait qu-i c'est mui qui l'ii rnlrainé... (|ue c'est liioi .. Non. je ne le venx pas...
Et cou. me il a lai! insistiv, cile lui <lit loui bas :
— Demain, ''emain, ninis ptrleions de cela : la nuit procbaine.... ajouia-l-elle en I a:ss;.r.l les yeux, nous t ornerons un nioyc n... Mais jus'uu-là l;.is-toi, ne dis rien , je t'en prie...
— Je le le jure, répondit Pons dans un liai.ser.
— ^onl non ! re|)ri>fil ein fedciiag^ant l^jour va venir: ami. il faut partir, vo s eu iller... On \uus reconduira cumme vous êtes venu...
Une t>eure aprè.s ils f-e disait nt encore U denisin , et l'on n'avait pLis parlé ni dePiû.i.er i.i descbàtellenies. Enlin IVius quitta sa '^cUe niuiires'C ave.; un Loi h' ur au cœur (jui Tcni Trait it le faisaii joyeiisrmcr.t n.ar. !;er ci regarder d'm air de d'iaiii les clievaùers ijui ;entrai^nt dans luiubre. se di iaiil ù lui-nii-nie :
— Il Sort de c' ez quel((ue ribaudc, le sale! ou de c' ez quelque crqueile, le niais! ■■■\} lieu que moil!!
P u\re Po.s' 11 r. vint le soirdai;sla lueCbaude. (ju'ftvai.-il pruiiiis le matin lorMiu'il en sortit pâlj el soueieu.\ ?....