‹ Le siècleChapitre 13 sur 62 · Livre quatrième · texte numérisé non relu

Livre quatrième

ASStMBLEC DE CHEVALIIIRS.

Au poinl c/ii nous en sommes arri>és do notre réiil, q^i'il nous soil permis de diinuncler pardon ù nos lecteurs dfi ce qu(! nous avons employô tout un volume à tendre 1rs lils de «'lie hisljïre, sans i\\ie rjctioii en soit encore véritablement engagée; mais peut-être nous fer.int ils grûce de (|ueli|Uis délai s s'ils veulent bien reconnaître qu'ils ont été lonseiencleusemeut étudiés i!ans les niœuis de l'époqui; et sauvés de l'aridil'i d'une description par la manière do' t ils eurent dans le cœur de no re ouvraj;e. Peul-ètre nous excusera-l-on encore par les résultais qm rliacuii des fats établis dans le premier volume va développer dans celui que nous commençons.

I^ lendemain du jour de la lice, des hérauts parcoururent la ville de Montpellier, ar-nonvant que le vicomte Rsger .demandait une assemblée ^éîiérale de tous les clievalicrs présens k Montpellier, pour trailer des alTaires générales de la Provence. L'é=;lise de Saint-Pierre de Maguelonne fut arrangée pour les recevoir. Comme il devait s'y discuter des intérêts profanes, on voila le maître autrl et l'on sépara la nef du chœur de l'égiise, au moyeu de hautes tiiilurcs souleii';es par des cordes t\m Iraversaiiiit d'un pilier à l'autre. \ ces tentures on adossa un rang de sièges, où devaient se placer les suzerains qui relevaient direciement du roi d'Arag^m. Eu ariiére et au dessus de ces sièges, on avait élevé un trône pour le roi lui même. A droite et à gauche, il y a^ail des bancs re<'0uverls de lapis de laine, pour les chevaliers de tous les comtés, pré.sens ù ^îontpellier, ou (|ui, 'aver is à temps, auraient pu se rendre à l'assemblée ; il y eu avait de moins élevés encoie pour les consuls des villes likres. t ii bancpailieuiier était désigné pour les évêques qui possédaient une abbaye ou un évfché suzi-rain. Lu siège sèpaiéa\ait élè placé au centre de ce parallil );;ramn.e, pour celui doifl la requéie avait (ait tenir celle assemblée. Tandis (iue il'un eùlé le sire de rijstûingse donnait tout er.iicr ïi ces prépa aiifs, les autres personnages d-- notre histoire coiilinuairnl leurs actives déiu«rc! es. Dcfmiiiique avait convoiiué pour le soir u 'le réunion des prélats qui se triiuvaicut dans la ville et avait liïnguemeut c/nferé avec eux, à l'hospice du .'^ainlEspiil. ].e comte de Toulouse s'fldil gracieusement inonlré lor tous les endroiis où ia curiosité amenai! la foule, et eu avait pris o ccasion de flatter le menu peuple de belle.i paroles et de peiiti; monnaie, el de faire, aux seigneurs qu'il rencontrait, de grandes promesse; el de beaux présens. Le roi d'Aragon seul semblait n'avoir aucun sonc i de ce qui venait de se passer. Le pire de (OUI ce (jui pouvait arriver, dans cette circmslaniie, lui paraiss-it devoir éire une guerre contre le vi. omtu', ou une reiii:onlre persouiiclle avec lui, et cela n'avait rien qui l'épouvantA!, ni connue roi, ni comme chevalier. Quant .1 llogcr, il s'occupa presijue t-utlejourù expédier des ordrts. dans les principales villes de ses comlés. Ce travail nu lui laissa aucun loi'ir de snivr- les ".ouvemcns du delior.-;. Aussi ne n marqua 1 il, parmi It-s siens, ni le pi>u d'eniprûsseniepl r,[ne quel- (lucs-iius mirent ;\ l'aller visiter, ni ra/)se.".oe 'étioipiete de quelipu'S autres.

En lin le fameux jour se leva. Dés 1» ^t-ilh), on vit se diri-

ger vers l'église de Sainl-Pierre ceux qui avaient le droiî d'assister à celte asseuUlce. On fut longtemps avant de prendre p'ace; et, comme si ceUe Icnlure qui séparait l'église en deux paris eût relégué d'un cùté tout ce qu'il y aTaiT, de sacré dans !e temple de Dieu, et alîranchi l'autre du rwpi'ct qu'on devait d'ordinaire à sa saintelé, l'endroit où se trouvaient les seigneurs et châtelains df vint bieutiH le théfi- Ire d'une bnivanlc cohue, où l'on discutait avec violence. En demaudanl par sa proclamation une assemblée pour hs intérêts généraux de la province, Roger n'avait fait part à personne de ce qu'il ^oulait communiquera cette assemblée, tandis que sfs ennemis avaient habilement éveillé partout If souvenir des griefs que chacun pouvaitavoir contre lui. îl fuK donc le sujet des entreliens anim^^squi eurent li-u avant son arrivée. Peu d'amis le défendirent contre les acc.usatioîi? f!,ui le cherchaient de tous côtés. Ils le défend ici 1! i.cjirii?<4n* assez pour donner lieu à la discussion des'échaulîVr. de nuiniére que la plujiart de ceux qui eussent jardé le siiei.c: dans l'assemblée générale, furent cou 1 rain ts .'1 émettre une opinion qu'ils eu.-sent tenu à honneur de conserver plus tard si les choses eussent eu leur cours présumable. Quelques-uns de ceux (jui se vantaient de ne rien connaître en politique, mais qui, di-iaient-ils, croyaient mieux employer leur temps à exercer leurs chevaux de bataille et ù manier l'ép-^e et la gui ■ sarme, quebiues uns de ceux-là déclaraient uetlcmenl qu'ils prendra enl tel ou tel chevalier pour un bon juge des intérêts, de la Provenc", et ce qu'il ferait ils le feraient. Ainsi les uns devaient suivre le jarti du comte de Narboiine; d'autres seraient de l'avis de Comminges; la plupart voulaient s'en rap porter au jeune el loyal marquis de Sabran. Toutes ces discussions durèrent une heure environ, au bout de la )uelle le vicomte Roger entra dans l'église. U portait le mêmecoslume (lue le jour de la lice. A son aspect, un profond silence succéda aux bruy.ais èrlals de vo'x (|ui retentissaient sous les voùies de Saint-Pierre, et allèrent mijuri- d'écho en échc» dans les ojiives, où elles murmurèrent encore longtemps après l'arrivée de Roger. Le plus grand numbre des chevaliers prit jilaee, 1 1 si quel(|ues-uus continuèrent leurs enîreliens, ce fut à voix basse et dans un coin de ([uelque chapelle éb-igtiée. Parmi tous ces chevaliers, on remaniuait plusieurs femnips àcjui leers titres de suzeraines doiinail le droit de susseoir à ces solennelles convoca\ions. La comtesse d'L'rgel élaii de c." nombre; Etiennetle de Penaultier s'assit parmi les vassaux du comte de Toulouse. Roger, malgré la froide dignité qu'il affectail dans son mainlien, en sourit dédaigneusenu-iii. Enlin atrva le conitede Toulouse, et bientôt après lui le roi d'Aragon. Le comte, quoique vassal du roi de rrauce , n'ayant pas son suzerain présenta l'assemblée, s'éiait fait apporter un siège particulier, sur lequel il s'assit, sur h nu-me li^ne que Pierre, et au-dessus de tous ceux qui relevaientde lui. La reine d'Aragon prit place ft côté de la comtesse d'Urgel , des sires de Castres et de Montferrier et d« Hugues S.incdie, comte de Roussilluii, comme vassale du roi d'Aragon, en sa (jualitè iJersouiielle de comtesse de Montpellier. Le roi d'Aragi'n, aprè. avoir cunduit sa f-mme au siège qu'elle devait oceu;)er, iiU lieu de montersur son irûiie, comble on s'y aiteiid.iit, descendit les gradins et vint s'asseoir A^s l'enceinlc où se tenait Roger.

LE VICOMTE DE BEZIERS

— Monseigneur, lui dil le vicomte, ne prenez-vous point vûtre place, et ne comme nçonr-nous pas ?

— Sire vicome, lui répondit [-"iiTre, autant que je puis en savoir sur le molif (|ui v.ous appelle ici, tt d'aprfs ce que vous m'avez dil. il s'agit d'une accusation contre moi. .le ne prendrai donc point ma place comme Kouverain, i)arcc (lue, à vrai dire, je ne dois en cette qualité aucune réponse au Vicomte de Beziers. Mais comme je l'estime pour loy^l et brave clîevalier, je me mets au rang oii je puis lui répondre comme tel. Puis, se tournant vers Raymond il ajouta : — Ne t'aites-voiis pas comme moi, comte de Toulouse?

— Je ne sais, reprit celui-ci , si mon neveu et vassal le vicomte de Beziers, comte d'Alby, de Razez et de Carcassonne, seigneur deLauragais et du ?.Iinervois, a quelque accusation h élever contre moi, mais quelle qu'elle soit, el à quslque litre qu'il me l'ailresse, je n'ai à m'en occuper que comme son suzerain, et alors je la ren;ets au jour qu'il me plaira de lui iii.liquer en ma ville de Toulouse. Donc, s'il ne doit être question ici que de ses droits et des miens, je n'ai rien à faire en celte enceinte et je me retire ; si, au contraire, il s'agit, comme J'ai droit de le croire d'après ce qu'il a publiquement annoncé s'il s'agit des intérêts géné''aux de la Provence, je demeure et garde la place qui me revient. Qu'il s'explique do::c avant toute chose sur le motit qui nous réunit, afin que je sache si je dois partir o ) rester.

— Gardez votre place, comte de Toulouse, dit dédaigneusement Roger ; et vous, roi d'Arag< n, reprenez la vùîre. S'il y a accusaiion contre l'un de nous dans ce que je dois communiquer à ces nobles chevaliers, ce n'est pas à moi seul qu'il en faudra répondre ; si je me trouve le premier et le plus grandement lé.sé de tous en cette ( irconstance , ma cause n'en est pas moins la leur, mon danger ne les menace pas moins. L'un el l'autre vous savez assez que lorsqu'il s'agit de la défense de mes droits personneIs,je n'en appelle à d'autres qu'à moi-même. Le chemin de Toulouse ne m'est jioint inconnu, et je sais par où l'on pdsse pour y aller dea.ander réparation des insul es qu'on me faii. Si le comte de Toulouse Ta oublié, 1g comte de Comminges , son vassal , peut le lui rappeler, J!ar c'est lui qui m'a apporté à Saverdun , de la part de son souverain, la saiisfaction que celui-ci m'avait refusée. J'avais alors quatorze ans à p-inc comptés : depuis dix ans que cela s'est passé, je ne sache pas que le chemin se soit allongé entre Saverdun (?t Toulouse, etquily ait plis d'une grande journée de marebe entre ces deux bonnes places du comte Raymond.

Le comte de 'foulouse, à qui Ro^er rappelait une guerre eu il avait été forcé ce plier devant l'auda e de son jeune vassal, montra qu'il s'en souvenait entièrement en lui répondant amèrement :

— Alors, mon neveu , vous aviez pour vous le comte de Foix, votre beau cousin.

— Et vous n'a\iez pas, pour l'arrêter, l'assistance du marquis de Barcelone! répliqua vivement Roger, en faisant ainsi allusion aux projets seereis du comte, découverts par lui dans les dépêches queBuat av.iit enlevées à Perdriol.

Le roi d'Aragon coupa court à la discussion qui semblait prête à s'engager, en montant à sa place et en disant d'une voix forte :

— Vicomte de Beziers, puisqu'il s'agit de là cause de tous, BOUS sommes tous iiréls à vous entendre.

Aussitôt chacun se mit en devoir d'écouter Roger. Celuici attendit que le murmure qui pré ède d'ordinaire toute sérieuse atteniion se fût calmé; il promena lentement son regard sur toutes les parties de l'assemblée, et aperçut parmi les chevaliers quelques châtelains qui n'avaient point assisté il la lice et '\u\ étaient arrivés sur son invitation. L'un d'eux, homme d'une haute taille et d'un aspect farouche, se tenait debout, appuyé sur son épée à l'exlrémité d'un banc où il n'«vait pu trouver plac?. A côlé de lui, la tête basse et le visage pâle, éiait assis le marquis de Sabran, qui entrait seulement il cet insUnt, et auquel on avait offert avec empiesseraenî i.n siège sur ce même banc. Roger échangea un léger salut ave^ le nouveau venu, mais il chercha vainement le regard du sire de Sabran, qui manifestement le détournait de

lui. Enfln, le silence le plus complet régna dans l'assemblée, et Roger commença ainsi :

— Sires chevaliers, je vous prie de prêter grande altenlIoB a mes paroles. Peui-êlre pourrais-je vous dire, pour mieux vou* l'crsuader, qu'un avertissement céleste m'a inspiré les alarmes (|ueje conçois. C'est souvent un habile moyen de rejeter sur la sagesse divine l'audace de ses projets et de se faire absoudre par avance de loules les accusations qu'on doit élever. Je ne ferai point ainsi : je demeurerai le garant de mes pensées, je resterai le soutien de mes accusations.

Ce commencement, où se trouvait tout entier le caractère décidé et ouvert du vicomte, ex' ita un léger murmure; on ne pouvait y deviner ni approbation ni dés: pprobaiion ; mais il semblait dire : C"est bien toujours la même assurance, c'est bien toujours le même iiomme, confiant en lui. Roger remarqua que plusieurs abbés suzerains chuchotèrent vivement entre eux; il les connaissait pour ses ennemis et savait leur habileté à trouver trace d'hérésie dans les moindres paroles de chacun ; il se résolut à leur imposer silence tout de suite pour les empêcher de fomenter autour d'eux de mauvaises dispositions, il continua doue ainsi :

— S'il y en a qui cherchent dans mes discours matière à faire douter de ma foi chrétienne, ainsi qu'y paraissent disposés les saints abbés de Maguelonne, de Foi* froide et le pi icur de Lespiiiasse , je vais tout de suite leur dire sur quoi ils peuvent exercer leur sagacité. Si j'ai dit que je ne me targuais, pour excuser mes paroles, ni d'une inspiiation divine ni d'un commandement de Dieu, ce n'est point en bravade d<; la toute-puissance de Noire-Seigneur Jé>us-Christ; c'est parce que je crois que le Très-Haut a mesuré la sagesse humaine aux événemens humains, el qup c'est par le bon ou mauvais usage que chacun fait de la sienne en ce monde qu'il méritera ou déméritera devant son éternelle justice. C'est donc avec les simples lumières de mon esprit, avec la puissance de ma seule réflexion, que je suis arrivé à prévoir et .i craindre le destin futur de la Provence, que vous abandonnez aux desseins d'un ambitieux; c'est don« sans mêler la cause de Dieu à la nôtre, comme le fait cet homme, que j'accuse ici devanl vous le pape lunoccnt lU de marchera la désunion de la Provence et an renversement de nos droits de suzerains.

Cette hardie déclaration causa un mouvement général de surprise et presque d'effroi. Le comte de Toulouse, qui voyait la discussion s'éloigner de lui, sourit avec joie; Pierre devint plus sérieux, et tous les chevaliers furenfplus atieatifs. Roger répondants ce mouvement reprit aussitôt :

— Oui, sires chevaliers, je porte ici cette accusation. Ne croyez pas ([ue ce soit la colère d'un moment qui m'y pousse, et que je me laisse aller ù un mouvement d'irréflexion. Depuis deux ans que je suis la marche d'Iiinoeeut, j'ai été épouvanté de ce qu'il avait obtenu, et j'ai jugé ce qu'il pouvait entreprendre. Pendant deux ans j'ai espéré que des hommes comme il s'en trouve parmi vous, vieillis dans nos luttes contre l'usurpation ecclésiastique, en avertiraient les moins prévoyans : nul ne l'a fait, je m'en suis chargé. Je n'ai point demandé aux chevaliers de la Provence une assemblée générale: car Rome et ses serviteurs, aNCrtis que nous osions regarder à la CQiiduiie de nos affaires, l'eût, sinon défendue i>ar ses excomKiunications, du moins enipèchée par ses intrigues. Jt l'eusse fait cependant, si l'annonce de c^tte cour plénière ne m'eût offert une occasion favorablede vous voir tous réunis, sans éveiller la tyrannique attention de Rome. Donc je suis venu à Montpellier avec lintention de vous appeler à une juste défense de nos droits usurpés. J'y venais avec l'aide de la seule force des événemens publics, qui doivent frapper les moins clairvoyans, ci avec l'espoir que mes paroles vous convaincraient de ncs dangers Mais, gr.'ice au ciel, je m'y trouve m:iiutenant avec la preuve écrite des malheurs qui nous menue, nî. Dieu l'a mise eu mes mains, et vous allez la voir.

En disant ces paroles, Roger regarda sévèrement le comte de Toulouse ; l'assemblée attentive suivit instinctivement celte muette désignation, et l'on put remarquer sur le vHage de Raymond ce ealme cuntraint qui accuse encore plus le remords" que le troub'e qu'on no c erche point à di^simuleT. Pierre d' A rason vint an secours de Raymond.

FREDERIC SOULIE

— Sird vicomte, dit-Il à Roger, continue^!. " Celui-ci reprit:

— Qu'un moment il soit permis au plus jeune d'Interroger les plus aniitns de celle assemblée. Je leur demanderai ce qu'étaient les droils des nobles tels qu'ils les ont reçus de leurs pères. A l'époque que je leur rappclli-, cclui-lii t\w était né libre ou noble, ou (jui, étant né libre, devenait noble par sa conduite cl son courage, possédait ses terres en aleu, franches de tous i)éai;cs et services et emportant avec elles le droit de justice haute et basse e.xeicé |)ar nous ou nos vii^uiers; ayant pour revenus leudes, péat;es, toiles et albergues consacrés par l'usage, acquis par nos services dans la défense de nos villes, ou consentis par les bourgeois et nianans. Cependant, animés d'un saint amour pour la sainte religion chrétienne, nos pères dépensaient en donations aux églises, aux abbsyes et prieurés, en fondations de pieux élablissemen», en rachats de leurs péchés, les terres et richesses qu'ils possédaient par héritage ou qu'ils avaient conquises par l'épée. Seulement, voulant laisser aux hommes de Dieu leur tlche divine plus facile à remplir, et croyant que les choses de ce monde ne devaient leur être qu'embarras et charge insupportable, ils avaient conservé sur ces domaines, ainsi libéralement donnés, leursimple droit de suzeraineté; et des prévôts, des abbés lai(iues nommés par eux y maintenaient l'ordre et y distribuaient la justice i ceux qui les habitaient ; quelquesuns d'entre vous ont vu ce temps ; tous, nous en avons eu connaissance par les récits de nos pères et les titres de donation qui sont restés dans nos mains. Eh bien! qu'a enfanté cette sainte charité de nos pères? elle a produit d'abord l'oisiveté, d'où sont nés tous lesvices, et ensuite l'ambilion, d'où sont venus tous les crimes. Dès que les clercs, moinesetcbanoines furent riches, la débauche et le sacrilège eurent leurs asiles dans les couvens. Ceci, sires chevalier», i:'est point une vaine accusation que me dicte lacolèrf, c'est le fidèle souvenir des reproches adressés au clergé de France par le saint pape Urbain ir, de glorieuse mémoire. L'ambilion suivit lesvices de près. Vous l'avez tous vue marcher à son but. Ainsi, chaque chose donnée, une fois possédée par les clercs, leur sembla une chose légiiimement acquise. Chaque droit que nous avions maintenu en noti e faveur leur parut un vol A leur égard. Pour ne pas accabler nos villes et nos serfs de tous les droits dont nos suzerainetés ont besoin, soit pour l'entretien des murailles de nos châteaux, soit pour celui de nos armes, soit pour notre splendeur personnelle, nous avions imposé à nos libéralités des droits de pacage, de leudes, d'albergues et au. très; ces droits étaient pour tous; ils enrichissaient le seigneur et déchargeaient le pauvre -, quel(iues-uns même ne prolltaient qu'à celui-ci. C'est par ceux-là que l'usurpation a commencé. En effet, les clercs ont profité de l'absence des seigneurs croisés pour la Terre-Sainte, et qui ne pouvaient plus protéger les hommes liges, cl ils ont vendu aqx villes el campagnes tels droils qu'ils possédaient depuis longtemps et que nos pères leur avaient conservés dans leurs donations. Les uns, dont les troupeaux paissaient de temps immémorial dans nos piltuies lorsqu'elles étaient en nos mains, ont dû payer aux moines un droit de pacage pour ces mêmes pûttres. Les libres bourgeois n'ont pu tenir leurs foires dans les champs accoutumés, ou conduire leurs marchandises par les chemins ordinaires, sans être soumis à des leudes et péages qui ont mis un moment la province en pauvreté si gênante, qu'il a fallu une charte de noire suzerain < ommun le r(ji de France pour en fixer le taux. Les malheurs du temps ont empêché nos pères de porter remède 'a ce mal: et l'F.glise, établie à son aise dans son usurpation, a bientôt lenié contre DOS droits ce qui lui avait si bien réussi contre ceux des si>rfs et des bourgeois. Les relii;ieux ont refusé l'aduilnistralion de nos prévôts et des abbés laïques nommés par nous; et, soutenus celle fois dans leurs préteiuions par le oncours des souverains de Rome, ils ont fait confirmer parles napes Grégoire VlIetCéIcstin III lesabbésecclésiasii()ues qu'ils avaient élus, avec celle explication de pouvoir qu'ls tiendraient lieu aux monastères et abbayes de prévôts el d'abbés laïques et seigneuriaux. Que faisiez-vous cependant? vous laissieichereiner l'usurpation, et elle est venue à ce point, qu'après avoir

presque tout dérobé, elle a traité d'usurpé ce qs'elle n'avait encore pu envahir. N'est-ce point vrai que depuis vingt ans aucun de vous ne possède un droit d'albergue qui ne lui soit contesté? Que de fois, lorsque vous arrivez avec votre suite et vos hommes à la porte d'un monastère fonde par la libéralité de ceux de votre famille, sous condition de vous nourrir et de vous loger, que de fuis cette porte ne s'esl-elle pas fermée devant vous, ayant pour barre et défense la sainte croix de Notre-Seigneur que les moines jilan'aient en travers, afin i|u"il pût y avoir accusation de sacrilège contre celui qui oserait y porter la main ? Si ceux de vos droits que vous exercer par vous-mêmes ont été ainsi méconnus, que pouvaient devenir ceux (|ui étaient conliés aux soins de vos vi>iuiers? Le saint droit romain publié par les empereurs Théodose et llonorius avaient toujours été noire loi. D'abord, les clercs ont commencé par mettre le droit des canons et des conciles à sa place, en ce qui touche le jugement des clercs. Ainsi, toute faute, tout crime commis par un clerc a été appelé devant la justice cléricale, même lorsqu'il s'agissait d'un méfait envers un laïque. Bientôt celte justice, ils l'ont étendue à tous hommes serfs Habitant leurs lerres, et puis bientôt à tous bourgeois librts et laïques y demeurant de même, serfs et bourgeois conservés cependant par nos chartes en notre juridiction. Alors, armés de nos bienfaits, ils ont imposé nos serfs et nos bourgeois, nié nos droits, établi leur justice sur tous ceux des lerres qu'ils tenaient de nous, et sont devenus en l)eu de temps propriétaires de franc aleu et bientôt seigneurs et suzerains de ces terres, qu'ils n'avaient reçues qu'en redevance Nous avons tout laissé faire, tout permis, tout supporté. Vous avez peut être cru leur ambition au bout, et leur soif satisfaite, parce qu'ils s'étaient établis seigneurs dans les lerres (|ue nous leur avions données, comme nous le sommes dans celles <|ui nous appartiennent. Vous avez pensé que leur ambition s'arrêterait à la borne de leurs champs. Vous devez être appris du contraire. Et maintenant, je ne parle plus aux anciens de celte assemblée, aux b;»rbes blanches et aux cheveux gris. C'est à vous tous, jeunes et vieux, quij je m'adresse; car. tous, vous ave? été témoins des audacieuses entreprises d'une plus insolente usurpation. En celleci, comme en la première, la marche a été la même, et elle a gravi de bas en haut, du collier de nos serfs à nos couronnes de comtes. Écoutez bien. Une fois sortie du cercle de ses possessions, l'extension des droits de l'Église nous sembla impossible; en eflct, disions-nous, il y aurait folie aux clercs à prétendre des droits de quête et de toiles sur nos terres . 0 sires chevaliers, que nous avions mal mesuré la grandeur de l'aroibitioii cléricale, et ([ue nous ne savions guère par quelle audacieuse enjambée elle dépasserait nos craintes ! Ainsi, tandis que nous nous tenions en garde pour la défense de ces privilèges de nos lerres, l'usurpation s'adressait aux personnes, et, lorsque nous pensions à lui refuser une(|uête, elle nous imposait une jastice. Ecoulez bien.

Rien ne semblait pouvoir soumettre des hommes liges â d'autres ([u'à leurs suzerains, nul crime n'y donnait occasion. Eh bien! pour établir une justice si nouvelle que la leur sur nos terres et nos hommes, les clercs ont inventé des crimes nouveaux, et s'en sont attribué le jugement. Ils n'auraient osé y appeler un de nos bourgeois ou serfs pour ce qui concerne les affaires de ce monde; mais ils se sont prétendus leurs juges pour ce qui regarde les affaires du ciel.

Lorsque la conduite d'un homme est restée innocente et pure envers son maître et seigneur, ils l'ont fait coupable envers Dieu, dont il* se représentent commes vicaires et lleutenans, et, en celte qualité, ils l'ont maiulé en leur justice, atteint par leurs homniesd'armes, jugé par leurs lois, et puni par leurs bourreaux. La croyance d'un homme est devenue un crime sur le(iuel ils avaient dioit de vie et de nioii ; l'feérésie a été le chemin de la nouvelle usiirpalion. Sires chevaliers, bien peu, cl je suis de ce nombre, n'ont point voulu cédera effile insolence. Seigneurs de Toulouse, de Commiuges, de Coiiserans, de Narhoune, de Lodève et de Nimes, vous avez admis cette justice dans vos domaines. Dites-moi maintenant quel homme lige vous avez en vos terres qui vous appartienne et ([Uf vous puistiez proléger. Gfux qui accusent d'h»rési€

LE VICOMTE DE BEZIERS

jugent l'hcréiique. Quel innocent peut exister avec ce crime nouveau, qui n'a ni commencement ni fin, qui est dans ce qu'on fait el dans ce qu'on ne fait pas? Quel lionime estassez sur de sa foi, de ses paroles ou de ses actions pour ne pas avoir oublié «in de ses saints devoirs, dit un mot léL;er, fait un geste Coupable? Autrefois fKgli se avait des imiulgenccs pour CCS péchés; ces induljiences, elle les fesait payer du prix de leurs terres aux bouri;eois, et- de leur or aux marchands; aujûurdliui elle n'a plus (|ue des bourreaux et des confiscations, mais elle ne iierd rien, sires chevaliers, et ses chàiimens lui rapportent autant (|ue ses absolutions.

L'assemblée eiail devenue profondéiueut.altenlive. Jamais tous ces chevaliers là présens n'avaient eiïtendu tant d'audace réunie à tant déraison. Chacun, honteux et convaincu, baissait les yeux. Les pliisiiardis s'enlre-regardaient avec des signes d'assentiment. Tous les intérêts particuliers qui étaient venus siéger dans cette réunion s'étaient effacés en présence d'une commune cause : toutes les haines s'étaient confondues dans l'universel effroi de cette situation. A ce moment, Roger animé, le front haut, la parole vibrante, l'œil lièrement élevé, les tenait tous suspendus à sa parole; il continua :

— Oh ! mais ce n'est pas tout, sires chevaliers, la croyance d'un homme et sa conduite religieuse n'ont pas été la seule matière au crime d'Iiérésie. Maintenant que vous leur avez reconnu par votre faiblesse le droit de juger l'hérésie, tout s'est fait hérésie en leurs mains. Le meurtre d'un homme est derenu hérésie, les droits des villes défendus par les bourgeois sont de l'hérésie, les droits des serfs défendus par les seigneurs sont de l'hérésie. C'en est fait, toute justice nous échappe, nos hommes sont a l'Église; l'Église a leur vie, leurs biens, leurs libertés. Est-ce tout? Non, sires chevaliers, non- notre heure est venue, notre heure est sonnée; l'entendez-vous? l'avez-vous entendue? Les conciles des évéques sont assemblés.

Allons, allons, nobles, marquis, comtes, vicomtes et cbevaliers, el vous aussi, roi d'Aragon, il vo- s faut y courir pour ployer les genoux et re evoir la justite des évéques,car le crime d'iiérésie est chose du ciel : et quel homme est si liaat placé, qu'il puisse récuser le ciel pour son suzerain ? Nous sommes à ce litre hommes liges de Rome; le savezvous? le voyez vous enlin? Trop faible encore pour les exterminations qu'elle veut , Rome a |)ronoRcé son anathème, et nous a commis aies exécuter d'abord contre nos vassaux, puis les uns sur les autres; le seul rùle qu'elle nous ait gardé vis-à-vis de nos populations et de nos frères, c'est le rôle de bourreaux. Quelques-uns, vous avez reculé devant cet affreux commandement; malhtur à vous! vous en serez punis. Entendez-vous les commissaires d'Innocent III, parcourant la France, l'Aquitaine, la Bourgogne, la Normandie, el les invitant à venir eu notre province mettre a exécution les ordres auxquels nous résistons? Ces prcvirices et ces royaumes ont été sourds à leurs cris, il est vrai, et, jusqu'à ce jou;', les difTcrends du roi Philippe et du roi .Tean nous ont sauvés de l'inondationdes barbares de France et de Normandie. Jusqu'à ee Jour, ces deux grands souverains ont refusé à leurs comtes, ducs et chevaliers la permission de se ruer sur nous f«rame sur des infidèles, et de venir, la croix sur l'épaule, ravager la terre chrétienne de la Provence. Mais que leurs querelles s'éteignent et que le besoin qu'ils ont de leurs hommes l'un contre l'autre vienne à se passer, et demain tout ce torrent de soldats, de chevaux et de bannières descendra dans nos plaines et les dévorera. Ne savez-vous pa-î assez que ces barbares de Frsuee ont soif de nos climats, de nos vins, de nos fleurs, de nos oliviers et de notre soleil ? Voyez les comtes d'Auvergne et de \elai avec leurs sires de Mercocur et de Polignac, ils pressent le Gevaudan et le Rouergue; les vicOBitt s limousins de Turenne poussent au Quercy : plus haui. le Perigord. la Sologne, la Lonaine, le Mjire l'Anjou, l'Orléanais, moitié français, moitié anglais ; plus haut encore, les barons normands, qui, arrêtés d..BS 1 ur conquête, ne liniroiit leur course iiu'aux b- rds de la Méditerrani e ; à droite, les brigands ilauiands et bourguignons se pressent sur le Viennois et le Valentinois ; 'a Saône portera les uns à Lyon, le Rhône y conduira les aaires ; ils déhoixloront sur

vous comme les taux d'une mer furieuse, et vous serez envahis et foulés aux pieds. Vous vous lèverez alors, n'est-ce pas?

Toute l'assemblée s'était levée, en effet.

— A'ous vous lèverez, s'écria Roger, mais il sera trop tard, car la porte est déjà toute pièteà s'ouwiraux ennemis II y en a parmi vous qui cnt vendu la clef de la Provence; il y en a dont la vie et les domaines doivent servir de prix à ce marché. 11 y a un homme, c'est le comte de Toulouse, qui se. mettra du parti des barbares et les iniroduira dans nos terres ; il va un homme, c'est mfd, qui paiera ce service, moi, dont les (juatrc comtés a])particndroni alors au cunite Raymond. L'insensé! qu'ambilionne-t-il donc? mes terres, mes villes, mes hommes d'armes?. Mais ne vois tu pas, comte de Toulouse, (jue bientôt il n'y aura jilus pour les S'^igueurs de la Provence ni terres, ni villes, ni hommes d'armes ? Tu crois que c'est moi qu'ils abattent dans ce marché? Non, comte de Toulouse, c'est toi qu'i'.s entament, c'est toute la Provence qu'ils envahissent, c'est toute autorité qu'ils usurpent. Tu seras, outre ce que tu es aujourd'hui, comte de Beziers, de Razez, de Carcassonne et d'Alby; vains litres! vains litres, le dis-je; tu seras le serf d'Innocent III ; vous le serez tous, sires chevaliers, si voas n'osez vous unir pour résister tous ensemble à celte épouvantable destinée. A Dieu ne plaise que je m'estime plus haut qu'aucun de vous, et peut-être c'est parce que l'on m'estime plus bas que personne qu'on m'a choisi pour me frapper le premier ; mais, je vous le dis, ma cause est la vôtre ; moi tombé, vous tomberez comme des feuilles sous ce vent du nord, soufllé par la bouche du pontife de Rome. Vous faut-il des preuves des desseins d'Innocent ? Rappelez-vous tout ce qu'il a envahi ; souvenez-vous de tout ceciu'il a osé ; entendez ses commissaires qui prêchent la guerre contre vous ; ces preuves, elles retentissent d'un bout des Gaules à l'autre; elles sont claires comme la lumière du ciel. Vous en faut-il de la complicité du comte de Toulouse? les voici.

Et il présenta tout aussitôt les papiers qu'il portait caches en son sein. L'assemblée tunrullueusement levée s'écria:

— Lisez ! lisez !

A ce moment, la cause de Roger était gagnée; il y avait parmi tous ces hommes un généreux et unanime mouvement de dignité, une lumière irréfragable des dangers de la Provence, un magnifique élan d'indépendance et d'union. Le comte de Toulouse, tremblant sur son siège, voyait tous les regards le menacer, tous les gestes le désigner; il entendait des voix qui criaient : Lisez ! lisez ! Infamie et malédiction au traître ! D'un geste de la main, Roger commanda le silence : le silence se rétablit, mais ce qui le domina, ce ne fut point la voix de Roger, ce lurent les sons lents el terribles de la cloche de Saint-Pierre. La haute tenture qui séparait la nef du chœur de l'église tomba, et Ion vit dans toute la splendeur de ses habits pontificaux un homme debout sur les marches de l'autel : c'était Milon. Chacun se retourna. A- droite et à gauche de l'autel étaient le prieur Guy et le moine Dominique ; dans les stalles qui entouraient le chœur étaient assis presque tous les évèques de la province, qui n'avaient point assisté à l'assemblée, attendu qu'ils n'étaient suzerains d'aucunes terres. D'un geste, Milon ordenna à ceux qui étaient parmi les chevaliers de venir prendre leurs places, et tous se rangèrent derrière lui. dans un profond silence.

Rien ne peut peindre l'étonnement d.e tous ces chevaliers en face du représenfant de Dieu si hautement accusé et si soudainement apparu en la personne de son légat comme pour répondre à l'accusation ; il sembla qu'avec la tenture d'étoffe qui cachait les évêques, s'était écroulée la digue qui reléguait derrière elle lu sainteté dn temple : on eût dit que son caractère sacrés'épandait à flots et envahissait toutes ces «mes ffiuetles d'eilroi et de respect, et une at:ente indicible et craintive succéda au lumult* qui ébranlait la voûte de Saint-Pierre. Milon prit la parole.

— A loi, comte de Toulouse, dit-il, moi, maitre .Milon, notaire du seigneur pape, et légat du saint siège apostoli- (|ue : sur ce qu'on dit que lu n'as pas gardé les sermensque lu as faits pour l'expulsion des hérétiques ; sur ce qu'on dit

FREDERIC SOULIÉ

que tu les as favorises ; sur ce qu'on ilii que tu as entretenu des routiers et des mainades à ton service ; sur ce qu'on dit que tu as violé les jours de carfnîe, de fête et des quatrelemps, qui sont jours de sainteté, et le seuil des églises, qui scr:t lieu d'asile ; tur ce qu'on dit que tu es- suspect en ta foi; sur ce qu'on dit que tu retiens les domaines de Saint- Guiilem et autres églises ; sur ce que tu as fait entourer de murs des abbayes et monastères pour en faire des forteresses et les exposer au pillage de tes guerres injustes ; sur ce que tu as coiifié à des juifs les offices publics ; sur ce que tu lèves sur tes terres des péages et guidages indus ; sur ce que tu as chassé de son siège l'évêque de Carpeiitras ; sur ce qu'on te soupçonne d'avoir trempé dans le meurtre de Pierre de Caslelnau, de sainte nu-moire, et principalement sur ce que tu as mis le meurtrier dans tes bonnes grâces ; sur ce que lu as fait arrêter l'évèqne de Valsons et ses clercs, que tu as détruit son palais a\ec la maison des chanoines et envahi son château ; enfin, sur ce qu'on dit que tu as vexé les personnes religieuses à ton gré et caprice, et commis à leur égard plus de brigandages que je n'en saurais rapporter : pour tous ces crimes, je te donne ajournfmeni pour te laver des uns et te racheter des autres, ainsi que lu as dit le désirer, et ce, en la cité de Valence, en présence des archevêques et évêques de toute la Provence, au jour quinzième du mois de juin de cette présente année 1209, la douzième du. pontificat du seigneur pape Innocent 111; te déclarant en outre que c'est ainsi que le veut le seip'ueur pape, et qu'ainsi seulement tu rentreras dans le giron de l'Église, dont tu es chassé par une première exconiniuni(aiion, laquelle je renouvelle ici pour que tu la subisses jusqu'au jour où tu seras lavé de tes crimes, et que je renouvelle pour réteniilé, si, selon ton ordinaire, ton repentir n'était que malice, et si tu manquais à l'absolu commandement que je l'apporte.

Raymond^ accablé par les accusations de Roger, en butte aux cris de l'assemblée, déjà tremblant et égaré, sembla demeurer anéanti sous celte nouvelle charge de malédictions et d'anathèn-.es -, il glissa de son fauteuil, et, tombant à genoux, la têtebasse et les mains jointes, il répondit d'une voix sinistre :

— Seigneur, j'irai.

L'aspect d'un si puissant suzerain si bas humilié inspira quelque pitié aux uns, et souleva quelque orgueil dans le cœur des autres. Ainsi Pierre d'Aragon s'écria :

— Comte de Toulouse, lève-toi, et, sur mon épée de roi, je te jure que nous oublierons tout, que nous te serons en aide, et que nous le rendrons assistance pour abandon, fidélité pour traîtrise.

Oh ! si à ce moment le comte de Toulouse se fût relevé le front haut, avec le visage d'un homme déterminé à combat- .(re; s'il eût poussé un cri d'appel, oh! sans doute, cette masse de chevaliers, encore i)Ieii:e au cœur des paroles de Eoger, eût répondu par un cri unanime de résistance et par des sermens de défense. Mais Raymond demeura h genoux, le front courbé vers la terre, la tète dans ses mains, comme aveugle et comme sourd à tout ce qui s'offraitùlui.Un morne étonncment surprit les chevaliers et les tint immobiles. Roger seul, la rage au cœur, frappant la terre du pied, le mépris et la colère l'agitant tout entier, s'écria tout-à-coup :

— Eh ! ne voyez vous pas que de toutes les lâchetés il accomplit la plus infâme, de toutes les trahisons la plus perlido ? Voyez, la suzeraineté de toute la Provence est à i;enoux devant l'Eglise, en la personne de son suzerain, le Jilus puissant des chevaliers.

11 olait continuer, lorsque la voix de Miion l'interrompit soudainement :

— A toi, vicomte de Bezicrs, s'écria-t-i!, moi, maître Mi- Ion, notaire du seigneur pape, et légat du saint-siége apostolique : sur ce qui est prouvé que tu as protégé les hérétiques, leur as donné asile, et les as enlevés à la justice cléricale; sur ce qui est prouvé (jue tuas partit ipé au meurtre de Pierre de Castelnau, et que tu as protégé son meurtrier ; sur ce qui est piouvé que lu es en commerce et intelligence avec les louticis et mainades-, sur ce qui est prouvé que tu lésas soutenus dans leurs brigandages; sur ce qui est prouvé que

tu as adultèrement séduit une tille de cette ville, au mépris des sermens du mariage -, sur ce qui est prouvé que ts as eu commerce avec une fille mécréante; sur ce qui est prouvé que tu as monstrueusement commis ce monstrueux crime en l'accomplissant dans l'enceinte bénite d'un monastère ; sur co que tu es un hérétique : je t'excommuuie sans recours de grâce ni de pardon, et délie tous vassaux et hommes liges de tes comtés de leur hommage elde leur foi -, ordonnons à tous de te Tefuser aide et travaux ; te rejetant du sein de l'Église, t'interdisant l'entrée de ses tem|i!es, et vouant à la damnation quiconque te prêtera asile et le donnera l'eau et le pain qu'il faut à la vie de t'homme.

Cet anaihéme retentit comme une parole inspirée sous les voûtes silencieuses de Saint-Pierre. Un murmure tumultueux lui succéda ; on se refusait à croire tontes ces accusations ; on s'interpellait, on doutait, tout était incertain.

— Mensonges et faussetés ! s'écria PvOger avec un accent si puissant et si terrible, qu'il rétablit le silence.

— Vérités et crimes ! cria Dominique en s'approchant et en dressant sur les marches de l'autel sou corps maigre et son front chauve! Vérités et crimes ! Vicomte de Be2iprs,tu as donné asile aux hérétiques et les as enlevés à la justice cléricale. Voici le sauf-conduit signé de ta main et donn^ par toi à Pierre Mauran, arraché par loi à sa saiate pénitence.

Roger sourit amèrement et voulut s'expliquer : Dominique l'interrompit :

— Vérités et crimes! reprit-il. Tuas eu commerce avec les routiers et mainades, car tes domaines ont été seuls épargnés par leurs brigandages.

— A ce titre, dit Roger avec dédain, c'est mon épée qui est coupable, car c'est par elle que j'ai eu comn'.crce avec eux, c'est par elle seule que j'ai conclu le traité qui les écartait de mes terres.

— Pourquoi donc alors ont ils respecté t« vie lorsque tu étais dans leurs mains? pourquoi donc alors as-tu détourné vingt chevaliers ici présens d'aller reprendre le château de Monl-à-Diou, où tu avais laissé les routiers tes complices ?

Roger suffoquant de rage éleva la voix. Dominique l'interrompit encore, et Roger l'écoula, tant l'accusation qu'il abordait lui paraissait impossible à justifier.

— Tuas participé au meurtre de Pierre de Castelnau et as donné asile à son meurtrier, et cela à la face du ciel, en plein jour, devant tous les seigneurs de la Provence.

— Où donc ? dit Roger avec une amère impatience.

— Avant-hier, à l'heure de deux heures, en la lice du Pré- Marie, devant tous ces seigneurs ici présens, en le protégean contre leur colère, en l'admettant à ton service et en l'achetant insolemment, lui et sa compagnie de brigands.

— Qui '? liuat ? s'écria Roger .

— Non, Jehan de Verles, l'assassin de Pierre de Castelnau.

— Jehan de Verles ! reprit Roger, foudroyé de cette nouvelle.

— N'est-ce paslui, s'écria Dominique, comte-deToulouse? n'est-ce pas lui ?

Raymond, comme un homme qui pirle à regret, mais que la vérité emporte, répondit à voix basse :

— Ceci est vrai.

A ces mots, une aiuère iaJignation sî peignit sur le visage deRoger;un sourire sombre et désespéré agiia ses lèvres; il comprit qu'il était dans les serres d'un terrible pifge, et, avec la rage d'un homme qui. sent qu'il n'y peul échapper, il s'y agita c^'inme pour en serrer les nœuds, comme poxr en faire pénétrer les pointes plus profuudément. Ce fui lui qui continua l'accusation, et qui en repassa les articles l'un afirès l'autre, en les accompagnant d'une expression rie raillerie furieuse.

— El j'ai séduit adultèrement une fille de cette cité !

— Tuas séduit la pupille des consuls de Montpellier, Ca- Iherine! Catherine Rebulîe, surprise nue dans les bras jwr le sire de Rastoing.

Une larme vint aux yeux de Roger ; i! giinça les dénis, et d'une voix entrecoupée et furieuse, il reprit encore :

LE VICOMTE DE BEZIERS

— Et j'ai commis un sacrilège avec une fille mécréaste en un lieu saint!

— Tu as cùmmls ce sacrilège avec l'esclave musulmane Fûë, en l'hospice du Saint-Esprit.

— Et j'en suis témoin, «it Etiennette aussitôt.

— Ah! s'écria le vicomte, et je suis un hérétique aussi, n'est-ce pas?

— Et tu es un hérétiquer ajouta avec une sombre joie Dominique, toi qui as assisté Guillabert de Castres dans l'hérélicalion de Pierre Mauran, en 'a maison de ladite fille Catheriae Rebuffe.

Roger ne répondit plus; un sourire convulsif errait sur ses lèvres...

— Or, s'écria Dominique, je répète l'analbème, et délie tous les chevaliers rie lur foi et hommage envers Roger, autrefois vicomte de Beziers, de Carcassonne, de Razezel d'Aiby

Le vicomte promenait un regard insensé autour de lui. On eût dit que, bravant sa destinée et 'son maihear jusqu'au bout, il excitait lui-même tous les chevaliers à son abandon, tant il y avait de mépris dans l'expression de ses traits.

Aimery de Karbonne se leva le premier.

— Pour le salut de mon Amp, dit-il, je retire ma comté de l'hommage que je devais audit vicomte, convaincu d'hérésie.

Roger fit un signe et murmura raiîleusement ces mots à voix basse :

— Bien! bien !

Aimery se relira; Éliennelle se leva à son tour :•

— Pour l'honneur de mon nom, je retire mes chàtellenies de la suzeraineté dudit vicomte, adultère et sacrilège.

— Bien ! bien! répéta Roger avec un accent plus prononcé de dégoût.

Soudainement quelques autres suivirent c«t exemple: le vicomte de Lautrec, le vicomte d'Esseyne, les sires de Pézenas et de Cajia entre autres. A chaque déclaration, Rosier continuait son geste et les suivait de l'œil, taudis que les cheva iers sortaient à mesure, .\insi, de banc en banc, de chevalier en chevalier, il arriva jusqu'à Pons de Sabran. A son aspect, toute la farouche expc-ssion de son visage s'el5aça; il sembla qu'il arrivât à une espérance, et un moment il fut prêt à sourire et à tendre la main au jeune et loyal chevalier.

— Je sépare ma cause de celle du vicomte, dit Pons d'un air triste et abattu, je la sépare du ïnensonge et de la déloyauié.

Roger tomba sur son siège en poussant un cri, et, la lète cachée dans ses mains, il n'entendit plus rien de ce qui se dit autour de lui. Chacun le voyant ainsi confondu l'abandonna à son aise, abrité dans sa honte par la honte génér.;le, les plus intimes et ks plus obligés. Roger reconnaissait quelquefois les voix amies qui avaient prêté serment et juré amitié, il les entendait le renier et s'éloigner l'une après l'autre. Comme un orage qui s'é.-.happe et se perd peu à peu dans les échos des montagnes, le bruit des pas et des voix s'éteignit doucement sous les voûtes de l'église. Alors Roger releva sa tète; un seul homme était près de lui; c'. tait le vieux chevalier à la tailie athlétique et au regard farouche.

— Ah ! c'e'it toi, Pierre de Cabaret? s'écria Roger en tombant dans ses bras,

Le vieillard ne lui répondit pas et l'entraina liors de l'église.

SUITES ET CO.VSKQIE.VCES.

Lorsqu'un homme tombe d'un point élevé, du sommet d'une lour ou d'un arbre, le premier sentiment de sa chute n'a. pour ainsi dire, rien de douloureux, ou, pour.micux dire, ce sentiment n'a rien d'aigu ; c'est un choc affreux, mais confus, qui peut tuer, mais sans que la viciim^ ail la conscience de ce qui la tue, ni par où ch a le lue. Ce premier insUnt passé, lorfq le celui .jui est tombé veut se relever, les doul?-urs se dessinent et se par.icularisent : c'est un bras rompu, un pied dénoué, le crâne entr'ouvert qui fait souffrir ; cet owom?«etnent universel se brise en souffrances partielles, moins com-

plètes, sans doute, mais plus insupporlables, car la conscience du mal revient, et la supputation de la douleur peut se faire à l'aise. Soit physique, soit morale, toute chute a de pareils résultats; tout choc violent est suivi d'un anéantissement où se confondent toutes les douleurs, aprè.; lequel vient toujours l'heure oU l'on compte les trahisons, les lâchetés, les abandons, les liens rompus, les espérances éteintes, trop heureux s'il ne reste pas au cœur quelques affections à moitié déchirées, et qui s'achèvent dans le premier effort qu'on fait i)ûur reprendre sa vie et se remettre debout.

Si cette observation n'est pas vraie pour tous les hommes et toutes les circonstances, elle l'est du moins pour Roger et pour l'événement qui a fait la matière du dernier chapitre que nous avons écrit. Dès que Roger fut rentVé dans sa maison, il demeura quelque temps silencieux et absorbé dans la réflexion de tout ce qui venait de se passer et de (oui ce qu'il avait entendu. En se remettant en mémoire l'audace Je l'interdit lancé contre lui, et l'habileté qui avait tissu jes moindres actions de sa vie pour en faire un piège où il devait être pris, il s'irritait et se réjouissait de la nécessité où on le mettait de combattre et de briser sans ménagement ioute cette tourbe qui s'attaquait à lui. Mais lorsqu'il arrivait aux derniers détails de celte scène, l'abandon de la plupart des chevaliers lui apparaissait dans tout son danger ; le triomphe de cette usurpation qu'il avait vivement dénoncée lui semblait ciiose assuiiée : il voyait se mourir toutes les flammes d'ambition qui couvaient depuis -longtemps dans son esprit.

Si, comme la plupart de ceux de son temps, Piogcr n'eût porté en lui que la prétention d'être le plus terriblecombattant de la Provence, rien de ce qui s'était passé n'eût sans doute porté atteinte à son orgueil ; mais Roger n'avait pas seulement \e désir d'être "Un brave chevalier: cette gloire, il l'avait acquise trop aisément, et la possédait trop supérieure et trop incontestable pour qu'elle pût lui suffire ; il avait surtout souhaité celle du politique, celle de l'homme hautement capable et intelligent. Son jeune génie avait même si bien compris l'époque où il vivait, que ce n'était pas d'elle qu'il attendait sa juste appréciation et sa récompense; il espérait en l'avenir, soit pour le mettre à sa place, soit pour lui être reconnaissant de la puissante association qu'il voulait organiser pour la défense et l'indépendance de la Provence : et c'est tout plein de ces hautes pensées, à l'instant même oii il avait enirepris de les reproduire, qu'il se trouvait arrêté par la fourbe d'un moine et son audacieuse accusation. Son orgueil se révoltait de se voir rédaii au rôle ordinaire des suzerains de son temps. Quelquefois il se demandait si Dominique l'avait deviné à toute sa portée, et si son acharnement ne venait point de ce qu'il avait conçu la puissance de ses desseins, la hauteur de ses vues; mais alors il s'irritait, par-dessus tout, de la petitesse des moyens par lesquels on l'écrasait : des intrigues de femmes, des rapports avec des brigands, sa protection donnée à un hérétique, un baiser d'esclave, foules actions qu'il ne comptait pas dans savie comme associées à son existence politi(|ue, et avec lesquelles on tenait cependant celle-ci. Tout cela lui paraissait odieux et misérable.

Dans le cours de ces pensées, quelques soudaines illuminations d'espoir, non pour sa fortune, mais pour sa gloire, venaient cependant le consoler. Assuré qu'il ne pouvait triompher de la ligue (pi'on allait organiser contre lui, il entrevoyait cependant que sa détaite pouvait le relever à la hauteur qui échappait à sa victoire, et qu'il pourrait forcer ses ennemis à le combattre par des moyens si énormes, qu'ils rendraient, malgré eux, sa chute un digne objet d'admiration. Toutes ces longues agitations de son âme s'étaient passées en lui, sans autre expression extérieure que celle d'une profonde et active préoccupation ; mais lorsqu'il se fut arrêté à cette dernière pensée, et qu'il l'eut changée en une détermination irrévocable, l'heure de douleur commença. C'est quand il voulut se relever, qu'il seniit tout ce qu'il y avait de brisé en lui.

Le premier soin qui lui vint à l'esprit fut d'appeler autour de lui ses pkis fidèles amis; le premier ami auquel il pensa fut Pons de S;<bran.

FREDERIC SOULIE

Ce simple souvenir changea tout le cours, des pensées du vicomte; riiomme intime, l'homme dévoué, l'homme qui vit il'amili»', d'amour et de puissantes affections, se trouva meurtri, blessé, atipint au ro'ur. Cet abandon d'un jeune homme si kivalemcnt aimé, si loyalement ami, di-s?spéra sa courageuse r(».soluiion ; (iue!i|U"s larmes lui vinrent aux yeux. Il en triompha cl voulut poursuivre; mais son jour de mailieur n'('tait pas fermé, et. comme nous l'avons -lit plus haut, il se trouva d'autres sentimens qu'il ne soupçonnait pas cire atteints et (|ui achevèrent de se dé.hirer en lui et de se séparer de lui, (Ihs (|u'il voulut s'y attacher-, et nous aurons le courage d'en faire le récit, pftur montrer jusqu'où la fatalité poursuivit cet homme, jusqu'où elle le tortura, pour qu'il se trouve parmi nos lecteurs une larme de regret a tant d'infortune, un salut d'admiraiioM donné à tant d'hcro'isiTic.

Voilà m en élait le vicomte depuis une lieure à peu près qu'il était rentré. Lorsqu'il fut revenu de la stupeur ou il élait plongé d'abord, et de la préoccupation qui lui avait succédé, il ht appeler Buat. Dés que celui-ci fui entré:

— Buat, lui dit-il, prends vingt de tes hnmmes les jilus déterminés, cours chn Catherine Rebuffe, dis-lui que l'iieuie est venue de tenir sa promesse, (|ue le danger i|ue je lui avais prédit s'est levé, qu'il faut qu'elle quitte Montpellier à l'instant; tu lui diras de choisir l'une de mes meilleures villes; con.seille-liji Carcassonne, et conduis-la cependant où elle désirera.

Buat s'éloigna, et au même instant parut Arnauld deMar' voill; il avait l'air grave et soucieux, et considéra longtemps le vicomte avant de lui adresser la parole. Celui-ci, dunl l'csl)rit agitait tout l'avenir de sa nouvelle destinée, s'apercevait bien de la présence d'Arnauld, mais il n'avait ni le temps ni le désir d'interrompre ses réflexions pour lui donner audience. Enfin Marvoill s'adressa à lui.

— Sire vicomte, lui dit-il, je viens vous demander votre congi- pour (|uiller votre service.

— Tui ! s'écria Roger ramené par ce peu de mots à la douleur de sa position, loi, tu me quittes, Arnauld, loi aussi ?

— Nedevais-je pas le faire liier ? dit Arnauld.

— Et mon malheur n'a pas changé la résolution? c'est d'un cœur héroïque; eh bien! soit; va-l'en

— Je ne pars point seul, reprit Arnauld, et je vous apporte, sinon d'auires adieux, du moins d'autres désirs.

— De quel abandon vous êtes-vous fait messager? reprit Roger; parlez vite, mailre: j'ai hàle de me seniir libre et éilairédaiis mes amitiés et dans mes haines. Quel nouvel ennemi trouverai-je de plus au bout de ma lance':*

— Ce n'est point un ennemi, vicomte de Beziers, c'est une femme que vous avez chassée, et qui .s'en va.

— Agnès !

— Agnès, qui n'acce|)te point votre ordre, mais qui vous transmet ses résolutions. Lorsque vous la chassiez pour lui sauver, disiez-vous, la honie de vous abandonner dans l'infortune, elle ne savait pas que cette infortune lui imposerait cette séparation comme un devoir.

— Vous avez trouvé ce devoir dans mon infortune, messire poète? c'est d'un habile homme.

— Je l'ai trouvé dans la dignité d'Agnès de Montpellier, vicomte de Beziers. Aujourd'hui qu'il est publiquement reconnu qu'elle ne vous est (pie la dernière des femmes, moins que Catherine Rebuffe à qui vous donnez vos meilleures mnrailKs pour asile, moins qu'une esclave noire que vous protégez contre son maître, et (jue vous avez impudiquement introduite dans le sanctuaire où languissait voire éjjouse, il quel litre voulez-vous qu'elle demeure dans cette maison ?

— A aucun titre, s'écria Roger, à aucun titre; la pauvre enfant ! qu'elle parie, qu'elle nie qiiilte, ce n'est pas à elle que j'en voudrai de me croire coupable. Allez, dites-lui qi;ejeveux la voir avant son départ; j'ai à lui parler.

— A elle? dit Marvoill.

— A elle, dit le vicomte avec hauteur, sans intermédiaire de conseillerni d'ami. Dites-lui que je l'en prie, et souvenezvous que je le veux.

Le ton dont ces derniers mots avaient été prononcés ne permit pas à Arnauld la plus légère observation : il sortit. Le vi-

comte frappa le timbre qui était ù côté de lui et Kaëb parut Le vicomte, toujours absorbé dans les pensées qui lui occupaient l'esprit, calculant sans cesse îi part lui les mesures qu'il avait à prendre pour la grande lutte où il lui fallait se préparer, vit entrer son esclave sans le regarder, ri lui dit tout aussitôt :

— Fais-Koi venir mon argentier; dis à Peillon de rassembler tout ce qu'il a des douze mille sous melgoriens qu'il a reçus de Raymond Lombard, et de les tenir prêts d'ici à une heure.

En disant ces mots, Roger avait la tête baissée et les yenx fixés à terre: depuis quelques minutes il se croyait obéi, lorsqu'en relevant ses regards de ant lui, il rencontra ceux de Kaéb qui semblaient vouloir plonger au plus profond de son cœur. Sans doute il comprit la pensée de resclavc, ou bien il la supposa telle qu'il l'aurait eue lui-même, car en l'apercevant debout et immobile, il se leva avec une expression de colère terrible:

— En suis-je donc là que je doive compte à chacun de mei actions, ou qu'il me faille répondre à tous ceux qui m'entourent des paroles qu'on a élevées contre moi? Esclave, sors et obéis ; tais-toi et ne me regarde pas ainsi ; va l'en, va-l'en donc ! ne vois-tu pas que je t'aurais déjà poignardé, si tu m'avais adressé une question?

— Vous m'avez donc trahi puisque vous voulez me tuer, répondit Kaéb; alors soyez meurtrier pour que je ne le devienne pas. Et tout aussitôt il se mit ù genoux et tendit sa tête comme un condamné au bourreau.

Le vicomte se prit à rire, et, le poussant du pied avec mépris, il répondit :

—Ton sang sur mon épée ! Esclave, tu es fou; il n'est bon que pour le fouet de mes chiens.

— Le fouet de vos chiens est usé, reprit Kaëb ; car une peau noire est dure ;i déchirer.

— C'est ce que mes valets sauront bientôt.

— Ils l'ont déjà appris, et ils sont fatigués pour l'avoir appris.

— Faligués! reprit Roger avec quelque surprise.

— Fatigués pour avoir frappé une femme sans avoir pu la faire crier.

— Une fciiime ! s'écria Roger à qui chaque parole de Kaëb paraissait une énigme; qucle femme?

— Celle (|ue tu leur as livrée d'abord, pour la livrer ensuite au bûcher de tes prêtres.

— Oh ! je deviens fou, nv tu l'es déj;1, esclave; ([uellc est cette femme? réponds.

— >'e l'entends-tu pas? dit Kaéb; ils ont enfin triomphé; écoule comme elle crie; il faut qu'ils l'aient déchirée jus(|u'aux mamelles pour <|ue Foé crie ainsi.

Roger tout aussitôt, s'approcliani de la fenêtre, vit Foé qui se débattait entre les bras de ses valets ; ceux-ci la faisaient monter dans une litière qui s'éloigna au trot de deux mules (|ui la portaient.

Roger ne comprenait rien à tout ce qui se passait ; il avait appelé un de ses valets, qui élait accouru, et il lui demandait d'une voix si irritée qui avait donné l'ordre barbare de maltraiter ainsi celte malheureuse, qne le serf stupéfait le regardait, la bouche béante, comme plus éloniié que tremblant de celte question. On voyait (ju'il paraissait n'avoir exécuté (ju un commani-iemeut de son mailre. Flnfin il répondit à Roger, d(uit la colère croissait à cha(|ue moment :

— INeus avons obéi au sire de Saissac, qui nous a dit que votre volonté était (jue cette esclave fût fouettée honteusement, et ensuite rendue au sire Raymond i ombard; et c'est lorsque nous avons exécuté celle dernifre partie des instructions du sire de Saissac, qu'elle s'est prise à crier et qu'elle s'est échappée de nos mains, car elle était demeurée immobile et silencieuse tant <iu"avait duré le supplice.

Roger cherchait à comprendre les paroles de ce valet et à s'expliquer comment le nom de Saissac se trouvait mêlé à sa réponse, lorsi|ue le vieux chevalier parut lui même. Il était accompagné de Pierre de Cabaret et de quelques autres chàtajains des comtés de Roger, entre autres, Guillaume de Mineive et Gérard de Pépicux. Hoger. en voyant entrer Saissac,

LE VICOMTE DE BE7.[ERS

eaucoiip lie patience, à deiaui ae ueatvir supposer i»ue je ne punirai pas cette ! , qu'il me restera une main libre et une. !

se plava (levant lui, croisa les bras, et le mcsur«nl il'un regard irrité, il s'écria \iolemmont :

— Cet! dont: tvi, suzerain do Saissac, qui es desis^r.du de ton nid de vautour pour prendre ic.conimaiideuicnl dv nies valeis et en faire des bourreaux de femme? Tu crois dvnc que Jlilon m'a laissé beaucoup de patience, à défaui de beaucoup de puissance, pou insolente cruauté, tant qu épée entière?

— Rû;;er, répondit Saissac sans prendre garde à cette nie- Bare, il faut que je le parle. Et d'un geste impératif il fil signe aux valets qui étaient accourus de s'éloifïuer.

Cependant Rogrr ne le iiailtait pas de l'œii, le mesurant des pieds à la léle, comme pour lui dire qu'il n'y avait place si bien couverte d'acier sur tout son corps que lui, Roger, ne put la percer de son poignard, s'il n'avait eu pitié de sa vieillesse. Le peu d'iiisîans que Us valets mirent à sortir de la chambre perla au comble l'im^ialience de Roger, qui s'écria, dès qu'ils furent seuls avec les autres chevaliers:

— Maintenant je t'écoute.

— Roger, dit Saissaf, je sais tout ; il y a deux heures que je suis à Monipcllicr, et Pierre de Cabaret m'a tout appris. Il ne s'agit pas de te blâmer, il tant te sauter : j'y ai dévoué ma vie ; écoute, et, au nom à\- ta mère, je t'en supplie, crois une fois en la vie les conseils de l'expérience.

Roger s'assit, et, le regardant moqueusement, il répondit :

— Voyons ces conseils.

Saissac ne se laissa point emporter par la colère qu'eût pu lui inspirer ce dédain, et il reprit avec la persévérance d'une véritable amitié :

— De tous les griefs que renferme l'accusation de Milon, trois seulement présentent quelque caractère de gra\ilé, mais tans trois sont faciles à renverser. Le premier est ton aventure avec cette esclave; la punition que je lui ai fait infliger et Tempressemeut que tu as nus à la rendre ù son maine détruiront faciitment cette accusation, et il sera aisé de n'y montrer qu'une calomnie maladroitement inventée.

Roger écoulait, en souriant avec dérision, les raisonnemens de Saissac; celui-ci continua :

— Le second grief concerne la protection donnée an meurtiier de Pierre de Caslelnau. Sans doute tu prouveras facilement que tu ne le connaissais pas lorsque tu la lui as accordée, et, en le livrant à la puniiion qu'il mérite, tu satisferas aux justes réclamations de Milon.

Roger ne put retenir un rire.de mépris et de pitié à la fois; ce rire était ensemble si insolent et si triste, qu'il étonna Saissac, qui s'arrêta et dit au vicomte :

— Ne veux-tu'pas m'entendre"?

— Oh ! je veux t'entendre, au contraire, répondit Roger en s'agitant sur sa chaise ; tu peux continuer.

Saissac ac'ieva :

— Le dernier grief est celui où tu es accusé d'hérésie; la seule preuve qu'on en donne, c'est que tu as assisté à l'nérétication d'un nommé Pierre Mauran, dans la maison d'une fille nommée Catherine Rehuffe. Eh bien! il faut porter la peine d'une faute lorsqu'on l'a méritée, mais il ne faut pac accepter ie poids d'un interdit pour une légèreté excusable à ton âge. Tu diras la vérité, et tu avoueras que tu étais en amourette chez I ette ribaudi' Catherine Rebuffe.

A ces mets, Roger se redressa, pâle, agité, les dents serrées et les poings formés, et demeura un instant immobile devant Saissac. Un instant il discuta en lui-même s il ne le tuerait pas sur la place; et, à coup sûr, si à ce moment il y eût en devant lui un homme au lieu de ce vieillard ; si, sur le visage de ce vieillard, au lien d'y lire le dévoùment maladroit d'un ami qui croyait avoir- beaucoup fait pour son salut, Roger eût tiouvé le moindre signe d,- bravade et de commandement, certes, h..mn.c ou vieillard, il l'eût saisi à la gorge, et ùc son bras forcené il lui eût brisé k- crâne C:)nJ'e un nuir; mais cet homme était un vieillard, ce vieillard était un ami, et Roger, se prensnt la tète dans les mains, se pressa le front avec désespoir, et sécria :

— Ah ! ces homiLcs sont fous ; sur mon âme, ils sont fous. Oh ! il faut qu'ils soient fous !

LE SIËCLT, — II.

A leur tour les chevaliers considérèrent Roger avecëton nement; ils se parlèrent entre eux; mais Roger, les interrompani souJaiiieiiient, dit ,i Saissac uveu une explosion f«rrible :

— Tu as appelé Catherine RcbufTe uns ribaude, Saissac, et je te pardonne, car lu es vieux, et je t'ai aimé comme mon père, car je n'ai pas eu le temps d'aimer mou père. Tu veux Hueje me défende d'un mensonge, et tu me demandes de faire le iihis infâme mensonge quo puisse faire un homme en cette terre; un mensonge d'un homme contre une femme, d'un clievalier contre une femme, d'un su/.erain i\m a quatre comtés contre une femme, d'un soldat qui a une épée et une lance contre une femme; et cette femme est une fille bourgeoise sans jmi.ssance; et cette femme est une enfant qui n'a ni frère ni père pour m'assassiner, s'ils ne pouvaient me combattre;^! cette femme est un ange de pureté et d innocence. Ah ! j'ai\aison, te dis-jé, tu es fou ; il faut que tu sois fou !

— Je suV ton ami, Roger, reprit Saissac; et si cequejel'ai dit te blessftsi profondément, n'eu parlons plus. Il nous reste d'autres moyens de satisfaire aux exigtnces de Rome; Je pense que la fantaisie qui t'a livré cette esclave inlldéle né te tient pas si vivcmetit au cœur que la nécessité de la rendre à son maître exrite en toi la colère.

— Vrai! dit RXiger, nous l'avons fait fouetter comme une chienne de chasselet nous l'avons jetée tout.3 sai> nante ,'i Raymond Lombard, ettious jurerons que c'est une calomnie d'avoir dit que j 'avais «lerché les baisers de cette femme ! Et si c'est une calomnie ré^ilement, ne vois-tu [las que la vérité sera aussi inutile en cette^circonstance que le mensonge tout à l'heure? Et ne vois-lu «as que si c'est une calomnie, ils l'ont sans doule si habilemeV arrangée, que mes sermens ne paraîtront que parjures, et oue ma cruauté ne sera qu'un crime de plus ? Oh ! je te dis qo^ tu es fou.

— Ainsi celte esclave ?..\dit Saissac.

— Cette esclave! s'écrià\Roger avec emportement; que m'importent cette esclave et km amour? L'ai-je accepté, l'ai-je partagé? Suis-je coupable de «e qu'un moment elle s'est jetée comme une folle dans mes brd«, et de ce qu'elle a touché mes lèvres des siennes ? Non ; mais j\our cela il ne faut pas que je lave la souillure de ma bouche à\ec son sang; il ne faut pas que je sois son bourreau.

— Eh bien ! dit Saissac, ce qui est fait est fait. Mon ignorance de tes rapports avec celte esclave nous a plus servi que nos meilleurs calculs ; car elle a été au-delà de ce qi;e tu eusses voulu, et de «e que je t'eusse conseillé : il faut en profiter; il faut accomplir l'œuvre par un dernier effort, par un dernier sacrifice.

— Et ce dernier effort, ce dernier sacrifice?

— C'est de livrer l'assassin de Pierre rie Castelnau à la justice des clercs et à ses bourreaux. .

— Oh! dit Roger amèrement et tristement, il faut que j'aie du cœur et del'inlelligence pour tous, mais me croyez-vous donc si fort que vous m'apportiez en outre de mes dangers, en outre de mes peines, tous les embarras et toutes les douleurs de vos conseils et de vos résolutions folles ? Ce que tu me dis de faire, Saissac, j'en ai eu un instant la pensée ; un instant quand tu as prononcé le nom de ribaude à coié de celui de Catherine, il m'a pris envie de donner ce Buat au bourreau, et d'en réclamer la têie pour le l'envoyer; je ne l'ai pas fait cependant, je ne le ferai pas, parce que, moi, j'aime ceux que j'aime autrement que vous ne savez aimer, vous autres; parce qu'il y a du sang et des larmes que je ne puis pas faire couler, moi...

— Rog^r, lui dit doucement Saissac, je ne te comprends pas; mais si le sacàiice de cet homme doit te coûter, armetoi de courage, car il est nécessaire.

— Saissac, n'en pai-lons.plus; bientôt lu sauras mes raisons, ■ ; ;-.

— Bientôt ! dit Saissac; il sera trop tard, l'heure presse

— Ah! dit PiOger en reprenant son impatience, lais-!v,i; d'ailleurs ce! hom.me n'est plus à Montpellier.

— Il y est, dit Saissac.

— 11 en osi l'.arli à cette heure.

FREDERIC SOULIE

— A celte ht'ure, il doit être arrêté en sortant de chez Ca llicrine I\el)u(rc, ûii on l'a vu entrer.

— Et c'est jiar ion ordre? s'iHria Roger reprenant toute sa colère.

— C'est par mon oïdie.

— O Saishae, reprit Roger en saisissant son manteau et son ch.'ipcron, et s'avantaiil vers la purle, lu réi)on(lias de cet homme à l'ùmc (|ui est au ciel, s'il a peii ; lu rép<jndras de Catherine à moi, si elle est perdue par ta taule.

— Elle est perdue pour vous, dii uu honinie en eniranl.

— Bual ! s'ccria Roger -, car l'élail Buat qui venait d'entrer. nuat, Catherine est perdue pour nioi,dis-ui?i't par la fauie. Salssac, sans doute?...

—Par sa volonté : lise?.. Kl il remit a Roger un paivliemin roulé.

Fendant le temps qu'avaient dure toutes les siènes que nous venons déciire, la nuit était venue, et Roger ne put lire à l'inslanl le hillci de Catherine ;. il appela |ionr qu'on lui apportAt un llamlieau, et, pendant qu'un de ses servi leurs courait le < hercher, il se mit ù iiilenoger Buat. ,

— Que l'a-t-eile réiiondir.'

— Rien.

— L'as-tu vue?

— Oui.

— Lui as-tu dit ce ((ue jr l'avais dit?

— Je le lui ai dit.

— Tout?

— Tout.

— Mes propres paroles?

— Vos propres paroles.

— El que l'a t-elle répondu ?

— Rien.

— Rien!... 11 faut (lueje la voie.

— Vous ne la verreï plus.

— Elle est partie?

-Connue elle me remettait cet écrit, la garde des consuls est arrivée. I.esirede Rasloing lacommandail. 11 a l'ailmon- 1er Calh(!iiiie dans une liliè.'e et ils se sont éloignés.

— C'est violence! cria Roger.

' — Elle a dit au sire de Aastoing : " Je vous attendais. « A ce moineiit on apporta le flambeau. ï\oger le saisit et se se retourna pour lire la lellie de Catherine. 11 aperçut alors les chevaliers cxciié.s tout bas par Saissae; ils avaient tiré leurs epées et s'étaient glisses le long de la porte. Aussilùt Saissac 4'éeria :

— \oil.vrassiissin de Pierre de Casieliiau ! saiiissez-le. Kt comme ils allaient s'planrer vci's lui, Boger, par un mouvement ra|tide M irrésistible comme la foudre, saisil Saissac par le bras, et, le trainaiil jus(iue auprès de Buat, il lui cria avec une colère mêlée d'une singulière émotion :

— Mais regardele donc, malheureux! regarde-le doni;!

A ces mots, il pova son llamheau près du pâle el beau visage de Buat. A ceUspeit, Saissac laissa tomber son épée qui retentit sur le pav^. et ses bras tendus vers Buat pour le saisir semblèrcnl s'ouvWr pour l'embrassef, mais Roger, l'arrêtant encore, lui dit rapidement, d'une voix triste e( profonde : \

— Pas devant eux, pas devint moi, Saissac. Ne vois-tu pas ([u'il y a un nom qui doit ui\\.rc. sacré, el sacré ;1 toute la terre, fine vous prononceriez dai^s vos embrassmiens!

— El sur-le-champ, il les laiss» l'un en faee de l'autre, et se mit Ji lire la lettre (lue lui avait rtvi)ortée Buat. La voici : '

11 Roger, je t'ai dit : On m'appellera une (ille perdue, quoique je Sois innoeenle; niais j'aurai tou amour i'm place de renom et de vertu , et je vivrai heureuse. On m'appelle une 1111b perdue, el je n'ai pas ton amour Je n'ai pas jni nioiirlr : plains-moi. loi' est tlonc bien belle? »

— Oh ! s'éei la Roger en tombant sur un siège avec désespoir. Elle aussi! elle!... ils me l'ont luée el prise. O mon I>ieu ! mon Dieu !

Puis il éclata en amères exclamations, en cris terribles et sans suite, qui lui déchiraient la poitrine ; et Saissac, qui venait de comprendre (|u'il y a d'antres dangers ijuc ceux de la puissance nieiiarée, d'aulres douleurs (|ne celles du suzerain

en guerre avec tous ceux de sa contrée, Saissac s'approcha poui- le console!'. Mais Roger ne l'écoulait ni lui ni les autres. Quant rt Buat, il ne parlait pas : Bual était un cœur de la trempe de Roger, qui sait qu'il y a des tortures de l'âme peur lesquelles il n'y a jias de baume dans les paroles d'un homme. Nos lecteurs ont bien devine ((u'ils étaient frères.

Il y a de ces fatalités ingénieuses, de ces heures t-rribles qui trouvent a croître la douleur quand il semble qu'il n'y a plus matière à souffrance dans l'homme, et alors il arrive f|H"à ce moment de comble les plus faibles sont les plus accablâmes, les plus présumahles deviennent les plus imprévues, les plus indifférenles sont tortionnaires. Après la perte de Catherine, que restait-il d'amour à briser au cœur de Rofer? après l'abandon de l'ons, i|uel abandon le pouvait étonner/ Ce ne fut rien, presque rien ; aiai." ce fui la goutte d'eau surabondante, le vase en déborda. Lu homme entra: (^'étail Arnauld dcMarvoill.

— Agnès de IMonlpellier, dit-il, attend votre bon plaisir de la recevoir avant de s'élojgner de celle maison.

Roger essuya ses larmes et se remit : cependant il n'eut pas la force de se lever. Agnès entra : elle élait pâle et avait les yeux baissés; elle s'approcha en tremblant.

— Buat, dit-il, fais a|)peler Peillon. Puis il se tourna vers la vicomlfc.-;se.

— .'\gnès, lui dit-il, vous allez me quitter ; mais- il ne faut pas, je ne veux pas que vous ayez à mendin de ([ui (|ue ce Soit, rûl-rc (le votre frère d'Aragon ou de votre i(eur Marie, un asile i|ii'uii mol ou un regard pourrait vous reprocher ou" vous remire odieux. Aujourd'hui, dans celle ville qui m'est ennemie, je ne puis faire pour vous tout ce que je dois; car Dieu sait, dans l'état d'inierdit et de malédiction oii je suisp si j'y trouverais des hommes pour approuver de leur sceau et témoigner par leurs noiiis des donations que je veux vous faire. Les temps viendront, je l'espère, où j'accomplirai ce devoir. Ne considérez donc ce que je fais en ce moment que comme le premiiir paiement de la <letie que je contracte ici envers vous. C'est tout ce que je puis, Agnès. J'espère que je n'ai pas perdu si complètement l'eslime de toutes les ûmes que vous ne soyez assurée que je fais tout ce que je puis.

— Seigneur vicomte, dit .'\.gnès, je ne puis ni ne dois...

— Ne me refusez pas, Agnès, dit le vicomte, je vous en prie. Ce que je vais vous donner ne sullit pas a la vie d'une femme; ce ijui lue restera, ilill-ou m'ari-acher mes quatre comtés, suffira toujours à la vie d'un homme. Il me restera mon épée, et (juand je n'auiai plus ni ville, ni bourg, ni palais, ni chaumière, ni lolt où abriter ma tèle, je la planterai sur quelque lande stérile ou sur quelque grève déserte, et je me coucherai à côté, siYr de ma vie comme sous la main de Dieu.

Agnès ne répondit pas, et Buat renlra aussilùt: mais il avait à la fois l'air consterné et irrité.

— Peillon est parti ! s'écria-1-il ; Peillon s'est enfui, emportant votre trésor et tout l'or (pie vous lui aviez confié.

— Peillon estparli! s'écria Roger en se relevant, le visage (onsterné et le regard perdu.

— Seigneur, dit Agnès limidcmcnl, je n'ai besoin de rien.

— Oh! merci, merci de votre pitié, madame, dit Roger en se laissant aller a jileurer comme un enlant; vous voyez bien que je suis le plus malhenrmx des hommes.

Kl comme Agnès, entraînée par Arnauld, s'éloignait lentement, et eu jelaiil sur P.oger un regard qui semblait lui demander la permission de rester, il se reprit à dire, cort.me un homm» sans force et sans couraï:e :

— N'esi-fc pas (juc je suis bien malheureux?

Puis, quand lelle jeune fille fut sortie, comme si elle emporlaitsa ilernière espérance, ('omme si elle brisait le riernîer lien qui l'attachait au monde, cette jeune lille qu'il détestait la veille, il tomba ù genoux et s'écri:i :

— Mon Dieu, mon Dieu! prenez pitié de moi I... El il s'évanouit.

LE VICOMTE DE BEZlERji.

COXSKII,.

Il se passa prl-s d'une lieiire avant que Roger reprit eniiclenieiit connaissaïu'e. Lorsi|ue les amis qui l'enloiuaient virent qu'il était revenu .1 lui, ils lui conseillt'reiil le repos et voulurent se retirer, lingeries pria de rester et sortit luimènie un moment. Ils se regardèrent entre eux avec confusion. Gér.ird lie Pépiou.K, le |)reniier, rompit le silence.

— Il faut pciisprà noire défense personnelle, sires chevaliers; la force d'âm- du viomie s'e.-t perdue en débauc'aes et en inlrigues de femmes; il n'a plus ni fa tète assez libre, ni le bras assez ft rme pour pourvoir ii la silreté de ses ijuatre comtés. C'est à nous j"! voir ce que chacun peut espérer de son propre courage et de sa propre prudence.

— Quel que soit l'état du vicomte, sire de Pépieux, reprit Saissac, chacun de nous ne doit espérer (|ue dans le courage (le tous et dans la prudence de tous ; car, si j'ai bien compris vos paroles, il serait convenable que chacun se retirât dans ses terres et châtellcnies, et que 1:'» il lui fût libre de mesurer s'il peut résister à nos ennemis ou s'accommoder avec eux. Prenez garde i[u'cn une pareille déterminaiion le courage deviendrait folie et la predonce trahison. Ce qv.'il y a de plus convenable, c'est de prendre tous ensemble une décision ([uc nous exécuterons tous ensemble.

Certes, Saissac était un ami dévoué du vicomte; mais il avait été son luleur, et il avsit lellemeiit gardé l'habitude du conseil et de la tutelle, qu'il y revenait ù toute occasion où se moniraît le moindre point pour l'y glisser.

— Cependant, dit Pépicux, si le suzerain manque à ses -vassaux, les vassaux iie peuvent être liés envers le chef, et je

ne me sons pas disposé à prê'er aide cl obéissance ;\ qui ne peut me rendre ni aide ni protection.

— Ceci est mal raisonné, reprit Saissac, car vous ne vous clés pas cru délié rie votre foi et hommage envers le vicomte lorsqu'il était faible et mineur, quoiqu'il ne pût vou* rendre alors par lui-même l'aide et la proiccion qu'il vous di^vaiteu retour. Il en est anjourohui de même. Qu'il soit mineur par l'âge ou par la faiblesse de son caractère, nul de ses chevaliers ns peut se .Réparer dé lui sans traîtrise; mais chacun doit concourir de son mieux à lui faire un conseil d'où sorte son salut. .

— Ah! s'écria Pierre de Cabaret^ le silencieux capitaine, scion la chroni(|uc, c'est de nos épées que sortira son salut el | le nôtre; le bruit, dune lance sur un heaume et diiue épée sur un bouclier parle pius haut que tous les conseils. Sus, mes frères, aux armes! voilà tout le conseil et toute la prudence.

— Ceci est d'un loyal châtelain, repondit Saissac. Mais, avant d'en venir à cette extrémité, il faut épuiser toutes les voies d'accommodement; et il serait nécessaire qu'un de nous, chargé du pouvoir des autres, fût député vers le légat, et vit s'il n'y a point de miséricorde à attendre de sa justice.

— Et je prétends que, pendant ce temps, ajouta Gérard de Pépieux, chacun de nous doit se retirer en sa terre |)0ur se préparera combattre.

— Ou à se rendre, sinon à se vendre, dit Guillaume de Slinerve.

— Esi-cc pour moi que vous parlez, sire de Minerve? reprit aigi'emenl Gérard, la main sur son épée.

— Je parie pour ceux qui ont la perr eî le ! aicul au cœur. Tenez, sire Gérard, vous êtes de nous tons le plus riche en terres, en armes et en bourgs ; mais vos bourgs et vos terres sont en rase plaine, et voire cbâieau de Pépieux n'a pas de fossés que ne puisse franchir un trait lancé ;'i la fronde, et des murs que ne puissent atteindre des échelles ù la main. Vous pensez à tout cela, et vous préféreriez un accommodement q::i sauvAt vos terres du ravage et votre château de la destruction, à une guerre qui vous [inrferait, ù corp sûr, grand préjudi^ e. Eh bien ! sire Gérard, ceci est la preuve que Dieu est juste pour tous en ce mondé; car si, durant la paix, vous vous êtes gobergé eu abondawc de toutes choses, tan-

dis que moi, par cxempltf, et notre ami' Pierre de Cabaret, nous récoltions à peine dans nos lambeaux de terre, dispersés dans des creux de rochers, de quoi nourrir nos chevaux de bataille; si vous avez é'é ainsi favorisé, c'est .'i nous de l'être à cette heure: rar l'heure est venue où nos chemins, taillés dans le Oanc des moiiiagnes, et nos fossés creuses en ravins par les torrens du ciel, nous protégeront mieux que vos abondantes récoltes et vos larges plaines. Mais comme nû're pauviclo n'a pas été jiour nous une raison d'abandonner noire seigneur et suzerain en d'autres temps, le préjudice qui vous menace n'eu doit pas être une pour que vous le quittiez en celui-ci.

— Qui parle de I.' quitter? dit Gérard avec impatience.

— Vous n'en parlez pas, dit Pierre de Cabaret ; mais vous y pensez.

— Sire Pierre, vous m'outragez, et m'en ferez raison. . Pierre de Cabaret haussa les épaules, et lui répORilit :

— Si lu veux, Gérard, si tu veux, demain: car ta colère, ta bravoure, ton dévoùmeni, c'est toutes choses d'une heure ; la trahison de même. Crois bien (|ue si je ne compte pas s«r toi |iour nous, je ne compte pas sur toi pour nos ennemis.

— Qu'il en soit ainsi ou autrement, s'écria Gérard, cette heure est plus qu'il n'en faut" pour l'apprendre à parler di-

'gncment d'un chevalier.

Pierre de Cabaret lit un signe à Guillaume de Minerve, qui s'apprêta à le suivre; et Gérard fit un signe pareil à un autre chevalier, qui était Guillaume de Lérida, chevalier citadin de Carcassonne, fameax par son hérésie et sa farouche exaltation. Ils allaient sortir tous les quatie, lorsque Saissac s'interposa :

— Est-ce là votre dévoùment au vicomte? s'écria-t-il : vous, Piorre, ne le moiilrcrez-vous pas mieux en n'exposant point voire vie pour d'autre cause que pour la sienne? et vous, Gérard, votre (idéliié ne sera-t-elle jias une meilleure preuve de votre honneur qu'un combat qui ne peut ([ue préjudicier au vicomte, en mettant en danger l'un de vous deux? Demeurez, je vous le ci mnian. le, autant que le peut un homme à qui

j vous avez eu coutume d'obéir longues années, durant qu'il I était tuteur et représentant de votre seigneur qui, fe le crains bien, va eu avoir besoin plus que jamais.

Les quatre chevaliers, arrêtés et entourés par ceux qui étaient présens, censeniirent à ne point vider leur querelle avant d'avoir pris conseil de ce qu'il fallait faire pour le salut commun. Sur l'ordre de Saissac, on appoita une grande table cil se trouvaient des flambeaux de cire, une écritoire avec ses plumes d'aigle, et une quantité de parchemins de toutes grandeurs. Tous les chevaliers s'assirent autour. Ou-ire ceux que nous avons nommés, il s'y trouvait Amblard de dePelaponI, Galard du Puy, Pierre Hosloup, Bernard deMiraval, Ugo d,; Concas, R-iymond de Carapeniiu et Etienne d'Agen; douze en tout, sur plus de deux cent cinquante chevaliers ou châtelains qui relevaient du vicomte dans ses quatre comtés. A peine chacurf fut-il assis que Saissac prit la parole pour prévenir toutes nouvelles querelles,

— Sires chevaliers, leur dit-il, toute la question à résoudre, c'est de savoir s'il faut combattre ou s'accommoder.

— Il faut combatlre ! s'écrièrent ù la fuis les sires de Cabaret, de Minerve, de Canipcndu et le chevalier de Lérida.

— Il faut s'accommoder, dirent quelques autres, parmi lesquels on remarquait Galard du Puy.

— Il faut attendre, s'écria Gérard de Pépieux. Ce qu'il laut surtout, c'est que. l'on ne sacrifie pas les intérêts des uns k ceux des autres, et que ceux qui ont quelque cbore à risquer ne soient pas forcés de le perdre par renlêlemenl d'une défense peut-être impossible.

— Et qui t'a dit.'s'écria Pierre, que celle défense soit impossible?

— Le temjis nous apprendra le nombre de nos ennemis, répliqua Gérard : s'ils accourent peu nombreux et sans chefs de bauies races, sans doute il serait lâche et déshonorant de ne pas nous défendre jusqu'il ce qu'ils soient exterminés de nos leires; mais si les principaux chevaliers du roi Philippe et du roi Jean se croisent avec des miliers de lanees, non

FREDERIC SOULIE

seulement il sera prudent, mais encore il sera honorable de s'accommoder avec eux.

— Fnsseni-ils plus nombreux que les étoiles au ciel ei le satle dans les mers, repariit Guillaume de Minerve, je les attends dans mon niiinoii-, et leur permets de me planter en croix au sommet de mes créneaux, si jamais ils en louchent le faîte du bout de leur lance. Il faut donc n"us défendre.

— Or (à, s'éiTia Gérard, vous appelez donc défendre un pays, que laisser ravager et pillera l'aisp les plaines et les villes, briller les fermes, anéantir les bestiaux, arraditr les vignes, abattre les forêts, et vous croirez lui avoir rendu un fe'rand service para' que (juelques manoirs isolés resteront debout au milieu de ce grand déluge de misères et de dévastations?

— Je ne parle pas de mon château de Cabaret, s'écria Pierre, ni du nombre de nos ennemis; car il faudra entasser les montagnes les unes sur les autres avant que leuis mangoneaux ou leurs pierriêres puissent seulement toucher le pied de mes remparts; mais fussé-je seul comme Guillaume de Lérida, avec ma lance et mon cheval de bataille, je dis qu'il faut combattre pour noire seigneur, et le défendre jusqu'ù ce que châteaux et hommes nous soyons tous par terre ; et s'il reste qufl(|ue chose debout alors, ce seia notre honneur, sires chevaliers, cl certes cela vaut bien la peiné d'y penser. ,

— Tout ce que je vois jusqu'à présent de plus clair en tout ceci, dit Saissac, c'est <iue c'est en nous que le pays doit chercher sa défense, et qu'à défaul du vieomie, nous devenons responsables de son destin futur. C'est une chose grave et qui a besoin de i-éllexions. Voyons avec calme <iuel est l'avis de chacun de vous et ses raisons pour le soutenir : n,3us délibérerons et déciderons ensuite. (>\ie le plus ancien commence: nous sommes prêts à l'écouler.

— Non, dit J'oger en entrant, non. ce sera le plus jeune qui commencera à donner son avie et ses raisons; puisMl y ajoutera ses ordres s'il le faut; gardez vos places, sires chevaliers, nous allons nous occuper de nos affaires. liual, distribue ces missives à iju.-lre de mes vaJHts ; qu'ils les portent sur l'heure et reviennent; tu reviendras toi même pour entendre nos conseils et nous servir d'écrivain.

Et, comme-quel c|ues chevaliers marquêTenlde l'humeur et de la répugnanœ à ces paroles, Roger ajouta : — Cela sera ainsi, car je ne sache pas qu'aueun de vous, sires chevaliers, soit tenté de revendiquer ce; honneur.

Ace moment, rien ne révélait sur le visage du vicomte qu'il venait de subir les plus violentes émotions; il paraissait calme et décidé, et le lé^cer froncement de ses sourcils ne déuutaii que l'occupation d'un esprit qui rassemble avec soin toutes ses idées. Dés qu'il eut lini déparier, ions les chevaliers se turent; car,(l;tns eette assemblée, personne, si ce n'est Bual ou Roger lui-même, n'était capable de lei:ir la plume et d'écrire une déclaration ou une charte quelconque. Les chevaliers s'assirent en silence; mais Roger, dont l'activité d'esprit s'excitait, pour ainsi dire, par l'activité du corps, Roger continua à rester debout, parcourant la salle à grands pas. Buat rentra ; il s'assit à la place qui lui était désignée, et Roger prit la parole:

— Sires chevaliers, il faut nous préparer à combattre, il faut nous prép.irer à traiter. Je suis pour ceux qui. pensent que la guerre et le fer sont notre dernière ressource : je ne suis point contre ceux qui prennent soiii des intérêts de leur fortune, et qui ne veulent pas imprinli-mment livrer au massacre et à la dévaslatiû!) leurs honiiius et leurs propriétés; mais je crois le courage des uns trop précipité, la prudence des autres trop hâtive. Attaquer aujourd'hui serait imprudence, tendre des mains croisées et sup|)Hanles serait IScheté; il .faut chausser nos éperons d'acier et mettre nos gantelets de fer, et alors nons pourrons oiîrir la main àjios ennemis, mais ouverte et aimée, de façon qu'elle puisse s'unir à

,URe main amie ou saisir la poignée du glaive, seion les circonstances. Si. notre poète accoutumé, le sire de Marvoill était ici, il vous dirait quel fameux homme de l'antiquité a dit : Si lu veux la paix, prépare-toi à la guerre. J'ai oublié le nom de ce grand Iiomm*», et non pas son précepte. C'est

celui-là qu'il nous faut suivre. Sires chevaliers, nous allons mettre nos villes en état de défense, vous y mettrez vos châteaux ; et, lorsque nous serons ainsi préparés au combat, notis demanderons la paix; quand ncus pourrons parler à nos ennemis à iravers les visières de nos casques, alors ils écoutèrent iiotre voix, ii, comme je le crains, la fureur d'Innocent ne les a pas rendus sourds à toute honorable proposition. A ceci nous gagnerons deux choses : et d'abord le temps de noiis munir convenablement , et ensuite le bon droit, en montrant \ tous les peuples de la Provence que nous avons tenté tous les moyens possibles d'accommodement. Cette marche, ce me semble, vous parait sage et juste "^

— Assurément, dit Galard du Puy, celte conduite serait excellente à tenir si nous pouvions la tenir; mais, pour ce faire, il faudrait .que le pays fùl en meilleur" état. Sans doute le vicomte Roger peut exiger de ses bourgeois, chevaliers et citadins, qu'ils défendent leurs villes. Mais pour la défense d'une ville il faut idusque 1rs hommes qui y sont enfermés, il faut des provisions pour les nourrir, des armes pour lès armer: et comment avoir toutes ces choses sans argent? et le vicomte sait mieux Que personne en quelle pauvreté nous sommes réduits, lui le premier.

— Vous vous trompez, sire du Puy, répondit Roger, je. vais vous montrer qu'hommes, provisi'ins, armes et argent, il ne me manquera rien lors(|ue j'en appellerai à mes lidèles populations.

— rSire vicomte, reprit Gérard de Pépieux. ne vous bercez pas d'une illusion vaine, vous trêies ]>oint en étal d'obtenir, par la force, des loltes, quéîes ou i)réts fcivés qui ne vous sont pas dus, et la position oij vous avez mis le pays par votre fauie personiielle n'engagera ni serfs, ni bourgvois, ni chevaliers à faire au delà de ce que veut la coutume. Ce n'est poii.t ici le cas on, é:anl prison.-.ier de votre personne, ils seraient furcés de s'iiiiposer une taille pour payer votre rançon ; il ne s'agit point non plus du mariage d'une de vos lilles ni d'un voyage d'outremer : et hors de ces Irois eas, aucune t dté extraordinaire ne peut être imposée à aucun homme, bourgei is ou serf, sans son libre consentement. Ce consentement, sire vicomte, il ne faut pas l'espérer d'eux, car ils préféreront se racheter directement de la coHciuète en payant leurs ennemis, que de s'y exposer en fournissant de^ quoi les combatire. D'un autre cîiîé, vous n'ignore? pas que les péages et tailles extraordinaires vous ont élé payés d'avance, i^uels sont donc les moyens tic défense qui.vmis restent ? .\ucuns, à ce qu'il parait. El ne vaut-il pas mieux céder tout de suite àv^nt que l'armée des légats ne soit ù nos portes, que d'être forcés de irait.T plus lard, lorsque les dépenses qu'ils auront laites les rendront plus exigeans? Et si quelipiej-uns ici croient que l'honneur y sera compromis, j'ajouterai que c'est le jouer bien plus (jue de s'exposer à s'humilier après une vainc bravade.

— Sire de Pépieux, je vous remet: ie de vos avis, et suis charmé de voir que mes clie>aliers me rendent si complètement ce qu'ils me doivei'.i : leurs bons conseils quand je les leur demande ; leurs armes et leurs personnes, je l'espère, quand je les exigerai. Je suppose que ceci ne vous embarrasse pas plus quj moi, et que vous tenez cette ressource pour assurée parmi celles qui me restent. Quanta mes bourgeois et serfs de terre et de corps, je ne les impiiserai parcontre leur volonté ; mais je ferai, pour les lier à ma cause, ce que nos ennemis ont fait pour attacher tant d'hommes à la leur. Je ferai pour la déf-.nse ce que Rome fait pour l'aitaqiié.

— Sire vicomte, reprit Gérard-. Rome a en elle une source de richesses supérieures à l'or et ;"i l'argent, car elle est inépuisable el ne lui coùictiirune parole. C'est avec cette monnaie qu'elle paie ses soldats. Elle a pronris Indulgence plénière el remise de tous péché;- commis jusqu'à ce jour à tout homme qui suivrait ia croisade contre notre malheureux pays pendant iiuaiante jours seulement, Qu'oppos.'rrî-vou:î à celte formidable imissance, qui ne soit bietilôt tari et épuisé?

— Ltîb biens du ciel s6iU précieux siiis doulfr; mais ceux delà leirc no sont pas sans exciter les désirs des hommes. Ceux-ci sont en nos mainr-, sire.- chevaliers ; ce sont c«ux-ia

LE VICOMTE DE BEZÎERS

que j'opposerai aux indulgences de Uomé; et je ne sais si

je ne ti'uuveiai pas plus d'iionimes qui adièteiont plus dier une clian.ede bien vivre qu'une chance de bien moHrir. Ecris, Buat, écris que je (Joinie à tous hommes, seils de terre ou de corps de mes domaines, le droit de marier leurs lilies actuellement vivantes, nubiles ou autns, sans ma permission de seigneur, ranyenuant, pour les serfs de corps, vingt-cinq sols nielgoriens ou un demi-marc d'argent fin ; et pour les serfs de Terre, moyennant une mesnie tcninusainede blé ou avoine qu'ils verseront dans mes greniers d'AIbi, ne ('arcassonneet de Beziers. Ajoute i|ue. ce droit passera à perpétuité à leur postérité, moyennant ([uils dccui>leront la redevance ci-dessus portée. Ajoute que pour pareille redevance ils peuvent obtenir, soit pour eux, soit pour leur postérité, l-^dioit de faire embrasser à leurs (ils l'état ecclésiastique sans noire permission suzeraine. Rédige l'acte ainsi que de <X'Utume.Je le scellerai de mon sceau, et lu le remettras en quatre copies à cliacun des sénéchaux de nés comtés, pour qu'il soit proclamé à son de trompe et de tambour par toutes nos campagnes, et avant deux semaines passées, alin que le délai, pour tous ceux qui voudront profiter de la présente eharle, soil écoulé dans un mois.

— Sans doute, lit du Puy.nne pareille mesure produira quelque argint et quelques provisions; mais cela sera bien loin d'être suffisani ; car peu d'hommes se présenteront pour en proliier ; et c'est dépouiller la vicomte de ses droits les plus précieux. C'est d'aiileuis nue nouveauté sans exemple.

— Vous avez l'espnt si i réoccupé de l'impossibilité de notre défense, reprii rloger, que votre raison ttvos souvenirs sont ahseus de vos paroles. D'abord, ce n'est point une nouveauté, car vous, ^'aissac et Gérard, ici présens, avez signé, il y a tantôt vingt aiis, pareille concession à Bernard Beausadun et <'iAinaukI Morel, lorsque vous gériez mes affaires comme tuteurs. G ci doit jous être tïatieur, et il me semble que je ne pu's faire n.ieux aujourd'hui que vous n'avez fait jadis. Le reste de vos paroles est encore plus privé de sens et de rétîe>.ion. Ou beaucou]) d'homi' es se présenteront, et alors la ressource sera grande et prolitable; ou peu feront un tel marché, et alors la vicomte ne sera point dé- Ifouillée de ses droits. Je vais vous montrer qu'il lui en reste plus (jue vous ne pense/, d..nt nous pourrons encore faire argeni. Écris, Buat. Dis qu'il sera permis à tout chevalier, citadin, bourgeois, serf decori)S oa de terre, d'acquérir d*s terres libres en nos coaués, sans que cette acquisition Tes souraeUe aux redevances seigneuriales qui les alleignaîent auparavant en passant dans leurs niains, et en faisaient des terres liges et de nuire mouvance. Ce droit s'acquerra moyeunant une somme de cinq i eut sols uielgoriens ou di.N marcs d'argent tin. Cet acte, tu le feras Iranserire en six copies pour être envoyé il nos viguiers d'AIbi, de Castres, d'Allet, de Beziers, de Pézcnas, de Carcassunne, et de Lille en Albigeois. Je pense, sires chevaliers, que vous vous trouverez ho-

■ norés et satisfaits de -e que vos terres reçoivent de mui cet honneur et cette valeur, qui, du inuinent qu'elles vous ont appartenu, deviennent i perpétuité- terres libres et de itaucaleu. Cette mesure doit vcu-s honorer, iiuisqu'elle fait que la terre, dont souvent le nom seul reste à voa eufans, ne peut plus être eniachée de servituilc; ci die duit voss satisfaire, car elle accroît la valeur de vos liens, que les bourgeois ou des chevaliers citadins ne pouvaii'ni acquciir qu'en les voyant diminuer de prix, par cela seul qu'ils les acquéraient.

Chacun aiprouva cet;e ri;esnre, Gérard de Fépieux plus (iuetout autre, qui prévoyait ainsi le moyen de 83 défaire de ses belles prairies et de ses champs pour les changer en richesses plus faciles à défendre et à emporter. ' -''

— Sans doute, dii-il, ces deux octiois amèneront l'argent suffisant pour approvisionniTlcs places elpourdvoir dés armes. Mais où rroiiver des soldai.^? car, en forçant le droit de cbevaucl'ée aussi haut que possible, il ne fournira jarn , se? d'hommes pour la' guerre à laquelle iUfaut nous ;

; :: bien! dit Roger, lés h'onîBi'ês se trouveront coTnnie l'argeiit. Buat,' écris deux actes pareils à ccux-i i, le presiicr en qu.ih\> el le second en sept copies; le premier pour nos

sénéchaux de campagne, le second pour les viguiers de nos villes. Écris aux premiers que tous serfs de corps ou de terre (\\xi viendront habiter nos villes y dénommées acquerront, par le seul fait de leur habitation pendant un au dans lesdites villes, la qualité d hommes libres, et qu'ils en deviendront bourgeois en s'y conformant aux redevances dues par les bourgeois, tant pour le service militaire qu'ils doivent de leur personne, que pour la quête qu'ils paient pour te bon entretien des murailles.

— C'est dépeupler les campagnes au profit des villes! s'écria Gérard.

— Les campagnes n'ont point besoin d'être défendues , puisque, à votre dire, elles ne peuvent l'être; il faut donc songer à la protcciion des villes qm doivent devenir en ce momenlnotre premier ci important asile. Continu.-, Buat, et écris au second acte que je t'ai commandé que tout bourgeois vivant noblement sera admis ii l'ordre 4o la chevalerie et recevra la ceinture miliiaire sur l'atiestation de vingt-trois bourgeois ou chevaliers de la comté certifiaiit son mérite, sa loyauté et son courage, et cela, sans que le seigneur de sa ville puisse s'y opposer.

Cette derinëre décision excita un grand murmure parmi les chevaliers; plusieurs se récritrent que c'était une nouveauté sans exemple, une dégraJaiioii de l'ordre de la chevalerie.

-»- Or donc, nicssires, dit Iloger après avoir laissé écouler toutes leurs exclamations, vous vouiez ([ue la permission d'un seigneur et son caprice soient préférables au choix de vingttrois des plus honorables habitans d'une villi;"? Vous dites que c'est une nouveauté et qu'elle amènera la dégradation de la noblesse? Celte nouveauté, messieurs, est h coutume immémoriale de la ville de Beaucaire, et j'en appelle à messire d'IIosloup, qui a obtenu sa ceinture militaire de cette manière. Est-il aussi aisé de gagner l'esti.me de vingt-trois notables habitans d'une viile que la faveur d'un scigBeur? .t quels que soient la valeur et le renom des chevaliers de mes comtés, n'esl-il pas avéré que la clievalerio de Beaucaire est la plus célèbre de la pro ince pour sou courage et sa splendeur? Faites donc trêve ii ces vaines réclamations, et uiain,tenaiit que je vous ai montré ce que je pouvais faire, sachez que (.'est ce que je ^eux faire, cl que cette \0Icnte est inébranlable. Permis ù ceux qui me trouvent coupable ou insensé de ne point s'y soumctire, mais permis à moi de les dénoncer dès ce jour comme lâches et félons, et les punir et dépouilleide leurs propriétés. pour en revêiir tel chevalier qu'il me plaira, rs'est-ce pas la loi, sire de Fépieux? n'est-ce pas justice, chevalier de Lérida?

Le premier courba la Jéte eu signe d'assen liment, et la second, qui ne demandait pas mieux que de voir un cas'd»; félonie se présenier pour en pouvoir prolUer, lui, pauvre citadin sans terres ni château, Lérida s'éciia:

— C'est justice, VDOnseigner, exacte justice !

— Maintenant, fficssiTCs, au point du jour nous quitterons cette cité; que chacun de vuus aille en iirévenir ceux de sa mouvance, chevaliers ou auire.s; le rendez-vous est ici au soleil levant. Maiuieuant aussi, vous qui m'avez éié fidèles, recevez n;oi; reniercinient: j'étais encore enfant lorsque vous me rendîtes fii et hommage, jurant de nie proiégif dâ vo.re force el de vjire autorité; aujourd'hui que je suis i.nhomi;;e, je vous rends serment pour serment. Car m,^n âme et noire Seigneur Jésu?-Christ, je vousjciv qu'il ne sera fait tort à aucun de vous que ce tort ne devienne niien, aucune oifense qui ne devienne mou offense , el je vous jure que tant qu'il me restera un champ au soleil, un sou en mon trésor, une épée au poing, une'goutte de sang dans mes veines, vous les pour-

^rez demander pour répai'ervos torts eu venger vos offenses. Par ainsi, me tenez-vous pour votre ami et voire suicralii ?

— Pour notre suzerain et " ■ :■ :• ;.i, ^'.- :-!:reiit tous les eliovaliers.

nature et de ses habitudes d'obéir aveugicmcut à tout ordfo de son suzerain; Saissac, parce qu'il avait trop de connais-

FREDEl\IC SOULIE

sance du caracLère du viconile pour ne point voir fju'il était dans un de ces momens où sa volonté élait inflexible comme le roc, et (luen s'y oppo^-niit il n'eût fait que la rendre moins souveraine pour lesi licvaiit rs prrsciis, sans cependant y rien chauffer; d'ailleurs, ii avait trop d'habitude des affaires pour ne point itconnaiire avec quelle rapidité et quelle supériiirilé le vicouite avait découvert et euiplové les ressoures (jui lui re-iaic-nt dans ce nionient de déiresse. Quand Hoger se retrouva seul avec ses intimes, il ne crai;,'nil pas de descendre avec eux de la lière froideur oii il s'ciail enrcrmé vis-à-vis des autres: ii s'.assil, el, après s'cire fait servir une coupe pleine d'une eau glacée mêlée de jus d'orange, il dil à Pierre de Cabaret : .

— Sur mon âme, mon viiux chevalier, j'ai cru que j'allais mourir quand je me suis laissé aller là tout à l'heure, couinie je faisais étant enfanl. et que je me cnu|)ais le doigt en me favounaiit une flèche avec un couteau ; c'est une intirmité de ma nature. Il y a des nioinens oU le cœur me mancpie comme à une tille de quinze ans.

— Ce ii'esi pas hu coin]),U, monseigneur.

— C'est (iue, vois-lu, mon bon Pierre, on sait où l'on va au combat; la pire chance, c'est d'y être tué ou vaincu, et on Se fait par avance uni' raison pour ces sortes de malheurs; au lieu que dans la vie il en advient de si ii:altendus { t de si profonds, (ju'ils vous anéantissent avant qn'on ait pu y prendre garde, et se cuirasser contre eux.

— Et maintenant, monseigneur? dit Pierre en s'appro-

chanl de lui.

— Maintenant tout est fini, mon bon soldat, et nous n'avons plus qu'à nous mettre l'épée au flanc et le casque en tête, et nous battre bravement et à mourir de même, si l'on veut.

— Qui peutcmpêcher un chevalier de mourir ainsi? reprit Pierre.

— Qui sait? dit Hoger. 11 y a la trahison, qui tue le corps aussi bien (|ue l'ànie; on peut donner un coup de poignard ou un gobelet de poison à celui doiiLon a fait mentir la vie cl calomnié le cœur. Mais ne pensons plus à cela. Ruât, va voir si les honinies(|ue j'ai fait mander sont arrivés.

Buat sortit; et, pendant qu'il s'éloignait, Saissaele suivit des yeux avec allenlion, et quand il eut rencontré le regard de Roger, celui-ci lui sourit doucement, lui tenditla main, et, lui montrant Buat d'un signe de tète, il lui dit :

— Il est brave et fort i:omnie le lion, il est patient comme la tortue; si j'avais une vengeance à léguer, je la lui remettrais en main.

Buat rentra.

— rs'atlianias le médecin et lemarchand Nin-Benjamin, tous deux juifs, sont arrivés avec le Pisan Marc Moreira. Le notaire .leliiin de Fréilelas attend aussi.

— Fais entrer Mathanias d'abord, dit le vicomte. Liés que le médecin fut entré :

— idaiire, lui dit-il, je t'ai fait appeler pour te demander s'il ne te convient point de quitter la ville de Montpellier, (|ui, d'après ce qui s'est passé au logis de Catherine Rebuffe, n'est (ilus un lieu de sûreté pour loi. Si cela le p'ait, et si tu n'as pas encore fait choix d'un asile, je t'olfre uti logement en mou ch;iieau de Carcassonneavi'c trois cents sous de gages par an, pour que lu sois le médecin de nos hommes et de nousniême, et que tu puisses les secourir en cas de blessures graves; car je sais qiu' lu es graiulenienl ex|).'ii en ta science.

— MonseigiU'ur, reprit IVatliaiiias, le roi d' Aragon m'a fait assurer sa prnleetion si l'IOglise romaine voulait m'in- ((uiéter |)Our le cas de Pierre Mauran : je ne puis donc quitter Montpellier sans son mandat, et sans avoirremis en bonne santé un chéiif malade qu'il m'a confié, le poète \idal, (|ui a été rudeuieni m dtraité par les chiens de la dame de Penaullier.

— VA penses-tu le sauver?

— .len'en fais nul doute, monseigneur: un fou, cela vil de soi ; car le mal du corps n'est lien si n'était l'âme qui vient toujours l'aiguillonner.

— Tu as raison, dit Roger, pensif.

— Aussi, dil Nathanias, nous aurions sauve ce pauvre

Mauran si n'eût été sa rage d'hérésie et les coups de bùclwe qu'on lui a donnés, quoiqu'il eût été cruellement maltraité par une compagnie d'infâmes routiers.

— Chien de juif, dit Duat, (jui t'a permis de parler mal des routiers ?

— Je répète ce que j'ai entendu dire, répondit Nathanias tremblant.

— Ainsi, dil Roger, je ne puis compter sur toi?

— Rien au contraire, monseigneur, (laree (jue je vous estime comme le plus brave et libéral chevalier de la contrée; or, j'irai par inclination et honneur, (luoiqne ma vie soit en sûreté duns Moni|iellier, ei que le roi d'Aragon m'ait fait offrir cinq c ■[!!> sous melijoriens.

— Assez, dit Roger, je te comprends : lu es sûr d'être brûlé si tu restes à Montpellier, cl Pierre d'Aragon l'a fait chasser de son palais. Je vous connais, toi el les liens. Accepte mon affaire, ou je sohgerai à Samuel Ben Salomon.

— Samuel Ben ^'alomon est un ignorant ! s'écria Nathanias, et monseigneur connaît trop le prix de la vraie srience....

— Allons, dil Roger, j'ajouterai deux robes fourrées à les g.iges, el tu viendras.

— Quand parions-novis, monseigneur? dil Nathanias.

— Au point du jour Et, du geste, Roger le congédia. En le regardant s'éloigner, il lU' put s'empèrher dédire :

— C'est un singulière et iiu'Oucevable race que celle de ce» hommes; ils ont tellcnunit le mensonge et la rapacité dans le sang que rien ne peut les en corriger. En voici un, le plus savant homme qui existe peut-être en Provence, à qui l'étude des grandes et belles sciences eût dû agrandir l'esprit et élever le cœur, et (jui trafique de lui et de son savoir comme le dernier luarchand d'un manteau de tirlaine. Heureusement qu'il m'a fait la leçon pour l'aulre. Buat, fais entrer Nin-Beujaniin.

Nin-Benjamin entra. C'était un marchand juif, voilà son portrait. Je pense que nos lecteurs en ont lu (lueliiues-uns dans leur vie, ne fût-ce que celui du beau poème de Scolt, celui d'Isaae dans Icanhoc. Dés que Kin-Benjamiii fut dans la chambre, le vic'Oiuti^ lui dit:

— Tu as vu, en entrant iii, le Pisan M:irc Moreira? il va me signer, à l'instant, le marclié (juejevais te proposer si tii ne me le signes avant lui.

— Je puis faire tout ce que peut faire le Pisan Marc Moreira, si ce que fait Moreira est raisonnable et possible, répondit le juif.

— Tu vas en juger, dit Roger: tu possèdes, par toi ou les tiens, une iiumense quantité d'or doiu l'emploi vous embarrasse?

— Monseigneur se trompe, et nous sommes si pauvres depuis que l'édil du roi Philippe a chassé nos frères des terres de France, que c'est une bien vainc supposition ijue dire que nous possédons des monceaux d'or.

— S'il en est ainsi, dil Roger, (jii'on fasse entrer Marc Moriira.

— Cependant, monseigneur, s'écria N'in-Beijamin, il est possible (lue mes frères...

— Ecoute, ()itRi)ger, je n'ai pas le temps dele poursuivre dans les détours de friponnerie ; ne m'interromps pas, et dis ouitju non (|uand j'aurai lini. /

— J'écoute, monseigneur.

— Vous avezdes monceaux d'or, el tu sais bien, loi, que les juifs de la Provence en ont d'autant plus qu'on y a peu exé- ( uli'- l'édil du ri'i Philippe qui les chasse du royauiiie; mais cet or, vous ne S'uvcz qu'en faire \ oiis a'.ez beau le convertir en couronnes, bracelets et joyaux, en christs et en vierges, en saints el en calices de toutes formes, il est paur vous un fardeau plus qu'une richesse, car vous n'en trou\e7. iiue rarement rei.iploi, eljauiiii ; suflisammcnt. D'uueautrepail, pour l'éehani;e de marchandises, un lingot n'est pas chose facile à supputer connue une nionnaiecourante. 1 libien ! je te donne, à partir de ce jour, jusipi'à la tin de juilh-l prochain, qui arrive dans trois mois, je te donne mon sceau poui' en frapper monnaieen or et en argent, jusqu'à îellc somme qu'il le plaira, en me comptanl. d'ici à une heure, linc somme de cent mille

LE VICOMTE DE BEZIERS

sous de viiigt-cinq au marc d'argenl, c'est Adiré en sous raynioiidicns, cl en me signant un engagement pour paicillc somme dans un mois.

— Deux ceijt mille sous, monseigneur! c'est folie, c'est impossible! lepiindit le juif avec un sourire didaigueux.

— Appelez le Pisan Marc Moreira, dit Roger eu se levant.

— Cependant, monseigneur, ki cin(iuanie mille sous...

— Un mot de plus, et je te fais cliasser à coups de fouet. . va-t'en... voici Marc Moreira.

Le juif sentait bien que l'alTaire était excellente, et si on lui avait demandé (|ualre cent mille sous, peut-être en eût-il offert deux cent mille; mais conclure une affaire sans marchander lui était aussi impossible que de ne pas avoir soif ou faim. Cependant, voyant que Roger s'avançait vers la porte, il dit avec désespoir :

— Eh bien! monseigneur, cent cin(iiiante...

— Marc Moreii a ! maître .Marc Moreira ! dit Roger en levant lui même la portière et en appelant le Pisan.

— Vous aurez tout, monseigneur ! .. s'écria Nin-Benjamin à voix basse ; mais ne dites pas que j'ai fait cette folie .

Le juif mettait le silence comme condition à sou marché, pour se dire qu'il avait attrapé quelque chose.

— C'est, dit Roger à Moreira qui entrait, notre notaire Jehan de Frédelas que je voulais d'abord appeler ; excusez, mon maître, vous allez avoir votre tour.

— Ah! dit Mn-Benjamin, vous avez une affaire à traiter avec lé Pisan: il s'agit d'étoffes, d'armures, de chevaux, ou de marchandises; de quelque sorte qu'elles soient, nous sommes aussi bien approvisionnés que peuvent l'être tous les Pisans de?.Ionipellier.

— Non, dit Roger, il ne s'agit en ceci ni de vendre ni d'acheter -, mais puisque tu as des armures et des chevaux, voici Buat et le .'ire de Cabaret qui vont t'accompagner, et qui en choisiront quelques-unes pour notre com|)le. Maître Frédelas, approchez et faites l'acte que je vais vous dicter.

Selon la coutume pour toute atTaire qui engageait les deux parties, Jehan écrivit ledit acte au haut du parchemin, et, lorsqu'il fut arrivé à peu près au tiers de la liaïueur, il tourna le parchemin et acheva l'acte de l'autre cote, ayant soin qu'il n'occupât aussi que le tier^ de cette seconde page ; cela fait, il le recopia au bas du parchemin des deux cùtés, de façon qu'entre les deux actes il restait un grand blanc. Quand les deux actes furent dûment collationnés et signes tous deux par le vicomte et Mn-Benjamin, Frédelas inscrivit sur le blanc qui restait des lettres de l'alphabet en grandes majuscules contournées, et y apposa sa signature écrite de bas en haut et de haut en bas. puis il sépara les deux actes avec une loiîgue paire de ciseaux, en les partageant également, de façon que les lettres de l'alphabet et sa signature furent coupées en deux, une moitiié restant attachée ù chaque acte, comme on fait de nos jours pour ce qu'on appelle les registres à talon. Les actes ainsi séparés étaient remis à chacune des parties, et lorsqu'on les produisait en justice, ils devaient se rapporter complètement, sous peine d'être déclarés nuls. Nin-Benjamin sortit pour aller préparer son paiement, et Marc .Moreira fut iniroduil. C'éiait un grave peisounage, portant un bonnet fourré ; il avait une robe de soie flottante, une large ceinture où se glissait uu mince poignard, et des bottines d'un rouge écarlate. Roger se leva iiour le recevoir, et lui fil donner un siège. '

— Maître, lui dît-il, je vous prie de m" excuser si je vous ai fait appeler à une heure aussi indue-, mais la nécessité a été plus forte (lue la convenance; cette nécessité a été i)lus forte que la prudence que l'on doit garder dans l'espèce d'atfaires dont je veux vous entretenir, et le mystère qu'on doit y mettre-,

mais je vous sais homme d'honneur, et d'ailleurs ce (lue j'ai h vous proposer n'est chos^ nouvelle ni pour vous ni pour moi ; seulemciit, nous pouvons conulure aujourd'hui enseml'le et et dans une heure ce que mon argentier traînait en longueur depuis tantôt deux ans. Vous m'aviez l'ait demaudiM- pour notre ville deCarcassonne le droit d'y établir les marchands de Pise. Les Arniéniens, vous le savez, et les Candiens me le df-mandaient aussi: mais je préfère votre nation à la leur, et suis prêt à traiter avec vous, si l'indemnité que vous m'offrez est raisonnable.

— Monseigneur, dît Marc Moreira, la ville de Montpellier nous a permis de nous établir dans le second faubourg; elle nous a donné une rue partîculièro fermée de chaînes et de portes pour notre silreté en cas d'émoi et de pillage ; elle nous a en outre laissé notre droit de juridiction entre nous pour les faits où ne sont pas mêlés des citoyens de la ville; elle a permis encore l'établissement d'un consulat chargé de la surveillance et de la i)rotection des marchands pisans, et pour toutes ces concessions, nous avons donné à la ville de Mostpellier la somme de mille marcs d'argent tin une fois payée, et une redevance annuelle de cinquante marcs d'argent. J'en produirai le titre quand vous voudrez.

— C'est inutile, maître, je vous connais et sais que votre parole vaut tous les écrits. Jlainlenant, que pouvez-vous me donner pour des avantages pareils à ceux que vous venez de me nommer?"

— Si, d'un côté, vous voulez considé''ef que la ville de Carcassonne est bien moins populeuse et riche oue celle de Montpellier, vous penserez sans doute que la oorame doit être moindre ; mais d'une part, si vous voulez vous engager à ne faire ces avantages à aucune autre nation, et à n'admettre fendant dix ans ni les Arméniens, ni les Génois, ni les Candiens, à pareil traité, nous pourrons vous offrir pareille somme.

— C'est conclu, dit le vicomte; vous ferez dresser l'acie, maître Frédelas va vous suivre. Quant au paiement, je désire qu il me soit fait à Carcassonne, en monnaie septeniie, d'aujourd'hui a un mois.

— En voulez-vous une garantie, monseigneur?

— Je n'ai besoin (|ne de votre parole. Adieu, 'maître; que ' Dieu vous conduise.

Dès qu'il fut S' ni, Roger dit à Buat:

— Va mainteirant chez ce coquin de ISiu-Benjamin ; compte trois fois l'argent dans les sacs, quatre fois les sacs sur le dos des valeta, et dix fois les valets eu sortant : regarde les armures à la lueur des flamheaus, et tu seras volé demain de deux mille sous, j^ te jure.

— Monseigneur, dit Buat en riant, je me souviendrai que j'ai été routier.

— Tu prendras sur cet argent ce qu'il faut pour payer ta compagnie. La foire libre te protégera quatre jours encore, et tu pourras rassembler tous tes hommes. Fais qu'ils soient équipés en gens de guerre et non pas en brigands. Demain nous prendrons un lieu de rendez-vous.

Une heure après, Roger s'était retiré dans sa chambre, ef, au point du jour, armé de sa coUe de mailles, la tête découverte, le fr^nt serein et presque joyeux, Roger, accompagné d'une trentaine de chevaliers, sur plus de ceux cents qui relevaient de lui, sortit de la ville Je Montpellier au galop de son cheval Algiheck, qui s'arrêta instinctivemeni en passaut devant la rue où était la maison de Catherine ; mais nui ne s'en aperçut, car Roger le pressa de l'éperon, et le força de continuer sa route, sans détourner seulement la tête ni interrompre la conversation qu'il avait avec Saissac.

FRKDERIC SOULIE.

Lfivi»c eifsc|u§ènie.

Lf. SIZFR-\1\ ET S0\ NASSAf..

A irùisiii'iisde l;'i nous i\ i pouvons eucoriï Roger dans la ville (lf! AlotiipelJicr. Tout ce temps avait et'- employé parlai a compléter, i)ar l'exécution, les mesures qu'il avait décidéts en préscure de ses chevaliers. Ses deux villes de Bc/.iers et de Carcassonne avaient été l'objet particulier de ses soins, parce que c'étaient celles où la fidéliic des habitaus lui paraissait la plus assurée. Dans l'opinion des plus prudciis, la croisade devait passer coumie un torrent, et le fait d'y résister seulement pendant les (juarante jours qui éiaient imposés aux croisés pour j;ai<ner leurs indulgences, promettait une bonne chance ou de la vaincre ou de 'raiter avec elle; d'un autre côté, elle devait traîner à sa suite de telles exacliOiis et de si grandes cruautés, (jiie Roger ne doutait pas que, le premier moment d'effroi passé ou remplacé par !e désespoir, toutes les populations ne ^o levassent pour purger le sol de la Provence d'un si lourd (léaii. Alors il comptait -bien reprendre sa place en lèic de cemouvemcîit, et y trouve- la récompense de sa persécution.

C"pendaiit,, comme il était décide depuis longtemps dans la marc';e qifil voul;»)t suivre, il se rendit à Montpellier dés qu'il apprit que l'armée de; croisés y était arrivée, quoiqu'il n'eût aucune espérance prphable de ,rien gagner des chevaliers croisés et particulièrement du nouveau légat Arnaud, aiblç de Citeaux, qu'Innocent 111 avait joint à Milon, que les croigés avaient nommé gécéral de la croisade. Cependant il croyait devoir à ses vassaux de toul tenter pour les soustraire aùv malliéurs d'une j areillo guerre, et en outre il comptait profiler de sa préspnce à Monipollier pour connaître l'esprit et le nombre des combatlans qu'il avait pour ennemis ; il n'hésita donc pas ù venir dans la ville où ils étaient assemblés. Il sera't '-onvenable de nombrer ici fous les nobles seigneurs de France qui prirent part a celle croisade; mais cette énuméraiion serait sans doute fatigante, et les rensoignemens nécessaires au lecteur pour saisir lucidement le fil de ceitc histoire se trouvent naturellement exposés dans l'entrnvue iju'eurent ensemble le comte de Toulouse et Roger, la veille du jour oi'i celui-ci fut admis en présence des légats. Dés le matin de son arrivée, Roger avait reçu un message secret du comte de Toulou^ie ; ce message verbal lui avait été transmis par Raymond Lombard qui, avec quebpies chevaliers, avait accomiiag é son seigneur ;t Montpellier. Roger fut sur le point de se refuser à cette invitation ; mais comme il connaissait le caractère indécis de son oncle, sa marche tornieuse m toutes choses, il pensa qu'il pourr;iit tirer quelques seereis utiles de cet entretien, et il se décida il voir Raymond. Lorsr;ue Roger enlr.i dans la chambre ort l'atlen- (iait !e ronite. celui-ci le salua de la uiain. 11 était paie, maigri et profondénu'nt soucieux; en trois mois, ses chevetix svaient grisonné et son front était devenu chauve c! ridé: • Ro;,er le regarda avec étonnemcnl, presque avec pitié. Luimême avait le teint hàlé ci défait, soit résultatde la fatigue <iu'il avait éprouvée dans les trois mois qui venaient de s'écouler, soit que les chagrins qu'il portait en soi l'eussent déjii flétri, tout jeune qu'il était, en le dévorant intérieure-

niCfil; car depuis le jour de ra>s^!nLk-e d.'Sibovâlicrs, ui le nom de Catherine, ni celui de Pons, ni celui d'Agnès n'étaient sortis de .sa bouche. De pins adroits que ceux qu"i l'entouraient ;"i deviner le secret du cœur des liomn>es e n'usent reconnu que sa jeune épouse avait pris rang dans son cœur il une place bien intime, puiniu'il enfermait son nom dM'.s le même silence qu'il gardait sur les deux 2ffec!ions les plus chères d« sa vie, l'amour de Catherine et l'amitié de Pons de Sabrau. Quand Raymond eut à son tour considéré le vicomte, il branla tristement la tète et dit:

— Tu m'as voulu sauver les douleurs que j'ai au cœur et les ridfs que j'ai au front, Roger, et pourtant elles sont venues ; j'ai voulu te faire le chagrin que tu souffres et te donner la pâleur qui le blanchit le visage, et ils sont venus aussi. Misérable vie que celle où le mal et le bien ont le même succès et la même récompense!

— '\"ous vous trompez, sire comte, dit froidement Roger : il y a différence entre la pâleur de la fatigue et celle de la peur, entre le souii de faire ce (|u"on doit et le remords d'avoir fait Cl- qu'en ne devait pas faire.

Le comte se tourmenta un instant sur son fauteuil en pous * sant des soupirs désolés, puis il s'écria tout-îi-coup :

— Malheur sur moi ! Roger ; et Dieu veuille qu'il ne faille pas bieulôt ajouler: M:i':heur sur toi! La Provence est perdue, et la puissance romaine nous envahit comme une plaie dévorante. ,.

— Le voyez-vous orlin? dit R.oger.

— Ah ! s'écria ie comte, c'est Dieu qui l'inspirait le jour où tu nous dénonças les projets de Rome et l'avenir de nos comtés.

— Je ne mets point d'orgueil, reprit Ropcr, à avoir mieux compris (|ue vous l'espri*. de Rome •,inais votre tristesse d'aujourd'hui, m'étonne autant que voire aveuglement d'alors. Rien n'est commence encore, et vous désespérez déjà.

— iS'on, dit le comte, non, j'espère en toi, en toi, Roger, l'enfant chéri de ma sœur Adélaïde, que j'ai plus aimée que toute chose de ce monde.

— le le sais, dit Roger, et c'est le souvenir de cette tendresse pour ma mère qui m'a fait oublier votre haine contra moi et m'a déterminé à venir en ce lieu.

— Je ne te hais pas, Roger; tu le trompes, c'est fatalité, c'est enchantement qui m'ont ainsi égaré l'esprif.

La tristesse de Raymond était si profonde que Roger ne se sentit pas le courage de l'accabler tout-à-fait en lui reprochant, non point seulement ses fautes, mais ses coupables projets contre lui 11 se rapprocha de son oncle, et, prenant un siégea ses cotés, il lui demanda ce qu'il voulait, et pourquoi il l'avait fait mander. Raymond promena autour de lui nu regarl inquiet et perçant, puis il con.niença ainsi à voix basse et par phrases entrecoupées:

— Tu as été siige et résolu dans ta conduite, Roger ; tu as grandement forîitié tes villes et tes chi'iteaux, et les as soigneusement appiovisionnés; mais... mais. .

— Eh bien '? dit le vieamle

— Ton trésor s'est épuisé à tous ces préparatifs, et il le mancpie de l'argent.

— J'en ai plus (jue le comte de Toulouse, dit Roger avec hauteur, et plus légitimement acquis.

LE VICOMTE DE BEZlERS.

— Non, dit le comte toujours à voix basse, non, lu maiiq'ifS d'argent, et la troupe de Buat n"a pas revu sa solde depuis huit jours; elle murmure, et son capitaine a besoin de sa volonté ferme eomnie la tienne, de son liras foit comme le tien, pour la maintenir; car Buat a beaucoup de tes qualités et de ton visage... ce pauvre Buat...

—Laissons cela, dit Roger vivement ; s'il me majique de l'or, j'en trouverai. Ma venue a Monti-ellier n'a point d'autre but auquel je puisse espérer atteindre; car si je me présente devant les légats, c'est plutût pour accomplir un devoir envers mes populations, que dans l'espérance raisonnable d'en obtenir ([uelque chose.

— Tu as raison, tu n'en obtiendras que guerre et malédiction ; tu as raison encore, il faut te procurer de l'argent : en as-tu les moyens?

— Je les trouverai, sire comte.

— Tu n'as qu'un jiur, et c'est bien peu .. si tu es embarrassé, je puis te Ifs indiquer. .

— Mon oncle, dit Uoger en souriant, croyez que le vicomte Roger, le prodigue et le fastueux, sait mieux que vous, le suzerain prudent et rangé, où l'on trouve de l'or dans les jours de détresse.

— Sans doute, pour des folies de jeunesse, pour des achats dejoyanx on des fêtes de femmes ; mais pour d< s entreprises de guerre ou de politique, où il faut que le soldat soit largement payé, surtout lors(|u'il n'a i as la chauee du pillage, où l'on d. i! penser à se faire des intelligences dans le camp des enne.iii^, il faut beaucoup d'or, plus que tu ne crois.

— Eh bien ! reprit Roger, k la grâce de Dieu et de mon épée;apri5s mon trésor, il faudra épuiser mes veines ; après mon or, mon sang.

— Folie ! dit le comte, (ulie ! Tu dois avoir des amis, Roger, des amis qui te secourront de leurs richesses.

— La richesse des miens, dit Rcger, est toute daus la bonté de leur larce et dans la fermeté de leur courag''.

— Tu ne me comprends jias ou ne veux pas me comprendre; tu as besoin d'or...

— Vous me l'avez déjà dit, cl je le sais ; ce que je ne sais pas, à vrai dire, c'est où le trouver.

— Il ne te faut pas moins de dix mille marcs d'argent, reprit Raymond enconiinuantsa pensée ; cela peut suffire pour deux mois, au bout desquels, si les principaux lie cette armée se retirent, car leurs quarante jours de pèlerinage seront accomplis alors, nous verrons... mais, jusque-là, il faut que tu résistes sful, car moi...

Raymond s'arrêta en rencontrant le regsrd d'aigle .lu vicomte, qui semblait vouloir pénétrer, à travers ses paroles entrecoupées, dans le secret de ses nouveaux calails. Ils gardèrent un moment le silence, et Roger, qui voyait bien que le con:te était tout prêt à le servir, â condition que personne ne put le soupçonner, ù condition que lui munie, Rcger, aurait l'air de ne pas s'en aperceviir, le vicomte ajouta:

— Sans doute, ces dix mille marcs d'argent me seraient un graud secours ; mais ai-je encore un ami à q\i\ les emprunter, et qui fende assez d'espoir sur mon existence pour me ï^'s prêter?

— Et ne fai-je pas dit, reprit le comte, que je n'espérais pliis qu'en toi ? Voici, dans ce coffre, ces dix mille marcs d'argent. Que! homme assez sur pourrait les venir chercher?

— Ruai.

— Oui, Buat. après le jour tombé, au milieu de la nuit: il peut passer par la porte basse du jardin avec (|ueUiucs hommes : tu voici la clef. Il n'y aura persoiuic dans celte chambre à cette heure, et il pouira eirporier ce coffre.

— C'est un vol, ou du moins cet'i en a l'asiiect.

— Ah ! dit io comte avec iuipaiienie, veux-tu que je t'envoie cet or en piein jour, par mes valets, et escorte de mes boni mes d'armes, en face de loute l'armée?

— Je n'ci rien dit de pareil, dit Roger ; mais je désirerais que quelques hommes des vôtres l'apportassent sûrement dans u'.a demeure, plutôt que devoir le.s miens s'introduire furtivement daiis votre maison.

— 11 faut qu'il en Suit connue je l'ai dit pùiu' fiia iùreié.

— Il faut qu'il en soit auU•"n!e!lt^>our inott honneur !

— Et à qui veux-lu que je me confie, moi, reprit le comte

avec désespoir, entouré d'ennemis et d'espions, sans un serviteur ni un allié ù qui oser demander asile pour malêle? Fais ainsi que je l'ai dit, Roger, je t'en prie, pour mol, pour tous deux, pour notre salui.

Roger ne répondit p.is, se réservant d'agir selon la circonstance. Le comte lui remit la clef; et Roger, l'observant plus attentivement encore, continua :

— Cepcndau', n'étcsvous pas parmi vos alliés et vos vassaux ?

— Certes, dit le comte, parmi des vassaux à la foi douteuse, des alliés ijui ont soif et faim de mes comtés, et des évéques (jui m'ont fait le vassal de leurs moindres volontés.

— Avez-vous déjà motif de vous délier de leur amitié ? dit Roger,

— Ah! s'écria Raymond, tes comtés sont-ils déjà tellemenl fermés à tout bruit de ce qui se passe au dehors, que In ne saches pas ce quej'ai déjà souffert et subi ?ÎS''ose-t-on déjà plus approcher vos terres maudites, si nul voyageur ne vous a raconté qu'en ma ville de .Saint Gilles, en mon chûteau, sur ma terre, ils sont insolemment venus recevoir ma pénitence! Et sais-tu quelle pénitence, Roger? un traité, peut-être, une abjuration, une publique confession, quelque chose de pareil et d'accoutumé? Non, non, c'était trop peu pour eux. Cet homme que tu vois devant toi, qui s'appelle comte de Toulouse, de Narbuiiue el de Querci, marquis de Provence, et seigneur de Beaueairc et d'Usez-, cet homme qui a plus de domaines personnels que le roi Philippe lui-même, plus de vassaux dans sa mouvance que l'empereurOthon ; cet homme quia des cheveux gris et qui a manié la lance et l'épée comme un chevalier de quelque renom ; cet homme, ils l'ont fait mettre nu jusqu'à la ceinture; ils l'ont fait attendre, les pieds nus, sur les degrés d'une église; cet lionimt», ils lui ont attaché une corde au cou, comme à une biHe de somme, et, comme une bêle de somme, ils l'ont tiré par son licou, et promené autouj- d'une église; et ils l'ont fustigé sur les reins el sur la face, ce suzerain, ce comte, ce marquis, ce chevalier !

Fn pariant ainsi, le comte s'était animé ; il était pâle, et de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front, cl se mêlaient, sur son visage,avec quelques larmes qui lui tombaient des yeux.

— Je l'avais entendu dire, reprit tristcraent Roger; mais j'avais au que vou:. a'.iez mis celle humiliation dans les calculs de votre politique, et que vous saviez ce qui vous attendiîit.

— Tes paroles sont dures, Roger, mais, quoique je les mérite, lu te trompes pourtant eu ceci: je n'avais pas prévu qu'Innocent III, après m'avoir attiré dans le piège en m'envoyant le faible et timide Milon, déléguerait, pour lexécutioH de nos Irailés, l'impiioyable ft insolent abbé de Cileaux ; aiuisl, ce qui ne me paraissait qu'une vaine formalité est devenu un atroce et infamant supplice ; ce que je lui avais offert comme un leurre, espcraul que le temps me sauverait de mes engagemcns, il a fallu l'accomplir sur-le-champ et entièrement.

— Ainsi, dit Roger, scptde vos châteaux.. .

— Sont aux mains des évèqucs délégués par Milon, ajouta Raymond ; huit de mes chevaliers ont bvré les leurs pour garantir ma promesse ; ma ville de Moiilélimart a reçu garnison de cro:!^és, et j'ai soumis treize forteresses à la suzeraineté de l'évêque d'Lsez.

— Eh bien ! dit Rojer à vo'x basse, je les connais ces châteaux, ils sont dispecsés sur vos terres ; les croisés les ont ainsi choisis pour tenir, de tous cùtés, vos popnl.itions sous leur main ; mais ce qui sera un immense avantage peur eux, si vous leur laissez le temps de s'y établir solideraen!, sera peut-èlre cause de leur ruine si vous voulez vous dégager sur l'heure, car tous ces forts n'ont auiune liaiï^on entre eux, et vous pouvez, en les attaquant scparén-.ent, en expul.-er vos i-r,neinis en moins de temp» qu'ils n'y sont entré?. Appelez vos populations à votre aide -, et ceux que vos hommes d'ai mes lie pcurronl vaincre par la force, vos serfs les aneanliloni pir la famine, en leur reliinnt vivres el i révisions. 0

FREDERIC SOU LIE

comte de Toulouse, mon oncle ! puisque la lumière vous est Tenue, que le courage ne vous manque pas...

Le comte secoua lentement la t<îte, son visage s'assombrit, il prit une profonde expression de désespoir, comme celui ë'un homme qui n'ose dire ce qu'il lui faut faire cl qui n'ose faire ce qu'il voudrait.

— 11 faut attendre, Roger, il faut attendre.

— Jusqu'où voulez-vous donc attendre ? Sur mon âme, estce jufqu'^ju jour ail ils auront établi garnison dans le château narbôUHaisde votre ville de Toulouse?

— C'est que ce n'est pas tout, Roger, reprit le comte en se laissant aller ii sangloter.

— Ce n'est pas tout ? dit Roger, surpris.

— C'est... reprit Raymond en levant sur lui ses yeux tout inondés de larmes, c'est qu'ils m'ont pris mou liis, c'est que non fils est leur otage ; c'est qu'ils tiennent un poignard sur le cœur de l'enfant pour être maitres de celui du père.

Roger baissa les veux.

— Tu me méprises et ne me plains pas, et tu a raison ; car c'est infime rt lâche, c'est plus infâme et plus lâche que de fuir dans un comliat: un enfant de huit ans, Roger, un enfant si beau et si décidé, un enfant qui te plaisait, à toi, et que tu prenais plaisir à embrasser, quoiqu'il fût le lils de ton ennemi, tant il promettait de courage et de résolution.

— Alors ce n'est pas attendre qu'il fallait dire, c'est se goumcltre, ù moins que cette captivité n'ait un terme,

— Elle en a un.

— Lointain?

— Dieu seul le .sait.

— Ce terme est donc soumis h (|uelque promesse qui vous reste à ac!-omplir ?

— Non, dit le comte en poussant un soupir.

— A quelque événement incertain?

— Oui, à un événement... puis le comte s'arrêta en détour- Bant la tête.

— Enfin, dit Roger avci' impatience, il faut sortir de celle voie tortueuse et nous expliquer clairement : ()uel événenient doit vous rendre votre ûls ? puis-je le bâter?

Le come tressaillit.

— Puis-je 1? retarder?

— Oui, cui, dit le comte, il faut le retarder...

— El laisser votre fils en otage et vous tenir lié ù jamais. Le comte se caclmla tête dans les nniins...

— Au nom du ciel, mou oncle, quel est cet événement qui doit vous rerde votre enfant?

— Eh bien ! dit le comte en hésitant, c'est... la déf,iitel ta captivité ! ta...

— Ma mort... dit Ro;,'er.

— .\h 1 s'écria le comte, e;la ne sera pas. C'est pour cela que je te dis ([u'il faut att-'udre;le temps amène bien des changemens dans la volonlé des hommes et dans l-i marche des choses : c'est pour cela (ju'il faut (|ue tu puisses seul rebiter au premier choc des armées croisées.

— Je les connais, ces armées, dit l'.oger; Ruai, déguisé, a parcouru Te camp, et je vous jure qu'elles vindronls'sbaiirc au pied de Carcassoniiecomme une vague inipnissanie. Adieu.

— Non, non; ne t'en vas pas encore, j'ai beaucoup à te diri'. Ecoule : cette armée que tu vois campée auiour d' ii'ite ville n'est (|ue la moindre de celles qui doivent l'altaquer: une arrive d'Agen , celle-l;'i e^t commandée par rarc!ievè(|iie de Rordeaux, les évêques de Limoges, de Baza ■, d'.\geii, et avec elles m'anhenl Gtiy, comte d'.\uvergiic, et le vicomte de Turenne, ci fort vicomte, ([ui porte son cheval de bataille quand son cheval rsl las de le porter.

— Eh bien ! s'é('ria Roger, cheval el vicomte, je le? porterai sur la terre, d'où ils ne se ri-léveront plus.

— Une troisième, continua ]\aymoud, vient da Vêlai, die est couÉniaudée par lévéquc du l'uy. I)ans celle-là se trouve, avec toutes ses laHces, le li-r.-ible (juillauu;e d s Rar.cs. le seul chevalier du monde (|ui ail reuxersé désarmons le roi R rhard (".iinii-tle-l.iùn

— I.e roi Hiiliard s'i'>t icl^vé, el a pourfendu au front le terrible cheralier : c'est u:ie place oi'i l'épée ilcit enlicr \'\n^ Iséuieut ; je la clierclu'.rai, 1 1 j'y lVap,ierai.

— Soit, soit, tu le peux, dit le comte: quand je t'ai vu bien jeune encore, car lu n'avais pas douze ans, frapper au coeur de son éc;i, et percer jusqu'au cœur de sa poitrine le grant chevalier de Silan, qu'on disait si ferme sur ses étriers, j'ai jugé que tu serais un vaillant et invincible chevalier. Mais ceci n'est pas le combat d'un homme contre un homme, c'est la lutte de quelques uns coiitre d'innombrables multitudes, et, contre de tels ennemis, le temps est le meilleur chevalier; enferme toi donc dans ta ville de Carcassonne.

— Je suis vicomte de Beziers avant tout.

-• Beziers résistera sans toi, car c'est la seule armée qui est à Montpellier qui doit l'attaquer, tandis que le rendezvous général est sous les murs de Carcassonne. C'est ià qu'il faut la tête froide et le bras puis.îanl. C'est là ton poste.

Leviromte n'écoutait plus. U avait été fiappéde ce rendezvous pris sous les murs de sa meilleure ville. Il dit alors à Raymond, avec un regar.l terrible, et eu se levant:

— Que faisons-nous donc à Montpellier? Pourquoi cette entrevue que j'ai demandée aux légats m'est-elle si aisément accordée, lorsqu'ils semblent avoir arrêté leur marche, comme s'ils étaient assurés que nul traité n'est possible? Est-ce donc un plége, et les légats ont ils mis à la trahison une croix sur l'épaule pour en faire un de leurs chevaliers ?

— Une trahison â Monipellier! dit Raymond ; ils ne l'oseraient. Les évêques sont peu nombreux en eptle année et en minorité au cjuseil; ei, eussenl-ils gagné (iueli[ues chevaliers, le due de Bourgogne, le co:nle de Saint-Pol et le duc de Nevers suffiraient pour era;iê.:lier uw si iufàme projet; car c'est en eux que réside toute la force de cette armée ; le comte de Mauvoisin ne le voudrait |)as non plus; aucun chevalier, je pense, pas même Siiiioii de Montfort, bien qu'il soit le plus dévoué partisan du moine Dominique, à qui tous les moyens sont bons. Mais Dominique etSimou sont en opposition ave<-, Arnaud, et, pour lui complaire, ils ne prêteraient pas les mains à une trahison. '

— Dominique est donc ici? reprit Roger.

— Il est arrivé hier avec Fouhiucs, mon évêque, et, pendant mon absence, Ils ont établi une compagnie de prêcheurs po:ir la conversion île; Iiéretiqaes. ouplutH pour leur persécution.

— Alors qu'ai-je alTaire de voir le légal ?

— Oh ! dit Piaymond, ce n'est point aux légats que lu auras aîTaire seiiiement, ce sera ;i tous les capilaines et chevaliers commandant l'armée. Ceux-là, il faut (lu'ilbte voient, Rogei-, il faut qu'ils connaissent en lui le pb s beau, le plus jeune, le plus brave suzerain de la Fraiice.le frère du roi d'Aragon, le neveu du roi Philippe. ,Sois-en assuré, ta présence les charmera, car ils se ligureut (jue lu es un sale et indigne brigand ([ui déshonore l'ordre de chevalerie, comme on le leur a raconté. Parle-leur avec ton coura:.;e ordinaire, mais efforcetoi d'y melire plus d-; modération; sans doute ils ne mauqm'ronl pas au serment fait de te combattre durant quarante jours; m:iis, ce temps gagné, l'intérêt que lu inspireras aux uns, la jaionsie (|ui dévor,- déjà les aulr.s, les dLspersera toutou les réluira en assez petit nom!)re p.iur que nous puissions nous le\erensenibleel les écra:>er jusqu'au dernier.

En disant unepareille phrase, Roger, eiUraiué par ia chaleur de son âme, efit élevé la voix, et porté, haut le froi.l, celle s'iporb;! espérance; la voix du comte, au contraire, baissa ju.-^iiu'à n'ètri; plus (|u'nne sorte de sifflement four.l, mais teiiihle-, aciOmp:igiié d'un farouche sourire, comnie il convient :'i la faibles-e qui trame une vengeance.

— Tu viendras doue devant les légats, ajouta le comte après un moment de silence.

— J'irai.

— Tuferas prendre cet or.

— Oai I...

— Finissons, reprit Rayi!:û;!J, e^r l'uiure avance, cl le jour lui! d<^ bonne heure dans re mois de juillet Éee'Jle:!» chasseras de ton service le \iguier Raymond I.omb.iid.

— l\ay:noud Loujhjr.l est un honuu' qui eaelie sdus sa robe de lahi! un coirae puissiiit et un corps de fer.

— Et un |)Oiguard d'asR;i:sin. Ecoule, é.'ûule eucoie; tOKt pi ut '.e dire aujourd'hui entre nous. Tel honirue m'est veitdii

LE VICOMTE DE BEZIERS

depuis lûDglenips pour t'esplonner. S'il est vendu à moi, il est à acheter pour tout le inoniie.

^ — Ainsi cet iiomme...

— Cet homme, hier, était innocepl en ma main ; mais aujourd'hui il fait plus ([u'ctre mon serviteur ; aujourd'hui, il est ton ennemi, ton eiiiuMui furieux. îSul doute ([u'il ne fasse pour sa haine autant (lu'il a fait pour un salaire ; il te trahira encore : uii iraitre, t'est i e qu'il y a de plus dangereux.

— Et de plus vil, ajouta Roger, qui ne put contenir son indignation à cet aveu naif des ^lièges infâmes dont il cHait entouré.

— A coup sur, dit Raymond, l'homme qui se vend est un infâme.

Roger eiU pu ajoutei' : El l'horame ijui l'achète l'est plus encore. Mais, soil par calcul, soit par nécessité, il venait de recevûir do Raymond un secours et des avis qui lui prouvaient que le comte voulait le servir ; et, tomme il ariive au cœnr de tout homme, nit'rae au plus droit et au plus juste, comme il arrive aux esprits même les plus emportés, Roger fit taire l'accusation qu'il était prêt à élever devant le service qu'il venait de recevoir : indulgence trop commune, et qui, à linsu du cœur, a sa base dans l'égoîsme de celui qui la pratique.

Quelques minutes après, Raymond et Roger se quittèrent.

AMBITIO.N, F.WATISME, VE\GEA\CK.

Les prévisions du comte s'étaient accomplies : Roger avait paru devant les légats. Dès qu'on avait annoncé sa venue dans la grande salle de l'Hôlel-de-Ville, où le conseil des croisés se tenait assemblé, un vif mouvement de curiosité s'était manifesté ; tous les regards s'étaient tournés vers la porte ; on désirait eufin voir paraître le monstre aux formes colossales, aux allures de brigand, sur lequel les anathèmes des évêques ordonnaient de courir comme sur une bcte féroce, Roger s'avança, l'air grave et décidé ; il n'avait point revêtu ses armes, et n'avait pas voulu paraître les pi'ds éperonnés et le poing ganté d'acier dans une réunion où des intérêts de paix allaient se débattre ; mais il n'avait pas non plus voulu se montrer en suppliant qui s'est dépouillé de tout signe de force ; il s'était vêtu d'une totle de drap ornée d'une fourrure, comme un seigneur qui va à quelque noble entrevue ; mais il avait suspendu à son côté sa haute épée de bataille, si lourde, qu'en sa main puissante elle eût brisé du plat ce qu'elle n'eût pu entamer du tranchant. L'aspsct de Roger étonna l'assemblée tout entière : toutefois, dans la prédisposition des deux partis , l'entrevue ne pouvait être longue ; les légats demandèrent à Roger ce (ju'il ne pouvait accorder: de rechercher tous ceux de ses hommes ac-usés et soupçonnés d'hérésie, et de les livrer à leur merci. La merci des légats c'était le bûcher; le vicomte rejeta fièrement cette condition de paix.

Roger avait pris occasion de sa présence parmi les croisés pour l;s observer rapidement; il avait reconnu le duc de Bourgogne à sa figure ouverte, conliant^ , et presque niaise, et aux armes damasquinées d'argent dont il était revêtu A eôté de lui, il avait vu le comte de Nevers, d'une taille peu élevée, couvert d'armes étincelantes d'or, portant un casque tout orné de plumes et un poitural sur lequel étaient écrits ces mots : Lethuiit qvùm lulum, noble devise de son noble caractère; Manvoisin et Saint-Pol, l'insouciant Jlauvcisîn, qui, sans doute, avait été éveillé à l'heure de l'assemblée, car il n'avait eu que le temps de passer des bas de chausse ds toile, et de s'envelopper d'une vaste robe d'Orient, toute brochée de ligures et d'orncmensanti chrétiens, de croissans, de queues de cheval, et d'oiseaux, dont ses amis dis:iient que c'était l'image du Saint-Esprit, et d'autres qu'ils représentaient la culombe (jui venait parler à Mahomet et lui apporter les ordres du Seigneur. Celui que Rogir remarqua le plus, celui qui ne quitta pas Roger des yeux, tant que lelui-

ci demeura en présence des légats, était un guerrier remarquable l'sr la nciblosse et la fierté de sa personne. \ oicl le portrait qu'en fait un des moines qui accompagnaient la croisade ; « Il était d'une stature très élevée, rcmarquablt* par sa chevelure, d'une ligure élégante, d'un bel aspect, haut d'épaules, large de poitrine, gracieux de corps, agile et ferme en tous ses mouvemens, vif et léger ; tel, en un mot,()uc nul, fût-il un de ses envieux ou de ses rivaux, n'eût pu rien trouver à reprendre en sa personne. » Après ce portrait physique, le bon niûinc prodigue à son héros d'aussi comp'ètes qualités pour r.'ime que pour le corps ; courage, beau parler, modestie, chasteté, rien ne manque à cet homme merveilleux. Si nous rassemblons quelques autres détails dispersés dans les chroniqueurs de l'époque, rous modifierons celte romanesque peinture, en ajoutant que le sillon profond qui sépare le front de ce chevalier de son nez recourbé, lui prêtait (et air de résolution obstiné« et impitoyable qui démite l'ambition large et dévorante, et qut; ses lèvres minces annonçaient qu'au besoin la ruse ne lui manquerait pas pour assurer le succès de ses desseins Cet homme était Simon d« Montfort. Ceux que Roger interrogea à son sujet ne surent rien lui dire de sa vie passée, si ce n'est qu'il était comte de Leicester par son mariage avec r.ne Anglaise qui lui avait apporté ce titre, et qu'il s'était acquis le renom d'une bonne lance dans les guerres contre les Turcs.

Roger, après les légats, quitta -Montpellier sur l'heure. Il expédia un homme au roi d'Aragon pour faire part à ce dernier des résultats de cette entrevue, pour laquelle la ville de Montpellier s'était offerte, de l'agrément de son seigneur, bans un message particulier, il faisait pressentir au roi d'Alagon les dispositions du comte et de beaucoup de chevaliers, et l'invitait à ouvrir aussi les yeiTx sur les suites de son indifférence dans une cause qui bientùt serait la sienne. Roger dirigea sa course vers Beziers.

Nous ne le suivrons pas dans sa visite à cette ville, et nous resterons à Montpellier pour montrer comment furent préparés les événemens qui amenèrent le dénoûmenl terrible qui conclut cette premicie partie de l'histoire de la guerre des Albigeois.

La scène se passait dans une chambre particulière de l'Hôtel-de-Ville.

— Eh bien ! disait Dominique à Simon de Montfort qui l'Ô. , coûtait soi:cieuseracnt , l'avez-vous bien vu et examiné f^ Croyez-vous que ce soit un homme qui s'épouvante aisément? Croyez-vous que ce soit un esprit sans ressource, un courage qui s'étonne d'une lutte?

— Oui, dit Simon, s'il porte sa lance aussi ferme et aussi droit que ses argumens, ce doit être un brave chevalier ; j'ai vu l'instant où Arnaud ne savait plus que lui répondre.

— Et véritablement ih ne le savait plus, répliqua le moine, car il a fini la discussion en lui imposant silence, et en lui déclarant qu'il n'avait ni rémission ni mer'ù à attendre; et vous avez pu voir combien cette absolue autorité a déplu aux membres du conseil.

— Qu'importe, s'ils y obéissent! reprit Simon.

— Sans doute ils obéiront jusqu'au terme de leur engagement ; mais nous voici ù lami juilUt, et cet engagement Unit avec le mois d'août.

— C'est plus qu'il n'en faut pour atteindre ce jeune aiglon.

— Peut-être. Ses villes sont largement munies d'hommes et d'armes, et la résistance est facile dans des villes pareilles à celles de Beziers et de Carcassonne ; croyez-moi, il ne faut rien donner au hasard.

— En ce cas, reprit Simon à voix basse, vous êtes-vous assuré de l'homme dont vous m'avez parlé ?

— Cet homme est à nous, et par lui Carcassonne ou Beziers, 'a villeenlin que le vicomte choisira pour sa retraite,

— Mais, dit Simon en regardant fixement le moine, est-ce là une victoire?

— La défaite de l'ennemi de Dieu-, reprit le moine, est toujours une victoire, et quand le glorieux arihange Michel terrassa Satan et le soumit i sa lance. Dieu ne lui recommanda pas de ne point se servir de son adresse, outre sa fone, de son poignard, outre son épée.

FREDERIC SOUI.IE

•^ Ainsi, dit Simon en traduisant en un précepte devenu Lien commun le style ampoulé du moine, ainsi pour arriver au bien toutes voies sont bonnes ?

— Y ena-t ii de niauviiies avec ceux nui ne sont que crime et perfidie de toute leur pei sonne, et la in de toutes ciioses ne sa cliflc-i-ellepas les moyens par ort on y arrive? Judiib a Mv grande devant Lini iiuoiqu'ellc ait délivré son pei pic par \d piostiiulion de son corps.

Simon se lut II croyait avoir pénétré Dominique et pensait que!quefo:s avoir rencontré l'halMle ambliieiix avec lequel il pouvait concerter les desseins qui l'avaient conduit à la croisade ; mais de temps à autre, il prenait au moine des élans de bonne foi fanatique qui arrêtaient les conGdences que Simon de Montfort était prêt ^ lui faire. Pourtant VAmc. de ces deux hommes était la même au fond : mais la carrière que chacun d'eux avait suivie y avait apporté de notables différences. Tous deux ambitii u\ et ambilieux fans scrupules, ils étouffaient sous des considérations tout-à-f^iit opposées le reproche de leur conscience. Simon, lancé dans la vie de cour et dans la vie descamps,y avait appris que l'inlrigue et les moyens souterrains arrivaient plus souvent que le mérite et les voies ouvertes. Or, ce qui le déterminait dans ses actions était un raisonnement basé sur le nippris qu'il faut avoir des autres, et sur la sottise qu'il y a !i ne pas prendre la place qu'on mérite |<arce qu'on ne veut pas faire comme fait tout le monde, par faux point d'honneur. Pour résumer notre pensée, il voyait claii' dans le mal et y marchait sciemment. Dominique était plus lieureux ; son aveuglement religieux lui teUiit lieu du raisonnemenl de Simon. Le fanatisme lui avait créé un mot avec le(iuel il recouvrait «tdrapait les plas cruels desseins et los plus mauvaises ac lions. Ce mot était : le triomphe de la cause do Dieu. Oa peut dire que, dans la sincérité de son- ûme, il croyait son amhiiion innocente et même méritoire parce qu'elle avait un but en dehors de lai ; pcat-étri- eùl-il hlânié Simon d peutâlreTeùt-il rejeté de son allian e s'il avait appris qu'il mêlait l'intérêt de sa piopre cause à celui delà reli,;ion. Dominique était de ces hommes dont un ami jlieux fait un r<availlac ou un Jdcqu'S Clément, avec cette diflérence qu'il portait l'ambition avec lui même ; mais une ambition instinctive, passionnée, furieuse, prête à se sacrilif r s'il le fallait, et non pas une ambition raisonnée et ayant conscience, d'elle-même commecelledc Simon. Aussi disait-il tomhautce que l'autre faisait tout bas. Mais tous deux ii'in venaient pas moins à l'exécution, et leur marche, partie d'un même point, arrivait à un même but en passant par des chemins (liffer'Mis: l'astuce du politiiiue habile comme le fanatisme du moine.

Au moment où Simon avait gardé le silence, le pas pressé (fun homme s'était fait entendre dans la salle voisine, et tout aussitôt Simon, <iui l'avait entendu, n'avait plus ajouté UB mot.

llaymond Lombard parut à leurs yeux.

— Raymond Lombard 1 s'écrièrent ensemble Dominique et Simon, avec une vive surprise.

— Le comte n'est donc point parti ? ajouta Slonlfort.

— Il est parti, répondit brusquement Loml)ard ; mais il y a des traîtres parmi les croisés.

— Des traîtres .'dit Montfort.

— Oui, car le vicomte sait ([ue je voulais... Mais il s'arréia, far la phrase dans laquelle il s'éiail engagé devait nécessairement finir par ces mois : Il sait (\<ie je voulais le trahir, cl quelles que soient les raisons dont le plus scélérat babille sa conduite, les deux mo'.s traîtres et trahison s- heurtaient si Inopinément que Lombard en fut lui-nién;e slupéfaii -, .^imon ne put s'empêcher d'en sourire, et llaxmond Lombard, jetant son chapeau avec fureur sur une table, coatinun, emporté par sa rage:

— Kb bien! oui, il a su par un traître que je devais le trahir.

— Voici l'i^omme qu'il me faut, pensa Simon; Dominique, au contraire, s'empressa de dire :

— Ne Bomniez point trahison vo!re dévoûmenl à la cause du Christ; le bien (juc vous lui auiez fait vous sera compté devant lui pour autant que les combats des meilleurs cheva-

liers, pour davantage même, puisqu'il vous force à vaincre ce sentiment tout humain que vous nommez foi et honneur.

Raymond Lombard eût levé les épaules^s'il eût osé, c» celui-là était le lâche ambitieux dans toute sa honte bue; mais il se raccrocha à la maxime d-' Dominique, n'étsnt pas encore assez, sur que Simon r.c fili p 'S 1:11 homme d'^ même sorte

— Hélas ! oui, repriiil avec hypocrisie, mon dcvoûmi nt n'a servi qu'à me perdre.

— Ainsi, dit le comte de Monifort, votre intelligence avec nous lui a éié dévoilée.

— Ou il l'a supposée ou il l'a apprise, je ne sais; mais il m'a, aujourd'hui, ignouiinieusement chassé de son service.

— Quel reproche vous a-t-il fait ?

— Aucun. II m'a chassé, voil.1 tout.

— Et toute espérance de pénétrer dans Carcassonne lions est donc 6tée ! s'écria Dominique.

— Il nous reste le combat, dit Abmtfort. Raymond sourit dédaigneusement.

— Carcassnnne est un roc contre lequel toute votre année échouera, lances et épées, hommes et machines.

— Ah ! s'écria Dominique, c'est la faute d'Arnaud ; il tenait le vicomte et l'a laissé échapper.

— C'est une faille (|u'il ne commellrait pentêlre plus aujourd'hui, dit Simon en observant le moine ; si toutefois c'est une faute que la loyauté, ajouta-t-il après un sibnce.

— Mais l'occasion est perdue, dit Dominique.

— L'occasion peut se retrouver, s'écria Lombard.

— En êtes-vous assuré? dit Simon qui laissait prudemment tomber chacune de ses paroles.

— Oui, oui, dit le viguier : j'ai dans mes mains la femme et l'homme qu'il nous faut pour cela ; la femme qui le hait, et l'homme qui oliéira A celte femme, ii cette femme qui 1« hait comme moi, parce que, comme moi, il l'a insuUée et outragée jusqu'au plus profond de son âme.

— Alors, dit rapidement Domini(iue, il faut courir après le vicomte, et lui envoyer un messager.

— Pas encore, dit Raymond, pas encore ; l'heure viendra.

— Il faut qu'elle vienne bientôt, dit Duminiquo.

— Alor.î, dit Raymond, il faut que l'armée se liTite; il faut que le siège soit posé devant la ville où se réfugiera le vicomte; et, je vous le jure, je vous le livrerai, lui, sinon »a ville, lui, l'âme de ses remparts, qui tomberont comme des cadavres dès qu'il n'y sera plus. Seulement, jurez moi que, s'il met le pied dans le cinip des crtùsés, tout ce qu'il m'a ravi, tout ce que je devais espérer me ît-ra rendu. Ses comtés sont las de sa suzeraineté ; il leur faut une léie plus forte, un esprit plus habile.

Muntfort regarda Lombard au visage, irrité en son âme de trouver en un pareil homme rainbitiou ([u'il avait peut-être lui-même au creur.

— Mais.dil il, lanl que le vicomte sera vivant, quel homme pfturra devenir et demeurer sûrement le possesseur de ses comtés?

— Mais ne vous ai-jc pas dit, reprit Lombard en laissant érbapper son âme dans son emportement, que je vous le livre ais? El quand je voulais vous livrer sa ville, croyez-vous que ce fût pour ses murs et ses rues, ses richesses et ses églises? Je vous donnais la lagc. parce q;ie le lion y élait enfermé. C'est ie lion qu'il faut fra.-ip'T si vous ne voulez pas que seul encore, et erranl dans les campagnes, il ne harcèle et ne dévaste vos armées.

A ces mois, un léger bruit se fit entendre dans la pi^ce voisine; Monifort s'y i)récipita, et vit une femme voi'ée assise immobile près de la parte.

— Quelle est cctie femme? s'écrie -t-il.

— Oh! rien, reprit Lombard; une cselave qui m'apparti ni, qui m'avait suivi jusqu'aux portes fie la ville où (lait le rendez-vous du départ, eiqui m'a suivi ici, jus(iu':^ ce que j'aie trouvé une maison où demeurer, maintenant (lue Roger m'a chassé de la sienne.

— Eh bien! dit Simon, puisqucvous restez à Montpellier, vous pourrez voir Ari;aud et vous entendre avec lui; lui seul peut s'engager à ^ous donner la récompense que vous dési-

l.K VICOMTE DE BEZTERS.

lez. Je ijeiise que notre hère Dominique vous >■ conduira iloà que vous le voudii'z.

Simon profila ainsi du premier niùnientoù il put ronijire cette conversation : il y avait (rouvé tmit ce ([u'il voulait: l'assurance d'avoir près de lui tous, les honiajes dontil aurait hesnin puur tous les desseins que l'avenir pourraif lui imp'i'cr ; xiis il n.î voulait pas s'engager davantage avee eux, et la conféience se trouva achevée.

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