E\COUE TROIS FEMMES
Nous ne quitterons pas encore ces intrigues secrètes, raisons cachées de toutes choses humaines, doni riiistnire ne dit presque jamais que la surface, et (ju'ou a enfin permis au roman de sonder jusqu'au cunir. Cette surface, cet événement qui prend place dans la chronologie du monde, nous le rcncontrcronsen son temps, à son ordre de date; nous le raconterons alors comme il arriva. Mais mainlenant encore, après avoir montré comment il fut préparé, il faut faire voir comment il fut comba tu, et quelles chances diverses il éprouva dans le secret des intérêts privés, jusciu'îi ce qu'il, arrivât à la hauteur des iniérèts historiques.
Laissons les grandes armées marcher et courir à travers la province, avec leurs ribsuds en télé et leurs valets en queue, tous sainteroenl armés d'un bourdon, pour luer en pèlerinage et en joie de conscience des hommes qui avaient la folie de croire (|u'on méritait la damnation éieritelle si l'on mangeait des œufs frais le mercredi, tandis qu'eux-mêmes avaient le bon sens d'être persuadés que Dieu ne peut faire grâce au plus honnête homme qui mange du poulet le ver;dredi. Admirable motif pour exterminer la moitié de la population de la plus belle moiiié de la France! Lai.ssons donc au\ historiens à tracer la marche de l'armée des croisées de .Monlpe'- Ijer à Beziers, et, (luelques jours après l'entretien que nous venons de rapporter, suivons, iesou',,'1 la nuit tombante, une femme qui s'est échappée furtivement d'une maison delà rue des Pontifes, ei qui marche en regacLÎar.t avec inquiétude autour d'elle, incertaine de la roule qu'elle suit , et n'osant adresser la parole aux passans, qui la coudoient brutalement.
Cette femme était voilée, singulièrement vêtue, et, san-s doute, elle eût attiré l'attention de quelqu'un, si tout le monde n'eut été fort occupé, comme on doit l'être dans une ville où a séjourné une armée de cinquante mille hommes, dont les derniers soldats traînent encore dans les rues. Mais quelque étranges que fussent sa tournure et son costume, les habitans de Montpellier en avaient vu de si singuliers parmi toutes les troupes de femmes qui suivaient l'armée, que celui-ci n'avait rien qui dût les étonner. Cependant celte femme, après avoir parcouru quelques rues avec rapidité, ^'arrêta soudainement en se voyant en face d'une des portes delà ville. Elle demeura d'aborJ immobile, voyant qu'elle s'était trompée, puis retourna brusquenientin arrière. Enfin, desespérant de trouver l'endroit ciu'clle cherchait, elle demauiJaoù était rnôtel-deVille, et l-;icniùt elle y arriva.
Jusqu'h la porte de cette vaste demeure, tous les pas de cette fejr.me, quoique incertains dans leur direction, semblaient décides à poursuivre le but qu'elle cherchait ; mais, dès qu'elle fut à Ce but, elle parut hésiter et resta quelques momens indécise. Enfin elle triompha de son irrésolution, et demanda;'» un garde a' mé d'une longue pique dans quelle partie de !'l:ùlcl logeait Agnès, la vicomtesse de Beziers. Le garde l'adressa à une espèce de concierge qui, la toisant insolemment du regard, lui demanda ce qu'elle voulait à la vicomtesse.
— ,1e veux la voir, répondit vivement ce:ie femme, à l'instinlmême, ne fùL-ce qu'un moment, mais sur l'heure -, e!, en parlant ainsi, elle avança dans la cour de l'Iiùtel.
— Holft ! la ribaudc, lui dit le concierge, !a vicoraiesse n'a que faire il parler à des filles de votre espèce. Uetirez-vous.
— Je vous dis qu'il faut que je lui parle, reprit la femme voilée: il le faut, il lefaut, entendez-voHS'?
— Que lui voulez-vous ? '
-- Si j'avais un secret à vous dire, voudrietvous que je le confiasse au preiTiier passant?
— In secret, vous un secret pour la dame de Beziers! Allez, allez, la fille, il ne manque pas de mendianie^ (|ui prennent de pareils" prétexte.-; pour l'assiéger île leurs deuiandes ; retirez-vous, ou, pour Dieu! voici une gaule qui vous montrera le chemin.
— Ah! misère ! s'écria la femme avec violence, faut-il ^'jne la vie d'un chevalier dépende de renlêicment d'un tel manant! Je te dis qu'il faut que je parle îi la vicomtesse.
— Eh bien, dit la concierge un peu ébranlé par l'accent irrité de cette fen)me, je préviendrai ce soir k sire Arnauld de Marvûill; il en parlera à madame Agnès, et quand vous reviendrez demain...
— Mais, chrétien, s'écria cette femme avec encore plusde violence, demain je ne serai plus à Montpellier; peut-être serai-Je morte demain ! Déjà, sans doute, mon maître a vu mon absence et me poursuit comnsc une proie ?! travers la ville; chaque minute que tu me fais allendie approche un poignard du cœur d'un chevalier: me comprends-tu enfin?
A ce mot de chrétien, le concierge s'était reculé et il reprit aussitôt :
— Oh! lu es une esclave infiilèle. Par le sang du Christ, relire-toi, ou j'appelle les valets du chenil pour te chassera coups de fouet ; la vicomtesse n'aime pas tes pareilles.
La femme voilée frappa ses mains avec désespoir, et les portant à sa léto, elle s'écria comme hors d'elle-même:
— Oh! ne Irouverai-je personne qui veuille m'aidera le sauver!
A ce moment, une jeune fille simplement vêtue, traversait la cour en rentrant du dehors. La femme s'élança vers elle et dit avec un cri :
— Ah ! voici une femme.
Cette jeune fille se retourna. La femme voilée reprit:
— Écoute, chrétienne, sur ton àme et ta vie, veux-tu faire une bonne action, veux-tu aller porter un secret ,1 la vicomtesse de Beziers?
— A la vicomtesse de Beziers! dit la jeune fille en devenant rouge et pâle subitement: je ne puis... je ne puis pas...
— C'est un secret de morl, un secret de l'enfer...
— Demoiselle Catherine, dit le concierge en s'approchant, laissez là cette ribaude, je vais en débarrasser la maison.
— Catherine! s'écria la femme voilée en se reculant, Catherine Rebuffe peut-êtiye?
— C'est moi, dit la jeune fille.
— Oh! pas Jt toi, reprit la femme voilée, pas h toi... et, en parlant ainsi, sa voix était sombre et lenTe, et elle se reculait comme à l'aspect d'un serpent.
— Eh bien! dit Catherine au concierge, que ne menez-vous celte femme chez la jeune dame de Beziers?
Le concierge n'osa plus meniii' et faire l'important-, il fut obligé de dire la vérité, que, depuis une heure, il cachait à la pauvre femme inconnue.
— La vicomtcss'e a fait défendre depuis quelques jours que personne arrivait jusqu'à elle, et elle s'est en fei'méc dans son oratoire, dont elle a fait fermer les portes et clore les fenêtres pour ne point entendre le départ de toutes ces troupes qui vont combattre conlre^sou époux.
— Et c'est pour cela précisément qu'il faut que je la voie, dit la femme voilée ; c'est pour cela.
— Ah ! il s'agit de lui! s'écria Catherine en se rapprochant soudainement
— Oui, de lui ! dit l'inconnue, qui comprit bien à ce cri que Catherine avait deviné celui qu'elle n'avait pas nommé. Oui, de lui! ajouta-t-cHc en la repoussant avec dédain; en l'excluant, d'un geste de mépris, de toute participation à ce qui pouvait intéresser le vicnnîte.
A ce n. ornent, un bruit de vnix s'éleva dans la rue; on enlendit un homme qui interrogeait vivement le garde qui veillait à la porte.
— Ah ! s'écria la fernmc voilée en se jetant vers Catherine, cache-moi, ou il est perdu.
Haine et jalousie, le danger du vicomte avait fait taire dans
Uti
FREDERIC SOULIE
l'âme de celle femme le seiiliinent qui l'avait il'a!)ord éloignée de Catherine. Bientôt le bruit des voix augmenta. On frappa à la porte; le concierge alla pour ouvrir; Catherine l'arrêta hardiment.
— Il faut qne cette femme parle à la vicomtesse, lui ditelle.
Le concierge, sans quitter rien de son entêtement, répondit avec humeur :
— Après Tordre de ce matin... je n'oserais pas. .
— Eh bien! j'oserai, moi.
Et soudain, Catherine prit celte femme par la main, l'en- Iraiiia à travers la cour et monta rapidement dans les appartemens. Catherine en connaissait les moindres détours. Pupille des consuls de fllontpellier, elle était venue souvent.') l'Hôtel-de-Ville, et avait parcouru, dans ses jeux d'enfance, tous les longs corridors de cet immense monument; eile l'habitait encore. A la suite de l'interdiilion portée contre Roger, les consuls avaient forcé CaUierine à y venir demeurer, et celle mesure avait été aulanl de prudence que de rigueur; car. le lendeaiain du jour qui suivit le départ de l\oger, linéiques hommes, poussés i)ar la iirtdicaiion furieuse des moines, avaient démoli la maison de Caiherine, sous prétexte qu'elle avait élé souillée j)3r riierétication de Pierre Mauran. Nous allons voir bientôt pour(|uiii Agnès de Montpellier habitait également cet hùlel ; elle \ occupait l'ancien appartement delà reine Marie. Cependant, en parcourant les longues salles et les escaliers (|u"il fallait traverser pour y arriver, Catherine et sa compagne entendaient des voix discuter vive ment dans la cour; ces voix approchaient, et la femme, tremblante, disait à chaiiue pas:
— Vite, vite, on va nous atteindre !
Enlin, Catherine, prenant un escalier étroit et tournant dans une des nombreuses tourelles (|ui se dressaient aux angles de tous les corps de bâtiraens, Catherine monta quelques marches, et poussant brusquement une petite porte , elles entrèrent dans un oratoire où une femme éplorée était h genoux devant un prie-dieu. Elle se retourna au bruit qiw lit la porte en se fermant, et, dans son iireniier élûiinenienl. elle demanda :
— Qui cst-là ? que me veut-on ?
— C'est moi, dit la femme voilée en relevant son voile.
— Foë! s'écria la vicomtesse, avec une vive expression de surprise que suivit un geste impérieux de dégoiH et de colère.
— Oui, dit celle-ci, l'esclave Foë...
Catherine était restée stupéfaite et immobile. La vicomtesse reprit soudainement:
— El qui a osé me mener ici cette nia'heureuse? Elle regarda alors l'autre femme, et, sa mémoire proniple à se rappeler un visage (lu'elle n'avait vu (|u'une fois, mais dont la beauté avait tourmenté bien des heures de ses nuils, elle s'écria avec encore plus de colère :
— Catherine r.ebutfe!...' Insolenc! Et soudain elle marcha vers une autre porte qui donnait dans ses apparlemens.
— Oh ! madame, s'écria Catherine, en tombant à |.enoux devant elle, écoutez-la.
— Ecoulczinoi! dit violemment Foë, écoutez moi, épouse du vicomte de Bezitrs.
Agnès s'arrêta.
— Us veulent l'assassiner, dit Eoë en baissant la voix.
— Qui? cria Agnès en se rapprochant de l'esclave.
— Lh bien! lui, Roger, votre époux, son amant, celui qui m'a fait baltre et fouetter, dit Foc avec dérision.
— Roger! rcpiirenl les deux femmes. •
— Oui, dit i'oë rapidement, ils regieUenl de ne l'avoir pas arrêté ici seul et désarmé, et ils ont résolu de l'attirer hors de sa ville pour le prendre comme un lièvre au piège, tant ils désespèrent de le vaincre autrement que par tialiison
— Grand Dieu ! dirent encore Agnès et Catherine en se regardant.
— Je vous dis que j'ai entendu le complot, reprit Foë rapidement : si Roger se fie un moment à la foi de ses ennemis, il est perdu.
— Et comment le sauver? dit Agnès.
— Comment le sauver! répéta Foc avec emportement •. en lui apprenant ce complot, en l'avertissant a temps.
— Oui, oui, dit Agnès, un messager.
— Un messager! s'écria Foë, un messager trahit, il a peur, il est pris.
— Mais qui dûn<? dit Catherine.
— r.t n'y a-t-il pas une de voas deux, s'écria Foë avec dédain, n'y a-t-il pas une de vous deux, qui prétendez l'aimer, qui puisse se dévouer? Ah! j'y serais allée, moi, j'y serais allée si j'avais eu l'espoir d'échapper à la poursuite de mon maître, si j'avais pensé que le vicomte dcBeziers put avoir fol dans les paroles d'une esclave qu'il a chassée et fouettée avec le fouet de ses chiens.
Comme eile achevait, un bruit animé s.- fit entendre dans la pièce voiîiiie : Raymond Lombard y disputait violemment avec Arnauld de Marvoill.
— C'est mon niailre I dit Foë; mainti'nant que vous savfz tout, abandonnez-moi.
Aiissilot 1^ porte s'ouvrit, et Hiymond Lombard, entrant rapidement, s'écria;
— Je vous disais bien qu'elle éta't là.
— Sire Raymond, lui dit Agnès avec dignité, (|uel!e est celle violence, chez moi, dans mon oratoire?
— Madame, répondit hnitalcnteni Raymond, votre maisoa n'est pas lieu d'asile pour les Ciclavei qui fuient leur maitre ; ce n'est plus ici la demeure du vic*me Roger.
— Et si c'eût été sa demi ure, s'écria Agnès vivement, vous n'y seriez pas entré si insolemment, vous le savez; cl sa main vous eût arraché le chaperon qui vous couvre. Mais si ce n'est devant lui qui est absent, ou devant moi qu'il ne protège plus, que ce soit devant Dieu, dans le temple duquel vous êtes, que vous découvriez votre front.
Lombard, contus et la rage au cœur, ôta son chaperon et répondit :
— Je ne supposais pas que ce fût Agnès de Montpellier (|ui s'indignerait de ce que Raymond Lombard, chassé comme elle par son é,!Oux, vint oter de sa vue et arracher du templ» du Sfigneur l'esclave Fuë. la fille infidèle qui a souillé ce temple par ses amours avec le vicomle.
— Tu mens! dit l'esclave ; Roger est pur de moi comme du démon ; tu le sais, car je te i'ai dit-, et je te l'ai dit, en l'avouant que je l'aimais et en te déliant de me luor.
Lombard devint pAlc et furieux, et s'écria :
— Et l'ancienne vicomtesse de Beziers prête l'oreille aux mensoiîges de celle infâme?
— Vous vous trompez, sire Lombard, c'est la vicom'esse de Beziers encore ; car je n'ai pas voulu sign r l'acte de séparation que m'oiil préseniél^'s légats, et pour lequel on m'a retenue en ceite ville. C'est donc encore la vicomtesse de Bezi^ rs qui vous ordonne de sortir.
—Soit, dit Lombard , mais celle esclave m'appariieiit. Qu'elle me suive, si vous ne viulez qne j'emploie la force contie elle.
— Vous ne l'oseriez, reprit la vicomtesse.
— Elle serait inutile, dit Foë, et, appuyant sur les derniers mois (le la pUrase, elle ajouta: J'ai tenté pour le salut tout ce que je pouvais Je suivrai mon maitre maintenant.
Aussitôt elle s'avança vers la porte, et sortit. ArnauM de Marvoill, sur un signe delà vicomtes;e, reconduisit Lombard jusque hors de l'hôlel, et Agnès et Catherine demeurèrent seules.
Elles se regardèrent en silence, s'^nterrogeant des yeux, sans autre embarras (lue celui du danger de Roger, sans autre pensée que celle de ce danger, s'oubliaiit toutes deux dans celte pensée; s'alTranciiissant, Catherine, de la honte de paraître devant Agnès, Agnès de son ressentiment conlre Ca tlierine; ne trouvant plixe dans leur âme qu'à la crainte de le perdre, femme et maîtresse sans rivalité entre elle; vicomtesse et bourgeoise, égales dans leur amour: et la jeune vicomtesse, révélant soudainement dans un mot tout le secret de celle intime intelligence, dit à Catherine, en se croisant les mains et en les laissant pendre devant elle:
— Etmainlenaut qu'allons nous faire?
— Ah! il faut le sauver, dit Caiherine.
Pour laquelle des deux ? ni l'une ni l'autre n'y pensaient.
LE VICOMTE DE BEZIERS
— Osereï-vous y aller? dit Agnès.
— J'irai! s'écria Callierine. J'irai iiu-pieds, s'il le faut.
— Eh bien! dit Ajjià'.^, nous irons ensemble.
Ainsi le pacic était conclu. Mais l'exéc Jliori en était dilllcile-, toutes deux, après ce premier moivenient, demeureront surtout embarrassées de ce qu'il fallait faire. , ■*— Écoutez, dit Agnès, je prendrai une escorte d'hommes d'armes de mon frère d'Aragon et nous voyagerons toist le jour dans nos litières, acconipagnf'es d'Arnauld de Marvùill, et nous arriverons promptement à Beziers et à Carcassonne.
— Une escorte, des hommes d'armes, des litières' dit Catherine, cela est impossible; à la première rencontre que nous ferons de tous ces soldats qui encombrent la route, on demandera qv.i nous iommrs; on l'aeprendra, les légats en seront instruits, peut-éire soupçonneront-ils la vérilé, et alors tout s?ra perdu.
— Alais comment faire alors?
— Un guide me suffira.
— Oui, dit la vicomtesse, un guide et deux haquenées ; je suis forte^ et voyagerai bien tout un jour à cheval.
Catherine sourit tristement:
— Deux femmes sur deux haquenées, c'est encore trop pour ne pas attirer l'altention. Il faudrait...
— Mais que faudrait-il? dit Agnès presque épouvantée de voir ainsi repousser les moyens que lui suggérait son amour.
Catherine s'arréla, puis elle reprit avec effusion :
— Tenez, j'irai toute seule...
— Seule.'., dit Agnès en se reculant.
— Seule, dit Catherine en la regardant tristement, et, sur mon âme, madame, je vous le jure, le temps de lui dire: — Sire vicomte, ne sortez pas; et je ne le reverrai plus.
— Ah! Catherine, c'est moi qui dois lui dire cela, car je suis sa femme; si vous étiez sa femme, comment feriezvous?
— Il faudrait... il faudrait partir seule, à pied, déguisée en pèlerine, presque comme une mendiante.
— Mais, s'écria Agnès laremellant demoiiié dans ses projets, deux femmes voyageant seules à pied, rencontrées sur une route par des soldais qui peuvent impunément les insuller... c'est impossible.
— C'est pour ceia, dit Catherine en hésitant, c'est pour cela qu'il faudrait voyager la nuit.
— La nuit, seules, h pied, i:omme des mendiantes! Oh! je n'oserais pas, dit en tremblant la conKesse.
— Eh bien ! reprit encore Catherine, j'irai, moi, j'irai.
— Toi; dit la vicomtesse en la regardant fixement : tu l'aimes donc bien?
Catherine baissa les yeux pour cacher ses larmes : la pauvre Agnès reprit en p'eurant ;
— C'est que moi je l'aime aussi.
Et les deux jeunes filles s'cmbrasièrent en sanglotant. Puis Agnès, se dégageant la première de sa douleur, reprit vivement :
— Eh bien! c'est dit; nous irons ! nous partirons !.. .
— Ce soir, dit Catherine.
— Oui, ce soir, dit Agnès avec une résolution touchante dans un si jeune âge et dans un si faible corps. Pour les babils de pèlerines?...
— Je les aurai, dit Catherine; j'aurai de l'or; j'aurai tout ce qu'il faut.
— Et je dirr;i, reprit Agnès, je dirai au sireArnauld de Marvoill...
— Oh ! ne lui tn parlez pas, il vous détournerait de ce dessein : il vous proposerait d'autres moyens; et, vovez-vous, il n'y a que celui-là.
— 3ïais où trouver un guide?
— Ah! dit Catherine , voilà ce qui sera difficile; cependant, avec de l'or..
Comme elle aliait continuer, <lle fut interrompue par une voix pure et sonore qui, dans la cour de l'hôte", murmurait doucement sous les croisées le refrain d'une ballade bien eo!inni> :
l.a >ie l'bl IVii'e el jovriiM- .\ qui s:iil nillier;
] L'amour est la fleur précieuse
Qui doit l'embaumer.
— Ah! celui-là sera notre guide, s'écria Catherine; celuilà, dont la folie ne nous demandera raison de rien, dont la faiblesse nous fera plus respecter qu'une escorte armé,^ dent la reconnaissance nous conduira mieux que le mercenaire le plus chèrement payé. Je sais comment le faire obéir à tout ee que nous voudrons de lui.
Et, tout aussitôt, elle ouvrit la fenêtre, aperçut Pierre 'Vidal, et descendit vers lui. Était-ce le hasard qui le leur envoyait ainsi? était-ce le ciel, touché de l'innocent dévoùment de ces deux enfans, du sublime accord de ces deux Ames rivales? En tout cas, c'était le bonheur; et cette circonstance les lit croire au succès d'un voyage si hardiment conçu. Bientôt Catherine remonta vers Agnes et lui apprit que Vidal les accompagnerait.
VOY.VCE.
Une heure après cet entrelien, Catherine et Agnès, toutes deux vêtues d'une longue robe de laine noire, un bâton à la main, la tête couverte d'un chapeau de paille grossièrement tressée, sous le costume complet de pèlerines, se présentèrent à une des portes de Montpellier.
C'est la coutume de ceux qui sentent vivement et qui se laissent emporter à une opinion mauvaise, de se venger sur tout ce qu'ils peuvent du tort qu'ils en ont eu. Il y avaft quelques mois, les habilans de Montpellier avaient reçu avec des acclamations de joie l'interdit prononcé contre Roger; quelques semaines avant l'époque où nous en sommes de notre récit, leur exaltation était déjà descendue bien bas; elle tomba tout-à-fait quand l'annonce de l'arrivée de l'armée parvint dans la ville; et une semaine de séjour des troupes croisées à .Montpellier suffit pour faire de celte exaltation un vif regret, et bientôt un mécontentcmtnt prononcé contre cette injuste excommunication. Tant que l'armée avait campé dans Montpellier eu ses environs, sa présence avait contenu ce mécontentement ; mais maintenant qu'elle était partie, chacun cherchait occasion de le manifester, et plus d'un valet traînard, plus d'un ribaud qui avait laissé passer l'heure ne rejoignirent jamais l'armée. Il arriva donc que lorsque .Agnès et Catterine se présentèrent à cette porte pour snrlir de !a ville, les bourgeois, qui en avaient la garde, refusèrent brutalement de l'ouvrir. Pour eux, ces deux femmes étaient du nombre de ces pèlerines dont les unes, ribauc^es effrontées, couvraient d'un habit saint le commerce honteux qu'elles promenaient à la suite de l'armée; dont les aulres, véritablement fanatisées de l'esprit de croisade, s'étaient vouées aux falig:ies du pèlerinage et à la cure des blessés. A ces deux titres, ils l:s accueillirent de cruelles plaisanteries et de reproci;es d'indignation. Il n'y avait en tout cela rien qui épouvantAt ni l'une ni l'antre de ces deux femmes, carie nom de l'une d'elles suffisait pour tout faire taire; mais cela les retardait d'un jour, et un jour c'était peut-être la vie de Roger. Vidal avait dû sortir par une autre porte et les rejoindre à celle-ci, de façon qu'elles ne savaient comment s'expliquer, craignant surtout d'être reconnues, lorsqu'une troupe de cavaliers se présenta à la porte pour sortir également de Montpellier. C'éait Raymond Lombard, accompagné de quelques archers; Ca;herine reconnut Foé à côté de Raymond, et, s'ailressant à l'esclave, elle lui dc.Tianda, d'une voixsuppUantc, de lui prêter assistance pour les faire sortir de la ville ; Foê trissailliî, et Raymond Lombard, pour qui tout était matière à soupçon, deir.ania de quoi il s'agissait: Fcë le lui ayant répété, ilHiit avec colère aux gardes de la porte : que c'était bien osé à eux de retenir des femmes animées du saint esprit delà croisade; et les bourgeois, étonnés d'entendre ainsi parler un serviteur de Roger, lui demandèrent où il allait.
— Au camp des croisés, répondit il, combattre l'hérésie et renverser le superbe.
Puis, il sortit aussitôt, après avoir l'ail passer devant lui
FREDERIC SODLIE.
les deux pèlerines, ci, dès qu'il fut hors de la ville, il commença sa route au grand iroi.
— Voyez, dit A(-'nès, la tialilson court à cheval, et le dévoùmenl la suit à pied. Ils arriveront avant nous.
— Non, non, dit Citherinc; c'est la iraliison qui nous a frayé le chemin et (;ui a reiiversti le premier obstacle qui nous arrêiail, l'esl la marque dudoi^t de Dieu qui nous dirige et nous pruiége; rien ne nous manquera si nous ne nous niauqiiiins pas nous nu"nies. Du couraj;e, niad.iine.
Austitôt elle imita avec sa voix les appels vibrans et prolonges du rossignol, et Pierre Vidal accourut.
—Tu eSj h i dit-il, la princesse Philomèle, fille de Pandion, roi d'.Mliènes.
—Oui, leprit Catherine; et toi, tu es le roi Anipliion, dont la harpe bùiit des villes, tant ses accords sont puissans.
— C'est moi, dit Pierre Vidal. Marchons ; il est temps d'aller punir les jongleurs de Beziers cl de Carcassonne (jui nous ont porté ie déli du chant.
Ils se mirent en route.
— Ktaient-ce la les mots de reconnaissance convenus entre vous/ dit Agp.ôsà Catheriiif.
— Non, dit Catherine, mais c'eit ainsi qu'il faut parlt-r. Après s'Élre imaginé (|u'il^:ait loup, il a cru pendant plusieurs mois ([u'il était uiouton, et il ne voulait manger autre chose ([ue de l'h rbeet btlail toute la journée ; aujourd luii il dit ([u'il est Amphiun, le chanteur, et il rapporte tout à celte folie. Parlez-lui dansée sens; et si par hasard il vous choisit un nom parmi ceux qui lui occujient respril, acceptez-le et répondez comme il voudra *.
— Et c'est stir un pareil homme que vous comptez, lui dit Agnès, pour nous conduire sO.rementoii nous voulons aller?
—Vous voyez qu'il parle d'aller à Carcassonne et à Beziers; il nous y mènera, soyez-en sure, plus vite (|U'uu autre, p.ir les chemins détournés qu'il a appris lorsqu'il promenait decbù leau en château sa vie criante de jongleur.
Eo elTet, Vidal quitta la roale à quelque distance de la ville, et marcha rapidement à travers les champs par de petits sentiers battus (]ui irenaicnl d'un hameau à l'autre. Toute cette première nuit elles marchèrent sur le territoire de la comté de Montpellier et Iravcrsèrcnl quelques hameaux qui en dépendaient, bien (|uc tout fût clos ft l'heure où ils passèrent, ils purent remarquer que le pays paiaissait tranquille el que rien n'annonçait le voisinage d'une armée si considérable. La route n'était pas lotigue entre Montpellier et Beziers, car on ne comptait guère plus de Ir: nte lieues deréi)0([ue, ([ui en valaient il peu près quinze des nôtres. Cependant ces deux femmes étaient si faibles, et les nuits de cette saison si courtes, que le jour venu elles se trouvèrent à peine arrivées au château de la ,Ionqui(>es, à cinq lieues au plus de Montpellier. Elles gagnèrent une cabane assez éloignée du bourg et y demandèrent l'hospilalité. EMe leur fut d'abord brutalement •refusée; mais Catherine s';ipprochant de Vidal, lui dit doucement :
— Ts"avez-vous pouvoir que de rebàtii' des murailles, prince Anipbioi), et vfifr' li;n|>e iic ^'ii-elîe |i:is ,iji~vi oini'ir les porles?
■ Qi:"iipi;' la eliicu'qiie i;^|.|iinlp i-os. (livcrscs l'olii;- qui .^e «ii.ifcéit.ilenl dans l'esprii de Pierre \ iilnl, it faiil faire observer au IciMeiii- ((110 ce eluinpeitient d'idées dini'5 la lë'.e des fous ^s( une flij.se fort '•o.Tnnini!. Il y a Ix-avicuai) de peisonne.-i qui pensent que U iilefiilic vient d'une idée lixe. N'ims avons eu occasion de voir plusieurs fuis chez le docteUiBlaiiciie.dinsi-a belle )naisoii de sauté, un jeune Uoiunie foi Iconnu ii Pari<, qui s'élall imaginé if-bord ètit le daupliin, pui^ Leiiis XVUl, puis Napoléon. La deiliirre l'ois ipie iiou* le visitâmes, il nous raconta qu'il avait éié fiiicé d'écouler les plaidoyers de Satan et de P utO!i, qi; se disputiiient l'empire de l'enfer, et qui en avait appelé à sa décision. Il se rroyait le Destin. Puisque le Pr.r- dis perdu e?t uift créaiion subliriM', (|u'é ait donc le lèvi (!<• notre l'i-u:' ^.^'.-cp d'iic bi u vrai q\i'eritre la folie el le génie il u'y a de diiTéwnct que la Eoupane par où s'édiapi e le tropi:leiii du dciniorPLa soupape de Natioléon, t'était la fe'Herrc n l'empire j la soupape do Pindare était l'cd • ct~la poé;=ie. Si Piud.irc l'eflt f iméepour faire antre ' Il >M', p'u'.-flre il serait devenu fou.
Piene Vidal n'eut pas plus toi entendu cet appel k la pui sancedesou talent, qu'il prit sa harpe et se mit à chanter une chanson gracieuse, adressée par un amant au seuil inexorable de sa datne. Il y avait des jeunes tilles dans la maison ; les jeunes filles entendirent, elles écoutèrent, elles ouvrirent la porte, et lorsijue Catherine leur eut dit que c'était un pauvre fou, ([u'elieet sa compagne conduisaient à un saint pèj^ rinage peur demander ù Dieu de lui rendre sa raison, on s'empressa autour de lui, on le fil entrer, et les pèlerines furent louées poni' leur courage et leur bonne action.
On iiria Vidal de chanter et il chanta; puis vint l'heure dn repas du matin pour lequel on attendait le maître de la cabane : presque aussitôt il parut. A peine fut-il entré que tout le monde s'élança vers lui en lui demandant quelles nouvelles il avait apprises.
— Rien, dit-il ; je suis allé jusiju'au cluUeau du sire de Pezenas, l'un de ceux qui ont abandonné leur suzerain, le vicomte Roger. Hier les habitans du bourg ont passé la journée l'oreille collée contre ttrre, car il parait ([u'ilya un grand fracas tout autour de la ville de Beziers.
— Oh ! s'écria Agnès, la ville serait-elle prise?
Le serf remarqua alors les deux pèlerines, et, les considérant avec soupçon :
— Quelles sont ces femmes?
On le lui expliqua selon le conte de Catherine, el le serf poursuivit :
— l-lx usez-moi, mes sœurs, mais il ne manque pas de femmes vêtues comme vous i|ui suivent l'armée des seigeeurs croisés et qui s'introduisent dans les maisons. Si par hasard on parle indiscrètement devant elles, les misérables vous dénoiuent aux vai'Iets i.n l'armée ; ceux-ci obtiennent aisément de leurs capitaines un ordre de visiter la maison dénoncée comme enfermant des hérétiques, et cette visite, c'est l'incendie et le pillage.
— O mon Dieu ! s'écria Agnès, et c'est ainsi qu'on trait* les vafsaux du vicoiute lloger I
— Les vassaux du vicomte Roger! reprit le paysan; s'il reste encore des vassaux k ce brave vicomte, ses vassaux ne sont pas 1 ompris dans relie faveur; car ceci est une faveur, attendu ([uc nous appartenons à la comté de Montiiellier, qui est teiritoire ami. Mais sur celui dn vicomte de Beziers il n'est besoin de permission aucune pour brù cr les maisons et égorger les îiabilans ; el, dit-on, il ne reste pas une hiaisou debout drpuis le château de Pezenas jusqu'à Beziers, si ce n'est les forteresses, qu'ils n'ont pu démolir ou attaquer, quoiqu'on rapporte qu'ils ont pris et brillé le fort de Sm'vian au point qu'il n'y reste que les pierres, qu'ils n'ont pu emporter.
— Mais enfin, dit Catherine, f ont-ils entrés à Beziers? car vous avez parlé d'un grand fracas autour de cette ville.
— Cela n'est pas probable, car les clercs avaient annoncé qu'ils se retireraient dans l'église de Saint-iNazaire et qu'ils sonneraient les cloches si la ville était envahie, poui' avertir les campagnes environnantes de ce grand désastre.
— El l'i.n n'a pas entendu les cloches? dit Agnès avec anxiété.
— Nullemeul, dit le serf. Beziers est une \illc redoutable ; el, si le vicomte s'y trouve, les croisés auront le lumps de semer et t'e récolter dans les champs (|u'ils ont brûles et ravagés.
— l.e vi ouite est donc à Beziers? dit Catherine.
— t)n ne sait, reprit le serf. Ce (|u'il y a de sûr, c'est ((u'il y esfallé en sortanide Montpellier : les uns disent ([u'il y est resté; les autres assurent qui! s'est retiré a Carossonne. Du reste, noi'- le jugerons bientôt à la résistance que fera la ville.
L'heure du premier repas sonna : on y fit asseoir Vid?,l et lespîl.riiies, et, pendant loui ce temps, il ne fu! question que du siéi/c de la ville. C'est là que fJaiiieiine et Agnès aj^pCirentque le siiv de Pez>. nis, comme beaucoup d'autres, avait déjà regret de son abandon, car ses vassaux n'aviieiil guèru étép'us ménagés que s'il était demeuré fidèle à son suzerain. Les deux jèlerines résoUtrenl donc de se faire guider de ce côté. A|Mès le rejias, on les invita à se reposer. Jusqu'à ce
LE VICOMTE DE BEZIERS