‹ Le siècleChapitre 15 sur 62 · AI · texte numérisé non relu

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momenl, CaUierinepi Agnès n'avaieni pas éii' véritablement seules et laie à face. Leur résolution avait été si p'Ompte, l'exécution l'avait suisie de si irès, (|ue ni l'une ni l'autie n'avaient eu le temps de rélléeliirà leur siiuaiion. La fatitîue de la niarelie, ses (lanciers, la présence de \ idal les avaient, pour ainsi dire, séparées ou occupées tellement, tiu'elles n'a- TaienI guère écliaupe (|ue ([ueUpies mots sui' la longueur de la route uu la fraicluurde la nuit. Lue fdisdans l'elioile dunibre où on les avait conduites et où elles devaient passer une longue journée, elles eurent le loisir de penser à la singularité de leur réuniun. D'un instinct conimun elles cliercliereiit à détourner ces pensées; et Catherine, la première, tlit à Agnès :

— Il faut vous reposer, madame, et vous mettre dans ce lit.

— Oui, dit Agnès, le sommeil m'accable; oui, il faut nous reposer.

Catherine, avec cette admirable intelligence de tout dévoùment sincère, sut prendre la place qui lui contenait. Riche bourgeoise, pupille des consuls de Montpellier, enfant gâtie par le sire de Rasloing, elle avait peut-être encore plus que la vicomtesss l'habitude du luxe et des mollesses de la vie. Cependant elle s'approcha d'Agnès, comme eût fait une femme de son service, et lui détacha sa robe. Agnes la laissa faire ; niais lorsqu'elle vit Catherine qui considérait ses blanches épaules vir^ina es, elle devint rouge, connue si un homme, eommc si Roger l'eût regardée, et elle croisa les bras sur sa poitrine.

— Vous Die regarde-!, Catherine'? dit-elle.

— Oui, dit Catherine avec un doux sourire, triste, flatteur et d'une expression presque douloureuse, oui, madame, car vous êtes bien belle.

Agnès rougit encore plus et se lut, tout embarrassée et timide qu'elle était. Catherine, qui avait essuyé une larme, la fit asseoir, et détacbide ses pieds ses brodequins, lacés sur le coude-pied. Les pieds d'Agnè.s, ses pieds blancs et délicats, étaient rouges et meurtris.

— Oh! dit Catherine avec pitié, reposez-vous, madanie, reposez-vous.

Et elle la plaça sur-le champ dans le lit; puis, machinalement et profondément absorbée, elle s'aMii sur une escahelle. ^

— El vous, dit Agnès, vous?

— Moi, moi'? dit Catherine, je resterai là.

— L.'i! dit la vicomtesse se levant sur son séant: c'est impossible. Venez.

— A côté de vous? dit CaMierine en pleurant seudainenicnt. Je n'oserai pas; non .. non... Ce n'est pas ma place.

Aussiiùl Agnès se relevant et lui ôiant rapidement ses vêtemeiis sans vouloir écouler ses refus, poussa CalLerine dans son lit, et, se couchant à côté d'elle, lui dit :

— Il ne faut pas m'en vouloir si je l'aime; tu vois bien que je ne l'en veux pas.

Cœur d'enfant, où brûlait un amour de femme et un dévoùment d'ange.

Lu mei-^ent après, les deux jeunes filles dormaient profondément dans les bras l'une de l'autre. Le soir venu, il fallut repartir. La marche de celte nuit les conduisit jusqu'au delà de Pezenas. Elles avaie!:l avancé aulant que possible afin d'arriver d'assez bonne heure près de Bezieis, pour y pénétrer ù la faveur delà nuit, en profilant de la connaissance exacte des chemins cachés qu'avait Pierre Vidal. .Mais l'hospitalité qu'elles avaient irouvéeà la JonqU'èrcs ne leur fut point accordée de même aux en. irons de Pezenas, ou plutôt elles ne surent à qui la deravinder. Elles se présentèrent d'abord dans une cabane. La porte en éiail ou\erie, et les meubles brisés et dispersés. Elles s'enfuirent épou\auiées, et coururent vers une autre cabane; elle ilait dant ie même elat d'isolement et de cévash'.tion que la première : à ceile ci, il y avait déplus une longue p'aque de s..ng qui .se perdait derrière une porte. Catherine ei Agnès de\inrent pâles et Iremblantes, n'avaul ni la force d'avancer ni celle de fuir. Pierre Vidal enlia et ouvrit la porte; la plaque de sang continuait en me longue trace qui, après avoir (ravorsé un ja;din, se

l,F. SIF.CtE. — H.

perdait dans un champ de blé. Elles l'avaient suivie jusque-là, et n'osèrent aller plus loin. Cependant des bruils lointain* arrivèrent jusqu'à elles.

— Allons de ce cùté, dit Agnès.

— ?»'on, non, dit Catherine, celte désolation fait notre sûrelé ; ils ont ravagé tout ce pays, ils n'y reviendront pas, et la cabane la plus ruinée sera notre plus sûr asile.

— Vous avez raison, dit Agnès, allons, allons vite : voici déjà le jour tl le soleil.

Elles cherchèrent des yeux et virent une masure dont le toit éta t arraché. Elles s'y rendirent et Irouvèrent quelques bottes de paille, sur lesquelles elles se placèrent. Mais, dans ce lieu ou>erl cl abandonné, le peu de sommeil qu'elles goûtèrent fut imiuiel et peul-ètre plus fatigant que n'avait été la marche de la nuit. Au moindre bruit, elles s'éveillaient en sursaut; le soleil tombait brûlant et sans relâche enire g€s murs, qu'il échauffait comme une fournaise, de façon que, le soir veuu, elles éprouvèrent plus de lassiludc qu'elles n'en ressentaient le matin en arrivant. La veille, Catherine, plus prévoyanle qu'Agnès, avait accepté quelques provisions des jeunes filles de la Jonquières; mais quand el es eirrent fini leur misérable repas, elles ne Irouvèrent point d'eau pour apaiser leur soif. Ces privations étaient sans doute bien légères ; mais elles frappaient des femmes qui n'en avaient jamais eu a pensée, des je^mes filles si faibles que, pour elles, un jour de ce .-uiipliee était plus que pour un homme une semaine entièie ce faim et de soif. Agnès surtout, délicate et frêle enfant, semblait prête à succomber ; el e ne se plaignait pas, mais elle ne disait rien ; elle ne parlait point de partir; elle était assise par terie sans force ni résolution. La nuit vint, et, avec elle, une fraîcheur qu'elles semblèrent boire avec bonheur, tant elles ouvraient, par de longues aspiralions, leur poitrine aride à cet air moins biùlani.

— Madame, dit Catherine, madame, encore un effort; cette nuit, nous arriverons; cette nuit nous sauvttrons Roger.

— Oui, oui, dit Agnès, allons, j'ai encore de la force. Elle voulut se lever et poussa un cri, tant ses pieds, gonflés

dans sa chaussure, étaient devenus douloureux.

— Laissez-moi, dit-elle en pleurant, laissez-moi ici; j'y mourrai; allez le sauver; va, Catherine, tu lui diras seule'meiit que je l'ai essayé.

— Non, madame, non, il faut du courage; la marche fera disparaître l'engourdissement, et, s'il le faut, Pierre Vidal vous portera... je vous porlerdi, moi !

Et ei disant c;s paro'es, la pauvre Catherine elle-même cl.ancelait sur ses pieds meurtris. La vicomtesse s'arma de résolution, et toutes deux essayèrent quelques pas hors de la cabane; mais Cath. rine vit bien qu'elle ne pourrait aller loin. Elle appela Pierrj Vidal.

— Prince Amphion, lui dit-elle, te sou.iens-tu qu'une nuit Roger t'empi.rla dans ses bras, après que tu avais élé déchiré p M- les chiens d'une dame?

— Tu le trompes, reprit Vidal, ce fut mon ami, le jongleur Orphée, qui fut déchire par les femmes de la Thiace, et qui pér t niali.ré le secours de Roger.

Catherine avait voulu tenter la folie de Mdal et n'y avait poi, l réussi. E le commençait à désespérer, lorsque celui-ci lui dit :

— Pourquoi ta sœur, la muette Progné, ne vient e.le pas et demeure-t-elle seu e a pleurer'?

— Hélas! s'écria Ca herine, elle ne peut marcher ; la pauvre enfant a les pieds brisés.

— Ah ! dit Vidal, je la porterais bien, car je suis grand et je suis fort, ma^s demain je serais fatigué pour le combat, et ma voix ifaurail plus de fraîcheur, n;ais je l'exciterai par mes chants, (t je l(ii ;endrai ses forces.

Au^siiùti! se mil à chanter- une chansfn de dan'e qui mesurait es;actnifi:t le pjs. Catherine ne l'écoutail pas, ni Agnès non plus; mais toutes deux lenlèrent un effort désespéré ; ce fut d'abord la nécessilé ([ui les souiinl ; puis, lorsqu'une mardi' d'un quart d'heure eul rétabli la libre cir,u'aliori du sang, les douleurs s'eiracèrent peu à peu, et le cliant de A idal leur devii.t un véri able secours. Elles avaient élé si près de désespérer de leur e ilrepj ise que ce peu de force

FREDERIC SOULIE

qu'elles retrouvèrent leur vint romnie une joie. Elles niarelièrect résolum':n!, et ne purent retenir une exdamalion île surprise lorsqu'au revers d'une petiie colline elles aperçurent à leurs pieds dimmenses feux, qui annonçaient la présenre d'un camp, et, au delà, les hautes murailles de Bezie^'s érlairées de qt:cl |U8S paies reflets Un silence pif fond couvrait la campagne; jamais arm^e n'arait si bien éteuffé le murmure qui bourdonne autour de toute grande multitude.

— Oli ; sans doute, dit Catherine, ils préparent quelque attaque, il faut nous hftter.

Elle fil <-on)prendre a Mdal qu'il fallait iroraperla vigilance desenuemisdeson talent, qui vculaienHenipèc lier de pi-nélrcr à bez ers; ei celui-ci, changeant de direction, prit ù travers champs sans .■•uivre aucun sentier battu. Les deux femmes le suivaient à grand'pe ne. Ils approcha'! ni rapidement des feux éparsdans îa campagne fans entendre aucuu bruii Soupçonnant (lu- les troupes étaient rassemblées autour de ces fi-ux, Vidal les fit marcher dans un fossi', pei dant q l'il [lassait à Ifur hauteur. A ce moment, un long huilement, suivi de liurlemens plus nombreux, se lit entendre. Ce cri éiait si lugubre, que tous trois s'arrêtèrent ensemble. Le hurlement.se ri'pcti plusieurs fois, et liui' par se perdic peu à peu. Agnès et Catherine navaiant plus de force : \i bruit d'un corps qui passa non loin d'tlles, en rciiversani les hautes liges ries blés, leur rendit le pouvoir d»- fuir ; la peur lit plus que le courage; elles avancer, nt raiiidemcnt, et eurent bientôt dépas-é les feux. Elles étaient à quelques minutes d'une porte qui ouvrait sur U campagne; nuis celte poile était défendue par un fossé et par un pont-levis, et comment le faire baiss r sans appeler l'atienlion des croisés qui veillaient sans doute au dehors? Malgré cotte crainte, el es avancent, rasent, en marcl-.jiit .'ur leurs mains, le parapet qui protège le fo se, et arrivent au pont. A que qucs pas, elles voient une pcrc*e de jour. Leurs yeux étaient si fatigues, la nuit si obscure, qu'elles calent à une illusion facie à comprendre, et cruieni voir l'ouverture horizontale du t)ont-levis haussé. Elles furcntsur le point de chercher un autre côté.Calhirine, cependant, s'arrête un moment, el voyant Pierre Vidal aller en avant, e'ie lui dit d'arrêter, c^aignint qu'il ne se précip'tedans le fossé; mais, â l'Instant, de l'aperçoit dans cette embrasure claire et ouvert", debout et leur faisant signe de le suivre. Elks avancent, et bientôt elles reconnai^ser^t que le pontlevis est baissé, et que ce' te clarté Cct celle de la porte dont U herse est levie. Elles co irent et se précipitent dans la vil'e, et, dans un piemicr transport de joie, elles s'embra-seni en pleurant

nr.ziEn.s.

Enfin Catherine el Agnès étaient à Reziers: Roger était sauvée Roger, jugé invincible autrement que par la trahison, allait être mis à l'abri de la trahison. Ces scntimens se préfipitaUnt si rapides et si joyeux dans l'àme de ces deux jeunes (illes, ils en ch:.ssaient si soudainement tant de craintes et de désespoir, qu'elles n'eurent pas d'abord assez de loisir de réflexion pour s'étonner de la facilité avec, latiuelle elles avaient pénétré dans la ville. Mais lors(|ue Vidal letir eut dit : -^11 Allons au palais, oU l'on nous attend, » tandis ([u'elles parcouraient les rues étroites de Reziers, ell'^s s'étonnèrent entre elles de ce que cette porte se fût trouvée ouverte, et el surloui de ce qu'elles n'y avaient vu personne qui y veillai. Un doute terrible entra dans leur esprit : Reziers serait-il au po'ivoir des croisés, et cette facilité qu'elles avaient eue à traverser ce ([u'elles pensaient être leur camp, cette libre entrée ouverte, n'claU-nt elle pas un silr indice q'ie l'armée tenait a la fois le dedans et le deh'irs de la ville? Elles s'arrêtèrent tout-a-coup en se pressant l'une contre l'antre, cl cco: tèrent. Le bruit de leur propre marche et le frôlement de leus vètemcns leur avaient justpte-lù assez peuplé le silence poi r qu'elles ne l'eussent |)is remarqué; mais (;ujnd elles furent Immobiles, ce silen'-e de.inl si profond'.'menl vide de tout

son vivant, qu'elles furent saisies d'un effroi encore plus mortel et (|u'Agnès s'écria :

— Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?

Elles écoulèrent encore ; rien ne répondit, pas même la voix de Vidal, qui, s'iinaginant que ces deux femmes le suivaient, avait continué sa marche.

Agnès et Catherine regardèrent autour d'elles. Rien ne se mouvait dans l'obscurité, rien ne bruissait dans le silence, pas une feiièlreoù brillai une tardive lumière. Cependant une ville assiégée ne pouvait être dans un si complet repus, mais ce repos n'allait pas mieux à une ville prise. Toutes deux tremblaient et se serr„icnt.

— .l'.ii peur, dit Atnès.

Catherine, qui jusque-la avait soutenu le rôle de la femme forte et résolue entre ces deux femmes faibles, Catherine, saisie du u.émeeii'roi, n'eut que le courage de ne pas répondre. Elles n'osaient faire un pas, ni en avant ni eu anière. Elles entielaçaicnl leurs bras; l'obscurité les épouvantait tellentent qu'elles cachaient leurs yeux dans le sein l'une de l'autre.

— Le jour va venir bientôt, le jour va venir, dit Catherine; asseyons-nous là, attendons le jour.

En effet, bientùt les rayons pourpres du matin glissèrent au sommet du ciel, puis s'abaissèrent doucement sur la terre. Les jeunes fi)les le reçurent comuie une rusée d'espoic el de courage. Elles ([uilt^rent la pierre sur laquelle elles s'étaient assises et tirent quelques pas. Le jour était venu; c'était la vie: mais la vie pour être conip'ète, la vie d'une viile surtout, a lle^oin de vie et de mouvement, et ni bruit ni mouvement ne vinrent avec le jour. Leur frayeur recommença, mais toute diilërente, mais incertaine, mais sans aucun des mille objelsdont ou a l'idée d'avuir peur; la solitude dans la nuit, des ennemis, une bêle fauve, un homme ivre, une foule furieuse, on a peur de tout cela ; mais il faisait jour; et elles ne voyaient persOMue. Si elks n'avaielil été deux, chacune eut douté lie sa raison. Elles s'enlre-rgg^dèrcnt sous le poids de ce sentiment et arrivèrent à l'angle d'une nouvelle rue. Miséricorde du ciel ! elle était pavée de cadavres! Elles s'enfuirent épouvantées, et coururent dans une autre direction, ne voyant rien, ne regardant rien : mais l'haieine leur manqua enfin : il fallut encore s'arrêter et voir; elles virent encore des cadavres, y

— Ah ! dit Agnès, la ville esl prise, et nous sommes parmi les crois.-^s.

— Eh bien ! dit Catherine dont les dent elaquaiçnt, nous dirons qui nous sommes; frappons à une porte, frappons.

Elles frappèrent: le bruit retentit dans la maison, mais rien ne répondit que l'écho des salles. L" cœur de ces femmes se serra dans leur poitrine, el, jdus pâles que les cailavres (|ui les entouraient, elles se regardèrent sans se parler. Cependant le sob il se levait splcndide et brûlant, mais avec lui lien ne se levait, ni armée, ni ville, ni un homme, ni un son. Catherine ne respirait plus, Agnùs restait droite et l'œil fixe. Par un effort désespéré, elles s'arrachèrent a elles-mêmes, et Catherine dit en parlant à voix basse et comme en chassant ses paroles:

— Allons-nous-en, allons-nous-en !

S'en aller, pjur elles, fui d'abord marcher, marcher sans but ni direction, prenant au I asard chaque rue qui se présentait, allant jusiin'au bout, tournant a droite on à gauche <|uand la ru.' était finie, s'iinagiuani peut-être (|u'clles s'en allaient, ne d saut iien,irayai:i plus ni n;ùuveu!ens convulsiis, ni cffio' soudain a ras;iccl de iliaque notiveau ca 'avre qu'elles lencùnlr.iient ; l'âme lelleii.eiu tendue a la souffran "c que rien re la faisait pl'is vibrer. Cepeii 'ant u:i choc v, oient pouvait les fcpper, tel iiu'il bri;àt clsez elles la vie ou la raison. Ce c'icc ariiva : mais ce fut pour les rassurer et détendre leur tfr:'eur; elles aperçurent une église dai.s une église il semb e qu'il y a toujours prolei lion ; elles pouvaient y troiiver un pi'ê:re. i;n In mme, Dieu. Elles ne pensèrent a Dieu qu'a- ' près riiomuie, tant cette cHroyablc solitude, nia^nili(iuemcnl éc'airé-; du soleil, les t. naitsous son charme infernal. Un chien leur eût fait secours. Elles entrèrent dans l'église, lieu d'asile, selon leur (iensée, lieu d'asile sans doute, selon la

LE VICOMTE DE BEZIEIIS

pensée de toute une population d« feniKie*, d'enfans, de prêtres cl do vieillards; car feniiiies, onfans, pièlres et vieillards gisaient lu pôlenièle étendus et massacrés. la barbe des prêtres, les cheveux- blancs des vieillards, le visage brun des femmes, la tête bloiidf des eiifans, tout traînait dans le sang. Oh ! la nuit, la nuit qui leur avait voilé tout ce meurtre, (jue ne revenait-elle si^nibre et vitle comme il y a queUiues heuies I mais le jour était grand, le jour entrait h pleins rayons par les vitraux brisés et les t'enéires dénia ics, un jour splendide, majinitique, où tout saillissait à l'œil : Agnès et Catherine n'eurent plus rien ù deinai.der à leur résolution, ni fuite, ni conseil, ni peur, ni courage, ni prières. Elles tombèrent à genoux, non pour prier : elles n'avaient point de pensée ; elles s'embrassèrent aussi, non pour se soutenir, mais parce (lue leur mouvement avait été complètement le même. R en ne devait les arracher de \!<, aucun pouvoir, ni le sentiment de la conservation, ni celui de la faim ou de la soif. 11 n'y avait rien d'assez fort au monde pour les empêcher de mourir à cette place, lorsqu'une voix se lit entendre. C'était celle de Pierre Vidal, assis sur l'autel et s'écriant :

— Voici le triomphe que m'ont réservé le seigneur Jupiter et son fils Roger, le soin d'évoiiuer de l'enfer, pour les rendre à ces corps inanimés, les âmes qui gémissent dans le fleuve Tartare.

Calhî>rine osa le regîirder. Elle ne fut ni plus alarmée, ni plus rassurée; mais ce mot enfer tourna dans son oreille tomme un tintement dngulicr. Il lui sembla qu'on lui disait toujours: L'enfer, l'cnier, l'enfer! Elle resta béante, le regaid lixe, comme une statue où l'artis c a scellé l'épouvante au marbre. Vidal prit sa harpe ; il chanta:

Vieillards, feints par les ans de blinches au'éolos, F.ofaiis qui, ponr piior, n'aviez point de paroles, Vierges, dont le Un- seul a fait pleurer le cœur, Femmes atiN llunc^yécoids, dont la terre e-l jouchée, El comme les pjvo^sur la moisson fauchée, Tous sangbns sur le sol où passa le vainqueur.

Femme, tu n'avais pas épuisé ta tendresse, Vierge, i» ton nom rie f'jmme il manque une caresse ; Femme morte au séjour, vierge morte en chemin, Enfant mort sans niarchi'r debout -«'ans tes années. Vous comptiez l'avenir parmi vos deslinéei. Et toi-même, vieillard, lu crus au lendemain...

Ce long dénombrement remua le regard de Catherine : elle en suivit chaque objet, et, le trouvant devant elle si terriblement posé, elle associa pn sque ce chant à ce spectacle, cette folie à cet'e vérité; et alors elle écouta; elle écouta pour entendre. Vidal continua :

Levez-vous! ma voix vous appelle; Levez-voiis, car la vie est belle; La vie a 'des charmes pui*sans, Lavisesl l'amour et la joie.

C'est le plaisir oii l'on se noie, La vc>!upté qui foud les sens.

La vie est la rose

Où l'àme se pose.

Balancée ?nx tlots ù'«n air doux;

La vie est la gloire,

Elle est la victoire.

Cudavres sanglans, levez-vuus!

Cet appel a ta vie, si splemiel e; si iîîiprévu; cet e résurrtciiu:; évoquée à gràOiis cris, Irap; rient iiorriblemeiii l'esprit do Càlherino, et, dans sou époii-.afite, eile reyarda ci atlimlil ; lorsque \idal, poussé par son tiélire poétique, reprit avec feu :

La Ivre est forte, Elle l'emporte Sur le tombeaii.

Déji îeu-sme Repread ^a flamme Coinmç nn flambeau.

Leurs mains se pressent ; Vois, ils se dressent, Il s sont debout :

Leur voix résonne, L: nr n-il l'ayoïine, Et leur sang bout.

L'n chœur les rassemble, l's tournent ensemble :

Déjà le sol tremble •Sous leurs pieds joyeux.

Leur vie e^t féconde, El de cris inonde La volUe qui gronde Et les jette aux cieux.

Alors tout fui vrai: ces cadavres s'élaienl relevés; ils \ivalent; ils étaient couronnés de fleurs; ils tournaient, ils dansaient, ils chantaient, si bien que Catherine se leva, et, avec un rite inouï, elle se mit à danser d à chanter. Un cri terrible se fit entendre : une main forte et puissante la saisit: c'était Agnès, iqui, l'ieil ouvert, les joues pAles, la lèvre pendante et frémissante, la tenait et la regardait avec une indicible terreur. Ce cri brisa l'horrible rêve; un éclair de raison traversa la tèie de Catherine, elle comprit qu'elle devenait folle: et, criant à son tour, saisissant Agnès à sou tour, elle s'enfuit avec une rapidité incroyable, entraînant Agnès avec une force surhumaine. Dieu vint à leur aide ; elles couraient dans une rue qui menait à une porte ouverte, et tout à-coup elles virent la campagne s'éendre devant elles; la campagne immense avec des arbres, des oiseaux, des épis, des herbes, de la vie, et puis quelques pas après des hommts qui tournaient de loin autour de la ville. Mais avant d'ari iver jusqu'à eux, elles to.Tibèrenl épuisées de fatigue. Ces hommes s'apprcclièrent alors, et, les ayant secourues et relevées, l'un d'eux leur dit:

— Est ce vrai que les croisés, après avoir pris la ville, ont tué just|u'au dernier homme, jusqu'au dernier enfant?

— Les crois.-'s ! dit Catherine en retrouvant des idées possibles, à ce mot (ini la ramenait à la vérité. Ah ! les croisés ont pris la ville!

— 11 y a trois jours, et l'ont abandonnée hier.

— Et ils ont tout tué, dit Catherine, qui comprenait alors tout ce qu'elle avait vu.

— Tout? dit un vieillard.

Catherine avait déjà repris sa raison. Agnès aussi, et plus vite peut-être, parce que son imagination moins forle n'avait pas aidé à l'ébranler; plus vite, car elle s'écria soudain:

— Us ont donc tué le vicomte?

— Le vicomte esta Carcassonne, répondit quelqu'un. . —Catherine, dii Agnès, il faut aller à Carcassonne.

— Nous irons à Carcassonne, répondit Catherine.

Ce fut la première pensée de leur esprit dès qu'elles purent penser, le dernier mot qu'elles prononcèrent tant qu'elles purent prononcer un mot: mais la fatigue et l'épouvante les avaient épuisées, et toutes deux tombèrent presque évanouies dans les bras de ceux qui les entouraient.

Pauvres enfans 1 en les transporta sur une civière faite des débris qui parsemaient la campagne, à l'ombre d'un mur, oft avait été la chaumière de l'un des serfs qui étaient là présens.

C4RC\SS0>XE.

Il luui rcvénii au \iH)i;:le, liui. Uiiiàbiemciii «x.iii cie.â Beziers, où il avait laissé de nombreuses tioupes, et qui cnsuiie s'éiail retiré à Carcassonne, sachant que c'était là le renùc/i-vous général des cndsés, et que !à serait le plus grand effort â souidiir. In effet, nous le trouvons au | ren.ier jûu d'aoïlt, tenant conseil avec ses châtelains sur la manière dont il devait défendre sa ville, dans la persuasion oU il était que les croisés avaient < choué dans leur tentative contre Beziers . er qu'il? ét-'ient a^'iourus vers Carcassonne pmr frappe

FREDERIC SOULIE

comme ils le disaitvil, l'iiérésie au cœur. Le vicomte avait d'tfboid voulu tenter une sortie contre cette foule innombrable qui b'éiendait autour de la ville à mesure qu'elle arrivait et qui semblait vouloir IVireiiidre et l'étouffer dans ses bras de géant. Il léunii ses capilaines autour de lui. el, monlaiil sur une des tours de la \ille, il leur montra le desordre qui régnait partout, et les excita ;i h; suivre, à jeter l'épouvante parmi tous ces hommes, et à détruire une partie de l'armée avant que l'anire pût arriver à son secours. Pierre de Cabaret s'opposa à cette marche.

— ^ire vicomte, lui dit-il, cette ardeur prouve bien que, jusqu'à ce jour, vous n'avez su combattre l'ennemi qu'en rase campagne, et non point l'attendre derrière les murs d'une forteresse. Sa vue vous fait bouillonner le sang aux veines, et votre épée vous démange dans son fourreau. Mais que pouvez-vous espérer d'une sortie? Je suppose que vous la fat- Riez aussi heureuse que possible ; elle vous coiltera quelques bonnes lances, et pas une seule ne doit èlie imprudemment exposée dans une occasion où nous avons cent ennemis contre un bon soldat.

— Ah ! je suis bien sur que ces braves chevaliers qui vous entourent, reprit Roger, ne seront pas fâchés de savoir si c'est là le véritable compte des croLsés.

— Sans doute, dit Pierre, si nous avions en face de nous tenx qu'il est nécessaire d'abattre; mais lorsque vous purgeriez l'armée de tous ces ribauds, ce serait service que vous leur rendriez, et non point à nous; car demain nos vrais et redoutables adversaiies seraient ici, reposés et foris, tandis que nous serions harassés et faibles.

— Alors, dit Roger, demain nous irons mesurer nos lances avec les leurs.

— Sire vicomte, ce sera encore une faute, reprit Pierre. I.aiice contre lance, homme contre homme, n'est point le jeu que nous devons jouer. Faites une sortie ! et comptez le nombre des hommes d'armes qui sont à Carcassnnne et le nombre des soldats qui sont autour: donnez dix de ceux-ci à tuer à chacun de nos soldais, et il r stiTa encore assez de Français pour que leur armée soit dix fois plus nombreuse ipie nùtre garnison. En rase campagne, nous serons un <-,ontre vingt; dans Carcassûnn\ n(jus serons un contre un: car, sire vicomte, il faut compter comme soldats chacune des pierres de nos hautes murailles. Elles supporteront l'effort des lances et des épées mieux ()ue nos heaumes et nos écus. Cliaque pierre à atracher doit coillcr une vie.

—^ Tu as raison, Pierre, lui dit le vicomte; mais, dans une sortie, nous pouvons nous serrer et leur présenter une citadelle uiuuvanie et inaccessible, contre laquelle ils se briseront d(' même, et qui leur porleia la mon, taudis (lu'ici il faut nous diviser sur celte longue enceinte de murs, sans *lre maîtres du fraiq)er oii i-ous voudnns, n'ayant d'cnremis que rt'M\ qui daigneront se pésrnler.

— c;ela se peut, dit Cabaret, mais il sera toujours temps de n;,us presser et de nous réunir. Ou'ils enlèvent ce preiiiier faubourg, e', nous les attendrons dans la cilé; et là, l'enceinte est assez éiroile et le nombre ('e vos bons chevaliers assez gran I pour ([ue nous les i ouvrions d'assez d'épées et de haches pour (ju'aucun ennemi ne |)uisse se glisser entre elle:, r/ailleurs, le temps, en celle affaire, est notre premier auxiliaire, et c'cstlui qu'il faut laisser agir.

— C'est notre auxiliaire, il est viai. dit Roger, et r'esl aussi noire ennemi. Cependant lu as raison, ,1e n'ai pas encore a|)erçu dans la plaine une seule bannit're qui vaille la peine d'être renversée, si ce n'est celle de mon oncle de Toulouse, et c(( n'est 1 as à lui que j'ai b soin d"a|ipren Ire (pie l'épée du vicomie de lic/icrs est redoutable :> ses ennemis.

IJ 1 momeni après ils i|uitlèr(nt les remparis.

I.a ville de Car.a' sonne était à celle époque enlièieinenl située sur la rive druilc de l'Aude. I.a cilé, qui en faisait la panie la plu; consiilcrable, était bAtie sur un rocher au pied du.|uel coule (elle rivière. Elle éiait, en oulre, enceinte de deux faubourgs, t us deux cnlourés de murailles et de fossés. Bien (|ue c< s faubourgs fussent à l'ahii d'une escalade el pussent soutenir un siège régulier, <e n'-lailpasen eux que le.-i hab tans rie Carrassenn':' avaient pbré Ic^poir de

leur défense; ils s'étaient tous retirés dans la cilé, entourée de murailles d'une élévation prodigieu.se et garnies de tours du sommet desquelles on pouvait accabler les assiégeans de projectiles d-. toutes sories. C'est dans la cilé que se trouvait le château, et di vaut ce château l'orme immense ou, la plupart du temps, les seigneurs tenaient leurs audiences el recevaient la foi et l'hommage de leurs vassaux. Celait l'arbre de la ville, une sorte de palladium de la cité. On le rencontre dans pies(iue toutes les deS' riptions des vieilles villes du Midi, el dans beaucoup de chartes nous trouvons, comme simple désignation de l'endroit où elles ont éié signées, ces mots : stib utmo^ sous l'orme. Ce proverbe, qui a survécu à l'existence accouluniée de cet arbre monument : Attendezmoi sous l'orme, ce proverbe prouve (ju'il était un I eu à part où se donnaient ordinairemeiil les rendez-vous d'affaires, un centre de réunion pour les babilans des villes. Les arbres de liberté ne sont (|u"uii ressouvenir de l'orme féodal, car c'était ordinairement sous cet arbre qu'avaient lieu les traités entre les souverains et les vassaux. C'étail le palais des nianans, le lémoin vivant de tous les engageniens pris par le seigneur. L'histoire de l'orme, dans cha(iue cité, élail pour elle ce qu'est l'hisloiie de l'Héitel-de-Ville pour Paris.

Ce fut donc sous l'orme que Roger rassembla ses châtelains, ses chevaliers, sis bourgeois, ses maiians. Là, il leur apprit la résolulionqui avait été prise de défendre la ville ju qu'à la dernière extrémité, et de ne point tenter le sort d'un combat en plaine.

— Maintenant, ajoula-l-il, (jue chacun se tienne prêt peur le |)oinl du jour, car je ne fais point de doute que nous ne soyons a la(|ués à celle heure; m outr», (|ue chacun ail ses armes à c(Jlé de lui ; car, s'il preniit fantaisie aux croisés de. nous attaquer durant la nuit, j'enlends qu'ils soient bien re- (;us à toute heure. Songez ([u'il faut (|ue chatiue faubourg leur coule aulant de soldats (lue nous sommes d'assiégés : celui (jui, ayant une inui-aille pour bouclier et une épce pour occire, n'aura pas tué un homme, sera^gardé comme inutile el renvoyé de la ville. ^

Tous applaudirent el se relirèrent; lui-même après avoir un inomeni enlitlenu ses capilaines, bur disiribna les postes où ils deva:cnl veiller, se les gardant tous et ne s'en réservant aucun : puis il renira dans sou château, accompagné Geulement de Buat et de Racb; il ordonna à l'enlave do lui apprêter ses armes, el, tandis qu'il les visitait pièce à pièce, il s'adressa à Buat :

— Eh bien ! lui dit il, as-lu visité les niui'ailles cl les magasins d'armes?

— J'ai tout vu, dil Biial, d je n'ai (lu'une crainte, car ce ne sera ni les remparts ni les arw! s ([ni nous manqueront.

— Ce ne sei'a p inl non plus les pro\isioiis, je suppose? dit Roger.

— Non pas les provisions que nous pouvons faire, telles que blés, besti.-.ux et fouri-ages, mais celle (lue le ciel si!ul peut nous envoyer: l'eau. Les puits se tarissent, el, pour aller' jusqu'à l'Aude, il nous faudra perdre un pot de sang par cha(|ue pot d'eau q le nous y puiserons.

— Plus bas, plus bas, dit R'ger; j'ai prévu ce malheur, et ce malin iir n'est point redoulable. Mais ce ne sera qu'à la plus terrible cxtréiiiilé (pie je me servirai du remède (lue la prudence de mes pires a mis dans mes mains. Olte tour où noussomrni's esi, comme pres(|ue tous lis ch;'ileaux de nus villes, eonsiruilc autant contre la révolte de n jS bourgeois queconlre les attaques de nos ennemis; mais, assurément, elle serait une faible défense contre les uns et conlrejes antres s'ils pouvaii m nous y a'Iêrer à leur gi'é, el nous y faire p(''iir (le soif. Mon Irisaieul Traneavel, lois(|u'il re(;nt cette ville et ses c .mlésdcs mains d'Alphonse, comlede 'J'oiilouse, y lil eoiistniire ce château ; mais, par une prévoyance sans doiile bien sage, il le lil elevi r parles mains d'ouviiers qui, (huani sa consiriiclion, n'curenl pas permission de sortir d'une enceinte (lu'on leur avait man|uée. L'architecte (|ui le lil bàiir élail un riiécié,iiil du royaume de Tunis, fort habile en louies sortes de condiiils c c es cl dérobés; il en ménagea un i|ui descend jusqu'aux tnliailles de la ttrre, et qui, par une voùle ipii tia\er:-eles foîsér- el le.» rempart-- du chà-

LE VICOMTE DE BEZIERS

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leau et de la cil'!, va abnutirau borJ de l'Aude, parmi dos arbusU's et des rnclieis qui eu déguisent l'enlrùc. Les ouvriers qui i'ont ejiistruil n'y dosceiidaieiit (jue les veux bandés, el en sorlaieiu de inème-, et Urr.|ue la vcùle fui finie, el tiu'il fallut praiiiiuer dans le nie la dernière ouvernire, (jui ne p<iit livrer passa/e (|u"a un seul liuuime, ce furent raniiiieele luinu-ine et J rancave! (|ui s'arnièrciiidu pic el du marteau pour la peieer.

— Oui, dit Buat, et ceci m'expliiiue comment l'architecte qui construisit ce e'iàleau ne reparu' plî;s du jour où il fut achevé.

— Tu savais cela, Bual? dit Roger.

— Oui, el s'il laut eu croire ce (|u'on raconte, il aurait été foudroyé au moment où il voulut placer au sommet du c'oeher de la chapelle la cmix qui le surmonte; et si je juj;e bien de ce que vous venez de me dire, Traucavel n'a cru son secret en sùrelé que dans la mort.

Un signe affirmalif de Roger à Btiat apprit à celui-ci qu'il avait deviné la vérité. Après un moment de silence, Roger reprit:

— Ce secret a été confié par Trancavel à son fils seu', et par celui-ci a son héritier, de façon qu'il m'est arrivé de même, sansque jamais autre que le suzerain de cette vilb en ait eu ixtnnaissance. J'étais bien entant quand mon père me conduisit dans ce souterrain et m'en lit voir les déiours, et, depuis ce temps, je n'y suis jamais redescendu. Il faut qua nous le visitions cette nuit, et que je m'assure de l'ulililé que j'en puis tirer. J'y serais allé seul si je n'avais prévu qu'un accidenl, une blessure peuvent me mettre hors d'elat d'y conduire des travailleurs si nous en avions besoin; et me trouvant forcé de confier à quelqu'un ce secrei qui est, pour ainsi dire, un héritage de famille, je t ai préféré ù tout autre,

— C'est bien, dit iiuat; mais Saissac n'en est-il pas instruit?

— Non. dit Roger. A la première clameur des fabilans de Carcassonue, ii leurdoi^iierait cei espoir: et, ce chemin, qui

- est notre meilleure défense, laut (|u'il sera ignoré, pourrait être notre per.e dè:> (ju'il serait connu. C'est une sape toute ouverte sous nos remparts, et il ne faudrait pas dix charges de fagots brûlés durant une liiiit, a la hauteur de l'enceinte du château ou de la cité, pour faire cr(iulcr un large p?in de . muraille et ouvrir brèclie aux ennemis. Et qui peut répoiidiê d'un secret répandu parmi des milliers de personnes?

— Vous avez raisiui, dit Beat, elje iiesuis pas assuréqu'en chassant Raymond Lombard vous ajez chassé tous les traiires hors de Carcassonne.

A ce momenl, Kaèb rentra, apportant le souper de Roger. L'apparition de l'esclave, à coté de ce mot de traître qui venait d'être prononcé, surprit l;s deux jeunes gens-, ils s'entre-regardèrent. et Roger dit ù Buat dés que Kaèb fut sorti :

— Que penses-tu de cet homme?

— Je ne sais, dit Buat, mais usa place je vous haïrais.

— Il est cependant assuré, dit Roger, que je nelii ai pas enlevé sa Foë, et que ma [irélendue séduction est un mensonge de l'interdit jeté sur n;oi.

— Sans doute, dit Buat, car il vous l'a eue du dire à un mo7iienl où il a dû croire que la vérité sortait seule de votre bouche; mais a ce monjent il a appris autre ihose; c'est que Foé vous aimait.

— Est-ce ma faute?

— Non, dit Bual ; mais consultez votre cœur et demandezvous si vous ne détesîericz pas plus le rival qui serait aimé que le rival qui aimerait.

— C'est possible, dit Roger, moi, toi peut-être, mais cet esclave! d'ailleurs, entre lui et moi, ce mol rival peut-il lui entrer dans l'esprit?

— Ali! dit Buat, voilà parli-r en vicomte el non pas en liomme. Quant au mot rival, il n'a point de rang; et jai eu plusieurs fois l'occasion de voir (jue la hain*' de kaèb a bien comi ris ce mot, car e le s'est déjà élevée jusqu'à Raymeiid I.ombard,non point pnice iju'il est plus près de lui. mais parce qu'il est lobslacle présent a l'amour de Kaèb pour elle. Ou'un hai-drd la rappriuh? de veus el que l'amour qu'elle

vous porte devienne l'obslade qui sépare Kaèb de son .\fricaine, ce sera sur ce nouvel obstacle que tombera celle haine astucieuse et cachée, capable d'un crime, s'il le faut.

— Alors, dit Roger, nous avons le temps d'y iienser, et Loniliarii nous servira de boucrier. Songeons à noire visite.

Roger ferma la porte de la .salle où ils se irouvaienl, et picnaiil son épèe ainsi que Beat, tous deux, armés d'un flambeau, descendirent |iar un escalier qui tournait dans l'épaisseur du nu;r où était percée la fenêtre profonde qui éclairait la chambre. Cette chambie était la même où s'était passée ia scène qui ouvre cette histoire, et la porte qui conduisait dans cet escalier se trouvait dans l'embrasure même de cette fenêtre. Ils descen''ireiit longtemps sans trouver aucune porto (jui les arrê.ftt, et remarquèrent (lUC cet escalier était assez étroit pour qu'il devînt impraticable en- y jetant qi cl(|ues grosses pierres et en y amoncelant des matériaux. Tant (ju'il tourna dans la hauteur des murailles qui étaient au-dessus du sol, ils comprirent, à la chaleur des pierres, ([u'ils n'avaien' pas encore atteint la partie souterraine, car le soleil brûlant qui régnait depuis deux mois les avait échauffées au point iiu'ils sutfoquaienl dans (et étroit espace. Enfin, ils sentirent la fraîcheur et l'huniidiié les saisir tout-a-coup, et pensèrent qu'ils allaient bientôt arriver au but ; mais l'escalier était bien plus profondément enfoncé en terre qu'il n'était élevé audessus de sa surface, et ils jugèrent qu'ils devaient être ;\ une distance énorme du sol,lors(iu'ilslrouvèient une porte; celle porte, ouverte par Roger, les introduisit dans une vaste salle (inulaire. Cette salle circulaire s'élevait comme un puits à perte de vue. Et le vicomte expUijua a Buat comment on avait pratiqué cette ouverture pour pouvoir enlever facilement, et à l'aide d'une poulie, les tonneaux ou autres objel.s qu'on voulait introduire dans le château. C : puits était verticalement placé sous la tour par laquelle ils venaient de descendre, et ouvrait, par des dalles qu'on pouvait enlever, dans la salle basse de cette tour. Le vicomte traversa cette enceinte circulaire, et en face i!s virent commencer la longue voûte qui devait mener à la rivière. Cette voûte était large et haute, et ils purent y marcher sans obstacle. Elle avait été si habilement et si solidement coiislruite, que nulle trace de dégradation ne s'y faisait remarquer. Enfin, ils en atteignircait l'issue, et remarquèreni qu'a cet endroit elle s'enfonçait en terre, tandis que deux rampes latérales conduisaient ii une porte sous laiiuelle une autre voûte était pratiquée.

— Tu vois, dit Roger, cette partie est continuée jusqu'au dessous de la hauteur de la rivière, et, d'après la manière dont elle est construite, il suliirait de j;'reuser encore le roc de quelques pieds pour inonîer toute celle voûte et amener l'eau jusqu'à la salle circulaire que nous avons traversée, d'où il serait facile de la tirer comme d'un puits. Quanta celle rampe, elle mène à l'issue qui ouvre parmi les rochers.

Ils montèrent, et après avcir ouvert la dernière porte, i s sentirent, à la chaleur de l'air, <iu'ils avaient enfin atteint celle issue. Ils voulurent s'assurer qu'elle ne pouvait être découverte parles ennemis, el reconnurent que le temps avait plus fait que l'art jiour la déguiser ; car elle était tellement encombrée de planus et d'arbustes qui avaient |;oussé leurs racines jusque parmi les pierre s, que c'est à peine si on apercevait le ciel à travers les ronces et les feuilles. Ils ne voulurent pas pousser plus loin, craignant que leur passage ne Liissàt quelques traces, et ils rentrèrent. Ils regagnèrent rapidement le pélit escalier et remontèrent dans la tour. A travers les fentes étroites que l'architece avait ménagées dans les pierres, iispurent reconnaître que le jour était prêt, à se lever; au tumulte qu'ils entendirent, ils jugèrent que quelque cause pressante devait Icuir la ville en émoi. Arrivés dans la haute salle dont ils avaient fermé la porte, ils eiitendircni nombre de voix qui blasptéraaient el disputaient avec violence dans la pièce voisine. Roger ouvrit la porte.

— Sommes-nous altaquts? s'écriat-il.

— Ciel et enfer ! dit Pierre de CaCaret, mais le premi. r faubourg est presque enlevé. Les troupes ont d'abord fait merveille, mais lorsiiu'ellesont vu que leur chef manquait où elles ne manquaient pas. elles se sont découragées. Saissac, Léiiila, Guilaumc de Minerve les maintiennent au second

FREDERIC SOELIE.

faubourg ; mais Dieu sait ce qui va arriver si je leur rapporle la i.ouviile que leur seigneur reste caché dans un souterrain.

— Ahl malédiction ! s'écria Roger, ils ont raison. Buat, va a la tour du Paon avec tes meilleurs archers ; elle tient en rnfllade tout le fossé qui regarde le nord. Va, et que nul homme n'y descende que pour y rester. Reviens ensuite avec le reste de tes hommes, et arrive où je serai. Tout aussitôt il prit une hache énorme, coiffa son casque sans visière et s'élança hors de la tour.

— C'est Imprudence, lui cria Cabaret en le suivant à grand'peine, c'est imprudence maintenant

— Pierre, il faut nue mes chevaliers et mes ennemis me reconnaissent.

Kn disant ces mots, il arriva à une des perles de la cité. Elle était encombrée de soldats qui rentraient tumultueusement, cl déjà les murailles du second faubourg laissaien: voir les pointes des piques des croisés. A l'aspi'cl de Roger, la retraite des siens s'arrêta, et tous ses hommes d'.irmes, repreiiai:t courage à l'air déterminé de leur chef, le suivirent en poussant de grands cris. Ceux qui tenaient encore sur les mu -ailles y répondireni, et Roger parut tout---cûup au sommet du rem|)p,rl.

Il \it devant lui tous ces flots d'tnnemis qui se pressaient avec une ardeur inconcevable.

Au fond, sur un tertre, était ran^^éle clergé, dont les chants se faisaient entenJre même à tiaversla clameur du combat. Roger, loutexposi; qu'il était aux traits des ennemis, car il n'avait que s.i colle de raa.lle;, Roger sauta sur le haut bord de la muraille îi i'enJrûit où était dressée une échelle; et li, au lieu de frapper ceux qui la gravissaient, il prit cette échelle par les deux moiitaus, et, la soulevant de terre avec tous les guerriers qui l;i cliargeaienr, il la balança un momenl et la rejeta sur les enneniis qui encombraiini le Ibssé. A ce coup de force et d'audace inouïc'i, les i empans rclrniirciit d'un ni de joie, et les croisés demeurèrent slupéiails. Quelques-uns re.ulcrent et laissèrent une place vide. Du haut de la muraille Rogei'v sauta et quelques soldats et tai.itaines, de ccux qui ctaifUi aimes légèwmcnt, le suivirent. Les crois-^s, étonnés à leur tour, perdirent l'ardeur qui les avait poussés si loin. Roger, suivit le faubourg dans l'enceinte qu'il formait autour lie la cité, toujouis ù la liie du petit nombre d'hommes d'annes (|ui l'avait suivi, lalaya devant lui tout ce qu'il renconra, appelant à mesure qu'il s'avançait ceux qui étaient sur les murailles et qui, à sa voix, sautaient ou descendaient p es de lui. Ainsi, en moins d'une heure, il réiablil le combat dans le premier faubourg.

Cependant la luiiey continuait avec acharnement, lors()u'il fit appeler près de lui dix de ses capiiaiues les plus déterminés. Il lei tùil former m cercle, et tandis (|u'il se couvre de ses armes, que Kaéb lui a apportées, i; leur dicic en peu de mois un ordre (jui parait d'abord les étonner, mais auquel chacun s'empresse d'obéir, l's rentrent dans l'enceinle du second faubourg, tl bientôt en resiorlent par les portes ouvertes, chacun a la télé de nombreux soldats qui, la pique basse, et sans s'occuper du combat qui s'anime autour du second faubourg, le traversent en courant, n archenl droit aux portesdu premier, (t dès qu'ils Its ont atteintes, les ferment sur eux et sur Ie5 croi^és. Cèpe danl ceux-ci gravissaient incessamment les murailles inléritureset descendaient dans l'enceinle. Pierre de Cabaret le faisait remanjuer avec inquiétude ù Roger, qui lui rt pondit tranquillement:

— .VatliMids que le nombre (iiie tu as voulu y soit: un h'.'mme pour chaque )>ierre.

'l'ont ùcoiip I!'. al arrive près 'dft lui i> la tèle d'i-nr inquantaine de routier.;. Roger lui dit unmol,ei pète d'urn- M.i\ i'.-it:i!;'.<;!;';.- ' A l'irnvi r-, f''nfans. Tout au vicomte, Urani

«on épéc, :- .... , .. > :.>■. .

— IMaintenanlal ons comp:er les pitrres de nos murailles. Quant ù vous, dit-il en s'adressanl à ceux qui 6:aicnlsur les murs du second faubourg, prenez garde, car je vais vous ei.voyer de leriibles ennemis.

À l'instant, il s'élance en avant, traverse, à la têle de £es nombreux chevaliers, la mêlée confuse où l'on je frappait.

corps ù corps, et parait bientôt sur la muraille extérieure, se plaçant ainsi audacieusement entre les Franç;iis qui sont dans les campement et ceux qui occupent le premier faubourg. Presque aussitôt les capitaines qu'il a envoy. s à chacune des portes montent de même sur la muraille, et la cou roiinent au moment où le camp des croisés pensait déjà que les assiégeans étaient maîtres du second faubourg. Celte appariiion étonne les croisés et h s arrête un moment; ils ne comprennent pas que, si les premiers assiégeans ont éié repoussés, ce ne soient pas eux qui se replieni sur les murailles. Ils se consulieut entre eux, et ne s'arrélent à aucun parti , lorsqu'ils aperçoivent les flots d'une fumée épaisse entourer soudainement la ville.: c'est tout le premier faubourg qui est en feu. L'ur indécision devient plus fraude. Alors tous les croisés qui avaient franchi les premières murailles, enfermés dans cet incendie, cherchent les portes pour se retirer ; mais les porles sont fermées : ils montent aux murdiiles ; mais les murailles sont occupées par Roger et ses cjpilaines : dans un mouvement de courage désespéré, ils se pré ■ipit'^nl vers la seconde enceinle ; mais la pluie de pieVreS et d'eau bouillante qui les accueille les fait reculer. A'ors le désordre tt la peur se mettent parmi eux, et ils se jettent en fuyant du coté des murs extérieurs, oubliant qu'il leur faut autant de courage pour la fuite (jue pour l'attaque, el qu'il faut rei. verser ceux qui occup>^nt ces murs. Mais la terreur est ainsi faite, et la lulte devient terrible pour s'échapper. Au plus fort du désordre, Roger demeure presque seul, appelant à lui ceux qui fuient : appelant suriout ceux qui les poursuivent, afin qu'ils les jettent sous le tranchant .Tiïamé de sa tache. Comme un commis de nos barrières, armé d un fer rouge et qui marqu', ù mesure qu'il passe, le béiaii qui va au marché, Roger compt; du bout de sa hache tous ceux qui passent, mais qui tombent. Il les amonceiie devant lui, d, quand le las est si haut <|u'il gène sa terrible extermiuaiioii, •il le franchit, et va plus loin niarqiier^a jlaci.' par un nouveau monceau de cadavres. La plupart meuieiit smis l'allaquer ; quelques-uns, el parmi ceux-là des chevaliers armés de toutei pièces, se précipitent contre lui; mais cette hache se lève rtse baisse impassiblement,, biisant casques et boucliers, chai.'erons et codes de buflle. On ne dirait p'us que c'est un homme, mais une niachii e qui lue, tant il seml)le immobile et; inébranlable sur ses pieds, régulier et irrésistible dans s s cou; s ; o.i sent (lue la foule lui manquera a'aiitla force. Les croisés comprennent alors ce qui s'est passé dans le faubourg : i.s remontent avec ardeur à l'escalaie po'Jr soutenir leurs soldats ou leur ouvrir une voie. Roger, pressé entre ceux qui alta,uentct icux qui fuient, se replace audacieusemeni sur le parapet, frappant également les uns et les autres, toujours immobile et scellé à la place (ju'il a choisie. Otie audace irrite les croisés ; ils se ruent conire lui sans l'ébranler. Eniin, lorsqu'il voit l'ardeur des uns et la terreur des autres poussées au dernier degré, il se replie soudain vers (luekiues-uns des S'cns, et, en formant un seul corps, il fend le torrent des fuyariis el le traverse, en allant vers la cité. Arrivé au pied des seconds murs, Roger ajjpelleà lui tous ceux qui les défendent. A sa voix, les portes de la ville s'ouvrent : les habilans de Carcassonne, pou>> ses par leur victoire, se précipileni en avant et chassent les croisés devant eux comme un irunpeau en dcsordre. Alors il arrive ce qne Roger avait prévu : les fuyards r nconlrenl les assit'geans, qui veulent avancer; et la peur tst si grande parmi les premieis, que ce sont eux qui culbutent les leurs du haut des mur.< qu'ils escaladent. Chassés par Roger et les siens qui foue'itni ci lie iericur à giaïKis n.ups de liacbeet d'cpée, les derniers pousseni ;cux qui les devancent, el les précipitent sur les pi((uesde> ■^ddat.s qui -é pressent au pied df» muraille^. Alors ce n'est plus nn c.ombai,V'est une épouvanlable bouche; ie où les croises sont tués à merci, tant qu'en veut la pique el l'épé , tant (|ue le bras en peut désirer. Enfin le premier faubourg tst balayé. Les croisés regagnent en foule le caM;p, laissant dans le faubourg une armée ëe moris, car de vivans et de blessés il n'en resta pas un seul; et connie dit la chronique provençale de l'épcque : E ialament sh sont rairomontrats qw pio nr. (owhrtra, H talnwnf

LE VICOMTE DE BEZIERS

lOÏ

tomharun quejamaij ne se leraïua ne bocjaron (kl loc Et ils se rencontrôre nt si fiirieuseniciit qu'il on tomba beaucoup, et ils lonibi-rent si bien, (nie jamais mil no se releva de l'endroil où il étail tombé.

Quand la déroule fit complète, Roger se retourna, et, voyant autour de lui Pierre de Cabaret et ses autres capitaines tout dci^uuttans du sanj; ([u'ils avaient répaudu :

— Eh bien! s'écria til, mon brave soldat, t'ai-je fait bon compte? As-la un homme pnur eliaque pierre?

— Sire vicomte, dit Saissac, en applii|uant à Cabarel le ealembour de lEcriture: Voici la pierre <|ui a coûté le plus cher à l'ennemi.

— Bien, bien, Saissac, s'écria Roger; je t'ai retrouvé si jeune au combat, (|ue je me suis prescjue senti d'âge à le servir de tuteur et à modérer ta fougue. Où est Guillaume de Minerve, que je l'embrasse? où est Lérida, que je le félicite? où sonl-ils, le Lion et le Tigre! ils ont déchiré ce bétail à belles dents de fer et d'acier. Sur mon ûme, messircs, je crois que nous pouvons dormir. Un moment, nos bons clievalieis. ne tendrcz-vous pas la main à Buai? Quoiqu'il ne porte pas la ceinture mililaire, il a fait merveille des deux mains, de la torche et du sabre.

— Bonne épée vaut mieux que ceinture dorée, dit Saissac ù qui la voix tremblait en parlant ainsi.

— Et bonne renommée aussi, dit Pierre, et le drôle l'a aussi mauvaise que possible.

Saissac se tul, et Roger dit en souriant ît Pierre de Cabaret :

— Eh bien ! mon bon Pierre, si je te priais de le prendre pour écuyer afin de lui donner un peu de la tienne, ne le ferais-tu point"?

— Sire vicomte, dii Cabaret, je crois avoir assez bonne renommée pour deux liunnètcs gens ; mais je crois que le Buat en a besoin de beaucoup trop pour qu'il ne m'en restât assez.

— Donc, messire, dit Roger avec hauteui', il sera le mien et non le vôtre, et si quelqu'un n'a pas son compte d'hommes tués, comme je l'ai prescrit, il en peut emprunter au sire Buat, il leur en prêtera, car il n'en manque point.

Bientôt après, toute la garnison de Carcassonne était rentrée daiis ses murs, et Roger, parcourant l'enceinte d'un bout à l'autre, alla visiter chaque poste pour voir s'il était suffisamment gardé. Arrivé à la tour du Paon, ii entendit au somrael, où tous les routiers étaient rassemblés, deijrands éclats de rire, mêlés de cris de triomphe. Il monta, et vit que c'était Kaëb et Buat qui excitaient ce mouvement. Tous deux étaient armés d'tin arc, et lançaient des flèches contre un but él«igné, Roger regarda, et vit dans le fossé un chevalier étendu, couvert de ses armes. Ce n'était pas sur lui que tiraient les deux jeunes gens, mais sur quelques écuyers qui s'étaient hasardés jusque dans le fossé pour l'en retirer. Déjà quatre avaient tenté ce dévoùment, et l'avaient payé de lewr vie. Un eiiiquièrae se présenta ; il courut ^ers le fossé, et Raéb tira; la flèche, heureusement ajustée, frappa sur la cuirasse, rebondit et tomba à terre. Les éclats de rire recommencèrent, et l'on railla l'esclave de la faiblesse du coup.

— Que peut une flèche sur ces armes d'acier ? cria-t-il avec eolère.

— Tu vas voir, dit Buat.

A'.issi!ôt il ajusta une seconde O^èche qui partit avec tant de force, qu'on ne la revit que lorsque l'écnyor s'arrêta, en poussant un cri, percé de part en part. C'éîait le jeu qui occupait i-i gaîment les routiers. Les quinze ou vingt homnies d'armes qui étaient à (p.ielque dislance du fossé, et*qui paraissaient prendre tant d'intérêt au blessé, délibérèrent entre eux, et se résolurent .'i s'avancer ensembl.-^, espérant sans doute qu'unaa moins échapperait au terrible archer qui avait atteint les autres.

— Allons, Kaëb, dit Roger, pince ta corde au milieu, et tords-la un peu en la tirant ; je vais te mo;itrer comment cela se fait.

Il prit liii-nit-mc un arc, et Kaëb suivit l'avis de son maître : la flèche partit et un des écuyers tomba. Les routiers applaudirent.

— A loi !e second, Duat, dit Roger.

Buat lira e( le second écuyer tomba. Cela n'arrêta pas le troisième, qui arriva près d'.i chevalier blessé.

— Pardieu, dit Roger, je veux comailre cet écuyer ; c'est un brave serviieur, et je le verrai si la mentonnière de son casque n'est pas agrafée de fer.

A ces mots, il ajusta sa flèche, qui frappa juste sur le filaur du casque, et le fit tomber de la tête de l'éeuyer.

— Jour du ciel ! s'écria Roger, c'est .lean du Man, l'écuyer de Sabran ! Quel esl donc le clievalier blessé.

El, iciitt aussitôt, (le la main il fil signe aux routiers de retenir leurs flèches, et courut vers l'eiidroit de la muraille au pied de laquelle était le clievalier blessé?

Pendant ce temps, un chevalier croisé, ([ui faisait le tour de la ville en inspectant l'état des murs, arriva vers le groupe qui n'osait plus avancer. Roger, tout en se bâtant, vil que les hommes d'armes lui expliquaient ce qui venait de se passer, car ils lui montraient ailernativemenlla tour, le b!es.-é et les écuyers morts. Le chevalier, dont lastature é:aU remarquable, fit signe à l'un de ses hommes de le suivre, et il s'élança dans le fossé. Les routiers poussèrent de grands cris, mais sur un geste de Roger, qui étail monté sur le revers de la muraille, ils retinrent' leurs flèches, et Roger s'adressant au chevalier blessé, qç.i ctdt à peine :\ quelques toises du mur, lui dit tristement :

— Pons, j'ai dans ma ville le meilleur médecin de la Provence; veux-tu y venir guérir près de moi? Je te jure qu'une fois en santé, tu seras aussi en liberté.

— Ah ! dit jeune Sabran en se soulevant, laisse-moi mourir ici, ou dis plutôt à tes arcbers de me tuer, pour que nul ne s'expose plus pour une vie qui m'est pesante et odieuse.

A ce moment, le chevalier i rois,i arriva près de Pons de Sabran, et le chargea sur son épaule comnie un fardeau léger:

— Qui que lu sois, lui dU Roger, je te rends grâces de fon dévoùment pour ce noble enfant. Ii n'est pas le seul parmi mes ennemis (jui ait levé sur moi la main qu'il m'avait tendue ; mais il est le seul à qui je le pardonne, et de qui je le regrette. Merci, brave chevalier; dis-moi ton nom pour que je m'en souvienne si jamais je puis faire quelque chose pour toi.

—Tu peux m'appeler dans le combat, lui répondit le chevalier, et tu trouveras une lance qui répondra quand tu auras crié: Simon deMonfort!

— Volontiers, dit Roger, et si tu ne viens assez vite, je te jure de te faiie un passage libre alors comme aujourd'hui.

Puis il se tourna vers ses archers, qui tenaient leurs arcs tout prêts :

— Bas les flèches, en fans! Cet homme, cria-l-il, est mon ennemi à moi.

Et comme les archers murmuraient.

— Bas les flèches! reprit-il, respect au sang que je garde pour mon épae.

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