I.E ROI D'aU.VGON
Quelques jours après cette attaque inutile, une troupe nombreuse de Ciievaliers se présenta à l'entrée du camp des croisés, el detnanda à être conduite à la tente du comte de Toulouse. Elle y arriva bientôt, et l'un des chevaliers qui la composaientlevant sa visière, Raymond reconnut le roi d'Aragon. Il l'accueillit avec de granules démonsirations de joie, fitloger chacun des chevaliers, du roi avec un r'e ses chevaliers pour qu'ils fussent inagniliqueTient traités, et, étant demeuré seul avec Pierre, ii lui demanda la cause de sa venue.
-.Te viens savoir, dit Pierre, si tout ce que l'on publie de la conduite des lég.Us est véritable; si la prise de Bezicrs n'a été qu'uiie tuerie sans merci, et si la prise de Carcassonne devra être de même.
— De même, dit Raymond; Dieu n'a jamais envoyé sur la ferre de plus implacables exécuteurs de ses ordres qu'Ani aud de Cileaux et son collègue Milon. Malheur à Roger s'il est pris !
FREDERIC SOULIE
— Ce ma!b»ur eh il ii crainJie?
— O.ii, ei plus il craindre aujourd'hui qu'il y a une semaiue. Nous avons attaqué !e premier faubourg de Carrassonne, et lavons enlevé. Nous élions près de nous rendre maîtres du second, car je ne sais pour quelle cause l\oi^er ne s'était point encore montré dans le combat ; mais alors il y a paru, et ce n"a plus é!é qu'un épouvaiuable carnage des croisés, tine tenible déroule des assicgeans.
— Ab! la bonne épée provençale, s'écria Pierre d'Aragon, a donc fermement j.csé sur ces bruics de France! Dieu du ciel ! c'est bi II la noire bon lloger.
— Sans doute, dit Raymond, mais cela n'a fait qu'auL'mcnler la ra^e (|ui pousse les léi;ats à sa destriic.ioii, et si on n'a jias repris ratta(|uo dès le lenileinain, c'est qu'on pré|)arc de teriib'es mae'iines pour rendre l'assaut presque irrésistible.
— Voyons, dit le roi, après avoir bésilé un momeiil, parlez vous sans prévention timorée, et croyez-vous au succès des croisés '?
— Vous savez, dit le comte, que si je ne manie la lance ou l'épée aussi bien que Roger ou que voi's-mfme, je me connais autant ((u'aucun .1 la coiuluiie d'un siège et ù la construction des machines, et véritablement, je vous le jure, jamais je n'ai vu de si ell'royables préparaliis -, d'ailleurs, vous pourrez en juger en parcouiant le camp.
— Soit, dit Pierre d'Aragon, et si c'est e.oniiiie vous dites, je ferai aux légats la proposition que j'ai résolue ; car, messire comte, Votre baibe grise et ma baite noire ont eu moins de prévoyance que la moustache blonde du vicomte.
Cela dit, ils sortirent, et un grand nombre de cheva'iers, avertis de la pri'.sence du roi d'Aragon dans le camp des croisés, vinrent le saluer. Parmi ceux ijui lui lireiii le plus d'accutil, il remarqua le comte de Ncvers et le duc de Bourgogne. Après avoii' échangé quebiues complimeus avec eux, il leur demanda s'il ne poiiirait point obtenir par leur entremise une entrevue avec le légat et les autres généraux de l'armée. Le fine de IJourgog'ie se hà'a de s'olïrir pour arranger cette af faire, et le corn e de Nevers demeura près du loi d'Aragon.
— Sire roi, lui dit-il en passantson bia; sous le sien, que Dieu vous !-cc,onde .'■i vous venez ici en but d'accommodement ; car il n'e>t aiU'un chevalier chrétien qui re vous faclic gré de le délier ainsi de l'obligation de continuer encore, pendant trois semaines durant, cette guerre de. meurire et d'incendie. |,e vicomte Roger est un grand et noblit aizerain comme la Frau'T et l'Anglet^re en YOiidr.;ieiit posséder beaucoup; c,ir ce qui fa't la rage di s uns fait l'admir.ition des autres, et ce qui lui vaut la Jiaii e des clercs lui a ac'iuis riiUcrêt des clievalicri.Sur moni'uire,jamaii je n'ai vu bras si redoutable et si fort; c'est un biichi,'ron d'hommes, si ceu'ist qu'il abat ses arbres îi la tête. Venez au conseil. Mauvo'sin y sera des nôtres avec Saiu:-Pol: ce sont de braves chevaliers. Si le duc de lînurgognc n'avait l'esprit aussi obtus que son épée est tranchante, il serait pour un accommodement ; mais les lé,!atseml)arrassenl toujours de raisons fubliles la droiture de son inslinct, el on lui fera faire q elqne méchante action.
En parlant ainsi, ils arrivèrent au milieu d'une prairie, el virent (ju'on y co^lstrui■^it d'immenses machine;. Qi.cli|uesnnes éiàient basses cl longues, el formaiciit une voûte sous lafjiio le on abritait K's soldats, qu'on attachait au pied des iMii^iaiis pour les sai'cr et y faii'e brèche, (lueiques autres él aient des iierrières d'une ccnslruclionpaiticulièie:c'é aient deux énormes suppôts, soulinaiii une sor.e d'essieu en b lis; à cei essieu était R\é i.n foit r-ayon teraiiné par une masse carrée de bois de dix-huit poutes, ii peu près comme un marteau à battre es i iloiis. Ce raycn était en ouli-e i'o temenl conso'idé par des airs-boutans qui s'ap; uyaient sur l'essieu. Voici comment jou.'.it <etle machine. On plaçait sur une planche graissée, et qu'on pouvait iiic i;ier à volonté, une pieri'e d'un volume de luiità di.s poiu'es ; ( n tournait l'tssieu de manière (|ue le ray.n, armé du marteau, touchât la pierre <hi côté où on voulait la bncer. Autour de l'essieu étaient attachées quatre cordes que vingl sobLis tiraieiii .'ivec force; elles imprimaient ainsi un mouvement de lolaiion très aicéléré ii l'essieu, de f-çon ([iii' ie marbaii, Ir-açant une circoii-
férence d'autant plus gr.itule que la machine était fins élevée, revenait frapp.r la pierre avec tant de violence, i|u'il la lançait à des distances considérables. Le roi remarqua ceite machirre, dont il n'avait point encore vu de modèle, et, les soldats l'ayant mi-e en mouvement devant lui, il reconnut qu'en inclinant la planche de bas en haut, on pouvait enlever les pierres bien au-dessus des murailles, et les fair-e pleuvoir dans la ville, ce qui ne s'é ait jias encore vu. Il s'enquit de l'inventeur de cette machine, et les comic» de Toulouse et de Nevers lui montrèrent un homme (lui, les bras nus, et armé d'une bisaigué, travaillait a équarrir une pièce de bois, tandis que son regard actif surveillait tous ceux qui étaient anlruir de lui.
— Quoi ! dit Pierre, c'esl ce manant (|ui a fail une si terrible invention'?
— Ce manant, dit le comte de Nevers, est rarcbidiaere Guillaume, de Paris, et presque tous ces ouvriers (|uevous voyez autiuir de lui sont lei principaux clcns de l'armée.
L'étonnement de Pierre d'Aragon fut grand, mars il s'accrut en(orelorsi]u'â un signal donné un des ouvriers entonna le f'eiii Creator, qui fut aussitôt repris par des milliers de voix, et chanté avec ferveur, sans cependant interrompre les t avaux.
— Voilà comme ils officieut, dit le comte de Nevers ; il est bien juste que les clercs fassent la besogne des soldats là oU les évéïiues font l'offii'e des généraux.
Au ton dont parlait le sii-ede Nevers, plus encore qu'uses paroles, Pierre d'Aragon jugea ([ue la mésintelligence régnait entre les légats et les chevaliers, et peut-éti'e eût-il laissé au temps le soin d'aigr'ir cette disposition et de dissoudre toirle celte année, s'il n'avait vu que les milliers de mai'hines i|ui s'éh valent rendaient le succès d'un assaut plus que probable, et qu'il restait encore assez de temps aux légats wour obtenir cet assaut des chevaliers qui composaient l'armée. L'étal des machines permettait même de le livrer sur-le-champ si on n'eût voulu les multiplier pour frapper un coup décisif. 11 marcha donc vers le pavillon (tl pubalhut des légats, qui était surmonté d'une croix, el il se trouva admis en présence des représenlans d'Innocent et des prirreipaux chevaliers qui formaient le conseil. Après avoir pris la place qui lui fut désignée, il leur a'iressa la par'ole: il leur exposa que si le crime d'hér'ésie avait régné dans les états du vicomte el s'y était enraciné, ce ne pouvait être l'a faute de Roger, dont lajeunes.se ne lui avait permis de diriger les affaires de ses comtés que depuis quelques années au plus. Il leur remontra qu'on avait été sans pitié pour lui, ayant refusé de le r-ecevoir à merci et accommodemeni dans la ville de Montpellier, bien qir'il s'y fut pi éseiilé de sa volonté.
Il représenta qu'il ne pouvait être puni des fautes de ses oliiciers-ei de ses hommes, el que, dans le cas même où ils seraient coupables, ils étaient assez punis par la destruction (Je la ville de Beziers el de plus de ciininante châteaux que les croisés avaient r'iiinés de fond en comble. Lorsqu'il eut tini de pai'lei', Ar'iiuud répondit :
— Nous avons doviné, sire roi, quel motif vous avait amené en notre camp, et nous avons préparé notre réponse en { onséqui nce des paroles que nous aNioris prévues et que nous venons d'entdidre. L'esprit de paix nous anime, surtout en présence de l'espiii de repentir. Si, comme vous le dites, le \icomte Roger est innocent des crimes d'hérésie, el que ses oUiciers et ses liommrs en soient seuls coupables, il Irouvei-a no» pr-opositious d'une exacte justice, car elles épargnent l'innocent, et ne s'adressent qu'au coupable.
Ces pii' cautions et le silence que tarda un moment l'abbé de Cileaiix annoncèrent au roi d'iragon (tue ces propositions étaient inadmissibles, car oir voyait <iue le légat lui-même craignait de les aboi'der. 'Cependant il cont'nua ainsi :
— Il siira p.ermis au vicomte l'ioger de se i-etirer lui treizième avec dou;e hommes ù son choix, chevaliers, ciiâttlains ou manans, â condition par lui de nous livi-er sa ville.
Le roi d'Aragon fr'oiiçn le somcil et s'écria:
— Et ([uelles sont les conditions pour le reste des habitans ?
— lis seront livrés à notre merci, pour en ordonner ce que bon nous semblci'a.
LE VICOMTE DE BEZIERS
— C'esl-à-dire, s'écria le comlc de Nevers, pour les luer et massacrer jusqu'au dernier. Ce ne sent pas desproprsitions qu'aucun homme poKanl l'cpée puisse accepter: c'est dérision et insulte.
— Ce sont celles qui ont été arrflées au conseil, reprilliautaiiiement le Itiiat, et anx(|nelles vous devriezvous soumettre sans muvniuror, même lorsiîn'clles ne partiraient que de noire seul:' volonté, si cepciulanl vous pensez que la foi du serment lie l'honneur des chevaliers. Du reste, le roi Pierre d'Aragon sera plus juste que vous, it puisqu'il a vi.sité notre camp et vu les forces prodigieuses dont l'esprit de Dieu a armé sa cause, il pcitt juger que ce n'est ni dérision ni insulte, mais clémenoe et piiio.
— Mcssire, dit le roi d'Aragon en se levant, la force ne fait point le droit, et le droit fait souvent la force. L'aspect de Tos machines n'est point fait pour intimider celui qui a la la conscience du sien, et je ne puis croire que Roger accède à vos demandes. Mais, tcmm.e je suis venu ici dans le but de concilier celle terrible guerre, je porterai vos propositions à mon frère Roger, et vous rapporterai sa réponse. Vous ne me considérerez pas co:nmeun laiiteurde guerre si je pense que, d'après ce que vous lui offrez, il faut vous préparer à l'attaquer.
— Et nous ne vous considérerons point comme un traître, dit le légat, si vous lui dites qu'il se tienne prêt à se défendre.
Le roi d'Aragon sortit de la tente, et le comte de Nevers, qui l'accompagnait, s'écria •
— Ah! damné serment! Qu'il me tarde que ces quarante jours linissenl; c'est une guerre de routier qu'on nous fait faire. Et puis, voyez ce Saint-Pol et ce MatH'oisin, ils sont sous quelque tente de ribaud à boire et à se goberger, tandis qu'on tient conseil ; ei cet âne de Bourgogne laisse tout faire, de manière que les évcques et quelques chevaliers à leur dévotion ccnidui.«ent l'armée à toutes sortes de méchantes et déshonorantes actions. Vrai Dieu ! si j'en suis requis, j'attaquerai la cité de Carcassonne, et, une fois l'épée au poing , je ferai de mon mieux ; mais je donnerais un de mes bons châteaux pour que le vicomte nous donnât pareille aubaine que la première, surtout si, coaime il paraît certain, c'est ce malencontreux Simon deMonlfort qui mène tout icisecrètercf n(. Ah ! le vicomte a eu grand tort de ne le pas laisser transpercer d'une bonne flèche au lieu de lui promettre u^ combat corps à corps, car, à vrai dire, c'est un rude champion.
Un moment après, le roi quitta le comte de Nevers et les chevaliers, qui le suivaient en signe d'honneur, et il s'avança seul vers une porte de Carcassonne,» la tête découverte et vêtu d'un simple pourpoint, comme ami et non comme combattant. Au signe qu'il fit enilevarit en l'air un penncn que portait le comtfe Sanche de Roessillon, qui le suivait, la porte du second faubourg s'ouvrit, carie premier avait été abandonué. Les habitans de la ville, avertis de la présence du roi d'Aragon, et en devinant les motifs, l'accueillirent décris de joie, et il fut ainsi accompagné'jusqu'au château, où il trouva Roger. Le premier mouvement du vicomte fut empressé et sincère, et il dit au peiit nombre de ceux qui avaient suivi le roi jiistju'à l'intérieur de la tour: — Répandez en la ville que ce sont propûsilions de paix qu'on nous apporte ; dites aux habitans que je lïur en ferai part sous l'orme du château, et que leurs souffrances tirent à la fin.
— Comment! dit Pierre, en êies-vousà cepoinf, qu'on soit déjà faiigué du siège, et que les habitarss murmurent?
— L'eau nous manque, dit Roger ; et, quoique j'aie moyen de m'en pro;'uier, j';\t!eniliui encore pour employerce inoyeu. Cependant il faudra bien;ôt s'y résoudre; car la maladie se niêie à'ia soif, et die nous sera bientùl plus fatale que les croisés : mais e'ie tious l'est moins que la trahison, et j'ai trop lieu de craindre celié-ci pour livrer mon s, cret ù une viile où mon tvêqae Bérsnger a laissé des partisans trop nombreux.
Après ces paroles, ils deraturèrent seuls, et Roger apprit ce ((ue les croisés avaient chargé le roi d'Aragon de lui rapporter. Sans auire explication, il refusa iautainement et rom-
LE SIÈCLE. — il.
pit l'entretien touchant la reddition de la ville. Mais lorsqu'il se fut enquis des nouvelles de l'extérieur, et que le roi lui eut raconté ce que les croisés avaient fait de la ville de Beziers, il entra dans une douleur et une rage inexprimables. Enfin le roi lui ayant demandé sa réponse, voici celle qu'il lui Ot, telle que l'a conservée la chronique,
— 'Vous (lirez â ces prêtres (pie j'aimerais mieux me laisser arracher la barbe et les cheveux du meiilon et de la tête, les ongles des pieds et des mains, les dents de la bouche, les yeux et les oreilles du crâne, être écorché vif et brûlé sur un bûcher, que de remet're à ces bourreaux le dernier de mes hommes, fùt-il serf, fût-il hérétique, lùl-il parricide,
A peine eut-il achevé, qu'il ouvrit les portes de la salle où il se. trouvait, et entra dans celle oU se tenaient grand nombre de chevaliers et de bourgeois,
— Guf-j-re! s'érria-t il ener.trant, guerre et extermination jusqu'au dernier d'entre nous !
En parlant ainsi avec fureur, il traversa la cour du château et le pont-levis, et arriva sur la place de l'orme , où étaient presque to'is les habitans qui ne veillaient pas aux murailles.
— Guerre et extermination ! s'écria-t il en montant sur le banc qui ceignait le pied de l'arbre.
Un morne silence, suivi de quelques murmures, accueillit ce cri de Roger.
— Savez-vous, rontinua-t-il, ce que les légats du démon Innocent III ont osé nie proposer, à moi, votre souverain et défenseur? De sortir, u^oi treizième, de celte ville, et de livrer le reste de ses habitans à leur merci,
— Jamais ! jamais ! crièrent les chevaliers et les plus puissans bourgeois.
— Et quelle sera celle merci? dirent quelques voix isolées de serfs et de femmes.
— Ce sera la merci qu'ont obtenue nos frères de Beziers , s'écria Roger pâle et tremblant d'une rage qui ne trouvait pas assez de voix en lui pour s'exhaler, ce sera l'égorgement de tous les hommes jusqu'au dernier, de toutes les femmes jusqu'à la dernière, vieillards et enfans, catholiques
! et vaudûis, laïques et clercs; car à Beziers, en notre ville de Beziers, dans Beziers la riche ville, la noble sœur de ceite cité; il n'est pas resté un pied debout sur le sol pour venir nous donner la nouvelle, pas une main pour sonner la cloche d'alarme. Morts ' morts ! tous morts jusqu'au dernier : voilà la merci des légats.
Un uémissement d'horreur et de désespoir parcourut toute la foule, et cependant quelques-uns murmurèrent :
— Est-vrai? est-ce possible?
— C'est plus que possible, dit Pierre d'Aragon, c'est vrai, vrai, sans meiuir d'une syl.abe, comme leur glaive ne s'est pas trompé d'un homme.
— 11 n'y a donc pas d'espoir? dit quelqu'un.
— Il n'y a d'autre espoir, dit Roger, que de nous dire qu'il n'y en a plus. Citoyens, on nous donnera l'assaut demain. Demain étanchez votre soif dans le sang de vos ennemis, et après-demain je l'étancherai d'eau pure et salutaire. Envoyezmoi quatre de vos capitaines : je leur dirai comment je !e puis; et j'espère que vous en croirez leur parole lorsqu'ils vous l'assureront,
— Nous te croyons, s'écrièrent toutes les voix, nous te croyons sur la parole, et tu peux ne pas la tenir si nous ne tenons la notre, de combattre et mourir à tes ordres tant et comme tu voudras. •
Un moment après, Roger reconduisit Pierre d'Aragonju?qu'aux portes do la ville, et rentra dans la cité pour faire préparer les moyens extraordinaires de défense qu'il voulait employer, Jl visita les l'iurailles et Dl répar,rr les moindres brèches qui s'y trouvaien'. Tout autour ii lit dresser d'immenses fourneaux, et apporter dans des cruches de l'eau et de l'huile rn quantité pour la faire botiiilir et eu arroser les assiégears; des pierres et des traits y furent amoacelés, et de.-torches furent préparées. Dans l'entretien qiie Roger avait eu avee le roi en le reconduisant, celui-oi, emporté par l'inlé- ;èt que trL!p tardivement il avait pris â la casse de Pioger, lui raconta et lui nombra la quantité de machines construiiei»
FREDERIC SOULIE
Roger ordonna aussitôt qu'un grand nombre de flèches de bois de sapin fussent préparées; elles étaient armées d'un l'er pointu, et, immédiatement après ce fer, d'une grosse poignée d'étoupes ((u'on devait imprégner d'huile, et auxquelles 01 devait mettre le feu a moment de lancer les flèihes. Pendant ce temps,' Pierre d'Aragon était retourné au camp des croisés. 11 f''t d'abord accueilli par le comte de Nevcrs qui quitta un groupe de chevaliers, et qui aborda le roi en sï-
criant :
11 a refusé, n'est-ce pdS?
Voici sa réponse, dit le roi, et il la répéta lexlueliement.
— Elle est noble et digne, cria Xevcrs, et tant pis pour ceux qui ne la trouveront pas telle, ajouta t-il en mesurant dédaiineuseraent le duc de Bourgogne du geste et du regard.
Celui-ci voulut répondre; mais Simon de Monfort l'entraîna en le calmant, et le ri.i d'Aragon alla au pavillon des légats. Ils le reçurent et entendirent la réponse du vicoii.le avec une humili é atlVctée, sous laquelle ils ne purent s"emnêcher de laisser percer une sombre joie (jue trahissaient les regards d'inielligence qu'ils échangeaient entre eux. Après que le roi eut parié, Arnaud se hâta de répondre :
jjjeu sait que nous avons fait tout ce que nous pouvions
. isilerde si grands maux. Que le sang versé retombe sur celui qui ferme l'oreille aux conseils de la prudence.
Pierre se dispensa de répondre; et, lorsque le légal Tin-
"la i demeurer dans le camp et à y recevoir l'hospitalité, il
^' fusa dédaigneusement et répliqua qu'il en avait assez vu
"^our qu'il pensai à aller prendre soin de la sûreté de ses
"^'^ Comme il vous plaira, sire le roi, dit Arnaud. La meilleure sûreté c'est d'être dans le giron de lÉ-lise, et je ne nense pas q"'>^ ^"^"^ prenne fantaisie d'en sortir.
^ gi \i>lise n'est plus qu'un camp, répondit Pierre, et si
. (.jgrcs ne sont plus que des soldats, elle ne doit pas s'éer que ses fils ne l'abordent que la lance haute et le
uoing armé.
Peu de temps »pr^s, vers le soir, Pierre quitta le camp,
es allées et venues avaient occupé toute i.ne journée, et
r'-omtc de Toulouse 1 accompagna, sui\i d'un nombre con-
idérable de chevaliers qui voulaient ainsi lui faire honneur.
Ravmond axant fait un signe au roi d'Aragon et p. esse le
de son cheval, ils se trouvèrent un moment en avant et
fs"é5, et le comte dit i voix basse:
— Pourquoi ces menaces, mon frère? pourquoi avenir les légats de vos projets'? «■.,•,., j
- C'est (l'ie l'indignation me suffoque, et qu'il est temps de répaicr la faute que j'ai commise.
— Je le sais je le sas, dit le comte, mais ces dispositions veulent plus de se< m et de prudence. Avançons encore un nfu qu'on ne puisse nous ent, ndi-e.
Ils se mireni hors de la portée de la voix et le com;e ajouta :
Eh bien ! que comptez-vous faire ?
Pierre regarda Raymond avec déOance, et lui dit brusque-
me.:t:
El vous? . . . . . ,.
— Moi dit le comte en hésitant, moi, je n? p is ru-n. Cependant.'si j'étais siir de votre appui....
— El mo. de votre foi. . du le roi.
Jl \ eul un moment de silènes pendant lequel le roi observait attenlivemeul le comte.
— Ah: tout ffci est b^en fnncsle, djt Raymoad sans répondre au doute du roi d'Aragon
Il c'-t bien taid j.our le reconnaître.
— Pastioplurd, dilUa'.Hiond, si... Puis il s'arrfla et re prit: — Picne, nous nous sommes trompés tous deux et laissé emporter à m mouveir.cnl de co ère contre un enfant.
— EhbienPd l leroi.
— Eh bien... dit Raymond se décidant peut-être ù parler plus franchement.
Vce moment, les' chevaux des deux seigneurs auxquels l-u'rs cavaliers ne irenaient pus garde prirei.t une allure ra pide. Celui du roi voulant toujours devancer i'aure, et clui
du comte ne voulant pas rester en arrière. Le comte réfléchi' et dit au roi :
— Vous voyez que mon cheval suit aisément le pas qu'il voit prendre aux autres : c'esl un bon cheval.
— Oui, (il l'ierre d'Aragon, quand un autre commence la course. Eh bien, soit! je prends ceci p air un avertissement de Dieu, et il en arrivera ce que Dieu décidera.
Le comte de Neve/s rejoignit au même instant les deux princes, qui ralentirent le | as. et l'on csusa de choses diverses jusqu'à ce que les trompes des soudards annonçassent qu'on allait clore l'enceinte du camp. Raymord tourna bride etditaurid:
— Je vous quitte à regret ; mais vous voyez, mon frère, que je réponds à la voix qui m'a;j| elle.
— Moi aussi, diiNevcrs; mais que Satan m'élreigne si je ne cassais vo'oniiers b-s dents d^ la bouche qui souflle ces trompes. Oh ! les clercs! les clercs! ils m'ont volé mon serment; que Dieu les protège quanl je I a .rai racheié.
A cet instant, les deux tr vupes se sé^■arérent : les uns regagnant le camp des croisés, et Pierre continuant sa roule du c6té de la monlagne.
noGr.n.
Di iix jo-irs après le départ du roi d'Aragon, l'assaiii .j-.i devait iivrcf ("anassonne aux croisés commença ave • le joi r. Ce fui un terrible spectacle que celui de celle armée rie machines roulantes qui s'avancèrent comme une ville contre une ville. Ce dut être un grand elTrui pour les assiégés que de se voir ainsi enveloppés de tours avec des ponts qui allaient s'att icher aux sommets des murailles, de boucliers qui couvraient les mineurs qui allaient s'allaquer à leurs racines, de ba!istes et 'le pierriéres de toutes sortes qui les baltaienl au ventre, tout cet attirail heurtant et frappaiU les murs, h toutes les hauteurs, si violemn enl el si continûment que les remparts en vibraient dans leur vaste circonf-Tence. Il faPait h tous ces t.ommes ent-rmés dans Carcassonne un courage bien désespéré pour penser ù résister ù cette multi'ude de chevaliers et de sol lais se précipitant à l'escaladr par milliers, et qui se succédaient sans qu'il pariM que la mort cimptùt pour (|uelque chose dans de si innombrabl-s baiailloiis. Mais lorsque' après quatorze heures de combat acharné toute cette armée fut culbutée, lûrs(iiie loutes ces tours flambèrent autour de la ville, comme pour é lairer la victoire des uns et la défaite des autres, alor> la consternation passa de> murs de Carcassonne dans le camp des croisés; et lors(]ne Rdger ordonna aux siens de rentrer dans l'enceinte de la cité, ne voulant pas garder le second faubourg, tant il était encombré de cadavres, les assiégés irouvère:it assez d-' force ;v0ur emporter Roger en triomphe jusque dans son château. C'est que Roger avait été dans ce jour |dus gr.md que n'eût espéré son père s'il eût vécu, plus redoutable que ses meilleurs amis ne l'eussent pu croire s'ils ne l'avaient vu. C'était lui qui le premier avïit laissé approcher une des tours des crnisés -, c'est lui qui avait, de ses propres mains, attaché au mur le pont que ce.te touf y avait lancé, ne craignant de ses ennemis que la fuite; et c'est lui qui, après avoir ainsi enchaîné à sa ville cette tour qui l'a^'^iégeait, avait a>sip2;é cette tour la torche et la hache au poi- g; c'est lui qui avait fait de ce pont, qui devait être le chemin de l'attaque, celui de la défetise . lui qui le premier avait pénétré dans cette tour, et l'avait fait crouler, toute charg.'e d'hommes, sous l'incendie qu'il lui avait attaché aux flancs. C'est Uoger qui le premier, debout sur le revers des remparts expo é aux pierres el aux flè.-hes des C'oisés, avait piécipité j^ur le bouclier des mineurs les pots énormes d'Iiuileatluniée qui se brisaient, en tombant sur la maciiine, l'inondaient de (la'; mes, el la .évoraient en un momtiit. C'e^t li.i qui, aidé de Buat, avait l'érissé d'un si grand nombre de flèhes entlammée^ la |)i(rrière immense de l'archidiacre Guillaume, qu'elle s'était enlin enflammée comme les autres. Mais ce qui surpassait toute croyance, c'est ce dont
LE VICOMTE DE BEZIERS
l'armée et la ville avaient été témoins, si iiitéressi'es toutes deux, si ha'elaiites à l'aspoct d'une si grande audace, que le combat en était demeuré !-usn<Midu.
Un des boucliers des c^oi^és avait résisté assez lûngtenips aux rochers et aux tùnlies qu'on Uii avist lancés, pour que que ques mineurs eussent pu détacher bon nombi c de pierres du pied du rempart, s'y creuser un trou el y irav;)iller à l'aise. A. cet endroit, le combat s'était ralenti; l'escalade avait cesse, et un grand nombre de dievali r^ s'étaient réunis en face de cette brè lie, ait'udant la chute du rempart pour s'y pré'ipi'er, el trouver enlin la chance d'un combat corps a corps, sur terre ferme, et non pas en l'air sur des ponts volans ou des échelles fragiles. Roger, dont Je courage se promenait partout el se distinguait partout, 'voit de loin, d'un côté, une foule attentive, de l'autre, l'isolement du rempart, où les intrépides craignaient de s'aventurer. Il s'y élance, ayant le seul Ruât près de lui, Buat, qui trahit son sang et son origine ii chaque danger qui se présente, tant il s'y précipite avec ardeur, et tant il triomphe avec, rapidité. Ils arrivent tous deux, l\oger el Ruât, au sommet du rempart que le pic creuse et harcèle au pied. Un rire terrible et moqueur de toute l'armée dis croisés les accueille aussi ùt. On ne daigne pas leur lanc-r une flèche, lan^ on se sent assuré de pouvoir les atteindre bientôt de la lance et de l'épée.
Alors une entreprise qui ne pmvait avoir que Bu^l poiir complice s'offre à l'esprit de Roj-er. Il prend une corde que Buat s'attache autour des reins, et la jette du côté des as^iégeans. Ceux-ri r,e peuvent s'imaginer d'abord •« que le vicomte prétend faire, et tou< les chevviriers qui sont sur les murailles accourent p; ur prévenir ce qu'ils devinent que Roger fera; mais i's arrivent trop tard, car déj.i Roger se laisse glisser le long de la corde ([ue iTual retient ; Buat debout sur le revers, comme un pieu planté au mur, Roger en dtJiors des remparts, comme un ligre pen lu à une liane qui le descend vers sa proe ; tous (feux ton tient la face aux ennemis. A cette vue, cpux-(i poussent de grind^ cris et veiil mt se précipiter sur la muraille-, nijis les chevaliers accourus sur les remparts se sont armés de tous les proiecti'es iiuiy sunt amassés, et eu inondent si furieusement ceux q'.ii approchent, ([u'ils ne peuvent franchir le vide qui les sépare du mur. Cette première attaque, faite lumuliueusement, recule en tumuUe, et bientùl laisse voir Roger fr.ippant de sa hache le dernier des mineurs qu'il a surpris et niassicrés.
A celte vue, les croisés irrités courent vers lui avant qu'il ait ressaisi la corde (|ui doit le ramen.er au sommet des rempat ts, tout Caicussonne ticmble, mais Roger, sans se hâter de faire une reliui'e nécessaire, Roger se retourne audacieusement, et d'une voix terrible il appelle Simon de Montfort. Ce cri n'arrête pas tout d'abord les assaillans, mais il met le désordre dans les rangs; car, ;"i ce cri, le comte de Kevcrs, Mauvoisin el Saint-Pol se sont mis en travers de l'attaque, s'écriant qu'il y a combat promis entre les chevaliers, et qu'ils tueront de leurs mains le [iremier qui le troublera. Mais Simon de Monlfort n'est point à cet endroit, et, bien que quelques varlets se précipitent du côté où il combat pour l'avertir, il se fait un moment d'attente pendant lequel, du rempart et du camp, tout le monde accourt a cet endroit. Cependant Guillaume des Barres et le vicomte de Turcune, qui se trouvent parmi les spectateurs, s'avancent toul-à-coup, et demandent à Roger s'il veut échanger un coup d'épée avec l'un d'eux.
— Avec tous deux, di( Roger, pourvu que ce soit ensemble, car je vois Montt'ort qui accourt, et il a ma parole.
Le vicomte de Turenne s'elauce le premier et porte à Roger un coup terrible de son épée, que Roger reçoit sur le tranchant de la hache qu'il lient de la main gauche.
— On dit que vous porte* votre cheval, sire vicomte, lui dit Roger en riant: voyons si vous porterez ce chevalet.
E , s'armant d'un énorme morceau de bois dont se servaient les mineurs pour soutenir les murs qu'ils sapaient jusqu'au moment où ils alluniaienl la fougasse, il en frappe Turenne sur son casque el l'éiend par terre comme un bœuf assommé. Guillaume des B-.<rres accourt tout au.-silôt ; mais Roger ne r?ftend far-, el, lui lançant son fhevâ'ct dans les
jambes au moment où il approche, il le fait tomber avec violence. Il s'approche alors de lui et lui dit doucement:
— rardonnez-moi ceUe surprise,- siri^ (;omte, mais voici mon ennemi qui approche. C'était assez de- vous sans Ihï mais j'espèi e que ce ne sera pas assez de lui sans vous. Emportez le sire de Turenne; j'emporterai celui qui vient.
Des Barres s'éloigne et Simou accourt; il descend de elieval, prend sou bouelier, sa hache, son épée, et s'assure sur ses pieds. Simon avance lentement comme un homme qui voit ([u'iin l'atleiid et qui croit que son adversaire ne lui échappera pas. Après s'être postés à la longueur de leur épée, ils se mesurent de l'œil, et les deux armées les admirent, l'an à trente-huit ans, dans tout le développement d'une force jusque alors sans rivale; l'autre à vingt-quatre ans, souple, élancé el cachant sous son élégance une vigueur qui jusquelà n'avait encore rien trouvé qu'elle n'eût vaincu. Ils se portent d'abord quelques coups adroits et prudens, s'observant comme des joueurs qui se veu eut deviner. Mais, avec le facile entrainement de Roger, ce genre de combat ne pouvait être long, fl bientôt, au grand élonnement des spectateurs, il jelie son épée et d'un bond se précipite sur Simon. Le comte de Nevers en pâlit de crainte pour le maliieureux vicomte, tant il prend d'iiiléréi à son jeune ennemi; mais les assiégeans qui connaissent la force prodigieuse de Roger applaudissent, et la surprise des croisés devient inouïe en voyant toul-àcoup les bras de Simon de Monlfort, qui etreignaient Roger, s'ouvrir convulsivement, el laisser tomber le bouclier et la hache qu'ils portent. Ils ne comprenaient rien à ce combat et regardaient avec stupéfaction ces deux hommes, debout, faeà face, immobiles tous deux comme deux statues: c'est que Rog'T avait saisi Monlfort à la gorge, et ^ue, de ses deux mains de fer, il pressait l'acier de son collet, el, le pliant, en fdisait un étau où Simon étouffait étranglé. Cette immobilité ne dura pas longtemps, car Roger ouvrit ses bras à son tour, et Simon tomba de ses mains, comme étaient tombés de celles de Simon son épée et son bouclier. Cette lutte et son résultat avaient épouvanté l'armée des croisés, et elle demeurait stupéfaite, lorsque Roger saisit la corde qui pendait au mur, el l'atlacbeaux mains de Simon. Alors toute la troupe, à l'exception des plus braves, qui respecti nt la loi de ce combat singulier, se précipite sur le vicomte avec des cris de rage; mais, avant ([u'ellc pùl l'alleindre, Buat et les siens enlèvent Simon el Roger, qui s'est atuché à lui, à une hauteur où ne peuvent arriver les lances ni les épées. A cet cuJrcit, I\oger cric aux siens d'arréler: d'une main, il se tient ;') la corde, de l'autre i! défait le heaume de Simon, sa cuirasse, son collet, et lui rend l'air qui lui manque. Bientôt celui-ci reprend connaissance pour se voir en l'air, suspendu par les poignets, et exposé aux traits des siens, qui n'osent les lancer contre Roger, auquel il sert de bouclier. Le vicomte monte alors, et appuvant son pied sur la tète de Simon, il lui dit;
— . Comte de Montforl, je vous confie la défense de ce rempart, et je suis assuré maintenant que nul mineur n'osera le faire crouler.
Puis il se remet sur la muraille, et le combat se reprend plus acharné que jamais. Cependant, rien n'y fil, ni la valeur terrible des uns, ni le fanatisme furieux des autres. Tout se brisa contre ces murs défendus avec le courage d'un homme qui veut mourir plutôt (lu'étre vaincu, qui veut vaincre plutôt que mourir, et qui avait animé toute une population de ce courase. Enfin, toute lutte cessa, el chacun se relira comme nous l'avons d t.
Cependant, l'heure du repos, qui était venue pour tous n'était point arrivée pour Roger. A peine fut il rentré dans son château, qu'il regarda tout autour de lui, et chercha atteniivemenl quelques visa'ges où il demeurât un reste d'ardeur et de force; mais tous les capitaines, tous les soldats, Ions les bourgeois qui l'entouraient, porlaieni la lassitude dans leurs traits et dans leur maintien; car ce fut à ce moment que le terrible besoin qui les avait tourmentés toute la journée se (il sentir c-uellement, augmenté encore parcelle ardeur même du combat qui le leur avait fait d'abord oublier. Aueine voix n'osa demaitdor au vicom'e l'eau qu'il avait
FREDERIC SOULIE
promise; mais il vit bien qu'il fallait assouvir la soif de sa ville. Il pouvait, sans doule, livrer son secrot à loule cette population, et il n'eût pas manqué de bras pour l'aider; mais il avait su que des flf'ches parties de la ville étaient allées tomber près des tentes'des croisés, où on les avait ramassées ; il n'a ait pu découvrir qu'elle main les avait lan'ées; c'était sans doute la main d'un traître, et alors autant valait livrer la ville que son secret.
Alors, il arriva ce qui arrive toujours: Roger s'adressa à ceux qui avaient le plus fait et qui avaient le plus besoin de repos; il calcula leur courage plutôt que ce qui devait leur reslci de forces, et s'enferma avec eux dans la salle basse de son cbàteau : ceux qu'il choisit étaient Guillaume de Minerve, Lérida, Pierre de Cabaret, Saissac, Buat, Galard du Puy et quelqu. s autres. Il leur ex;:li(iua ce qu'il avait déjà raconté à Buat. L'avis l'ut unanime, et la marche à suivre fut ainsi résolue.
On introduisit dans le château cent des hommes de Buat, à qui fut promise une forte réconii eiise. On les lit desceudre par If puits dans le souterrain circulaire, et les chevaliers descendirent après eux Une grande cuve fut disposée au bas du puits ; une poulie armée d'une corde cl d'un seau devait puiser l'eau dans celte (uve, et la vider dans des tonneaux disposés autour de la salle. Le long du souterrain on établit la chaîne des routiers -, mais à l'endroit où la voûte s'umrait sur la campagne, s'établirent Buat, puis Pierre de Cabaret, puis les autres chevaliers fournirent ainsi le reste de la chaîne jusqu'à la rivière, de manière qu'eux seuls pouvaient connaitre l'endroit précis oii abcutissaii le souterrain. Ainsi travaillèrent, durant toute la nuit, et après un long jour de coirbat, ces hommes résolus et infatigables, Roger en léte, Roger, les pieds dans l'Aude où il puisait l'eau seau à seau. »
I>ès que les premiers rayons du jour rougirent l'Iiorizoï!, tous se retirèrent, et Roger le s'eniier; mais il fut saisi d'un cru( 1 désespoir en vojant le peu qu'av,>it produit un si dur travail; une vingtaine de tonneaux pour t'ute une population. Il calcula cependant qu'on eu pourrait disti'ibuer un pot a chaque habitant; et il ordonna qu'on ouvrît les poites du château et que tous fussent introduits l'un après l'autre. Après avoir fait plarer ([uebiues gardes à côté des tonneaux, il chargea l'un des vigiiiers bourgeois de présider à la distribution. Chaïue capitaine devait rei:evoir l'eau de toute sa compagnie, chaque bourgeois ou manant, celle de toute sa tamille. Toutes ces pritaulions prises, Roger alla prendre un moment de repos.
Déjà il dormait, lorsqu'un tumulte terrible et des vociférations exaspérées l'éveillent ea sursaut. Il se lève, regarde, el voit la cour envahie et pleine d'hommes, de femmes et d'enfans ()ui se ruent vers la tour en criant: De l'eau! de l'eau I II descend ; et, arrivé à l'endroit où les lo;ine:iux sont placés, il trouve que la garde est forcée, l'autorité du viguier méconnue, les tonneaux livrés au pillage; deux déjà, renversés dans ce tumulte, avaient inondé les pavés, et coulaient vers la porte. Là des Uialheureux se couchaient par terre pour sucer cette eau pétrie de boue, tandis que ceux qui étaient en arrière, incessamm'Ut puussés, leur pa'vsaient sur le corps et arrivaient jus(]u'à la tour. Roger se précipita au niiUeu de cette troupe d? forcenés, et son aspect les arrêta.
— Malheureux ! cria le vicomte, insensés et misérables, ne voyez-vous pas que cette eau que vous versez, c'est le sang de vos femmes! Arriére aux traîtres qui ont fait ce désordre! Le premier qui s'avance n'aura plus, je le jure, ni soif ni faira. '
Tout aussi ôt il se place en travers de la porte, et à la nouvelle de son apparition toute tentative de la forcer s'arrête. Mais les cris redoublent: De l'eau! de l'eau! de l'eau î hurlent des milliers de voix. Cependant il rét-iblit l'ordre; cliacuu entre à son tour, recuit l'eau qui lui revient ei s-.Tt par une autre porte; car c'éta t la rencontre de ceux qui sortaifut et de ceux qui entraient ([ui avait causé a tumulte, k-s derniers voulant arra-lier leur part à ctux qui remportaient; enfin, tout redevient ordonné, sinon paisi-
ble. Les cris continuent, mais chacun arrive ù son tour et sort
en sûreté. Bientôt Roger, qui s'était établi debou', l'épéeau poing, à côté de l'entrée de la tour, cède à la fatigue, et s'assied sur une esiabelle; alors la lassitude le domine, son épée tombe de sa main; sa tète se penche sur sa poitrine; il s'endort : mais alors aus^i quelques-uns le remarquent; ceux qui sont près de Roger disent soii sommeil à ceux qui les suivent: le grand murmure de cette foule s'apaise doucement, se tait peu à peu, puis s'éteint tout-s-faii, enfin chacun passe A son tour devant son seigneur endormi, mar.'hant sur la pointe du pied, parlant à voix basse, le regardant avec une tendre admiiation, jusqu'à ce que toute cette ville, toutà l'heure si turbulente et si forcenée, et (jui avait eu, grâce au courage de Roger, sa nuit de sommeil et de repos, eût emporté de même sa portion d'eau, (pi'elle ne savait pas devoir à la privation de ce sommeil et ite ce repos qu'elle avait eu. Quand Roger s'éveilla, il ne restait plus d'eau. Tout en se levant, et nans cet oubli de toutes choses qui accompagne le premier moment du réveil, il dit en étendant les 6ras, comme s'il se débarrassait d'un rêve affreux :
— Oh! j'ai soif! à boire!
Ce fut une vieille femme qui se retourna à sa voix, et qui lui donna les quelques gouttes d'eau qu'elle avait pu obtenir, et qu'elle portait dans une sébile de bois.
— Qui êtes vous'? lui dit le vicomte.
— AU! dit la vieille, une pauvre femme qui n'ai plus besoin de rien, car mon mari a été tué à la première attaque de la ville, et mes deux lilsà la seconde. îlaisbéni soit Dieu! sire vicomie, vous avei droit à l'eau ipie j'emportais pour leur laver le visage et les enterrer proprement. Buvez-la, car vous le> avez vengés.
Elle s'é:ûigna, el le vicomte sortit peur courir là vile.
TRAIIISOX ET DÉVOL'MtiXT.
Notre récit va encore une fois quitter les combats el (oui cet appareil de faits passés au grand jour, pour pénétrer dans les obscures intrigues de cette histoire.
Simon de Montl'ort, Dominique et Raymond Lombard étaiejil assemblés sous la même lente; Simon de Monlforl couché sur son lu, les poignets gonllés et meurtiis, le visage sombre, et contenant mal ,-a rage; Dominique soucieux et abattu; Raymond Lombard souriant et fier de les voir revenus à lui, «t s'apprô'aiit à leur vendre cher ce qu'il leur avait d'abord offert presque pour rien. La scène avait lieu le soir du lendemain de l'assaut.
— Eh bien! dit Simon, en querétat est l'armée, en quelles disposiiiois les légats?
— L'armée est en désordre, les légats en désespoir : on parle de lever le siège, répondit Dominique.
— Lever le siège! dit Montlort. Exécration et anathèrae sur fux, s'ils le font avant d'avuir puni et brûlé jusqu'aux tnlrailUs cette infâme cité, ses habitaus!...
— Et leur seigneur, n'est-ce pas? dit Raymond Lombard. N'y comptez pas, sirec omte, ce n'est ] as le feu de vos tonhes qui brûlera les entrailles de la cité; ce ne sera pas non plus le feu ciu soleil, car voici l'avis que je viens de recevoir, cl qui m'a été transmis romme Us autres.
Il remit alors à Dominique un petit p:rcliemin écrit, et celui-ci y lut ce qui suit :
<' Ne comptez pas sur la soif comme auxiliaire; il y a eu 1) unedislribution d'eau ce matin; nous avons presque réussi » à la rendre inuiilo; mais la présence du vicomte a tout " calmé "
— To ijoursce vionite! s'écria Dominique: lui au premier assaut, quand nous étions iraîires des deux f;iu!jOurgs; lui eui-ore, lorscju • nous sap.ons les murs de la vill^; ui, lorsque la révolic s'iniroduitdaus la cité: toujours lui! C'est lui qu'il faut atteindre et frapper, lui ((u'il faut anéantir.
— El vous devez savoir, dit Rayn.ond Lom'^afd, que ce
LE VICOMTE DE BEZIERS
n'est pas chose facile que le premier venu puisse CBliepren- (Ire.
— Trêve à vos obseï valions, niaitre Lon)l)ard, s'écria Montfort. Vous nous avez beaucoup promis à Monipeilicr, que pouvez-vous tenir ici /
— Je vais vous tenir toutes que j'ai promis, dit Raymond.
— Kli bien! dites, reprit Dominique; il est temps.
— Il est iemps pour tout, ajouia Raymond Lombard, pour dire ce que Je puis faire, aussi bien que pour apprendre ce qu'on fera pour moi.
— Les légats peuvent seuls répondre, dit Montfort, qui ne voulait puint s'enga;:er.
— Les légais profiteront-ils de ce que je ferai? répondit Haymond; je ne le crois pas. J'aime mieux la parole de ceux qui en tireront le iVi.it, car ils auront en main ce que j'attends pour lécompen e.
— La > iguerie de Carcassonne suffit-elle à votre ambition ? dit Montfort.
— La vgiierie de Carcassonne m'apf arlenait il y a un mois : j'aurais pu la gard.r, répondit Losibaid.
— Oii peut V joindre, rcptit le comte, celles de Beziers et d'Albi.
— Toutes es vigueries de la Provence, dit Raymond Lombard, ne sont que tiires vains et d'obéissance envers le seigneur, et je suis las d'obéir.
— C'est donc une chàiellenie qu'il vous faut, messire? dit Montfort.
— Tu château, eût-il en sa mouvar.ce un bourg-et cent feux, est un pauvre é.|uiva!ent delà cité de Carcassonne.
— Jour du ciel ! c'est dù:ic la cité de Carcassonne où vous levez vos yeux.» s'écr a Monifort.
— La chose ù (|ui la livre, me parait un marché juste, reprit sècheraent Lorabarl.
— Alors, prenez-la tout seul, dit avec hauteur Simon de Kontfcrt.
— Efi bien! prenez-la Sins ihoi, repartit aigremerit le viguier.
— Messires, dit Dominique, point de querelles sur une chose qui n'est point encore en notre pouvoir, et qui n'y sera peiit être jamais. K dire vrai, raaiîre LombarJ, si aiiion fût resté le seul irgat de noire saint-père en celte armée, je vous surais pu promettre ce que vous demandez et plus que vous ne demandez. Mais An aud est un homme dont la volonté est à lui ttiion à h disposiiion d'un ami bien intentionné. Venez don>; vers lui et faites vos prop sitions.
— Ypensez-voas' dit Moi'.tfort; oubliez-vous qu'.^rnaud ae coiip.ait d'homniis utiles que ceux qui brillent par Lur pouvoir et leurs positions, et qu'il préférera le nom d'un Xevers, d'uu. Bourgogne ou d'un Saint-Pol, à cause de leurs nombreux so'dais, à relui du iijeilleur chevalier delà croisade? '-('esl-ce pas loulume des puissans de ne donner qu'à ceux qii ont d-jà, e! supjjosiz-vous que le légat accorde à r.aymond Lomljaru ce qu'il a refusé à un homme dont le nom marche l'égal de celui de? Pliuiageaet?
Simon de Monfo-î, qui p riait aussi le titre de duc de Leif-ester, ne pouvait" pas dire plus clairement ce qu'il avait riemandé tl ce qui lui avait éié refusé. Raymoni Lombard le comprit, niais il co:r.pri{ aussi qu'il valait mieux avoir affaire à .Simon qu'à Arnaud, et il ajouta:
— Eh bien! sire comte, a la chance des événemens. Laissons faire l'avenir: et alors, à vous la première place, à moi lasecoiide; il arrivera ce qui arrivera: si vous devenez vicomte de Beziei's .....
— Vous serez seigneur ce Carcassonne, répondit Montfort.
— C'est cit. el j'aurai soin de vous pousser haut pour que vous me tiriez haut de même. C'est comme vous a fait le sire Roger: vous «l'ai tacherez ;i la corde de votic foruine, repli q-a Raymond, qui ne pat s'empêch.rdK faire-ua peu de mal àl'or^util de son complice, en altcudant qu'il eu fît ù siyu (nnerai.
— Oui, dit MoiUfort, ce sera ainsi. Seulement, pfnsa-t-il tout bas, je t'attacherai la corde au cou, misCiable.
— Maintenant, dit Lombard, c'est à notre ftère Dominique
à dctorminrr l'abbé de Citeaux ù retenir le vicomte quand il se présentera au camp.
— La déterminalion est prise, dit le moii.c; elle est irrévocable. C'est la venue du vicomte qui est incertaine.
— Je demande cette nuit lour préparer ralTjirc,et demain il sera sous la tcnle des légats. Allez les e.i prévenir, et qu'ils parlent aux chevaliers dans le sens d'un traité à conclure ; beaucoup s'y prcieroni. Je me charge du messager qui déterminera U vicomte à quiiier Carcassonne.
— ?.Iais, dit Simon, si le vicom'e voulait un Otage?
— Je livrerai l'otage, répondit l.ombar.'.
— Mais alors cet otage?... dit Simon.
— Alors, dii le viguier, nous nous rappellerons le précepte de frère Domini<iue qui, sans doute, est inspiré du même espi it que les légats : contre l'ennemi de Dieu tout est juste et sacié ; la tin sanctilie les moyens.
Dominique sortif pour se rendre auprès de l'abbé de Citeaux, et faire assembler un conseil ; puis Lombard se relira et sfi rendii, vers l'extiéuiité du camp qui reg.irdait la ^ille, à la tente du sire de Sabran qui, b'essé qu'il élaj', n'avait pu prendre ;artau combat de la veille, et s'en faisait rapporter les merveilleuses circonstances. A côlé du lit où il était, se trouvaient Mauvoisi net Sain t-Po', qui prenaient plaisir à vanter le vicom'e, tandis qu'Étienneite de Penaultier, pâle de rage, et assise au chevet, laissait tomber d'amères paroles à chaque louange.
— Otii, disait file, vous n'êtes que des enfaas aupri s de ce terrible adversaire, et je plains ceux qui ent remis leur vengeance en de si faibles mains. Il y en a pourtant qui s'étaient vantés de puiiir ce félon à la première rencomre et de l'abattre comme un méprisable ennemi, et qui ont eu la honte de lui devoir la vie.
— Oui, dit Saiiit-Pol, qui ne comprenait pas la»sens caché des paroles d'Éiiennetie, Simon de Montfort, jsar exemple, qui avait défié le vicomte; jamais pareille chose ne s'était vue, et sans r.iauvoisin', qui est parvenu à le décrocher, je crois qu'il pendrait encore comme un cpouvaiitail aax murs de Carcassonne.
— Il'y en a d'autres, dit Étiennelte. Et cetie fois elle adressa sts paroles ù Pons avec un regard de mépris et de pi lié.
Le malheureux jeune homme baissa les yeux, et le récit ayant continué, il eut la douleur lï'entendre Étiennelte donner des éloges ou'.rés ù tous ceux dont on citait quelque action hardie.
— Ah! s'écriait-elle à tout propos, c'est un vaillant chevalier celui-là: une armée est fi^re de le posséder; — une femme doit êtiC heureuse de l'aimer. — Mieux vaut laisser tôt uu grand nom dj brave que do porter longtemps un nom de couard.
Chacune de ces paroles, dont l'intention échappait aux deux chevaliers, pénélrùit au cœur de Pons deSabran elle déchirait. L'heure de saTranition était \eni:e, mais non l'heure de son désenchantement: car s'il souiîrait de ces reproches, c'était parce qu'il crojaihi'avoir rien fait pour l'amour de celte femme, et il lui donnait raison. 11 se fiU levé s'il i'eùt pu, et eùl été appeler Roger au combat, dùt-il y succomber. Et.cnnetle ajoutait à ce supplice celui d'une coquetterie barbare, car elle écoutait en souriant les propi^s de Mauvoisin sur ia beaulé; et une fois elle lui répondit doucement, en arrélJnt sur lui ses yeux, auxquels elle savait donner une si puissante expression :
— Vous ét^s un mauvais croisé, sire de .Mauvoihin; caf je parierais que ce n'est point pour les grai.es de Rome que vous êtes venu combattre ici, mais pour celle de quelque noble dame à qui vous avez promis ce pèlerinage pour un doux regard.
— Sur mcn âire, dit Mauvoisin, vous diles vrai et faux en un coup; car je suis parii s.rint comme un fr'ère prêcheur, et ,1 ce riionunt je doiiner^is toutes les indulgences du saintpère pour uu regard d'une noble dame que je sais bien.
— Mais ne craindriez-vous point, s'écria Pons en se levant sur son séant, qu'il se mit une épce devant vos yeux qui ne fut pas aussi douce à regarder?
FREDERIC SOULIÉ
— J'en fonnais, dit Eliennette avec un sourire hautain, dont lïclat pourrait éblouir le sire de Mauvoisin, car il n'est
lerni d'aucun sang.
— AI) ! dit Fous en rcloml anl sur son lit, et en parlant fi basa Éli nni-ue, qu'elle .'•mie l'tnleidil, cet tclai s- ternira ''u nii'n. ail ' Eiienneiie, si tu n§!les loniriemps ainsi. Est-eelà ip (jue lu veux?.. Dis, est te n on sa' g(iu'ii ti- faut?
Etiennetle ne lui répondit jas; niais, ayani aperçu Lombard, eil> Kupédia les ehivalit r.'- et passa avf (• le vi^nier da' s nne auire i arde de la lenh-, l.-issaii l'ons en proie à sa irislesse et à suu dtsespcàr Elle den eiTa lorigienips enfi'rniée avec Lon^bsrd. Pons l'invc.Na demander plusi urs {■ is, mais elle lui li! npondie i|ii'elle allait le rejoii die bifuiôt. Enlin, lorsqu'elle repiaui, elle éiaii pâle et agiiée. Étail-ce un jeu de la iaiisst té de celle fenine? ttail ce véritablement les senliinens qu'clk' monira ù Pon^ qui la troublaient ainsi ? Ce fut un secret entre cl e et l.ombaid, entre elle tl sa conscience, doit.i^a vie antérieure peut seule faire soupçonner le m ysiére, sai s l'éclaircir cependant loiil-à-fait.
— Ab ! vous voila, lui dit Pons, vous voilà triste et nialh eureusp, car vous ne m'aimez plus. Vous vous rep' ntez davoir aimé un (ufanl qui n'a pas tncore ai taché de gloire ;i son nom, qui n'a rien fait de ces grands coups ijue vous racontait le sire de Mauvoisin. Tu ne m'aimes plus, Etiennetle.
— Je ne t'aime | liis 1 dit la dame de Penauliier; enfant, je l'aime connue une folle que je suis ; car je me suis attaché à loi croyant l'aimer piur la gloire et ma ven^'tance, et je l'aime, (|uiii(iu'il ne soit venu ni gloire à K^n nom, ni vengeance au uiien. Je t'aime languissant et obsiur |iariiii tous ces chevaliers de renom; je l'aimerais deshonoré ; et pourlani, siie suis ijueli;utlois dureen\ei.s loi, c'est que j'ai bes(]ln aussi de ta gloire, non puur moi, mais poui' les autres, qui ne te bât •en; (loini, m.'iis (| i nr le^ vantcu' pas. Ah ! si
- dans (es rérils « n eùl dil une fois ton nom, je nu' serais mise aux genoux de > elui qui l\ iit pronoicf. ïu pleures, Pons, luasraiMii et j'aiiort; j'ji lort, oui. j'ai tort, car on le consi>iere coran e un des plus puissans de celte aimée , je viens d'en avoir la preuve.
* — Oui, dit Pons amèremcn!, pour mes nomln'eux vassaux et mes hommes d'armes.
— iVon, dit Êiicnnciie, pour ion honneur et la loyauté.
— Ma loyauié ! répéia t^abran avte une colère duuloureuse, ma loyauté ! je l'ai laissée â léglise de Saint Pierre de Mai-uebiiine.
— Ah ! que ne dislu, re|int ICtunnelle amèrement, que lu l'as laissée dans nus Iras'/ Cei endani c'ist loi i|ui as voulu punir R('g(r; i:'esi toi qui as voulu te déroger de la foi ; je ne le voulais pas, nui. Je l'ai srpplié de ne le (las faire, je le lai dcirandé en giâce, et c'est toi qui mêle reproches aujourd'hui.
— Je ne te reproche riin, Etiennetle, rejirit Pons accablé, je souffre, voila tout. Ke parlons plus de cela. Que te Toulait ce traître de Raymond Lombard ?
— Si lu veux le savoir, dit Éiiennelte, il faut bien parler de ce qui icdéplaii iant,car il venait de la part des légals pour le parler de Koger.
— A moi ! dit Poi s.
— A lùi.lls cc.^irent avoirunenlnlien avec lui, el pensput que m:( ux iju'un autre lu ptturras déterminer le vicomte à sortir de sa ville et à venir traiter avec eux.
— Ab ! dit Sabran, le vicomte a pour sûreté de ses jours les n.ui ailles de sa ville, el ne vi. ndra pas au camp de ses enieniis. A quille foi se lenu lirait-il qui valût mieux que ses remparts et sou épée?
— Tu le trompes, Pons, il y a eu sédition et révolte en la ville de Carcassonne ; les habilans y meurent de soif et des maladies qu'elle engendre.
— Ah ! pauvre Roger, dil Pons en baissant la léle.
— Oui. dil Éiiennelte, ils savent cela ; et le.- amis que P.oger couple parmi lis croisés pressent les légals de traiter avec lui, pour ne pas le voir reclnit ii l'extrémil de se rendre à merci ; et afin ipi'il n'arrive pas à Carcassonne ce qui est arrivé a Bcziers.
— Ils cul peut-ilre raison, dit Pons. Si cette proposition
peut convenir à Roger, il l'acceptera; mais quelle sûreté lu-, donnet-on pour qu'il vienne en notre camp?
— Ne le l'ai-je pas dit ? repli |ua IClienneite : la tienne.
— La mienne ! s'écria Pons en se levant sur -son séant : la mienne ! c'est une dé ision ou une insulte : la mienne !. . que j'ai le offrir ma garantie à mon seigneur, que j'ai abandonné et liahi ! Que j'aille lui jmer qu'il seia respecté au camp de ses ennemis, moi ipii l'ai délaissé dans l'assemblée de ses châtelains. Oh! les légats se fuiil complices de tes reproches; ils brisent et torlirenl mon eœnr par ta bouche. Moi garantir sur mon honnei.r la vie de Roger 1 Oii ! l'honneur de Sabraii n'est plus, il est tombé trop bas pour pouvoir abriter une si haute léte.
— Pons, dil Eiiennelte, lu l'affliges à tort, car ce n'est pas ainsi que rentendenl les légals ; ils supposent que lu t'offrirais en otage pour répondre de Roger, el ipie lu resterais en la ville de Carcassonne pendant (|u'il serait ici.
— 'l'uas raison : ils n'ont j'as iiarn' de mon honneur, mais de ma vie, dit Pons. Mais pour lela encore il faudrait que ma vie valût la sienne, et il n'acceptera pas l'échange.
— Les paroles ipi'il t'a dites quand lu étais gisant au pied du rempart leur persuadaient le contraire.
Pons garda le silence un inomeni, puis il s'écria avec résolution :
— Je ne le ferai pas ! je ne veux pa's ! non, je ne veux pas !
— Eh bien! soit, dit Élieiineile; l'ai fait ce que j'avais promis : j'avais promis d'étouffer i^a haineH'onire Hoger, d'aider de tout mon pouvoir le traité par lequel plusieurs chevaliers espéraient le sauver : lu ne veux p.is. tant mieux. Maléliclion sur lui ! il périra, el je serai vengée. Au moins, C'tte fois, lu me coiiipiends, el tu me sers selon mes vœux. Ils dironi que c'est < raiiile de la co ère de l\oger et <lu ressentiment des habilans dt' (^ari^assonne ; ils diront, et ce liaiire Lomba d a osé le dire loul a l'heure, que. n'ayant pas tenu la foi, tu crains qu'on ne tienne pas la sienne envers toi, el qu'on ne t'abandonne aux chCNaiiers du vicomie Qn'impoîte, et que sont ces propos auprès de ton amoiu, el, s'il faut le dire, auprès de ma vengeiinie !
Si l'jiieiiueite se fût arrêtée au moi amour, peul-èlre Pons n'eût il pas cru à la viriiédeson lianspo t ; niais elle venait d'invoquer un mauvais sentiment, et, malgré lui, il jurnsa qu'elle se réjouissait siiicèrcinenl de sa résolution. Ils en ctaienl là lorsque le ceinte de Nevers enlra.
— Eh bien ! dil (Clui-ci à Pons, acceplez vous? Il vieni d'y avoir conseil : j'ai poussé de toutes mes forces à un arrangement ; ."^iniou de MôUlfort n'était plus là iiour crier guerre et deslrnctii n, el les lé.ats des évéi(ues, jusqu'à Dominique, sont si abathjs de noire mauvaise foriune d'hier, ([u'iis n'ont point fail d'obstacle. Je nie suis réservé d'accoiri);igner le vicomte de sa ville au camp el du cam|) à la ville si l'arrangement ne pouvait avoir lieu. Mauvoisin a pris le même engagement, el je jure Dieu que Roger sera en sùrelé entre nos hommes d'armes aussi bien (|ue dans ses murs.
— Avez-vous décidé cela? dit Pons après un monieni de réHexion.Eh bien ! j'irai iiorter vos propositions au vicomte, et je me remettrai en ola^e aux mains de ses chevaliers.
— Merci pour lui, dit le conile de Nevcrs. Préparez-vous de grand malin, car une nouvelle sédilion pourrait éclater parmi les siens, et rendre sa position assez périlleuse pour qu'on ne voulût plus traiter avec lui.
— Celle sédilion (sl donc vraie?
— Oui, dit Nevers; nous le savons des émissaires ([uc les légals enlreiicniient dans la ville p.ir le moyeu de Raymond Lomba i'd.
— Alors, dit Pons, au point du jour.
Le comte sortit, et Pons demeura avec P'tiennf Ile Si, au moment où il avait conserli à se rendreàCacassoiine, il avait vu le sourire de joie qui agila la ligure de la dame de Penaultiir, peulélre eùt-il pe sisté dans son refus; mais il ne la regardaii pas alors, cl iiuaiid il reporta les veux si\relle, il la vil pleurer silencieusement.'
— Oh ! lui dii-il. lu m'en veux, n'est-ce pas ? lu m'en veux d'abandonner ainsi ta eau e ?
— Non. lui dil ElicniieUe, e"e;.! un duojr d'honneur que
LE VICOMTE DE DEZIERS
tous les chevalikM's lionoratiles de l'aniK^e attendent de loi • jelevi'U\; tu vois bien iiiie je m'y étais déjà résignée; et puis, s"il faut tout le dire, ajoiila-t-tlle en liaissaiit la\ùix tl en se pdicliant vers l'oiis, je sens là, nialjîre ma liaine, que ce ijui est bi' n a un puuvoir inviiuilile. Je pleurerai peutêtre de n'èlre pas vengée; niais je serai heureuse de ec (jue tu auras aciiuiité une (let:e saerée. Oui vraiment, dans ta position, l'ons, c'est plus louable et plus niarU.ninieà lui de sauver le \iennite (|ue de le perdre ; c'esi en cela seulement (|ue tu peux retrouver le .aime de tun àme, et te laire véiilablenieni plus grand que lui.
Ses lartssi's, qu'Eiiennelle savait rendre si enivrantes, aclievèrent de per>uader l'ons, et ce fut le matin venu qu'il soriit de ses Ijras pmr se len.ire aux portes de Careassonne avec le comte de Nevr rs.
C'en était donc fait de !a liberté du vicomte ; rien ne lui avait servi ; ni les ressources rapides qu'il avait trouvées dans son génie, ni son courage, inouï même à cetie époque de courages si terribles, ni son déyoilment à sa propre cause ; car il ne faui pas s'y tromper, tout le inonde n'a pas la force de tenter son salut avec toute la puissance qu'il jieut y mettre : rien ne pnuvait le sauvt r.
Cependant tout n'élail pas lini ; car si, d'un cûte. la trahison s'acharuait a sa perte, de l'autre, un dévoùment non moins persévérant venait à son secou s . et à la mène heure où une compagnie de douze chevaliers quittait le camp pf'ur aller demander une cnlrevue au vicomte, deux femmes, deux jeunes filles, deux enfans, venaient lui dire : — Cette entrevue, c'est la trahison, c'est la caiiiivité, c'est la mort!
En effet, Agnès et Catherine, retenues par 'a maladie dans la cabane d'un serf de T.eziers, avaient déjù repris leur roule ; elles arrivaient cnlin i"! ce but (lu'eilcs cherchaient encore sans l'espérer. Elles avaient marché touie une longue nuit et se traînaient, faibes et mourantes, à travers les champs, lorsqu'elles virent, du so'ijraet d'une colline, la ville de Careassonne qu'elles attendaient depuis si longtemps. Elles poussèrent un cri de joie:
— Oh ! regarde ! dit Agnès, regarde, Catherine ! Les portes des faubourgs sont brisée- ; les murs en sont abandonnés; mai* vois, les gai des veillent sur ceux de la <iié ; la ville a résisté aux fflforis des croisés; R' ger y est enfermé assurément. Oh ! nous pourrons le sauver!
— Oui, dit Catherine, qui était la plus faible des deux, à son tour. Oui, nous le sauverons... O mon Dieu! mon Dieu !.. grâces te soient rendues ! nous le sauverons !
Toutes deux tombèrent à genoux et ouvrirent leur cœur à une précieuse espérance. Encore un peu de force, disaientelles, assez de force, ô mon Dieu ! pour le voir et mourir ! Alors elles ap'rçuit-nt un groupe de ehevalitrs qui quittait le camp des croiSfS,ei qui se dirigeait vers Careassonne; elles suivirent sa marche des yeux, et, lors(iu'elles le virent aller droit à 1 une des portas, tlles devinrent plus attentives :
— Oh ! regarde, Catlier ne ! dit Agnès ; regarde ! ils ont agile un pennon blanc: c'est une entrevue qu'ils demandent. Dieu du ciel, il est perdu !
— Non, dit Catherine, en se relevant avec un mouvement de joie coiivulsif ; le voyez-vous ? le voilà sur le mur ? C'est lui! c'est lui !
— Oh ! oui ! c'est lui ! dit Agnès avec un cri.
Et toutes deux, oubliant pour(|uoi elles étaient venues, se mirent ;i le regarder, se le monirant du doigt, le reconnaissant, ou le devinant plutôt, ,i ces mouvemeiis familiers qui se gravnt au cœur de la femme qui aime, et qiii y tracent un portrait, à paît du visage, de la tournure et du maintien. Ainsi Roger était hors de la vue pour un indifl'érent qui n'eût connu que ses iraiis; mais l'homme (jui se tournai: ainsi pour pi.rler à ceux qui étaient près de lui, c chevalier qui, avec le geste, s'était penché sur le mur |-oiir répoîulre à ceux (|ui étaient en bas, cet homme, c^ chevalier, c'était Roger. Elles le regardaient, ei v yaient qu'il s'in'retenait avec ks croisés qui élaieiit au pied du rempart, bienlûi il le quitta,
et la porte de la cité s'ouvrit. Deux c'icvaliers se détachèrent dercscoite qui les accompagnait, et s'avaiicèreiit jusque auprès de Roger qui était sor.i de la ville. L'eutretii'u na lut pas long, et l'aiixiéié qui jusque-là avait lenu iinmubilcs Agnès et Calheriiie, cette anxiété s.! c langea eu désespoir loisqu'elles a; erçureiit un des chevaliers descendre de sou cheval, et le céder à Roger; puis, (luand celui-ci se reunit à l'escorte pendant (|ue le chevalier eulr.iit a Cari;assoiine, elles demeurcn-iit auéaiilies ; enfin, lorsqu'elles virent Roger prendre la route du camp, toutes deux, du même mouvement sponlané. se priient à cri'T, avec une douleur déchirante:
— ISon, Roger; lion, n'y va pas... N'y va lias!...
Et elles agitaient leurs b-as en l'air, s'imigiuanl qu'il les entendait, q;-;il les voyait, (|u'il pouvai! les comprendre. Mais il coiilinuail sa marche. Alors, |.àler, désespérées, criant el pleurant à la fuis, elles se précipitèrent avec une ra|)idité inouïe vers la route qu'il suivait, esp/u'ant l'atteindre avant qu'il eût dépassé les limites du camp. Elles couraient, rapides, éclievelées, se d'Chiraiil les pieds aux rO'^ces des champs, se heuriant aux pierres, laissant les lalubeatix de leurs vètemens aux buissons, Caih-rine, qui était la moins avancée, excitant Agnès, et lui criant :
— Courage ! courage !
Et lorsqu'un accident du terrain, un arbre, un buisson plus élevé, leur avait un moment caché Roger, elles poussaient un cri de joie quand elh s le revoyaient encore devant elles. Cepeudùnt Roger avançait vers le camp, mais sa course était lente, et Agnès semblait avoir puisé dans son désespoir une force surnaturelle; elle courait si rapide qu'elle comprit qu'elle arriverait ijvant lui : elle le croyait, elle en était assurée; elle en sentait la joie, lorsque tout-à-joup , et sans que rien parût y donner occasion , Tallure des chevaliers change, et les clievau.v prennent le trot.... Elle faillit s'arrêter de désespoir ; mais Catherine était derrière elle ; Catherine qui lui cria, haletanie et épuisée :
— Encore... encore... Courage !
La course d'Agnès continua. Tant de persévérance devait trouver grâce devant Dieu : Roger n'était iilus qu'a quei(|ues pas de la porte mais Agnès n'eiait plus aussi qu'a une distance à peu près égal ■; elle fait un l'ernier efl'ort, s'élance, arrive à la porte au moment où i\oger allait la dépasser, et lonihe, épuisée, mourante, sans haleine, eu traNcrs de la route, en lais-ant échapper un cri sourd, où nul ne put entendre ces mois :
— Roger, n'y va pas!...
Le vicomie s'arrête à l'aspect de cette femme étendue, rouverte de poussière, uiaigre, pâle, défigurée ; il est prêta descendre pour lui porter secours; lorsqu'une voix de femme se fait entendre et ilétourne son atten;ion, une voix railleuse et aigre:
— Oh! c'est que'que noble dame, quelque victime de !a puissante séduction du vicomie de Beziers qui vient lui redemander sa foi trahie; c'est quelque femme qui n'avait ni frère ni ami pour la venger.
C'était Étiennette de Penaultier, qui s'eta't insolemment portée à la rencontre du vicomie p. ur jouir de sa vue, pour qu'il se ressouvint plus tard de cette rencontre, pour qu'il pût reconnaît e qu'elle était pcnir ([uelque chose dans son infortune, et qu'il la raltachât aux douleurs qu'il aurait ù souffrir. Roger détourna la tête ; et le comte de Nevers, quî ^avait ce qui s'était passé entre le vicomie et Étienneite, et voulant déttarrasser Roger de la présence de la châtelaine, Nevers s'c -ria avec impaiience :
— Holà ! valets, ot^'z cette ribaude du chemin pour que nos cliev ux ne la foulent pas aux pieds.
Et il poussa son c'eval dans le camp; et Roger Je suivit sans jeter un stcoiid regar ', ni sur la femme qui le bravait, la têie haute, ni sur celle gui \o;;lait le S'uver, étendue et nio'.rantr sur li poussière du chemin. Catherine éiait tombée à quelques pas de là.
FREDERIC SODLIÉ.
I^Svrc sIxSèiMc.
LES LEGVTS.
Ce fut un grand émoi dans le camp des croisés que l'appa^ ri'.ioi) de Rfgor ; lout^s les troiiiies se précipiaient sur son passage, el se le mo/ilraieiit avec curiosité." Parmi ceux qui ne considéraient en lui que I? suzerain et le clievalier, il excita un singulior étonnonii^nt et un vif enliiousiasnie. Ceux qui l'avaientvu/ur les remparts se disaiciit entre eux que re ne pouvait'Ctre lui ; ils le trouvaient trop jeune, trop délicat, trop petit, pour ce qu'ils lui avaient vu fiire; mais le pljs prauil nonihrc, dont le fanatisme égarait le jugement, s'écriaient, en le regardant passer:
— Si Satan ne l'animait serait-il si fort? C'est un démon qui combat sous cette forme. Malédiction sur lui!... Anathème!...
Nevcrs avait fait taire quelques-uns des plus criards en leur assenant sur le chef un coup de bois de lance; cependant il n'avait pu cacher à Roger les dispositions hostiles du c.jnip, et il hâta encore le pas des chevaux pour arriver rapidcraerlà la lente des légsls; mais toute crainte cessa lorsqu'il vit Mauvoisin, <'i la tête de plus de cinquante lancrs et de deux cents archers, qui vn gard»iM'cntrée. Après avoir échangé quelques mots avec lui, il pénétra dans la tente des légats. CeuA-ci parnrmt environ une heure après (|iie le >icoi:ite fut arrivé. Voici cor.îment se passa cette entrevue:
Lorsque !e vi.omte eut salué tous ceux qui étaient présens, cosanic il sivait bien le faire {aisin chesabia bsnfar), il prit la parole et dit:
— Il n'y a pas assez longtemps, messines, que je me suis présenté ."i vous à Monipelhe!-, pour que vous ne vous rappeliez pas que je .suis dfjà venu vous offrir la paiX; j'y \enais alors avec la chance d'être puni en quelques heures comme un écolier rétif qu'en fait fouetter par un frère servant; j'y viens auj .urd'hui après vous avoir montré que l'écolier est un homme, sa l.arrelte un casque, sa souquenille une cuTasse qu'on re relève pas aisément pour le pu^ir. Cependant ce que j'offrais alors, je l'accepterai. aujourd hui ; car kir iiue Dieu ne fit suzerain de ces l'ontrées, il me les confia anl.înt pour les défendre par d honnêtes alliances que par la f tcc désarmes. Chacun de mes liomn^'s qui choif.diins les combats est une blessure faite à mes comtés, par où s'échappe la puissance et lu bien être de mes popolations. Vous en avez ouvert une large, mes.siies, en exterminant la v.lle de Bezi(B, el il semble qu'il dut y avoir a'ors assez de sang versp p ur lavei' les péchés de nos malheureuses cités. Vous nr l'av z pas jugé ainsi; mais Dieu eu a jugé autrement: la ville de Carcassonne est debout, et la tour du Paon, qui, par un miracle du Seigneur, se pencha pour recevoir les s ildats de l'empereur Chareiiiagne et attester la .sainteté de si cause, cette tour est restée ferme et droite. Si donc, mieux inspirés dî l'esprit de Dieu, vous avez telles propositions à me fai.-^e que je les puisse accepter conime chrétien, cimme suzerain tt comme dicvalicr, parlez, je suis prêt à les entendre.
Uog( r se lut, et les légats se regardèrent entre eux, n'ayant pensé à fa're aucune proposition au vicomte. Dominique qui savait combien, pour leurs projets, il était utile de gagns r du temps, se leva et prit la parole. •
— Ce n'est point l'ordiua're que ceux qui assiègent fassent des propositions d'acromraoîement, car ce ne sont pas eus qui ont à sauver leuis yia, et leurs biens. Les seigneurs légats vous ont admis en leur présence pour vous répondre et non pour vous rien demaiiiicr.
— Maître moine, s'écria Roger en portant autour de lui un regard terrible el soupçonneux, un chevalier de votre camp est venu aux portes de Carca.^sonne, et voici ce qu'il rj'a dit : « Roger (car ce chevalier a été mon ami, et, bien ([ue l'on ait changé son cœur pour moi, il n'a pas été le maître de changer sa V ei!!;> coutume de me parlei), PiOier, m'a-t-il dit, les légats ont reconnu l'impossibilité de prendre une ville si forte que Carcassonne; « il a njouté : « ci si vailhininu-iit défendue. » Pons a été mon ami, uiessires, je vous I ai dit, et il a iinsi parlé par ancien:ieair clion. <• Les légats veulent prévenir un nouveau combat, où, de (jnelque part que soit la victoire, ci; sont des chrétiens (jui succomberit; ils désirent l'offrir d'honorables propositions de paix. Viens en leur camp: ma personne, remise entre les mains de tes chevaliers, servira de sûreé à la tienne. « Voi à comment le marquis de Sabran m'a parlé, et l'un de vos chefs ici présrni, le cimtc de Kevers, s'est avancé, et ci"a répété lis mêmes choses, ajoutant que ces propoeition.'» seraient dignes d'un suzerain et d'un cheva ier. C'est pour c la que je suis venu. Si donc vous n'avez rien à me dire, je n'ai qu'à me ri tirer après vous avoir salués. Dieu vous garde, mtssires !
Roger se leva et se dirigea vers la porte; les légals et généraux se levèrent en grand trouble, et le comte de Nevers courut vers Arnaud en l'iiaerpellant violemmi'nl. Mais coniae Roger arrivait à l'issue de la tente, deux soldats postés en ce lieu croitèrent leur pique, cl lui défendirent le passage.
— Trahison! cria le vicomte: suisje prisonnier ici? Comte de Nevers, êtes-vous un infâme? Ni vers se retourna à ce mot, et voyant les so'da's qui avaient baissé leur pi |iie, il comprit la lausc dos paroles de Roger; il courut jusqu'au milieu de la salie, et, tournant autiuir de lui un regard furieux, comme un sang'ier qui choisit le chien (lu'il \eut déchirer, il s'écria :
— OU est le duc de Boingognc? Ces deux hommes sont de la compagnie du duc tie liourgogne : il a osé mettre ses hommes oit les miciis seuls avii.itMit le droi i de se placci'. Où est c\ duc, queje lui arrache .■•a ceinture et ses éperons? Ah ! il n'est fia.s ici, le ISch,' ! Malheur sur lui ! je le trouverai. Aussitôt il s'élança vers la i)orie, en repoussant les gardes et en criant : — Mauvoisin ! :'t moi, M:>uvoisi:i ! Puis Roger l'entendit s'élolgcer e;i criant: M;uivoisin! Mauvoisin!
Tout était en rumeur sous la tente ; chacun était debout, se parlant à voix basse, Arnaud et Milun ayant au'our.il'eux bon nombre de chev4iers, Dominique allant ù ceux qui se (enaient à l'écart, et qui causaient entre eux. Tout-k-coup Nevers réparait pâle, hagard, bouleversé, la colère sur 'e visage.
— Ecferei malédiction! cria-t-il d'uiie voix tonnante, vous êtes tous des lâches. Malheur sur ceux qui ont joué si insolemment mon honneur et mon nom. Je leur arradi! rai la langue et le cœur. Que veut dire ceci? Qu'on parle, qu'on s'explique, ou, je le jure sur mon âme et mon épée! pas un ne sortira de cette tente qu'il ne m'ait passé sur le corps.
LE VICOMTE DE BEZIËRS
Roger, qui était resté spectateur silencieux de tout ce ilésordre, s'approdia alors, et rtit ùNevers:
— Sire eomie, ne vous met fz pas ainsi en fureur; c'est sans doue une mé[>rise qui a fait éloigner vos hommes et mis à leur place ceux du duc de Bourgogne. Nous ne sommes pas ici fB compagnie de routiers et de brigands, mais d'iionnrables chevaliers, et c'est d'eux que ]e réclame ma liiire sortie de ce camp, où je su-s librement entié.
— Sire vicomte, dit A.ri aud eu se rep'açanl sur son siège, le conseil a décidé qua vous seiiez retenu prisonnier jusqu'à la reddiiioii de votre \i le de C'.icassoniie.
— Tu mens e^ tu es un l'élonl s'écria Xevers s'élançaiit sur lui l'épé.' levée. Arnaud ne bougea pas, mais il dit d'une voix haute et comnu insiiirvc:
— Bienlieur.ux Pierre de Caste!nau, faiies agrîer mon martyre au Seigneur.
A ces mots, Nevers s'arrêta. La pensée d.î frapper un i)rêtrc, un légat du pape, un homme qui n'avait ni défense ni annes, un homme sacré à l'égal du s-aintpère, cetie idée lui vint à l'esprit et l'épouvan'a. Ce nom de Pierre de Caste nau, cet appel à un prèire assas-siné, et dont le meurtre était préci^éfflent la cause de cettj guerre épouvantable, tout cela brisa sinon la colore de Nevers contre la trahison, du moins sa vengeance contre le traître. Alors, jetant son épée avec fuieur, il se pressa la tète en poussant des cris de rage, et finit par dire en suffoquant :
— C'est impossible ! vous n'avez, pas voulu cette trahison ; vous n'avez pas ainsi jeté la foi de l'un de vos chevaliers à la honte d'une telle félonie? Que dis-je? reprit-il avec une sorte de joie, non- seulement l'honneur, mais la vie de l'un d'eux, tar le sire Pons de Sabran est aux mains des habltans de Carcassonne, et sa tète leur répond de celle du vicomte.
— Les habitans de Carcassonne, dit Arnaud, sont avertis que s'ils louchent un cheveu de la tète de Sabran, tous les habitans jusqu'au dernier en répondront de tout leur sang.
— Ah ! reprit Nevers à cette réponse, en parcourant la salle avec plus de fureur encore, ah ! où est Mauvoisin ? où est Mauvoisin?
A l'in-tant, un écuyer entra, et Nevers, se jetant à sa rencontre, lui dit :
— Eh bien ! que sais-tu ? où est-il? où sont mes fionimcs?
— Monseigneur, dit l'éuyer, pendant que vous étiez en cette assemblée, la dame de Penaultier est venue parler au sire de Mauvoisin; ils se sont éloignés ensemble, et on ne les a plus revus.
— Ah! l'infâme! l'insensé! le misérable! dit Nevers, la sale prostituée! Et mes hommes d'armes, où sont ils?
— A peine le sire de Mauvoisin a-t-il é'.é éloigné, ajouta l'écuyer, qu'un olficier des généraux du conseil, le sire Ray- Biond Lombard, est venu leur dire que le traité était signé et et leur présence inutile. Ils se sont éloignés et sont en leurs ([uartiers.
— A cheval et armés, je suppose ? dit Nevers eu ramassant son épée.
— Désarmés et perdus de vin, que leur versaient à la fois ribaudes et clercs pour les égarer et leur ôter la raison.
— Eh bien ! dit Nevers se tournant vers les chevaliers qui étaient en l'assemblée , le soulïrirez-vous, maintenant que vous le voyez? c'est une infâme trahison, je suppose, un piège honteux où on a pris la vie de votre adversaire et l'honneur <le votre a'iié: défendrez-vous son honneur? resterez-vous complices de ce crime? Mais répondez donc! N'y a-t-il ni foi ni honneur sous aucune de ces cuirasses? Saint-Pol, Des Barres, Turenne, ne dites-vous r en ? n'avez-vous rien à dire ? Ah ! Vcus m'avez crié plus d'un^ fois ai.ie et secours dans le combat, et je suis accouru; je vous crie aide et secours... Ne ni'entendez-\ous pas? m'entendez-vous?...
— Ce n'est pas nous, dit Sairt-Pol, qui avons garanti la sûreté du vicome.
— Ah ! merci à toi, Saint-Pol, s'écria Nevers avec une rage exasp'rée, merci à toi d'avoir dit un mot, car je trouve enlln a qui répondre. Tu es un lâche et un félon, un chevalier menteur et sans foi; tiens, voilà mon gant sur ton visage,
LE SIRCLE. — II.
voilà que j'ai craché sur ton écu ; tu es un misérable et un infime!
Saiul-Pol lira son épée, et une lutte terrible allait s'eugager, lorsque, sur un signe du légat, la plupart des chevaliers s'élancèrent sur le comle de Nevers et le désarmèrent, 'l'out aussitôt un tumulte furieux se fil entendre, mêlé d* cris de mort et de malédiction; tandis (jue Nevers, se secouant eomn;e un lion entre les mains (|ui l'euihainaient, s'écriait:
— A moi, Mauvoisin, Mauvoisin, Mauvoisin ! Enfin, sutfoqué de rage, l'écume à la bouche, il tomba par terre, le cou gonflé etlevi>age presque noir, haletant tt épuisé.
Celte scène n'était pas finie, qae deux femmes se précipitèrent dans latente: l'une d'elles se jeta vers Roger et lui cria avec un effroi dé.se:-péré :
— Sauvez-moi, monseigneur, sauvez-moi, sauvez moi! Roger reconnut à ses vèlemens la pèlerine, la femme qui
était tombée devant lui une heure auparavant: et, lorsqu'il l'eut relevée et considérée, sous ses misérables habiis il reconnut Agnès; Agnès, sou épouse, sa femme, vêtue comme une mendiante, pûle, défigurée, mourante ; Agnès qui s'était jetée au travers de son chemin lorsqu'il marchait à la captivité. Il l'éloigna de lui et la regarda fixement ; puis, la ramenant sur son cœur, il s'écria presque avec des pleurs:
— Agnès! Agnès!
Ce premier moment passé, distrait de sa propre et terrible situation par celle apparition inattendue, oubliant son malheur pour ceux de cette enfant, il reprit avec plus de calme :
— Agnès! Agnès I vous ici sous cet habit? vous! pourquoi? que vous est-il arrivé? quel malheur vous a atteinte, vous aussi ?
— Moi, reprit-elle en tremblant, moi, je suis venue pour vous dire qu'il y avait un complot pour vous arracher de votre ville et vous prendre en trahison; mais, hélas ! je ne suis arrivée que pour voir votre perte et tomber aux pieds de votre cheval qui ne m'a pas écrasé la tète.
— 0 noble enfant! tu le savais, et tu es venue vers moi, Agnès? reprit Roger en la considérant avec une sainte pitié.
— Oui, dit Agnès, je suis venue à pied, durant la nuit, à travers les chemins perdus, à travers la fatigue et la faim.
— 0 malheureuse! tu as soutfert ainsi pour moi qui t'ai délaissée et abandonnée ! dit Roger. Pardonne-moi , pardonnemoi. Puis il ajouta :
— îlais, dis, pourquoi cet eliVoi et pourquoi ces cris, Agnès, pouri]uni ces cris maintenant ?
— C'est que, quand je me suis relevée, ils m'ont demandé qui j'étais, et comme je n'ai pas voulu le leur dire, ils m'ont battue et insultée ; et quand, n'ayant plus de force pour supporter leurs coups, je leur ai dit que j'étais la viconUesse de Beziers, ils m'ont accablée de malédictions et m'ont poursuivie par tout le camp, en me criant : Anathème et mort !
— Ah! les inlâmes! s'écria Roger en tirant son épée que jusque là il avait laissée dans son fourreau, et voulant tenter pour la vengeance d'une enfant ce qu'il n'avait pas jugé possible pour sa cause, transporté de plus d'indignation pour le mauvais traitement qu'elle avait souflert que pour la tr«hison qui le perdait; prêta mounr pour elle, quand il n'avait pas pensé à se défendre pour lui.
Mais il demeura anéanti en voyant que tout le monde s'était éloi:?né. On avait emporté le comle de Nevers, et les gardes du lia'- de Bourgogne occupaient toute la tente. Chacun, profitant de cette occupation de Roger pour échapper à ses reproches et à ses hauluinrs réclamations, s'était éloigné avant de se voir jeter sa hoiUi à la face. Roger ne trouva personne à insulter, personne à qui demanUer compte de sa làchetii ; la tente était vide de chevalie: s ; tne autre femme, honteuse et la tète baissée, se trouvait seule sur la porte.
— Quelle est celte femme, Agnès? dit le viromte.
— C'e.'.t... c'est... dit Agnès eu baissant les yeux, c'est Catîicrine, qui m'a suivie et soutenue dans ma malheureuse entreprise...
— Toi ! s'écria Roger en allant vers Catherine. Vous! reprit-il tristement en tournant les yeux vers Agnès qui s'éloignait en pleurant.
FREDERIC SOULIE
A ce moment, le vicomte sentit son cœur ilé(;hiié entre cet te
jf'une fille qu'il aimait encore et sa jeune ('pouse qu'il aimait (Jt'jà ; toutes deux si di'vouées, tiévouées au puiiil de s'rtie unies pour le sauver. Les larmes vinrent aux yeux de Hoger; il regarda alleriialivcraent Agnès et CatLerine, el, se laissant aller à l'eliisifiii de sa douleur :
— Ah! merei de moi. ajouta-l-il en leur tendant les mains ù toutes deux; ne soyez pas jalouses l'une de l'autre. Vous êtes deu.x anges qu'il faut adorer !t (icnoux, et non pas aimer d un aiuour de ee monde. Callierine, je le renien ie ; At;nt^s, vous éles ma femme. Devant Dieu et les homnie.s soyez liénies!
El ees deux femmes se piessèrent loutes deux sur son e{iur en pleuraht. (loger se détacha le premier de ces crahrassemens; el, se souvenant alors de sa funeste jiosilion, on bien eherchant il rompre celte situation pénible, il s'écria :
— Ah ! je suis plus malheureux (|He je ne pensais. C'est ma destinée de'vous être fatal ; vous venez nie sauver de la captivité, et je vous y traîne avec moi.
Puis, se reprenant el marchant vers les soldats, il ajouta :
— .Mais tout cfci ne peut être lini; une telle traîtrise est hors de louie croyance. Il faut que je parle aux légals. Holà ! iiurl()u'un, je veux parler aux légats.
— Sire vicomte, dit un écuyer en s'avançant, les légats n ont rien k vous dire, sinon ce (|ue vous avez entendu. Vous êtes prisonnier et conlié ù ma garde. Cette tente sera votre habitation jusqu'il ce qu'on vous en ait trouvé une plus convenable.
— Dites donc aux chevaliers ici présens, répliqua Roger, que j'appelle de cet acte de félonie au jugement du roi de l'ranie, mon oncle et suzerain : et dites aux légats (|ue je porte le même appel au saint-père en sa propre i our, et delanl ses cai'dinaux.
— Vos paroles seront répétées tidèlement , dit l'écuyer. (qu'ordonnez vous de ces femmes'/ Doivent-elles rester ici, ou les voulez-vous faire conduire ailleurs?
— Agnès, dit le vicomte, (jue voulez-vous faire?
— Ah! monseigneur, dit la jeune vicomtesse, ne m'avezvous pas dit que j'éiais votre épouse, et n'est-ce pas mon devoir de rester pivs de vous ':'
— i;t vous, Calherine? dit Roger.
— Mol... moi... répondit Catherine, à qui les |iarolcs sortaient de la bouche comme des sanglots déchirans. Moi... je m'en irai, je m'en vais...
— El où voulez-vous allei ? dit le vicomte.
— Ahl repiit Catherine, je ne sais pas... Où voulez-vous ((UB j'aille?
— Ah! qu'elle reste, s'écria Agnès, q\i'elli' nsle... Catherine, veux tu rester?... Je l'aime, ah! je l'aime comme ma sœur et mou amie. Reste, je l'eu prie.
— Je veux bien, dit Catherine, je resterai jii.s(]u'au jour, jusqu'il ce ([lie je pui^sct trouver un couvent (ai un cachot... pfMir mourir.
Roger se taisait, Roger avait le cdur trop jibiM pour parler, 'l'ant d'émotions diverses l'agitaienl ! I a liahison iiui le frappait, sa ca))livilé, l'arrivée de ces deux IVmmcs, leur réunion, leur présence, leur dévoùmeni, tout cela en moins de deux heures, c'était comme un rêve qui tournait dans sa tê:e sans (ju'il put lixer sa pensée sur un seul de Ions ees événemenK. Il les avait vus, et oit peut dire qu'il n'y croyait pas. Plusieurs fois il se leva, il parla haut, il s'agila comme pour s'éveilli'r. l'uis, après un long sileine, en voyant près d.' lui Catherine et Agnes (|ui l'observaient avec leireur, il s'écria :
— .\h! loiil leci est vrai... vrai comme le juur qui nous éclaire... Ah ! les infâmes! les infâmes... l'.uai, l'.ual. Cabaret, Guillaume, à moi, me-; chevaliers! à mui , ma ville' à iMiii ' Ils m'ont trahi (.ipris comme des lâches .. mes clie>aliers, mes chevalicis! oii êtes-voiis ?
Ainsi, il se lai?sa aller un moment à sa doulrur, et tomba sur nu siège ; mais il se rcKva lowl-à-coup, el, panouranl la leiiie avec violcioe, il repiil en parlaiil à Catliei inef t ,'i Agnès (|ui reslaieiil muettes :
— .Mais lisse sont liompés, les misérables; ils n'uiironl pas ma vilb' do Carcassonne, parce qu'ils en oui irailrcuse-
ment suipiis le seigneui. Caieasscnne renferme des chevaliers dont le moindre vaut mieux que toute cette armée d'esclaves et de bourreaux. Saissac esl un brave ; Pierre de Cabaret, c'est le fer et le courage unis ensemble ; Guillaume d.' Minerve, l.éridaei liuat... Buat défendra Carcassonne lui tout seul, s'il le faut; car c'est un terrible soldat! Ruât, c'est un cœur de lion et un cienr fidèle; c'est le plus brave de tous, c'est mon frère! car lu ne sais pas, Agnès .. Oui, c'est mon frère, un enfant de vingi-deux ans, qui chassera ce troupeau de croisés du plat de son épée. Ah ! la journée n'est pas finie.
Je dois es|iérer l'cspcre. oui, j'espère! !... Puis il s'arréla,
et, se frappant la télé avec rage; — Oh! reprit-il en retombant dans Son fauteuil, oh I j'ai bien mérité ce qui m'arrive, je suis un insensé (|n'ils feront bien de laisser dans sa <'age de fer.
Agnès et Calherine s'approchèrent de lui et voulurent le consolei'...
— Ilélas ! conlinua-t il en lesregardant avec désespoir, vous aussi, vous, je vous ai traînées dans ma misère. Puis, se levant soudainement :— Oh! oh! s'écria-t il, Eiiennelte! Étiennelte! je boirais le sang de cette femme, je la ferais déchirer par des chiens.... O Pons ! malheureux enfant! Le ciel n'est pas juste.
Un long silence succéda à toutes ces exelamaliors. Pfndant ce temps, Rug-r se levait, s'agitait, écoutait li> !ni.i;:dre bruil; c;u', h plusieurs fois, il s'éleva dans le lanij) île f.ngiiis ac.lamailons, et, quand ce bruit se taisait, il se rasseyait, el, s'adn'ssant de temps à autre à Agnès el à Caiberine :
— Merci, leur disait-il, merci... puis il se reprenait à crit-r . Ah! les lâches! les lâches'
Une pariie du jour se passa ainsi, et lorsque le soir fut venue, Roger, qu'une seule pensée occupait sans cesse, comme un homme qui a un esi)oir qui lui échappe à tout moment, et (jui à tout monu'ul cherche des raisons pour s'y raltaclier, Roger dit eu parlant ù s» pensée :
— C'est bien, c'est bien, ils attendent la nuil. La nuit esl mei leure pour une expédiiion de celle sorte. Baat s'y connaît. Oh! que la nuit vient tard aujourd'hui!
On leur apporta alors dos a'io eus, mais ni lui ni les deux jeunes filles n'y loinhèrenl. Un moment après, on annonça le comté de Nevcrs. Roger n'avait :■! lui ri'|irocher que d'avoir eu la même confiance que lui, et cependant il le reçut avec uu regard de mépris hauiaiii qui n'ajoula rien à la pâleur du comte, tant il était livide et défait.
— Sire vicomte, dit INevers humblement, vous ne devez pas UH 7.ieilleur accueil à voire bourreau. Je ne m'en plains pas, et cependant j'ai ;"i vous dire telles choses qu'il vous importe de savoir, et (|ni doivent vous donner de l'espérance.
— Excusez-moi, lomte de IVevcrs, lui dit Roger. Je vous p'ains plus que moi ; mais je n'ai pas été maître d'un niouvemenl injusteen voyant sur voire épaule celle croix .. la croix oii vous m'avez attaché comme .'i la potence.
— Oh ! reprit INevers en l'arrachant et la foulant aux pieds, elle est encore sur ma piiiirine! Pf.urlani Je l'ai reniée tout ;■! l'heure. Je ne suis plus un chevalier de celle armée, je la quille, je rabandonne; mais celle croix n'en aura pas moins marqué mon nom d'un signe éicrnel d'infamie, si justice ne vous est rendue. Et elle vous sera rendue si je ne meurs avant le temi>s qu'il faut pour aller d'ici à Compi-gne el en revenir.
— Ou si je ne meurs niui-ménie, dit Roger.
— Ah ! ne dites pas cela, reprit le comie, el pourtant vous avez le droit de le dire. l's peuvent bien tuer celui qui est sous la sauvegarde de toiile l armée, p'iiHiu'ils l'ont traîtreusement retenu prisonnier quand il éia t sous la mienne. Mais ils ne l'oseront. Les légals eux-mêmes ne l'oseront. Un tel crime serait trop épouvantable, ri le serment ([n'ils ont fait ( st trop sacré.
— Que s'esl-i' donc passé? dit Roger.
— On a a'ïsemb'é le conseil el on a nommé un M'iguMir {(lomiinis rcgiDien] de vos romiés...
— Un seigneur de mes comtés, moi \ivanl ! s'écria Roger.
— l'n seigneur simplement, dit Nevers, el non un vicomiej
LE VICOMTE DE BEZIERS
nu seigneur puur gouverner les \illes et eauipatînes jusqu'à le que vulre aiqul soil porié au rui Pliilippe et au pape luiioeenl m.
— Et ce seigneur, dit le vicomte, c'est sans duute le duc (le Bourgogne?
— ^on, dit INevers, la Ijrute a eonimenet' A comprendre quel rôle infime il jouait en i elle affaire, d il a refusé; mais ce que vous ne sauriez imaginer, c'est qu'ils ont eu l'impudence de m'olfrir cette mission.
— Et peut être eussiez voiis dû l'acrepter, dit Roger, si vous êtes en disposition de réparer le mal qui m'arrive.
— Non, dit iSevers, j'ai un autre devoir ù remplir. Enfin, après le refus de Saint-Pùl, car on lui a aussi offert vos comtés, c'est Simon de Montfort qui a accepté. Saint-Pol a deman ié (ju'il lui fût permis de me combattre en lice pour l'outrage que je lui ai fait ; mais on a ajourné sa demande jusiju'ù ce que j'eusse porté moi-même votre appel au roi de France, tandis que Richard de iNarbonne ira vers le saint père.
— Et jusque-là, (|ue do'sje devenir?
— Vous resterez prisonnier en votre château de Caicassonne sous la garde d'un chevalier croisé.
— Savez-vous le nom de ce chevalier?
— C'est Raymoiid Lombard qu'on a choisi, comme connaissant la \i le et pouvant la garder le plus sûrement.
— Raymond Lombard! dit Roger; autant valait ra'envoyer au bourreau.
— Non, sire vieom'e, dit Nevers, non, car il répond de voire vie SHr la sienne; non point si vous lui échappiez, mais si vous mouriez m prison par violence; cela a été bien entendu, et lui-même s'y est engagé.
— Mais, sire comte, on dispose de ma villi; comme si on la tena't déjà ; et vous savez si les murs en sont faci'Ies à gravir.
— Demain on recomuunce l'assaut, dit lecomte, et lesurcès de notre première attaque que vous seul avez arrêtée doit voris faire assez juger que tout manque à celte ville puisque vous lui manquez.
— Et vous parlez ■' dit le vicomte.
-Dans une heure, dit Nevers. .lai liàted'en lii'.ir pour revenir vous tendre une main ([ue vous re refuserez pas, et pour la présenter armée à Saint-Pol.
— Que Dieu vous conduise ! dit Roger.
— Dites pliili"t qu'il me ramèiic! Adieu.. Espérez, et maudissez-moi, si dans quarante jours vous u'êtcs libre et rétabli suzerain de vos comtés.
— Si je vis à celte époque, dil Roger, je ne vous nr.udirai point, quoiqu'il arrive, non plus iiu'aujourd'hui; car de nous lieux, le plus maUieiircux c» n'e^t pas moi, je le vuis.
— Non, dit l" comte, le plus malheureux c'est <clui qui emporte le remords d'un crime qu'il n'a pas fait.
Us se qulllèrenl, et Roger vit dans un coin de la tente Agnès et Catherine, endormies sur les marches de l'estrade dil s'asseyaient les légais. Il ne voulut pas les cveirer, et s'assit à cillé d'elles. La nuit était loul-ù fait c ose, et Roger C'immença à écouter. Le pas des sentinelles ([ui veillaient dans le camp lui paraissait quelquefois le bruit d'une troupe qui s'avançait lentement et souriiemenl; il se levait soudain el portait la inaiu à son épée. Quand le vci/t agitait les fragiles étais du pavillon, il écoulait encore et se levait de même; mais rien ne venait, et toute cène nuit se passa dans cette horrible anxiété, dans celle attente désespérée. Roger calculait les heures, les minutes; dans son imagination, il rassemblait tous les habi ans de Carcassonne sur la place de l'orme; il entendait Buat les exciter, il les voyait s'armer en masse, il calculait le temps qu'il leur f.illail pour ces préparatifs et pour se réunir .. puis ils sortaient de la ville, ils marchaient doucement, ils arrivaient au camp des croisés ; c'était le monieut : il leur avait <ionnê deux li.ures pour tout cela, il écoutait le cri d'altaiiue qu'on allait pousser ; mais le silence seul répond.iit, cl Roi;er se rasseyait, la tête penchée ?ur sa poitrine, recommençant un noineau plan, faisant un nouveau calcul qui demeurait siériir comme le premier. <> fui ainsi i|u'il passa la nuit, jusqu'à te que le jour paii'it. et
que, cédant à la fatigue, il se jeta sur un siège et se résolut à dormir.
A la même heure, une femme euvrail la portière d'une lente et examinait si quelqu'un ne passait pas aux environs ; lorsqu'elle se fut .T.>isurce qu'il n'y avait personne, elle lit nn signe, et un chevalier surlit : il lui donna «n dernier baiser et s'éloigna ; mais celle femme, en levant les yeiix devant elle, vit un cadavre qui pendait aux miirs de Carcassonne, et rentra dans sa lente en poussant un cri.
Ce chevalier était Mauvcnsin, la femme était Étiennellede Penaultier, le cadavre était celui de Pons de Sabran.
Il,
PBISE DE CVUCASSO.\\E.
Un tumulte immense éveilla Roger, au moment où se.s yeux commençaient à se fermer. Presque aussitôt Arnaud de Citeaux, Milon, Dominique et ipielques chevaliers entrèrent dans la tente de Roger. Arnaud de Cileaux avait la figure menaçante; el, sans prendre garde à Catherine et Agnès qu il heurta du pied en montant sur l'estrade qui lui servait de trône, il s'adressa violemment à Roger :
— O sire vicomte ! lui dit-il, si votre corps n'habile plus la ville de Carcassonne, votre esprit y e^t resté. Malgré l'avertissement qu'ils ont reçu, vos chevaliers et bourgeois ont louché la tête sacrée du sire de Sabran.
— De Pons? dil le vicomte avec douleur.
— Ils l'ont audacieusement attache et pendu aux murs de leur infâme cilé.
— Mort? reprit Roger.
— 5Iorl, assassiné jjar lâcheté et trahison! s'écria Arnaud avec l'accent d'un homme qui était convaincu de bonne foi que c'était lâcheté et trahison.
— Alors, dit Roger en étendant solennellement la main vers le légat, que son sang versé retombe sur votre tète! car ce sang était le gage de ma liberté, et la corde (|ui m'altache ici est la même qui le lient pendu aux remparts de Carcassonne: c'est vous qui l'avez serrée à mon pied el passée à son cou.
— Oh! reprit Arnaud sans réponire à l'accusation, ils sauront ce qu'il leur en coûtera d'avoir oublié mes averlissemens. Jusqu'à la dernière goutte de sang du dernier habitant, tout le sang de cette c té sera ver.-é pour le venger.
— Faut-il fjire comme à Beziers? demanda sourdement nue voix cachée derrière un casque, et que Roger reconnut puur celle de Montfort, i|uoi(iu'il ne portât pas ses armes accoutumées.
— Comme à Beziers! répondu Arnaud, frappez sans grâce ni merci
—Mais, reprit Milon, cette ville enferme peut-être (|uelques justes; n'y eût-il que ceux qui nous servaient d'espions.
— Frappez toujours, répondit Arnaud; Dieu connaîtra les siens el les recevra dans son sein.
Les chevaliers sortirent en bâte; et. à un signal d'Arnaud, latente s'ouvrit d'un côté, et laissa voir le camp, la dislance qui le séparait de la ville et la ville elle-même dans tout son développement. La tente était située sur une élé-vation qui dominait toute la plaine, et elle s'apercevait de partout, comme elle voyait partout. Tandis que les troupes se levaient et se rangeaient dans leurs quartiers, les clercs qui se trouvaient dans le camp se réunissaient à la tente des légats, s'aijprêtaDl à prier pour ceux qui allaient combattre.
— L'heure est venue du triomphe, s'écria Arnaud, priezt mes frères ; et toi, dit il à Roger, protecteur des enfans proscrits de l'Église, regarde, et puisse le spectacle que tu va? voir faire entrer en ton cœur le repentir et l'humilité !
— 0 mes bons chevaliers, s'écria Roger en levant les yeux au ciel, que Dieu vous i rête sa force, car c'est sa cause qve vous défendez !
— 11 blasphème ! crièrent quelques voix.
— Silenrel dil Arnaud, voici le signal.
FREDERIC SOCLIE
Aussitôt, d'une voix forte, il entonna le f-'cni Creator. C'était le cliant aocoutiimé pour exciter les croisés au combat ; c'était la .Wameitlaise de Icpoque. Agnès et Catherine, qui étaient demeurées près de Roger, fermèrent les 5eux et tombèrent à genoux, en cachant mutuellement leur téfe dans leur sein. Ccpcndani, aux chants des prêtres, les iroupes sortaient du camp et s'avançaient vers la ville. Roger a\ait jusque-là tenu la tête basse, n'osant, pour ainsi dire, regarder sa chute en'iftre s'accomplissanl dans la cliuicde Carcassonne. Cependant, lorsqu'un cri poussé par l'armée, parti d'un bout et arrivé ti l'autre comme un long déchirement, annonça l'attaque, il ne put s'empêcher de lever la tète. Les deux jeunes niles aussi se levèrent pourvoir. Les prêlres suspendirent leurs chants, et tout le monde devint atlenlif. A ce moment, Roger ferma et ouvrit les yeux plusieurs fois ; il y passa la main, regarda Agnès et Catherine avec une sorte de ferreur, et leur dit :
— Suis-je fou ou aveugle? Ne voyez-vous rien d'extraordinaire?
— Rien .. dit Agnès, rien...
Roger se prit à regarder; il devint pâle et se frotta les yeux, comme un homme qui comprend que ses sens lui manquent.
— Oh! je ne vols rien fur les remparts, cependant.
— C'est qu'il n'y a rien véritablement, dit Agnès.
— Qu'i! dit Roger, ni chevaliers, ni soldais, ni archers?...
— lîit-n, dit Agnès. N'est-ce pas, Catherine? rien ; pas une âme vivante?
Roger doutait encore, tant cela lui semblait hors de toute croyance, lorsqu'il en endil Arnaud s'écrier :
— Ou'on laisse les ribauds s'aventurer; c'est un piège assurément.
— Ce doit ê're un piège, pensa Roger; et chacun reprit son anxiété. C'était un singulier aspect véri-Iablenicnt ([ue celui de cette armée qui s'était deux fois ruée à l'assaut deCarrassonne avec une fureur aven^Je, lorsqu'elle avait vu s» s murs c jHroniii's d'armes et de soldats, et (|ui, maintenani que celle cité semblait morte et déserte, s'en approchait à pas craintifs, comme un enfant d'un dogue endormi. Ouelques rioauds coururent jusqu'à l'une des portes, la frappèrent avec fo'ce, et s'enfuirent tout-à-iou;-) épouvantes. !',iait-ci^ qu'on les avait accablée de traits ou de pierres? Celait seulement que rien n'avait répondu, et (jue la ville était demeurée silenieuse comme une lombe Toute l'armée s'arrêta d'u» mouvement una.iime, et les chefs coururent les uns veri les autres en se consultant vivement. L'un d'eux accourut vers Arnaud, et lui dit d'une voix émue :
— Seigneur légat, il y a maléfice et sorcellerie en celle affaire, cl les plus résolus chevaliers ■raignent de s'avancer vers une ville défendue assurément par le mauvais ange. Ils réclament, contre celte i)uissance de l'enfer, le secours de la puissance céleste, et seraient d'avis qu'avant d'être attaquée la ville fût exorcisée et bénite, el que les légats, l'étole au cou, le goupillon en main, s'avançassent au premier rang de l'armée.
Cette propoiition jeta d'abord quelque embarras dans le visage des cl. rcs, mais ce ne fut qu'un nuage, el parmi les plus obscurs de l'asa-mbléi^ la lâcheté ou même la crainte était chose rare à cette époque où la vie était un danger; à ceit^ ép...q!ie au.îsi, l'Église n'était pas comme de nos jours le refuge «e quelques âmes faibles et craintives, mais la lic(^ damiiition oi'i .se jetaient \ei esprits les pln.-^ ardens et les âmes les plus passionnées. Arnaud se leva donc eaenlendani celte preposiiion; et, faisant porter un large bénilier devant lui, il s'avança vers les murs de Carcassonne. Roger considérait ce speriacle avec un singulier etouneraeni. Il ùvait trop de lumières et de hauteur dans l'esprit pour se laisser aller a la terreur qui .semblait tenir tout'' l'arméi-; mais enfin il était de son siècle : les pri diges qu'il refusait d'admettre paraissaient d'une vérité si incontestable à la crédulité uuiverselle, et le silence mcrne de celte cité avait quelque chose de si inconcevable, (ju'un doute s'éleva en son ccpur. 11 ne sut re qu'il devait troire , et, dans une singulière anxiété, il suivit attentivement des yeux la marche des légats,
et les vit s'avancer au milieu des chants religieux jusqu'à une des portes de la ville.'La ville demeura muetie, Arnaud déta' la de son cou l'ciule qu'il avait revê ue, la passa à une do ces grosses aspérités de fer qw garnissaient les portes; et, tenant l'étole de la main gauche et le goupillon de la droite, il prononça dune voix tonnanla la formule connue d'exorcisme, et répéta par trois fois le Fade rétro, Salancs, en aspergeant la ville d'eau bénite. A ce moment, un silence de désert régnait sur cette cité et sur toute celle armée qui s'était mise à genoux.
Celait c'.ose ordinairif, pour ce temps, que d'avoir vu le mallQ esprit, chassé par l'exorcisme du corps d'un homme, en sortir sous la forme d'un cochon, ou d'un bon ', ou d'un dragon. Mais le malin e^sprit de toute une ville devait être de bien autre taille, el chacun s'attendait à quelque apparition monstrueuse el colc^sale ((ui a'Uit obscurcir le jour. Mais ritn ne parut, rien ne se fit enltndre, pas le moindre gémissement; la ville ne se secoua pas jusqu'en ses fondemens; elle n'eut pas de convulsives étreinlej pour se débarrasser de la possession. On crut un moment que Satan avait résisté. L'armée était consternée. Mais Arnaud n'était pas homme à s'arrêter à un obstacle quel qu'il fût, else tournant vers les plus proches, il s'tcria qu'i! venait de recevoir par une inspiration céleste la confession des péchés de toute celte armée, qu'il lui donnait complète et entière absolut'on. Chacun, se trouvant alors assuré de mourir en état de salut, se signa et se releva pour combattre.
Aussilùt le légat regagna la tenle où Roger voyait toutes ces choses, aussi éiouné que ses ennemis, sans oser cependant en tirer aucune espérance. Ceci n'était cependant point la fin de ces étranges cérémonies. Un homme, un chevalier, s'avança vers la porte de la ville, où pendait l'étole d'Arnaud, et, clouant ¥«)n gant à cette pnr.e avec, son poignard, il la délia au nom du Seigneur, en ee proclamant le cheralier du Christ, el, selon b routume, il répéta trois fois son déli a se retira: te chevalier était Simon de 51ontfort. Mais rien ne répoiidil encore; et le silence glacé qui tenait toute celte armée immobile, devint un efl'ioi si profond, (jue le moindre é\énement exiraordinaire y eùi jeté plus ('e désordre que l'apparition dune armée dix fuis plus nombreuse. Monifort cependant venait de faire un acicuraudace qu'il ne pouvait laisser inachevé. Il prit d une main une échelle el de l'aulre son épéc; il se signa et marcha seu' aux murs de la ville; foit inattention, soit volonté, il posa son échelle à l'endroil où pendait le cadavre de l'ons et moula. L'armée entière, Roger, les jeunes filles, les légats, tous le suivaient des yeux. 11 continuait à monter inlrépidemenl, lorsqu'il arriva à la hauteur du corps du marquis de Sabran. Lit il s'arrêta un moment, car son échelle était tiop courte pour arriver au sommet du mur. Devait il descendre, devail-il lenler un effort désespéré? Simon comiiril que, s'il descendait, c'en était fait de celto espérance qu'il portail avec lui ttà la(|uelle toute la résolution de l'armée élait rallaeliée. Il se décid.n. Il mil son épée entre ses dents, el, se servanldu cadavre comme d'un secours qui se trouvait placé l,*! pour lui achever le chemin, il s'y cramponna et le gravit comme un tigre qui monte à sa proie, sauta sur le muret y parut drliout. Son audace, son apparition sur cette muraille ensorcelée changèrent en un enthousiasme effréné la terreur de toute celle armée, et Arnaud s'écria d'une voix qui retentit au loin :
— Saint, trois fois saint rievanl Dieu, celui qui a vaincu l'usprit ma'iin !
— 0!i '. dit Roger à Agnès à ce m H à cet aspect, voilà le marchepied qu'Rtiehnetie a préparé à la fortune de cet homme.
A ce moment, toute crainte avait cessé ; l'armée s'était ruée en foule vers les murs de la ciie. Les niurs rurciit tumultueusement gravis, les poiles frappées du bélier cédéreiit bientôt, et touleceiie armée se pié ipiu à flois dans la vill. . Roger se ser.lil près de défaillir : à chaque insianl il s attendait à\oir Ses buurgeois e' chevaoers préiipilés du haut des murs; mais la foule entrait toujours et personne ne sortait.
— Point de nieiii, dit Arnaud avec iaipalieiiee, point de merci ! ne le savent-ils pas?
Et ceux qui étaient restés en ai r.iere se précipitèrenl à l'en-
LE VICOMTE DE DEZIERS
vi pour avoir leur part du carnage. C'était un horrible "tumu;ie, mais non pas celui d'un combat, ni iI'uiig résistan.e d?se>pérce, ni celui d'un (goi-gemciît universel. C'était un bourdonnem ut sourd de gens affaires qui courent de toutes parts, s'alarment el s'appellent entre eux Peu à peu toute celte armée s'eiigautira et . isparut derrière les murs de la ville, de façon (pie le clergé, au milieu duquel se trouvait Roger, demeura presque seul sur le monticule où il était placé.
Roger stupéfait ne trouvait aucune explicaliou à (c qui se passait sous ses yeux, lorsque tout-à-coup la tente est entourée et envahie, et une vingtaine d'iiommes s'y précipitent furieusement : c'est Buat, c'est Saissac, Pierre de Cabaret, Lérida; ils se jetteat sur tous ces cldcs désarmés, les dispersent en un clin-d'œil, et Buat, donnant une épéeà Roger, lui dit :
— A nous, à nous! à la fuite... à la liberté!
Roger !e reconnaît, pousse un cri de joie, et s'élance parmi les siens II s'arrête un moment comme irrité de ne trouver personne à combattre, lorequ'un cri d'épouvanté, répondant à son cri de joie, arrive jusqu'à lui. Il se retourne, et voit Agnès et Catherine à genoux aux pieds d'un homme qui tient un po'gnard sur leur tète. Cet homme, c'est Dominique. Rofer demeure anéan i.
— Vicomiede Beziers. liù dit !e moine, tes hommes nous ont montré le cadavre d'un chevalier pendu aux muis de la ville pour prix de ta (apiivité. Je suivi ai Icnir exemple : je montrerai au monde le cadavre de cts femmes pour prix de ta liberté.
— Malédiction! dit Roger, en voulant s'élancer sur lui. La main de Dominique leva le poignard sur Catherine.
— Tiens, dit Buat, en e.'itraînant de quelques pas le vicomte furieux.
La main de Dominique leva encore le poignard. Roger s'arrêta les yeux efl"ar<5s, la mâchoire tremblante: les dents lui c'aquaienl : il élait pâle et avait les cheveux hérissés.
— "Viens, lui disait Buat, qni voulait l'éloigner de la portée de cette vue eldecei cris de femmes.
Mais Roger demeurait iramo'.jile, n'osant fuir, n'osinî se précipiter sur DomiuMjue.
— Ma heur sur nous ! s'écria Buat en saisissant Roger [lar le bras, on revient de la villsj voici une troupe de chevaliers qui accourt : viens! viens!
Pierre de Cabaret prit l'autrebras de Roger, et voulut l'entraîner; mais le vicomte leur résista comme un roc; Dominique était immobile.
— Les voilà ! If s voilà ! dit Buat : viens, Roger, viens ! Le vicomte semblait c'oué au sol.
— Va, va, sauve-loi ! cria tout-.'i-coup Catherine avec une exaltation inouïe ; va, mon Roger !
Et, tirant elle-même un poignard qu'elle portait sous ses vôtemens, elle l'enfonça dans sa poitrine, ei tomba étendue aux pieds du mo'ne. Roger échappa d'un bond aux mains de fer de Pierre et de Buat, qui le tenaient ensemble, et courut vers Dominique; mais celui-ci, tenant dune main les longs cheveux d'Agnès, qu'il avait saisie el renversée sur ses ge noux, le vis ge tourne vers le ciel, leva impassiblement son poignard sur la vicomtesse. Agnès était sublime ainsi : les yeux sur le poignard, les mains jointes, les lèvres agitées d'une prière, cav elle priait, car cl'e croyait mourir aussi Roger s arrêta encore.
Rien ne j.euf peindre l'état de cet homme, dont chaque pas ai avant ou en arrière était la lunrt d'une autre, la mort d'une enfant qui s'^'tait dévctsée pour lui. Tous les supi)li<;! s de l'eni'cr passèrent dans i'ànie de Roger pendaiit ceite agonie d'uii instant. Oh! que ne so offrit liU'* t-ussi celte jeune liPe, la mon devant les yeux, panielanie sous ce poignard! Ce qa'>lle souiTrit, si cela ertt diii:c plus loiigtomps, Veùl sans doute fait mowrir, mais elle ne mourut pas;'car Roger, demeuré immobile à son aspect, saisi au cœur d'une pilie invincible, les yeux troubles, les mains pendantes, Rog'r laissa tomber son épée ; et du gttie, saRs pouvoir prononcer une parole, fil signe à ses libérateurs de s'éloigner.
Peut-être n'eussent-ils pas obéi, si de grands cris ne leur
eussent annoncé l'approche des. chevaliers avertis par les clercs, et qui arrivaient en toute hâte. A peine restaii-il aux amis de Roger lelenq)s de fuir et de s'tcîiapper; ils partireni : Bual s'éloigna le dernser, proni.nant autour de lui un horrible regard de rage et de désespoir; enhn il dispi.rut en criant à Roger :
--Tu me reverras, frère, tu me reverras!
L'abbé de Cileaux revint, et les chevaliers, qui étaient accouru.s lui apprirent qu'on n'avait pas irouvé.d::ns Carcassonne un seul homme vivant; pas une femme, pas un enfant; que la vilie était déserte, coniine si tous les habitans se fussent engloutis ou envolés. Les légats, à celte nouvelle, dcmeiiierent d'abord "aussi épouvantés que surpris, croyant «lu'il y avait véritable sorcellerie, car aucune recherche n'avait encore pu faire découvrir par où les habitans de Carcassonne avaient ainsi disparu.
Roger seul eût pu le comprendre et le leur dire, mais il n'entendait ni n'écoutait rien : les yeux fixés sur le cadavre de la malheureuse Catherine, auprès" de laquelle Agnès était à genoux, le vicomte regardait, et mesur.j't, posr ainsi dire, à ce cadavre l'amour de cette belle jeune Mie, qui déjà lui avait sacrifié son honneur et la pureté de K>n nom, et n'avait reçu en échange (|ue les douleurs poignantes de l'amour, ."t qui maintenant lui jetait encore sa vi-, après qu'elle avait vu que cet amour n'était plus la seule pensée tic Roger; lui jetant sa vie, autant i>eut-ftre par désespoir i ue par divoument; car, depuis que Catherine était entrée dans cette tente, où Agnès était entrée avec elle, elle avait couipiis que! e ne. pouvait plus usurper des droits qu'ellti-même avait aidé à rendre si sacrés. Agnes pleurait, elle pleurait sincèrement. En elfe;, sa jalousie, si elle ne l'eut oubliée pour le salut de Sun époux, avait cû fuir par la blessure ouverte au cœur de Caiheiine. Roger seul souffrait vériiablemeu!. .Mais l'histoire de tout ce qui bouleversait son âme, l'histoire d'un île ces momens où les douleurs acres et vlol.';nles touibilojinaicnt et se ruaient dans le cœur, l'envahissant et le déchirant ensemble, celte histoire serait trop longue, et ce récit appelle déjà sa fin.
Donc Rog,r ne fit pas attention à ce qui se dit à ses colfs, et ce ne fut que lo;iglemps après qu'il comprit que Buat s'était servi, pour sauver les habitans de Carcasson;iP, du souterrain dont il lui avait révélé le secret.
Li; Mi;Di;oLV.
C'était dans une chambre haute du château de Carcassonne, et du même aspect que celle dont nous avons donné !a description au commencement de cet ouvrage. Le jour était sombre et pluvieux, car on était déjà dans le mois de septembre ; la vue s'étendait au loin sur la ville, et au-delà de ces murs en voyait unecampagne nue etdésolée; les bois qui couviaieni le sommet de quelques collines étaient troués de larges bn ches faites par la hache, sans mesure ni soin, car des arbres tout entiers gisaient sur le sol avec leurs branches ; les vignes qui tapissaient autrefois le penchant de ces coteaux ne se devinaient qu'à quelques pieds chargés de feuilles qui avaient échappé à la d-vastalion: les arbres fruitiers p::s! rleurs branchî s mourantes vers la terre: ceux quiétai:;;: ,kliQut avuient tous été frappés par la cognée, pour les f-uirc périr, quand on n'avait pas eu le temps de les abaît:-- •■ voyait qii'nne saturnale de destruction avait passé su ci.nlrée.
Dans cette chambre un Jeune homme assis sur vi,> belle, une jeune fille assise sur les geuoux du jsune lu : : :, regardaient à travers une fenêtre grillée ce triste et vaste iableau.
— Roger, dit la jeune filie. vois, que sont devenues te.> belles comtés si resplendissa;;lcs de vie et de joie lorsqu'elles t'avaient pour seigneur'? Ce n'est plus que dé^^olaiion. ià ccmme ici. dehors ainsi que dans la prison.
FREDERIC SOUUE.
— Agnès! mon amour! dit Roger; n'oublie pas que Buat m'a crié : — Frère, tu me reverras ! Buat est lllne, et s'il est libre, je le serai; s'il vit, je vivrai : ayons espérance en lui, Agnès ; si quelqu'un peut arriver jusqu'à moi, c'est lui, car seul il coniiail le se.ret du chàleau.
— Mais, (lit A^i:ès. à quoi lui sert de connaître ce secret? Tu sais bien (|u'il lui est impossible d'en profiler; car, [lar un malheHr incompréhensible, norc Igeôlier est le maiti'e de cette issue.
. En effet, voici comment était disposée la prison oli l'on tenait Roger. La tour où il logeait (-lait celle oU se trouvait l'escalier qui conduisait au foutenain par lequel s'étaient évades les habilans de Carcassonnc, et dont nous avons doiiiu' la description ; mais la chambre ([u'iiabiiait le vicomte n'était pas celle où aboutissait cet escalier. Celle-ci était occupée par Raymond Lombard en personne, et c'est à l'étage supérieur qu'on avait relégué Roger. Cet éîage n'ayant pour toute issue qu'un petit escalier qui descendait dans celte chambre, Raymond s'en éiait emparé, ne se liant qu'a lui seul de la garde de son prisonnier. ïw celle faç-m, personne ne pouvait.'irriver, ni de nuit, ni de jour, jusqu'à la prison de Roger, sap.s passer parla chambre de Lombard. Outre celle précaution, il portait toujours sur lui les clefs qui Icrniaientl es- ■caiier d'un étage h l'autre. Chaque étage était composé de plusieurs salles, et dans celui où Lombard était logé, l'une d'elles était sanscesse occupée par des soldats prêts aaccou- I ir au moindre bruit. Une attaque de vive force par l'escalier dérobe était donc presque impossible. Lue autre de ces salles servait i l'iiabilalioii de Foë, et la jalousie de I^ombard la tenait aussi bien fermée que la prison de Roger, quoiqu'il n'eût pu encore oblenir de cette esclave qu'un dégoût qu'elle lui montrait audacieusenient, cl (|uoique sa résistance aux désirs de son maître eût été souvent jusqu'à braver la mon. Avec le vicomte et sa femme, on avait enferme dans l'étage supérieur, pour les servir tous deux, l'Africain Kaéb; mais il n'en iiouvait pas sortir non plus, et aucune nouvelle de l'ex'érieur n'était arrivée jusqu'au vicomte depuis le jour de son arrestatiun. Après ces éclaire issemcns ne. essaires à l'intelligence de ce qui va suivre, écoulons le reste de l'entretien du vicomte et de sa jeune épouse.
— Ce que Buat ne pourra accomplir parla force, il le tentera par la ruse, dit Roger. Je ne sais pourquoi j'ai c« suir une espérance dont je ne saurais dire la cause; mais il nie semble, Agnès, ([ue notre captivité va bientôt tinir.
— Ah! dit Agnès après un long silence, si Catherine vivait, j'esptTcrais comme loi.
— Catherine I dit lloger en devenant triste, pauvre Catherine!
Agnès se rait à regarder Roger et dciint triste à sun luur ; puis, comme si elle eût entendu la pensée de Roger, die lui dit avec un accent où se trahissait sinon de ranicrtiime, du moins de la douleui' :
— (Jui, elle l'aimait bien, celle-là; elle l'a aime jusqu'à mourir...
Quelques larmes silencieuses tombèrent des yeux d'Agnès sur les mains de Roger 11 tressaillit.
— Et toi, mon amour, dit Roger, loi, n'as-tu pas vokIu me sauver comme elle? Oh ! le souvenir et le nom de Catherine me seront toujours cliers et sacrés; si jamais je deviens l'Hissant, je lui feiai élever un plus liclie tombeau qu'on n'en a fait jamais à une reine. Mais nous y vicnilrtjns pleurer ensemble, ensemble, entends-tu, At;nès'? Et son ombre! ne sera point jal luse de mon amour pour loi, enfant, car c'était la luème ànie dans deux corps dilférens.
— Dis-li vrai, mou Ro.icr? dit Agnès; et m'aimes-tu comni" tu l'aimais?
En pirlant ainsi, elle appuya sa léle sur celle du vicomte et passa les mains ihins ses eheve'.ix. Tons deux avaient repris leur silence, lorsque tout-à-coup Agnès poussa un cri de sui'prise, car qiielqiie chose venait d'elTleurer son front avec la rapidité d'un éclair. A I instant même un bruit léger se fit eniendre au fond de la chambre.
— Quas-ln ? dit Roger qui ne s'était aperçu de rien.
— ,1e ne sais, répondit Agnès en se levant; il me semble
que quelque chose a passé devant mes yeux? N'as-tu rien entendu?
— C'est Kaéb, reprit Roger, qui aura fait ce bruit.
— Cela se peut, dit Agnès, mais j'ai eu peur.
En disant ces paroles, el'e parcouru', la chambre et marcha sur une baguette qui roula sous son pied. Elle se baissa pour la ramasser.
— C'est une flè.che, s'écria-t-elle.
— Lue flèciie! dit Roger.
Il la prit et l'examina; el'e n'avait rien d'extraordinaire.
— Oh! dit Agnès, c'est quelque soldat croisé qui nous a vus et qui nous a pris pour but. 0 Roger, celte prison sera noire tombeau !
— iS'on, reprit le vicomte, non, le fer de cette flèche est émoussé, et il n'y a qu'un bras au uionde qui puisse lancer si juste une pareille (lèche à une t lie bauleur.
Il courut vers la fenêtre; mais il ne vil personne au pied de la tour, personne hors des fossés du chàleau. Cependant un sifSet aigu se fit entendre ; il venait d'assez loin pour qu'on n'en put saisir la direction. Celait ua signal dont les loutiers se servaient entre eux. Roger re:itra dans la chambre.
— Celte llèche vient de Buat, dit-il ; je n'en jiuis douter Il l'examina de nouveau sans y rien déi-ouvrir; il en arracha le foret les barbes: c'ilàit une nèehe commune^ elAënès secoua la tête en souriant tristement. Roger, voyant son examen inutile, lui dit:
— C'est un avertissement sans doute, mais que signitielil ? Peut-être il en viendra un nouveau. 11 faut briser cette (lèche et en faire disparaître bs morceaux.
Il cassa la flèche en deux et aperçut un mince parchemin roulé qu'on y avait introduit.
— O Buat ! s'écria Roger, mon frère' cœur ingénieux et noble, c'est toi !
Agnès s'approcha. Le parchemin était à peine la'gc de deux lignes et de la longueur de la main. Roger y lut ces mots : « Faites semblant d'être malade et deniaude?. nu médecin. «
Le lendemain, lorsque Lombard moula dans la prison, Kaéb, à qui le viguier remet iaii les alimei.s de Roger cl d'Agnès, Kaéb lui dit:
— Sire Lombard, mon maître est malade et soulîraiil ; il a passé la nuit à se plaindre, et vous save^ s'il doit y avoir une vive douleur dans le corps du vicomte pour(|ii'il l'exhale m plaiiUfs et en suupii's.
— Malade! reprit Lombard, malade! sa vie n'est pas en danger, je pense?
— Cfiinme la vôtre est attachée à la sienne, c'est à vojs à vous en assurei', reprit l'esclave.
— ;\i-je pour cela les connaissances qu'il l'aul? dit Lombard. Cependant je vais le voir.
— Kn ce cas, aile/, vêtir un cai-que et une cuiia^se, reprit l'esclave, et faites <|u'on l'eui haine sur sou lit, car vous savr/, qu'il a juré de vous arracher l'àmc «lu corps si jamais vous vous montre/, devant lui.
— Eh bien! dit Lom'nard, je saurai ainsi s'il est malad(>. Il entre dans la chambre de Roger. Celui-ci était sur son
lit, Agnès à genoux à côté de lui. I ombarJ s'approiba du lit ; Roger resta immobile.
— Souû're t-il? dit le viguier à voix basse en s'adressanl à Agnès.
Roger se retourna, et comme un homme ([ui tente un effort impossible, il se leva sur son séant; cl, i,-!. laissant retomber, il dit d'une voix sourde:
— Ah I traître! traître! Puis, après de nouveaux efforis, il ajouta, en se dé omnanl: Oh! je bénirai ma mort si elle doit e .irainn la tienne!
Loaibanl re^ta un nioin nt immobile; Agnès al'a vers lui »n le supiliani de s'éù igner, mais sans lui pailer de la nécessite d'un iiiéileciii. Roger connaissail trop l.ombaid pour ne pas savoir qu'il soupçonnerait toute deman'te ([ui lui serait trop clirement adrssée, et il avait dit à Agnès de no point lui témoigner ce désir; parce i)ue l'idée d'appeler un médecin lui venant de la nécessi é d'en appeler un, il ne se niélierail pas de sa propre pensée. Lombard s .itii, t't retrouva Kaeh dans la clumbre voisine. Déj.i il eab niait dans sa
LE VICOMTE DE BEZIERS
irtc le danger i|ui fe présentait. Simon de Monfort, en <|iiitijui C^friassoiiiie, lui avait cûntlé la ^arde de Roger; mais LoDibaid siHait apeicii qu'il avaii changé de uiaiire seulement, el l'S nienaefs de Simon, (|ue Lombard avait (rues sincères, n'al'aieiit pas moins qu'à le faiÊC mourir dans les tortures, si, par sa faute, il arrivait malheur à son piisoniiier. Montforl n'en était pas enrore venu à oser mettre au grand jour toute IVteuilue de son amLiiio?), et le soin qu'il avait pris pour assurer la vie de Rouer lui avait eoncilii' l'estime de ses ennemis mêmes. Le vijîuier ne savait trop que décider, lorscpi'il vit Kaéb qui \t ronsidérait attentivement, tne pensée lui vint, et, s'appro haut de Kaéb, il lui dit:
— Eselive, ceux de ton pays sont adonnés à toutes sortes de ronnaissances sect-ètes; il n'est pas (juc lu ne sache» (|uelques plantes mervnlleuses i(ui guérissent les plus cruelles maladies'
— Sire Lombard, repiit l'esclave, ces connaissances sont en général le partage d^s l'emmi=s dans, nos contrées; il n'y en a pas une seule (|ui ne sache l'art de faire les poisons, l'art de les comb^ittre et de les guérir; Foë est surtout habile en ces sortes de choses ; envoie-la près du vicomte, je te jure qu'elle le soignera avec zèle.
Lombard devint pile et Kaéb sourit. L'esclave savait bien qu'il avait porté un coup sensible au viguier ; mais, désespéré dans son amour, il se réjouissait de faire partager à un autre le supplice de la jalousie qui le rongeait. Buat avait bien deviné l'âme de c?t homme. Entre Lombard, ([ui était possesseur de Foë, et Roger, qui en était aimé, la haine de Kaéb avait choisi l'obstacle présent. 11 ne pouvait enfoncer un poignard au cœur de Lombard, mais il y enfonçait son amère et fatale parole. Cependant Lombard ne répondit pas, il sortit, et quelques momens après, il envoya chercher le juif Nalhanias: ce juif était du nombre des habitans de Csrcassonne qui étaient rentrés dans la ville sur la foi de Montfort, celuici ayant p'oniis protection i tous ceux qui reviendraient l'habiter.
Le soir venu, on introduisit >'athanias en présence de Lombard. Le juif était tremblant, et ce fut à peine s'il eut la force de demander ce qu'on voulait de lui.
— Hélas! dit il en entrant, messire Lombard, je suis un pauvre médecin qui vis relire de ce monde, et qui ne corftreviens en rien aux saintes lois de notre seigneur le très il lustre comte de Montfort, devenu général de l'armée des légats. Je sais qu'il est le plus noble et le plus vaillant chevalier de toute la Frane, et je le proclame en tous lieux, et si quelqu'un vous a dit le contraire, soyez assuié qu'il a menti.
— Paix! chien de juif, lui dit brutalement Lombard, si tu meurs sur un bù lier comme tu le mérites, ce ne sera pas aujouréThui-, j'ai besoin de loi, mécréant.
— Ê:es-vou5 malade? reprit Nathania^avec empressement, ou la belle Foc, votre chère maîtresse, at-elle besoin qu'on la délivre de quelques nausées ou maux de cœur qui la tour mentent"?
— Te tairas-tu ? reprit Lombard. Grâce au ciel, je n'ai nul besoin de loi, et Foc n'a ni nausées, ni maux de cccur. la folle qu'elle est ; mais cet houime (jui est en cette tour est ea danger de mort, peut-être, et, lui malade, je suis malade.
îvalhaniâs ne comprit pas, et Lombard reprit avec une hum^'urplus marquée :
— Eh bien ! lourde bête de savant que tu es, ne m'as-tu pas entendu ? et ne vois-tu pas qu'il s'agit du vicomte Roger?
Le médecin se recula avec eQ'roi, et, secouant la tête lentement, il répondit:
— Messire, la santé du vicomte est chose dont ni moi ni autre ne doit se mêler. >'on. non, je ne puis; car .si le vicomte mourait en mes mains, qui me garantirait que ma vie, comme la vùtre, ne répondrait pas de la sienne? Ceci est une affaire entre vous et lui.
— Damné juif 1 s'écria Lombard avec colère, qui s'occupera dun miséra'.de tel que toi?
— Messire, dit Nalhanias, il y a des potences de toute taille. Je ne puis, vous disje, je ne puis.
— Eh bien! lui dit Lombard, n'oublie pas une chuse:
mainlenani cpie tu es au diâleau, tu n'en sortiras plus ; ej songe que ,si lu ne guéris pas le vicomte dans deux jouin, je le fêlai pendre le troisième.
— Miséricorde! s'écria le juif avci: désespoir, puis-je répou'ire de la vie de ce vicomte? et d'ailleurs, si je consentais A le traiter, le poiirrais-je sans préparer Us médicamens qui lui sont nécessaires'?
— Ah I lu cherches un moyen de l'évader, dit Lombard; mais, par le sang du Christ, i|ui le brûlera dans l'éternité, tu ne sortiras d'ici (|ue lorsque le vicomte sera aussi bien portant que moi.
— Eh bien ! dit ^athanias profondément atlri.sté, je le tenterai, je le tenterai i ertainenunt.
— Et si tu réussis, tu seras libre.
— Et qui me paiera ':■ dit soudainement Nathanias.
— Ah ! vieille barbe, dit Lombard presque en riant, je ne te connaîtrais pas pour juif, je ne te connaîtrais pas pour Xathanias, que je t'aurais deviné à ce mot. Xc seras-tu pas assez payé den'ê're pas pendu?
— C'est un marché que je ne puis faire, dit le juif; ce n'est ni la coutume, ni la justice. La charte du vicomte Trancavel déclare que le médecin sera payé quand il aura guéri le malade, et que, si le malade est noble, le paiement sera d un marc d'argent.
— Eh bien ! dit Lombard, je t'en donnerai dix.
— Dix! s'écria Nathanias avec une joie toute juive, dix marcs d'argent! c'est beaucoup. C'e^t assez, reprit-il un moment après; ce n'est pas trop,ajouta-l-ilen changeantde ton ; car, moi qui suis un misérable, je paierais bien plus cher un service bien moi:s important.
— Que ce soit beaucoup ou pas assez, dit Lombard, ce sera ainsi. Allons, viens c!;ez le vicomte.
Tous deux gagnèrent l'escalier et montèrent à l'étage supéiieur. Nathanias, après avoir salué le vicomle, qui fut surpris de le voir, s'approcha lentement de lui; il le considéra un moment. Il lui lùta le pouls, et lui dit après un long silence :
— Ce n'est rien; c'est une maladie qui fait cruellement souffrir, mais qui se peut guérir aisément. Je vous préparerai, sire vicomle, une boisson qui vous soulagera eu moins de deux heures, et demain vous serez guéri. 11 faut que vous soyez guéri demain, ajouta l-il rapidement et à voix basse. Je viendrai dans la nuit. Lisez.
L« vicomte ne \n\t s'empêcher de tressaillir; il regarda ce médecin: c'était bien Nathanias, et cependant il avait cru entendre la voix de Buat. Lombard, toujours soupçonneux, s'approcha.
— Avez-vous fini? dit-il.
— Oui, vraimeut, dit Nathanias, je n'ai plus affaire ici; il n'est pas même nécessaire que je remette moi-même cette boisson au vicomte, pourvu que je sois assuré qu'elle lui sera remise.
— Eh bien ! dit Raymond Lombard, je me chargerai de ce soin.
Nathanias redescendit avec Lombard, et se mit en devoir de préparer la boisson qu'il avait promise au vicomte. Il se fit allumer un brasier sur lequel il plaça un vase de terre, el se lit apporter un grand nombre d'herhts communes qu'il triât el épluchait avec soin, et qu'il prenait ensuite en les jetant dans l'eau à doses différentes. Lombard le legardait faire, et Nathanias n'y paraissait pas prendre garde. Cependant, toutes les fois que Lombard allait soit vers la porte qui menait à la salle des gardes, soit vers la l'enêlre, le juif parcourait l'appartement d'un regard, et semblait en observer attentivement la disposition. Lorsque loulfi.t préi, il dit à Lombard en entr'ouvrant la porte de la salle des gardes :
— Maintenant, sire Raymond Lombar.i, il faut passer de ce côté.
— Pourquoi cela? dit le viguier.
— Parce que le moment est venvi où l'œuvre va s'accomplir, el où il faut que je fois seul pour les dernières Oji.'rations.
— Tu vas faire quelque sorcellerie, entant de Satan, n'en puis-je être témoin ?
FREDERIC SOULIE
— Ah ! dii Nalhanias, le moment favorable va s'écoul<>r, et ce sera à recommemer; et si je ne rpste'seu', je jure que je 1)3 ferai rien. '
— S;it, dit Lombard en s'éloignant.
Mais au lieu de passer par la porte que lui ouvrait ÎN'athaliias, il en prit une autre.
— Oh! dit .\athaRias en jetant un regard fiiilif dans la chambre, cette tour est plus vaste qu'elle ne semble du dehors.
Lombai-d sortit sans lui répondre, elNathanias resta seul. Il parcourut rapiiîemenl la clumbre, alla jusqu'à l'uuvtrture de la fenêtre, oii il examina la porte secrète de l'esiutlier secret. Miis ce n'était p!us>'athan!as à l'air humble et rampant, vieillard courbé à la voix tremblante; c'était une allure ferme et d.-cidée: c'était Uual. Après ce rapide examen, il prit le vase où bouillaient ensemble toutes les herbes qu'il s'était fait remettre, et les jeta par la fenêtre. Il \crsa dans le vase un peu d'eau, et, ouvrant la porte par laquelle Lombard é:ait sorti, il lui dit:
— Sire Lombard, tout est lini.
L'instinct de la jalousie' était si puissant chez le viguier, qu'il repoussa le juif aven violence, et referma à clef la porté (le cette chambre; mais Nalhanias avait aperçu Feé.
— Qui t'a permis d'entrer? lui dit-il.
— Sire viguier, dit liiimblement Nalhanias, je croyais bien taire de vous avertir le plus lût possible.
— Tu as raison, repiit Lombard ; voyons celte boisson. iXathanias lui présenin avec, un air de triomphe l'eau qu'il
avait versée dans le vase, tt le viguier la regarda avec slupéfaciion.
— C'est cela? dit-il.
— Cela ; et si le vicomte n'est pas guéri demain, vous pouvez me faire pendre.
J.ombard regardale juif et le vase l'un après l'autre, et finit par dire:
— IlMi'y a que des mécréans, qui ont commerce avec le démon, qui puissent donner cet aspect à une eau où ont cuit plus (le dix sortes d'herbes. Je te le dis sur mon àme, IVathanias, tu mourras sur le bûcher.
A ces mots, il prit le vase après s'être signé, et monta jusque chez Roger. Nathanias courut à la porte de Foë.
— Foé ! dit-il à travers l'ouverture de la serrure.
El l'esclave, étonnée de s'enicndre ainsi ai)pelor par une voix étrangère, col.e son oreille à la porte.
— Foë, dit lNath;inias, il faut sauver Moger.
— Comment? dit l'esclave.
— Il suffit d'éloigner Lombard de cette chambre. Le pourrezvous?
Foé ne répondit pas. Buat, ou Nathanias, trouva que son silence durait un siècle. Il écoutait. Enfin Foë répondit d'une vi^ix altérée:
— ,Ie le i-uis...
— Comment ? dit à son tour Buat.
— Demandiz, dit Foë, à m'acheter un secret qui est précieux pour votre scieiice.,,
iîuat entendit Lombard descendre de l'escalier et s'éloigna de la porte. fJès que ie viguier eut refermé celle par laquelle it venait d'entrer, le médecin lui dit:
— Eh bien! mailre Lombard, j'ai fait ce qu.i vous avez vouh-i, maintenant baillez-:iioi mes dix marcs d'argent, et permeitez-moi de sortir de ce ch;'iteau.
— Tu te railles de moi, chien de ju'f, dit Lombard. Notre marché est (|uo lu seras pendu ^i le vicomte n'est point guéri dniain, et je crois <|u'il faut'ijue je commande la corde; car il m'a pris fantaisie de goûter le remèiie avant de le présenter au vicomte, et, sur mou àme, je crois que c'est de l'eau pure que tu m'as don ce; et j'en attendrai l'effet pour te mettre en liberté.
— Oh! dit jNa.banias, voilà en quoi te médicament est merveilleux! Mais, rciirit il, après uu moment de silence, mes éludes ne sontri<,n aujjrès des (oiinaifs:;nces qui se transmettent de tace en race chez les cnlaiis africains de Maliom; et je suis sur que, voire esclave Foë en connaît pour lesquels .e donnerais toute ma science.
— Oui-dà ! dit Lombard en ricanant et en regardant d'un air de mép.'is le juif à barbe grise et au dos voûté.
— Oui, vraiment, et si voire esclave était à vendre, je la paierais plus cher que prince n'a jamais fayé une province.
— Une escla'e comme Foë, à un c ien de juif comme toi ! ditLombard avec colère. Tu mérites d'êtie pendu d'y avoir seulement pens^.
— Là, lui dit Nathanias C!i calmant Lombard du ges'e, vous \ous mépreurz, beau sire. Vous oubliez que je suis un vieillard à qui sont devenues indiû'érentes les choses à quoi vous pensez. D'ailleurs, nuire loi ne nous défend elle pas d'avoir commerce avec les iiifidèlcs?
— Je t'ouvrirai le crâne si tu pronom.es un mot de plus, dit Lombard, en albnt vers la poite de Foë.
— Dah ! dit le juif, après un moment de silence, tout ceci n'est que fadaises; et si v: tre esilave voulait seulement me (lire un secret qwe savent :outes les femmes de son pays, ji' vr.'.r. tiendrais quitte ries dix n.aivs d'argent convenus.
— Vraiment, dit-Lonibaid (|ui s'arrêta, dix marcs d'argent ! Si lu Cl offres, dix, le secret en vaut cent.
— S il en vaut cent, j'en d nnerai cent, dit Nathanias.
— A ors, dit Lombar.-l, il en vaut mille.
— Mille! r prit 'Aathanias, e'e l plus qu'un médecin n'en peut en amasser toute sa vie. J'ai dit dix marcs d'argent.
— Tu as dit cent, reprit le viguier, qui commençait à se prendie au piège.
— Dix. J'en puis donner dix : mais pas un de plus.
— Alors, va au diable Ion patron, ditLombard en sortant.
— J'ai pe:it-être dit cent, reprit le juif.
— Ni dix ni cent, répliqua le viguier. Je suis fou d'écouter tes paroles. Est-ce que je fais commerce de médecine?
Nathanias eut l'air de se consulter, et arrêta Lombard par le bras. Puis, il dit en secouant la tête :
— Ce serait folie d'en donner mille.
— Tu les donnerais? dit Lombard repris à cette somme énorme; et que te faudraii-il pour cela?
— O'.i! un entretien d'un marnent avec l'esclave.
— En ma présencel ditLombard, dont la vieillesse apparente du médecin ne rassurait pas la jalousie.
— En votre présence, sire viguier.
— Eh bien! dit celui ci, c'est un marché conclu, si toutefois je puis la décider à faire une chose que je désire.
— Oh! reprit Buat, continuant son rôle de Nathanias, je verrai bien si elle me trompe.
Ce dernier trait était si franchement juif, qu'un plus fin encore (jue Lombard y eût élé pris. .Sans doute Foë lit de son côté toute la ré:islance qu'il fallait pour écarter tout soupçon d'intelligence, car l'entretien fut long entre elle et Lombard. Enlin ils reparurent ensemble.
lîual demanda à l'esclave, en lernies auxquels il n'attachait aucun sens véritable, mais qui avaient pour but de tromper Lombard, si elle connaissait le remède puissant qui fermait en un jour les blessures les plus profondes.
— Je puis vous le dire, répondit Foë; mais je vous nommelais les s;cs qui le composent que, si je ne vous en montrais la préparation, ce serait peine pcrJuc.
— Ne peux-tu le fairo ici? dit Lombard.
— Je le puis, dit Foë.
— Devant moi? reprit son maître.
Foë leva les yeux sur lui, et, avec un expression de haine où il se mêlait une profonde cruauté, elle réponJit :
— Devant vous? cela se pei;t.
— Eh bien! reprit Lombard, dis ce qu'il le faut, on le le procurera.
Foë demanda diverses substances qu'il fallut envoyer chercher hurs du chfiti-au, et, p"iidant ce temps, une conversation presque familière s'établit entre les trois acieurs de cette scène. lUiat cherchait toujours à deviner dans les paroles de Foë ([uelque sens caché i[h\ ne s'a Iressàl (|u'à lui ; mais il ne put I ien y saisi;;. Il cul qu elle voulait profiler du iiioiient où la luéteudue préparation de ces substances les rapprocherait plus librement l'un de l'autre ; mais ([uand C:- moment fui arrivé, Foë y apporta une telle aitenlion, et Lombard une telle turveillance, qu'il ne put obtenir une parole de l'es-
LE VICOMTE DE BEMERS
ilave. Et tout se serait passé dans ce silence et ee doule, si lout-à-foiip un liomme ne lilt, eiilié dans la clianilire, disant qu'un messager, parti du camp du sire de Monlfort, venait d'arriver tout couvert d^^ sueur et de boue, tant il avait liàté sa niardie. Lombard ordonna qu'on le ill monter, et liuat et Foe, qui, au nom de Monlfort, avaient prêté l'oreille, se regardèrent fixement l'un l'autre. Lombard reçut 'e message des mains d'un homme qui vprilablcment semblait avoir fait une course rapide, Il se retira pour lire le message à l'écart, pit''s dune lampe accrochée au mur. Buat profita du moment, et dit tout bas à Foë, en prenant le vase où elle avait versé sa préparation .-
— El maintenant?
— Maintenant, répondit Foë, laissez-moi ce vase.
— Ce vase? Qu'est-ce donc? dit Buat étonné.
— Du poison, répondit Foë d'une voix sourde.
— Du po'son ! répliqua Ku;it qui, dans sa surprise, ne put modérer l'éclat deson e>:clamation.
— Du poison ! répéta Lombard, en se levant et en arrachant le vase i! Foë. Ah! misérable juif, dit-il à Buat, tu\iens schelerici du poison, pour (jui? pour le vendre à tes pareils, et en faire commerce contre les cLrétiens. Je «e sais qui me tient de te jeter par cette frnêlre.
— Si vous faisiez cela, dit Foë, vous n'oseriez dormir cette nuit dans celte chambre.
— Oh ! je n'ai pas peur des revenans, dit Lombard Rentre, Foë; et toi, juif, va-L'en au chenil que je t'ai fait préparer, et n'oublia pas que si le viiomte n'est pas bien portant demain, lu seras pendu au sommet de cette même tour; et souviensloi que, s'il est guéii, la seule grâce que je puisse le faire, c'est de le laie chasser deCaicassonr.e à coups de gaule.
Buat avait compris le terrible dessein de Foë; il avait presque reculé en son esprit ù l'idée de le voir exécuier; et maintenant que ce moyen paraissait lui écliapper, il en sentit un désespoir cru 1 ; il voulait essayer un nouveau moyen et gagner du temps.
— Hélas! reprit-il, que voulez vous (lue je devienne? Lombard le piitpar l'épaule et le poussa rudement dehors;
mais Buat observaii. Foë, (jui, les yeux baissés et les lèvres Irembianles, semblait preiiflre une terrible résolulion. 11 lit semblant de chanceler, et s'approcha assez prés de l'esclave pour entendre ces mots :
— Venez la nuit prochaine, il ne sera pas dans cette chambre.
Après que Lombard l'eut poussé lont-à-fait dehors, Foë rentra, el Lombard, posant la lampe sur la table, à côté du vase où était le poison, s'assit et commença la lecture du message de Monlfort.