GUSTAVE A SIGISMOND
A Piiisli.
Ah ' cher Panni, dans quelle troupe de brigands je suis enrollé ! Comment te décrire les horreurs dont mes yeux ont été témoins'?
Avant-hier, le régimentaireMarozoski reçu avis qu'un détachement russe se trouvoit cantonné dans le village de J.onga pour couvrir les terres de l'évè'iue de Kiovie. ■\ l'instant il monte à cheval et y court avec les siens. Je l'avois joint en chemin. La nuit étoit déjà avLincé'' lorsque nous arrivâmes devant la place; un calme profond réi-noit en ces lieux. A notre approche point de garde, point de passenU. point d» lumières aux fenêtres: chacun paroil endormi dans une sécurité profonde. Combien il nous eut été facile de faire prisonnier l'ennemi ! Mais le barbare .Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment, il veut laver dans le sang l'affront (ju'il a reçu et en tirer une horrible vengeance. Il ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui.
Ciel, (juel spectacle! Des tourbillons de fumée s'élèvent dans les nues; déjà la flamme brille dans leur sein ; les cris des malheureuses victimes retentissent de toutes parts, tout est en allarme; hommes, femmes, chacun se précipite, à demi-nuds, hors des maisons. On voyait fuir des mères éplorées tenant à leur cou de petits enfans et d'autres par la main; des vieillards |)ortés par des jeunes gens se sauvoient de leurs demeures embrasées; des malheureux à demi brûlés se trainoient par les rues, poussant des cris douloureux, et levaul vers le ciel leurs mains tremblantes, semblables à des victimes à demi égorgées qui se dérobent au couteau sacré et fuient de l'autel.
Cependant ÎVIarozoski avec sa troupe forcenée resserre ces infortunés et poursuit les fuiards à la lueur des Qainmes Ils reconnaissent leur malheur, mais ils ont beau implorer miséricorde, il est sourd à leurs cris : un fils est renversé tandis qi'il cherche it |)réserver les jours de son père ; la mère, noiéa dans le sang de ses enfans, et le soldat égorgé en demandant quartier ù genoux.
A la vue de ces horreurs, que je n'eus jamais pu prévoir, je ne pouvois retenir mes larmes, je courruis de tous côtés.
" Ah! cruels! arrêtés. Quelle fureur brutale vous possède? ■.
Ils éloient inéxurubles : tout ce qui échappa au feu fut moissonné par le fer.
La douleur et l'indignation se disputoient à l'envi mon cœur. L'exécration se méloit à mes vœux: Iranspoité de fureur moi-même, je commande à ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obéir; seul je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques uns aux mânes plaintives da tant d'innocentes vietimes.
ÎSon, je ne pense jamais à ces horribles excès sans frémir. Ilélas ! sont ce di ne là les fruits de l'amour de la patrie et da la justice dont ces scélérats avo eut l'au lace de se couvrir'?
Encore s'il n'eut péri que le soldat, mais l'artisan, mais le laboiireur, mais les vi( illards, les femmes, les enfants! Que d'innocents fuient immolés à la fureur de ces brigands! Ah I les Dieux le virent, et ils n'en eurent pas pitié.
DeRadomis leSjuilIel 1770.
/' .S'. Depuis l'instant que Lucile reçu mes adieux je n'ai point eu de ses nouve bs; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquiétudes sont indicibles. Informe toi et me tiis d'umbaras.
AVENTURES DE POTOWSKI.
LETTRE XLVIII
Ot'STA\EA SIGISMOSD.
La fureur des confédért's a passé à leurs ennemis. CenVsl plus une guerre; eVst unesuilte de brigamlages atroces. On ne voit iiue pertidie, pillage, trahisons, assassinats. Rien n'est plus sacré à aucun des partiis; ils s'exlermiient sans quartier. Ils çourrent par troupes effrénées, le glaive et le flambean à la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout après eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dévastées! Que de chaïaux abbatus! Quels monceaux de ruines ' Quel amas de débris !
Ab! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne tonnoissent plus de devoirs, et ont renoncé à rhumanité même. He quoi ! J'aurois été enrollé parmi eux. Ja serois venu poiter la désolation dans ma patrie, j'aurois trempé mes mains dans le sang de mes concitoyens; au lieu de verser le mien pour leur deffence? Funestes victoires ! infâmes trophées ! dont j'ai honte et horreur.
Quels cruels remords s'élèvent dans mon âme ! De quel amer repentir je la sens pénétrée ! ah mon père, que de regrets vous m'auriés épargné, si vous ne m'aviés enchaîné à vos destinées !
Quand l'humanité n'obligeroit pas les confédérés à renoncer à cette injuste guerre, leur propre interest devroit les y engager. Ils n'ont ni discipline, ni habileté, ni valeur à opposer ï l'ennemi. Ils ne sont pas même unis. Livrés à leurs basses passions comme des bêtes féroces, ils poursuivent chacun des vues particulières. S'il leur restoit queli|ue bon sens, quelque prevoiance, comment ne s'apeiçoivent-i s pas que cette ilésuninn doit à la lin entraîner leur ruine. Avec (jnelle facilité rennemi va t'iompher de leur foiblesse! Ah cher Pinin, il n'a pas besoin de les attaquer, la discorde fera bientôt tout l'ouvrane. Us sentredéchirentdéjaentr'eux.
P. S. On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont iravaillei- à nous pacifler; et qu'elles ont déjà fait avancer des troupes sur nos frontières pour contenir les factieux. Puise la fin de nos malheurs ne pa,s se faire attendre longleras!
De Barasse, le 7 jaillet 1770.
LETTRE XLIX
UADISKI A LfCILE.
A Varsovie.
C'est avfc répugnance, mademoiselle, que je m'acquitede «e douloureux oflice : mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant.
Vous aurés sans doute déjà apprit par la renommée notre eniièred.ffai eà Broila. i urant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonois, Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses j ^urs.
Tandis qu'il reten. it son bras sur la lête d'un malheureux qui lui deiiiandoit quartier à genoux; deux enneaiis féroces, fondants sur lui, le renveisi renl sur la poudre. Je vole à sou secours, mais à peine l'cus-je joint, que je tombai moi même entre \e> mains des vainqueurs. J'iuiplore leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraineut. Un deleurschels accourut à mes cris Informé de mu demande et de la qualiié deGu-tave, il ordonne ([u'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir so'n.
Je retourne sur mes pas. ilélas, vous le dirai-je ? je le trouvai pâle, couvert de saug et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires. On l'enlève , nous arrivons dans une
chaumière. Lu, je m'efforce de le rapeller à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me reconnoit. Sa vigueur se ranime nu instant et il me dit d'une vsix mourante : " Vous lOniiaissés ma leiidresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher, apprenés lui mon triste sort, et dites lui que j'emporte avec moi son image dans le tombeau. »
A peine avait-il achevés ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans mes bras.
Quelles grâces il conservoit encore dans le lit mortuaire! La mort qui avoit éteint ^es yeux n'avoit pu efTacer-toule sa beauté. Onvoioit dans ses traits une douce sérénité, ses b^aux cheveux floitoient autour de son cou ; dans son coté paroissoit la blessure profonde ... Ah, je ne puis achever. Pardonnes il ma douleur.
De Pocouliew le 6 Juillet 1770.
LETTRE L
LA C0NTES8E SOBICSKA A SOX ÉPOUÏ.
A Lusne.
Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici , nous n'avons point de ses nouvelles.
Peu après votre départ se répandit le bruit d'une bataille sanglanie entre les confédérés et les Russes. Lucile craignoit que Gustave ne s'y fut trouvé. Tandis qu'elle attendoit en trances des particularités de l'affaire; on lui apporta une leiire, elle lacru de son amant, et l'ouvritavec impatience.
A peine y eut elle jette les yeux, que je la vis pâlir; ses niaii s trrnibla tes pouvaient à peine souienir le papier, ses lèpres décolorées étoient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployèrent sous son corps, et ylle tomba sans connoissance.
Tout mon sang se glaçoit dans mes veines.
« Hélas ! qu'est-il donc arrivé, Luci'e? m'écriai-je? »
Je courrus vers elle et demandai du secours à grands cris. Quand nous l'eûmes rapellée à la vie, je jettai un regard sur la lettre. Elle étoit d'un ami de Gustave, qui nous annonçoit sa mort.
Je ne vous peindrai pas l'élat de notre pauvre fille, il est inexprimable ; et les larmes qui coulent de mes yeux et innondent ce papier, vous le diront ml'-ux que ma plume.
îliea passé deux jours entiers dans une douleur slupide, sans prononcer aucune parole , et refusant toute espèce de nouriiure. J'avois beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances étoient vaines. Enfin la voyant épuisée d'inanition, je me jettai à ses genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me donner la mort par ses refus. Elle a reçu de ma main quelques bouillons.
Sa douleur paroit avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un inslanl. Souvent elle lève ses yeux et ses mains vers le ciel en pronom ant le nom de Gustave, puis tout h coup elle verse un torrent de larmes, son sein se soulève avec précipitation, et les sanglots la suffoquent.
Je me suis apper^ue qu'e le aime à alli-r gémir dans le jardin, et je 'rains que tout ne serve ici à lui rapeller son amant et â nounr ;a doule;r. J'ai donc pensé de l'emmener chez sa tante à Lomazy où nous p sserons quel .ue lemisi, jusqu'à ce que sou ;ifilictioii ^oil un peu modérée.
Adiesses nous y o^ lei re.s, ei écii'.es nous souvea'.
D'Osselin le 19 juillet 1770.
IM
MARAT
LE'ITKE Ll.
!»UI'11IE \ S.* CUOSL\k.
Pallie (le ino.i projet a déjà réussi, et lUtuic au delà de mes cspcraiicfs. I.ui iie rroit Gustave dans le lomlieaii.
Tandis (|ii'fllc ctoii dans des Iraiices morlellos et pkuiuit à l'.ivancc la niûil de son aiiiaiil, je lui lis Icnir r.ne lettre dun ami sujipûsé, iiui lui a' iioiitoit la latile iiouvel'e. J"en inclus une copie. Si tu me dunianie qui a t^nu lu plua e? .le le icpoiidrai, Cîusiave lui-même : c'est une de ses propies Icllrcs, qui^ j'ai eu soiti de hiw ialffi-'eplçr pendant mon alisence. Il y donne à Lucile la lelafioii de la mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir l'ait les clianj;emens convenables, je l'ai eiivoyé k une iieisonne de conliance avec c-rrlre de la copier, de l'adresser à Lucile sous mou couvert et de me l'envoyer sur le champ par la posie, pour jouer d'un tour à (luelqu'un. •
A sa réceplTou , rien n'égaloit le trouble de Lucile; je Jremblûis que les suittes n'en devinssent plus sérieuses: inaispar bonheur je suis hors d'embarras. D'ahord elle voulait renoncer à la vie; à présent tlle .•■e conieiile de t;émir.
Pour faire uivtrsion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée cbfz une tante à Loniazy et m'a en^a^'ée de les y accompagner, ^ous tâchons de la distraire-, mais nos soins sont inutiles; lien n.' |)euf adJoucir son afiliclion. Elle l'uit la «'OBjpagnie. se lenferme dans sa cliambie, ou va seule promciicr ses tristes pensées sur !e boid d'uu ruisseau.
Sa mère a ioiit fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre : elle ne veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein.
Hier je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre; et comme la mienne est attenanlc j'eus la cuiiosité de l'épier au travers d'un pelii trou .'i la parois. Je la vis à demi-touchée sur un canaiié, la lettre en question à la main. Elle paraissoit dans une a;;ilalion extrême ; sa poilrine se soulevoit par secousses rapi^îes, et elle ne levoit les yeux de dessus le papier que pour essuier ses larmes. Tout à coup elle pousse Hu long gémissement.
0 ...A... a-., arre... arrête à mon cœur ! » disait-elle d'une voix étouffée : ses sanglots se pressoient, et elle pleuroit amèrement. Je fus si touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes -, je me repentois de ce que j'avois fait, et auroi.s voulu pouvoir rculer.
De temps en temps, elle levoit vers le ciel ses yeux humides, puis elle laissait retomber sa léie. Elle garda quelque timps le silence; et comme j'allois me retirer j'entendis ce tiiste soliloque :
" Ilélas ! pourquoi prend t'on tant do soin de me faire vivre'/ Lorsque la cruelle faim dévoroit mes entrailKs, pourquoi m'avoir faitu» crime de refuser à la natune les soutiens d'une vie plus douloureuse que la mort':" A présent le trépas uiauroit réunie à mon amant. Que j'envie son sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore. Chère amede ma vie, ([ue ne peux-!',! voir ta triste coitié, ce reste Hanglanl de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui echève de mourir dans les tourments. ■-
/Su continualion.
Lucile se cache pour pleurer : et quel lieu choisit-elle pour être le témoin de sa dou eur? le tombeau de la famille. Te »erois-tu jamais imaginée qu'une fllle timide aille seule gémir au milieu des morts ?
Il T a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre azile. Nous times l'impûssible pour l'en tirer ; tout ce que nous pûmes gagner, c'est qu" quel(|u'un l'y accompagnerait.
Hier elle vint me trouver dans ma chambre, ♦'t me demanda si l'on pourrait se procurer les cendre.^ de Gustave. Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à l'instant.
.le ne sais quelles idées lui Iroltenl par la tête; mais ce sont des idées romanesques à coup srtr.
l>e Lomazy le 27 juillet ino.
LEriTlE LU.
GISTVVE \ SICISMOXD.
A Pinsk.
Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les confédérés, et partit seul avec mon domestique de Tarnopol, laissaninotre tioupe sous les or-lres diirégimentairelialuski Selon le désir de so!i pèie.
Comme rien ne m'apclle à Varsovie, je vai chercher un azile elles un oncle (pii a ses terres près Radom et à pen d« distance du rlialau où le conte Sobieski doit s'être retiré. 'J u vois, cher Panin, que c'est dans la vue d être à portée d* Lucile.
11 vient de m'ariiver un." siuguliéie avanture et trop singulièie pour ne pas t'en faire part, ,1e m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis en attendant que j'arrive ,1 bon porl.
Sur la route de Huck à Bclz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage inspire une noire mélancolie. Ce speitacle s'accordait ;iss''s bien avec l'élat de mon c^jeur : je me plaisois à le conlenq)ler. En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un homme assés mal velu et U l'orientale qui trempoit une pièce de pain dans l'onde claire.
Pressé moi même parla faim, je m'approche et lui demande de m'en Vendre un morceau. Il partage avec moi et refuse la l'iècf que je lui présentois.
— Gurdés votre argent, me repondil-iL d'un ton sec ci françois ; vous vous mépréués,
El il iijioussoil ma main, en me jettant un regard fier.
Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de courtes moustaches noires, la voix forie, et je ne sais quoi d'heureux dans la physionomie, et de peu commun sous so.) habit.
Son air mélancolique me charmoit. Je mis pied à terre, et lui demandai permission de preinlre mon frugal repas auprès de lui. A l'iUhtant il se relira et me fit place.
A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots :
Il — Vous voilà donc aussi piédpité dans l'infortune , s'il faut en juger à votre air. Dans les jours de voire prospérité, vous auriés été l'objet de mon indignation : maintenant vous n'êtes plus que celui de ma pitié.
— Vous avés raison, lui dis-)e, d'être indisposé contre les grands; cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.
Mais craignant que la conversation ne dégénéra eu personnalités ou ne finit tro|) lot; je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre. Nutie entretien fut aussi long qu'intéressant. Levoicyeu dialogue et je parierois bien que lu seras toujours de son avis.
MOI
— Ami, que dit-on delà guerre dans les quarliers d'où vous vcnés'? Voilà que les armes russes se distinguent toujours contre celles des Ollomans.
hVU
— Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc senloit ses forces et qu'il voulut en tirer partit, il feroil bientôt la loi à laCzarine : mais de quelque façon que les affaires tournent, il seroit encore moins affoibli par ses défaites, que son ennemie par ses victoires.
MOI
— N ùus ignorés peut être que la Russie a de grandes ressources.
— J'ignore eu quoi elles consisl<nt, d'abord oUe est mal peuplée, et seulement d'esclaves. Quelques péléteries, du bois deconstruction, du cuivre, du nilre ; voilà ses seules branches derommeire; et elle manque deplusieursdenréesde première
AVENTURES DE POTOWSKI.
nécessité. Pendant sept mois, la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimats, et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare jamais ni des fleurs du printems, ni des fruits de l'automne.
MOI
— Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par terre.
LUI
— À la Czarine moins qu'à tout autre prince : ses sujets sont forts et endurcis, ils résistent aux ûàiigues et supportent iialierament la faim ; car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce qui n'est pas fort rare), jamais on y voit de révoltes-, un prêtre fa,t entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récorapence de bonnes tables dans lecieh; et les bonnes gens prennent» patience. Avec cela les finances de l'inipératrice se trouvent courtes assés souvent, mais elle ne manque pas d'industrie pour dédérober au monde la connaissance de ce fatal secr^t.
S"ilsfauten croire quelques oQiciers étrangers, faits prisonnifrsà la dernière bataille de Derasnia,ses ministres en Angleterre et en Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents cherchent à négocier ses lauriers, c'est^i-dire faire de gros emprunts. Ce n'est pas tout. Dans le lems même que ses affaires alloient le p!us mal en Turquit', on dit qu'elle dunnoit dans l'étranger de grosses commissions en bijouls, statues, labU aux de prix; et ses commissionnaires n'avoient certainement pas ordre de tenir leurs commissions secrettes.Kéanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jetter de la poudre aux yeux, sans la sottise des Ottomags, sa misère eut paru dans tout son jour.
MOI
— Avoués du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérile de l'être. Elle a naiurellemsnl l'ame droite, bienfaisante, élevée, magnanime ; toute FEurope admire ses belles qualités cl ses rares vertus.
LU
— Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête !
MOI
— "Voila, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il fast passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le ihrone elle l'a oc<;upé dignement ?