‹ Le siècleChapitre 31 sur 62 · MI · texte numérisé non relu

MI

— Je ne vois pas qu'elle ait rien fait d'gne de l'immorla- User.

MOI

— Quoi ses victoires sur les Turcs ?

LUI

— Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré quelques succès à ses armes ; et elle n'a d'autre part à ces événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.

MOI

— Mais que dires vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses Etals le commerce, les arts, les sciences : de

LK SIÈCLE. — n.

civiliser ses peuples, de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir rendu la liberté ? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents bien proportionués à sa place ?

LUI

— 11 est vrai que, par une suitte de la vanité et de l'instinct imitatil naturel à son sexe, e le a fait queU|ues petites entreprises, mais qui ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.

Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une centaine déjeunes gens (jui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits de l'humanité, l'amour de la patrie?

Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce: mais a t'elle aboli les impots onéreux et laissé aux laboureurs les moyens de mieux cultivar leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la campagne de cultivateurs par des enrollements forcés, et en arrachant à ceux (lui restoient les minces friiits' de leur travail pour des desseins pleins de faste et d'ambition.

Elle a fait fondre tin nouveau code ; mais a t'elle songé à faire triompher les loix ? West-elle pas toujours toute puissante contre cllis? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peiue y est-elle proportionnée à roffence?Des supplices affreux n'y sont-ils pas toujours la punition des Mûinilres fautes? A-t-elle fait des règlements pour épurer les mœurs, prévenir les crimes, protéger le faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire observer les loix et deffendre les particuliers contre les attentats du gouvernement ?

Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles ; mais ce n'est que pour auïinenter son propre empire. ^Y' son ils pas tou» jours ses esclaves? Ne les pousse t'elle pas toujours. par la terreur? Ne leur empêihe t'elle pas toujours de respirer librement.' Le glaive n'est-il pas toujours levé sur la lôte des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la félicité de ses peuples , ne les fait-ell-i pas toujours servir, par leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Son t-ce donc là ces hauts faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase ?

Vous parties de ses talents : ils sont assortis à ses vertus. Si elle avoit quelque génie, elle auroit jette un coup d'œil sur ses vastes États; et sans s'amuser ainsi puerilleraent à faire de petites réfurnies pour tirer partit des stériles provinces du Nord, qu'il faudroil abandonner, elle auroit travaillé à faire valoir les riches provinces du Sud, si longtems couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un pays ingrat, sous an ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons, et peuplé de tristes, de miscrables,-de stupides habitans, elle auroit sous un ciel doux de belles régions couveries de fleurs et de fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La nature kii ouvriroii de nouvelles sources de puissance et de richesse. Elle seroit le créateiir d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de ses anciens sujets.

Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges déplacés. On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards ; voila ses privilèges : voicv ses titres à l'estime publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allés, ailés, elle mêmeVesl rendu justice : sans attendre que le public fixe sa renommée, elle tient à sa solde' des plumes uiercenairfs pour chanter ses louanges.

MOI

— Tout cela me surprend un p:u: mais vous me jiaiaibsts bien informé; aussi aurois-je plaisir à entendre ce que vous pensés des affaires de la malheureuse Pologne. Vous voyés que nous ne sommes guercs les niaiireschés nous. Trois puissances s'interfèrent dans nos différents : l'une, depuis quelques années innondc en vain de ses troupes nos provinces

iSi

MARAT

peur les pacifier; les deux autres viennent d'y entrera main armée pour nous mettre d'accord.

LUI

— Vous ftcs perdus, peut être sans ressource; mais quoi qu'il vous arrive de fâcheux, vous ne l'avcs que trop mérité !

ÏIOI.

— Expliqués-vous de grâce, cai' je ne vous entends pas.

LU

— Dans l'ciat d'anarchie oi'i vous vives, comment ne sériés vous pas la victime les uns dis autres, ou la proye de vos voisins? Votre fc'iîuveriiement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentes comme moi, si vous n'avés pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail, la misère et la faim soyent le partage de la muliitude; l'abondanct» et les délices, celui du petit''nombre. Nous sentes aussi combien sont monstrueuses ces loix qui, pour l'avantage d'une poignée de particuliers, privent lantde millions d'iiommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix. Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que sourùlé faible.

En saine politique, la force d'un Élai ne consiste que dans la situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants-hommes-iibres. La nature vous a assés bien partagés: mais comme le j^rusde la nation chés vous est privé du précieux avantage de la liberté, tous les autres sont comme

nuls.

En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves ; la patrie n'.i donc point d'enfants pour la delïendre.

On n'es! porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les fruits. Chés vous, ou les paysan^ sont dépouillés de toute propriété , le cultivateur ira-l-il s'appliquer à féconder la terre pour le mailre insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est l'oisiveté ; il se livre donc a la paresse et ne travaille qu'avec répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol. le rapport doit en être très petit.

Il n'v a que des corps biv'U nourris qui soyent propres à multiplier l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne seroil-elle pas dépeuplée?

Ce n'est qu'au sain de la liberté et de l'aisance, que les talents peuvent se développer. En Pologne les hommes doivent donc être généralement i^-nares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce n'y sauroient donc fleurir.

Mais quelle foule d'autres vices de constitution ! C'est un bien sans doute que la couronne soit élective, (jiiand les électeurs ne sont pas animés d'un esprit de partit, car alors le choix tombe sur un digne sujet. Mai^ c'est un grand mal, lors(iue la cabale, le crédit et la force sont comme chés vous les seules voyes <iui conduisent au throne. Hé ! combien de fois n'en avez-vous jiasfait la triste expérience?

C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont plus que des affairer, de faction.

En Pologne, l'autorité souveraine est foible, l'autorité civile presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la protection des armes ; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point de public: une poignée d'hommes puissants y déciileiil de tout, y règlent tout, y ordonnent de tout, deffont tout, renversent tout, dttruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la nation entière, et ce sont eux qui font les loix. Tailes, ils ne sont point sous leur emiire, ils les violent avec audaceet avec impunité, ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.

Ainsi, sous lé dur joug des seigneurs, l'Etat est sans enfants ; les campagnes dépourvues de cultivateurs ; -es villes sans arts, sans coinnicrce, l'I.lat satis richesses. Le corps de la nntidU n'est donc qu'une malheureuse troupe de serfs condamné.s à de serviles travaux, qui seroient même il craindre s'ils n'étoienttrop faits à leurs fers.

Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est donc la force pub. ique? dans ceux qui le tienneet opprimé ? Mettons la chose au plus haut. Que ces oppresseurs soyent tous unis, et qu'ils assemblent leurs vasseaux : vous aurez une armée decavalliers qui n'auront tout au pus en partage que la ferce du corps et une valcisr sans art ; une armée de troupes légères, passables pour cscsrmoucher, mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.

Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soyent tous unis, jamais on ne vit enti'eux que diïcorde et dissensions. Ainsi armés les uns contre les autres, comment ne sériés vous pas aussi méprisables au dehors que vous clés dangereux au dedans ?

Mais, grâce au ciel, voicy la lin de votre règne ; vous touchés au moment d'avoir des maîtres ù votre tour qui vous dépouilleront de vos dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrés plus vous entr'égorgcr ; et 1« peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.

MOI

— Vous n'y pensés pas. Croiés-vous donc qu'au mépris du droit des gens, de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous verrons bientôt Unir nos maux.

LUI

— Comme vos espérances vont être trompées ! Ces puissances qui sous prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont entrées les armes a la main, ne veulent que les envahir et vous réduire en servitude. S'il étoit vrai qu'elles n'eussent formé aucun dessein contre la liberté delà Pologne et (|u'elles songeassent de bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seroieni pas si soigneux à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les détllés propres à leur ménager des entrées dans lecœurdu piys, et à le leur livrer sans deffence ; ils auraient débuté par engager la Russie et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auroient pas fardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités vous envoient pour vous châtier.

!UOI.

— Vous leur faites tord; non, je ne saiirois jamais croire qu'ils manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur !

LUI

— De l'honneur ? Vous me fériés rire! Hé! tes princes le connoifsent-ils, ou du moins combien peu le conuoissent? Séduire et tromper est leur grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les croire; c'est niêine une maxime de leurs minisires et de leurs favoris, de s'aUendre à être disgraciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de caresses. Mais attendons l'événement ; un peu de paiience, et vous verres qui de nous deux s'tsl abusé.

■J'y consens.

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