MOT
LUI
— Oi'oi'l"!'' ]'" n'î s;ûis pas profète,je pourrois cependant vous (lin- d'av.ince tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'éiat de leur résister, et qi:e leurs troupes so seront assurées des provinces qu'ils convoitent, ils lèveront tout à coup le masque. Mais comme il ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront ft colorer leurs usurpsfions. Pour
AVENTURES DE POTO\VSK[.
éblouir la sotie multitude, ils feront des iHanifestes, déterreront leurs aveux, fouilleront dans des traités surannés, feront revivre de prétendus droits ; et vous verres .'i la lin qu'il se trouvera que ces provinces leur apparteiioient et (|ue vous les possédiés on ne sait à quel titre.
MOI
— Cela seroit plaisant !
Ln.
— Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées , si même ils ne vous dépouillent tout à fail, ne vous attendes pas qu'ils chrTcheiit ;'i rétablir la paix dans celles (|ui vous resteront. Ils voyeut avec plaisir les semences de discorde, les causes d'anarcli e de votre gouvernement ; et ils vous les laisseront toutes; peut être encore chercheront-ils sourdement a lis multiplier, alin de se ménager un prétexte pour y revenir dans la suite quand l'envie leur en prendra. Cependant, crainte de laisser appercevoir trop clairement quel étoit le but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour médiateurs, ils auront recours à de petites voyes d'accomoderaent, à de petites compositions, à de petits règlements qi/ils vous forceront de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière liberté.
• Très bien !
MOI
Ltl.
— Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention, Vous prétendes que c'est pour rétablir !a tranquilité dans vos malheui'eases provinces qu'ils les ont envahies. Mais comment auroient-ils dessein de vous pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un moment en paix? Je veux cependiint qu'ils pussent aspirer à la gloire d'être vos pacificateurs, ils Voyent trop bien le plan qu'il faudroit vous faire adopter, le pied sur lequel il faudroit mettre les choses pour ne pas en reôouter eux-mêmes les conséquences.- Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous rendre riches, puissants, heureax. Et quand un pareil plan seroit dans leurs maximes, il ne s'accorderciit guères avec leur iaterest.
uoi.
— Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
LUI
— Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, appaiser tous les ressentiments, guérir toutes lesdeffiances, et par de petits expédients couieuter tous les pailis; sottise, sottise : le mal est dans la chose même, et le remède est violent. Il faut porter la cognée à la racine. 11 faut faire couno4tre au peuple ses droits et l'engager à les revendiquer ; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le n>yaume
. des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l'édilice monstrueux de votre gouvernement, en établir un nouveau sur une baze équitable et dont toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste équilibre. Voili» l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la servitude et de la famine qui le désolent.
— Le remède est violent en effet.
LUI
— Les grands qui croient que le reste du genre kumain est fait pour servir à leur bien être, ne l'approuveront pas sans
doute : mais ce n'est pas eux qu'il faut consulter-, il s'agit d« dedomaiier tout un peuple de l'injustice de ses oppresseurs.
MOI
— Je ne serois pas fâché que le paysan fut plus à son aise ; mais je le scrois beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et j'espère que cela ne sera jamais : les puissances médiatrices sont trop justes pour nous traiter aintii.
— Ce n'est pas leur justice, si elles en avoieat, qui s'y opooseroit: maisleur orgueil, et cette manie de vouloir toujODri dominer par la furce.'Eifectivemenl, il serait assés étrangi qu'elles voulussent vous rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans les fers.
Tandis qu'il parloit, je ne pouvois trop demêlev les pensées confuses qui se présenloient en foule à mon esprit. Je l'avou» que ses discours ont fail quel(|u'irapression sur moi etjccommence àcaindre que ses prédictions ne viennent ù .-e réaliser. Ces vues qu'il prétoil aux puissances qui se sonlinieiferées dans nos afl"aires, paroissent assés naturelles, elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à l'un de nos voisin.
Mais je voulois voir si ses idées à cet égard éloient conformes à celles du public.
Laissons là les aflaires de la Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous entendre faire le portrait des princes; et quoiqu'une soit guères flatté, vous ne me paralysés cependant pas y mettre ni humeur ni mauvaise foi. Que pensés vous du roi de Prusse? On en dit tant de merveilles : je ne sais si elles sont fondées : il est sur néanmoins que c'est un brave ♦apilaine et un grand prince.
— Ou prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier iqui même ne lui iroit point}, on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien qu'on le cru tel. A force de vouloir paroiire grand, il a ruiné sa véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre sa couronne. Les sots éblouis par ses victoires pourront le louer; mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.
MOI
— Comment cela, je vous prie ?
Ll'I.
— La vraie grandeur d'un prince consiste à faire régner les loix dans ses Etats, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais Ifi son ambition. Il ne se soucie guères d'être les délices du genre humain, pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer les hommes. Aussi, sojs sa main cruelle tout tremble, tout languit, tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme bien d'autres princes, l'instrument des méchants; il a su écarter les flatteurs, qui d'ordinaire environnent le tlirone ; et luimême, il connut la misère.
Avec un naturel si atroce, il a pourtant quelqT.es bonnes qualités : il est laborieux, frugal, économe. ïN'estil pas bien étrange que, tandis que ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède n'ayent trouvé que des censeurs ?
Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va souvent incogniio dans les caffés ei les autres endroits publics de sa capitale, pour écouter ce qu'on dit
IfO
MARÂT.
de lui, et qu'il y enl«nd presque toujours tout aulrediose qiie des louanffs: mais on ne dit pas qu"il se soit jamais vengé des indiscrets.
MOI
— Il faut dire encore à sou honneur qu'il a rendu la liberté aux sujet-} de ses domaines.
i.ii.
— Je ne sais ce que vous appelles liberté. On ne reconnoit dans ses États nulle autre loi (|ue ses ordres. 11 contraint ses sujets de ser\ir, il les marie par force, il les dépouille à son gré, il les fait juger militaironittnt. Or, tout cela n'annonce guôres des hommes libres.
MOI
— Vous ne faites pas l'éloge de son cœur, majs vous ferés sans doute celui de son esprit.
LUI
— Il a de l'amour pour les lettres, du goul pour la poésie, et par malheur pour son peuple point de préjugés, car il est esprit fort.
XIOI.
— On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
LUI
— Je ne disconvirns pas qu'il n'entciideà merveille l'art de négolier, c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais ce n'est pas en cela, je pence, que vous faite consister la science politique. Je vous diroi donc qu'il a de grandes viies, mais qu'il manque de grands talents.
Uongé d'ambiiion, il n'a stngé jusqu'ici qu'à aggrandir ses Etals et à leur donner de la consistance.
Pour s'aggrandir, voici quel fut toujours son plan : il ne perd ancune occasion d'arraclier à qui il peut quelque morceau de tcrrein ; s'il a des vues sur (inelqucs provinces, il sème avec adresse, entre les puissances voisines, des semences (le discorde qu'il a soin de fomenter, ou bien il attend qu'il s'élève entr'cUcs quelque différent. Cepvndanlil est aux aguets, et, avant de prendre partit, il les laisse bien s'affaiblir. iJès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proye. S'il trouve de la résistance, il se bat, et souvent il triomphe; si les choses vont mal, il joue de son reste et bazarde tout, ce qui lui a quelquefois réussi ; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer partit. Il a sinli combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omit pour s'en procurer, excepté ce (ju'il aurait du faire.
Il a f.iit de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à avoir quebiues vaisseaux II a cherché à étendre le commerce dans ses États: mais il s'y est pris de manière à rempt''cher d'y fleurir jamais. Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses peuples. D'ailleurs il le gène pour le tourner selon ses viies, il le surcharge d'impôts. Il fait [ils, il inquiitte les riches marchands, il use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses. Or, vous seules bien (|ue de pareils procédés ne servent qu'à éloigner les étrangers, à dégoûter ses propres sujets, et à empêcher les richesses de couler dans ses Eiats : d'autant plus que tous les peuples peuvent se passer de lui.
Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur le(|uel il a mis ses finances : si ce n'est peut être qu'il envisage les fermiers généraux comme dos censues publiques qu'il faut laisser bien se gorger pour les faire dégor-
ger ensuitte. Ainsi par une trop grande avidité de remplir ses coffres, il saciilie tout au présent, et s'ote toute ressource pour l'avenir.
La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu d« feriiliié du sol, joint à la propriété peu assurée et à la duielé du gouvernement, qui bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permeltront jamais à ses États de devenir fleurissants.
Au lieu d'y attirer en foule les étrangers, par une douce domination, son tyrannique empire enchâsse ses propres sujets, de sorte qn'il ne reste dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
Encore n'y a t-il guères à compter sur eux. Comme la force est son seul ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte au lieu de les gagner par l'amour, il s'en Lit de dangereux ennemis ; toujours prêts à sc'ouer le joug, dès (ju'ilsen trouveront l'occasion : du moins ne se feroient-ils pns hacher plutôt que de consentira passer sous une domination étrjjngèrc. Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'es! que précaire. Elle dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le maintien desquelles il est obliiîé de tendre toutes ses cordes ; ce qui ne fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de pende durée.
Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes ; mais dès (ju'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son tour. S'il cf sse même une fois d'y avoir sir son tbrone un grand capitaine, en verra bientôt tomber cette puissanoe qu'on admire. Ce n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui menace mine ; car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assés pour le voir devenir lui même simple petit électeur de lirangdebcurg.
Or préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talenls bien rares. Qu'en pensés vous ?
— J'en conviens.
MOI
LU
— .Ses malheureux sujets ont beaucoup à sonfl'rir de sa folle ambition; mai s il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. 11 se montre rarement; seul, triste, rêveur au fond de son palais, il s'agite jour et nuit, car il ne songe sans Oesse qu'à acquérir, et il tremble sans cesse de perdre. Ainsi, les Dieux pour le confondre, le privent des douceurs du repos. Il y a quelques années »;u'il ne pensoit qu'à .s'emparer de quelques unes de vos belles provinces.
Tandis qu'il parloit :
— C'est bien là mon homme, disois-je tout bas.
Il se fil un moment de pause. Puis je reiiris ainsi :
— Vous m'avés parlé du roi de Prusse ; dites-moi à présent, je vous prie, quelque chose de l'empereur.
Li;i.
— Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme encore. Je ne sai^ s'il est habile; maisjnsqu'icyon n'a point vu de son eau. Il n'est guères connu que par son invasion de la Pologne, et je vous avouerai que de vos honnêtes voisins c'est, à mon avis, lo moins inalhonnète. Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépends de qui que ce soit, et qui ne connoit d'autre règle deconduille que son inteivst, il falloil bien prendre partit, et empêcher les deux autres de se partager ce gâteau entr'cux seuls.
Ln continuation .
Quand 11 eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenlcr mes craintes. Tous les pressentimens que j'avois lor,-que mon père m'obligea de prendre partit vinrent se retrai er à ma pensée.
Que n'étions-nous sages ! disois-je tout bas. Nous avons
AVENTURES DE POTOWSKf.
allumé tne guerre injuste, et à force d'atrociti;s nous avons réduits nos ennemis ;~» ne plus cherclier leur salut que (Uns noire ruine. Dans liuipossilnl lé dcs'cn lier à nous, les dissidenis ont recours à leur vi'oU'i'lnce -, elle a pris parlil peureux. De votre coté non» avons imploré le seeours du Turc. Cependa::!, des voisins ambitieux, proûtar.t de nos divisions s'avancent pour nous dépouiller.
Je fiis quclqiie (emjis plongé dans ces tristes reûections. A la lin, j'en soriis-, ei poiir iui ewlier l'impression qu'elles avaient faites siir moi, je renouai la conversation. • — J'étais ù penser, ri'pri.<;-je, à ce que vous venés de dire : et certes, vous ne me paraissez pas ami des rcrts, à en juger ■«ur le portrait que vous avez fait deces trois têtes couronnées.
— Laissons la flatterie ramper dans lés cours, chatouilltT l'oreille des rois, encenser des cœurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie. Je déteste Ks mauvais princes, mais saches que j'adore les bons. Oui, le soleil du haut des deux ne voit rien, selon moi, de plus auguste sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est ptu de tels ! A peine en dix siècles en trouve-ton deux qui effacent l'opprobre dont les autres couvrent le tlirone. D.ius ceux mêmes que la renommé- chante le plus, ob ne trouve ni les venus ni les talents qu'elle célèbre : on a beau les étiylier, les approfondir, on s'y méeonle tous les jours;
MOI
— Il faut excuser les princes.
LU
— J'entends : quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs îollies, tout ce qu'on sait nous dire, c'est de ijous recommander la patience. Plaisante méthode de faire leur éloge!
— Vous n'avés pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes ni leurs fullies ; je veux seulement les excuser sur la difficulté du métier qu'ils font. 0
Li.î.
— Pas fort pénible, de la manière dor.t ils s'y prennent. Croies m'en, ils ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.
MOî.
— Qnoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, el qui donnent ti!:! de peine à ceux qui veulent les gouverner?
— Vous fériés mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de devoir être gou\er;i!.'s par des princes presque toujours si sols et si vicieux.
JlOï.
— Il faut bien leur passer quelque chSse; ils sont hommes, e! ■■';!' l'u a ses deffp.''(s i.l "'s <•" ninn,' \
un.
— C'est des courtisans, des ministres, iL., .. ,àeurs, que les peuples ont pris crtte maxime, et ils la répetlent sottement. Il faut bien passer quelque chose aux princes. Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers,
vu l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
On ne peut exiger d'eux des talents lorsque «la nature ne leur en a point donné. Mais ne sont-ils pas ù blâmer lorsqu'ils refusent d'y suppléer par les lumières des sages et ((u'ils s'entêtent de leurs idées?
* Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes mœurs et des vertus; ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur dopnenl que celui des vices, lorsqu'ils sabandonncnt aux vohiplés les plus honteuses el qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes dele«rs sujets?
Ils doivent tout leur tem's à l'État : que dire pour leur justilication, lors(|u'ils passent la vie dans une molle oisiveté, aprts s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les em.ployent à faire le malheur de leurs sujets?
Ils ne sont que les économes des revenus publics : comment les excuser lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en scandaleuses prodigalités? '
Encore; si pour prix de leiir p.iresse, ils se conlenloientdu produit de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, noire liberté, noire sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'isimolent à leurs désirs, à Uur orgueil, à leurs caprices. Toujours armés, toujours fomenlant des semences de discorde chés leurs voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs, lis ne meUent leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs fureurs : et non contents d'intéress'er à leurs querelles leurs satellites ; ils forcent les citoyeiis, les étrangers, les bêtes mêmes d'y prendre part.
Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature humaine ! Ce n'est pas assés de vaincre et de charger leurs ennemis de fers : il faut que tout périsse, que t®ut nage dans te sang, que toul soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle ; semblables à ces astres malfaic-anls dont la maligne influence verse sur nos tètes la contagion elles malheurs. Encore tombassent ils tous eux mêmes dans les guéri es qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop lâches, pour s'expost-r aux coups. «
Que vous dirai-j3 de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, ils ^en rendent les maiires, ils ne veulent voir dans leurs sujets que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la révolte: puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux malheureux qu'ils tiennent opprimés. Ainsi, un seul homme que le ciel dans sacûlère donne au monde, suffit pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont pas vertueux, peut on donc trop s'élever contre leurs vices et déplorer le sort des peuples confiés a leurs soins? ■
Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhénif-nt, et ses yeux étinceloient de colèm
£)i continuation. ■
Le feu de son Sine sembloif avoir passé dans la mienne : je l'écoutois avec un plaisir secret mêlé de surprise.
— Est-il possible, lui disje, que tant de sagesse soit ensevelie sous ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état obscur où je vous vois ; vos discours vous trahissent et annoncent un esprit cultivé, une amc élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. Aprencs moi de grâce quel j.eY?rs a '.^" v""- ri''''n'f' ■■■ cf>ifi> ('irange condition.
LU
— Le récit de nfts avantures seroil trop long: mais accordés moi un moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera cesser Atotre étonnement. *
Après un quart d'heure de silence, il reprit ainsi la pa" rôle:
MARA.T
— Je suis François, issu dnne honnête famille; mais trop riche pour mon malheur. ^
Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne pu veiller à mon éducation. La nature ne m'avoitpas traité en marâtre: mais grâces aux soins de ma mère cci heureux naturel fut bientôt iaté. J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appll(jU''rent à me donner ([ue des lalens frivoles. Qu'eus-je lait des talens utils? Ma fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus (|ue de m'apijrenilrc ù savoir en jouir.
A peine avois-je atteint ma dix-neuvième année, lorsque ma mère vint à mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissoienl de grands biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.
D'abord je pris selon le bel usage, une petite maison et une jolie maîtresse; puis je donnai tète baissée dans tous les travers de mon .'ige. , .
J'avois pour amis plusieurs jeunes gens, au dessus de moi par leur naissance, qui m'accabloient de caresses et avoieiit soin de me faire payer leurs plaisirs.
Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assés de profusion aux libéralités de son pupile : j'en fus réduit aux expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils m'ouvrirent leurs bources, vous pouvés pensera quelles conditions: m^is ce n'éloitpas là dont je m'embarassois.
Le tems vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune on souli'ril, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mps pas, je ne travaillai plus qu'à la dissiper entière» ment. Pour avoir plutôt fait, je quittai la province, et allai me lixer dans la capitale.
On m'avoit inspiré pour maxime que la considération étoit attachée au faste, et que pour réussir dans lenvinde, surtout avec 1rs belles, il falloit être sur un certain pied. J'eus donc un autel niejiblé majcniliqucment, dos laquais richement velus, un hiillant équipage et je tins table ouverte.
bientôt les amis arrivèrent en foule; ilsnem'|voient jamais vu, mais ils étoient attirés par mon mérite. Avec eux, je courrus le bal, les endroits de jeu, les parties de plaisir.
Au bout de six ans j'apperçu le dérangement de mes affaires : mais c('mme il est humiliant de déchoir, je ific piquai d'honneur et ne voulu rien rabattre de mon faste, el continuai à vivre comme j'avois vécu. Enfin à l'aide du luxe, des fcnimis, (lu jeu, et de raille folles dépences, je me vis ruiné sans ressource.
Comme if ne m'éloit plus possible de cachei" à mes àmls le délabrement de ma fortune; j'en fls la confidence à ceux qui m'avoieiUlioujours témoigné le plus d'attachement: jecroiois pouvoir tou' espérer de ceux qui m'avoienl tout offert: mais mais je ne tardais pas à voir ce que j'avois à allendce. Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me sourioit, elle ne m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi. Ils m'éviteienl lorsqu'ils me renconlroieiit, ou s'ils daignoienl encore m'abordcr, ccn'étoii plus que pour insulter à ma misère par leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.
Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la jeunesse, j'avois suivi le torrent pluiôl par air que par goût. Les parties bruïantcs n'avaieni fait que m'éiourdir sans m'amuser. Mon esprit étoii gâté, mais mon cœur n'étoit pas corrompu. Au milieu du tourbillon du monde, je me retirois quehpiefois en moi-même pour pens>'r à la vanité de mes plaisirs et je sentois que je u'élois pas heureux. Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avois commencé ; je tachois de m'élounlir, et j'avois soin d'entretenir celte ivresse. Le moindre inttrvale de sang froid m'eut été trop amer. Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon amour piopre en fut bien un peu mortifié; mais je ne senti poin t déchirer mon cœur. J'étois encore plus indigné des procédés de mes ams, qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui m'avoit séduit si fort, étoit peint à mes yeux! Je maudissois sa brillante imposture.
Comme j'étois à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de la famille, je seul qui me fut resté, et dont les efforts continuels pour me retirer de la vie déréglée que je msnois, n'avoieiU servi qu'à lui aliéner mon amitié. Je desiroiâ fort de le voir; mais je n'osois me présenter de\ant lui : enfin je surmontai ma répugnance; j'allai le trouver.
n — , Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordaul, mais je suis moins confus de ma disgrâce que d'avoir rejette si longtemps vos sages avis. Daignes me diriger, je viens vous demander des conseils ; soyés sur de ma docilité. »
Après lui avoir exposé l'état de mes affaires,
« — Renoufés, me dit-il avec un frond chagrin, renonces à ces goûts frivoles et intenses qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessés de faire du plaisir votre occupation. Retournés dans votre province. Des débris de votre patrimoine réalisés un petit capital, reprenés l'état de vos pères, et tachés par votre assiduité de regâijner ce que voms avés perdu par vos extravagances. »
Ces paroles firent impression sur moi. Je sentois la sagess* de ce cons'il : mais je ne pouvais me résoudre à le suivre eu entier. J'étois bien disposé à quitter la capita'e, et à me metire dans les affaires . mais une ville où j'avois offusijué tous les yeux par mon faste, révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'étoit rempli (|ue de mes folies et de ma disgrâce, étoit pour moi un séjour odieux : je formai donc le projet de convertir en une pacotille le peu qui me resloit : puis daller s'il se pouvoil cacher ma honte et tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à mon ancien ami il en parut étonné, me représenta les dangers de la mer, et fit tout ce qu'il pu pour m'engagera y renoncer. Mais je craignois moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens. Je n'écoutai donc plus que ma passion; ei après avoir fait quelques préparatifs j'allai à lirest où je m'embarquai pour les Echelles du Levant.
Sur le vaisseau, je fis connoissance avec un homme dont rbumeur me revenoit fort. Je paroissois aussi ne pas lui déplaircï Nous étions souvent ensemble, el la confiance s'établit bientôt entre nous.
Un jour que je lui faisois le récit de mes extravagances, j'observai (ju'il avait les yeux coiisiamment aitachés sur moi, lorsque j'en vins à l'ariicle de ma réforme, il parut attendri.
0 - L'his^ire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la votre. » *
Il me raconta à son tour ses avantures. Dès lors notre amitié devint plus vive', et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.
Pendant le voyage nous eûmes longtemps des vents favorables : mais ensuite ils devinrent contraires. Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête s'éleva, nous fumes poussés à pleines voiles du coté de la Barbarie, j)uis tout à coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous appen/umes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain. Nous louvoyâmes toute la nuit. Le lendemain les vents soufiloient avec plus de fureur encore, les voiles se déchirèrent cl le vaisseau se brisa contre un écueil.
Chacun cherche à se sauver sur queUjue débris : nous étions peu éloignés de terre mais la mer était fort grosse.
J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le bosseman et tivis matelots ; tout le reste de l'équipage périt.
Quand nous eûmes gagué le rivage, nous nous regardions les uns les autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop lard, de n'avoir pas suivi les conseils-de mon vieux ami. Ce n'étoit là toutefois que le commencement des malheurs qui ir.'attcn.loienl.
Tandis que j'élois abiraé dans ma tristesse,- Joinville (c'est ainsi ([ue s'appclloit mon compagnon devoyage) me dit en me prenant par la main :
— Allons, cher ami, que faites vous à vous désoler de la sorte! Avant de vous embarquer dans le péril vous déviés le prévoir : a présent (lue vous y voila enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyés homme, montrés un cœur plus granJ que les malheurs qui vous menacent.
Je ne pouvois retenir mes larmes.
AVENTURES DE POTOWSKI.