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— Vous pleures, conlinua-til, comme un lâche amoli par lesTlcliccs, elqui'Tie sait point suporterradversilé. Eh quoi ! La mer vient de m'enlcver le fruit de quinze ans de fatigjc, je SUIS mille fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
Cependant nous avancions un peu dans les terres, en cherche de (iue!(|ue partie habitée, sans néamoins trop nous éloi.aner du rivage.
— Que vous êtes jeune encore! me dit Joinvilie en me voyant si fort eonslerné. Ce monde n'est qu'un théâtre de U'istes vissiiiludi'S. Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait bn 1er ses trésors, une foule de mortels lui lendeiil les brasets'apprêlentareicvoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, av c quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres, el s'efforcent de se les arracher. Leur ardeur est éga e mais It-urs des' 'nées sontbie'n dilféientes. 1/un maBi',ue le but par trop demjiriàscmf nt a le saisir. L'autre y toucheù peine, qu'il tombe, et sa proye lui échappe. Cet auire s'applaudissait déjà de ses succès ; mais au milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'oppulence; combien d'autres précipités tout û coup du faite des grandeurs. Moi même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune.. Mais habitué ù ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et ne faisfond sur rien.
C'est ainsi qu'il tachait d'affermir mon cœur contre les coups du destin. Lui-même il montroit un courage que l'infortune ne peut a'oatirc. .Son esprit était même libre et serein. 11 ne cessoit d'admirer la beauté du sol et le pitoresque des points de vue. Comtne il possédoit très bien la gcogr^hie et qu'il avoit observé le local :
— Voilà, me dit-il, en pointant. du doigt quelques mazures couvertes de chaume et presiiue ensevelies dans des broussailles, voila les ruines de Cartage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
Si la douleur ne m'eut rendu comme insensible, j'aurois été charni'^ d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres dans l'histoire : mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer la moindre attention.
>'ous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que les fruits que nous trouvions sur les bayes; et nous étions rendus de fatigue. Comme le soleil alloit se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il falloit redoubler d'eflorts pour gagner Tunis avant la nuit. D jà nous en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains d'une troupe de Barbaresques.
Ils nous vendirent en esclavage. Je ne poavois soutenir ce fatal revers, qui me paraissoit mille fois pire que la mort : rien n'égaloii mon désespoir.
Nous voila dcnc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet de clefs à la main, nous en ouvre l'entrée, et referme a grand bruit les portes sur nous. De toute la nuit je ne pus fermer les yeux, je la passai à faire de sombres refleclions sur le sort de l'humanité.
Le lendemain on nous lit passer dans une vaste cour, où nous nous trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui s'étonnoient de me voir ainsi éploré ; je les regai dai avec la même surprise.
Bieniôt on vint nous appeller pour nous présenter à l'intendant des jardins du day. A l'ouie des ordres de ce maitre superbe, l'indignalion s'éleva dans mon cœur ; je ne pouvois plus suporier la vif , je demandois la mort h grands cris.'
— Que ton courage t'éléve au dessusde les malheurs, me disait souvent Joins i!le; apprends à revêtir des sentiments conformes a la situation actuelle.
A force d'exhortations il m'engagea à la fin a rengermon frein en silence.
On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que pour peu de tems. Joinville avoit cu'tivé la musique dès sajeunese, et il savait très bien jouer du flageolet. Par un heureux hazard le sien s'étoit trouvé dans sacoche;
lorsque nous finies naufrage. Un jour qu'il avait fini sa tache de meilleure heure qn'à l'ordinaire, il se mit a en jouer. Tous nos compagnons d'infortunes accoururent et forraèrent un cercle autour de lui. Le bruit parvint bioiiiôt aux oreilles du day, qui voulut l'entendre-, chaj'mé de son taleni, il changea son sort. A sa consi léraiiou le mien devint aussi plus doux. Chaque jour on nous traitoit avec plus d'égards, et au bout de sept ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence un trait de générosité admirable.
l'n jour Joinville disparut. Il s'étoit couché le soir auprès de moi : jugés qu'elle fut ma surprise ù mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes. Mais sur le soir, je le vis îeparaitre.
— Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un airserain.
— Hélas! vous allés donc me quitter, m"écriai-je? Ciel ! que va'-je devenir?
— Ne craignes rien, vous êtes libre aussi.
— île quoi, nous auroit-on rachetés?
— Non, non.
— ExpliqiJ.és moi donc ce mystère.
— Il y a quelques jours que le day me demanda un air. Je ne sais, j'étois assés bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un transport de joye, il me promit de m'accorJer comme marque de sa faveur, la grâce que je lui demanderois.
— Celle de retourner dans ma patrie, répondis-je à l'instant.
Il parut un peu surpris, et après un instant dereflection, il me dit :
— Tu ne pouvois pas plus mal choisir pour mon bonheur : mais je te l'ai promis, il faut le tenir. ,
Puis il se rciira sans me donner le tems de répondra.
Je ne savois qu'en penser, je n'osai trop me lier à sa promesse : ausM ne vous en ai-je rien dit.
Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert.deme renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement porter un envoyé à Constanlinople. J'ai accepté avec joye et l'ai remercié de ses faveurs. Mais tout à coup, je me suis souvenu devons, et ne pouvois me résoudre avons quitter. Que faire? Une heureuse reneclion m'a tiré d'embafas.
— Puisque le day a de généreux sentiments, me suis-je dit, il n'a point un Cœur insensible; il faut essayer de le toucher.
Je me suis donc jetlé à ses pieds. J'ai embrassé ses genoux et les ai arrosé de naes larmes.
— Que veux-tu ? m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.
— La mort, seigneur,' car je ne saurois vivre, si vous ne permettes a moti compagnon de me suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs : la fortune le retient encore esclave. S'il doit rêt:e plus longlems, soulTrés que je reprenne mes fers. Ah généreux Solim. ns fermés point votre cœur à la pitié ! Autrefois j'aurois donné la vie pour éviter l'esclavage : à présent vous me voyés vous demandant ù genoux la servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas l'obtenir.
Solim me regarde d'un air surpris, me tends la main et me dit:
— Quand je ne serois pas content de tes services, je s erois touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendroit à ton compagnon : dès'ce moment il est libre.
— Généreux ami, m'écriai je, en sautant au cou de J0ittvilie; quoi, c'est à vous qne je dois ce bienfait ?
En nousaffrancbissant, Solim nous fit de'grandes libéralités. Quand tout fut près iiour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.
— J'admire votre tmitié, nous dit-il. Puissiés vous trou- , ver un sort d^gn-;! de vos vertus. A'iés, et en retour de ce que j'ai f;:it pour vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
A peine fumes nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze jours nous mouillâmes devant Constanlinople. . Le lendemain de notre arrivée , il fallut me séparer de Joinville: il avoit trouvé un bâtiment prêt à partir pour le gran ■ i" lii-p. r.;, \\ avoit un frère qu'il vouloit aller joindre.
ÎVL\RAT.
Je le conduisis jusqiî^u vaisseau ; nous nous embrassâmes | sur le port; je l'arrosai de mes larmes, la^ douleur m'empechoit de parler.
— Sojivemjs vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me quittant, si jamais vous vous trouvés de nouveau dans la prospérité, craignes d'en abuser ; mais surtout secoures les malheureux.
Je restai quelques jours à Fera à attendre une occasion pour passer en France. 11 \ avoit bien à la rade un vaisseau de Marseille en chargé; mais comme il ni' devait meiti'e à la voile que dans six semaines, je pris le partit ilc nrembarquer dans une grande chalouppe turque qui appareilloit pour Venise. '
!SouS sortîmes du portpar un bon vent- Déjà je me félieitûis d'avoir quitté la terre des Inlidèles, et me prometlois d'aller dans quelque coin de ma patris Unir mes jours en paix : mais le destin qui se plait à se jouer de moi, me réservoit à bien d'autres épreuves.
Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un malin .'i la pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une Hotte russe. Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appf-Ua ù l'obéissinee. A l'instant deux chalouppes qui le suivaient vinrent faire tout Téquipage prisonniers de guerre. Quoique je ne fussft pas Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce. Après m'avoir dépouillé de tout ce(|uej'avois, on me transporta avec les autres prisonniers, à Neapoli, port de 1 1 Romanic. où débarqua partie de réiiuipagi delà grande escadre pour répandre les feux de la sédition dans les provinces de' la Turquie européenne, comme je l'ai appris ensuitto. De là, nous fumes Irasisférés • à Raskow, puis à Mendzibos place d'arme sur le Dniester, où les Russes ont établi leurs principaux magazins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la faim, la soif, le froid- et mille mauvais traitements.
Comiiie le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour", on résolu O.c nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche, escortés par un simple escadron de cavallcrie, une troupe de confédérés tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d.c happer. 11 va dix jours (lue je traverse la Pologne pour me rendre dans mon l>ays.
Voilà le irécis de ma vie jusqu'au monj^nt où vous m'avez rencontré. Jamais le destin, comme vous voyé.«, ne s'acharna davantage à la perle d'un malh-^ureux ; mais qui sait combien d'autres malheurs m'iittendcat? Infortuné que je suis! l'espéiarce même est éteinte au fond de mon cœur.
Comme il achi' .rôles, un hr.uil soudain retentit
diiis la forest; n i les yeux, et nous apperç.unirs
entre les arbres une inultilude de chevaux qui faisoient voler devant eux un tourbillon de poussière. C'étoit un escadron russe. Prêts de t^imbcr entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osois l'appeller à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif lo retenait sans doute. Je le cherchai loDgtenris en vain . Enfoncé dans l'épaisseur de la forest avec mon domestique, la nuit nous y surprit. Je résolu d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je tachai de me reconnaître. .Verrai loi ' ' ■ r.re. Enfin je regagnai
le pj.i.ii! chemin et o ", ayant toujoJJs cet
inconnu devant K's ycu\. tya .501 i i!:o pénétroit : j'anrois voulu en adoucir raraertume : mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt me l'oter de l'esprit. ^
DeSandomirleSO juiili ""'
LETTRE LUI