LETTRE LX'VII
GUSTAVE A SICISMOXD.
Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont touchée, mes bra*! l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha ! je me sens renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est évanoui comme un rêve douloureux, mon cœur flétri par la tristesse s'épanouit dejoyeet nes'cuvre plus qu'à la douce impression du plaisir. Que ses premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses agitent mon ame?De quel torrent d« volupté je suis innondéj
Arrêtés ! arrêtés, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop foible; mon cœur se fond, je succombe! Puis.-îances du ciel ! aidés 'moi à supporter le sentiment de mon bonheur.
Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit s(ir les bords riants de celte prairie ou j'aijetrouvé la paix de mon ame !
Mais qu'elle est changée, ma Lucile ! semblable à une belle fleur que le soleil a flétri, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout l'éclat qu'elle avoit le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le rubis ne brille plus sur ses lèvres, les ruses de ses joues sont fannées, uiie pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile ! Ella appuioit laMi;uissamment sa tète sur mon sein et paroissoit défaillir tlans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront bientôt ranimés par la joye.
Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher Panin. Permets un instant à mes esprits de se calmer et je t'éclaircirai ce mistère.
En attendant que mon père se décide à quitter le corps, chaque jour je portois mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow. Ur: matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien. Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il sembloit m'éviter.
— ■\oilasans doute, disois-je tout seul, quelque malheureux qui comme moi vient ici promener ses tristes rêveries.
Le lendemain je l'y trouvai encore, llparoissait plus triste que le jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'iuteressoit.
Comme il promenoit dans une allée proche de celle où j'étois, au lieu de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son coté; et quand il vint à tourner, nous nous trouvâmes face h face.
— Je croiois être seul dans ces bois, lui disje en l'abordaul,et ne m'attendois guèrcs d'y trouver un camarade.
— La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me plairoieut davantage encore, s'ils étoient plus sombres.
— Voila un étrange goût.
— Cela peut être : mais il faut que le cœur soit joyeux pour aimer les endroits riants, et vous même ne paroisses pas vous déplaire sous ce lugubre feuillage.
A ces mots je poussai un soupir : il soupira pareillement, et nous marchâmes un moment en silence.
Jedésirois fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osois le lui demander. J'attendois pour renouer l'entretien qu'il ouvrit la bouche, et il continuoit à ne dire mot. Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun,pour entamer le propos, je me livrai à mon ingénuité.
— Les malheureux, reprisje, synipatisent ordinairement entr'eux. 'S'ous l'avouerois-jc, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.
— Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son maitre. Si je n'avois eu à consulter que mon goiit, on ne me verroit point passer ma vie sous une lente, au milieu de gens que je n'aime gueres.
AVENTURES DE POTOWSKI.
— Que dites vous là? c'est précisément le cas où je ifle trouve.
Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous. Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés. Apri'sm'avoir fait son histoire, il m'adressa ù son tour la même question. Quand je lui eu fait la mienne il me demanda si je cantois linirla campagne; je lui communiquai l'intention où j'étois de me retiicr; puis nous continuâmes à nous entretenir declioses et d'autres.
Avant de nous sépaier, je lui lis promettre de se retrouver le lendemain au même endroit et à la mêmelieure.
Il n'y manqua pas.
Après les complimens ordinaires, il débuta par me dire, i)u'il ne croioit pas avoir longtemps le plaisir dejouir de ma compagnie, qu'il venoit de recevoir ordre de se rendre sur les ferres d'un proche parent dont il étoit l'unique héritier, que ces terres se Irouvoient sur ma roule et qu'en me rendant à Varsovie il espéroit que je lui ferai l'honneur d'y passer pour renouveller notre amitié ; il ajouta que si je voulois m'y reposer quehiues jours, il tacheroit de me procurer tous les agréments qui dépendroient de lui.
Je le remerciai, et nous parlâmes ensuitte des affaires nationales, dont il me paru assés peu instruit.
Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il étoit allé avec mon oncle au château de Palak ; que de l;1, il s'achemineroit vers Varsovie; que je devois prendre les devants avec «n domestique, et qu'il se chargeoit du soin des équipages.
Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvella ses instances, me lit promettre que nous partirions ensemble, et nous lixames le jour du départ au lendemain.
Pendant la route, mon compagnon paraissoit chaque jour moins triste ; et comme je continuais à l'être également, il cherchait à m' égayer.
Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes. L'inîendant nous reçut et nous apprit que le niaitre du logis étoit allé quelque part aux environs ; mais qu'il seroit de retour dans la soirée. Nous avions dinéeu chemin, et comme l'heure du souper étoit encore éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis. Mon compagnon paraissoit fort gai et il auroitbien voulu me voir partager sa bonne humeur. Jesoupirois.
— Hé bien, toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une maîtresse est une perte facile a réparer. Les bonnes fortunes pleuvent à un cavallier de voire âge et de votre figure : les conquêtes ne sauroient vous manquer. Croyésmoi, laissés-là le triste souvenir d'un objet qui n'est plus, et noies vos chagrins dans un verre de vin. Celui-ci n'est pas mauvais, ajoula t-il en remplissant mon verre.
Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller .prendre un peu de repos en attendant l'arrivée de son paient; il m'accompagna dans une chambre et se retira.
La chambre étoit richement meublée. Je jetlai un coup d'œil sur les tableaux et je fus surpris de n'y trouver que des sujets agréables, et même la plus part voluptueux, tels que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus loUatrant avec son beau berger sur tjn lit de fleurs; l'Amour endormi sur le sein de Psiché, elc.
Je vis quelques livres superbement reliés sur une fable; j'eus la curiosité d'y porter la main et ma surprise fut plus grande encore. C'etoit W/rl d aimer d'Ovide, une traduction française de YÉnéide, et V.-ïdone de Marini.
— Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disoisje eu moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon ûme!
Je me jettai ensuilte sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs.
Je commençois à m'assoupir lorsqu'on vint m'appeller pour souper. Je descends.
En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux et l'éclat de l'or qui brilloit de toute part. Je sen-
LE SIÈÇI.E. — H.
lois une odeur d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence.
A peine avois-je fait quelques pas que j'apperçu une jolie femme reposant mollement sur un sopbi. Sa parure éioil légère et à demi transparente. Elle déploioit ses grâces avec art et me sourioit amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me dit d'un ton de voix enchanteur :
— Approchés, approchés, ne craignes rien ; vous voyés voire compagnon de voyage.
En prononçant ces mots, la volupté sourioit sur ses lèvres, l'amour brilloit dans ses yeux, mille attraits sembloient éclore sur ses belles joues, elle laissoil entrevoir des charmes :■! demi voilés.
Je ne pouvois revenir de mon, étoiinemenf. Comme j'étois iuimobile, elle prononça le mot Gustaie.
A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attentioB et reconnois Sopbie.
— Ciel! m'écriai-je ; est-ce un enchantement? Je n'ose ea croire mes yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes vous d'abord offerte ù ma vue? Pourquoi e» déguisement?
— C'est un mistère que je ne puis vous éclairclr à présent. Comme vous je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort : mais vous seul, cher Gustave....
En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses lèvres.
— Que vouliés vous dire par ce mais vous seul? Elle hésita un instant, puis elle reprit :
— Pourquoi faut il que j'en dise davantage ? Vous devriés me comprendre.
Ces mots furent suivis d'un soupir.
— Daignés vous expliquer, madame.
— Mon cœur est opprimé d'un pcids accablant ; vous seul cher Gustave pourries.... Hé as, je le vois bien, mes maux sont tels que je serai peut être condamnée à ne les révéler jamais ! ,
Ces paroles piquèrent ma curiosité : je la pressai plus vivement encore; enfin, après un long silence, elle me parla ainsi :
— Dès le premier instant que je vous vis chés la confesse Sobieska, j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de l'estime : je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans l'idée de m'en deffendre. Bientôt ce seniim^ntse changea en tendresse .-je conçu pour vous l'interest le plus vif. L'absence ne l'a point affaibli; l'amour avoit en traits de flamme gravé votre image dans mon cœur. Tant qu'a vécu votre ar.iante, j'ai renfermé ma tendresse dans mon sein; je connoissois trop votre attachement pour elle : mais lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à llalter mon cœur, j'osai croire que vous ne séries pas insensible, j'allai vous trouver; vous savés le reste.
Elle s'arrèla un instant pour soupirer, puis elle reprit :
— Notre douleur a la a êiue source : comme moi vous avés aimés et n'en devés être que pli^s compatissant. 0 mon cher Gustave, en vous voyant arriver dans ce lieu, je vous regardois comme un ange nue le ciel, touché de mes maux, m'envoyoit dansmasolilude. Ha ! j'en ai trop dit, s'écria-t-elle en mejeltant un regard passior.é.
A ces mot*, toutes les playes de mon Ame se rouvrirent.
— Hélas, lîii répOHdis-je, accablé de ce que jt; venais d'ent.'udrc, le destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse ! Il m'a enlevé mon amante, et pour mieux faire nion supplice, il m'en donne une autre que je ne puis écouler. Mon devoir s'eppose au penchant de mon cœur. En perdant Lucile, j'ai fait veu de ne plus aimer.
Après un court silence elle soupira profondément, rougit avec gra-e et me dit :
— Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Luiile n'est plus : mais votre conir n'en est pas plus libre ; au contraire vos liens n'en paroissent que plus forts.
MARÀT.
A quoi hon cette fidélité romanesque pour une morte? Ah ! cfiiT GusiHve, ajoiitat-elle en me prenant la main, lecii'^ nous donne l'un à l'aiiire.
Soyez le niaitre de ces lieux : je ferai tout pour v.iiis rendre heureux. Mais je le \oii. trop, les Dieux pour tounuenter les mortels font (|u'on n'aime guéresla personne dont on est ai 'lié.
— Ce seroit mettre le comble :t mes mal'neurs (|Uê d'avoir encore à me reproilier le veire. Mais so\es vous même ujun juge. Vous savés quels liens sacrés m'unissoicnt à Lucile : si je pouvois l'oublier un instant je setois le plus méprisable des hommes.
Tout à coup, el'.e se lève et se jette à mes pieds. J'essaiai en vain de la relever.
— Ha, Gustave! s'écria-t'elle en embrassant mes genoux, si j^mais vous connûtes l'amour, sériés vous insensible a mes larmes? Vous voyés avec quelle sincérité je vous ai ouvert mon cœur. Je vous ai sacrilié les bienséances imposées ù mon sexe : votre cruauté me coûtera la vie.
Ciel! que dr beautés s'olTraient à ma vue! Quelle blancheur! Quelle délicatesse ! Quels contours arrondis sous ce col d'albâtre ! Quille douce langueur dans le regard ! Quelle molessedans la contenance ! Quelle expression dans ces traits animés par l'amour ! Clénpatre aux pieds de César n'étoil pas plus sédiiisante. Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étoient si bien adaptés à ses paroles, (|uc la volupté s'iusinuoit duucement dans mou canir. Un charme secret tenoit ma vue aitachée sur les attraits de cette jolie suppliante. Je me sentois ému.
Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit.
D>'jà je me reprochois d'avoir été sensible. J'étois attristé, elle me crut indécis.
— Quoi, vous ne me diies mot? s'écria-telle. Hélas ! je le comprends, couibicn les Dieux me sont cruels!
— Ha, Sophie! de grâce épargnés à ma vue l'image impor tune d'un bonheur que je ne puis goûter. Mon co^ur est consacré a la trisiesse; mes yeux ne doivent jilus avoir d'autre emploi (|ne celui de pleurer la perle de Lucile.
A l'iuslant, elh^ se lève, saisit ma main, et la pose sur son ctt'ur que je sentis battre avec violence.
Pendant qu'elle s'éverluoit ainsi, je senlois je ne sais (luoi qui repoussoit ses erforls, et se jouoit de ses charmes.
Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tcie en polissant un profonil soupir; son cœur étoit prêt ;i éclallcr : eriHu les larmes cou crent de ses yeux ; jinis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me dit .
— ,Ie vois combien vore froidi.' iiidill'crence est ingénieusi' à me cacher mon malheur : mai» je le sens dans toute son étendue, j'en su s accablée. Ha! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre cœur, et (|uc celui qui devioit essuicr mes larmes, les fasse couler ? Je me repens de celte honteuse faiblesse.
Je repris aussitôt :
— Ne vous offenccs pas si je reponds si mal ù votre tendresse; il m'est dur d'y être condamné.
Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque teins le silence. Kn lui jeliant un regard furiit, j aperçu sur son visage reraprciiiied une iluulcu'- profonde. Je senlis mon faible cœur s'attendrir, et la piiié faire paie à l'amour.
Crainte d'aller plus loin que je n'aurois voulu, je m'éloignai de queli|ues pas.
Lorsqu'elle vit que if. l'évitois, sa contenance changea. La rougeur lui couvrit la face et ses yeux paruivnt cnTluMimés', puis tout à coup (éJant à son rcssenlimcnl, e.le s'arracha les
cheveux, se frappa la poitrine et prononça cfs paroles d'un ton véhément:
— l-;si-ce ainsi, barbare, que tu méprises l'aniouv que je t'ai (ém.iignè ? [>ieux. Halés vous de le confondre! Puissestu soutfiir des maux plus cruels encore que ceux que (u me fais endurer 1 puissent mes yeux eu être témoins! Ton martire fera mes délices. - ,
Bientôt un ti ■ «iblemènt involontaire se saisit de son corps, se.s genoux se dér^Mièrent sous elle, die cherchait às'appuier: je lui tendis la main. A rinslanl une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les lurhies le. i^mmencéreiit à couler, elle me jetta un regard de désespoir en disant d'une voix presqu'éteinie:
— Cruel ! vous m'avez trompée! je ne vous avois ouvert mon cœur que dans l'espoirde vivre heureuse avec vous; vous avés porté la mort dans mon âme.
L'eiat où je la voyois me touchoit de compassion ; ses reproches me perçoient le cœur.
Déjà je commençois à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril, je m'enfui.
Dés que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je suspendis mr s pas, et j'entendis ce soliloque :
— 11 ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs aoiours ? malheureuse ! qu'ai-je fait ? Dans <|uel habime je me suis précipiiée ! Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apiirendia que c'est m 'i qui ait fait rouler ses larmes ! Combien il va me mépriser, lor.iiiu'.l se rapellera ma hontensH taiblesse! Le souvenir de l'élai oti il vient de me voir le piiursuivradans les bras de mon heureuse rivale, et ma défaiite n'aura servi ([u'à relever son triomphe. Ha, il s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivani que |i0; r Lucile! Hélas, je ne soutire (|ue ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave, laisse Sophie couverte de honte, livrée anX fureurs d'un amour sans espoir !
C' nmie die achevoit ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre, en m'i criant ■
— Quoi Luiile vivrait-. Ile -ncnre? Où esl-elle? Que faitelle'? Ha, daigné;, me tirer de cette cruelle incertitude !
A ma vue, Sophie reta iiiterdiie.
Je me jette a mon lourîi ses [ieds et lui deman'ie à mains jointes de ne plus me t nir en Siispend. Dans l'agitation où elle doit ; elle ne savoit quel parti prendre. Elle voulut parler. La voix lui manqua. Je r(doub'ai mes instances avec plus d'ardeur encore. A la fin, elle rompit ainsi le silence :
— Insensée que j'étois ! 11 ne failoit rien moins que l'égaremi'nt de ma raison j'our me taire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de Lucile à mou amoui : mais 'et égarement cruel, c'est toi qui l'a fait naître, et j'en suis trop punie.
Frappé de ce que je venois de voir et plus encore de ce que je venois d'ouii :
— 0 ciel, m'écriai-je éperdu, qu'cnteusje? Vous me percés le cœur ! Quoi vous auriés conii'ibué ù la douleur qui m'accable? Vous auriés pris plaisir à taire des malheureux? Acl.evés de grâce! il n'est plus lenis de me cacher le reste; vous en avés trop dit, pour dissimuler plus longtcnis. INe craignes point de ma part de trop jusies reproches. Je vous pardonne tout.
Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux d'^ son obstin'alion je me lève en m'écriant : '
— Ha cruelle ! vous m'avés trompé ! Dieux de mon Srtie ! Lucile vivroit encore?
Je la quiiiai aussitôt; et mon cœur, (]u'un raycn d'espoir animoit. se livra aux transports île la jo\e.
Adieu, ciicr ami, le doux sommeil que je n'.ii goûté depuis si lûiiglenis, vient appes.Milir me< jiauj-ières: il faut nieltre bas la plume; mais je la reprendrai avec plaisir ù mon rcveil.
De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770.
AVENTURES DE POTOWSKI.
LETTRE LXYlll.
DU MÊME AU MÊME
A Pinsk.
Je n'altpndis pas qae le jour commoiu'a :\ poindre ; je volai à-la cuisine, donnai ordre a mon domi-siiiiue de eeller à lins tant nos elievaux ; ei nous partîmes, laissant Sophie à son désespoir.
Malgré l'horreur de la nuit qui étoil irtH obsc-ire et les dangers que je rourrois de la part des brigands, la situation de mon iinie éloil bien changée. Je me sentois débarassé d'un poids accablant. J'eiois, si lu veux, encore triste; mais ma tristesse n'avoit rien de noir; c'étoit une tendre mé'ancolie; j'y trouvai «les charmes et j'en préférois la légère amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venois de quitter.
Je ne pouv. is revenir de mon elonnement.
— Cette avantuie tien t du prodige, nie disois-jek moi-même; et i'ailmirois ks jeux de la fortune qui se plait quelquefois k relever tout ù coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre.
Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarasser où j'allais. Dans mon impatience, j'avois pris le premier chemin qui s'étoit présenté ; il me suffisait de m'êloigner de ces funestes lif ux qu'habitoit la cruelle qui m'avoit fait verser tant de larmes.
Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du côtéde Varsovie. A. nuit tombant?, j'arrivai i ]\Iaciecow. J'y pris quelijues rafraîchissement, repos ti cinq heurrs, et poursuivi ma roule. Le le demain avant midi, j'avois déjà passé le Bugs près de Slawaiioze. Sur les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une cuiline qui djminoit une vallée dont l'aspect me charmoit. Comme j'étois rendu de fatigue, je mis pied à teire et me rrposai sur le g.izon.
Je ne fus pas longt'-mps assis. Une sorte d'inquiétude s'étoit eniparée de mes sens el je me mis à errer dans ces lieux solitaires. Comme j'étois ù promener mes tendres rêveries sur le îiord d'un bosquet, j'entends les cris d'un oiseau qui se préeipi oit dans le fcuil agt\ je levai les yeux et une nouvelle perspective s'offrit a mes regards.
Occupé a la considérer, je vis un cliateaii à peu de distance et reconnu l'endroit où j'étais venu entendre la belle affligée. A peine avoi.s-je fait cent pas, que j-'ajiperçu près de moi deux femmes assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres. J'avançai doucement, puis j'arreiai pour les mieux considérr. L'une simplement mise rciiosoit m ciUemenl sur l'heibe, la tête inclinée et semb oit ensevelie dans de profondes ri tleitions. L'autre, élcg minent vêtue, s'occupoii à éparpiller les feuilles d'une fleur. Comme celle-ci éîendoit 'e bras pour cueillir un brin d'her'ne, elle vint à tourner la vue de mon coté. J'en élois assés prés. A mon aspect elle fut effraiée cl poussa un cris. Sa compagne tressaillit el cherchoit ries yeux ijtielle pouvoit êlre la cause de ce cris. Je m'avançai vers elles pour les rassurer. Mais qu'elle fut ma surprise, lorsque dans cette trfinquille rêveuse, je reconnus Lucile!
— Ciel ! L'i mbre de Gustave ! s'écria-t-elle aussitôt, en se retirant avec effroi. Elle palil et tomba sans connoissance sur sa compagne qui lestoit immobile de frayeur.
Je m'élance pour la recevoir dans mes bras, je l'apcUe par son nom, et m'efforce de la rapeller à la vie Mes efforts furent longtemps inutiles. Enfin elle entr'ouvre les yeux.
— Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui cri;iis-je en la pressant contre mon cœur.
T'àje. tremblante et respirant à peine, elle poussoit de profonds soupirs, et me regardnit d'un œil étonné.
— >e recoiinois-tu pas ton amant, ma Lucile? Klle veut parler, mais elle ne trouve puintile mots.
Peu .1 peu son teint s'anime, sa p'iirine se relève, la respiration se dégage, sa langue se délie; ses yeux se remplissent de larmes, elle prononce ([ueiques paroles : mais les sanglots étouffent sa voix. Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelassent nos larmes se confondent, nos cœurs se pressent, et ce n'i st qu'en se serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à Tautre.
Hé' qui pourroit exprimer les transports de deux cœu r sensibles qui après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se irouveut reunis de nouveau?
Longtemps nos larmes lurent les seules expressions de notre joye et de notre anionr.
Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole :
— Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois je pleurais votre perte.
— Hélas j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais grâce au ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras.
Et dans les transports de majoye je ne cessai de la couvrir de baisers.
— Est-ce un songe?
— Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants.
— Que voulez-vous dire? Expliqués moi cette énigme. L'agitation où je me trouvois étoit si grande que je ne
pouvois parler. Les larmes couloient en abondance de mes yeux: je sentois un frémissement courir de veine en veine: ma voix étoit étouffée et mon visage tout en feu. Après ces premiers mouvemens de la nature, mon esprit devint plus tran- ^ quiJe, et je lui racontai ce qui venoit de m'arriver avec Sophie;
— Cruelle amie ! s'écrioit souvent Lucile, pendant mon récit, faut-il que j'aye à te reprocher mon malheur?
Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avoif appris ma prétendue mort.
— Ha, Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon anie à cette nouveile? Elle étoit inexprimable. Longtemps je fus en proye à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin et je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle poinioit du doigt le château), là, chaque jour j'arrosois Jes cendres de mes larmes et c'est ici où je venois quelquefois ensevelir ma tristesse, en attendant que la mort me réunit à toi.
En prononçant ces mots, Hle me fi.KOit d'un air languissant ; et comme elle vit que les pleurs remplissoient de nouveau mes yeux :
— Je ne cherche point à t'aîtendrir, continua-t elle avec un triste sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore.
Lail'^uc-' satisfaction qui éclaltoit dans ses yeux passa dans mon ànie; je la serrai dans mes bras et la couvris de baisers une seconde fois.
Après ra'ètre livré aux transports de ma joye •
— Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque, cabane voisine et oublier les chagrins que nous ont causé les n.échants.
— Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis absente du logis : dès lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je t.irdois davantage à me rendre je les jetierois dans de cruelles inquiétudes.
Ne pouvant la conduire avec moi, je voulois la suivre, elle s'y opposa aussi, en me donnant pour raison que cela auroit mauvaise grâce de lui voir conduire son amant sous le mê%e toit.
Je voulois la retenir plus longtems, elle ne vouloit pas y consentir non plus. Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à continuer à lui ouvrir mon cœur; mais il étoit si plein j'avois tant de choses à lui dire gue je ne savois p:ir où commencer; je me contentai de la plus imp riante, je lui appris l'heureux changement qui étoit arrivé dans la fa.,on de penser de mon père et son dessei-n d'abauiloiiner le parti des confédérés.
Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment Je lui permettre de se retirer. Je ne pus résister à ses instances.
— Allés, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allés chercher un refuge quelque part aux environs et rendes vous d mîin matin sous ces arbres ; j'ai mille choses à vous dire et probablement je vous en apprendrai qui vous étoiineiont.
Je l'embrassai et elle se relira avec sa compagne qui durant notre entretien avoit ouvert de grands yeux.
MÂJIAT.
Je la suivi de l'a-ii aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai rejoindre mon domestique, qui las de m'attendre s'ctoit endormi sur l'herbe. Nous allâmes retrouver mon ancien azile. Le bonhomme témoigna beaucoup de plaisir à nie revoir.
J'étois transporté de joye, mille douces pensc^js s'offroienl tour à tour à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas de longtenis les interrompre. Je passai presque toute la nuit à attendre le jour.
Dès qu'il commença ;i poindre, je sentis ma joye. augmenter, puis je conlois avec impatience les instants et raaudissois l'heure tardive. Elle approche enfin. Je me rends au lieu indiqué. Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux domestiques. Je reconnus de loin Lucile.je voleà sa rencontre, je la joins, je ne vois qu'elle, je me jette 'a son col. Tandis que la serrois dans mes bras :
— Voila qui va bien, disoit d'un ton de voix fort doux une personne près de moi ; je me retourne: c'est la contesse Sobieska.
— Ha madame!
— Ha Gustave 1 Je n'aurois pas attendu à aujourd'hui à , vous voir, continua-t-elle en ra'embrassant, si nous avions su
où vous avés pris un azile la nuit dernière. Cher Polowski que vous avés causé de chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venés maintenant les essuier.
Ensuite elle me présenta à sa sœur.
— Voila, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque refroidissement entre le père et mon mari ; mais le tils n'a jamais cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien venu dans votre maison que d^ns la mienne.
Alors la maîtresse du chaleau m'y ofi'rit un lit, et me demanda de ne point chercher d'autre demeure pendant le tems que je voudrai bien séjourner dans ces quartiers-, puis ces dames toutes trois m'emiienèrent.
En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en Hmes le tojr et vînmes nous as:>eoir sous un berceau de charmille. A peine y fumes nous piacés qu'on nous y servit à déjeuner.
Lucile avoit sans cesse les yeux attachés sur moi cl j'avois lei yeux sans cesse attachés sur Luiile; je désirois fort me trouver seul avec elle, je ne sais si sa mère me devina et Ht signe .'I sa «œur; mais' elles ne tardèrent pas à se retirer, sous préiexte de cueillir des fruits. A peine furent-elles i quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et elle me parla ainsi :
— D'après ce (|ue vous me dites hier au sujet de .Sophie, je ne doutai point que ma femme de chambre ne fut de l'intrigue. Je l'ai prise en particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tout coté, mais sans pouvoir rien découvrir: pu's, tirant un papier de sa poche qu'elle me présenta.
— Voila continua-t elle cette fatale lettre qui a fait si longtems le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes !
Effectivement elle l'avoit été si fort que je ne la déchifrai qu'avec peine. (Incluse en est une copie.)
— Est il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au monde des gens si mal inieniionnés? Pourrois-tu le croire Lucile, le tond de cette lettre est en effet de moi : c'est une relation ((ue je t'envoyai, il y a quelque tems, de la mort de Gadiski. Ton artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir renversé les noms des personnages.
— Quel tour infernal ! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en revenir.
— Mais pourquoi, c'uère Lucile, lui demandai-je, ne iii'avoir jamais donné de tes nouvelles?
— Quoi, n'en avés vous point reçues?
— Aucune.
— Ha, je ne m'étonne plus qu'elle fut si empressée à me faire craindre les inconvénienis qui pourroient résulter d'une correspondance directe, si officieuse à m'offrir son couyert, et si atti'niive à se charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle vouloit se rendre maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans mon esprit tou-
tes les fausses marques d'attachement qu'elle me pr.xliguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accomoder ù tous les goûts, habile à chercher de nouvi^aux moyens de plaire, ne trouvant rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le plus agréable ; avec cet art de gagner la confiance, jugés comme elle eut bon marché de moi. Elle lira du fond ^ de mon foible cœur tout ce qu'elle voulu savoir: et moi qui preunois ces soins pour des mar(iues d'attachement, la payois en retour de la plus sincère amitié. Elle ne me caressoit que pour me trahir. Ha, Gustave! quelle vipère je réchauffois dans mon sein! Mais qtielle finesse! Après avoir formels dessein de me supplanter, elle interceptoit vos lettres et les miennes, elle obvioit h tout ce qui pouvoit le faire échouer. Comme elle se jouoit île moi ! Non contente d'avoir porté la mort dans mon cœur par de sinistres nouvelles, la barbare montroit un visage abatu, et rioit en secret des maux qu'elle m'avoilfait!
— Ha, Lucile, je ne doute plus à présent, que ce ne soit elle aussi qui m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui raccontai mon entretien avec cet homme qui étoit venu se planter devant moi le jour que j'étois de garde a Derasnia.j Pour pouvoir prendre possession de mon cœur, il falloit bien commencer par le détacher de toi.
— Mon étonnement augmente à cha(|ae instant .
— Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint je geraissois déjà de ta perte ; et ne cessois de me la reprocher, mes yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, oU je vous avois conseille d'aller vous mettre en sûreté; Dis moi donc, mon ange, commentvous avés fait pour échapper à ces barbares.
— Ce ne fut que par pur hazard. .\ la nouvelle de voire mort supposée, mon afiliction étoit si grande que ma mère craignant pour mes jours me conduisit ici, dans l'idée que je ponrrois mieux faire distraction à ma douleur. Heureusement mon père étoit aussi absent : mais nos domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et presque toutes les richesses de la famille par les flammes.
— Le cœur me saigne, lorsi|ueje pense au sort tragfque de ces pauvres gens. A l'égard des richesses que cela ne t'inquiettc pas, ma Lucile; va, il m'en reste assés pour nous deux.
Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir: je vis même une larme preite à tomber de ses yeux, je l'essuiai avec mes lèvres.
Comme je pressois tendrement mon doux trésor contre mon cœur, un laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour diiiner.
On se mil ft table. Fâchée de voir que j'y offlciois si mal , la dame du logis me pressa de goûter de divers mets. Je m'excusai sur un m;:nque d'apetit. — Si ce n'est que cela, reprit-elle à linstant, j'ai une excellente recepte. Lucile, serves quelque chose à monsieur.
Je ne sais, mais sa recepte fit merveille. De la main de Lucile peut-on refuser quelque chose? Ces petits-pieds (|u'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mou estomac fut également complaisant. Ci'la fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas fâchée. Comme elle avoit tout aussi peu d'apetit, ([uej'en avois eu d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne fille pour ne pas le mettre c'a discrédit, s'efforça un peu démanger. Les-plaisanteries recommencèrent; la gaieté régna pendant Is repas et pour la première fois depuis si longtems les ris vinrent se placer sur mes lèvres.
Ou prit le caffé dans le jardin, puis l'on se mit à promener. Après avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc ; nous nous trouvâmes près le mur du sanctu^re oii la belle pleureuse avoit sacrifié aux mânes de son amant. Soudain un frissonnement me saisit. La contesse à qui je donnois le brus s'en apperçut.
— Qu'avés vous donc Gustave?
Je ne répondis rien. Elle me vit pilir.
AVENTURES DE POTOWSitl.
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— Il lui prend mal ! s'écria-t-elle. Luciie, vite votre flaccbu d'eau de senteur!
La nièce et la tante accoururent aussitôt. Je pouvois à peine me soutenir; je lis quelques pas, et elles m'aidèrent à m'assoir sur la môme pierre qui m'avoil servi de marchepied. Elles m'entourroient toutes trois. Déjà les esprits du flaccon avoient un peu ranimé mes forces. .
— Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six semaines que je failli d'y perdre la vie.
— Plaisantes vous, s'écrièrent-elles ;1 l'instant.
Je leur lis le récit de mon avanturt;. Elles ouvroient de P'ands yeux. Quand j'eus fini, la tante qui a toujours quelques bons mots sur les lèvres, me dit d'un ton badin :
— Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur; il n'y avdit pas de quoi se trouver si mal ; je voudrois bien moi assister toujours à la mienne.
Son badinage ne me plaisoit pas ; il ne plaisoit pas davantage à Luciie : nous nous regardions tous les deux en silence d'un œil attendri.
La contesse qui observoit notre triste contenance, me dit à son tour.
— En venant, j'avois dessein Gustave de vous faire voir les amusements de ma fille : mais |)uisque vous les avés déjà vu et que d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien.
Je la pressai fort de ne pas changer de dessein.
— Hé bien, soit. Vous viendrés aussi, Luciie.
— Ma mère, je vous prie de m'en dispenser.
— Allons , allons, ne faites pas l'enfant.
Nous avançons vers ce sombre azile où dormoient tant de morts. Nous voila au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Luciie de mon urne sépulcrale, qui étoit encore couronnée de fleurs. A celte vue, j'éprouvai un saisissement inexprimable.
— Aurois tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quant tu déplorois ici la perte de ton amant, qu'il eut entendu tes soupirs? Tu le revois maintenant plein de vie, el n'aspirant qu'au bonheur de te consoler.
Mes regards étoient attachés sur elle ; en voyant les roses de la jeunesse fannées sur ses belles joues, et le feu de ses yeux presqu'éteint, je me laissai aller à une douce rêverie.
— En quel état l'amour Va ré iuitte ! me disois-je. La chère âme, plutôt que de t"'oublier vouloit être victime de sa tendresse Heureux Gustave, comme tu es aimé!
Ces relleclions m'émurent jusqu'au fond du cœur. J'étois attendri. En levant la tête, je rencontrai les yeux de Luciie ; ils étoient mouillés.
— Ha! ma Luciie, m'écriai-je en l'embrasiaiil, laisse-moi, laisse moi recueillir tes larmes, et recois les miennes dans ton sein.
— He bien, les voila à faire les eufans, dit sa mère qui nous observoit. Éloignons nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que gémir.
Et elle nous emmena.
Le reste deHa journée se passa assés gaiement.
Depuis que je suis à Loma7.y, je passe presque tout mon tems avec Luciie. Le soir je la quitte fort tard, et le matin me rapelle vers elle, plus empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me reveille en songeant à elle et je • regrette encore tous les momenis que je passe sans elle.
Ha, cher Panin! qu'il est ravissant, ce charme que l'on goûte, lorsqu'après une longue absence , on sent dans ses bras le cher objet de ses inquiétudes. De quelle volupté mon ame est enivrée! Dans cet heureux délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants. Semblable au notonier échappé au naufrage^ déjà j'ai oublié tous mes chagrins, et porté par l'imagination sur un thione nuptial, je vois s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je çroute déjà à l'avance mon bonheur à-venir.
Du château de Lomazy !t 5J supiemiirc 1770.
LETTRE LXIX
SIGISMO.XD .\ Cl'STA\E.
A Lomazy.
Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes tristes avantures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais absorbé par ta douleur, il sembloit que tu ne vbulois que la verser dans mon sein, sans attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié : car lu ne m'as jamais marqué où il falloit l'écrire ; la plus part de tes lettres sont même sans date.
C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne pouvois suppléer. Je t'ai bien adressé guelqucs lettres aux endroits d'oU tu m'écrivois dans l'espoir qu'elles t'y trouveroient encore; mais je vois qu'elles note sont point parvenues. Qu'importe h présent':" puisque l'amour qui s'étoit plu à t'affligera pris soin de te consoler. On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les aits de tes éternelles plaintes ?
Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son désespoir, et te remercie de la scène amusanfe dont tu me fais le détail. Mais à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange rôle avec une jolie femme.
Quoi! tu as pu sans te rendre voir à tes pieds une belle éplorée ('avouer qu'elle nerespire que pour toi et implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et son cœur palpiter contre le tien ! tu as eu le courage de regarder d'un œil sec le martire de cette gentille affligée, et la dureté de prendre ainsi congé d'elle ! « Mais la cruelle a fait couler mes larmes, « diras-tu? He bien, à ta place je me serois dédommagé des mauvais moments qu'elle m'auroit donné.
Vas, s'il te reste encore une goûte de sang dans les veines, tu dois te reprocher cent fois tes rigueurs ; et si j'avois à te donner un conseil, ce seroitde, prendre bien garde de aepas faire la sottise de t'en vanter à personne d'autre qu'à taLi!cile. Il n'y a qu'elle (jui puisse l'absoudre. I! me semble la voir s'applaudir de son triomphe. Assurément elle t'a de grandes obligations.
Te voila je pense auprès de ta belle : adieu, je t'y laisse , mais prends garde d'expii'cr de bonheur.
P. S. J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton entrelien avec cet inconnu qui mangeoit san pain trempé dans de la belle eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurois bien voulu être des vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille en effet que cet honnête censeur. Je sais fort mauvais gré à ces betes de Russes de vous avoir ainsi donné la chasse. Je connois ton bon cœur, lu l'aurois pris avec toi ; mais sois bien sur que je te l'aurois enlevé ; c'est un homme de cette tremiie que je voudrois avoir auprès de moi.
De Pinsk, le 9 octobre 4770.
LETTRE LXX
SOPHIE A SA CbUSOE.
À Biella.
Je touchois au moment qui devoit couronner mes désirs, je triomphois. Arraché au monde, à sa maîtresse, à luimême, déjà je voiois mon capiif dans mes filets : je brulois de le voir à mes pieds-
Livrée à un charmant délire, je l'attendais pleine d'impatience.