‹ Le siècleChapitre 51 sur 62 · ÏS · texte numérisé non relu

ÏS

Pourquoi ne suis-je pas entrée dans un couveul, au lieu de rae marier! Ma vie n'est plus a moi, j'ai un enfant! ajoula-telieen sanglotant.

Ces lainifs alteignircnl madame Hulol au rœur, elle sortit desacliaml)re, elle courut a sa tille, la prit dans ses l)ras, et lui lit de tes (juestions stupides de douleur, les premières (|ui viennent sur les lèvres.

— Voil:\ les larmes, se disait le baron, toitt allait si bien ! Maintenant que l'aire avec des femmes qui pleurent?. ..

— Mon entant, dit la baronne à Hortcnse, écoute (on père; il nous aime, va...

— Voyons, llortense, ma chère petite lllle, ne pleure i)as, lu deviens trop laide, dit le baron. Voyons! un peu de raison. Heviens sagement dins ton ménage, et je te promets que ■\Veneeslas ne mettra jamais les pieds dans cette maison, .le te demande ce sacrilice, si c'est un sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes à un mari qu'on aime ! je te le demande par mes cheveux blancs, par l'amour que tu portes à la mère... Tu ne veux pas remplir mes vieux jours d'amertume et de chagrin?...

Hortense se jeia, comme une folle, aux pieds de son père par un mouvement si déstspéré, que ses cheveux mal attachés se dénouèrent, et elle lui tendit les mains avec un geste où se peignait son désespoir.

— Mon père, vous me demandez ma vie! dit-elle, prenez-la si vous voulez; mais au moins prenez-la pure et sans tache, je vous l'abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pas de mourir déshonorée, criminelle ! .le ne ressemble pas à ma mère ! je ne dévorerai pas d'o.utragcs ! Si je rentre sous le loit conjugal, je puis étoufler Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore. N'exigez pas de moi des choses au-dessus de mes forces. Ne me pleurez pas vivante! car, le moins pour moi, c'est de devenir folle... Je sens la folie à deux pas de moi! Hier! hier! il dînait chez celle femme après avoir lu maletire!... Les autres hommes sont-ils ainsi faits?... .Te vous donne ma vie, mais que la mort ne soit pas ignominieuse! Sa faute!... légère!... Avoir un enfant de celte femme !

^'— Un enfant? dit Hulol en faisant deux pas en arrière. Allons ! c'est bien certainement une plaisanterie.

En ce moment, Victorin et la cq^isine Bette cntrèreni, et restèrent hébétés de ce spectacle. La fille ciait prosternée aux pieds de son père. La baronne, muette et prise entre le sentiment maternel et le sentiment conjugal, olfrait un visage bouleversé, couvert de larmes.

— Lisbeth, dit le baron en saisissant la vieille lille par la main et lui montrant llortense, tu peux rae venir en aide. Ma pauvre llortense a la tète tournée, elle croit son Wenceslas aimé de madame Marneffe, tandis qu'elle a voulu tout bonnement avoir un groupe de lui.

■ — Dalila! cria la jeune femme, la seule chose qu'il ail faite en un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas travailler i;our moi, pour son fils, et il a travaillé peur cette vauiieune avec uno ardeur... Oh! achevez-moi, mon père, car chacune de vos paroles est un coup de poignard.

En s'adressanl à la baronne et à Viclorin, Lisbeth haussa les épaules par un geste de pillé en leur moniraut le baron qui ne pouvait pas la voir,

— Écoutez, mon cousin, dit IJsbelh, je ne savais pas ce qu'était madame Marneffe quand vous m'avez priée d'aller me loger au-dessus de chez elle et détenir sa maison; mais, en trois ans, on apprend bien des choses. Celte créature est iwié fille! et une lille d'une dépravation qui ne peut se comparer qu'à celle de son infâme et hideux mari. Vous êtes la dupe, le Mliord Pot-cw-Fcit de ces gens-là, vous serez mené [>ar eux plus loin que vous ne le pensez ! Il faut vous parler clairement, car vous êtes au fond d'un abime.

En entendant parler ainsi Lisbeth, la baronne et sa fille lui jflèrent des regards semblables à ceux des dévots remerciant une madone de leur avoir sauvé la vie.

— Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de voire gendre, dans (jucl intérêt? je n'en sais rien; car mon intelligence est trop faible pour que je puisse voir clair

LE SIÈCLE. — il.

dans ces ténébreuses intrigues, si perverses, ignobles, Ib(9 mes. ^'otre madame Marneffe n'aime pas votre gendre, mais elle le veut à ses genoux par vengeance. Je viens de traiter ceUe misérable comme elle le méritait. C'est une courtisane sans pudeur, je lui ai déclaié que je quittais sa maison, <iue je voulais dégager mon honneur de ce bourbier... Je suis de ma famille avant tout. J'ai su que ma petite cousine avait (|uilté^Venceslas, et je viens! Votre Valérie que vous prenez pour une sainte est la cause de celte cruelle séparation ; puis-je rentrer chez une pareille femme? Notre petite cbèi'o Hortense, dit-elle en louchant le bras au baron d'une maiiicre signilicative, est peut-être la dupe d'un désir de ces sortes de femmes (|ui, pour avoir un' bijou, sacrifieraient toute une famille. Je ne crois pas Wenceslas coupable, mais je le crois faible et je ne dis pas qu'il ne succomberait point à des coquetteries si raffinées. Ma résolution est prise. Celte femme vous est funeste, elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l'air de tremper dans la ruine de ma famille; moi qui ne suis là depuis trois ans que pour l'empêcher. Vous êtes trompé, mon cousin. Dites bien fermement que vous lie vous mêlerez pas de la nomination de cet ignoble monsieur Marneffe, et vous verre/, ce qui arrivera! L'on vous taille de fameuses étrivières pour ce caslà.

Lisbeth releva sa petite cousine cl l'embrassa passionnément.

— :Ma chère Hortense, tiens bon, lui dit-elle à l'oreille. La baronne embrassa sa cousine Bette avec l'enthonsiasme

d'une femme gui se voit vengée.

La famille tout entière gardait un silence profond autour de ce père, assez spirituel pour savoir ce que dénotait ce silence. Lue formidable colère passa sur sou front et sur son visage en signes évideiis; toutes les veines grossirent, les^ yeux s'injectèrent de sang, le teint se marbra.

Adeline.se jeta vivement à genoux devant lui, lui prit les mains: — Mon ami, mou ami, gr.ice!

— Je vous suis odieux! dit le baron en laissant échapper le cri de sa conscience. ^

Nous sommes tous dans le secret de nos torts. Nous .supposons presque toujours à nos victimes les .-ehiimens haineux que la vengeance doit leur inspirer, cl, malgré les efforts de l'hypocrisie, noire langage ou notre ligure avoue au milieu d'une torture imprévue, comme avouait jadis le criminel entre les mains du bourreau. ,

— Nos enfants, dit-il pour revenir sur son aveu, finissent par devenir nos ennemis.

— Mon père... dit \ ictoiin.

— ^■ous interrompez votre père!... reprit d'une voix foudroyante le baron eu regardant son lil.';.

— iloii père, écoutez, dit Mctoriu d'une voix ferme et nette, la voix d'un député puritain. Je connais trop le respect que je vous dois pour en manquer jamais, el vous aurez certainement toujours en moi le fils le plus soumis et le plus obéissant.

Tous ceux qui assistent aux séances des Chaml)res reconnaîtront les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses avec lesipiclles on calme les irritations en gagnant du temps. ,

— Nous sommes loin d'être vos ennemis dit \iclorin;je me suis brouillé avec mon beau-père, monsieur Crevel, pour avoir retiré les soixante mille francs de lettres de change de Vauvinet, et certes, cet argent est dans les mains de madame Marnctïe. Oh ! je ne vous blâme point, mon père, ajoutat-il à un geste du baron ; mais je veux seulement joindre ma voix à celle de la cousine Lisbeth, et vous faire observer que si mon dévoùment pour vous est aveugle, mon père, et sans bornes, mon l.ion'père, mallieureusemeiît nos ressources pécuniaires sont bornées.

— De l'argent! dit ni tombant :ur une chaise le passionné vieillard écrasé par ce raiscnnemenf. Et c'est mon fils! On vous le rendra, monsieur, votre argent, dit-il en «c le\ant.

Il marcha vers la pcTte.

— Hector!

Ce cri fil retourner le baron, el il ni'-'nlia S'judain un \i-

DE BALZAC

sage inondé de larmes à sa femme, qui l'entoura de ses bras avec la force du désespoir.

— Ne t'en va pas ainsi... Je ne fui rien dit, moi!... ne nous quitte pas en colère.

A ce cri sublime les enfans se jetèrent aux genoux de leur père.

— >"ous vous aimons tous, dit Hortense.

Lisbeib, immobile comme une statue, observait te groupe avec un sourire superbe sur les lèvres.

En ce moment, le maréchal Ilulot entra dans l'antichambre et sa voix se Ht entendre. La famille comprit l'importance du secret, et la scène changea subitement d'aspect.

Les deux enfans se relevèrent, et chacun essaya de cacher son émotion.

Une querelle s'élevait à la porte entre Mariette et un soldat qui devfiit si pressant, que la cuisinière entra au salon.

— Monsieur, on fr.urrier de régiment qui fesient de r./iijére veut absolument vous parler.

— Qu'il attende.

— Monsieur, dit Mariette à l'oreille de son maitre, il m'a dit de vous dire tout bas qu'il s'agissait de monsieur voire oncle.

Le baron tressaillit, v crut à l'envoi des fonds qu'il avait secrètement demandés depuis deux mois pour payer ses lettres de change, il laissa sa famille, et courut dans l'antichambre. Il aperçut une ligure alsacienne.

— Est-ce à monsieur la pa?-on Hilotte?

-Oui... •

— Lui-même?

— Lui-même.

X.e fourrier, qui fouillait dans la doublure de son képi pendant ce colloque, en lira une lettre que le baron décacheta vivement et lut ce qui suit :

!• Mon ueveu, loin Oe pouvoir vous envoyer les cent mille >. francs que vous me demandez, ma position n'est pas lena- » ble, si vous ne prenez pas des mesures énergiques pour me I. sauver. JNous avons sur le dos un proi-ureur du roi, qui !• parle morale et baragouine des bel ises sur l'adminislratiun. » ImpossibU' de faire taire ce i)ékin-là. Si le ministère delà » guerre se laisse mander dans la main par les habits noirs, » je suis mort. Je suis sur du porteur, tâchez de l'avancer, " car il nous a rendu service. Ne me laissez pas aux coi- " beaux ! •

Cette lellre fut un coup de foudre, le -baron y voyait éclore les déchirtmens intestins qui tiraillent encore aujourd'hui le gouvernement de l'Algérie entre le civil et le miliiaire, et il devait inventer sur-le-champ des pallialil's à la plaie (|ui se déclarait.

Il dit au soldat de revenir le lendemain; cl après l'avoir congédié non sans de belles promesses d'avancemcnl, il rentra dans le salon.

— Bonjour, ei a^lieu-iiion frère I dit-il au maréchal. Adieu, mes enfans, adieu, ma bonne Adcline. Et ([ue vas-tu devenir, Lisbelh?uit-il.

— Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que j'achève ma carrière en vous rendant toujours service aux

uns ou aux autres-.

— Ne (|uilte pas Valérie sans que je l'aie vue, dit Hulot à l'oreille de sa cousine. Adieu, lloriense, mapeiile insubordonnée, lAche d'être b;en raisonnable, il nu; sui\ii ni des affaires graves, nous reprendrons la question de tfui race immodenienl. l'Ln^es y, r.ia bi'nn(; peliie c' aile, dit il en l'embrassant.

Il i|uilia sa femme et ses enfans, si manifestement troublé, qu'ils dcnieurèrenlen proie aux plus \ives apprélu-usions.

— Lisbelh, dit la baronr.e. il faut savoir (C que pcul avoir Hector, jamais je ne l'ai vu dans un pareil étal ; reste encore deux ou trois jours chez celle femme ; il lui dit tout à elle, et nous apprendrons ainsi ce tpii l'a si subitement changé ; sois tranciuille, nous allons arranger ton mariage avec le v.iréchal, car ce mariage efl bien uëcetsaire.

— Je n'oublierai jamais le courage que lu as eu dans cette matinée, dit Hortense eu embrassant Lisbeth.

— Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.

Le maréihal observait d'un air curieux les témoignages d'alfeclion prodigués à Lisbeth. qui revint raconter cette S( éne à Valérie.

Otte esquisse permet aux àines innocentes de deviner les diliérens ravagi-s que les madame Marneffe exercent dans les familles, et par queN moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses en apparence loin d'elles.

Mais SI l'on veut transporter par la pensée ces troubles à l'étage supérieur de la société, près du trône; en voyant ce que doivent avoir coiité les maîtresses des rois, on mesure l'étendue des obligations du peuple envers ses souverains , quand ils donnent l'exemple des bonnes mœurs et de la vie de famille.

A Paris, ciiaque ministère est une petite ville d'où les femmes sont bannies ; mais il s'y fait des commérages et des noirceurs comme si la population féminine s'y trouvait. Après trois ans, la position de monsieur Marneffe avait été pour ainsi dire éclairée, mise ù jour, et l'on se demandait dans les bureaux : Monsieur Jlarnelfe sera-l-il ou nesera-t-il pas le successeur de monsieur Coquet? absolument comme à la Chambre on se demandait naguère : La dotation passerat-elle ou ne passera-t-elle pas?

On observait les moindres mouvemens à la dir. cliondu personnel, on scrutait tout dans la division du baron Ilulot. Le lin Conseiller-d'Élat avait mis dans son parti la victime de la promotion de Marneffe, un travailleur capable, en lui disant que, s'il voulait faire la besogne de Marneffe, il en serait infailliblement le successeur, il le lui avait montré mourant. Cet employé cabalait pour Marneffe.

(juand Ilulot traversa son salon d'audience, rempli de visiteurs, il y vil dans un cbin la ligure blême de Jlarneffe, et Marneffe fut le premier appelé.

— Qu'avez-vous à me demander, mon cher? dit le baron en cachant son inquiétude.

— Monsieur le Directeur, on se moque de moi dans les bureaux, car on vient d'apprendre que monsieur le directeur du personnel est parli ce malin en congé pour raison de saflté, son voyage sera d'environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut dire. Vous me livrez à la risée tle mes ennemis, et c'est assez d'être tambouriné d'un côté; des deux à la fois, monsieur le directeur, la caisse peut crever.

— Mon cher :\Iarneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver à son but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous l'éles jamais, avant deux mois d'ici. Ce n'est pas au momen! où je vais êire obligé de consolider ma posilion, que je puis demander un avancement scandaleux.

— Si vous sautez, je ne serai jamais Chef de bureau, dit froiJemen! monsieur Marneffe; faites-moi nommer, il n'en sera ni plus ni moins. • ^

— Ainsi je dois me sacrifiera vous? demanda le baron.

— S'il en était autrement, je perdrais bien des illusions sur vous.

— Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe !... dit le baron en se levant et montrant la porte au Sous-chef.

— J'ai Ihonneurde vous saluer, monsieur le baron, répondit humblement MarneBe.

— Quel infâme drôle ! se dit le baron. Ceci ressemble assez à une sûinmation de payer dans les vitigt-qualre heures, sous peine d'expropriation.

Deux heures après, au moment ou le baron achevait d'endoctriner Claude Vignou, qu'il voulait envoyer au ministère de la justice prendre des renseigncmen.s sur les anlorilés juiliiijjires dans la circonscriplion des(]nelles se IrouvailJohaiin Fischer, Heine ouvrit li> cabinel de monsieur le directeur, et vini lui remeitre une petite lettre pii en dereaudanl la réponse.

— Envoyer Tieine ! se dit le baron ; Valérie est folle , elle nous com|Jiv>:r,cl tous, et compromet la nomination de cet abominable Marneffe!

Il congédia le secréla-re particislier du minisire et lut ce qui suit :

LES PARENS PAUVRES

1. Ah ! mon ami, (|iielle scène je viens de subir ; si tu m'as donné le bonheur depuis trois ans, je l'ai bien jiayé ! 11 est rentré de son bureau dans un état de fureur à faire frissonner. ,1e le connaissais bien laid, je l'ai vu monstrueux. Ses quatre véritables dents tremblaient, et il m'a u'cnacée de son ocHeuseiwmpagnie, si je continuais à te recevoir. Il Mon pauvrecliat, hélas ! notre porte sera fermée pour lui désormais. Tu vois mes larmes, elles tombent sur mon |>ai pier, elles le trempent ! pourras-tu me lire, mon cher Hector ? « Ah! ne plus te voir, renoncera toi, quand j'ai en moi un peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur, c'est à en mourir. Songe ù notre petit Hector ! ne m'abandonne pas, ne te déshonore pas pour lui, ne cède pas à ses menaces; je t'aime comme je n'ai jamais aimé ! Je me suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Valérie, elle n'est pas et ne sera jamais ingrate : tu es, tu seras mon seul mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rentes que je te demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques mois... je ne veux plus rien te coûter. D'ailleurs, ma fortune sera toujours la tienne.

» Ah ! si tu m'aimais autant que je l'aime, mon Hector, tu prendrais ta retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis, nos entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre avecLisbeth dans un joli pays, en Bretagne, oti tu voudras. Là nous ne verrions peisonne, et nous serions heureux, loin de tout ce monde. Ta pension de retraite, et le peu que j'ai, en mon nom, nous suffira. Tu deviens jaloux, eh ! bien, tu verrais ta Valérie occupée uniquement de son Hector, et tu n'aurais jamais à faire ta grosse voix comme l'autre jour.

» Je n'aurai jamais qu'un enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien sur, mon vieux grognard aimé.

" Non, tu ne peux pas le figurer ma rage, car il faut savoir comment il m'a traitée, et les grossièretés qu'il a vomies sur ta Valérie ! ces mots-là saliraient ce papier; mais une femme comme moi, la fille de Montcornet, n'aurait jamais dû dans toute sa vie en entendre un seul. Oh ! je t'aurais voulu là pour le punir par le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon père aurait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce que peut une femme : t'aimer avec frénésie !

» Aussi, mon amour, dans l'état d'exaspération où je suis, m'est-il impossible de renoncer à le voir. Oui ! je veux te voir en secret, tous les jours ! Nous sommes ainsi, nous autres femmes: j'épouse ton ressentiment. De grâce, si lu m'aimes ne le fais pas chef de bureau, qu'il crève souschef; en ce moment, je n'ai plus la télé à moi, j'entends encore ses injures. Bette qui voulait me quitter, a eu pitié de moi, elle reste pour quelques jours. « Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la fuite. J'ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc, tout ce que lu voudras, pourvu que je puisse l'aimer en liberté.

" Pauvre chat, comme je le plains! te voilà forcé de revenir à ta vieille Adeline, à cette urne lacrymale, car il a dû te le dire, le monstre, il veillera jour et nuit sur moi ; il a parlé de commissaire de police! Ne viens pas! je comprends qu'il est capable de tout, du moment où il faisait de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi voudrais-je pouvoir te rendre tout ce que je liens de les générosités. ■1 Ah ! mon bon Hector, j'ai pu coqueter, te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta Valérie; elle aimait à le tourmenter, mais elle te préfère à tout- au monde. Il On ne peut pas t'empècher de venir voir ta cousine, je vais combiner avec elle les moyens de nous parler. » Mon bon chat, écris-moi de grâce un pplit mot pour me rassurer, à défaut de la chère présence... ( oh ! je donnerais une main pour te tenir sur noire divan ). Une lettre me fera l'effet d'un talisman ; écris-moi quelque chose où soit toule ta belle âme; je le rendrai la lettre, car il faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout. Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant. 11 Être obligée de l'écrire, moi qui le voyais tous les Jours.

Il Aussi dis-je à Lisbeth : Je ne connaissais pas mon bon- •1 heur. Mille caresses, mon chat. Aime bien

11 Ifa. Valérie. »

— Et des larmes !... se dit Hulot en achevant cette lettre, des larmes qui rendent son nom indéchiffrable. —Comment va-t-elle? dil-il à Reine.

— Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L'attaiiue de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l'a prise après avoir écrit. Oh ! c'est d'avoir pleuré... L'on entendait la voix de monsieur dans les escaliers.

Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier officiel, à têtes imprimées :

" Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef!

Il Ton idée est excellente, nous nous en irons vivre loin 11 de Paris, nous serons heureux avec notre petit Hector ; je •1 prendrai ma retraite, je saurai trouver une belle place dans Il quelque chemin de fer.

Il Ah ! mon aimable amie, je me sens rajeuni par ta lettre ! » Oh ! je recommencerai la vie, et je ferai, tu le verras, une Il fortune à notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois 11 plus brûlante que celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait 11 un miracle : je ne croyais pas que mon amour pour toi pût Il augmenter. Tu verras ce soir chez Lisbeth

Il Ton Hector pour la vie ! »

Reine emporta celte réponse, la première lettre que le baron écrivait à son aimable amie !

De semblables émotions formaient un contre-poids aux désastres qui grondaient ù l'horizon ; mais, en ce moment, le baron se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle, Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit. Une des particularités du caractère bonapartiste, c'est la foi dans la puissance du sabre, la cerlilude de la prééminence du militaire sur le civil. Hulot se moquait du procureur du roi de l'Algérie, où règne le Ministère de la Guerre. L'homme reste ce qu'il a été. Comment les officiers de la garde impériale peuvent-ils oublier d'avoir vu les Maires des bonnes villes de l'Empire, les Préfets de l'Empereur, ces empereurs air petit pied, venant recevoir la garde impériale, la complimentera la limite des déparlemens qu'elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs souverains?

A quatre heures et demie, le baron alla droit chez madame Marneffe; le cœur lui battait en montant l'escalier comme à un jeune homme, car il s'adressait cette question mentale : La verrai-je ? ne la verrai-je pas? Comment pouvait-il se souvenir de la scène du malin où sa famille en larmes gisait à ses pieds? La. lettre de Valérie, mise pour toujours dans un mince portefeuille sur son cœur, ne lui lui prouvait-il pas qu'il était plus aimé que le plus aimable des jeunes gens?

Après avoir sonné, l'infortuné baron entendit la traînerie des chaussons et l'exécrable tousserie de l'invalide Marneffe. Marneffe ouvrit la porte, mais pour se mettre en position et pour indiquer l'escalier à Hulot par un geste exactement semblable à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte de son cabinet

— Vous clés par trop Hulot, monsieur Hulot!... dit-il. Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et l'arma. •

— Monsieur le Conseiller-d'État, quand un bomme est aussi vil que moi, car vous me croyez bien vil, n'est-ce pas? ce serait le dernier des forçats, s'il n'avait pas tous les bénéfices de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et sans quartier. Ne revenez plus, et n'essayez point de passer : j'ai prévenu le commissaire de police de ma situation envers vous.

Et profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et ferma la porte,

— Quel profond scélérat! se dit Hulot en montant chez Lisbeth. Oh! je comprends maintenant la lettre. Valérie et moi nous quiltorons Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours-, elle me fermera les yeux.

Lisbeth n'était pas chez elle. Madame Olivier apprit àHu-

iâdi

DE BALZAC

lût qu'elle .-lait allée cbrz luadaiiu' la baroiuie en pensanl y trouver monsi'Hir le baroii.

— Pauvre fille ' je ne l'aurais pas crue si fine qu'elle l'a été e^Dialin, se dit 1<- baron, qur se rafntela la touduite de I.isbelh en faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Pluinel.

Au détour de la rui; \ anneau el de la rue de Babylone, il regarda l'Ëden d'où l'Hymen le bannissait l'ëpée de la Loi A la main.

\ alérie, à sa fenêtre, suivait Uulot di-s yeux ; quand i! le\a la léle. elle ajîila son mouiilioir-, mais rinfàuie Marui-ll'e soullleta le bojiuet de sa (enime, cl la rnira violemment de la tenèlre. Uiit- Urme vint aux yeux ilu Cùuseillei«J"lilat. •

— Être aimé ainsi! voir maltraiter une femme, et avoir bientôt soixante-dix ans! se dit il.

LisbelU était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle. Adeline et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se déshonorer aux yeux de toute l'Administration en nommant Marnel'fe chef de bureau, serait cùnijeJif par ce mari devenu hulotpliobe.

Aussi l'heureuse Adeline avait-elle commandé sou diuer de manière à ce que son Hector le trouvât meilleur que chez ▼alérie, el la dévouée Lisbelh aida Mariette à obtenir ce difiiuile résultat.

La cousine Betie était :i l'éial d'idole; la mère et la tille lui baisèrent les mains, et lui avaient appris avec uni' joie toutbanie que le maréchal consentait à faire d'elle sa ménagère.

— El de là, ma chère, à devenir sa femme, il n'y a ((u'un pas, dit Ade'ine.

— Enfin, il n'a pas dit non, quand Victorin lui en a parlé, ajouta la comtesse deSleinbock.

Le baron fut accueilli dans sa famille avec des lémoiynages d'affection si t;raiieux, si touchans el où débordait laiH d'amour, qu'il fut obligé de dissimuler son chagrin. Le maréchal vint diner. Après le diner, Hiilol ne s'en alla pa-. Victorin et sa femme vinrent. On lit un whist.

— 11 y a longtemps, Hectoi', dit gravcmenl le maréclul, que tu ne nous as donné pareille soirée !...

Ce mot, chez le vieux soldai, qui fii'itail son frère et i|ui le blâmait impliciienienl ainsi, fil une impression profonde. On y reconnut les larges el longues lésions d'un ca'ur où toutes les douleurs devinées avaient eu leur écho.

A huit heures, le baron voulut reconduire Li.->l)cih lui même, en promettant de revenir.

— Eh bien ! Lisbelh, il la maltraite ! lui dit-il dans la rue. Ah ! je ne l'ai jamais tant aimée !

— Ah! je n'aurais pas cru que \ alérie vous aimât tant! répondit Lisbelh. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir courtisée, à ce iiu'on lui joue la comédie de l'amour, comme elle oit ; mais vous êtes son seul attachement.

— Que t'a-t-elle dit pour moi ?

— Voilà, reprit Lisbelh Elle a, vous le savez, eu des bontés pour Crevcl ; il ne faut pas lui en vouloir, car c'est ce qui l'-a mise à l'abri de la misère pour le reste de ses jours ; mais elle le déleste, et c'est à peu |)rès fini. Eh liien! elle a gardé la clef d'un appartement.

Rue du Dauphin ! s'écria le bienheureux Hulol. Bien

que pour cela je lui passerais Crevel... .l'y suis allé,. je sais...

— Celte clef, la voici, dit Lisbelh -, faites-en faire une pareille demain dans la journée, deux si vous pouvez.

— Après?... dit avidement Ilulût.

— Eh bien ! je reviendrai diner encore demain avec vuus, vous me rendrez les clefs de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander celle qu'il a donnéei, et vous irez vous voir après-demain ; là, vous conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il existe deux .sorties. Si, par hasard, Crevel, qui sans doute a des mœurs de Bégeiit, comme il dit, entrait par l'allée, vous sortiriez par la boutique, et réciproquement. Eh bien ! vieux scélérat, c'est à moi que vous devez cela. Que ferez-vous pour moi?...^

— Tout ce que lu voudras 1

— Eh bien! ne vous opposez pas à mon mariage avec voire fière!

— Toi, la maréchale Hulot ! loi, c.omlesse de Forzheim ! s'écria Hector surpris.

— Adeline est bien baronne!... répliqua d'uii ton aigre et furmidalile la Belle. Écoutez, vieux libertin, vous savez où en sont vos affaires ! votre famille peut se voir sans pain ei dans la boue...

— C'tst ma terreur! dit lluiol saisi.

— Si Votre frère meurt, ijui soutiendra votre femme, voire fille? Laveuved'un maréchal de France peut obtenir au moins si\ mille francs de pension, n'est-ce pas? Eh bien ! je ne me maiie que pour assurer du pain à votre lille et à voh'e femme, vieil insensé '

— Je n'apercevais pas ce résultat! dit le baron. Je préilierai mon frère, car nous sommes sûrs de toi... Dis-lui i|ue ma vie est à elle '....

Et le baron, après avoir vu entrer Lisbelh rue ^ anneau, revint faire le whist et resta chez lui.

La baronne fut au comble du bonheur, son mari paraissait revenir à la vit: de famille, car pendant quinze jours enviîon il alla le matin au Ministère à neuf heures, il était de retour à six heures pour diner, et il demeurait le soir au milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au speciac-le.

La mère et la fille firent dire trois messes d'actions de grâces, et prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu'il leur avait rendu.

L n soir, \ iclorin Hulot en voyant son père aller se cou- (lier dit S sa mère :

— Eh ! bien, nous sommes heureux, mon père nous est revenu; aussi ne i-egretlerons-nous pas, lEa femme et iiîoi, nos capitaux, si cola tient...

— \ filre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne, il pense encore à madatle Marnefl'e, je m'en suis aperçue, mais bienlôl i! n'y pensera plus : la passion des femmes n'est pas comme le jeu, comme la spéculation, ou comme l'avarice, on y voit un terme.

La belle Adeline, car cette femme était lonjoiirs belle en dépit de ses cinquante ans el de ses cliagrins, se trompait on Cl ci. Les libeitins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d'aimer au delà des limites qu'elle lixe ù l'amour, n'oi:t presque jamais leur âge.

l'endant celapsde vert .i, le baron élailallé trois fois rue du Dauphin, et il n'y avait jamais eu soixante-dix ans. La passion lanimée le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie, sa famille, tout, sans un regret.

Mais, Valérie, entièrement changée, ne lui parlait jamais ni d'argent ni des douze cenist'ranes de rentes à faire à leur fils-, au contraire, elle lui offrait de l'or, elle aimait Hulol comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux.

El la pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector !

Le quatrième rendez-vous des deux amans avait été pris, au dernier moinenl du troisième, absohimenl comme autrefois la comédie italienne annonçait à la fin de la représentalion le spectacle du lendemain. L'heure dite élait neuf heures du matin. * •

Au jour de l'échéance de ce bonheur dont l'espérance faisait accepter au passionné vieilLird la vie de famille, vers liuil heures, Beine fit demander le baron.

Hulol, craignant une catastrophe, alla parler à Beine, (|iii ne voulut pas entrer dans rappartcment. La fidèle femme de chambre remit la lettre suivante au baron :

■ Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, noire cau- . cheraar est malade, et je dois le soigner; mais sois là ce soir,

à i.euf heures. Crevel est à Corbeil, chez monsieur Lebas, je " suis certaine (juil n'amènera pas de princesse à sa petite " maison. Moi je me suis arrangée ici pour avoir ma nuit, je n puisèire de retour avant que Marneffe ne s'éveille. Bé- >i ponds-moi sur tout cela, car peut-êlre la grande; élégie de " Icmme ne te laisse-t-elle plus la liberté comme autrefois. » On la dil si belle encore que tu es capable de me trahir : .. lu es un si grand libertin! Brûle ma lettre, je mf défie de I. tout. »

Hulol écrivit ce petit boni de réponse :

LES PA.RENS PÀ.UVRES

mr

« Mon ainoiiv, jamais ma femme, comme je te l'ai dit, n'a " di-puis viii);l-cin(| ans, {•èiié mes plaisirs. .le te salifierais " cent Adeline ! Je serai re soie, lï neuf heures, dans le t<im- 'I pleCrevel,atleiulaiU ma tlivinilt^. Puisse le sous-eliel^-re- » ver liicnlùl, lions ne scri'm* i>lns sépari'-s, voilà le plus dier ■ ili's vd'iixdi'

■ 'Ion llrcTon. '■

Le soir, le l)aron dit à sa icmiiie (ju'il irait travailler ave" le iBinistre à Saiiit-Cluud, it qu'il reviendrai! :i quatre ou .inq heures du matin. On était alors.à la lin du mois dejuiii.

Peu d'Iioniriies ont éprouve réi'llement dans leur vie la sensation lerrilile d'aller à la mort. Ceux qui revieiiurnl île l'éehalaud se eomptent. Mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti ti'tte agonie en rêve, il en ont tout ressenti, jusqu'ail couteau qui s'applique sur le cou dans le momenl où le Réveil arrive avec le ,lour pour les délivrer...

Eh bien ! la sensation à laquelle le Cûnseiller-d']':tat'ful en proie fi cinq heures du matin, dans le lit élégant eteo(|uet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appli(]ué sur la fatale bascule, en présence dedixmillespectateursqni vous regardent par vingt mille rayons de flamme.

Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant. C'est l'art faisant invasion dans la nature, c'est enlin le tableau réalisé.

Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois pieds du sol, el ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui s'éveille el qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes par Juan, un artiste qui fait 11 de la plûire. Le baron ne vit pas, comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n'en vit qu'un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les dix mille de la place publique.

Cette sensation, en plein plaisir, beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un grand nombre d'Anglais splénéliques la paieraient fort cher. Le baron resta, toujours horizontalement, exactement baigné dans une sueur froide. 11 voulait douter; mais cet œil assastin babillait! Lu murmure de voix susurrait derrière la porte.

— Si ce n'était que Crevel voulant me faire une plaisanleliê ! se dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d'une personne dans le temple.

La porte s'ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les aftiches après la royauté, se hianifesla sous la forme d'un bon peiit cuuimissaire de police, accompagné d'un long juge de paix, amenés par le sieur Marneffe.

Le commissaire de police, planté sur des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubansà nœuds barbottius, se terminait par un crAue jaune, pauvreen cheveux, qui dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de Paris n'avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes , per-, calent le verre par des regards lins et moqueurs.

Le juge de paix, ancien avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.

-— "S euillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le baron I dit le commissaire, nous sommes requis. Monàeur le juge de paix assistait à l'ouverture du domicile. .Te sais qui vous êtes, et qui est la délinquante.

Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices ont inventé pour annoncer la folie au théâtre , elle se tordit en convulsions sur le lit, comme une démoniaque au Moyen-Age dans sa chemise de soufre, sur un lit de fagots.

— La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle ! oh ! jamais !

Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en se cachant la tête dans ses mains.

— Perdue! morte!... cria-t-elle.

— Monsieur, dit Marneffe, si madaa'.o Warnell'e devenait folle, vous seriez plus qu'un libertin, vous seriez un assassin...

Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un

lit qui ne lui appartient pas, même à litre de location, avec une lunnuMuariée ? N'oici.

— Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police, dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse feminedoirt la raison nie semble en dang.i ! vous verbaliserez après. Les portes sont sans doute fermées, vous n'avez pas d'évasion à craindre ni de sa part , ni de la mienne, vu l'état où nous sommes...

Les deux fonctionnaires obtempérèrent ;1 l'iuioii.tioii du Coiiseiller-d'Ktat.

— Viens me parler misérable laquais! diiHulut tout bas à Mamelle en lui i»renanl le bras et l'amenant à lui. — On'est pas moi qui serais l'assassin ! c'est toi 1 Tuveux être Chef de bureau et ollicier de la Légion-d'Honneur?

— Surtout, mon direclitur, répondit Marneffe en imlinant la lêle. ^

— ïu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.

— Du tout, réplii|ua spirituellemeiU Mamelle. 11 faut que ces messieurs dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette pièce, la base de ma plainte, que deviendrais-je'.' La haute administralion regorge de filouteries. Vous m'avez volé ma femme et ne m'avez pas fait Chef di; bureau. Monsieur le baron je ne vous donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres...

— Des lettres!... cria le baron en interrompant Marneffe.

— Oui, des lettres qui prouvent que l'enfant que ma femme po-t-te en ce raomentdans son sein... Vous comprenez'? vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que ce bàlard lui prend. Mais je serai modeste, cela ne me ré garde point, je ne suis pas ivre de patfmité, moi ! Cent louis de rentes sufTironl. Je serai demain matin successeur de monsieur Coiiuet, et porté sur la liste de ceux qui vaut être promus officiers, à propos des fêtes de juillet, ou... le procès-verbal sera déposé avec ma plainte au parquet. Je suis bon prince, n'est ce pas?

— ?iIon Dieu ! la jolie femme ! disaille juge de paix au commissaire de police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle !...

— Elle n'est point folle! répondit sentencieusement le commissaire de police.

La Police est toujours le Doute incarné.

— Monsieur le baron Hulot a donné dans un piège, ajouta le commissaire de police assez haut pour être entendu de Valérie.

Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l'eût lue, si les regards pcuvaientcommnniiiuer la rage qu'ils exprimeni. Le commissaire sourit, il avait tend'i son piège aussi, la femme y tombait.

Marneffe invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s'y vêlir décemment, car il s'était entendu sur tous les points avec le baron, qui prit une robe de chambre et revint dans la première pièce.

— Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n'ai pas besoin de vous demander le secret.

Les deux magistrats s'inclinèrent. Le commissaire de police frappa deux i>etils coups a la porte, son secrétaire entra, s'assit devant le petit bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire de police qui lui parlait à voix basse.

Valérie continuait de pleurer à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot passa dans la chambre et s'habilla. Pendant ce temps, le procès-verbal se fit.

Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hulot, en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste la faveur de lui parler.

— Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me permettiez de lui dire adieu, bien entendu, en pré.'ience de tous.

Valérie vint, el Hulot lui dit à l'oreille :

— n ne nous reste plus qu'A fuir; mais comment correspondre? nous avons été trahis... "*

-—Par Reine! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat, nous ne devons plus nous revoir, .fe suis déshono-

DE BALZAC

rée. D'ailleurs, on le dira des infamies de moi, el lu les croiras...

Le baron fit un mouvemenl de dénégation.

— Tu lescroiras, *t j'en rends grâces au ciel, car lu ne me regrellcras peut-être pas.

— Jl ne créçera pas sous-chef! dit Marfleffe à l'orcillff du Conseiller-d'Élat en revenant prendre sa femme à laquelle il dit brutalement :

— Assez, madame, si je suis faible pour vous, je ne veux pas être un sot pour les autres.

Valérie quitta la petite maison Crevel, en jetant au baron un dernier regard si coquin qu'il se crut adoré. Le juge de paix donnait galamment la main à madame Marnefi'c, en la conduisant en voilure.

Lft baron qui devait signer le procès-verbal, reslait là tout liébélé, seul avec le commissaire de police. Quand le Conseil- If r-d'État eut signé, le commissaire de police le regarda d'un air fin, par-dessus ses lunettes.

— Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron?...

— Pour mon malheur, vous le voyez...

— Si elle ne vous aimait pas ? reprit le commissaire, si elle vous trompait?...

— Je l'ai déjà su, là, monsieur, à celte place... Nous nous le sommes dit, monsieur Crevel et moi...

— Ah ! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de monsieur le maire.

— Parfaitement.

Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer Ifl vieillard.

— Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les passions invétérées, autant que les médecins respectent les maladies invé... J'ai vu monsieur de JN'ucingen, le banquier, atteint d'une passion de ce genre-là...

— C'est mon ami, reprit le baron. J'ai soupe souvent avec la belle Esilier, elle valait les deux millions qu'elle lui a coûtés.

— Plus, dit le commissaire. Celte fanlaisie du vieux financier a coûté la vie à quatre personnes. Oh ! ces passiobs-là, c'est comme le choléra...

— Qu'aviez-vous à me dire? demanda le Conseiller-d'Étal qui prit mal cet avis indirect.

— Pourquoi vous ôtfrais-je vos illusions? répliqua le commissaire de police; il est si rare d'en conserver à voire ûge. ^

— Débarrassez-m'en ! s'écria le Conseiller-d'Élat.

— On maudit le médecin plus tard, répondit le commissaire en souriant.

— De grâce, monsieur le commissaire!

— Eh bien! celte femme était d'accord avec son mari...

— Oh!...

— Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh! nous nous y connaissons.

— Quelle preuve avez-vous de celle complicité ? ^

— Oh ! d'abord le mari !... dit le lin commissaire de |)Olice avec le calme d'un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation est écrite sur cette plate et atroce ligure. Mais, ne deviez-vûus pas beaucoup tenir à certaine lettre écriio par celle femme?

— Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi, répondit le baron Ilulot au couimissaire de police, en fouillant dans sa poche de côté pour prendre le petit porlefeuille (|ui ne le quittai! jamais.

— Laissez le portefeuille oli il est, dit le commissaire foudroyant cûmnie un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce que je voulais savoir. Madame f.IarneiTe devait être dans la conOdencc de ce que contenait ce portefeuille.

— Elle seule au monde.

— C'est ce que je pensais... Maintenant voici la preuve que vous me demandez de la complicité de cette petite femme.

— ^'oyons? dit le baron encore incrédule.

— Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le commissaire, ce misérable Mamelle a passé le premier, et ■

il a piis teae leiire que sa femme avait sans doule posée sur ce meuble, dit-il eu monlranl le bouheur-du-jour. Évidemment celte place avait élé convenue entre la femme et le mari, si toutefois elle parvenait à vous dérober la lettre pendant voire sommeil, car elle est, avec les deux vôtres, décisive au procès correctionnel.

Le commissaire fit voir à IIulol la lettre que le baron avait reçue par Reine dans son cabinet au minisière.

— Elle l'ail partie du dossier, dit le commissaire, rendez-la moi, monsieur. ''

— Eh bien ! monsieur, dit Ilulot dont la figure se décomposa, cette femme, c'est le libertinage en coupes réglées, je suis certain maintenant qu'elle a trois amans !

— Ça se voit, dit le commissaire de police. Ali ! elles ne sont pas toutes sur le troiloir. Quand on lait ce méiier-là, monsieur le baron, en équipages, dans les salons, ou dans son ménage, il ne s'agit plus de francs ni de centimes. Mademoiselle Esthcr, dont vous parlez, et qui s'est empoisonnée, a dévoré des millions... Si vous m'en croyez, vous délellerpz, monsieur le baron. Celle dernière partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi... Enfin, sans moi, la petite femme vous repinçait !

— Merci, monsieur, dit le Conseiller-d'Élat ([ui lâcha de garder une contenauce digne.

— .Monsieur, nous allons fermer l'appartement, la favce est jouée, et vous remettrez la clef à monsieur le maire.

Hulot revint chez lui dans un état d'abattement voisin de la défaillance; et perdu dans !ps pensées les plus sombres. Il réveilla sa noble, sa sainte et pure femme, cl il lui jeta l'histoire de ces trois années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l'on ôle un jouet.

Celte confession d'un vieillard jeune de cœur, cette affreuse et navrante épopée, tout en aliendrissant intérieurement Adeline, lui causa la joie inlérieurela plus \ive, elle remercia le ciel de ( c (urniin- coup, car elle vit son mari fixé pour toujours au sein de la famille.

— Lisbeth avait raison ! dit m.id.îme Hulot d'une voix douce et sans faire de renK'nlrances inutiles, elle nous a dit cela d'avance.

— Oui, si je l'avais écoulée, au lieu de me metlre en colère, le jour OU je voulais (|uc la pauvre Ilortense rcnirit dans son ménage pour ne pas compronietlre la réputation de cette.... oh! chère Adeline, il faut sauver AVcnceslas ! il est dans celte fange jusqu'au niîiiton !

— 5Ion pauvre an.i, la petite bourgeoise ne l'a pas mieux réussi que les aclriccs, dit Adeline en souriant.

La baronne était efi'rayéc du chani^cmenlque présentait son Hector; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courlté sous le poids des peines, elle éLiil tout cœur, tout pitié, tout amour, elle eût donné son sang pour rendre Hulot heureux. -

— Reste avec nous, mon cher Heclor. Dis-moi comment elles font, ces femmes, pour t'attacher ainsi; je lâcherai... pourquoi ne m'aslu pas formée à ton usage? est-ce que je manque d'intelligence':' on me trouve encore assez belle pour me faire la cçiur.

Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs cl à leurs maris, pourront ici sft denjander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs femmes, surlout (piand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l'objet de leur fanlaisie et de leurs passions. Ceci lient aux plus'i)roronds mystères de l'organisalion humaine.

L'amour, cette, immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des grandes âmes, el le plaisir, celle vulgarité vendue sur la place, sont deux îaces différentes d'un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appélils des deux natures, est aussi rare, dans le sexe, que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand ii.venteur, le sont dans une nation. L'homme siipt'rieur comme l'imbécile, un Hulot comme un Crevel, ressentent également le besoin de l'idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se Irouve être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dé-

LES PARENS PAUVRES

aS!)

pravalion due ;~i la société. Certes, le mariage doit élre accepté comme une tâclie, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d'autres malfaiteurs plus sévèrement punis qu'eux. Cette réflexion n'est pas uu placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Celte histoire porte d'ailleurs avec elle ses moralités qui sont de plus d'un genre.

Le baron alla promplomenl che^ le maréchal prince de Wissembourg, dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées grandes et peliîe's, il put pénétrer dans les appartemens à l'heure du lever.

— Eh ! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine. t)u'avez-vous ? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant. Encore une de passée ! je parle de cela mainlenant, comme autrefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux appellent aussi les sessions, des campagnes parlementaires.

— Kous avons eu du mal, en effet, maréchal ; mais c'est la misère du temps! dit Hulot. Que voulez-vous? le monde est ainsi fait. Chaque époque a ses inconvéniens. Le plus grand malheur delan tS5l, c'est que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans leur action comme l'était l'Empereur.

Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d'aigle dont la fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années, cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.

— Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenaiUun air enjoué.

— Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d'un de mes souschefs au grade de Chef de bureau, et sa nomination d'officier dans la Légion...

— Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron un regard qui fut comme un éclair.

— Marneffe! "

— Il a une jolie femme, je l'ai vue au mariage de ta fille... Si Roger... mais Roger s'est plus ici; Hector, mon fils, il s'agit de ton plaisir. Comment, lu t'en donnes encore. Ah ! tu fais honneur à la Garde impériale! voilà ce que c'est que d'avoir appartenu à l'intendance, tu as des réserves... Ltisse lu cette affaire, mon cher ami, elle est trop galante pour devenir administrative.

— Non, maréchal, c'est une mauvaise aûaire, car il s'agit de la police correctionnelle; voulez-vous m'y voir?

— A-h! diantre, s'écria le maréchal devenant soucieux. Continue

— Mais vous me voyez dans l'éfat d'un renard pris au piège... Vous avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer de la situation honteuse oii je suis.

Hulot raconta le plus spirituellement et le plus gaîmenf possible sa mésaventure.

— Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon frère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vos directeurs, un Conseilkr-d'Éiat? Mon Marneffe est un misérable, nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.

— Comme lu parles de deux ou trois ans, mon cher ami, dit le maréchal.

— Mais, prince, la garde impériale est immortelle.

— Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit le minislie. Écoute, Hector. Tu ne sais pas ù quel point je le suis attaché ! tu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère, nous le quitterons ensemble. Ah I tu n'es pas député, mon ami. Beaucoup de gens veulent ta place; et, sans moi, tu n'y serais plus, j'ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien ! je t'accorde tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir atsis sur h sellette à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque tapage, on nous en voudra. Moi, je m'en moque, mais c'est une epine de plus sous ton pied. A la prochaiee session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme vtn appât à cinq

ou six personnes influentes, et lu n'as été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J'ai dit que le jour où tu prendrais la retraite, et que ta place serait donnée, nous aurions cin(| niécontens et un heureux ; tandis qu'en te laissant branlant dans le manche pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s'est mis à rire au conseil, et l'on a trouvé que le vieux de lu vieille, comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire... Je te dis cela nettement. D'ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils I OU est le temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses ! Le maréchal sonna.

— Il faut faire déchirer ce procès-verbal ! ajouta-t-il.

— Vous agissez, monseigneur, comme un père ! je n'osais vous parler de mon anxiété.

— Je veux toujours que Roger soit ici, s'écria le maréchal eu voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j'allais le faire demander. Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire préparer celte nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant longtemps du fruit de ses crimes, il sera surveillé, e"; cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute. Maintenant que te voilù sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne lasse pas tes amis, on l'enverra ta nomination ce matin, et ton homme sera officier !... Quel âge as-tu maintenant?

— Soixante-dix ans, dans trois mois.

— Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C'est toi qui mériterais une promolion, mais bouffre, nous ne sommes pas sous Louis XV !

Tel est l'effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac, obligés de se protéger envers et contre tous.

— Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour, et je suis perdu.

Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel il ne devait plus qu'une somme insignifiante, il réussit a lui emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour deux années de plus ; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait pffectée au remboursement dé cette somme, jusqu'à épuisement des intérêts et du capital.

Cette nouvelle aûaire fut faite, comme la première, sous le nom de Vauvinet^ à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de lettres de change.

Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut anéanti.

Celte affaire étouffée, les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal

Lisbelh , en apparence brouillée avec madame Marneffe, s'installa chez le maréchal Hulot.

Dix jours après ces événemens, on publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l'illustre vieillard à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron qui, dit-elle, était sombre, très abattu, tout affaissé....

— Hélas 1 il a son âge I ajouta-t-elle.

Lisbelh triomphait. Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l'avait si longtemps méprisée. Elle se promettait d'être la protectrice de ses protecteurs, l'ange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée, elle s'appelait elle-même madame la comtesse ou niadamc la maréchale ! en se saluant dans la glace. Adeline et Ilortense achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousineRette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.

Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où elle se posait si fièrement.

Le jour même oii ce premier ban fut publié, le baron rê^ut un autre message d'Afrique. Un second Alsaç.ie'n se présenta,

DE BALZAC

émit une lettre en s'assurant qu'il la donuait au baron Hulot, et après lui avoir laissé l'adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire qu'il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre.

i> Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d'après mon cal- '. cul, le sept aoïit. En supposant que vous emploierez trois ■■ jours pour nous envoyer le secours que nous réclamons, et •' qu'il mettra i|uinze jours à venir ici. nous atteignons au " premier septembre.

' Si l'exéciiiion répond à ces délais, vous aurez sauvé I. l'honneur et la vie à votre dévoué Johann Fischer.

» AoicI ce que demande remployé que vous m'avez donné .' pour complice; car je suis, à ce qu'il paraît, susceptible p. d'aller en cour d'assises ou devant un conseil de ^'uerre. '. Vous comprenez que jamais on ne traînera Johann Fischer " (levant aucun tribunal, il ira de lui-même à celui de Dieu.

'. Votre employé me semble être un mauvais gars, Hèsca- » pable de vous compromettre; mais il est intelligent comme •i un fripon. 11 prétend que vous devez crier plus fort que •■ les antres, et nous envoyer un inspecteur, un commi.'îsaire » spécial chargé de découvrir les coupables, de chercher les ■ abus, de sévir enfin ; mais qui s'interposera d'abord entre I. nous et les tribunaux, en élevant un conflit.

" Si votre commissaire arrive ici le premier septembre et I. qu'il ait de vous le mol d'ordre, si vous nous envoyez >. deux cent mille francs pour rétablir en magasin les quan- » lités que nous disons avoir dans les localités éloignées,

I nous serons regardés comme des comptables purs et sans •I tache.

» Vous pouvez conlier au soldat (|ui vous remettra cette

II lettre, un mandat à mon ordre sur une maison d'Alger. ■. C'est un homme solide, un parent, incapable de chercher t> » savoir ce qu'il porte, .l'ai inis des mesures pour assurer le ■' retour de ce garçon. Si vyus ne pouvez rien, je mourrai vo- " loniiers pour celui à qui nous devons le bonheur de notre • Âdeline. "

Les angoisses et les plaisirs de la passion, la caïastroplie qui \cnait de terminer sa carrière galante avaient empêché le baron lluloi dépenser au pauvre Johajin Fischer, dont la première lettre annonçait cependant positivement le danger, devenu maintenant si pressant.

i.e barun quitta la salle à manger dans un tel trouble, «H'.'il se laissa tomber sur le canapé du salon 11 était anéanti, perdu dans l'engourdissement que cause une chute violente, îl ri'gardail lixemenl une rosace du taiiis sans s'apercevoir qu'il tenait l'i la main la fatale lettre de Johann.

Adeline l'ulcÉidit de sa chambre son mari se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier (|u'elle crut à quelque attaque d'apoplexie.

Elle regiirda pai' la porte dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fait rester immobile, et elle vit son Hector dans la posture d'un homme terrassé.

La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n'entendit rien, elle put s'approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva l'une de I es révolutions nerveuses si violentes (jue le corps en garde éternellement la trace. Elle devint, quekiues joursaprùs, sujette à un tressaillement continuel; car, ce premier moment passé, la nécessité d'agir lui donna celte force qui ne se prend (|u'aux sources mêmes de la |)uissance vitale.

— Hector! viens dans ma chambre, dit-elle d'une voix qui ressemblait ù un souille. Que la fille ne te voie pas ainsi ; viens, mon ami, viens.

— Où trouver deux cent mille francs? je puis obtenir l'envoi de Claude \ ignon comme commissaire. C'est un garçon spirituel, intelligent... C'est l'alfaire de deux jours.^. Mais deux cent mille francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent mille francs d'hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille francs d'économies. Nucingen se moquerait de moi'... Vauvinet... il m'a peu gracieusement accordé dix mille francs pour compléter la somme donnée pour le lils de riufAme Marneffe. Non, loul est dit, il faut

que j'aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer l'étal des choses, m'entendre dire que je suis une canaille, accepter sa bordée afin de sombrer décemment.

— Mais Hector ! ce n'est plus seulement la ruine, c'est le déshonneur, dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue (jue nous, tu en as le droit, mais ne sois pas un assassin ! Reprends courage, il y a de la ressource.

— Aucune! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne peut trouver deux cent mille francs. Quand même il s'agirail de sauver un ministère! Oh! INapoléon où es-tu?

— Mon oncle! pauvre homme! Hector, on ne peut pas le laisser se tuer déshonoré !

— 11 y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c'est bien chanceux... Oui, Crevel esta couteaux tirés avec sa fille.... Ah ! il a bien de l'argent, lui seul pourrait...

— Tiens, Hector, il vaut mieux (jue ta feiiime périsse que de laisser périr notre oncle, ion frère, et l'hunueur de la famille! dit la baronne frappée d'un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver tous... Oh! mon Dieu! quelle ignoble pensée ! comment a-t-elle pu me venir?

Elle joignit les mains, tomba sur 'ses genoux, et lit une prière. Eu se relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la ligure de son mari, que la pensée diaboliqui' revint, et alors Adeline tomba dans la tristesse des idiots.

— ^ a, mon ami, cours au ministère, s'écria-t-elle en se réveillant de cette torpeur, lâche d'envoyer un commissaire, il le faut. Enlorlilte le maréchal ! et à ton retour, à ciin| heures, tu trouveras peut-être... oui ! tu trouveras deux cent mille francs, 'l'a famille, ton honneur d'homme, de Conseil ler-d'État, d'administrateur, ta probité, ton fils, tout sera sauvé; mais ton Adeline sera perdue, et tu ne la reverras jamais. Hector, mon ami, dit-elle en s'agenouillant, lui serrant la main cl la baisant, bénis-moi, dis-moj adieu !

Ce fut si déchirant qu'en prenant sa femme, la relevant et l'embrassant, Hulot lui dit :

— Je ne le com|irends pas!

— .Si lu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je n'aurais plus la force d'accomplii' ce dernier sacrifice.

— Madame est servie, vint dire Marietie.

Uoriense viiit souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il fallut aller déjeuner et montrer des visages menteurs.

— Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai ! dit la baronne.

t'^llc se mit à sa table el écrivit ta lettre suivante :

!■ Mon cher monsieur Crevel, j'ai un service î» vous de- >i mander, je vous attends ce matin, et je compte sur votre " galaîiterie, qui m'est comme, pour iiue vous ne fassiez pas '1 attendre Irop longtemps

" \ olrc ilévouée servante,

i> Adli.im: Hulot. »

— Louise, dit-elle à la femme de chambre de sa fille qui servait, descendez celte lettre au concierge, dites-lui de la porter sur-le-champ à son adresse et do demander une réponse.

Le baron, qui lisait les journaux, tendit un journal réj)ublicaiu à sa femme en lui désignant un article, et lui disant :

— Sera-l-U temps?

\ oici l'article, un de ces terribles entre-filets avec lesquels les journaux nuancent leurs tartines politiques.

Lu do nos correspondans nous écrit d'Alger qu'il s'est révélé de tels abus dans le service des vivres de la province d'Oran,, que la justice informe. Les malversations sont évidentes, les coupables sont connus. Si la répression n'est pas sévère, nous conlinuerons a perdre plus d'hommes par le fait des concussions qui frappent sur leur nourrituieque par le fer des Arabes el le feu du climat. Nous attendrons de nouveaux renseignemens, avant de continuer ce déplorable sujet.

Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l'établissement en Algérie de la Presse comme l'a entendue la Charte de 1830.

LES PAUEJNS PAUVRES.

— Je vais lu'habiller tt aller au ministère, dit le baron en quittant la table, le temps est trop précieux, il y a la vie d'iin homme dans ehaiine minute.

— Oh ! maman, je n'ai plus d'espoir, dit llorli^nsè.

El sans pouvoir retenir ses larmes, elle lendit à sa mère une Revue des Reaux-Aris.

Madame Iluloi a4)t'rt,ut une gravure du groupe de Dalili par Iceom'e de Sieniboik, dessous laquelle t-lait imprimé: JppailciMul H madame Marnejfe. Dès les premières lignes, Tarticlc signé d'un V, révélait le talent cl la eomplaisanee de Claude Vignon.

— Pauvre petite... dit la baronne.

Effrayée de l'aeceut presque inditf reiit de sa mère, llorteuse la regarda, rc< onnul l'expression d'une douleur auprès de laquelle la sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère à ([ui elle dit:

— Qu'as-îu, maman? qu'arrive-l-il , pouvons-nous donc être plus malheureuses que nous ne le sommes?

— Mon enfant, il me semble en comparaison de ce que je soulfre aujourd'hui (uie mes horribles souffrances passées ne sont rien ; (juand ne soufl'rirai-je plus':"

— Au ciel, ma merci dit gravement Hortense.

— Yiens, mon ange, tu m'aideras à m'babiiler..-. mais non... Je ne veux pas que tu t'occupes de celte toilette. Envoie-moi Louise.

Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s'examiner au miroir. Elle se .contempla trislemcnt et curieusement en se demandant il elle-même:

— Suis-jcencore belle?... peul-on nie désirer encore?. . Aijedes rides? ..

Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit les tempes ! Lu tout était frais comme ciiez une jeune lille.

Adeline alla plus loin, elle se découvrii les épuuies tl fut satisl'aite, elle eut uu mouvement d'orgueil,' La beauté des épaules qui sont belles, est celle qui s'en va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure.

Adeline choisit avec soin les élémens de sa toilette; mais la femme pieuse et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions de coiiuelterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neufs, des souliers en salin noir à cothurnes, piiis- ([u'elle ignorait totalement l'art d'avancer, au rr.oineut décisif, un joli pied en le faisant dépasser de quelques lignes une robe à demi-soulevée pour ouvrir des horizons au désir.

Elle mit bien sa plus jolie robe de mousseline à Heurs peintes, décolletée, et à manches courtes ; mais, épouvantée de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d'un lichu brodé.

Sa coiffure î"! l'anglaise lui parut être trop signilicative, elle en éteignit l'entrain par un très joli bonnet ; mais, avec nu sans bonnet, eut-elle su jouer avec ses rouleaux dorés pour, exhiber, pour faire admirer ses mains en fuseau?...

Voici quel fut son fard. La certitude de sa criminalité, les préparatifs d'une faute délibérés causèrent à celte sainte femme une violente fièvre qui lui rendit l'éclat do la jeunesse pour un moment. Ses yeux bril èreiit, ton teint resplendit. Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte un air dévergondé qui lui lit horreur.

Lisbeîh avait, à la prière d' Adeline, raconté les circonstsnccs de i'inlidéliléde Weneeslas, et la baronne avait alors appris, il son grand éionnemf.nt, qu'en une soirée, en un moment, madame Marncff.! s'était rcdue maîtresse de l'artiste ensorcelé.

— Comment font ces femmes? a-ail demandé la baronne à Lisbeth.

Rien n'égale la' curiosité des femmes vertueuses à es sujet, elles voudraient posséder les séductions du Vice et rester pures.

— Elles séduisent, c'est leur état, avait répondu la cousine Bette. Valérie éiail-, ce scir-là, vois-tu, ma chère, à faire damner un ange.

— Raconte-moi donc comment cV.e s'y est prise ?

— Il n'y a pas de théorie, il n'y a que la pratique dans ce métier, avait dit railleusement Lisbclh.

LE SltOX, —II,

La baronne, en se rappelant cette conversation, aurait vou lu consullfi- la cousine licite-, mais le temps manquait.

La pauvre Adeline, incapable d'inventer une. mouche, de se poser un boutiui de losedans le beau milieu du corsage, de trouver les stratagènies de toilette destinés ii réveiller chez les liomihes des désirs amortis, ne fut que soigneusement habillée. IN'est pas cuurlisane (|ui veut!

La femme est le potage de l'homme, a dit plaisamment Molière parla bouche du judicieux Gros-René. Celte comparaison suppose une sorte de science culinaire en amour. La feninu" vertueuse el digne serait alors le repas lioméri((ue, la ( liair jetée sur les charbons ardeiis. La courtisane, au contraire, serait l'ieuvre de Carême avec ses condiinens, avec ses éjùces et ses recherches.

La baroiiiie ne pouvait pas, ne savait pasir/t/r sa blanche poitrine dans un magiiiliciue plat de guipure, à l'instar de madame Marneffe. Elle ignorait le secret de certaines atiitudes, l'effet de certains regards. Enfin, elle n'avait pas sa botte secrète,

La noble femme se serait bien retournée cent fois, elle n'aurait rien offert ;i l'œil savant du libertin. Être une honnête el /jnide femme pour le monde, et se faire courtisane pour son mari, c'est être une femme de génie, et il y en a peu. Là est le secrel des longs attachemens, inexplicables pour les femmes qui sont déshéritées de ces doubles et magnifiques facultés. Supjsosez madame Marneffe vertueuse!... vous avez la marquise de Pescairc ou l'héroïne du Moulin-Joly ! Ces grandes el illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses, on les compte.

La scène par laquelle commence celte sérieuse el terrible Éludedemttu 'S parisiennes allaitdonc se reproduireavei lettesiiigulièredifférenceque les misères prophétisées parle capitaine de la milice bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel dans les intentions qui le fùisaient venir en souriant aux Parisiens du haut de son milord, trois ans auparavant.

Enlin, chose étrange ! la baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant :i la plus grossière des inlidélilés, celles que l'entrainement d'une passion ne justifie pas aux yeux de certains juges.

— Comment faire pour être une madame Marneffe! se ditelle en entendaiit sonner.

Elle comprima ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit d'être bien courtisane, la pauvre et noble <:réature !

— Que diable me veut cette brave baronne Hulot? se disait Crevel en montant le grand escalier. Ah ! bah ! elle va nie parler de ma querelle avec Célestine et Victorin ; mais je ne plierai pas !...

Eu entrant dans le salon, où il suivait Louise; il se dil en regardant la nudité du tucal (style Crevel) :

— Pauvre femme!... la voilà comme ces beaux tableaux mis au grenier par un homme qui ne se connaît pas en peinture.

Crevel, eu voyant acheter au comte POjiinol, ministre du commerce, des tableaux el des statues, avait résolu de se rendre célèbre parmi les Mécènes parisiens dont l'amour pour les arts consiste ù cln-rcher des pièces de vingt francs jiour des pièces de vingt sous.

Adeline sourit gracieusement à Crevel en lui montrant une chaise devant elle.

— Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel. Monsieur le mnire, devenu homme politique, avait adopté

le drap noir. Sa figure r.;-,paraissait au-dsssus de ce vêtement comme une pleine lune dominant yn rideau de nuages bruns. Sr chemise, étoilée de trois grosses perles de cinq cents fraacs chacune, donnait une haute idée de ses capaciiés... thoraciques, et il disait :— " On voit en moi le futur Pthlète de la tribune! •> Ses 'arges mains roturières portaient le gant jaune dès le matin. Ses hottes vernies accusaient le petit coupé brun à.un cheval qui l'avait amené.

Depuis trois ans, l'anibition a<ait modilié la pose de Crevel. Comme les graiid.^ peintres, il en était à sa seconde mam;;nière.

Dans le grand monde, quand il allait ch(?zlc prince de"\Visscmbourg, è. la [';v'"eriure, chez le comte Popinot, etc., il gar-

DI-: BALZAC

Jait son chapeau à la main <rune façon dégagée ijiio Valérie lui avait a|>|ii'iï>e, el il insérait le pouce de l'autre main dans l'entournure de son gilet d'un air coquet, en minaudant de la tête et des yeux. Cet autre mise en position était due à la railleuse Valérie qui. sous prétexte de rajeunir son maire, l'avait doté d'un ridicule de plus.

— Je vous ai prié de venir, mou bon etciier monsieur Cro.vel. dit la baronne dune voix troublée, pour une aflaire de la plus haute importance...

— Je la devine, madame, dit Crevel d'un air lin ; mais vous demandez l'impossible... Oh! je ne suis pas un père ))arbarc, un homme selon le mot de ÏNapoléon, cani' de /.use lomnie de hauteur Ams, sofi avarice, l^coutcz-mni. belle dame. Si mes eul'ans .se ruinaient pour eux, je vitiidrais à leur secours ;. mais garantir votre mari, madame?... c'est vouloir reui|)llr le tonneau des Daiiaides ! I ne maison h> pullicquée de trois cent mille Iraucs pour un prie incorrigible. Ils n'ont plus rien, les misérables! et ils ne se sont pas amusés! ils auront mainlenant pour vivre ce que ga;.;nera \ iclorin au Palais. Qu'il

Jahotte, monsieur votre fils!... Ah' il devait élre ministre, ce pelit docteur! notre espérance à tous. Joli remorqueur qui s'engrave bêtement, car s'il empruntait pour parvenir, s'il s'endettait pour avoir festoya des dcpuics, pour obtenir des voix et augmenter son influence, je lui dirais: — Voilà ma bourse, puise, mon ami! Mais pajer les lolies du papa, des folies (|ue je vous ai prédites! Ah: son père l'a rejeté loin du pouvoir... C'est moi qui serai ministre...

— Ut-las! mon tlier Crevel, il ne s'agit pas de nos enfans, pauvres clieis dévoués !... Si votre cœur se ferme pour \ icioriii et Célestine, je les aimerai tant, que peut être pourrai-je adoucir ramerliimc que met dans leurs belles âmes voUe colère. \ous punissez vos eiifans d'une bonne action!

— Oui, d'une bonne action mal faite ! C'est un demi-crime ! dit Crevel très coiileu; de ce mot.

— Faire le bien, mou cher Crevel, reprit la harunnc, n'estce pas prendre l'argent dans une bouisi' qui ru regorge, c'est endurer des privations à cause de sa générosité, c'est soufl'.ir de son bienfait ! c'est s'attendre à i'ingralitude ! La charité qui ne coûte rien, le ciel l'igiuirc...

— Il est permis, madame, aux saints d'aller à l'hôpital, ils fcavent (|ue c'est, pour eux, la porte du ciel, .'iloi, je suis un mondain, j'e crains Dieu, mais je crains encore plus l'enfer de la misère. Être sans le sou, c'est le dernier degré du malheur dans notre ordre social actuel. Je suis ce mon temps, j'honore l'argent!...

— Vous avez raison, dit Adeline, au point de vue du nionilo.

Elle se trouvait à cent lieues de la question et elle se sentait comme saint Laurent sur un giil,-en pensant à son oncle: elle le voyait se tirant un coup de pistolet !

Elle baissa les yeux, puis elle les releva sur Crevel pleins d'une angéliqiie douceur, et non de cette provoi-ante luxure, si spirituelle chez Valérie.

'J'roib ans auparavant, elle ciit fasciné Crevel par cet adorable regard.

— Je vous ai cûiiiih, dit-elle, plus généreux... "\ ous parliez de trois cent mille fraïu-s comme en parlent les grands seigneurs... '-

Crevel regarda madame lluloi, il la vil comme un lys sur la fin (I • sa floraison, il cul de vagues idées, mais il honorait latil c.-ii.< sainte (réaliiie qu'il refoula ces sou|ii;oi:s dans le cd'.f lilierte dp son cirur.

-- Madame, je suis loujour^-^ le niéme, mais un ancien négoriani est et doit élre grand seigneur avec iiiéthode, avec écoiiomie, il porte en tout des idées d'ordre. On ouvre un comjitc aux fredaines, on les crédite, on consacre à ce chapitre certains liém-iii-cs. mais cni.Tiner son i-apital '... ce serait une folie. .Mes tnl'.ns auront loin leur bien, celui de leur mère et le mien ; mais ils ne veulent s:ins dont-- pas que leur père s'ennuie, se moinide cl se momifie !... Ma vie est joyeus,^! Je descends gaîment le lleuve. Je remplis tous les devoirs que m'imposent IJloi, le cœur et la famille, (!c mfmc que j'acquittais stiupu'eusemeHt mes billets à l'écliéancc. Que mes enfan* se comportent comme moi daHs mon ménage, je serai content -, cl, quani au |)réseiit, pourvu que mes folies, car i

j'en fais, ne coûtent rien à c ersoune qu'aux goyos... (Pardon ! vous ne connaissez pas ce mol de Bourseï ils n'auront rien à me reprocher, d trouveront encore une belle fortune à ma mou. Vos enfaiis n'en diront pas autanl de leur père qui carambole eu ruinant son lils et ma (il'le... Plus elle allait, plus la baronne s'éloignait de son but...

— Vous en voulez beaucoup à mou mari, mon cherCrevel, et vous seriez cependant son meilleur ami, si vous aviez trouvé sa femme faible...

Elle lança sur Crevel une o-illade brûlante, car elle lit comme Dubois qui donnait trop de coups de jiiefi au llégenl, elle se déj.'uisa trop, et les iilées libertlrtes revinrent si bien au paifiiineur-régeiiee ipiil se dit :

— \ oudrait-rlle se venger de Uulol.'... .Me iroiiverail-elle mieux en maire qu'eu garde national?... Les femmes sont si bizarres !

Et il se mil en position dans sa seconde manière en regard.-int la baronne d'un air Régence.

— On dirait, dit Cile eu continuant, que vous vous vengez sur lui d'une vertu qui vous a résisté, d'une femme que vous aimiez assez... pour... l'acheter, ajoula-t elle tout bas.

— D'une femme diviup, r^cpril Crevai en souriant signilicalivement à la baroinie ijui baissait les yeux et dont les cils se mouillèrent ; cjir, en avez-vous soutrcrt!... depuis trois ars... hein? ma belle!

— Ne parlons pas de mes soufTianc-es, cher Crivel, elles sont aii-d'.ssus des forces de la créature. Ah! si vous m'aimiez encore, vous pourriez me retirer du gouffreoii je suis, je suis dans l'enfer' Les régicides qu'on tenaillait, qu'on tirail il quatre chevaux, claient sur des roses, comparés à moi, cnr on ne leur démembrait que le corps, et j'ai le cœur tiré k (jualre chevaux!...

l>a main de C*eve! quitta l'entournure du gilet, il posa s»in chapeau sur la Iravailleiise, il rompit sa position, il souriait! Ce sourire lut si niais que la baronne s'y méprit, elle crut à une expression de boute.

— Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l'a- ^oiiie de riionneur, et déterminée ;i tout, mon ami, pour empêcher des «rimes...

Craignant qu'Iîortense ne Tint, elle poussa le verrou de sa porte, et, par le même élan, elle ."-e mil aux pieds de Crevel, lui prit la main, et la lui baisa.

— Soyez, dit-elle, mon sauveur!

Elle supposa des fibres généreuses dans ce cœur de négociant, et fut saisie (lar un espoir, qui brilla soudain, d'obtenir les deux i enl mille francs sans se déshonorer.

— Achetez uneàme, vous qui vouliez acheter une vertu I,.. reprit-e'le en lui jetant un regard fou. Fiez-vous à ma probité de femme, à mon honneur, dont la solidité vous est connue! Soyez mon ami! Sauvez une famille entière de la ruine, de la honte, du désespoir, empêchez-la de rouler dans un bourbier où la fange s« fera avec du sang ! Oh ! ne me demandez pas d'explication !... fit-elle à un mouvement de Crevel qui voulut parler. Sut fout, ne me ditoe pas: —Je vous l'avais -prédi!!" comme le.^ atnis heureux d'un malheur. Voyous! obéissez ."i celle que vous aimiez, à une femme dont l'abaissement .'i vos (dcds est peut-être le comlde de la noble:-se, lie lui demauflez ri'ii; attendez tout de sa recoiinaissaiieel... !Non, II" donnez rien! mais prêtez moi, prêtez à celle r|uc vous nomniicz Adeline!...

l'i les larmes arrivérenl avec une Idle abondance, Adeline sanglota lellemei'.i qu'elle en inouilU le;; gants de Crevel.

Ces mots : — Il u;e faut deux eeiil mille francs!. . furent à peine distinctibies dans le Itrrent de pleurs, de mon.e que les pierres, quelipic grosses qu'elles soient, ne marquent l)oiiit dans les cascades alpestres enflées :i la fonte des neiges.

Telle est l'inexpérience de la Veilii! le Vire ne demande rien, ronime on l'a vu par madame iMarnelTe, il se fait tout oITrir. Ces sortes de femmes ne deviennent exigeantes qu'au moment où elles se sont rendues indispensables, ou quand il s'agit d'exploiter un homme, comme on exploite une car» rère où le plâtre devient rare, en ruine, disent les carriers.

LES PARENS PAL SUES

En entenilanlces mois : « Deux cciU iiiilk' francs I » Ci-cvel compril luut.

Il releva galamment la baronne en lui disant telle insolente phrase : — Allons, soyons calme, ma pc/ilc mcre , (jue dans son é^jaremenl Adeli.-.e n'enlendit pas.

La scène cliani;eail de face, Crevel devenait, selon son mol, maitreUe la position.

L'i'noninté de la sommeagit si forlemeni sur Crevel, (jue sa vive traction, en voyant à ses pieds cette belle leninie eu pleurs, se dissipa.

Puis, (|ueli|ue angéliquc ei sainte que soit une femme, «piand elle pleure à cliaudes larmes , sa beauté disparait. Les nmdame Mamelle, comme on l'a vu, plenrnirhenl ciuebiuifois, laissent une larme glisser le long de leur.s joues; mai.s^ fondre en larmes, se rougir les yeux et le nez !... elles ne lommettenl jamais celle faule.

— Voyons, num enfanl, du ca'nie, saprisli ! repiil Crevel m prenant les mains de la belle madame llulot dans ses mains et les y tapotant. Pourquoi me demandez-vous duux icnl raille francs? qu'en voulez-vous l'aire? pour (jui est-ce?

— N'exigez de moi, répondit-elle aucune explication, donnez-les moi!... Vous aurez sauvé la\ie à trois personnes et l'honneur ;■! vos enfaiis.

— J't vous croyez, ma petite mère, dit Crevel, que vous trouverez dans Paris ui> homme qui, sur la parole d'une femme ;i peu près folle, ira cliercl:er, hic et niinr. dans un tiroir, n'importe où, deux cent raille francs cjui mijolent là, tout doucement, en attendant qu'elle daigne les ècunier? ^oilà comment vous connaissez la vie! les all'aires, ma belle?... Vos gens sont bien malades, envoyez-leur les sacremens ! Mais personne dans Paris, excepté Son Altesse Divine Madame la Banque, l'illustre INucingen ou des avares insensés amoureux de lt)i', comme nous autres nous le sommes d'une femme, ne peut accom|dir un pareil miracle I La Liste Civile, (luelque civile (ju'el'e sûil, la Lisie civile elle-nu*me vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valuii' son argent et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez quec'cst le roi Louis-Philippe qui règne^ et il ne .s'abuse pas la-dessus. 11 sait comme nous tous, (|u'audessus de la Charte , il y a la sainte, la vénérée, la solide, l'aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la ieune, la touiepuissanle pièce de cent sous ! Or, mon bel ange, l'argent exige des intérêts-, et il est toujours occupé à les percevoir! Dieu des Juifs, tu l'emportes! a dit le grand Racine. Enfin, l'éternelle allégorie du veau d'cr!... Du temps da Moïse, on agiotait dans le désert ! Nous sommes revenus aux temps bibliques! Leveauil'or a été le premier grand-livie connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon Adeline, rue Plumet! Lés Égyptiens devaient des emprunts énoimes aux Hébreux, et ils no couraient pas après le peuple de Dieu, mais après des capitaux.

Il regarda la baronne d'un air qui voulait dire: — Ai-jo de l'esprit!

— Vous ignorez l'amour de lous les citoyens pour leur SainlFrus(iuin ? reprit il après celte pause, Pardon, l'.coulezmoi bien ! Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux cent mille francs?... personne ne peut les donner sans changer des placemens faits. Coniptiz!... Pour avoir deux cent mil:e francs iVatijciil viexiiit, il. faut vendre environ sept mille francs'de rentes trois pour cent ! Eh bien! vous n'avez votre argent qu'au bout dedeux jours. Voilà la voie la plus prompte. Pour décider quelqu'un à se dessaisir d'une fcrlune, car c'est toute la fortune de bien des gens, deux cent mille frani s ! encore doit-on lui dire où tout cela va, pour (luel motif...

— Il s'agit, mon bon et cher Grevel, de la vie de deux bomnips, dont l'un mourra de chagrin, dont l'aufre se tuera! Kniln, il .s'agit de moi, qui devieudiai folle ! Ne le suis-je pas un peu déjà?

— Pas si folle! dit-il en prenant madame Hulot par les genoux, le père Cre\el a son prix, puisque tu as c'aigné [lenser ù lui, mon ange.

— Il parait qu'il faut se laiss.er prendie les genoux ! pensa la sainte et noble femme en se cachant la ligure dans les

mains. Nous m'oll'ricz jadis une loriune! dit-elle en rougissant.

— Ah ! ma petiie mère, il y a trois ans 1 reprit Crevel. Ob ! vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue!... x'éciial il en saisissant le bras de la baronne et le serrant contre son c(rur. N ous avez de la mémoire, chère enfant, saprisli !... Eh bien ! voyez culmine vous avez eu tort de faire la bégueule ! car les liois cent niil'e fidius (]iie vous avez noblement reTusés sont dans l'escarcelle d'une autn'. Je vous aimais et je vous aime encore; mais repoiioiisnous à trois ans d'ici, ouaud je vous di.sais : - Je vous aurai ! ■ ([uel était mon dessein ■.' Je voulais me venger de ce scélérat de IIuloi. Or, votre mari, ma belle, a pi is pour niaitresse u\\ bijou de lemnie, une pelle, une pelile linaude alors âgée de vingt-trois ans, car elle en a vinglsix aujourd'hui. J'ai trouvé plus drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de Richelieu, plus corsé de lui souiller l'eile charmante créature, qui d'ailleurs n'a jamais aimé Uiilut, et qui depuis trois ans est folle de voire serviteur...

En disant cela. Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré ses mains, s'élait remis en position.

Il tenait ses entournures et Lallait sou lor.se de ses deux mains, comme par deux ailes, en croyant se rendre désirable et charmant. Il semblait dire : — 'S oilà l'Iiomme que vous avez mis à la porte !

— Voilà, ma chère enfant, je suis vengé, votre mari l'a su ! Je lui ai catégoriquement démontré (ju'il était dindonné, ce que nous appelons refait au na'iue... Madame Marneffe est ma maîtresse . et si le sieur Marneffe crève , elle sr ra ma femme...

Sladame Hulot regardait Crevsl d'un oil fixe et jnesque égaré. .

— Hector a su cela ! dit-elle.

— Et il y Psi retourné ! répondit Crevel, et je l'ai souftert, parce que Va'érie voulait être la femme d'un chef de bureau ; raaiselie m'a juré d'arranger les choses de manière à ce <)ue notre baron IVil si bien raulé, qu'il ne reparût plus. Et ma peiite duchesse (car elle est 'née duchesse, celte fenime-là, parole d'honneur! ) a tenu parole. Elle vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement, votre Hector rertueuT « peipéiuué:... La leçon a été bonne, allez! le baron en a vu de sévères ; il n'entretiendra plus ni danseuscK, ni femmes comme il faut; il esi guéri radicalement, car il est rincé comme un verre à bière. Si vous aviez écouté Crevel au lieu de l'humilier, de le jeter à la porte, vous auriez quatre cent mille francs, car ma vengeance me coftte bien cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie, je l'espère, ù la mort de Marneffe... .l'ai placé sur ma future. C'est là le secret de mes prodigalités. J'ai résolu le problème d'être grand seigneur à bon marché.

— Vous donnerez une lareille beile-raèie à voire lille?... s'écria madame Hulot.

— Vous ne connaissez pas Valérie, madame,, reprit gravement Crevel, qui se mit en posilion dans sa première manière. C'est à la fois une femme bien née, une femme comme il faut et uiif femme (jui jouit de la [ilus haute considération. Tenez, hier, le vicaire de la paroisse dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est pieuse, un superbe ostensoir à l'égli.se. OhLelleest liabiie, elle est spirituelle, elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle. Quanta moi, chère Adeline, je dois tout à cette charmante femme; elle a dégourdi mon esprit, épuré; comme vous voyez, mon langage ; elle corrigé mes saillies, ele me donne des mots et des idées. Je ne dis plus rien d'inconvenanl. On voit de grands changemens en moi, vous devez les avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé mon ambition. Je serais député, je ne ferais point de boulettes, car je consulterais mou Égérie dans les moindres choses. Ces grands polili([ucs, Numa, notre illustre ministre actuel, ont tous eu leur Sybille A'ccumc. Valérie reçoit une vingtaine de députés, elle devient 1res inlluente, et maintenant qu'elle va se trouver dans un charmant hôtel avec voilure, elle sera

'une des souveraines occultes de Paris. C'est ure fière locomotive qu'une pareille femme! Ah! je vous ai bi<-n souveni lemeiciée de votre rigueur!...

tiH BALZAC.

— Cwi ferait doutrrde la vfrtii fie Dieu, dit Adeline dira qui rindii;n;tiOii av„it sé>liê !es larmes. Mais non, ia justice (liviDCiloit [ilan?r snr ce'te tfte-Ia!. .

— Vous ignorez le monde, beHe dame, reprit le grand polilique Crevel profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le succès! Voyons? Vient-il cherclior voire sublime vertu dont le tarifest de deux cent mille frai'.cs?

Ce mot (Il frissonner madame Hulot, qui fut reprise de son iieuiblement riorveux.

Elle comprit ([ue le parfumeur retiré se vengeait d'elle ilinoblemeiit, comme il s'était vengé de Ilnlol. T.e dégoili lui souleva le cceur, et le lui crispa si Lieu qu'elle cul lep:0'ii'r serré il ne pouvoir parler.

— L'argent !... Toujùits l'argent '... dit-elle enfin.

— \ous m'avez liicn ému,repri'. Crevel ramené par ee mol à l'abaissf'menl de cette femme, quand je vous ai \uc !:i pleurant ft mes pieds!... Tenez, vous ne me croirez peut-être pas ? F.h ! bien, si j'avais eu mon portefeuille, il était à vous. Voyons, il vous faut cette somme?...

Er. entendant celle phrase grosse de deux lenl mille francs. Adi'line oublia les abominables injures de ce grand seigneur .'i bon marché, devant cet allècbement du succès si macbiavéliquement présenté par Crevel. q\ii voulait seulement pénétrer les secrets d'Adeline pour en rire avec Valérie.

— Ah! je ferai tout! s'écria la malheureuse femme. Monsieur, je me vendrai, je deviendrai, s'il le faut, nue Valérie...

— Cela vous serait difficile, répoiulit Cievel. Valérie est le sublime du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de vertu, ça repousse toujours, comme une Piabulie ma! soignée. Et votre vertu a bien moisi ici , ma chère enfant. Alais vous allez voir à quel point je vous aime. Je vais vous faire avoir vos deux cent mille francs.

Adeline saisit la main de Crevel, la pril, la mit sur son crt'ur, sans pouvoir arti( uler un mot, ei une larme de joie mouilla ses paupières.

— Oh! attendez! il y aura du tirage! moi, je suis un bou vivant, un bon enfant, sans préjugés, et je vais vous dire tout bonilacemeni les choses. Vous voulez faire comme \ alérie, bon. Cela ne suflil pas, il faut un Gogo, un actionnaire, un Hulot ,Ie connais un gros épicier retiré, c'est même un bnuneiier, c'esi lourd, épais, sans idées, je le forme, ctje ne sais pas quand i! pourra me faire honneur. Mon homme est député, bcte et vaniteux, conservé par la tyrannie dune espr'eede femme ,'i lurbaii, au f<nil de la province, dans une entière virginité sous le rapport du luxe, des plaisirs, de la vie parisienne ; mais Reauvisage ( il se nomme Reauvis-ige ) est millionnaire, et il d >nnerait comme moi, ma chère pelite, il y a Itois ans, cent mille éciis pour être aimé d'une femme comme-il faut... Oui, dit-il en croyant avoir bien interprété le geste que fit \de'ine, il est jaloux de moi, vorezvous !.. Oui, jaloux de mon bonheur avec madame Marniffe, et le gars est homoie ^ veidre une propriéfé pour être i)ropriéiaire d'une...

— Assez ! monsieur Crevel,' dit mad;,me Hulot en ne dcguisant plus son dègoùt et laissant paraître toute sa honte sur son visage, .le .'uis punie niaintrnant au delà démon péché... Ma ciinsrience, si violennnent contenue par la main de fer de la nécrssilé, me crie ii cette dernière insulte que de tels sacrifices sont im|)0ssiWes. .le n'ai plus de lierté, je ne me courrouce point comme jadis, je ne vous dirai pas : — " Sortez ! i après avoir reçu ce coup mortel. J'en ai perdu le droit. ,Ie me suis offerte a vous, comme une proslituée. . Oui, reprit elle en répondant à un geste de dénégation, j'ai sali ma vie, jusqu'ici noble, pure et sainte, par une inlenlioii ignoble, et je suis sans excuse, je le savais ! .. .le mérite toutes les injures dont vous m'accablez ! Que la volonté de Dieu s'accomplisse! S'il veut la mort de deux êtres dignes d'aller 'a lui, qu'ils meurenl. je les pleurerai, je prierai pour eux! .S'il veut l'humiliation de notn' famille, coiirbonî-noiis sous l'épée vengeresse, et baisons-la, chrétiens (pie nous sommes! Je sais comment expier celle honte d'un moment qui sera le tourment de tons mes derniers jours. Ce n'est plus madame Hulot, monsieur, qui vous parle, c'est la pauvre, l'humble pécheress». la clirélieniie dont le 'a'ur n'aura plus qu'un seul

sentiment, !e repentir, et qui sera toute à la.prière et à la charité. Je ne puis é;re que la dernière des femmes et la premier, d.-s repenties par .la puissance do ma faute. Vous avez été l'instrumenl de mon retour ù la raison, ;1 la voix de Dieu qui maintenant parle en moi : je vous remercie !...

Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment, ne la quitta plus.

.Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse parole de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille. T.e sang abandonna ses joues, elle devint blanche, et srs yeux furent secs.

— Je jouais, d'ailleurs, b;<n mal nuai rùle, n'est-ce pas? reprit-elle en regardant Crevel avec la douceur i\w les martyrs devaient mettre en jetant les yeux sur le proconsul. L'aniiiiir vrai, l'amour saint et dévoué d'une femme a d'autres plaisirs qui s'achètent au marché de In pioslilution !... Pourquoi ces paroles? dit-elle en faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la voie de la perfeciion, elles ressemblent i\ de l'ironie, et je n'en ai point ! pardonneties moi. D'ailleurs, monsieur, peut-être n'esl-ce que moi que-j'ai voulu blesser...

La majesté de la vertu, sa céleste lumière avait balayé l'impureté passagère de cette femme, qui, resplendissante de la beauté qui lui était propre, parut grandie :1 Crevel.

Adeline fut en ce moment sublime comme ces ligures de la r.eligion, soutenues par une croix, que les vieux Vénitiens ont peintes; mais elle exprimait toute la grandeur de son infortune et celle de l'Ioglise catholique oit elle se réfugiait par un vol de colombe, blesàée.

Crevel fut ébloui, abasourdi.

— :\Iadame, jesuis à vous sans condition' dit-il dans un élan de générosité. Nous allons examiner l'affaire, et... que voulez-vous?... tenez ! l'impossible, je le ferai ! .Te déposerai des rentes à la Banque, et, dans deux heures, vous aurez votre argent...

— Mon Dieu ! quel miracle! dit la pauvre Adeline eu se jetant :'i genoux.

Elle récita unf prière avec une onction (pii lourba si profondément (aevel. «pie madame Hulot lui vit des larmes aux yeux, ([uand elle se releva, sa prière Unie.

— Soyez mon ami, monsieur!... lui dit-elle. \ous avez l'âme meilleure que la ronduile et que la parole. Dieu vous a donné votre âme. et vous tenez vos idées du inonde et de vos passions! Oh! je vous aiuierai bien! s'écria-i-elle ,ivec nue ardeur angélique dont l'expression contrastait singulièrement avec ses méchantes petites coiiucttcries.

— Ne tremblez plus ainsi, dit Crevel. ■

— Est-ce que je tremble? demanda la baronne qui ne s'apercevait pas dt celle infirmité si rapidement venue.

— Oui, tenez, voyez, dit Cievel en prenaiit le bras d'Adeline et lui démonlranl (|u'flle avait en tremblement nerveux. Allons, madame, repril-il avec respect, calmez-vous, je vais à la P.anque...

— I^evenez promptement ! .Songez, mon ami, dilelle en livrant ses secrets, qu'il s'agit d'empêcher le suicide de mon pauvre oncle Fischer, compromis par mon maii, car j'ai conliance en vous maintenant, et je vous dis tout! Ah! si nous n'arrivons pas il temps, je connais le maréchal, il a l'.'ime si délicate, qu'il mourrait en quelques jours.

— .le jiars alors, dit Crevel en baisant la main de la baronne. Mais qu'a dotc^ fait ce pauvre Tlulot ?

— Il a volé ri'.ial !

— Ah ! mon Dieu!... je cours, madame, jevonNiniuprcnds, je vous admire.'

Crevel (lé.hii un i;enou, baisa la robe de madame Hiilol, et disparut en disant :

— A bientôt. ,

Malheureusement, de la rue l'Iuiiiei, pour aller chez lui prendre des inscriptions, Crevel passa par la rue "^'anneau ; et il ne put résislerau plaisir d'aller voir sa peliie duchesse.

Il arriva la figure encore bouleversée. 11 entra dans larliambre de Valérie, qu'il trouva se faisant coiffer.

Elle examina Crevel dans la glace, et fui, comme toutes ces socles de femmes, (hoquée. sans rien savoir eiuore, de lui

LES PARENS PAUVRES

voirunc! émotion forte, de la-'iuollc cHc u"c4ait pas la cause.

— Qu':is-tii, ma biche? dit-elle à Crevel. Esl-ce qu'on eu- Ire ainsi chez sa iietite duchesse? Je ne serais plus une duchesse pour vous, monsieur, (|ue je suis louinniN !» j\-i'ile louhitlle, vieux môus(re !

Crevel répondit par un sourire Irisle, et nioiilra iUiiic.

— Reine, ma fille, assez pour aujourd'hui, je, m'aclièvcrai moi-même ! donne-moi ma robe de cliambre tn étoffe chinoise, I ar mon monsieur me i>araî! joiinient chinoise...

Heine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et qui semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire avec sa maîtresse, et apporta la rol)ê de chambre

Nalérie ota son peignoir, elle était en chennsiC, elle se trouva dans sa rclx' ('■ , ! --in', comme une couler.vve mmi's sa louffe d'herbe. ,

— Madame n'y e.u |::jlii personne?

— Cette question! (lit Valérie. Allons, dis, mon gros m iuet, la rive î^auriie a baissé ?

-Non. .,

— I.'hôtel est frappé de surenclière !

— Aon.

— Tu ne le crois pas le père de fou petit Crevel ?

— C'te bêtise! répliqua l'homme siir/i'êlre aimé.

— Wa foi, je n'y suis plus, dit madame Marnefl'e. Quand je dois tirer les peines d'un ami comme on tire des bouchons, je laisse tout là... Va-l'en, tu m'em...

— Ce n'est rien, dit Crevel. 11 me faut deux cent mille francs dans deux heures...

— Oh! lu les trouveras? Tiens, je n'ai pas employé les cinquante mille francs du procès-verbal llulot, et je puis demander ( inquante mille francs .'i Henri !

— Henii! toujours Henri!... s'écria Crevel.

— Crois-tu, gros Marliiavel en Iierbe, que je congédierai Henri ! La France désarme-t-elle sa flotte?... Henri, c'est le poignard pendu dans sa gaine à un clou. Ce garçon, dit-elle, me sert h savoir si tu m'aimes. Et lu ne m'aimes pas ce malin.

— .te ne l'aime pas, Valérie ! dit Cievel, je l'aime comme nn million!

— Ce n'est pas assez !... repril-ellc eu sautant sur les genoux de Crevel, et lui passant ses deux bras au cou comme autour d'une patère pour s'y accrocher. .Te veux être aimée comme ûh: millions, comme tout l'or de la terre, et plus que cela..Tamais Henri ne resterait cinq minutes sans me dire ce (ja'il a sur le cnnir ! Voyons, qu'as tu, gros chéri? Faisons notre petit déballage... Bisons tout et vivement à nfllre pelile louloulte !

Et elle frôla le vissge do Crevel avec ses cheveux, en lui tortillant le nez.

— Peut-on avoir un nez comme ca, reprit elle, et garder un secret pour sa Vava-lélc-rine !...

f'ai-o, le nez allait à droite', /(7'=, il était à gauche, i-irie, elle le remit en place.

— Eh bien I je viens de voir...

Crevel s'interrompit, regarda madame Marneffe.

— \'alérie, mon bijou, lu me promets sur ion honneur... tu sais, le nôtre, de ne pas répéter uij mot de ce que je vais te dire,..

— Connu, maire! on lève la main, tiens!... elle pied ! Elle se posa de manière à vendre Crevel, commeadit Piabe-

lais, déchaussé de sa cervelle jusqu'aux talons, tant elle fut drôle et sublime de nu visible ;\ travers le brouillard delà batiste. ,

— Jevjens de voir le désespoir delà Vertu !...

— Ça a de la vertu, le désespoir? dit elle en hochant la tête et se croisant les bras à la Napoléon.

— C'est la pauvre madame Hulot, il lui faut deux cent mille francs ! sinon le maréchal et le père Fischer se briilent la cervelle, et comme tu es un peu la cause de tout cela... ma petite duchesse, je vais réparer le mal; oh! Q'est une sainte femme, je la connais, elle me rendra tout.

Au mot Hulot, et aux deux cent mille francs, Valérie eut

un regard qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses longues paupières.

— Qu'a-t-ello donc fait pour l'apitoyer, la vieille! elle t'a montré, quoi? sa... sa religion !...

— Ne te moque pas d'elle, mon cunir, c'est une bien sainte, une bien noble et pieuse femme, digiie de respect !...

— ,Tc ne suis donc pas digne de respecl, moi !*dit Valérie en regardant Crevel d'un air sinisirc.

— Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien l'éloge de là vertu devait blesser madame Marneffe.

— 5îoi aussi je suis pieuse, dit \ alérie en allant s'asseoir sur un fauteuil ; mais je ne fais pas nu'Iier de ma religion, je me cache pour aller à l'église.

Elle resta silencieuse et ne (il plus attention h Crevel.

Crevel, excessivement iu(juiel, vinl se poser devant le l'antenil oU s'était plongée Valérie cl la trouva perdue dans les pensées qu'il avait si niaisement réveilIPfS;

— Valérie, mon petit ange?....

Profond silence. T ne larme assez prol^lématique lut essuyée i'urtivement.

— tn mot, ma louloulte...

— Monsieur !

— A quoi penses-lu, mou amour ?

— Ah! monsieur Crevel, je- pense au jour de ma première communion ! Étais-je belle! Étais-je pure! Etais-je sainte!... immaculée !... ah! si quelqu'un élait venu dire à ma mère: — « Votre fille sera une traînée, elle irompera son mari. Lu jour, un commissaire de police la trouvera dans nue petite maison, elle se vendra à un Crevel pour trahir un Hulot, deux airoces vieillards...» Pouah !... fi! Elle serait morte avant la lin de la phrase, tant elle m'aimait, la pauvre femme!

— Calme-toi !

— Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer silence à ces remords qui viennent vous pincer le cceur d'une femme adultère. .Te suis fâchée que Reine soir partie ; elle l'aurait dit que, ce malin, elle m'a trouvée les larmes aux yeux et priant Dieu. Moi, voyez- vous, monsieur Crevel, je ne me moque point de la religion. M"avez-vous jamais entendue dire un mot de mal ;i ce sujet?...

Crevel fit un geste d'approbation.

— .Te défends qu'on en parle devant moi... Je blague sur tout ce qu'on voudra : les rois, la politique, la finance, tout ce qu'il y a de sacré pour le monde, les juges, le mariage, l'amour, lès jeunes filles, les vieillards !... Mais l'Église... mais Dieu!... Oh ! là, moi, je m'arrête ! Je sais bien que je fais mal, que je vous sacrifie mon avenir... Et vous ne doutez pas de l'étendue de mon amour ! •

Crevel joignit les mains.

— Ah ! il faudrait pénétrer dans mon -cœur, y mesurer l'étendue de mes convictions pour savoir tout ce que je vous sacrifie!... Je sens en moi l'étoffe d'une Madeleine. Aussi voyez: de quel respect j'entoure les prêtres ! Comptez les présens que je fais à l'église 1 Ma mère m'a élevée dans la foi catholique, et je comprends Dieu! C'est Ji nous autres «perverties qu'il parle le plus terriblement.

Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Crevel fut épouvanté, madame Marneffe se leva, s'exalla.

— Calme-toi, ma louloulte !... tu m'effraies ! Madame Marneffe tomba sur ses genoux.

— Mon Dieu! je ne suis pas mauvaise! dit-elle, enjoignant les mains. Daignez ramasser votre brebis égarée, frappez-la, meuririssez-la, pour la reprendre aux mains qui la font infàmeet adultère, elle se blottira joyeusement sur votre épaule! elle reviendra tout heureuse au bercail !

Elle se leva, regarda Crevel, et Crevel eut peur des yeux blancs de Valérie.

— El puis, Crevel, sais-fu ? Moi, j'ai peur, par momens... La justice de Dieu" s'exerce aussi bien dans ce bas monde que dans l'autre. Qu'est-ce que je peux attendre de bon de Dieu? Sa vengeance, qui fond sur la coupable de toutes les manières; elle emprunte tous les, caractères du malheur. Tous les malheurs que ne s'expliquent pas les imbéciles, sont des expiations. Voilà ce que me disait ma mère à son lit de mort en me parlant de sa vieillesse. Et si je te perdais!... ajouta-t-elle en

DE BALZAC

saisissanlCievel|>aruDeélreiiited'uiiMauvagei-iiergie....Ab! j'en mourrais !

Madame Marnefi'e liclia Crevel, s'agenouilla de nouveau devant son fauteuil, joignit les mains (et dans quelle pose ravissanleli, et dit avec uno incroyable onction la prière suivante :

— Et VOUS, sainte ^ alérie, ma bonne patronne, pourt|uoi ne visitez-vous pas plus souvent le clievet de celle qHi vous est conliée? Oli ! venez ce soir, comme vous êtes venue ce matin, m'inspirer de bonnes pensées, cl je quidcrai le niauvais sentier, je renonceiai, lomnie Madeleine, aux joies trompeuses, à l'éclat menteur du monde, même à celui que j'aime tant!

— Ma loiiloulle! dit Crevel.

~ 11 n'y a plus de louloutte, monsieur !

Elle se retourna fière comme une femme vertueuse, et, les yeux bumides de larmes, elle se montra diurne, froide, inriiflerentc... •

— Laissez-moi, dil-elle en repoussant Crevel. Quel est mon devoir?... d'être :i mon mari. Cet liomme est mmirant. cl que fais-je? je le trompe au bord de la tombe. Il croit votre lils à lui... Je vais lui dire la vérité, commencer par acbeter son pardon, avant de demander celui de Dieu. Quilions-uùus!... Adieu, monsieur Crevel!... rcpril-elle debout en tendant à C:revel une main glacée. Adieu, mon ami, nous ne nous verrons plus que dans un monde meilleur... Vous m'avez dû quelques plaisirs, bien criminels, maintenant je veux... oui, j'aurai votre estime...

Crevel pleurait.

— Gros torniclioii I s'écria-t-elic en poussant un infernal «^clat de rire, voilù la manière dont les femmes pieuses s'y prennent pour vous tirer une carotte de deux cent mille francs ! El toi, qui parles du marécbal de Uiclielieu, cet oriaiinal Lovelace, tu le laisses prendre à ce ponsif-1.1 ! comme dit Sleinloek. Je l'en arracberais des deux cent mille francs, moi, si je voulais, },'rand imbécile !.. Garde donc ton argent ! Si tu en as de trop, ce trop m'iqiparlicnl ! Si tu donnes deux sous à cette femme respectable qui fait de la piété parce qu'elle a • inquanle-sepl ans, nous ne nous reverrons jamais, et lu la prendras pour maitres.'e; tu me reviendras le lendemain tout jneuriri de ses caresses anguleuses et sorti de ses larmes, de ,ses petits bonnets (jiiiiKjiiet.i, de ses pleurnicheries (lui doivent faire de ses faveurs des averses !...

— Le fait est, dit Crevel, que deux cent mille francs, c'est tie l'argent.

— Elles ont bon appéiii, les femmes pieuses!... ab! microscope! elles vendent mieux leurs sermons q\ie nous ne vendons ce qu'il y a de plus rai;e et de plus cerlain sur la terre, le plaisir... Et elles fout des romans ! !Non... ab I je les connais, j'en ai vu cbez ma mère! Elles se croient tout permis pour l'église, pour.. .Tiens, tu devrais être boiiteux, ma biche ! loi, si peu donnant... car lu ne m'as pas donné deux cent mille francs en tout, à moi!

— Ab! si, reprit Crevel, rien que le petit hôtel coûtera

— Tu as donc alors ijuatrc cent niille francs ? dil-cllc d'un air rêveur.

— Non.

— Eb bren ! monsieur, vous vouliez prêter à cette vieille horreur les deux c£nt mille francs de mon hôtel? En voilà un iTinie de lèse-louloutte!...

— Mais écoute-moi donc !

— Si lu donnais cet argent à quelque bête d'invenlion philanthropique, tu passerais pour être un homme d'avenir, ditelle en s'animant, cl je serais la première à te le conseiller, car tu as trop d'innoceiu e pour écrire de gros livres politi- <iues qui vous font une réputation ; tu n'as pas assez de stjlc pour tartiner des brochures ; tji pourrais te poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et (jui-dorenl de doire leur nom f n se mettant à la tête d'une chose sociale, mffrale, nationale ou générale. On l'a volé la Bienfaisance, elle est maintenant trop mal portée... Les petits repris de jusiice, il (jui l'on fait un sort meilleur que celui des pauvres diables bonnêles, c'est \isé. Je te voudrais voir inventer, pour deux cent mille francs.

une chose plus difficile, une chose vraiment utile. On parlerait de toi, comme d'un petit rDanleau bleu, d'im Montyon, et je serais Hère de toi I Mais jeter deux cent niille francs dans un bénitier, les prêter à une dévote abandonnée de son mari paiune raison quelconque, va! il y a toujours une raison un;; quitte-Ion, moi ?|, c'est une stupidilé(pii, dans notre époque, ne peut germer que dans le crâne d'un ancien parfumeur! Cela sent ton comptoir. Tu n'oserais plus, deux jours après, te regarder dans ton miroir ! Va déposer ton piix à la caisse d'amorlisscment, cours, car je ne le reçois plus sans le récépissé de la somme. Ta! Et vite, et tôt!

Elle poussa Crevel par les épaules hors de sa chambre, en vuyani sur sa figure l'avarice relleurie.

Quand la porte de l'apparlement se ferma, elle dit :

— Voilà Lishclh oulre-veugée !... Quel dommage liu't-lle soit chez sou vieux maréchal, aurions-nous ri ! Ah ! la vieille veut m'nier le ]iaiu de la bourbe !... je vais le la secouer, moi I

Oblige d<' prendre un apparlcuieul eu barmonie avec la première digirilé militaire, le maréchal Hulols'éiail lo^édaus un magnilique hôtel, situé rue (lu Mont-raruaïse, oii il se trouve deux ou trois maisons princières.

Quoiqu'il erti loué tout l'hôtel, il n'en occupait que le rczde-cbaussée.

Lorsque Lisbeth vint tenir la maison, elle voulut aussitôl sous-louer !e premiw étage ([ui, disait-elle, payerait loule la location, le comte serait alors logé pour presque rien ; mais le vieux soldat s'y refusa.

Depuis quelques mois, le maréchal était travaillé par de tristes pensées. 11 avait deviné la gêne de sa belle sœur', il en soupçonnait les malheurs sans en pénétrer la cause.

Ce vieillard, d'une sérénité si joyeuse, devenait taciluriie, il peusait qu'un jour sa maison serait l'asile de la baronne llulot et de sa fille, cl il leur réservait ceprcniier-éiage.

La médiocrité de fortune du comte de Foizbeim était si connue, (|ue le miiiislre de la guerre, le prince de \\ issembourg, avait exigé de son vieux camarade i|u'il acceptât une indemnité d'installation. •

liulot employa cette indemnité à meubler le rez-de-chau£sce, où tout élail convenable, car il ne voulait paà, selon son expression, du bâton de maréchal pour lepurterà pieJ.

L'bôti'l ayant appartenu sous l'Empire à un sénateur, les salons du rez-de-chaussée avaient clé établis avec inu' grande magniticence, tous blanc et or, sculptés, et se trouvaienlbien conservés. Le maréchal y avait mis de beaux vieux meubles analogues. Il gardait sous la remise une voilure, où sur les panneaux étaient peints les deux bâtons en sautoir, el il louait des chevaux quand il devait aller in ftocihi,sôH au ministère, soit au chûteau, dans une cérémonie ou à (|uelquc fcle.

Ayant pourdome.^lique, dciiuis liculeans, un ancien soldat âgé de soixante ans, dont la su'ur était sa cuisinière, il pouvait économiser une dizaine de mille francs qu'il joignait à uu petit trésor destiné à Ilorlense.

Tous les jours le vieillard venait ù pied de la rue du Monl- Parnasse à la rue Plumet par le boulevard ; et pas un invalide en le voyant venir ne manquail à se mettre en ligne, ù le saluer, el le maréchal récompensail le vieux soldat par uu sourire.

— Qu'est-ce que c'est que celui-là pour qui vous vous alignez? disait un jour uiT jeune ouvrier à un vieux capitaine des Invalides.

— Je vais te le dire, gamin, répondit l'oflicier.

Le gamin se posa comme un homme qui se résigne à écouler uu bavard.

— En 1800, dit l'invalide, nous prolégions 1.' liane de la Grande-Armée, commandée par l'empereur, (|ui marchait sur Vienne. Nous arrivons à un pont défendu par une triple ballerie de canons étages sur une manière de rocher, trois redoutes l'une sur l'autre, el qui enfilaient le pont. Nous étions sous les ordres du maréchal Masséua. Celui (|ue lu vois élail alors colonel des grenadiers de la garde, et je marchais avec... Nos colonnes occupaient uu côté du fleuve, l'es redoutes étaient de l'autre. On a trois fois attaqué le pont, et

LE PARENS PATrVT\ES.

-trois fois on a boudé. « Qu'on aille chercher Huiot ! a dit le marét^lial, il n'y a que lui cl ses hommes qui puissent avaler ce nioiroau-l;). » "Vous arrivons. I>e dernier fténéral qui se relirait dedcvan't ce pont, arrêle Mulot sous le feu pour lui dire la inanii-re de s'y prendre, et il crabariassait le chemin. — ' Il ne me faut pas de eonssils, mais de la place pour passer, » a dit IranquillemenI le général en franchissant le ponl en lèle de sa colonne. El puis, rrrran ! unctiécharse de trente canons sur nous '.

— -Ml ! nom d'un petit bonhomme ! s'écria l'ouvrier, <,;a a dû en faire de ces liéi|uilles !

— Si lu avais entendu dire paisiblement ce mot-là, comme moi, petit, tu saluerais cet homme jusqu'à terre! Ce n'est pas si coiniii (|ue le pont d'Arcole, c'est peut-être i)lus beau. Et nous sommes arrivés avec Hulol i"! la course dans les batteries. Honneur à ceux qui y sont restés! lit l'oflicier en ôtaiil son chapeau. Les haisertir/cs onl été étourdis du coup. Aussi l'Empereur at-il nommé comte le vieux ([ue tu vois ; il nous a honorés tous dans noire chef, et ceux-ci ont eu grandement raison de le faire maréchal.

— Tive le maréchal! dit l'ouvrier.

— Oh ! lu peux'crier, va, le maréchal est sourd à force d'avoir entendu le canon.

Cetle anecdote peut donner la mestire du respectavec lequel les invalides iraiaient le maréchal Hulot, à qui ses opinions républicaines invaiiables conciliaient les sympathies populaires dans tout le quarlicr.

L'aflliclion, entrée dans cette àmesi calme, si pure, sinoble, élail un spectacle désolant. La baronne ne pouvait que mentir et cacher à son beau-frére, avec l'adresse des femmes, toute l'affreuse vérité.

Pendant cette désastreuse matinée, le maréchal qui dormait peu comme tous les vieillards, avait obtenu de Lisbelb des aveux sur la situation de son frère, en lui promettant de l'éponseï- pour prix deson indiscrétion.

Chacun coinprendra le plaisir qu'eut la veille fille à se laisser arracher des conlidenccs iiiie, depuis son entrée au logis, etlc voulait taire à son futur; car elle consolidait ainsi son mariage.

— Votre Trère est incurable ! criait Lisbetli dans la bonne oreille du maréchal.

La voix forli! et claire de la Lorraine lui permettait de causer avec le vieillard. Elle fatiguait ses- poumons, tant elle tenait à démontrer ;\ son futur (lu'il ne serait jamais sourd avec elle.

— lia eu trois maîtresses, disait le vieillard, et il avait une Adeline! Pauvre \deline!...

— Si vous voulez, m'écouter, cria Lisbelli, vous proliférez de votre influenre auprès du prince de V\ issenibourg pour obtenir ;t ma cousine une place honorable; elle eu aura besoin , car le traitement du baron est engagé pour trois ans.

— Je vais allerau Ministère, répondit-il, voir le jiiaréchal, savoir ce qu'il pense de mon frcre, et lui deniandei son active

* l'i ur éviter les réclamation.^, nous metlioii.s ici en noie que eel adioiiablc l'ait d'aiinc? appartient li l'illustic général Lcg^rand, qui «lia vers ci'lle iriplc rcdoiUc connue il iiiic fête, ayant au cou UQc chaîne des cheveux hloiids de sa femme, aujourd'hui madame .1... de F... Il y a des héroïsmes (pion ni' peut pas inventer, il faut les prendre loiil tajts. Xapoléon Im jaloux de cctîe affaire. Il vint ctdit: — « On aurail pu tOTinier li posilioii; vous avez pris le Uuvraii par les cornes. .. Après nne longue disgrâce, Masséna, dii ■le géuéial Pelel qui a rappoilé ce mol de Napoléon (l;iiis son Histoire de h rampague de (803, avail iiu eoiimiaiuleraeiii en elief; i! voulait siupéfier les .VUemauds par un coup dcclal, m ce iiu le piéluJedeses exploits :i Grnss-.Vspern cl a Wagrani.

Celte précatuion oratoire, mise en avant uniquenieni à cause de l'imniense pid)ti{ité de ce journal, est nécessaire pour prévenir les ciiliqiie . On ai.roil égalemenl lorl de prêter à l'aiilfur l'intention de vi.ser an poitrail l.e maiéclial Coitin, prince de Wissemhourp, le Directeur du Petsonnel, etc., sont des pei-Minnai^es nécessaires dans la roMf.niE iii'.v.^im,; ils y représentent des choses ot nV seront jamais des personnalités. Ouand Molière introduisait uu monsieur Loyal dans Tartufe, il faisait ïluiisikT et non tel huissier. l.elait le tait et non un homme.

j protection pour ma sœur. Trouvez une place digne d'elle...

— Les dames de charité de Paris ont formé des associations de bienfaisance d'accord avec l'^-chevêque ; elles ont besoin d'inspectrices honorablement rétribuées, employées à reconnaître les vrais besoins. De telle,s fonctions conviendraient à ma chère Adeline, elles seraient selon son cteur.

— Envoyez demander les chevaux ! dit le maréchal, je vais m'habiller. J'irai, s'il le faut, ù Neuilly!

— Comme il l'aime! Je la trouverai donc toujours, et partout, dit la Lorraine.

Lisbeih trônait eléjà dans la maistsn, maisloin des regards du maréchal.

Elle avait imprimé la crainte aux trois serviteurs. Elle s'était donné une femme de chambre et déployait son activité de vieille fille en se faisant rendre compte de tout , examinaiH tout, et cherchant, en toule chose, le bien-être de son cher maréchal.

Aussi républicaine que son fulur, Lisbelh lui plaisaft beaucoup par ses côtés démocratiques, elle le llallait d'ailleurs avec une habileté prodigieuse; et, depuis deux semaines, le maréchal, qui vivait mieux, qui se trouvait soigne comme lest un enfant par sa mère, avait fini par apercevoir en Lisbelh une partie de son rêve.

— Mon cher maréchal! cria-l-elle en l'accompagnant au perron, levez les glaces, ne vous mettez pas entre deux airs, faites cela pour moi!...

. Le maréchal, ce vieux garçon, qui n'avaitjamais été dorloté , partit en souriant à Lisbeth, quoiqu'il eiit le cœur navré.

En ce moment même, le baron Hulot ((uitlait les bureaux de la Guerre, et se rendait au cabinet du maréchal, prince de \\ issembonrg, qui l'avait tait demander.

Quoi(|u'il n'y eût rien d'extraordinaire à ce que le ministre fit appeler un de ses Direcleurs-généiaux, la conscience de Hulot était si malade, qu'il trouva je ne sais ((uoi de sinistre et de froid sur la figure de Mitoullet.

— Mitoutlei, comment va le prince ? demanda-t-ilen fermant son cabinet el rejoignant l'huissier qui s'en. allait en avant.

— 11 doit avoir une dent contre vous, monsieur le baron , répondit l'huissier, sa voix, suit rei;ard, sa ligure étaient k l'orage...

Hulol devint blcinc et garda le sileuce, il traversa l'antichambre, les salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte du cabinet.

Le maréchal, alors Agé de soixante-dix ans, les cheveux entièrement blancs, la ligure tannée comme celle des vieillards de cet âge, se re<ominandait par uu front d'une ampleurlelle, que l'imagination y voyait un champ de bataille.

Sous cette l'oupole grise, chargée de neige , brillaient , assombris par lasaillietrès prononcée des deux arcades sourcilières, des yeux d'un bleu napoléonien, ordinairement tristes, pleins de pensées amères et de regrets.

Ce rival de bernadolteavait espéré se reposer sur un trône. Mais ces yeux devenaient deux formidables éclairs, lorsqu'un grand sentiment s'y peignait. La voix presque toujours caverneuse jetait alors des éclats slridens. En colère, le prince redevenait soldat, il parlait le langage du sous-lieutenant Coltin, il ne ménageait plus rien. Ilulot d'Ervy a'perçut ce vieux lion, les cheveux épars comme une crinière, débouta la cheminée, les sourcils contractés, le dos appuyé au chambranle et les yeux distraits en apparence.

— Me voici à l'ordçe. mon prince! dit Hulot gracieusement et d'un air dégagé.

Le maréchal regarda lixemcnt le ditci leur sans mol dire ' pendant tout le temiis qu'.'l mil a venir du seuil de la porte à ipiclquespas delui.

Ce regard de plomb fut comme leregard de Dieu, IhiUi i le supporta pas, il baissa les yeux d'un air confus.

— Il sait liiiit, pensat-il.

— Notre consiience ne vous dit-elle rien?... demanda 1? maréchal de sa voix sourde et grave.

— Elle nie dit, mon prince, t|tie j'ai probablement le tort de faire," .sans vouà, en parler, des-razzias en Algérie. A mon âge et avec mes goûts, après quarauteciii(( ans de services, je suis s-ïiis fortune. Vous connaissez !,»s principes des quatre

DE BALZAC

cents élus de la France. Ces messieiMlivieryt toutes les pobilions, ils ont rogné le tiaitomenl (I?^iinistics, c'est tout dire!... allez donc leur demander de l'argent pour uli vieux ^erviteur!... Qu'attentre de gens qui payent aussi mal qu'elle l'est la magislralure'' qui donnent trente sous par jour aux uuvriersdu porl de Toulon, (|uand il y a impossibilité nuiiérlelle d'y vivre à moins de quarante sous pour une l'amilk^i' i|Ul ne rrllùcliisseni pas ù l'atrocité des Iraitemcnsù'emploves ;i six cents, à mille et à douze renis francs dans Paris, et qui jiour eux veulent nos places quand les appointemens sont de ipiarante mille fr^cs'... Enlin, qui relusenl:^ la Couronne, un bien de laCoffronne, côniisqué en 1830Ù la Couronne, et un acqu.l l'ait des deniers det Louis XVI, encore ! quand on le teur deniandailpour un prime pauvre'.... Si vous n'aviez pas lie fortune, on vous laisserait très bien, mon prince; comme mon frère, avec votre traitement tout sec, sans se souvenir i|ue vous avez sauvé la Grande-Armée, avec moi, dans les jilaines marécageuses de la l'ologne.

— Vous avez volé l'Etal, vous vous êtes mis dans le cas d'aller en Cour d'Assises, dit le maréchal, comme ce caissier du Trésor, et vous prenez cela, monsieur, avec cotte lét'éreté?...

— Quelle différence, monseigneur ! s'écria le baron Jlulot. Aije plongé les mains dans une caisse (|ui m'était con-

liée?.,.

— <;juand on commet de pai'eillcs infamies, dit le marcclial, on est dt.Mix fois coupable, dans votre iiosilion, de faire les vlioscs avec maladresse. Vous avez compromis ignoblement notre haute admiiiis(ration qui juaqu":1 présent est la plus ])ure de l'Europe!... El cela, monsieur, pour deux cent mille francs, et pour unegucuse!... dit le maréchal d'une voix terrible. \ous élcs Con!-eiller-d'l';tal, et l'on punit de mort la simple folibil ([ui vend les cU'els du régiment. Voici ce que m'a dit un jour le colonel f'ourin, du deuxième lancier. A. Saverne, un de ses hommes aimait une pelite Alsacienne qui désirait un chàle;ladrôlessclit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait être promu maréchaldes-logis-chef, après vingt ans de services, l'honneur du régiment, a vendu, pour «tonner ce chûle, des elfels de sa compagnie. Savez-vous ce qu'il -a fait, le lancier, baron d'Ervy ? il a mangé les vitres d'une lenétreaprès les avoir pilées et il est mort de maladie, en onze heures, :"i l'hôpital... Tâchez, vous, de mourir d'une apoplexie pour (|ue nous puissions vous sauver l'honneur...

Le baron regarda le vieux guerrier d'un œil hagard, et le niaréchal, voyant celte expression qui révélait un Kche, eut quelque rougeur aux joues, ses yeux s'allumèrent.

— M'aban'donnrriez-vous?... dit Hulol en balbuliani.

En ce moment, le maréchal Ilulot ayant appris que son frère l'ilcmin.stre étaient seuls, se permit d'entrer. Il alla, comme les sourds, droit au prince.

— Oh ! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce (lue tu viens faire, mon vieux camarade! .. Mais tout eil

inutile.

— Inutile?... répéta le maréchal llulol qui n'entendit que

ce mot.

— Oui, tu viens me parler pour ton frère ; mais sais-tu ce qu'est ton frère?...

— Mon frère?... demanda le sourd.

— Eb bien ! cria le marcchal, c'est un j... f indigne de

toi!...

El la colère du maréclial lui lit jeter par les yeux ces regards tulgurans qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés et les cerveaux.

— Tu en as menli, Collinl répliqua le maréchal Ilulot devenu blême. Jette ton bâton commeje jeltele mien!... je suis à tes ordres.

Le prince alla dr: it à son vieux camarade, le regarda lixenu'nt,ellui dit dans l'oreille en lui serrant la main :

— Es-lu unhommi'!

— 'lu le verras...

— Eh bien ! liens loi ferme ! il b'agit de porter le plus graïul malheur qui put l'arriver.

Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mil enli'c les inaiiis du maréchal Ilulot, eu lui criant :

— Lis!

Le comte de Forzbeim lut la lettre suivante, qui se trouvait sur le dussier.

J Son Excel knce le présUkitI dit conseil.

(COMIDENTIEIJ.F.)

Alger, le...

(' Mou cher luince, nous avons sur les'bras une bien mau- » vaise all'aire, comme vous le verrez par la jjrocédure qui' je ■J vous envoie.

» En résHUM', le baron Ilulot d'Ervy a envoyé dans la pro- » vince d'O. . un de ses oncles pour tripoter sur les grains » et sur les fourrages, en lui donnant pour complice un » garde-magasin. Ce garde magasin a fait des aveux pour se Il rendre intéressant, et a lini par s'évader. Le procureur du ii roi a mené rudement l'affaire, en ne voyant que doux sui. balterues en cause; mais .lohann Fischer, oncle de votre » directeur-général, se voyant sur le point d'être traduit en » cour d'assises, s'est poignardé dans sa prison avec un » clou.

» Tout aurait élé tini là, si ce digne et honnête liomme, » trompé vraisemblablement et par son complice et par son » neveu, ne s'était pas avisé d'écrire au baron Uulol. Cette . lettre, saisie par le par(iuel, a tellement étonné le proeui. cureur du roi (|u'il est venu me voir. Ce serait un coup si » terrible ipie l'aireslation et la mise en accusation d'un Con- » seiller-d'Etat, d'un directeur-général qui compte laiil de )) bons et loyaux services, car il nous a sauvés tous après la u Bérésina en réorganisant l'administration, que je me suis •. fait comniunii|uer les pièces.

.. Faut-il que l'affaire suive son cours ? faut-il, le principal .. coupable visible étant mort, élouller ce procès en faisant 1. cûudamu'^r le garde-magasin par contumace?

" le procureur-générai consent îi ce qw les pièces vous » soient transmises; et le baron d'Frvy étant domicilié A 11 Paris, le procès sera du ressort de votre Cour royale. Nous » avons trouvé ce moyen de nous débarrasser momenlanén ment de la difliculté.

" Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promp- .j temcnt. On cause déj^ beaucoup trop de cette déplorable » affaire qui nous ferait autant de mal qu'elle en causera, si » la complicité du grand coupable, qui n'est encore connue Il que du procureur du roi, du juge d'instruction, du procu- » reur-général et de mol, venait à s'ébruiter. »

Lft, ce papier tomba des mains du maréchal Uulol, il regarda son frère, il vil (ju'ij était inutile de compulser le dossier; mais il chercha la lettre de Johann Fischer et la lui tendit, après l'avoir lue en deux regai-ds.

'< De la prison d'O...

11 Mon neveu, iiuand vous lirez cette lettre, je n'existerai I. plus. •

.. Soyez Iranquille, ou ne trouvera pas de iireuvcs contre vous.

.1 Moi, morî, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès » s'arrêtera.

1. La ligure de notre Adeline si heureuse par vous, m'a M rendu la mort très douce. >

1. Vous n'avez plus besoin d'envoyer les deux cent mille » francs. Adieu.

.. Cette letlrevous sera remise par un détenu sur qui je .1 crois pouvoir compter.

» J0tI.4XN FiSCHEU. "

— Je vous demande pardon, dit avec une toucliautc fierté le maréchal Uiilulrau prince de ^Vissembourg.

— Allons, luioie-moi toujours, Ilulot répli(!ua le minisire, en serrant la main de son vieil ami.— Le pauvre lancier n'a lue ([ue lui, dit-il en foudroyant Hulot d'Ervy d'un regard.

— Combien avez-vous pris? dit sévèrement le comle de Forzbeim ?i son frère.

— Deux cent mille francs.

— Mon cher ami, dit le comte eu s'adressanl au ministre,

LES PAllENS PAUVRES.

vous aurez les deux cent mille francs sous quaran(c-liuit lieures. On ne poiiira jamais diiv qu'un homme portant le nom de Mulot a fait tort d'un déniera la chose publiiiue...

— Quel enfantilluge! dit le maréch;ri. Je sais où soûl daux cent mille francs et je vais les faire roslitucr. Dan vos démissions et demandez votre retraiie! reprit-il en sant voler une double feuille de "iiapicr lelliére jusqu'à ^'endroit où s'était assis .'» la table le Conseillerd'Élal dont les jambes flageolaient. Ce serait une honie pour nous tous que votre procès, et j'ai obtenu du conseil des ministres la liberté d'a^'ir comme je le fais. Puisque vous acceptez la vie sansTlionncur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement faites-vous bien oublier.

Le maréchal sonna.

— L'employé Marneffe est-il là? ,

— Oui, monseigneur, dit l'huissier.

— Qu'il entre.

— A'ous, s'écria le ministre en voyant Marnefl'e, et votre femme, vous avez siiemment ruiné le baron d'Ervy que voici.

— Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes très pauvres, je n'ai que ma place pour vivre, et j'ai deux enfans, dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par monsieur le baron.

— Quelle figure ^le coquin ! dit le prince en montrant MarneÛe au maréchal Hulot. Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il, vous rendrez deux cent mille francs ou vous irez en Algérie.

— Mais, monsieur le minhtre, vous né connaissez pas ma femme, elle a tout mangé. Monsieur le baron invitait tous les jours six personnes à dincr... On dépensait chez moi cinquante mille francs par an.

— Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait la charge au fort des batailles, vous recevrez avis de votre changement dans deux heures... allez.

— Je préfère donner ma démission , dit insolemment Marneffe, car c'est trop d'être ce que je suis et battu, je ne serais pas content, moi !

Et il sortit.

— Quel impudent drôle, dit le prince.

Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout, immobile, pâle comme un cadavre, examinant soiî frère ù la dérobée, alla prendre la main au prince et luF répéta :

— Dans quarante-huit heures le tort matériel sera réparé; mais l'honneur! Adieu, maréchal! c'est le dernier coup qui lue... Oui, j'en mourrai, lui dit-il ïi l'oreille.

— Pourquoi diaiUrc es lu venu ce matin? réponditie prince ému. ^

— Je venais pour sa femme, répliqua le comte en montrait Hector; elle est sans pain ! surtout maintenant.

— Il a sa retraite! ~ Elle est engagée !

— Il faut avoir le diable au corps ! dit le prince en haussant les épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmes-lù pour vous oler l'esprit? domanjla-t-il à Hulot d'Hervy. Comment pouviez-vous, vous qui connaissez la minutieuse exactitude avec laquelle radministration française écrit tout, verbalise sur tout, consomme des rames de papier pour constater l'entrée et la sortie de quelques centimes, vous qui déploriez qu'il fal!ût des centaines de signatures pour des riens, pour libérer un soldat , pour acheier des étrilles , comment pouviez-vous donc espérer de cacher un vol pendant longtemps? Et les journaux ! et les envieux ! et les gens qui voudraient voler ! Ces femmes-là vous oient donc le bon sens? elles vous mettent done des coquilles de noix sur les ypux? ou vous êtes donc fait 3utrem-;-nt que nous autres ? Il fallait quitter l'Administration du moment où vous n'étiez plus un homme, mais un tempérament ! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime, vous iinirez... je ne veux pas vous dire où

— Promels-moi de l'occuper d'elle, Cotlin. demanda le

comte de For2heim,^P n'entenda'K rien et qui ne pensait ([u'à sa belle-sœur.

— .Sois tran(iuille ! dit le ministre.

— Eh bien ! merci, et adi»u ! — N'enez, monsieur, dit-il à sou frère.

Le prince regarda d'un œil en a|)parerice calme les deux ps, si difl'érens d'atiilude, de contormation et de caractère, )rave et le lâche, le voluptueux et le rigide, l'honnêle et le concussionnaire, cl il se dit :

— Ce lâche n* saura pas mourii ! et m(® pauvre Hulot, si probe, a la mort dans son sac, lui !

lYs'ass'iQlj^ns son fauteuiyçtf(q)rit la lecture des dépêches d'Afrique par un mouveraenli (|ui peignait à la fois le sang-froid du ca|)i(aine al la piiié profonde que donne le spectacle des champs de hapDle ! car il n'y a rien de plus humain en réalité que les militaires, si rudes en apparence, et à qui l'habitude de la jjuerra communique cet absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille.

Le leudemaiu, quelques journaux contenaient, sous des rubriques dilTérentes, ces dilïl'i'ens articles :

HL le baron Kulol d'Eny vient de demander sa relrâtt.e. Les désordres de la coa^Wahililé de l'adminisUvlion algérienne qui ont été signalés par la mort et par '.'! fuite de deux employés ont influé sur la détermination pri^c par ce haut fonctionnaire. En apprenant les fautes commises par des employés, en qui malheureusement il avait placé sa confiance, M. le baron Iliilot a éprouvé dans le cabinet même du ministre une attaque de parahsie.

M. Hulot d'Ervy, frère du maréchal, compte quarante cinq ans de services. Celte résolution, vainement combattue, a été vue avec regret par tous ceux qui couHaissenlM. Hulot, dont les qualités privées égalent les lalcns administratifs. Personne n'a ouhlié le dévoùraenl de l'ordonnateur en chef de la garde impériale ;i Varsovie, ni l'activiié merveilleuse avec laquelle il a su organiser les différens services de rarmée improvisée en 1815 par JNapoléon.

C'est encore une des gloires de l'époquo impé. iale qui va quitter la scè;ie. Depuis 1830, 51. le baron Hulot n'a cessé d'être une des lumières nécessaires au Conseil-J'Élat et au ministère de la guerre.

Alger.— L'afl"aire dite des' fourrages, à laquelle quelques journaux ont donné d^s proportions ridicules, est terminée parla mort du principal couiKible Le sieur Johann ^Mscll s'est tué dans sa prison cl son complice est eu fuiic ; mais il sera jugé par contumace.

^Visch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme, très estimé, qui n'a pas supporté l'idée d'avuir été la dupe du sieur Ciardin, le garde-magasin en fuiie.

Et aux faits-Paris, ou lisait ceci :

« M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l'avenir tout désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en Afrique. On désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant être chargé de cette organisation. «

La succession du baron IIu'ol excite toutes les ambitions. Celte direction esl, dil-on, promise à M. le comte Martial de la Uoche-llugon, dépu!é, bea^i-frère de M. le comte de Uasiignac. M. Massol, maître des requêtes, serait nommé Conseilfer-d'État, et M. Claude Vignon raaiire des requêics.

De toutes les espèces de canarcf.s-, la plus dangereuse pour les journaux de t'Upposition, c'est le canard ofliciel. Quelque rusés que soient les journalistes, ils sont parfois les dupes

DE BALZAC

,p l'onx d'eiilio n\\

vnloBUiresoii invloiilairps de l'Iiabi

i(iii, de la Presse, ont pass''. ("iiim-'Cl

Iwutfs régions du Pouvoir, le journal ne peut i'lrc vajiicu(|uc par le jounialisl A««si doit-on fo dire, on travestissant Voltaire :

(' faii-I'Jii> nV'l pas Cl' qu'un vuin peuple ]iriise.

la viiiture^n • tond. ^

d," laissant respectueusement sou xiiié

Hector clail

pas nue parole. Ilixior clail lire, connue u^f4wunii' i|ui ude pour soutenir un p.oids

e poui

Le uiaréclial Hul«l ramena sou frère, i|ui se tint su vaut di dans I

Les deux trcies n'eiliaui;i-ren ancauli. Le uiaréclial resta rassemble ses forces el qui écrasant.

Rentré dans son liôicj, il cmnuna, ^s dire un nïoi il pni dos (.-estes impératifs, son frère dans son cabiucl.

I e coude avait rçi.u de reinpciCMrî^ap'déoD iiin' nKi;;iiiil «jiie pa're de plslolcis de la manufat lure île \ersailics; il lira la boite, sur laipielle était gravée l'inscription: /)r>ini(r pm-

I I mpcrcHi- S<iiiiilf«ti nitijrm'rnt Hnhit, du secrétaire ou il la mcltail, cl la montrant i\ son frère, il lui dit :

— A oilà ton médecin.

Lisbe.lb, i|iii regardait par la porte entrebâillée, courut h

la voilure, et dijn'.ia l'ordre d'aller ^prand trot rue l'Iuinei.

Eu vingt iiiinutc> à peu près, elle eu ramena la baronne iiis- Iruile de la menace du maréclial à 5011 frère.

Le comte, sans rejjarder son frère, sonna pour demander siyi factotum, le vieux soldat i|ui le servait deimis trente ans.

— lieaupied, lui dilil, amène-moi mou notaire, le comte SleinbO(k , ma nièce llortense et l'agtiit de cbaui,'e du liésur.

II est dix licurcs et demie, il me faut tout ce monde à midi. Prends des voitures... Et va /jli's c'Ic r/ue ;•(/, dit-il eu retrouvant une locution républicaine qu'il avait souvent à la bùuclie jadis.

El il lit la moue icrrible (|ul rendait ses soldats altciilifs quand il examinait les genêts de la Hrolatciie eu l'S!).

— Nous serez obéi, miiréclial, dit l'iaupicd 111 iiicdaiil le revers de sa main à sou front.

•Sans s'uccuper de son frère, le vieilhud revint dans soii cabiucl, prit uuctief CJCbéc dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en malacliite plaquée sur acier, présent de Teiupercur .Mexandre.

Par ordre de l'empcivur Ma|io'éon, il élail venu rcmlie h l'empereur russe des elfets i>arliculiers pris à la balaiilçjje Dresde, et contre lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme.

Le llusse récompensa niagnifiquemenl le !,'énéra! Ilulot eu luidounaiit celte cassette, et lui dit qu'il esiiérait pouvoir" un jour avoir la même courtoisie pour l'empereur des Français; mai* il ^.irda Naudamnie,

Les armes iin|!erial'''s de Russie étaient en or sur le couvirclc de celle boite garnie tout eu or. Le marecbal compta les billrts de baiMpie et l'or qui s'y trouvaient ; il possédait cent ciuquaiiîe-dcux niille francs! Il laissa échapper un mou' vement rie saiisfactiou.

Imi ce moment, madame. Hiilot entra dans un é!at à atl.'iidrirdes jurcb (lOliliques

Elle se jeta snr Hrclor. en i'';;ardanl la boite de pistolets, et l-* marecbal, alteriialivenient, d'nu air l'un.

— Qn'avez-vous contre votre frère? Oue vous .1 fait mon mari 7 dit-elle d'une voix si vibrante, que le uiaiéclial l'eiitendil.

— Il lions a déhlionuré.i lotis! répondit le vieux soldai de, 1,1 liépublique, qui rouvrit par cet cllort une du ses blessures. Il a volé riMal! 11 m'a rendu mon nom odieux ; il mu fait

sonliaiterde mourir, il m'a tué le ir.^i de force que pour

arc'jmplir la leslilnlim 1... ,i'ai éié bnmilié devant le Coudé delà Képubliqiir, devant riiomuie que j'estime le plus, et ù qui j'ai donné injusteiiifut un dé:neiiii, le prince deWissemliour;;!,,, Esl-ce lieu, cela'? Voil;"i sou compte avec la Patrie!

Il essuya une larme.

— A sa famille maintenant! reprit-il. Il vous arrache le pain que je vous gardais, le fruil de trente ans d'économies.

le trésor des piivatioiis du vieux soldat! Voilà ce que je vous destinais ' dit-il en inonlrani les billets de bini|iie. 11 a tué sou oncle Fischer, noble cl digne enlaiit de l'Alsace, (lui ii'ajias, comme lui, pu soutenir l'idée d'une tache à sou nom ll«|iysaii. Enlin, Dieu, par une démence adorable, lui avait (•n^i^ de choisir un ange entre toutes Us femmes! il a eu le boidieiir inouï de proudre pour épouse une Adeliue! el-il l'a Iradiie, il l'a abreiivé« de chagrins." il l'a ipiilti''^! pour des crt/(/ix, pour d''s i;ouri:andiiics. pour des sauteuses, des actrices, des Cadino, des Joséplia. de; Maruelïe.,. El voil-t l'homme de qui j'ai fait mou eufau'., mou ort;ueil,,. \a, malheureux , si lu acceptes la vie inlàme i|ue tu l'es faite, sors! Moi! je n'ai pas la force de maudire un fière que j'ai tint aimé -, je suis au.-si faible pour lui que vous rétes. Adelinc; mais qu'il ne reparaisse plus devant moi. ,1e lui défends d'a'-'-isicr à niiui convoi, de suivre mou cercueil. (Ju'il ail la pudi wr du crime, s'il n'en a pas le remords,..

Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son cabinet, épuisé par ces soleiiuclles paroles.

Et, pour la première fois de sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeiixel sillonnèrent ses joues,

— Mou pauvre oncle Fischer! s'écria Lisbcth, qui se mil un mouchoir sur les yeux.

— Mou frère! dit Adelinecu venant s'agenouiller dovaiil le maréchal, vivez pour moi ! .^idez-moi dans l'o'uvre oue j'pu- Irepiviidrai de réconcilier Hector avec la vie, de lui faire racheter ses fautes!...

— Lui ! dit le maréchal . s'il vit ! il n'est pas au bout de ses crimes! l'ii homme qui a méconnu 'ube Adeline. et qui a éteini en lui lessentimeus du vrai républicain, cet amour du Pays, de la Famille et du Pauvre (juc je ni'elforçais de lui inculquer, cet homme est un monstre, un pourceau... Emmcnez-

I le, si vous l'aime/, encore, car je sens eu moi une voix (|ui me crie décharger mes pistolets et de lui faire sauter la cervelle ! Eu le tuant, je vous sauverais tous, je le sauverais de luimême.

Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoulable, que la |>auvrc Adeline s'ccria :

— \ ieus, Hector!

i;ile saisit son mari, l'emmena, quilla la maison, entrai-

uant le banni, si défait, iiu'elle fut obligée de le mell re eu voi- Ijure jiour le transporter rue Plumet, oii il jirit le lil.

Cet homme, quasi-dissous, y resta plusieurs jours, refusant toule nourriture sans dire un mot..

Adeline obtenait à force de larmes qu'il prit des bouillons ; elle le gardait, assise à son cheval, et ne sentant p!us. de tous les seiiliraens qui naguère lui remplissaient le cœur, qu'une liitié profonde.

A midi et demi, Lisbetli introduisit dans le cabincl deïon cher maréchal, i|u'elle ne quittait pas, tant elle fut eiTrayée descliaiigemeiis qui s'opéraient en lui, le notaire et le comte Steinbock.

— ^lonsieur le comte, dil le maréchal, je vous prie designer ranlorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, ])oiir vendre une inscription de rentes dont elle ne possède encore - (|ue lanuepropriélé. Jlademoiselle Fischer, vousac(|uiesierez à celle veille eu abandonnant votre usufruit.

— Oui, cher comte, dil Lisbcth sans lié^ilci'.

— Hien, ma chère, répondit le vieux soldat, .l'espère vivre assez pour vous récompenser,, le ne doutais pas de vyus ; vous êtes une vraie républicaine, une lillc du peuple,

H jirit la inaiii de la vieille lille et y mil un baiser.

— 'Monsieur Haiincquin, dit-il au notaire, faites l'ac.le nécessaire sous forme de procuration, ((ue je l'aie d'ici à deux heures, atin de pouvoir vendre la renie à la Uoursc d'aujourdluii, :\la nièce, la comlessc, a le titre ; elle va venir, elle .signera l'ai te quand vous rapporterez, ainsi (juc mademoiselle, Moiisieiii' le comte vous accompagnera chez vuus pour vous donr.ei- sa signature.

L'nriiste, sur un signe de Lisl>pih, salua rcsiicctueusemenL le maréchal el sortit.

Le surlendemain, à dix heures du malin, le comle de Foizheim se lit annoncer chez le prince de \\'iss'>mhnurt; et fut aussitôt admis.

LES PAUENS PAUVRES.

laWff:

— Eh bien! mon cher IIulol, dit le marochal Cotliii en présentant li>s journaux i"! son vieil anil, nous avons, vous le voyez, sauvé lesappaiences... Lisez.

Le iiiai't'clial lluloi posa l^s jouinaux sur le buicuu de sou vieux camarade et tui tendit deux eeiil mille francs.

— ^ oi<i ce(|ne mon frère a pris A l'IOiat, dit-iL

— (,)nelle folie! s'éciia le ministre. Il nous est impossible, ajouia-t-il en prenant le coriu'l que lui présenla le maréchal et lui pr.rlaul dans l'oreilie, d'opérer celte resiiluliuu. iNous sciiuus uldigés d'avouer les concussions de voire l'riTe. et nous avons tout fait pour les caclicr. .

— Faites-en ce (|ue vous voudrez; mais je ne vcux jias (lu'il y ait dans la forluuede la famille lîulol un liard de volé dans les deniers de l'I^lal, dit le c()nitc.

— Je prendrai les ordres du roi à c(; sujet. N'en parlons plus, répondit le ministre eu reconudissanl l'impossibilité de vaincre le sublime eutèlemeut du vieillard.

— Adieu, Cottiu, dit le vieillard en prenant la main ilu iirince de \\ issembouri;, je me sens l'âme j^elée...

Puis, après avoir fait nu pas, il se retourna, regarda le' prince (lu'il vit ému foitemeul, il ouvrit les bras pour l'y serrei', et le prince embrassale maréchal.

— 11 me semble que je dis adieu, dit-il, à toute la Grande- Armée eu la personne...

— Adieu donc, mou bon et vieux camarade ! dil le ministre.

— Oui, adieu, car je vais où sont tous ceux de nos soldats ([ue nous avons pleures...

Fai ce monieni, Claude Yijjuou enira.

Les deux vieux débris des phalanges napoléoniennes se saluèrc'iit {iravenieni en faisant disparaître loule trace d'émolioi).

— \ ous ave/ du, mon prince, éire i outent des journaux' dil le futur maitKe des reqnèles. J'ai manonivré de manière ;"i fjiie croire aux feuilles de rOpposiliuu (|u'ellcs publiai-'Ul nos .secrets...

-— Malheureuseiiieul, loul esl iuiuile, ri-pii(iiia le minisire qui rcjiarda le maréchal s'en allant par U- salon, ,1e viens de dire un dernier adie\i qui m'a fait bien du mal. l.e maréchal Hulol n'a pas irois jours à vivre, je l'ai bien vu d'ailleurs .. ('.etliuiiiuie, une de ces probili'S divines, un soldai respedé par b'S boulets uialyré sa bravoure... tenez... l.'i, surce faulenil!... a reçu le coup mortel, et de ma main, |)ar nu papier!... Sonnez et demandez ma voilure. Je vais ùiNenilly, dil-il en serraiit les deux cent niillt' fiaucs dans .'■oa poricfeuille ministériel,

Malgré les s^lin^ de Lisbeib, trois juins apics, le maréchal Hulol était mort.

De tels hommes sont l'iKuiueiir des partis qu'ils oui embrassés. V

Pour les républicains, le maréchal était l'idéal du palrioliime; aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, ([ui fut sui\i d'une foule immense. L'Armée, l'Adminislraiion, la Cour, le Peuple, loul le monde vint rendre hommage à celle haule verlu, à celle inlacte probité, à celle gloire si pure.

iS'a pas, qui veut, le peuple A sou convoi.

Ces obsèques furent marquées par un de ces témoignages pleins de délicatesse, de bon goùl et de cœur, (|ui, de loin en en loin, rappelleul les mériles el la gloire de la Noblesse fraufaise.

Derrière le cercueil du maréchal on vit le vieux marquis de Montauran, le frèrede celui qui, dans la levée de boucliers des Chouans en I7!»!t, avait été l'adversaire et l'adv.'rsaire maliieureux de Tlulot. Le marquis, eu mourant sous les balles des Bleus, avait confié les intérêts de son jeune frère au soldai de la République. (Voiries Chouans.] Hulùt avait si bien acèeplé le testament verbal du noble, qu'il réussit à sauv.»r les biens de ce jeune homme, alors émigré.

Ainsi, l'hommage de la vieille noblesse française ne man- ((iia même pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait vaincu aiadame.

Cette mort, arrivée ijualre jours avani la dernière publication de son mariage, fut pour Lisbelh le coup de foudre (pii biïile la moisson engrangée avec, la grange.

La Lorraine, comme il arrive souvent, avait irop réussi.

Le maré< liai élail mort des coups portés à celle famille, par elle et par madame Mamelle. La haine de la vieille llllc, qui semblait assouvie par le succès, s'accrut de toutes ses esi)éraiices trompées.

Lisbelh alla pleurer de rage chez madame Maruefl'e, car elle fui sans domicile, le maréchal ayant subordonné la duré<i de fon bail ;■( celle de sa vie.

Crevel, pour consoler l'amie de sa \ alérie, en prit les économies, les doubla largemeiil, et plaça ce oapilal eu cinq pour <-enl , en lui doiinanl l'usufiuil et niellant la propriété an nom de Célesline.

(jiàce à celle opération, Lisîirlh posséda deux mille francs de renies viagères.

On liouva, lors de l'inveulaire, nu mol du maréchal à sa belle-soiur, à sa nièce Horlense, el à jou neveu Victorin qui les chargeait de payer, à eux trois, douze cents francs de rentes viagères à celle (|ni devait éire sa femme, mademoiselle Lisbelh Fischer.

Adeline voyant le baron enire la vie el la mort, réussit à lui cacher peiidani (juelques j(uirs le décès du maréchal ; mais Lisbelh vint en deuil, et la falale vériié lui fut lévéléeonze jours après les funérailles.

Ce coup leri-ible rendit de l'éneifjie au malade, il se leva, li'Ouva loule sa lauiille réunie au salon, habillée en noir, et elle deviiil silencieuse à son as])ecl.

En quinze jours, Hulol, devenu maigre comme un spectre, (;llrit a sa famille une ombre de lui-même.

— Il faut prcndrt'un parti, dit-il d'une voix éteinte tiU s'asseyant sur un fauteuil et regardant celle réunionxoi'i manquaient Crevel el SieinbOck.

— Nous ne pouvons plus rester i<-i, faisait observer Horlense au uiomeni où son père se montra, le lover est Irop cher... •••'■ •'

— ouaiil à la (|ue3lion du logemenl, dit \ietoriu en rompant ce pénible silence, j'olfre à ntn mère...

En enteiidaiiL CCS mois, (|ui semblaient l'exclure, le baron releva sa lêle inclinée vers le tapis ou il contemplait les /leiiii sans les voir, et jeta sur l'avocat un déplorable regard.

Li'sdi'ûits du père sont loujoui's si sacrés, même lorsqu'il cM infâme et dépouillé d'honneur, que Victoi in s'arrêta.

— A \olre mère., reprit le baron. \ ous avez raison, mon llls!

— L'appartement an-dessus du nôlrc, dans noue pavillon, dil Célesline achevant la phrase de son mari.

— Je vous gène, mes eufaus? .. dil le l)arou avec la duucc;:r des gens qui se sont condamnés eux mêmes. Oh ! soyez sans inquiétude pour l'avenir, vous n'aurez plus à vous plaindre de voire père, et vous ne le reverrez qu'au moment oii vous n'aurez plus ,1 rougir de lui.

H alla prendre Horlense el la baisa au front. Il ouvrit ses brasù sou llls quis'yjela désespéiémenleu devinant lesintenlions de son père. Le baron ht un signe a Lisbelh, qui vint, et il l'embrassa au front.

Puis, il se relira dans sa chambre oi'i Adeliue, dont l'iu- (piiéiude élail poignante, le suivit.

— Mon frère avait raison, Adeline, lui dit-il en la prenant par la main. Je suis indigne de la vie de faaiille. Je n'ai pas osé bénir aulremeut que dans mou cœur mes pauvies enfans, dont la conduile a été sublime ; dis-leur que je n'ai |)u que les embrasser ; car, d'un homme infâme, d'un père qui devient Tassussin, le Iléau de la famille au lieu d'en êu-e le protecteur et ta gloire, une bénédiction pourrait être inneste; mais je les bénirai de loin, tous les jours. Quant à toi. Dieu seul, car il csilonl-puissanl, peut le donner des récompenses pro- |iorlionuées à les mérites !. . Je te demande pardon, dil-il en s'ageuouillant devant sa femme, lui prenant les malus el les mouillant de larmes.

-— Hecior! Hector! les fautes sont grande.^; mais la miséricorde divine est inlinie, el tu peux tout réparer en restant avec moi... Pielève-toi dans des sentimens chrétiens, mon ami... Je suis la femme el non ion juge. Je suis ta chose, fais de moi loul ce que lu voudras, mène-moi où tu iras, je rue sens la force de te consoler, de le rendre la vie supportable, à force d'amour, de soins et de respect!... Nos enfans sont

LE BALZx'^C.

établis, ils n'ont plus besoin de moi. Laffssp-moi (âdicrdétro ton amusement, la distraition. Permets-moi de partager Irs peines de ton exil, de la misi're, pour les adoucir. Je te serai toujours bonne à queUiue chose, ne fùl-ce qu'ù l'épargner la dépense d'une servante...

— Me p,irdnniies-Iu, ma rlif-re et hicn-aimé« Adelinc?

— Oui ; mais, mon ami, relève-toi !

— Eh bien ! avec le pardon, je pourrai vivre ! rcpril-il en se relevant. Je suis rentré dans notre chambre pour que nos enfans ne fussent pas témoins de rabaissement de leur père. Ah ! voir tous les jours devant soi un père, ciiminel comme je le suis, il y a quelque chose d'épouvantable qui ravale le pouvoir paternel et qui dissout la famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous quitte pour vous épargner l'odieux spectacle d'un père sans dignité. Ne t'oppose pas h ma fuile, Adeline. Ce serait armer toi-même le pistolet avec lequel je me ferais sauter la cervelle... Enlin! ne me suis pas dans ma retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste, celle du remords.

L'énergie d'Hector imposa silonce à la mourante Adeline.

Cette femme, si grande au milie» de tant de ruines, ])u\sait son courage dans son intime union avec son mari -, car elle le voyait à elle, elle apercevait la mission sablime de le consoler, de le rendre à la vie de fasiille, et de le récent ilier avec lui-même.

— Hector, tu veux donc aie laisser mourir de désespoir, d'anxiétés, d'inquiétudes!... dit-elle en se voyant enlever le principe de sa force.

— Je te reviendrai, ange descendu du ciel, je crois, exprès pour moi. Je vous reviendrai, sinon riche, du moins dans l'aisance. Écoute, ma bonne Adeline, je ne puis rester ici par une foule de raisons. D'abord, ma pension qui sera de six mille francs est engagée pour quatre ans, je n'ai donc rien. Ce n'est pas louti je vais élre sous le coup de la contrainte par corps dans quelques jours, à cause des lettres de change souscrites à "N'auvinel... Ainsi, je dois m'abscnler, jusi|u'ù ce que mon fils, à (|ui je vais laisser des instiuciions précises, ait racheté ces titres. Ma disparition aidera puissamment celte ouération. Lorsque ma pension de retraite .-^cra libre, lorsque Vauvinet sera payé, je vous reviendrai... Tu dédlcrais le secret de mon exil. Sois tranquille, ne pleure pas, Adeline... H ne s'agit que d'un mois...

— OU iras-tu ? (jue feras-tu? que deviendras-tu ? qui le soignera, toi, qui n'es plus jeune? I>aisse moi disparaître avec loi, nous irons ù l'étranger, dit elle.

— Eh bien! nous allons voir, répondilil.

Le baron sonna, donna l'ordre à .Mariette de rassembler tous ses elTets, de les mettre secrètement et promplement dans des malies.

Puis, il pria sa femme, après l'avoir embrassée avec une eK";ision de tendresse ;1 laquelle elle n'était pas habituée, de le laisser un moment seul pour écrire les inslnu lions dont avait besoin Victoiin, en lui prometlant de ne quitter la maison qu'ù la nuit et avec elle.

Dès que la baronne fut rentrée au salon, le fin vieillard ■ passa par le cabinet de toilette, gagna l'antichambre et sortit en remettant à Mariette un carré de papier, sur lequel il avait écrit :

" Adressez mes malles par le chemin de fer de Corbeil, à monsieur Hector, bureau restant, à Corbeil. » •

Le baron, monté dans un liacre, courait déjà dans Paris, lorsque .Mariette vint montrer à la baronne ce mol, en lui disant que monsieur venait de sortir.

Adeline s'élança dans la chambre en tremblant plus fortement que jamais. Ses enfans, effrayés, l'y suivirent en entendant un cri perçant.On releva la baronne'évanouie, il fallut la mettre au lit, car elle fut prise d'une fièvre nerveuse qui la tint entre la vie et la mort p^'udan! un mois.

— Où est-il? était la seule parole qu'on obtenait d'elle.

Les recherches de Victorin furent infructueuses.

Voici pourquoi.

Le baron s'était fait conduire à la place du Palais-Royal. Là, cet homme qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité pendant les jours où il était resté dans

son lit anéanti de douleur et de chagrin, traversa le Palais- Royal, et alla prendre une magniOque voiture de remise, rue Jo(|uelct.

D'ajJiis l'ordre reçu, le cocher entra Vue de la Ville-l'Evèque, au fond de l'hôtel Josépha, dont les portes s'ouvrirent au cri du cocher, pour celte splendUle voiture.

Joséiilia vint, amenée par la curiosité ; son valet de chambre lui avait dit <|u'uu vieillard impotent, incapable de quitter sa voilure, la priait île descendre pour un instant.

— Josépha ! c'est moi !...

L'illustre cantatrice r.e reconnut son Hulot qu'ù la voi.x.

— Comment, c'est toi! mon pauvre vieux?... Ma parole d'jionneur tu ressembles aux pièces de virigl francs que les juifs d'Allemagne ont lavées et que les changeurs refusent.

— Hélas! oui, répondit Hnlol, je sors des bras de la Mort! Mais lu es toujours belle, toi! seras-tu bonne?

— C'est selon, tout est relatif! dit-elle.

— É'Oulc-moi, reprit Hulot. Peux-tu me loger dans une chambre de domestique, sous les toits, pendant quelques jours. Je suis sans un liard, sans espérance, sans pain, sans pinsiDn, sans femme, sans enfans, sans asile, sans honneur, yans courage, sans ami, et pis que cela! sous le coup de lettres de change...

— Pauvre vieux ! c'est bien des sans ! Es-tu aussi sansculotte?

— Tu ris, je suis perdu! s'écria le baron. Je comptais cependant sur loi, comme Gourville sur Ninon.

— C'est, m'a-t-on dit. demanda Josépha, une femme du monde qui t'a mis djns cet état là? Les farceuses s'eniendent mieux que nous à la plumaison du dinde!... Oh! te voilà comme une carcasse abandonnée parles corbeaux... on voit le jour à travers!

— Le temps presse ! Josépha!

— Entre, mon vieux ! je suis seule, et mes gens ne le connaissent pas. Picnvoie ta voiture. Est-elle payée?

— Oui, dit le baron en descendant appuyé sur le bras de Jos' plia.

— Tu passeras, si tu veux, pour mon père, dit la cantatrice prise de pitié.

Elle !;t asseoir Hulot dans le magnifique salon où il l'avait vue la dernière fois. <

— Est ce vrai, vieux, reprit-elle, que tu as lue ton frère et ton oncle, ruiné la famille, surhypothé^iué la maison de les enfans et mangé la gicnouille du gouvernement en Afrique avec h princesse?

Le baron imiina tristement la lêlc.

— Eh bien! l'aime .ela! s'écria Josépha qui se leva pleine d'uiilioiisiasme. C'est un brûlage gênerai ! C'est sardanapale! c'est grand! c'est complet! On est une canaille, mais ou a du cœur! Eh bleu! moi, j'aime mieux un niangc-toiit, passionné comme loi pour les femmes, que ces froids banquiers sans âme qu'on dit vertueux et qui ruinent des millii rs de familles avec leurs rails qui sont de l'or pour eux et du fer pour les 6"of/o.ç ! Toi ! tu n'as ruiné que les liens, tu n'as disposé que de loi! et puis tu as une excuse, cl physique et morale...

Elle se posa tragiquement el dit : 4

C'est Vénus tout ettière "a sa proie aitacliée.

— El voilà! ajoula-l-elle en pirouetlant.

llnlot se Irouvait absous par le Vice, le Vice lui souriait an milieu de son luxe ellréné.

La grandeur des crimes était là, comme pour les jurés, une circonstance atténnanic.

— Est-elle jolie la femme du nîonde,au moins? demanda la cantatrice en essayant, pour |)remiôre aumône, de distraire Hulot dont la douleur la navrait.

— Ma foi, presque autant i|ue loi ! répondit finement le baron

— Kl... bien farce? m'a-t-on dit. Que le faisait- elle? Estelle plus drôle que moi?

— N'en parlons plus, dit Hulol.

— On dit qu'elle a cngiiirlnntlémm Crevcl, le petit Steinbock et un magnifique Brésilien ?

LES PÀRENS PAtrVT^ES.

— C'est bien possible...

— Elit! est dans lin hùlcl aussi joli qtic colui-ci, dûiiné par Crevpi. Celle giieuselA, c'est mon prévùl, elle achève les gens que j'ai entamés ! Vcil;~i, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir eoniment elle est, je Tai entrevue en calèche au bois, mais de loin... C'est, m'a dit C-.'.rabine, )ni^ volei/xe finie \ Elle mange Crevcl ! mais die ne pourra que le grignoter. Crevel est un rut ! un rat bonhomme qui dit toujours oui, et qui n'en l'ail qu'A sa tc.'c. Il est vanîtenx, il est passionné, mais son argent est froid. On n'a rien de ces cadcls-là que mille ou trois mille francs par mois, cl ils s'arrélenl devant la grosse dépense, tomme des ânes devant une liviére. Ce n'est pas comme loi, mon vieux, tu es un homme à passions, ou (c ferait vendre la patrie ! .\«ssi, vois-tu, je suis prèle ù tout faire pour loi ! Tu es mon père, tu nfas lancée ! c'est sacré' Que te faut-il ? ^eux-tu cent mille francs? on s'exterminera pour te les trouver. Quant à te donner la pâtée et la niche, ce n'est rien. Tu auras ton couvert rais ici tous les jours, tu peux prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par mois pour la poche.

Le baron, touché de celle rc*plion, eut un denii( r accès de ' noblesse.

— Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir, dit-il.

— A ion âge, c'est un fier triomphe ! dit-elle.

— Voici ce que je désiie, 'mon enfant. Ton duc d'IIérouville a d'inin;enses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur sous le nom de Thoul. J'ai la capacité, l'honnêteté, car on prend à son gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une caisse...

— lié ! hé ! fit Josépha, qui a bu, boira !

— Enfin, je ne demande qu'à vivre inconna pendant trois ans...

— Ça, c'est l'affaire d'un instant, ce soir, après dîner, dit Josépha, je n'ai qu'à parler. Le duc m'épouserait si je le voulais; mais j'ai sa fortune, je veux i)lus!... son eslirne. C'est un -duc de la haute école. C"est noble, c"esl distingué, c'est grand comme Louis XIV et comme Napoléon mis l'un sur l'autre, quoique nain. Et puis, j'ai fait comme la Schontz avec Rochefitle : par mes conseils, il vient de gagner deux millions. P.îais écoule-moi, mon vieux pistolet!... Je te connais, tu aimes les femmes, et lu courras l.ù-bas après les petites Normandes qui sont des filles super'oes; tu te feras casser les os par les gars ou par les pères, et le duc sera forcé de te dégommer. Est-ce que je ne vois i)as à la manière dont tu me regardes que le jeune homme n'est pas encore tué chez toi, comme a dit Féuolon. Cette régie n'est pas ton affaire. On ne roniil pas comme oii veut, vois-tu, vieux, avec Paris, avec nous autres i Tu crèverais d'ennui k Hérouville!

— Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez loi que le temps de prendre un parti.

— Voyons, vcux-tu que je te case à mon idée? Écoute, vieux chauffeur 1...

— Il le faut (Us femmes! reprit Josépha. Ça console de tout. Ertoute-reoi bien. Au bas de la Courtilie, rue Saintaiaur-du-Temple, je connais une pauvre famille qui possède un' trésor : une petite fille, plus jolie que je nel'élais à seize ans!... Ah! ton œil llambe déjà! Ça travaille seize heures par jour à broder drs élofl'es précieuses pour les marchands de soieries et ça gagne seize sous par jour, un sou par heure, une misère!... El ça mange comme4es Irlandais des pommes de terre, mais frites dans de la graisse humaine, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l'eau de l'Ourcq aux tuyaux (le la Ville, parce que l'eau de la Seine est trop chère, et ça ne peut pas avoir d'i'tablissement à son compte, faute de six ou sept mille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit mille francs. Ta famille et ta femme t'embêtent, n'est-ce pas?... D'ailleurs, on ne peut pas se voir rien, là où l'on était Dieu. l"n père sansargentet sans honneur, ça s'empaille et ça se met derrière un vitrage...

Le baron ne put s'empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries, -r

— Eh bien! la pclite Bijou vient demain m'apporier une robe de chambre brodée, un amour, ils y ont passé six mois,

personne n'aura pariftlle étoffe! Bijou m'aime, car je lui donne des friandises et mes vieilles robes. Puis j'envoie des bons de pain, des bons de bois et de viande à la famille, quj casserait pour moi les deux til)ias à un premier sujet, si je le voulai.Sv Je iTlcIie de faire un peu de bien : ]i sais ce que j'ai souffert quaiul j'avais faim ! Bijou m'a versé dans le cœur ses petites confidences. Il y a chez cette piilito fille l'étoffe d'une, figurante de l' Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter de bel- . les robes comme les miennes, et surtout d'aller en voilure. Je lui dirai : — " Ma petite, veux-tu d'un monsieur de... « — QaU'que-Cm?... demandât-elle en s'interrompant, soixantedouze...

— Je n'ai plus d'âge!

— « Veux-tu, lui dirai-je, d'un monsieur de soixante-douze ans, bien propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon œil, qui vaut un jeune homme? tu le marieras avec lui au Treizième, il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille francs pour être à votre compte, il le meublera un appartement tout en acajau; puis, .si tu es sage, il le minera quelquefois au spectacle. Il to donnera cent francs par mois pour toi, et cinquanle francs pour la dépense! u Je (tonnais Bijou, c'est moi-même à quatorze ans ! J'ai sauté de joie (juand cet abominable Crevel m'a fait ces atrocps propositions-là ! Eh bien ! vieux, tu seras emballé là pour trois ans. C'est sage, c'est honnête, et ça aura d'ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus.

Hulot n'hésitait pas, son parti de refuser était pris ; mais, pour remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien à sa manière, il eut l'air de balancer entré le Vice et la Vertu. ■

— Ah çà ! tu restes froid comme un pavé de décembre! reprit-elle étonnée. Voyons! lu fais le bonheur d'une famille composée d'un graud-père qui trotte, d'une mère qui s'use à travailler et de deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux Irente-deux sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu es la cause chez toi, tu rachètes tes fautes en t'amusant comme une lorelte à Mabille.

Huiot, pour mettre un terme à celte séduction, fit le geste de compter de l'argent.

— Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon duc te prêtera dix mille francs: sept mille pour un établissement de broderie au, nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous les trois m'ois, tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un billet. Quand tu recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept mille francs-là. En attendant, tu seras heureux comme un coq en pâte, et perdu dans un trou a ne pas pouvoir être trouvé par la police ! Tu te mettras en grosse redingote-de castorine, tu auras l'air d'être un prcpriélaireaisé du quartier. Nomme-toi Thoul, si c'est ta fantaisie. Moi, joie donne à Bijou comme un dénies ondes venu d'Allemagne en faillite, et tu seras chouchouté comme un Dieu, Voilà papa!... Qui sait? Peut-être ne regretteras-tu rien? Si par hasard, tu t'ennuyais, -garde une de tes belles pelures, tu viendras ici me demander à dîner et passer la soirée. ^

— Moi ! qui voulais devenir vertueux, rangé !... Tiens, faismoi prêter vingt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, h l'exemple de mon ami d'Aiglemont quand Nucingen l'aminé...

— Toi ! s'écria Josépha, laisse dsnc les mœurs aux épiciers, aux simples tourlouroux, aux citoyens frrrrrancés, qui n'ont que la vertu pour se faire valoir ! Toi ! tu es né pour être autre chose qu'un jobard, tu es en homme ce que je suis eu femme: un génie gouapeur !

— La nuit porte conseil, nous causerons de tout cela demain.

— Tu vas dîner avec le duc- Mon d'Hérouville le recevra poliment, comme si lu avais sauvé l'État ! et demain tu prendras un parti. Allons, de la gaîté, mon vieux ! La vie est un vêtement : quand il est sale, on le brosse ! quand il est troué, on le raccommode, mais on reste vêtu tant qu'on peut!

Cette philosophie du vise et son entrain dissipèrent les chagrins cuisans de Hulot.

Le lendemain à midi, après un succulent. déjeuner, Hulot

2ïl

DE BA.LZA.C.

vit eniier un de ces vivans ( Lefs-d'œuvre que Paris, seul au momie, peut fabriquer à cause de l'incessant concubinage du Luxe et de la Misère, du Vice et de l'Honnêteté, du Désir réprimé et de la Tentation renaissante, qui rend celte ville l'héritière des Ninive, des Babylone (i de la Rome impériale.

Mademoiselle Olympe fiijou, petite fille de seize ans, montra le visage sublime que Rapliael a trouvé pour ses vierges, des yeux d'une innocence a'.lrisiéo par des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs^ armés de longs cils, el dont l'humidité se desséchait sous le feu de la Nuit laborieuse, des yeux assombris par la fatiKue; mais un teint de porcelaine et presque maladif; mais une bouche comme une grenade enir'ouveite, un sein tumultueux, des formes pleines, de jolies mains, des dents d'un émail distingué, des i:heveux noirs abondans, le tout ficelé d'indienne .'isoixaRto-quiiize centimes le métré, orné (f'une colerel te brodée, monté sur des souliers de peau sans rfous. et décoré de gants ù vingt-neuf sous.

L'enfant, qui ne connaissait pas sa valeur, avait fait sa plus belle toilette pour venir chez la grande dame.

Le baron, repris pai'la main griffue de la Volupté, sentit toute .^a vie s'érhapper par ses yeux; il oublia tout devant citle sublime créature.

Il fut comme le chasseur apercevant le gibier : devant un empereur on li' met enjoué !

— Et, lui dit Josépha dans l'ureille, c'est garanti neuf, ('est honnête ! et pas de pain. Voilà Paris! .l'ai été ça •'

— C'est dit! répliqua le vieillard eu se levant et se frottant lis mains.

guaud Olympe P.ijou fui parlie, .lo.sépha regarda le baron d'un air malicieux.

— Si lu lie veux pas avoir du désagrément, pa|)i, dit elle, sols sévère comme un procureur-général sur son siège. Tiens la petite en bride, sois Har.liolo! Gare aux Augu.ste, aux llippolyte, auxîseslor, aux \ ictor. ;i tous les or ! Dam ! une l'.is que va sera vêt», noin'ri, si ça lève la tète, tu seras mené roMime un llusse... .le vais voir fi lemménager. l.e duc lait bien les cho.ses. Il le prête, c'est-à-dire il te donne dix mille Iraiics, et il en met huit chez son notaire qui sera chargé de le compter six cents francs tous les Irimeslres. car je le crains ! tinis-je gentille?...

— Adorable !

Dix jours après avoir abandonné sa famille, au momenloii, tout en larmes, die était groupée autour du lil d'Adeline raouianle, et (|iii disait d'une voix faible: .. Que fail-il? » Hector marié, sous le nom de 'J'Iioul, avec Olympi^Vur Saiiit- Alaur, .se trouvait à la tète d'un èiablisseméiU de broderie, .',ons la déraison sociale Tlioul cl Bijou.

Mctorin llulot reçut, du malheur acharné sur sa famille, celte (iernière façon qui perfcclionne ou qui démoralise i homme. Il devint parfait. Dans les glandes tempêtes de la \ie, on imite les capitaines (|ui, |)ar les ouragans, allègent le naviie des grosses marchandises.

L'avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible, sa morgue d'orateur et ses prétentions politiques. Enlin, il fut en homme ce que sa mère était en femme. Il résolut d'accepter saCélestine, qui certes, ne réalisait pas son rêve, et jugea sainemenl la vie en voyant (jue la loi commune oblige à se contenter en toute chose d'" peu prés.

Il se jura donc à lui-même d'accomplir ses devoirs, tant la ronduiie de son jière lui fit horreur. Ces sentimens se fortilièrenl au chevet du lit de sa mère, le jour où elle fut sauvée.

Ce premier bonheur ne vint pas seul.

Claude Vignon, qui, tous les jours, prenait de la pari du princede AVissembourg le bulktin de la santé de madame Huloi, pria le dépulé réélu de l'accompagner chez le ministre.

— Son excellence, lui dit-il, désire avoir une conférence avec vous sur vos affaires de famille.

Vi( torin llulot et le ministre se connaissaient depuis longtemps ; aussi le maréchal le reçut-il avec une affabilité caracléristiqneet de bon augure.

—Won ami, dit le vieux guerrier, j'ai juré, dans ce cabinet, à votre oncle le maréchal, de prendre soin de voire mère. Celle t.ainte femme va recouvrer la santé, m'a-l-on dit, le

moment est venu de panser vos plaies. J'ai lu deux cent mille francs pour vous, je vais vous les remettre. L'avocat fit un gesle digne de son oiule le maréchal.

— Rassurez-vous, dit le prince en souriant. C'est un fidéicommis. Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez donc celte somme, et remplacez-moi dans le sein de votre famille. Vous pouvez vous servir de cet argent poui' payer les hypothèques qui grèvent votre maison. Ces deux ei'ut mille francs appartiennent .'i volie mère et à votre sœur. Si je donnais celte somme à madame llulot, son dévoilmenl à son mari me ferait craindre de la voir dissipée ; el l'intention de ceux qui la rendent est que cCsoit le pain de madame llulot el celui de sa fille, la comtesse Steiiibock. Vous éles un homme sage, le digne fils de voire noble mère, le vrai neveu de mon ami le maréchal, vous êtes bien apprécié ici, mon (lier ami, comme ailleurs. Soyez donc l'ange tulélaire de voire famille, acce|)tez le legs de votre onde et le mien.

— Monseigneur, dit llulot eu prenaulia main du uiiuistre el la lui serrant, des hommes comme vous savent que les remercimenscn paroles ne signilieni rim, la riTOunaissance se prouve.

— Prouvez-moi la vôtre ! dit le vieux soldai.

— Que faut il faire?

— Accepter mes proposilions, dit le ministre. On vent vous nommer avocat du Contentieux de la guerre, qui, dans la parlie du génie, so trouve surchargé d'allaires litigieuses à cause des fortifications de Paris ; puis avocat consulîarjl de la préfcctiue de police, et conseil de la liste civile. Ces trois Iductions vous constitueront drx-liuit milht francs de t raileniciii et ne vous eulèverunt point voire indépendance. Nous volerez à la Chambre selon vos opinions politiques et votre conscience... Agissez en loule libellé, allez! iii)ns sciions bien embarrassés, si nou.s n'aNionspas une Opposition iiatioii;ile' l^nliii, un mot de voire oucle, écrit quelques heures a>ant qu'il ne reiulîl le dernier soupir, m'a tracé ma conduite envers votre mère, (|ue le maréchal aimail bien!... iMesdanies Popinol, dcRastigiiae, de Nuvai reins, d'Kspaid, de Giaiwllieu, de Carigliano, de Lenoucourl el di: la liàiie ont créé pour votre chère mère une place d'inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de sociétés de bonnes œuvres ne peuvent pas lont faire, elles ont besoin d'une dame probe i|ui puisse les suppléer aclivement, aller visiter les malheureux, savoir si la charité n'est pas trompée, vérifier si les secours sout bien remis à ceux ((ui les ont demandés, pénétrer chez les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission d'un ange, elle n'aura de rapports qu'avec messieurs les curés el les dames de charité; on lui donnera six mille francs par an, et ses voitures seront payées. Vous voyez, jeune homme, (juedu fond de son tombeau, l'homme pur, riiomme noblenienl vertueux protège encore s."*- famille Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent être une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées. Suivez donc le» traces de votre oncle, persistez-y, car vous y êtes ! je le sais.

— Tant de délicatesse, prince, ne m'étonne pas chez l'ami de mon oncle, dil Yiclorin. Je lâcherai de répondre à toutes vos espérances.

— Allez promptement consoler voire famille! ah! ditesmoi, reprit le prince en échangeant une poignée de main avec ^ ictoriii, votre père a disparu?

— Hélas ! oui.

— Tant mieux, t^e mallieureux a eu, ce qui ne lui manque lias d'ailleurs, de l'esprit.

— 11 a des lettres de change à craindre.

— Ah ! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d'honoraires de vos trois places. Ce paiement anticipé vous aidera sans doute à retirer ( es titres des mains de l'usurier. Je verrai d'ailleurs Nucingen, et peut-être pourrai-je dégager la pension (le votre père, sans (|u'il en coiHe un liard ni .'i vous ni à mou rainislère. Le pair de France n'a pas tué le banquier; il est insatiable, el il demande une concession de je ne sais quoi...

A son retour, rue Plumet, Viclorin pul donc accomplir son projet de jirendre chez lui sa mère et sa sœur. Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune,

LES PARENS PAUVRES

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un des plus boaiix iiiimcuhlcs de Paris, une maison aclietw en I8M, on prévisioji do son maiiagi', cl siluré sur lo boulevard, cnlro la lue de la Paix et la rue Louis-leGraud.

Vn spéculateur avait bilii sur la rue Cl sur le, l)oulevard deux maisons, au milieu destiuellcs se (rouvail, entre deux janliitels et des eours, uu niat,uiliiiue pavillon, débris des ï-jilendfur»; du i,'iand litMel de Verncuil.

Uulot (ils, sur (If la dot de mademoiselle Crrvel, acheta pour nu niilliuii, aux ciices, celte superlie propriété sur laquelle il paya ciii(| cent mille francs. 11 se lo;;ea dans le rezde-cliausséc du pavillon, en croyant pouvoir achever le paieiiu'nt de son prix avec les loyers; mais si les spi'culalions eu maisons à l'ai'is, sont sûres, elles sont lentes ou capricieuses, cai' elles dépendent de circouslanc('s imprévisibles.

.Vinsi (|ue les ll.-ineurs parisiens oiit pu le remarquer, le boulevard entre la rue l.ouis-lCvC.rand' cl la rue de la l'aix lïuctilia lardivenieiil ; il se nettoya, s'embellit avec tant de peine, (|ue le CumnK'rec ne vint étaler là qu'eu 18iO ses spiendides devantures, Tor des changeurs, les féeries delà mode elle luxe eIVréné de ses l)ouiiques.

■Malgré deux cent mille fiancs offeits fi sa (ille par Crovel dans le temps où son amour-propre élail llalté de ce mariai^e et lorsque le baron ne lui avait pas cncoi-e pris Josépba ; malgré deux cent mille francs payés par \ iutoriu eu sept ans, lade.ltequi pesait sur l'immeuble s'élevait encore à cinq cent mille l'raues, à cause du dévoùmeut du lils pour le père.

Heureusement Télévalion continue des loyers, labeautéde la situation donnaient eu ce moment toute leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit ans d'échéance pendant lesquels l'avocat s'était épuisé à payer des intérêts et des sommes insignifiautes sur le capital dû.

Les marchands proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques, à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les apparlemens acquéraient du prix par le changement ducenlre des affaires, qui se fixait alors entre la Bourse et la Jladelcine, désormais le siège du ' pouvoir politique et de la linauce à Paris.

La somme remise par le minisire , jointe ;\ l'année payée d'avance et aux pots-devin consentis par les locataires allaient réduire la dette de Yictorin à deux cent mille francs. Les deux immeubles de produit entièrement loués devaient donner cent mille francs par an.

Encore deux années, pendant lesquelles Tlolot fils alhiil vivre de ses honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans une position superl)e. C'était la manne tombée du ciel.

A ictorin pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres.

Enfin, tenue par la cousine Bette, cette triple maison supporterait toutes ses charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait au célèbre avocat; car les astres du Palai.s s'éclipsaient rapidement, et Hulot fils, doué d'une parole sage, d'une probilé sévère, était écouté par les juges et par les conseillers; il étudiait ses affaires, il ne disait rien qu'il ne put prouver, il ne plaidait pas indiCféreniment toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.

Su» habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à !a baronne, ([u'clle sa laissa transporter rue Louisle-Grand.

Par les soins de son fils, Adeline occupa donc uu magnifuiue apparlenieul. On lui sauva tous les détails matériels de l'existence, car Lisbelh accepta la charge do recomuieuccr les l'Uirs de forte économiques accomplis chez madame Marncfle, en voyant un moyen de faire peser sa souida vengeance sur ces troij, si nobles existences, objet d'une Iraiue attisée par le renversement de toutes ses espérances.

Une foispar mois, elle alla voir Valérie, chez qui ellefut envoyée par Ilorlense qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célesline excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de soa père avec une femme ;i qui sa bellcuière et sa belle-sœur devaient leur ruine et leur malheur.

Comme on le suppose, J.isbeth profita de celte curiosité pourvoir Valérie aussi souvent qu'elle le voulait. Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé

de la baronne se raffermit, sans que néanmoins son iremblemeulnerveùx cessât. Elle se milrau courant de scsi'ouctious, ([ui présentaient de nobles di-slractions à sa douleur et un aliment aux divines facultés de son àme.

Elle y vit d'ailleurs un moyen de retrouver sou nuiri, par suite des hasards (jui la conduisaient dans tous les quartiers de Paris.

Pendant ce temps, les lettres de change de Vauvinct furent payées, et la pension de six mille francs, liijuidée au profit du baron llulol, fut presi|ue libérée. Viclorin acquittait toutes les dépenses de sa mère, ainsi que celles d'Hortense, avec les dix mille francs d'intérêt du capital Vemis par le maréchal en lidéi-i'ommis.

Or, les appoinlcmens d'Adeline étant de six mille fianc-, cette somme jointe aux six mille francs de la pension du baron, devait bientûl produire un revenu de douze mille francs par an, quilles de toute charge, à la mère et à la lille.

La pauvre femme aurait eu presque le bonheur, sans ses pcrpétuelies inquiétudes sur le sort du baron qu'elle aurait voulu faire jouir de la fortune qui commençait îi sourire îi la famille, sans le siiedacle de sa lille aliandonnée, et sans les coups terribles que lui portait uinoremmeiilLishelh, dont h'caractère infernal se donnait pleine carrière.

Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars l8-i5, va d'ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante et latente de lisbeth, toujours aidée par madame MarnelTe.

Deux grands événemens s'étaient accomplis chez madame Marueffe.

D'abord, elle avait mis au monde un enfant non vialile, dont le cercueil lui valait deux mille francs de rentes.

Puis, quant au sieur îîarneffe, onze mois auparavant, voici la nouvelle (jue Lisbeth avait donnée à ]a famille au retour d'une exploration à l'hùlel Jlarneiïe.

— Ce matin, celte affreuse Valérie, a\ait-elle dit, a tait demander le docteur Bianchon pour savoir si les médecins, qui, la veille, ont condamné son mari, ne se trompaient point. Ce docteur a dit que cette nuit même cet homme immonde appartiendr.îit à l'enfer qui l'attend. Le père Crevel et madame Marueffe ont reconduit le médecin à qui votre père, ma chère Célesline, a donné cinq pièces d'or pour celle bonne nouvelle. Picntré dans le salon, Crevel a battu des entrechats comme un danseur; il a embrassé cette femme, et il criait : « Tu seras donc enfin madame Crevel !... <> Et à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre sa place au chevet de son mari qui râlait, votre honoral)le père m'a dit : — « Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de France ! J'achète une terre que je guette, la terre de Presles, que veut vendre ffiadame de Serizy. Je serai Crevel de Presles, je deviendrai membre du conseil-général de Seine-et-Oise, et député. J'aurai un lils ! .léserai tout ce que je voudrai être. — VÀ\ bien ! lui ai-je dit, et votre fille? — - Bah ! c'est une fille, at-il répondu, et elle est devenue par trop une Hulot, et Valérie a ces gens-là en horreur... aion gendre u'a jamais voulu vciiu" ici ; pourquoi fait-il le Jlenlor, le Spartiate, le puritain, le philanthrope? D'ailleurs, j'ai rendu mes comptes à ma l!lie,.ellea reçu toute la fortune de sa mère, et deux cent rai;lc francs de plus ! Ainsi je suis maître de me conduire à ma guise ! je jugerai mon gendre et ma lille lors de mou mariage. Comme ils feront je ferai. S'ils sont bons pour leur belle-mère, je verrai ! Je suis un homme, moi ! « Enlin toute:; ses bêtises ! et il se posait comme Napoléon sur la colonne' Les dix mois du veuvage officiel ordonnés par le Code Napoléon étaient expirés depuis quelques jours. La terre de Presles avait été achetée.

Viclorin et Célesline avaient envoyé le matin même Lisbeth chercher cfcs nouvelles chez madame Marueffe sur le mariage de cette charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du Conseil-Général de Seine-et-Oise.

Célesline ei Hortense, dont les liens d'affection s'étaient

resserrés par l'habitation sous le même toit, vivaient presque

ensemble.

La baronne, entraînée par un sentiment de probilé qui lui

' faisait exagérer les devoirs de sa place, se sacrifiait aux

œuvres de bienfaisance dont elle était l'intermédiaire. Elle sortait presque tous les jours de onie heures à cinq heures.

Les deux belles-sœurs, réunies par les soins à donner ù leurs enfans qu'elles surveillaient eu conimun , restaient et travaillaient ensemble au logis. Elles en étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le toucliant accorddc deux sœurs, l'une lieureuse, l'ajUreniélancolique.

Bf lie. pleine dj vie débordant, animée, rieuse et spirituelle, la sœur nialbiMireuse semblait démentir sa situation réelle par son extérieur; de même que la mélancolique, douce et «aime, égale comme la raison, habituellement pensive et rénéchie, eût lait croire à des peines secrètes. Peut-être ce contraste coniribuait-il à leur vive amitié. Elles se prêtaient Tune à l'autre ce qui leur manquait.

Assises dans un petit kiosque au milieu du jardinet que la truelle de la spécilation avait respecté par un caprice du constructeur, qui croyait conserver ces cent pieds carrés pour lui-même, elles jouissaient de ces premières poussesdislilas, fête prinianière qui n'est savourée dans toute son étendue qu'à Paris, où, durant six mois, les Parisiens ont vécu dans l'oubli de la végétation, entre les falaises de pierre oU s'agite leur océan humain.

— Céleslii.e, disait llorlensc en répondant à une observalion de sa belle-sœur qui se plaignait de savoir son mari par' lin si beau temps à la Chambre, je trouve que lu n'apprécies pas assez tOB bonheur. Aicloriii est un ange, et tu le tourmentes parfois.

— Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés ! Certaines tracasseries sont une preuve d'affection. Si ta pauvre inère avait été non pas exigeante, mais toujours près de l'êire, vous n'eussiez sans (ioutei>as eu tant de malheurs à déplorer.

— Lisbeih ne revient pas ! Je vais chanter la chanson de Malborough! dit Ilortense. Comme il me tarde d'avoir des nouvelles de ^Ven(^e^las... De quoi vit-il? il-n'a rien fait c'e puis deiixars.

— Victorin ra,m'a-t-il dit, aperçu l'autre jour avec celle odieuse lemme, et il suppose qu'elle l'enlrctieut dans la paresse... Ah ' si tu voulais, cldTC sœur, tu pourrais encore ramener ton mari.

Ilorlcnsetit un signe de lêtc négatif.

— Crois-moi, ta situation deviendra bicnlîit intolérable, dit Célcsline en continuant. Dans le premier moment, la colère et le désespoir, l'indignation t'ont prêié des forces. Les malheurs inouïs (]ui depuis ont accablé notre famille : deux moris, la ruine, la catastrophe du baron llulot, ont occupé ton esprit et ton cœur ; mais, maintenant que tu vis dans Je calme et le sileme, tu ne supporteras pas facilement le vide de la vie; et, comme tu ne peux pas, que tu r.c veux pas sortir rlu sentier de l'honneur, il faudra liicn se réconcilier avec WencesLis. Vic'orin. qui l'aime tant, est de cet avis. Il va quelque chcs.'î de plus fort q:;c nosscntimens, c'est la nature !

— Un homme si lâche! s'écria la flèrc Ilortense; il aime celte femme paVce qu'elle le nourrit... El'e a donc payé ses (letles? elle!... !Mon Dieu! je pense nuit et jour à la situation de cet homme ! Il esl le pèrg de mon enfant, et il se déshonore...

— Vois la mère, ma petite... reprit Céleslinc. Célesiine appartenait ù ce genre de femmes, (|ui, lorsqu'on

leur a donné des raisons assez forles pour convaincre des paysans bretons, recommencent pour la centième fois leur raisonnement piimilif.

Le caractère de sa ligure un peu plate, froide elcommuno, ses cheveux c!i:'iiain-clan' disposés en bandeaux raides, lacOiileul- de son leiiil. tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans charme, mais aussi sans faiblesse.

— La baronne voudrait bien être près de son mari déshonoré, le consoler, le cacher dans son coîur à tous les regards, dit Céleslinc en continuanl. Elle a fait arranger là-haut la rhambre de monsieur Iluhjt, comme si, d'un jour ù l'autre, elle allait le retrouver cl l'y instiller.

— Ohl ma mère esl sublime! répondil Ilortense, elle est sublime, à < haque iiisloiil, loas les jours, depuis vingt-six

• ans; mais je n'ai pas ce tempérament-là... Que veux-lu?je m'emporte quelquefois cojitre moi-même. Ah! tu ne sais pas ce que c'est, Célesline, que d'avoir à pactiser avec l'infamie!

— Et mon père! .. reprit tranquillement Célesline. Il est ceriainement dans la voie où le tien a péri l .'\Ion père a dix ans de moins que le baron, il a été commer.;ant, c'est vrai ; mais comment cela linira-t-il? Cette madame Marneffe a fait de mon père son chien, elle dispose de sa foraine, de ses idées, et rien ne peut éclairer mon père. Enlin. j* irenible d'apprendre que les bans de son mariage sont publiés! Mon mari tente un effort, il regarde toriime un devoir de venger la société, la fîimille, et de demander compte à celte femme de tous ses crimes. Ah ! chère Horlense, de nobles esprits comme celui de Victorin, des êœurs comme les noires comprennent trop lard le monde el ses moyens! Ceci, chère sœur, est un secret, je te le confie, car il t'intéresse ; mais que pas une parole, pas un geste ne le révèlo ni à Lisbelh, ni à la mère, à personne, car...

— Voici Lisbeth ! dit Hortense. Eh bien ! cousine, comment va l'enfer de la rue Barbet?

— Mal pour vous, mes enfans. Ton mari, ma bonne Horlense, est plus ivre que jamais de celle femme, qui, j'en conviens, éprouve pour lui uue passion folle. Votre père, chère Célesline, est d'un aveuglement royal. Ceci n'est rien, c'est ce (]ue je vais observer tous les quinze jours, et, vraiment, je suis heureuse de n'avoir jamais su ce qu'est un homme... C'est de vrais animaux! Dans cinij jours d ici, Victorin et vous, dii?:c petite, vous aurez perdu la fortune de votre père!

— Les bans sont publiés ?... dit Célesline.

— Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J'ai dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l'autre, que, s'il voulait vous soi lir de l'embarras où vous étiez, en libérant votre maison, vous en seriez si reconnaissans, que vous recevriez votre belle-mère...

llorlense lit un geste d'effroi.

— Victorin avisera... répondil Célesline froidement.

— Savez-vous ce (|uc monsieur le maire m'a répondu? reprit Lisbeth : — «Je veux les laisser dans l'embarras, on ne dompte les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre ! » Le baron Ilulot valait mieux que monsieur Crevel. Ainsi, mes pauvres enfans, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortuné! ^'olre père a payé lés trois millions de la terre de Presles, et il lui reste trente mille francs de renies ! oh ! il n'a pas de secrets pour moi! Il parle d'acheter l'hôlcl de A'avarreins, rue du Bac. Madame Marneffe possède, elle, (|Haranle mille francs de rentes.— Ah! voilà notre ange gardien, voici ta mère!... s'écria-t-elle en cntendantlc roulement d'une voiture.

La baronne, en effet, descendit bientôt le perron cl vint se joindre au groupe de la famille.

A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle éiait saisie d'un frisson de fièvr.f, Adeline devenue pâle el ridée, conservait une belle taille, des ligues magniflques et sa noblesse naturelle.

On disait en la voyant: —Elle a du être bien belle ! Dévorée par le chagrin d'ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire parlager dans celte oasis i)arisienne. dans la retraite el le silence, le bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des ruines.

A chaque lueur d'espoir évanouie, à chaque recherche inutile, .\de!ine lo'.nhaii dans des mélancolies noires qui déscspéraicnt-ses enfans.

La baronne, partie le matin avec une espérance, était impatiemment attendue.

Un intendani-général, l'obligé de Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune adniinislralive, disait avoir aiicrtu le baron dans une loge au thé'itre de l'Ambigu-Comique avec .une femme, d'une beauté splendide; Adeline était allée chez le baron A'ernier. Ce haul fonetionnaire, tout en anirmant avoir vu son vieux proleeleur, et prétendant (|uc sa manière d'êlrc avec cette femme pendant la représeiitalioti accusait un mariage clandestin, venait de dire à madame Hulot que son mari, pour éviter de le reiiconlror, était s'.i ti bien avant la lin du spectacle.

LES PARENS rAmT\ES.

— Il étail comme un homme en famille, et sa mise annoiivail uue gène caeliée, ajoula-t-il en teiniliiant.

— Eu bien ? dirent les trois femmes à la baronne.

— Eh bien! monsieur Uulol est A Paris; c'est déjà pour moi, répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous.

— Il ne parait pas s'être amendé! dit l.isbeth (juand Adeline eut lini de raconter son entrevue avec le baron Veriiier, il se sera mis avec une petite ouvrière. !\Iais où peut-il prendre de l'argent? Je parie qu'il en demande a ses anciennes maîtresses, à mademoiselle Jenny dadine ou à Josépha.

La baronne eut un redoublement dans le .jeu constant de ses nerfs, elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva douloureusement vers le ciel.

— Je ne crois pas qu'un grand-olVicier de ki Lc{;ion-d'Hon- !:eur soit descendu si bas, dit-elle.

— Pour son plaisir, reprit Lisbctb, que ne ferait-il pas? il a volé l'État, il volera les particuliers, il assassinera peutêtre.

— Oh! Lisbetii ! sécria la baronne, garde ces pensées-là pour toi.

E» ce moment, Louise vint jusqu'au groupe formé par la famille, auquel s'étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenccslas pour voir si les poches de leur grand'mère contenaient des friandises.

-Qu'y a-t-il, Louise?... demanda-t-on.

— C'est un homme qui demande mademoiselle Fischer.

— Quel homme est-ce? dit Lisbeth.

— Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l'eaude-vie... C'est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.

Cette description peu engageante eut pour cffei de faire aller vivement Lisbetli dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Graud, où elletrouva l'homme fumant une pipe dont le culotage annonçait un artiste en fumerie.

— Pourquoi venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois à la porte de l'hôtel Marneffe, rue Barbet-de-Jouy, j'en arrive après y être restée cin(i heures, et vous n'y êtes pas venu?...

— J'y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit le matelassier ; maiz-ile y avait une poule d honneur au café des Savans, rue du Cœur-Volant, et chacun a ses passions. Moi c'est le billard. Sans le billard, je mangerais dans l'argent ; car, saisissez bien ceci ! dit-il en cherchant un papier dans le gousset de son pantalon déchiré, le billard entraine le petit verre et la prune à l'eau-de-vie... C'est ruineux, comme toutes les belles choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu... Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus ; mais il y a du mélange! Dieu n'est pas pour tout le monde, comme ou dit, il a des préférences, c'est son droit. ^ oici l'écriture de votre parent estimable et très ami du matelas... C'est là son opinion politique.

Le père Chardin essaya de tiacer dans l'atmosphère des zigzags avec l'index de sa main droite.

Lisbelh, sans écouter, lisait ces deux lignes ;

<■ Chère cousine, soyez ma providence! Donnez-moi trois » csnts francs aujourd'hui.

» HECTOn. »

— Pourquoi veut-il tant d'argent ?

— Le popiétaire \ dit le père Chardin qui tâchait toujours de dessiner des arabesques. Et puis, mon lils est revenu de l'Algérie par l'Espagne, Bayonne et... il n'a rten pris, contre sou habitude; car, c'est un g'ienlin li;ii, sous voire respect, mon tils. Que voulez-vous? il a faim ; mais il va vous rendre te que nous lui prêterons, car il veut faire une comme on dite; il a des idées qui peuvent le mener loin...

— En police correctionnelle! reprit Lisbeth. C'eslTassas- £iji de mon oncle ! je ne l'oublierai pas.

— Lui, saigner un poulet! il ne le pourrait pas!... res. pectable demoiselle.

LE àlÉCLE. — II.

— Tenez! voilà trois cents francs, dit Lisbeth en tirant

(juinze pièces d'or de sa boui'se. Allezvous-cn, et ne revenez jamais ici...

Elle accompagna le père du garde-magasin des vivres d'Oran jusqu'à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

— Toutes les fois ((ue cet liommelà viendra, si, pai' hasard il vient, vous ne laisserez pas entrer, et vous lui direz que je n'y suis pas. S'il cherchait à savoir si monsieur Hulot lils, si madame la baronne Hulot demeurent ici, vous lui répondriez que vous ne connaissez pas ces personnes-là...

— C'est bien, mademoiselle.

— Il y va de votre place, en cas d'une sottise, même involontaire, dit la vieille tille à l'oreille de la portière.

— Tslou cousin, dit-elle à l'avocat qui rentrait, vous êtes menacé d'un grand malheur.

— Lequel'?

— Notre femme aura, dans (juelques jmu's d'ici, madame Marneffe pour belle-mère.

— C'est ce que nous verrons! répondit Victurin.

Depuis six mois, Lisbeth payait exactement uue petite pension à son protecteur, le baron Hulot, de qui elle était la protectrice; elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes d' Adeline à qui, lorsqu'elle la voyait gaie et pleine d'espoir, elle disait, comme on vient de le voir,

— Attendez-vous à lire quelque jour le nom de mon pauvre cousin à l'article Tribunaux.

En ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance. Elle avait éveillé la prudence de Victorin. Vietorin avait résolu d'en finir avec cette épée de Damodès, in cessamment montrée par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs.

Le prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de madame Marneffe, appuyait l'entreprise secrète de l'avocat, il lui avait promis l'intervention cachée de la police pour éclairer Crevel, cl pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal Hulot, ni la ruine totale du Conseilter-d'Etat.

Ces mots : — " Il en demande à ses anciennes maîtresses! » dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit la baronne.

Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du désespoir, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottans pour des amarres, elle finit par croire la bassesse dont le seul soupçon l'avait indignée, et elle eut l'idée d'appeler à son secours une de ces odieuses femmes.

Le lendemain malin, sans consulter ses enfans, sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépha Mirah, prima dona de l'Académie royale de Musique, y chercher ou y perdre l'espoir qui venait de luire comme un feu follet.

A midi, la femme de chambre :1e la célèbre cantatrice lui remf ttait la carte de la baronne Hulot, en lui disant que cette personne attendait à sa porte après avoir fait demander si mademoiselle pouvait la recevoir.

-L'appartement est-il faii?

— Oui, mademoiselle.

— Les fleurs sont-elles renouvelées?

— Oui, mademoiselle,

— Dis à Jean d'y donner un coup-d'œil, que rien n'y cloche avant d'y introduire cette dame, et qu'on ait pour elle les plus grands respects. Va, reviens m'habiller, car je veux être crânement belle !

Elle alla se regarder dans sa psyché.

— Ficelons-nous! se dit-elle. Il faut que le Vic^ soit sous lesarmes devant la Vertu ! pauvre femme ! que me veut elle?... Ça me (rouble, moi' de vie

Du rnalbeur auguiie victimBl... '

Elle achevaii de chanter cet air célèbre, quand sa femme de chambre rentra.

— Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d'un tremblement nerveux...

— Offrez de la fleur d'oranger, du rhum, un potage !...

DE BALZAC

— C'est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant que c'était une petite infirmité, des nerfs agacés...

— Où l'avez-vous fait.entrer'^..

— Dans le grand salon.

— Dépèche-toi, ma fille! Allons, mes plus belles pantoufles ma robe de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des dentelles. Fais-moi une coiffure à étonner une femme... Celte femme tier.t le rôle opposé au mien ! Et qu'on (lise A *ette dame... (Car c'est une grande dame, ma fille! c'est eu'ore mieux, c'est ce que lu ne seras jamais: une femme dont les prières délivrent des ûmcs de votre purgatoire.) Qu'on lui dise que je suis au lit, quej'ai joué hier, que je me lève...

La baronne introduite dans le grand salon de l'appartemenl de Joséplia, ne s'aperçut pas du temps qu'elle y passa, quoiqu'elle y attendit une grande demi-heure.

Ce salon, déjà renouvelé depuis linstallation de Josépha dans ce pi-lil h6tel, était en soieries couleur massaca cl or.

Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient dans leurs prlites maisons et dont tant de restes magnifiques lomoignent de ces folio qui justifiaient si bien leur nom, éclatait avec la perfection due aux moyens modernes, dans les quatre pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par un calorifère invisible.

La baronne étourdie examinait chaque objet d'art dans un élonnement profond. Elle y trouvait l'explication de ces forlunes fondues au creuset sous lequel le Plaisir et la Vanité attisent un feu dévorant.

Cette femme qui, depuis vingt-six ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dont les yeux contemplaient des tapi» à fieurs éteintes, des bronzes dcdorés, des soieries flétries comme son cceur, entrevit la puissance des séductions du Vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles les grands artistes inconnus qui font le Paris actuel et sa production européenne avaient tous contribué.

Là, tout surprenait par la perfection de la chose unique. Les modèles étant brisés, les formes, les figurines, les sculptures étaient toutes originales. C'est là le dernier mot du luxe aujourd'hui. Posséder des choses (jui ne soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulens qui se croient luxufux quand ils étalent des richesses dont sont encombrés les magasins, c'est le cachet du vrai luxe, le luxe des grands seigneurs modernes, étoiles éphémères du firmament parisiin.

En examinant des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de bronzes cicelés et faites dans le gfure dit de Houle, la baronne fut effrayée de ce que cet appartement contenait de richesses.

Wcessairement ce sentiment dut réagir sur la personne autour de qui ces profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha Mirah, dont le portrait dû au pinceau de Joseph Brideau, brillait dans le boudoir voisin, était une cantatrice de génie, une Malibran, et elle s'attendit à voir une vraie lionne.

Elle regretta d'être venue. Mais elle ilait poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévoùnient si peu calculateur, qu'elle rassembla son courage pour soutenir cette entrevue. Puis, elle allait satisfaire celte curiosilc qui la puignait, d'étudier le charme que possédaient ces sortes de femmes, pour extraire tant d'or des giscmens avares du sol parisien.

1.1 baronne .se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans ce luxe; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur la(|uelle s'étalait une belle colcrette en niagnithpie dentelle. Sou chapeau de velours en même couleur lui seyait.

En se voyant encore imposante comme une reine, toujours ri'iue mémeiiuand elle est détruite, elle pensa que la noblesse du malheur valait la noblesse du talent.

Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle aperçut enfin Josépha.

La cantalrice ressemi>lait ù la Judith d'Al'oris, gravée dans

le souvenir de tous ceux qui l'ont vue dans le palais Pitli, auprès de la |)orie d'un grand salon : même fierté de pose, même visage sublime, des cheveux noirs tordus sans app'rét, et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument semblable au brocart dont est habillée l'immortelle homicide créée par le neveu du Bronzino.

— Madame la baronne, vous me voyez confondue de l'honneur que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice qui s'était promis de bien jouer son rôle de grande dame.

Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit pour elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme, cl fut saisie d'une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblemcnl nerveux que la moindre émotion rendait coiivulsif.

E le lut d'un seu' regard celte vie sainte que jadis Hulot et Crevel lui dépeignaient; et, non-seulement elle perdit alors l'idée de lutter avec cette femme, mais encore elle s'humilia devant celte grandeur qu'elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la courtisane.

— Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir à tous les moyens...

Un geste de Josépha flt comprendre à la baronne qu'elle venait de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l'artiste.

Ce regard plein de supplication éteignit la flamme des yeux de Josépha qui finit par sourire.

Ce fut entre ces deux femmes un jeu muet d'une horrible éloquence.

— Voici deux ans et demi que monsieur Hulot a quitté sa famille, et j'ignore oii il est, quoique je sache qu'il habite Paris, reprit la baronne d'une voix émue. Un rêve m'a donné l'idée, absurde peut être, que vous avez dû vous intéresser à monsieur Hulot. Si vous pouviez me mettre à même de revoir monsieur Hulot, ah ! mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours , pendant le temps que je resterai sur cette terre...

Deux grosses larmes qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice en annoncèrent la réponse.

— Madame, dit elle avec l'accent d'une profonde humilité, je vous ai fait du mal sans vous connaître; mais maintenant quej'ai le bonheur, en vous voyant, d'avoir entrevu la plus grande image de la Vertu sur la terre , croyez que je sens la portée de ma faute, j'en conçois un sincère repentir ; aussi, comptez que je suis capable de tout pour la réparer !..

Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu s'opposer à ce mouvement , elle la baisa de la façon la plus respectueuse, et alla jusqu'à l'abaissement en pliant un genou.

Puis elle se releva fiôrc comme lorsqu'elle entrait en scène dans le rôle de Mathilde, et sonna.

— Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval, et crevez-le s'il le faut, trouvez-moi la petite Bijou, rue Saint- Maur-du-Temp!e, amenez-la moi, faites-la monter en voiture, el payez le cocher pour qu'il arrive au galop. Ne perdez pas une minute... ou je vous renvoie.

— Madame, dit-elle en revenant à la baronnect lui parlant d'une voix pleine de respect, vous devez me pardonner. Aussiiùt que j'ai eu le duc d'Hérouville pour protecteur, je vous ai renvoyé le baron, en apprenant qu'il ruinait pour moi sa famille. Que iiouvais-jc faire de plus? Dans la carrière du théâtre, une iirotection nous esl nécessaire à toutes au moment où nous y débutons. Nos appointemens ne soldent pas la moitié de nos dépenses, nous nous donnons donc des maris temporaires... Je ne tenais pas à monsieur Hulot, qui m'a fait quitter un homme riche, une bête vaniteuse. Le père Crevel m'aurait certainement épousée...

— Il me l'a dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.

■ —Eh bien! voyez-vous, madame ! je serais une honnête femme aujourd'hui, n'ayant eu qu'un mari légal.

— Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne, Dieu les appréciera. Mais moi, loin d.vous faire des reproches, je suis venue au contraire contracter envers vous ime dette de reconnaissance.

— Madame, j'ai pourvu, voici bienlôl trois ans, aux besoins (le monsieur Iel)aion...

— Vous! s'éoria la baronne à (jui des larmes vinrent aux yeux. Ah! que puisje pour vous .'je ne puis que prier...

— Moi! el monsieur le due d'Ilerouville, reprit la cantatrice, un noble cœur, un vrai j,'cntilbomme...

El Josépha raconta l'emménagement et le mariage du père Thoul.

— Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon mari, grûce à vous, n'a mamiué de rien ?

— Nous avons tout fait pour cela, madame.

— Et où se trouve-t-il?

— Monsieur le duc m'a dit, il y a six mois environ, que le baron, connu de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit mille francs qui devaient n'être remis que par parties égales de trois e;i trois mois, répondit Josépha. Ni moi ni monsieur d'Hérouville nous n'avons entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres, est si occupée, si remplie, que je n'ai pu courir après le père Thoul. Par aventure, depuis six mois. Bijou, aa brodeuse, sa... comment dirais-je?

— ' Sa maîtresse, dit madame Hulot.

— Sa maîtresse, répéta Josépha, n'est pas venue ici. Mademoiselle Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est fréquent dans notre arrondissement.

Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de ses jardinières, et fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l'attente était, disons-le, entièrement trompée.

Semblable à ces bons bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres mangeant, buvant, marchant, parlant, tout autrement que les autres hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice, Josépha la cantatrice, la courtisane spirituelle et amoureuse, et elle trouvait une femme calme et posée, ayant la noblesse de son talent, la simplicité d'une actrice qui se sait reine le soir, et eniin, mieux que cela, une lille qui rendait par ses regards, par son altitude et ses façons, un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la maler dolorosn de l'hymne saint, et qui en fleurissait les plaies, comme en Italie on fleurit la madone.

— Madame, vint dire le valet revenu au bout d'une demiheure, la mère Bijou est en' route ; mais il ne faut pas compter sur la petite Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est mariée...

— En détrempe?... dit Josépha.

— Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d'un magnifique établissement. Elle a épousé le propriétaire d'un grand magasin de nouveautés où l'on a dépensé des millions, sur le boulevard des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses sœurs et à sa mère. Elle est madame Grenouville. Ce gros négociant...

— UnCrevel!

— Oui, madame, dit !e valet. Il a reconnu trente mille francs de rentes au contrat de mademoiselle Bijou. Sa sœur aînée va, dit-on, aussi épouser un riche boucher.

— Votre affaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la baronne. Monsieur le baron n'est plus oii je l'avais casé.

Dix minutes après, on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence, fit passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la portière.

— Vous l'intimideriez, dit-elle à la baronne, elle ne lâcherait rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez moi la confesser! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène se joue aussi souvent dans la vie qu'au théâtre.

— Eh bien! mère Bijou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d'étoft'e, dite larlcin, et qui ressemblait A une portière endimanchée, vous voilà tous heureux ? votre fille a eu de la chance !

—Oh ! heureuse... ma fille nous donne cent francs par mois, et elle va en voiture, et elle mange dans de l'argent, elle est mhjonaire. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A mon âge, travailler!... Est-ce un bienfait?

— Elle a tort d'être ingrate, car elle vous doit sa beauté,

reprit Josépha ; mais pourquoi n'est-elle pas venue me voir? C'est moi qui l'ai tirée de peine en la mariant à mon oncle...

— Oui, madame, le père Thoul !... Mais il est beii vieux, ben cassé...

— (Ju'tn avez-vous donc fait? Est-ilchez vous?... Elle a eu bien tort de s'en séparer, le voilà rirhe à millions...

— Ah ! Dieu de Dieu, lit la mère Bijou... c'est ce qu'on lui disait quand elle se comporlait mal avec lui qu'était la douceur même, pauvre vieux! Ah! le faisait-elle trimer) Olympe a été pervertie, madame !

— Et comment?

— Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur, petit-neveu d'un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce faignianl, comme tous les jolis garçons, un soutenenr de pièces, quoi ! est la coqueluche du boulevard du Temple où il travaille aux pièces nouvelles, et .«oigne les enirces des actrices, comme il dit. Dans la matinée, il déjeune ; avant le spectacle, il dîne pour se monter la tête; enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance. — " C'est pas un état cela ! « que je disais à Olympe.

— C'est malheureusement un état, dit Josépha.

— Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame, ne voyait pas bonne compagnie, à preuve qu'il a failli être arrêté dans l'estaminet où sont les voleurs; mais, pour lors, monsieur Braulard, le chef de la claque, l'a réclamé. Ça porte des boucles d'oreilles en or, et ça vit de ne rien faire, aux crochets des femmes qui sont f lies de ces bels homiîies-là ! Il a mangé tout l'argent que monsieur Thoul donnait à la petite L'établissement allait fort mal. Ce qui venait de la broderie allait au billard. Pour lors, ce gars-là, madame, avait une sœur jolie, qui faisait le même état que son frère, une pas grand'chose, dans le quartier des étudians.

— Une loretle de la Chaumière, dit Josépha.

— Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idamere, il se nomme Idamore, c'est son nom de guerre, car il s'appelle Chardin, Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d'argent qu'il ne le disait, et il a trouvé moyen d'envoyer, sans que ma fille s'en doutât, Élodie, sa sœur (il lui a donné un nom de théâtre), chez nous, comme ouvrière. Dieu de Dieu! qu'elle y a mis tout sens dessus-dessous, elle a débauché toutes ces pauvres filles qui sont devenues indéci^ttables, sous votre respect... Et, elle a tant fait, qu'elle a pris pour elle le père Thoul, et elle l'a emmené, que nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapporta tous les billets. Nous sommes encore aujor-d'ojord'hui sans pouvoir payer; mais ma fille (ju'est là-dedans veille aux échéances... Quand Idamore a évu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé là ma pauvre fille, et il est maintenant avec une jeune première des Funambules... Et de là, le mariage de ma fille, comme vous allez voir...

— Mais vous savez où demeure le matelassier?... demanda Josépha.

— Le vieux père Chardin? Est ce que ça demeure ça!... Il est ivre dès six heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...

— Comment, il fait les poules?... c'est un fier coq !

— Vous ne comprenez pas, madame; c'est la poule au billard ! Il en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit....

— Des laits de poule! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au Boulevard, et en s'adressant à mon ami Braulard, on le trouvera...

— Je ne sais pas, madame, vu que ces événemens-là se sont passés il y a six mois... Idamore est un de <es gens qui doivent aller à la Correctionnelle, de là à Melun, et puis... dam!...

— Au pré ! dit Josépha.

— Ah ! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma fille n'avait pas connu cet être-là, elle serait... Mais elle a eu bien de la chance, tout de même, vous me direz; car monsieur Grenouville en est devenu amoureux au point qu'il l'a épousée...

— Et comment ce mariage-là s'est-il fait?.. .

DE BALZAC

— Par le désespoir d Olympe, madame. Quand elle s'est ^ vue abandonnée pour la jcuni- première à qui elle a trempé une soupe! Ali! l'a-t-e.le girojleUte\... et qu'elle a eu perdu le père Tlioul qui l'adorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, monsieur Grenouville, qui venait arheier beaucoup chez nous, deux cents écliarpes de Chine brodées par trimestre, l'a voulu consoler; mais, vrai ou non , ellin'a voulu entendre k rien qu'avt^' la mairie et l'église :

— ■• Je veux être honnête !... disait-elle toujours, ou je me péris! N

Kl elle a teiui bon. Monsieur Grenouville a consenti à l'épouser, a la condilion qu'elle renoncerait à nous, et nous axons consenti...

— Moyennant linance?... dit la perspicace Josépba.

— Oui, madame, dix raille francs, et une rente à mon père qui ne peut plus travailler...

— .l'avais prié votre fille de rendre le père Thoul heureux, et elle me l'a jeté dans la crotte! Ce n'est pas bien. .Te ne m'intéresserai plus h personne ! Voilà ce que c'est que de se livrera la Bienfaisance '... La Bienfaisance n'est décidément bonne que comme spéculation. Olympe devait au moins m'averlir de ce tripoiage-li! Si vous retrouvez le père Thoul, d'ici à quinze jours, je vous donnerai mille francs...

— C est bien diflieile, ma bonne dame, mais il y a bien des pièces de cent sons dans mille fraiiis, et je vais tâcher de gagner votre argent....

— Adieu, madame lîijou.

lui entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame Hulotccimplétefiient évanouie ; mais, malt'ré la perte de ses sens, son tremblement nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les tronçons d'une couleuvre coupée s'agitent encore.

Des sels violeiis, de l'eau fraiche, tous les moyens ordiuaires prodigués rappelèrent la baronne à la vie, ou, si l'on veut, au sentiment de ses douleurs.

— Ah I mademoiselle ! jusqu'où est-il tombé !... dit-elle en reconnaissant la cantatrice et se voyant seule avec elle.

— Ayez du courage, madame, réiiondit .losépha, qui s'éiait mise sur un coussin aux pieds de la baronne, et qui lui baisait les mains, nous le retrouverons, et s'il est dans la fange, eh bien ! il se lavera. Croyez-moi, pour les personnes bien élev.^s, c'est une question d'babils... Laissez-moi réparer mes torts enveis vous, car je vois combien vous êtes allachée â votre mari, malgré sa conduite, puisque vous êtes venue ici'... Dam! ce pauvre homme' il aime les femmes... eh bien, si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre chiqup, vous l'auriez empêché de courailler, car vous auriez été ce que nous savons être : toutes les femincs pour un homme. Lfl gouvernement devrait créerune école de gymnastique pour les honnêtes femmes ! Mais les gouvernemens sont si bégueules!., ils sont menés par les hommes que nous menons! Moi, Je plains les peuples!... Mais il s'apit de travailler pour vous, et non de rire... F,!i bien! soyez Iranquille, madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez plus. Je vous ramènerai votre Hector comme il était il y a trente ans.

— Oh! mademoiselle, allons cliez cette madame Grenouville! dit la baronne; elle doit savoir quelque chose, peuté re verrai-jc monsieur Uulot aujourd'hui, ei pourrai-je l'arracher immédiatement à la misère, ,1 la honte...

— Madame, je vous témoignerai par avance la reconnaissance profonde que je vous garderai de l'honneur (|ue vous m'avez fait, en ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maitresse du duc d'IIérouville, à cùlé de la plus belle, de la plus sainte image de la Vertu. Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n'est pas une humilité de comédienne, c'est un horomage que je vous rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre xoire sentier, malgré les épines qui vous ensanglantent les pieds et les mains ! Mais, que voi^ez-voas ? j'appartiens à l'Art comme vous appartenez a la Vertu...

— Pauvre fille ' dit la baronne, émue au milieu de ses douleurs par un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la Société, qui a besoin de spectacles. Quand la vieillesse vien-

dra, faites pénitence... vous serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d'une...

— D'une martyre, madame, dil Josépha, qui baisa respectueusement la robe de la baronne.

Mais Âdeline prit la main de la cantatrice, l'attira vers elle et la baisa au front.

Uouge de plaisir, la cantatrice reconduisit Adeline jusqu'à sa voilure, avec les démonstrations les plus servîtes.

— C'est quelque dame de durrité, dit le v;!let de chambre à la femme de chambre, car WA n'e-^t ainsi pour personne, pas même pour sa bonne amie, madame Jeiiny Cadine !

— Attendez quelques jours, (lit-elle, madame, et vous h' veirez, ou je renierai le dieu de mis pères; et, pour une juive, voyez-vous, c'est promettre la réussite.

Au moment où la baronne entrait chez Josépha, Viclorin recevait dans son cabinet une vieille femme .Igée de soixantequinze ans environ, qui. pour parvenir jusqu'à l'avocat célèbre, mil en avant le nom terrib'e du chef de la police de sflleté.

Le valet de chambre annonça :

— Madame de Saint-Estève !

— J'ai pris un de mes noms de guerre, dit-elle en s'asseyant.

Victorin fut saisi d'un fi'isson intérieur, pour ainsi dire, à l'aspect rie cette affreuse \ieille. Quoique richement mise, elle épouvantait par les signes de méi liaucelé froide que présentait sa plate ligure horriblement ridée, blanche et musculeuse.

Marat, en femme et à cet âge, eût été, comme la SaintEslève, une image vivante de la Terreur. Cette vieille sinistre ollrait dans ses petits yeux clairs la cupidité sanguinaire des tigres. Son nez épaté, dont les narines agrandies en trous ovales souillaient le feu de l'enfer, rappelait le bec des plus mauvais oiseaux de proie. Le génie de l'intrigue siégeait sur son front bas et cruel. Ses longs poils de barbe poussés au hasard dans tous les creux de son visage, annonçaient la virilité de ses projets.

Quiconque eût vu ceite femme, aurait pensé que tous les peintres avaient manqué la ligure de Méptiistophélès...

— Moucher monsieur, dit-elle d'un tonde protection, je ne me mêle plus de rien depuis longtemps. Ce que je vais faire pour vous, c'est par considération pour mon cher neveu, que j'aime mieux que je n'aimerais un lils... Or, le préfet de police, à qui le président du conseil a dit deux mots dans le tuyau (le l'oreille, rapport .^ vous, en conférant avec monsieur Chapuzol, a ppnsé que la police ne devait paraître en rieji dans une affaire de ce génie là. L'on a donné carte blanelie à mon neveu ; mais mon neveu ne sera là-dedans que pour le conseil, il ne doit pas se compromettre...

— Vous êtes la tante de...

— Vous y êtes, et j'en suis un peu orgueilleuse, réponditelle en coupant la parole à l'avocat, car il est mon élève, un élève devenu promptement le mailre... Nous avons éludié votre affaire, et nous avons jaugé (;,a! Donnez-vous trente mille francs, si l'on vous débarrasse de tout ceci? Je vous liquide la chose ! et vous ne payez que l'affaire faite...

— Vous connaissez les personnes?

— Non, mon cher monsieur, j'attends vos renscignemens. On nous a dit: il y a un benêt de vieillard qui est entre Iss mains d'une veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de roleuse qu'elle a quarante mille francs de rentes prises à deux pères de familles. Elle est sur le point d'engloutir quatre-vingt mille francs de rentes en épousant un bonhomme de soixante-et-un ans ; elle ruinera toute une honnête famille, et donnera celte immense fortune à l'enfant de ([uelque amant, en se débarrassant promptement de son vieux mari... Voilà le problème.

— C'est exact ! dit Viclorin. Mon beau-père, monsieur Crevel...

— Ancien parfumeur, un maire -, je suis dans son arrondissement sous le nom de w«we Nourrisson, dite riiiconnue,

— L'autre personne est madame Mamelle.

— .le ne la connais pas, dit madame .Saint-Estéve; mais, eii liois jours, je seial à mèiiie de compter ses chemises.

LES PARÊNS i'AtJVBES.

•Poiirric7.-vous emiK^rlier le mariage? dcmaiula l'avo-

i-at.

— Où iMi cslil?

— A la sccondepublication.

— Il faudrail enlever la remino. Nous sommes aujourd'hui dimaiulie, il n'y a que Irois jours, (ar ils se inarieroiil nieieredi, c'est impossible ! Mais on peut vous la lucr...

Vi( torin Hulot lil un bond d'IionuiUe homme on enlendaiit ces six mois dils de sang-froid.

— Assassiner!... dit il. EL coiiniioiii l'erez-vous?

— Voici quaranie ans, monsieur, que jeremplaïc le Destin, répondit-elle avee un orgueil formidable, et que je lais tout ce que je veux dans Paris. Plus d'une famille, et du faubourg Saint-Germain, m'a dit ses secrets, allez! J'ai conclu, rsmpu bien des mariages, j'ai déchiré bien des lestamens, j'ai sauvé bien des honneurs I Je parque là, dit-elle en montrant sa tète, un troupeau de secrets qui me vaut (rente-six mille francs de rentes; et, vous, vous serez un de mes agneaux, (luoi! l ne femme comme moi serait-elle ce que je sais, si elle parlait de ses moyens. J'agis! Tout ce qui se fera, mon cher maître, sera l'œuvre du hasard, et vous n'aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme les gens guéris par les somnambules, ils croient au bout d'un mois que la nature ajout fait.

Victorin eut une sueur froide.

L'aspect du bourreau l'aurait moins ému que cette sœur sentencieuse et prétentieuse du Bagne; en voyant sa robe lie-de-vin, il la crut vêtue de sang.

— Madame, je n'accepte pas le secours de votre expérience el de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quelqu'un, et si le moindre fait criminel s'ensuit.

— Vous fies un grand enfant, monsieur ! répondit madame Saint-Eslève. ^'ous voulez rester probe a vos propres yeux, tout en souhaitant que votre ennemi succombe.

■\'ictorin fit un signe de dénégation.

— Oui, reprit-elle, vous voulez que celte madame Marneflé abandonne la proie qu'elle a dans la gueule! Et comment feriez-vous lâcher h un ligre son morceau de bœuf? estce en lui passant la main sur le dos et lui disant : minet!

minet? \ ous n'êtes pas logique. Vous ordonnez un combat, et vous n'y voulez pas de blessures! Eh bien! je vais vous faire cadeau de cette innocence qui vous tient tant au cœur. J'ai toujours vu dans l'honnêteté de l'étoffe à hypocrisie ! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre viendra vous demander quaranie mille francs pour une œuvre pie, un couvent ruiné dans le Levant, dans le désert! Si vous êles content de votre sort, donnez les quarante mille francs au bonhomme ! vous en verserez bien d'autres au fisc ! Ce sera peu de chose, allez! en comparaison de ce que vous récolterez.

Elle se dressa sur ses larges pieds à peine contenus dans des souliers de satin que la chair débordait, elle sourit en saluant et se retira.

■— Le diable a une sceur, dit Victorin en se levant.

Il reconduisit cette horrible inconnue, évoquée des antres de l'espionnage, comme du troisième dessous de l'Opéra se dresse un monstre au coup de baguette d'une fée dans un bailet-féerie.

Après avoir fini ses affaires au Palais, il alla chez monsieur Chapuzot, le chef d'un des plus importans services à la Préfecture de police, pour y prendre des renseignemens sur cette inconnue.

En voyant monsieur Chapuzot seul dans son cabinet, Victorin Hulot le remercia de son assistance.

— Vous m'avez envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à personnifier Paris, vu du côté criminel.

fllonsieur Chapuzot déposa ses lunettes sur ses papiers, el regarda l'avocat d'un air élonné.

— Je ne me serais pas permis de vous adresser qui que ce soit sans vous en avoir prévenu, sans donner un mot d'introduction, répondit-il.

— Ce sera donc monsieur le préfet...

— Je ne le pense pas, dit Chapuzot. La dernière fois que le prince de AVissembourg a diné chez le ministre de l'inlérieur, il a vu monsieur le préfet, et il lui a parlé de la situa-

tion où vous étiez, une situation déplûral)le, en lui demandant si l'on pouvait amiablement venir à votre secours. Monsieur le préfet, vivement intéressé par la peine une Son Excellence a monlice au sujet de celle affaire de famille, a eu la complaisance de me consulter îi ce sujet. Depuis que moivsieur le préfet a pris les rênes de celle administration, si calomniée et si utile, il s'est, de prime abord, interdit de pénétrer dans la Famille II a eu raison et en principe ctcommn morale; mais il a eu Ion en fait. La police, depuis quarantecinq ans ([uc j'y suis, a rendu d'immenses services aux, familles, de IT9I) à I8l."i. Depuis 1820, la Pressé et le Gouvernement constitutionnel ont totalement changé les conditions de notre existence. Aussi, mon avis a-t-il été de ne pas s'occuper d'une semblable affaire, et monsieur le préfet a eu ia bonté de se rendre à mes observations. Le chef de la police, de srtrelé a reçu devant moi l'ordre de ne pas s'avancer; el, si par hasard, vous avez reçu quelqu'un de sa part, je le réprimanderai. Ce serait un cas de destitution. On a bieniûr. dit: La police fera cela! La police! la police! Mais, m^n cher maîtie, le maréchal, le conseil des ministres ignorent ce que c'est que la police. 11 n'y a que la police qui se connaisse elle-même. Les Rois, Napoléon, Louis XVIII savai"nt les affaires de la leur ; mais la nôtre, il n'y a eu que Fouché, que monsieur Lenoir, monsieur de Sartines et quelques préfets, hommes d'esprit, qui s'en sont doutés... Aujourd'hui tout est changé. Aous sommes amoindris, désarmés! J'ai vu germer bien des malheurs privés que j'aurais empêchés aven cinq scrupules d'arbitraire!... Nous serons regrettés par ceux-lù mêmes qui nous ont démolis quand ils seront, comme, vous, devant certaines monstruosités morales qu'il faudrait pouvoir enlever comme nous enlevons los boues! En politique, la police est tenue de tout prévenir, quand il s'agit du salut public; mais la Famille, c'est sacré. Je f(?rais tout pour découvrir et empêcher un attentat contre los jours du P>oi! je rendrais les murs d'une maison transparens; mais aller mettre nos griffes dans les ménages, dans les intérêts privés!... jamais, tant que je siégerai dans ce cabinet, car j'ai peur...

— De quoi?

— De la Presse imonsieur le député du centre gauche.

— Que dois-je faire? dit Ilulot fils après une pause.

— Eh! vous vous appelez Famille! reprit le Chef de Division, tout est dit, agissez comme vous l'entendrez; mais vous venir en aide?... Mais faire de la police un instrument

des passions et des intérêts privés, est-ce possible? Là,

voyez-vous, est le secret de la persécution nécessaire, que les magistrats ont trouvée illégale, dirigée contre le prédécesseur de notre chef actuel de la Sûreté. Bibi-Lupin faisait la police pour le compte des particuliers. Ceci cachait un immense danger social ! Avec les moyens dont il disposait, cet homme eût été formidable, il eût été une Sous-fatalité...

— Mais ù ma place ? dit Hulot.

— Oh! vous me demandez une consultation, vous qui en vendez!... répliqua monsieur Chapuzot. Allons donc, mou cher maître, vous vous moquez de moi.

Hulot salua le Chef de Division, et s'en alla sans voir l'im^ perceptible mouvement d'épaules qui échappa au fonction» naire, quand il se leva pour le reconduire.

— Et çaveutêireunhomme d'État!... se dit monsieur Chapuzot en reprenant ses rapports.

Victorin revint chez lui, gardant ses perplexités, et né pouvant les communiquer à personne.

A dîner, la baronne annonça joyeusement à ses enfans que, sous un mois, leur père pourraitpartager leur aisance et achever paisiblement ses jours en famille.

— Ah ! je donnerais bien mes trois mille six cents francs de rentes pour voir le baron ici! s'écria Lisbeth. Mais, ma bonne Adeline, ne conçois pas de pareilles joies par avance!.., je t'en prie.

— Lisbeth a raison, ditCélesline. Ma chère mère, attende?, l'événement.

La baronne, tout cœur, toute espérance, raconta sa visiie ;'i Josépha, trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur, el parla de Chardin, le matelassier, le père du

DE BALZAC

garde-magasin tl'Oran, en montrant ainsi qu'elle ne se livrait pas a un faux espoir.

Lisbeth, le lendemalB matin, était à sept heures, dans un fiacre, sur le quai de laTournelle, où elle fitarrêterà l'angle de la ruedePoissy.

— Allez, dit-elle au rocher, rue des Bernardins, au numéro sept, c'est une maison à allée, et sans portier. Vous raonte- Icrcz au quatrième étage, vous sonnerez à la porte à gauche, sur laquelle d'ailleurs vous lirez : " Mademoiselle Chardin, repriseuse de dentelles et de cachemires. « On viendra. Vous demanderez le .chevalier. On vous répondra : « Il est sorti. » .Vous direz : ■< Je lésais bien, mais trouvez-le, car sa bonne €st là sur le quai, dans un fiacre, et veut le voir... "

Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le froid dans une figure pûle et ridée comme celle d'une .vieille femme, allant d'un pas traînant, les pieds dans des pantoufles de lisière, le dos voûté, vêtu d'une redingûlc d'alpaga chauve, ne portant pas de décoration, laissant passera ses poignets les manches d'un gilet tricoté, et la chemise d'un jaune inquiétant, .se montra timidement, regarda le fiacre, reconnut Lisbeth, et vint à la portière.

— Ah ! mon cher cousin , dit-elle , dans quel état vous î'ies!

— Élodie prend tout pour clic! dit le baron Ilulot. Ces Chardins sont des canailles puantes...

— Voulez-vous revenir avec nous?

— Oh! non, non, dit le vieillard, je voudrais passer en Amérique...

— Adeline est sur vos traces...

— Ah! si l'on pouvait payer mes dettes !... demanda le baron d'un air défiant. Samanon me poursuit.

— Nous n'avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit encoiecent mille Irancs...

— Pauvre garçon I

— Et votre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si vous voulez attendre, j'ai là deux mille francs !

Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.

— Donne ! Lisbeth Que Dieu te récompense. Donne I je sais £ih aller!

— Mais vous me le direz, vieux monstre'?

— Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j'ai découvert un petit ange, une bonne créature, une innocente et qui n'est pas assez âgée pour être encore dépravée.

— Songez à la cour d'assises, dit Lisbeth qui se flattait d'y voir un jour Hulot.

— Eh ! c'est rue de Charonne ! dit le baron Hulot, un quartier où tout arrive sans esJandre. Va, l'on ne me trouvera jamais. Je me suis déguisé, Lisbelli, en père Thorec, on me prendra pour un ancien ébéniste; la petite m'aime, et je ne mo laisserai pas manger la laine sur le dos.

— Non, c'est fait 1 dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je vous y conduisais, cousin?...

Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle Elodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman lu. , ,

En une demi-heure pendant laquelle le baron Hulot ne parla

que delà petite Atala Judix à Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le déposa, muni df deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg Saint- Antoine, à la porte d'une maison à façade suspecte et menaçante.

-Adieu, cousin, lu seras maintenant \e père Thorec, n'est-ce pas ? Ne m'envoie que des commissionnaires, et en les prenant toujours à d^s endroits différens.

— C'est dit. Oh ! je suis bien heureux ! dit le baron dont la figure fut éclairée par la joie d'un futur et tout nouveau bonheur.

— On ne le trouvera pas lii, se dit Lisbeth qui lit arrêter son fiacre au boulevard Beaumarchais, d'où elle revint, en omnibus, rue Louis-le-Grand.

Le lendemain , Crevel fut annoncé chez ses enfans , au moment ou toute la famille était réunie au salon, après le déjeuner.

Célestine courut se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s'il était venu la veille, quoique, depuis deux ans, ce fût sa première visite.

— Bonjour, mon père! dit Viclorin en lui tendant la main.

— Bonjour, mes enfans! dit l'imporlaut Crevel. Madame la baronne, je mels mes hommages à vos pieds. — Dieu ! comme ces enfans grandissent ! canons chasse! ça nous dit : — Grand-papa, je veux ma place au soleil! — Madame la comtesse, vous êtes toujours admirablement belle! ajouta-t-il en regardant Hortonse.— Et voilà le reste de nos écus '. ma cousine Bette, la vierge sage. — Mais vous êtes tous très bien ici... dit-il après avoir distribué ces phrases à eliacuncn Ks accompagnant de gros rires qui remuaient difTicileraenl les masses rubicondes de sa large figure.

Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.

— Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue des Saussayes, il fera très bien ici. Ton salon a besoin d'être renouvelé... Ah ! voilà ce petit drôle deWenceslas! Eh bien ! sommes-nous sages, mes petits enfans? il faut avoirdes mœurs.

— Pour ceux qui n'en ont pas, dit Lisbeth.

— Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je vais, mes enfans, mettre un terme à la fausse position où je me trouve depuis si longtemps ; et , en bon père de famille, je viens vous annoncer mon mariage, là, tout boniface ment...

— Vous avez le droit de vous marier, dit Victorin, et, pour mon compte je vous rends la parole que vous m'avez donnée en m'accordant la main de ma chère Célestine...

— Quelle parole ? demanda Crevel.

— Celle de ne pas vou'.> marier, répondit l'avocat. Vous me rendrez la justice d'avouer que je ne vous demandais pas cet engagement, que vous l'avez bien volontairement pris malgré moi, car je vous ai, dans ce temps, fait observer que vous ne deviez pas vous lier ainsi.

— Oui, je m'en souviens, mon cher ami, dit Crevel honteux. Et, ma foi, tenez' mes chers enfans, si vous vouliez bien vivre avec madame Crevel, vous n'auriez pas à vous repentir... Votre délicatesse, Victorin, me touche... On n'est pas impunémentjénérejx avec moi... Voyons, sapristi! accueillez bifn votre belle-mère, venez à mon mariage!...

— Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée? dit Célestine.

— Mais c'est le secret delà comédie, reprit Crevel... Ne jouons pas à cache-cache! Lisbeth a dû vous dire...

— Mon cher monsieur Crevel, répliqua la Lorraine, il est des noms qu'on ne prononce pas ici...

— Eh bien ! c'est madame Marncfft !

— Monsieur Crevel réponditt sévèrement l'avocat, ni moi ni ma femme nous n'assisterons à ce mariage, non par des motifs d'intérêt, car je vous ai parlé lout-à-l heure avec sincérité. Oui. je serais très heureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans cette union ; mais je suis nul par des considérations d'honneur et de délicatesse que vous devez comprendre, etque je ne puisexprimer, car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici...

La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant dans ses bras, lui dit :

— Allons, viens prendre ton bain, Wenccslasl -Adieu» monsieur Crevel.

La baronne salua Crevel en silence, et Crevel ne put s'empêcher de sourire en voyant l'élonnenient de l'enfant quand il sévit menacé de ce bain improvisé.

— Vous épousez, monsieur, s'écria l'avocat, quand il se trouva seul avec Lisbeth, sa femme et son beau-père, une femme chargée des dépouilles de mon père, et qui l'a froidement conduit où il est; une femme qui vil avec le gendre, après avoir ruiné le beau-père; qui cause les chagrins mortels de ma sœur... Et vous croyez qu'on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence? Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Crevel! vous n'avez pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité d'honneur qui en lie les différens membres. On ne raisonne pas ijc l'ai trop su malheu-

LES PARENS PAUVRES

reusenient ') les' passions. Les gens passionnés sont sourds comme ils sont aveugles, \olve fiile Célestine a trop !e sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.

— Ce serait joli ! dit Crevel, [([ui tenta de couper court ;"i cette mercuriale.

— Célesiinene serait pas ma femme, si elle vous faisaitune seule observation, reprit l'avocat ; mais moi, je puis essayer de vous arrêter avant qr.e vous ne mettiez le pied dans le gouffre, surtout après vous avoir donné la preuve de mon désinléressemenl. Ce n'est certes pas votre fortune, c'est vousmême donf je me préoccupe... Et pour vous éclairer sur mes seniimens, je puis ajouter, ne fût-ce que pour vous Iramiuil liser relativement à votre futur contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle que nous n'avons x'ien à désirer...

— Grâce à moi ! s'écria Crevel dont la figure était devenue violette.

— Grâce à la fortune de Célestine, répondit l'avocat; et si vous regrettez d'avoir donné, comme une dot venant de veus, à votre tille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a laissé sa mère, nous sommes prêts à vous les rendre ..

— Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Crevel qui se'mit en position, qu'en couvrant de mon nom madame Marnelïe, elle ne doit plus répondre au monde de sa conduite qu'eu qualité de madame Crevel.

— C'est peut-être très gentilhomme, dit l'avocat, c'est' géiiéreux quant aux choses de cœur, ^aux écarts de la passion ; mais je ne connais pas de nom, ni de lois, ni de titre qui puissent couvrir les trois cent mille francs ignoblement arrachés à mon père!... Je vous dis nettement, mon cher beaupère, que votre futureestindigne de vous, qu'elle vous trompe et qu'elle est amoureuse folle de mon beau-frcre Steinbock, elle en a pavé les dettes...

— C'est moi qui les ai payées...

— Bien, reprit l'avocat, j'en suis bien aise pour le comte Steinbock qui pourra s'acquitter un jour ; mais il est aimé, très aimé, souvent aimé...

—Il est aimé!... dit Crevel dont la figureannonçait un bouleversement général. C'est lâche, c'est sale, et petit, et commun de calomnier une femme!... Quand on avance ces sortes de choses-lù, monsieur, on les prouve...

— Je vous donnerai des preuves. .

— Je les attends...

— Après-demain, mon cher monsieur Crevel, je vous dirai le jour et l'heure, le moment où je'serai en mesure de dévoiler l'épouvantable dépravation de votre future épouse...

— Très bien, je serai charmé, [dit Crevel qui reprit son sang-froid. Adieu, mes enfans, au revoir. Adieu, Lisbetb...

— Suis-le donc, Lisbeth, dit Célestine à l'oreille de la cousine Bette.

— Eh bien ! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeth à Crevel.

— Ah ! lui dit Crevel, il est devenu très fort, mon gendre, il s'est formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie politique en font un gaillard. Ah ! ah ! il sai t qu e je me marie mercredi procb-ain, et dimanche, ce monsieur me propose de me dire, dans trois jours, l'époque à laquelle il me démontrera que ma femme est indigne [de moi... Ce n'est pas maladroit. . Je retourne signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeth, viens!... Ils n'en sauront rien! Je voulais laisser quarante mille francs de rentes à Célestine; mais Hulot vient de se conduire de manière à s'aliéner mon cœur à tout jamais.

— Donnez-moi dix minutes, père Crevel , attendez-moi dans votre voilure à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.

— Eh bien ! c'est convenu.. .

— Mes amis, dit Li.sbeth qui retrouva la famille au salon, je vais avec Crevel, on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire les dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette femme. Totre père est furieux. Il va vous déshériter...

— Sa vanité l'en empêchera, répondit l' avocat. Il a voulu

posséder la terre de Presles, il la gardera, je le connais. Eùtil des enfans, Célestine recueillera toujours la moitié de ce qu'il laissera, la loi empêche de donner toute sa fortune... Mais ces questions ne sont rien pour moi, je ne pense qu'à notre honneur... Allez, cousine, dit-il en serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.

Tingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à l'hôtel de la rue Barbet, où madame Marneffe attendait dans une douce impatience le résultat de la démarche qu'elle avait ordonnée.

Valérie avait été prise, à la longue, pour Wenceslas de ce prodigieux amour qui, une fois dans la vie, élreint le cœur des femmes. Cet artiste manqué devint, entre les mains de madame Marneffe, un amant si parfait, qu'il était pour elle ce qu'elle avait été pour le baron Ilulot.

Valérie tenait des paiitoulles d'une main, et l'autre était à' Steinbock, sur l'épaule de qui elle reposait sa tête.

Il en est de la conversation ;"( [iropos interrompus dans laquelle ils s'étaient lancés depuis le départ de Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre temps, au fronton desquelles on lit : La reproduction en est interdite. Ce chefd'œuvre de poésie intime amena naturellement sur les lèvres de l'artiste un regret qu'il exprima, non sans amertume.

— Ah ! quel malheur que je me sois marié, dit Wenceslas, car si j'avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd'hui je pourrais t' épouser.

— Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d'une maîtresse dévouée! s'écria Valérie. Echanger l'amour contre le devoir ! le plaisir contre l'ennui !

— Je te connais si capricieuse ! répondit Steinbock. Ne t'ai-je pas entendue causer avec Lisbeth du baron Montés, ce Brésilien?...

— Veux-tu m'en débarrasser? dit Valérie.

— Ce serait, répondit l'ex-sculpteur, le seul moyen de fempêcher de le voir.

— Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais pour en faire un mari, car je te dis tout à toi !... Les promesses que j'ai faites à ce Brésilien... (Oh ! bien avant de te connaître, dit-elle en répondant à un geste de \Yenceslas.J Eh bien ! ces promesses dont il s'arme pour me tourmenter, m'obligent à me marier presque secrètement ; car s'il apprend que j'épouse Crevel, il est homme à... à me tuer!...

— Oh! quant à cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste de dédain qui signifiait que ce danger-là devait; être insigniliant pour une femme aimée par un Polonais.

Remarquez qu'en fait de bravoure, il n'y a plus la moindre forfanterie chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement braves.

— Et cet imbécile de Crevel qui veut donner une fête, et qui se livre à ses goûts de faste économique à propos de moa mariage, me met dans un embarras d'où je ne sais comment sortir.

Valérie pouvait-elle avouer à celui qu'elle adorait que le baron Henri Montés avait, depuis le renvoi du baron Hulot, hérité du privilège de venir chez elle à foute heure de nuit, et que, malgré son adresse, elle en était encore à trouver une cause de brouille où le Brésilien croirait avoir tous les torts?

Elle connaissait trop bien le caractère quasi-sauvage du baron, qui se rapprochait beaucoup de celui de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce More de Rio de Janeiro.

Au roulement de la voilure, Steinbock quitta Valérie, qu.il tenait par la taille, et il prit un journal dans la lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une aitention minutieuse, des pantoufles à son futur.

— Comme en la calomnie! dit Lisbeth à l'oreille de Crevel sur le seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure! est-elle dérangée? A entendre Victorin, vous auriez pu surprendre deux tourtereaux au nid.

— Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour laire d'une Aspasie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion I...

— Ne vous ai -je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes aiment les gros libertins comme vous ?

DE BAXZAC.

— Elle serait d'ailleurs bien ingrate, reprit Crevel, car combien d'argent ai-je mis ici ? Grindot et moi seuls nous le savons !

Et il montraii l'cscaliei-.

Dans rarrant,'eiueiit de cet bôlel que Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec Clerctli, Tarcliitecle à la mode, à qui le duc dHérouville avait confie la maison de Josépba.

Mais Crevel, incapable de comprendre les arts, avait vou'u, < omme tous les bourgeois, dépenser une somme (Ixe, connue ;i l'avance. Maintenu par ub devis, il fut impossible àCrinilot de réaliser son rêve d'architecte.

La différence qui distinguait l'bôtcl de Joséplia de celui de la rue Barbet, était celle qui se trouve entre la personnalité des choses et leur vulgaril-5. Ce qu'on admirait chez .tosépha ne se voyait nulle pari; ce qui reluisait chez Crevel pouvait s'acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l'un de l'autie par le fleuve du million. Un miroir uni(iuc vaut six mille francs, le miroir inventé par un fabricant qui l'exploilc coûte cinq cents francs. Lu lustre aulheutique île Houle monte en vente publique ii trois mille francs; le même lustre surmoulé pourra être fabriqué pour mille ou douze cents francs; l'un rst en Archéologie ce qu'un tableau de Raphaël est en pointure, l'autre en est ia copie. Qu'cslimez-vous une copie de Raphaël?

L'hôtel de Crevel était donc un magnifique spécimen du luxe des sots, comme l'hôtel de Josépba le phis beau modèle d'une habitation d'artiste.

— ISous avons la guerre, dit Crevel en allant vers sa future.

Madame Marneffe sonna.

— Allez chercher M. Berthier, dit-elle au valet de chambre, et ne revenez pas sans lui. Si lu avais réussi, dltelle en enlaçant Crevel, mon petit père, nous aurions retardé mon boHbenr, et nous aurions donné une fctc ^ étourdir; mais, quand foute une famille s'oppose à un mariage, mon ami, la dé- «ence veut qu'il se fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve.

— Moi, je veux au contraire afficher un luxe à la Louis Xl\ , dit Crevel, i|ui depuis quelque temps trouvait le dix huitième FJè'lc petit. J'ai commandé des voitures neuves ; il y a la voiture de monsieur ot celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline d'apparat avec un siège superbe qui Iresrsaile comme madame llullot.

— .\hlje veux?... Tu ne serais donc plusmoa agncau?Ma liiche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat 1-ntre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons ofliciellement, comme on se marie réellement, en cailimini, selon le mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied vêtus simplement à l'église, où nous aurons une messe basse. Nos lemoins soni Stidniann, .Steinbock, Vignon et .Alassol, lous gens d'esi)iit qui se tiouveront à la mairie comme par ha- :sard, et qui nous feront le sacrilice d'enleiidre une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf heures du matin. La messe est à dix heures, nous serons ici à dtjeuner il onze heures et demie. J'ai promis à nos convives que l'on lie se lèverait de table que le soir... Nous aurons Bixiou, ton .Tncien camarade de Rirotttcrie du Tillet, Lousieau, Vernisset, Léon deLora, Yernou, la fleur des gens d'esptil, qui ne nous sauront pas mariés, nous les mystitierons, nous nous }:riserons un petit brin, et Lisbelh en sera; je veux qu'elle apprenne le mariage, Bixiou doit lui faire des propositions.

Cendant deux heures, madame Marneffe débita des folies qui firent faire à Crevel cette réflexion judicieuse :

— Comment une fcnime si gaie pourrait elle être dépravée? Folichonne, oui ! mais perverse... allons dom- !

— Qu'est-ce que les enfans ont dit de moi? demanda Nalérieà (Jrevtl dans un moment où elle le tint près d'elle sur sa causeuse, bien des horreurs'

— llsprétendenl, répondil Crevel, que (u aimes Wenceslas d'une façon criminelle, loi! la vertu même!

— Je crois bien que je l'aime, mon petit Uencpslas! s'écria \ alérie en appelant l'artiste, le prenant par !a tête et l'embrassant au front. Pauvre garçon sans appui, sans for-

tune! dédaigné par une girafe couleur carote! Que veux-lu,

Crevel? AVenceslas, c'est mon poète, et je l'aime au grand jour comme si c'était mon enfant! Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout et eu tout. Ah ! çW elles ne pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d'un homme? Moi, je suis comme les enfans gâtés à (|ui l'on n'a jamais rien refusé : les bonbons ne me causent plus aucune émolion. Pauvres lemmes, je les plains!... Et qu'est-ce qui me détériorait comme cela"?

— \ ictorin, dit Crevel.

— Eh bien I pourquoi ne lui as-lu pas ferme le bec, à ce perroquet judiciaire, avec, les deux cent mille francs de /« maman .''

— Ah ! la baronne avait fui, dit Lisbelh.

— Ou'ils y prennent garde ! Lisbeth, dit madame Marneffe en fronçant les sounils, ou il.^ nie recevront chez eux, et très bien, ou ils viendront chez leur belle-mère, tous! ou je les logerai (dis-leur de ma part) plus bas que ne se trouve le baron... Je veux devenir méchante, à la lin! Ma parole d'honneur, je crois que le Mal est la faux avec laquelle on met le Bien en coupe.

A trois heures, mailre Berthier, successeur de Cardol, lut le contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et lui, car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient monsieuL- et madame Ilulot jeune.

Crevel reconnaissait à sa future épouse une fortune cornlioséc: fde quarante mille francs de rentes dont les titres étaient désignés ; 2" de l'hôtel et de tout le mobilier qu'il contenait, et 3° de trois millions en argent. En outre, il faisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi ; il la dispensait de tout inventaire; et dans le cas oh, lors de leur décès, les conjoints se trouveraient sans enfans, ils se donnaient respectivement l'un à l'autre l'universalité de leurs biens, meubles et immeubles.

Ce contrat réduisait la fortune de Crevel h deux millions de capital. S'il avait des enfans de sa nouvelle femme, il rcs Irei^iiait la part de Célesline àcinq cent mille francs, à cause de l'usufruit de sa fortune accordé à Valérie. C'était la neuvième partie environ de sa fortune actuelle.

Lisbeth revint diner rue l.ouisle tlrand, le désespoir peint sur la figure. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva Célestine insensible autant que Viclorin h cette désastreuse nouvelle.

— Vous avez irrité v^tre père, mes enfans! Madame Marneffe a juré que vous recevriez chez vous la femme de monsieur Crevel, et que vous viendriez chez elle, dit-elle.

— Jamais! dit Ilulot.

— Jamais! dit Célestine.

— Jamais ! s'écria llortense.

Lisbeth fut saisi du désir de vaincre l'attitude superbe de tous lesHulot.

— Elle paraît avoir des armes contre vous ! ... répondit-elle. Je ne sais pas encore de quoi il s'agit, mais je le saurai... Elle a parlé vaguement d'une histoire de deux cent mille francs (jui regarde Adeline.

La baronne Ilulot se renversa doucement sur le divan où elle se trouvait, et d'affreuses convulsions se déclarèrent.

— Âllezy, mes enfans!... cria la baronne. Recevez cette femme ! Monsieur Crevel eU un homme infâme ! il mérite le dernier supplice .. Obéissez à cette femme... Ah! c'est un monstre ! elle sait loitl !

Après ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Ilulot trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le bras de sa fille et sur celui de Célestine.

— Qu'est-ce que tout ceci veut dire? s'écria Lisbelh restée seule avec Viclorin.

L'avocat, planté sur ses jambes, dans une slupêfadion très loncevable, n'entendit pas Lisbeth.

— Qu'as-lu, mon Viclorin?

— Je suis épouvanté! dit l'avocat, dont la ligure devint menaçante. Malheur à qui touche à ma mère, je n'ai plus de scrupules ! Si je le pouvais, j'écraserais cette femme comme on écrase une vipère... Ah! elle attaque la vie et l'honneur de ma mère!,..

LES PARENS PAUVREî*.

— El'e a (lit, ne répète pas eeoi, mou cher Vicloriii, elle a dit qu'el e vous logerait tous encor-' plus bis (|ue votre peie... Elle a rt'pro<lié vertement à Crevel de ne pas vous avoir l'ernié la bûuclie avec ee secret qui parait tant épouvanter Acbline.

On envoya eiicnher un médecin, car l'état de la iiaroniie eiiiplrail. .

Le niéileein ordonna une potion pleine d'opium, et Adeline toniha, la potion prise, dans un profond sommeil ; mais toute eetle fan\ille était en proie :1 la plus vive terreur.

Le lendemain, l'avocat partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la préfecture rie police, où il supplia le chef de la-sfireté de lui envoyer madame d ' Saint-Esiève.

— On nous a défendu, monsieur, de nous occ\iper de vous, mais madame de Saint-Estève est marchande, elle est ;> vos ordres, répondit le célèbre Chef.

De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l'on craignait pnu'' la raisnn de sa mère. Le docteur Biauchon, le docleur I arabit, le professeur Angard, réunis en consullalion, venaient de dérider l'emploi des moyens liéroï(|ues pour détourner le sang qui se portait à sa tète.

Au moment où Vicloriu écoutait le docteur Bianchon, qui lui détaillait les raisons qu'il avait d'espérer l'apaisement de cette crise, (pioique ses confrères en désespérassent, le valet de chambre vint annoncer à l'avocat sa cliente, madame de Saint-Estève.

Yietorin laissa Bianchon au milieu d'une période et descendit l'escalier avec une rapidiié de fou.

— Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux? dit Bianchon en se retournant vers Larabit.

Les médecins s'en allènnt en laissant un inlerne chargé par eux de veiller madame Hulot.

— Toute une vie de vertu !... était la seule phrase ([ue la malade prononçât depuis la catastrophe.

Lisbelh ne quittait pas le chevet d'Adeline, elle l'avait veillée; elleéiaitadmiiée par les deux jeunes femmes.

— Eh bien I ma chère madame Saint-F.stève ! dit l'avocat en introduisant l'hurrible vieille dans son cabinet et en en fermant soigneusement les portes, où en sommes-nous?

— Eh bien ! mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d'un œil froidement ironiiiue, vous avez fait vos petites réflexions?...

— Avez-vousagi?...

— Donnez-vous ein(|uanie mille francs?...

— Oui, répondit Hulot lils, car il faut marcher. Savez-vous i|ue, par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma mère en danger ?

— On a marché ! répliqua la vieille.

— Eh bien?... dit \ictorin convulsivement.

— Eh bien ! vous n'arrêtez pas les frais? .

— Au coDirairc

— C'est qu'il y a déjh vingt-trois mille francs de frais. Hulot fils regarda laSaini-Estèvc d'un air imbéc'le. •

— Ah I çà, seriez vous un jobard, vous l'une des lumières du Palais? dit la vieille. Nous avons pour lellc somme une conscience de femme de chambre et un tableau de Raphaël; ce n'est pas cher...

Hulot restait slupide. il ouvrait de grands yeux. — Eh bien ! reprit la Saint-Estève, nous avons acheté mademoiselle Reine Tousard , celle pour qui madame Marneff" Ti'apasdesctreis ..

— Je comprends...

— Mais si vous lésinez, dites-le.

-- Je payerai de conlianre, réponjit-il, allex. Ma mère m'a liit que ces gens-là méritaient les plus grands supplices...

— On ne roue plus, dit la vieille.

— \'oiis me répondez du succès ?

— Laissez-moi faire, répondit la Saint-Estève. Votre vengeance mijote. »

Elle regarda la pendu'e, la pendule marquait six hei;rfs.

— Votre vengeance.s'liabille, les fourneaux du Roclier-de- Cancale sont allc.aiés, les chevaux des vuiturcs piaÛVni, mes fers eliaulTi'iit. Ah! Je sais votre madame MarnelTe par cœur. Tout est paré, quoi ! 11 y a des bouk'Hes dauE la ratièie, je

L£ Slfccn.. — II.

vous dWai demain .si la souris s'empoisonnera, .felcci-ols! Adieu, mou (Ils.

— Adieu, mailame.

— ^aNc/.-vous l'anglais?

— Oui.

— Avez-vous vu jouer Macbeth ^ en anglais?

— Oui...

— Eh bi.'u ! mon (ils, tu seras roi 1 c'est-à-dire tu hériteras! dit cette aiïrcuse sorcière, devinée par Shakspeare el ([ui paraissait connaiirc LShakspeare.

Elie l•^i^sa Hulot hébété sur le seuil de son cabine!.

— N'oubliez pas (|ue le référé est pour deaiain! dit-elle gi'acieusement eu plaideufe consommée.

Elle voyait venir deux personnes, el voulait jiasser à leurs yeux puur une comtesse limbèche.

— Quel aplomb' se dil Hulot en saluant sa pi 'tendue cliente.

Le barun Montés de Montéjaiios était un lion, mais un jion inexpliqué.

Le Paris de la fashion. du turf el des loreUcs admirait les gilets ineft'ables de ce seigneur étranger, ses bottes d'un vernis irréprochable, ses sticks incoi/i|)arables, ses chevaux enviés, sa voiture menée par des nègres parfaitement esclaves et très bien battus.

Sa fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille francs chez le célèbre banquier duTillet. On le voyait toujours seul. S'il allait aux premières représentations, il était dans une stalle d'orchestre. Il ne hantait aucun salon. 11 n'avait jamais donné le bras 'a une lorette! On ne pouvait unir sou nom à celui d'aucune jolie femme du monde. Pour passetemps, il jouait au v\hist au Jockey-Club.

On en était réduit à calomnier ses mœurs, ou, ce qui paraissait inliniment plus drôle, sa personne; on l'appelait Combabus !

Bixiou, Léon de Lora, Lousteau, Florine. mademoiselle Hélùïse Brisetout et ^alllan soupant un soir chez l'illustre Carabine avec beaucoup de lions et de lionnes, avaient inventé cette explication, excessivement burlesque.

Massùl, en sa qualité deCouseiller-d'État, Claude Vigiiun, eu sa qualité d'ancien professeur de grec, avaient raconté aux iguoraiiles lorettes la fameuse anecdote, rapportée dans rilisloire ancienne de Rollin , concernant Combabus , cet Abeilard volontaire chargé de garder la femme d'un roi d'Assyrie, de P.erse, Baciriane, Mésopotamie et autres dépariemens de la géographie particulière au vieux professeur du Bocage qui continua d'Anville, le créateur de l'ancien Orient.

Ce surnom, (jui fil rirependant un quart-d'heure les convives de Carabine, fat le sujet d'une foule de plaisanteries trop lestes dans un ouvrage auquel l'Académie pourrait ne pas donner le prix Montyon, mais parmi lesiiuelles ou remarqua le nom qui resiasur la crinière touffue du beau baron, que Joséplia nommait un magnifique Brvsitieii, comme on dit un magnifique Catoxantha !

Carabine, la plus illustre di>s lorettes, celle dont la beauté fine et les saillies avaient arraihé le sceptre du Treizième arrondissement aux mains de mademoiselle Turquet, plus connue sous le'nom de Malaga. mademoiselle Séraphine Sinet 'tel était sou vrai nom) était au baiiquier du lillei ce que Joséplia .Mirah était au duc d Hérouville.

Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le succès a Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les ."sept heures du malin :

— Si lu éiais gf'ntil, tu me donnerais à diuer au Roc/icr de Cancaie, et tu m'amBiier.4i.5 Combabus ; nous voulons savoii enfin s'i! a une maîtresse... j'ai parié pour... Je veux gagner...

— Il est toujours à l'iiôtei des Priucc-s, j'y passerai, répondit du Tiliet; nous nous amuserons. \ie tous nos gara, le gars Rixiou, le gars Lora !

— Enfin toule notre séquelle !

A sept iieures et demie, dans le plus beau salon de l'établissement où l'Europe entière a diué, brillait sur la table un magnifique service d'argenterie f.iii oKprès pour les dîners où la Vanité soldait l'addiiion en billas de b»nque. Des lor-

DE BALZAC

reiis de lumière prodiisaieiU des cascades au bord des ciselures. Des garçons, qu'un provincial aurait pris pour desdipiomales, n'éialt Và^e, se tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultra-pavés.

Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres.

C'était d'abord Bixiuu, le sel de toute cuisine intellectuelle, encore debout en J845, avec une armure de plaisanteries toujours neuves, pbénomène aussi rare à Paris que la vertu.

Puis, Léon de Lora, le plus };raiid peintre de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux l'avantage de ne jamais .se tiouver au-dessuus de ses débuts.

Les Loretiès ne pouvaient pas se p.sser de ces deux rois du bon mol. Pas de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux !

Séraphine Sinct, dite Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l'amphitryon, était venue l'une des premières, et faisait resplendir sous les nappes de lumière ses épaules sans rivales, à Paris, un cou tourné comme par un tourneur, sans un pli ! son visage mutin et sa robe de satin broché, bleu sur bleu, ornée de dentelles d'Angleterre en quantité suffisante à nourrir un villai;e pendant un mois.

La jolie Jenny Cadîne, qui ne jouait pas ii son théâtre, et dont le f/orlrait est trop cunnu pour en dire iiuoi que ce soit, arriva dans une toilette d'une richesse fabuleuse.

Lue partie esl toujours pour ces clames un l.ongchamps de loilet'es, où chacune d'elles veut faire obtenir le prix ù son millioimairc ^mi disant ainsi à ses rivales:

— \ oilà le prix que je vaux :

Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait, presque honteuse, le luxe des deux commères |)0sées et riches.

Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries bleues, elle avaii été coiffée en Heurs, par un coiffeur du Genre Merlan dont la main u.albabile avait donné, sans le savoir, les grâces r'e la niaiserie à des cheveux blonds a'iorables. Encore gênée dans sa rohe, elle avait la timidité, selonla plira- SI' consacrée, insépiinhlc d'un preinU'r déliiil.

Elle arrivait de Valognes pour p'acer .'i Paris une fraîijieur désespérante, une candeur à irriter le désir chez un mourant, et une beauté, digne de toutes celles ([ue la Normandie a déjà fournies aux différens théâtres de la capitale. Les lignes de celte ligure inl9j;te offraient l'idéal de la pureté des anges. Sa blancheur la'iée renvoyait si bien la lumière, (|ue vous eussiez dit d'un niiroir. Ses couleurs lines avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau. Elle se nommait Cydalîse.

C'était, comme on va le voir, un pion nécessaire dans la partie que jouait mante Nourrisson contre madame Marneffe.

— Tu n'as pas le bras de ton nom. ma petite, avait dît Jenny Cadine, à (|ui Carabine avait presenié ce chef-d'œuvre âgé de seize ans et amené par elle.

Cydalise, en eflet, oflrait a l'admiration publîtiue de beaux bras d'un tissu serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.

— Combien vaut-elle? demanda Jeiiijy Cadine tout bas à Carabine.

— Un héritage.

— Qu'en \eux-lu laire?

— Tiens, madame Combabus!...

— Et l'on te donne, pjur (aire ce metier-là?...

— Devine!

— Une belle argenterie/

— J'en ai trois!

— Des diamans V

— J'en vends...

— In singe vert!

— Non, un tableau de Haidiaél!

— f)uel rai le passe dans la cervelle?

— Joséplu ino scie l'oi:!Opla;e avec ses tableaux, répondit Carabine, cl j'en veux avoic de plus beaux que les siens...

Du Tillet ameni !e héros du dîner, le Brésilien ; le duc d'Ilérouville les suivait avec Joséplm.

La can;a!r;ce avait mis une simple robe de velours.

Mais auu i.r de son cou brillait un codier de cent vingt mille francs, des perles à peine disiingu*bies sur sa peau de

camélia blanc. Elle s'était fourré dans ses naiies noires un seul camélia rouge (nue mouche!) d'un effet étourdissant et elle s'était amusée ù éiager onze bracelets de perles sur chacun de ses bras.

Elle vint serrer la main à Jenny Cadine, qui lui dit :

— Prèlo-moî donc les mitaines?...

— Josépha détacha si-s bracelets et les offrit, sur une assiette, à son amie.

— Quel genre! dit Carabine, faut élre duchesse! Plus que cela de perles! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur le duo? ajouta-t-clle en se tournant vers le petit duc dllérouvi.le.

L'actrice prit un seul bracelet, rallaelia les vingt autres aux beaux bras de la cantatrice et y mit un baiser.

Lousteau, le pique-assiette littéraire, La Palt'érine et Malaga, Massol et Vauvinct, Théodore Gaillard, l'un des propriétaires d'un des plus imporlans journaux poliliiiues, complétaient les invités. '

Le duc d'Hérouvillf , poli comme un grand seigneur avec tout le monde, eut pour le comte de La Paifériue ce salut particulier qui, sans accuser l'estime ou l'intimité, dit à tout le monde : — « Nous sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons! » Ce salut, le g'h''<A-th de l'aristocraiie, a été créé pour le désespoir i!os ;.. ;;3 d'esprit de la , Il iule bourgeoisie.

Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d'IIérouville à sa droite. Cydalise flanqua le Brésilien, et liixiou fut mis à côté de la Normande. Malaga prit place à côté du duc.

A sept heures, on attaqua les huîtres.

A huitbeyres, entre les deux services, on dégusta le punch glacé. Tout le monde connaît le menu de ces festins.

A neuf heures, on babillait comme on babille après quaraule deux bouteilles de différens vins^ bue.s entre quatorze personnes. Le dessert, cet afl'reux dessert du mois d'avril, était servi; l'atmosplière capiteuse n'avait grisé que la Nermande, qui chanionnait un Noèl.

Celle paittie fille exceptée, personne n'avait perdu la raison; les buveurs, lesfentmes éiaient l'élite du Paris soupant. Les espriis riaient, les yeux, quoique brillantes, restaient pleins d'intelligence, mais les lèvres tournaient à la satire, k l'anecdote, ù l'indiscrétion.

La conversation, qui jusqu'alors avait roulé dans le cercle vicieux des courses et des chevaux, des exécutions à la Bourse, des différens mérites des lions comparés les uns aux autres, et des histoires scandaleuses connues, menaçait de deven-r intime, de se fractionner par groupes de deux cœurs.

Ce fut en ce moment que, sur des u'illades distribuées par Carabine à Léon de Lora, Bixiou, La Paifériue et du Tillet, on parla d'amour.

— Les médeeins comme il faut ne parlent jamais médecine, les vrais nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent pas (le curs œuvies, dit Josépha, pourquid parler de noire iélat... J'ai fait faire relûclie à l'Opéra pour venir, ce n'est pas certes pour Iravailler ici. Ainsi ne posons point, mes chères ami. s.

— On te parle du véritable amour, ma petite! dit Malaga, de cet amour (jui fait qu'on s'enfonce! qu'on enfonce père et mère, qu'on vend femme et enlaiis, et qu'on va dà Clichy...

— Causez, alors ! reprit la cantatrice. Connais pas! CoHii«(i /iHs!... Ce mol, passé de l'argot des gamins de

Paris dans le vocabulaire de la lorctte, est, ù l'aide des yeux et de la physionomie de ces temnies, tout un poème sur leurs lèvres.

— Je ne vous aime ddnc point, Joséilia? dit tout bas le duc.

— Vous pouvez m'aimer véritablement, dit à l'oreille du duc la cantatrice en souriant; mais moi je ne vous aime pas de l'amour dont on parle, de cet amour qui fait que l'univers est lout lioir sans l'homme aimé. Vous m'êti s agréable, utile, maisvouî ne m'êtes pas indispensable; et, si demain vous m'abandonniez, j'aurais trois dues pour un...

— Est-ce que l'amour existe à l'aris? dit Léo:i de Lora. Personne n'y a le temps de faire sa fortune, comment se livrerait-on à l'amour vrai qui s'empare d un homme comme

LES PARENS PAUVRES

IVau s'empare (lu sucre? Il faut èlreexcessivemcnl riche pour aimer, car l'amour anuuIlH un liow.nip, ft l'cu près cimime no- Ire cher baron brésilien qUe voil:1. Il y a lon^'lcmps que Je l'ai déj:1 dit, /ts e.rtr^mps sr bouche •! ! in vériiableanioureux ressemble ù un eunuque, car il n'y a plus de femmes pour lui sur la terre ! Il est mysicrieus, il est comme le vrai cliréiien, solitaire dans sa tliébaide! Voyez-moi ce brave Brésiliin!...

Toute la table examina Henri Montés d.^ Moniéjanos. qui fui honteux de se trouver le centre de tous les regards.

— Il pâture là depuis une heure, sans plus savoir que w lesaurait un Lœuf, qu'il a pour voisine la femme la plus... je ne dirai pas ici la plus belle, mais la plus fraîche de Paris.

— Tout est frais ici, même le poisson, c'est la renommée Je la maison, dit Carabine.

Le baron Montés de Moniéjanos regarda le paysagiste d'un air aimable.

— Très bien ! dit le Brésilien, je bois à vous !

Et il salua Léon de Lora d'un signe de tête, inclina son verre plein de vin de Porto, et but magistralement.

— Vous aimez donc? dit Carabine à son voisin en iuterpiétant ainsi le toast.

Le baron brésilien fit encore iremplir son verre, salua Carabine, et répéta le toast.

— A la sauté de madame, dit alors la iorette d'un ton si plaisant, que le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d'un éclat de rire.

Le Brésilien resta grave comme un homme de bronze. Ce sang-froid irrita Carabine. El'e savait parfaitement ([ue Montés aimait madame Marneffe; mais eue ne s'attendait pas à cette foi brutale, à ce silence obstiné de l'homme convaincu.

Ou juge aussi souvent une femme d'après l'altitude de son amant, qu'on juge un amant sur le maintien de sa maîtresse.

Fier d'aimer Valérie et d'en être aimé, le sourire du baron offrait à ces conn-iisseurs émérites une teinte d'ironie, et il était d'ailleus superbe à voir: les vins n'avaient pas altéré sa coloration, et ses yeux brillant rie l'éclat parliculi>?r à l'or bruni, g.irtiaient les secrets de l'àme.

Aussi Carabine se dit-elle en el!e-niénie : — Quelle femme! comme elle vous a caciielé ce cœur-là !

— C'est un roc ! dit à demi-voix Bixiou, qui ne voyait là qu'une charge et qui ue soupçonnait pas l'importance attachée par Carabine à la démolition de cette forteresse.

Pendant que ces événemens, r.n apparence si frivoles, se passaient à la droite de Carabine, la discussion sur l'amour continuait à sa gauche entre le duc d'Hérouville, Lousleau, Josépha, Jenuy Cadine et Massol.

Ou en était à chercher si ces rares phénomènes étaient produits par la passion, par l'entètcnitut ou par l'amour.

Josépha, très ennuyée de ces théories, -voulut changer de conversation.

— Vous parlez de ce que vous ignorez corapléiementl Y a-t-il uu de vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne de lui, puur manger sa fortune, celle de ses enfans, pour veudie son avenir, pour ternir son passé, pour en(^ou. rir les galères en volant l'État, pour tuer un oncle et un frère, pour se laisser si bien bander les yeux qu'il n'ait pas pensé qu'on les lui bouchait afin de l'empêcher de voir le gouffre où, pour dernière plaisanterie, on l'a lancé ! Du Tillet a sous la mamelle gauche une caisse, Léon de Lora y a son esprit, Bixiou rirait de lui-même s'il aimait une autre personne que lui, Massol a un portefeuille ministériel à la place d'un cœur, Lousleau n'a là qu'un viscère, lui qui a pu se laisser quitter par madame de la Baudraye, monsieur le duc est trop riche pour pouvoir prouver son amour par sa ruine, Vauvinet ne compte pas, je retranche l'esrompteur du genre humain. Ainsi, vous n'avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni Crabine... Quant à moi, je n'ai vu qu'une seu'c fois le phénomène que je viens de décrire. C'est, dit elle à .Tenny Cadine, noire pauvre baron Hulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux le retrouver. .

— Ah cà ! se dit en el e-même Carabine en regardant ,Iosépha d'une certaine manière, madame Nourrisson a donc deux tableaux de Raphaël, que Josépha joue mon jeu?

— Pauvre homme ! dit Vauvinei, il était bien grand, bien

m.ngnifique. Quel stvle ! ((uelle tournure! Il avait l'air de France.is I M Quel volcan! el qu^- le liabdeié, q'iel génie il dépli.yail pour trouver de l'argent ! \â où il est, il en cherche, el il doit eu extraire de ces murs faiis avec des os qu'on voit d;:ns les faubourgs de Paris, près des barrières, où sans doute il s'est caché...

— Et cela, dit Bixiou, pour celle petite madame Marneffel En voilà-t-il une rouée!

— E:leépourc mon ami Crevel ! ajouta du Tillet.

— Et elle est folle de mon ami Steinbock ! dit Léon de Lora.

Ces trois phrases furent trois coups de pistolet que Montés reçut en pleine poitrine.

Il devint blême et souffrit tant qu'il se leva péniblement.

— Vous êtes des canailles ! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le nom d'une honnête femme aux noms de toutes vos femmes perdues! ni surtout en faire une cible pour vos lazzis.

Montés fut interrompu par des bravos et des applaudissemens unanimes. Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol donnèrent le signal. Ce fut un chœur.

— Vive l'emporeur! dit Bixiou.

— Qu'(.n le couronne ! s'écria Vauvinet.

— In grognement pour Médor, hnrrah pour le Brésil! cria Lousieau.

— Ah! baron cuivré, lu aimes notre Valérie? dULéon de Lora, tu n'es pas dégoûté !

— Ce n'est pas parlementaire, ce qu'il a dit ; mais c'est nngnitique!... fit observer Massol.

-^ Mais, mon amour de client, tu m'es recommandé, je suis ton banquier, ton innocence va me faire du tort.

— Ah' dites moi, vous (|ui êtes un homme sérieux...

— Merci, fil Bixiou qui salua.

— Dites-moi quelque rhose de posiiif.

— Ah çà ! reprit du Tillet, j'ai l'honneur de te dire que je suis invité à la noce de Crevel.

— Ah ! Combabus prend la défense de madame Marneffe I dil Josépha qui se leva solennellement.

Elle alla d'un air tragique jusqu'à Montés, elle lui donna sur la tête une petite lape amicale, elle le regarda pendant un instant en laissant voir sur sa ligure une adut^fation comique, et hocha la tête.

— Hulot est le premier exemple de l'amour quand même, voilà le second, dit-elle ; mais il ue devrait pas compter, car ii vient des Tropiques!

Au moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien, Montés retomba sur sa chaise, et s'aircssa, par un regard, à du Tillet.

—Si je suis le jouet d'une de vos plaisanteries parisiennes, lui dit-il , si vous avez voulu m'arracher mon secret...

Et il enveloppa la table entière d'une ceinture de feu embrassant tous les convives d'un coup-d'o^il où flamba le soleil du Brésil.

— Par grâce, avouez-le-moi, reprilil d'un air suppliant et presque enfantin; mais ne calomniez pas une femme que j'aime...

— Ah çà ! lui rn)Ondil Carabine à l'oreille , mais si voiis étiez indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en donne les preuves, dans une heure, chez moi, que feriez-vous?

— Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces lagos... dit le baron brésilien.

Carabine enten lit )no<yo/4' .'

— Eh bien ! taisez-vous ! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez pas à rire aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez moi, nous causerons...

Munies éiait anéanti.

— Des preuves !... dit-il en balbuliant, songez !...

— Tu en auras trop, répondit Ca'-abine , et puisque le soupçon te porte autant à la tête, j'ai peur pour ta raison...

— Est-il entêté cet être-là, c'est pis que f.^u le roi de Hollande. Voyons? Lousleau, Bixiou, Massol, ohé! les autres ? n'êtes-vous pas invités tous à déjeuner par madame Marneffe, après-demain ? demanda Léon de Lora.

iHft

DE BALZAC

— Ya, répondit du Tillet. J"ai l'honneur de vous répéter, baron, que si vous aviez, \<ar liasard, l'iiiieiition d'épouser madame Marneffe, vous éies rejeté comme un projet de loi par une boule du nom de Crevel. Mon ami, mon am icn camarade Crcvel a (juaire-vingi mille livres île ren es, et von, ii'mu avez pas probablemeni fait voir autant, car alors vous eussiez éié, je le crois, préféré...

Montés éiouta d'un air â demi rêveur, à demi souriant, <|iii parui terrible à tout ce monde

I.I' premier parçon vint dire en re moment à l'oreille de Carabine qu'une de ses parentes était dans le salon et désirait lui parler. La loreiie se leva, sortit, et trouva madame Nourrisson sous voiles de dentelle noire.

— Eli! bien, doisjo aller chez loi, ma fille? A-l-il mordu?

— Oui, ma petite mère, le )iistolet est si bien chargé que j'ai peur qu'il n'éclate, répondit t.arabine.

Une heure après. Montés, Cydalise et Catabine, levenus du Hocher de Cancale, entraient rue Saint-Georges, dans le petit salon de Carabine.

La lorelte vit Madame Nourrisson assise dans une bergère, au coin du feu.

— Tiens ! voilà ma respectable tante 1 dit-elle.

— Oui, ma fille, c'est moi ijui viens cherch(r inoimcnie Oia petite renie. Tu m'oublierais, quoique tu aies bon i icur, et j'ai demain des lillets .'i pav'cr. Une marc! ande ù la toilette, c'est toujours gêné. Qu'est-ce que tu traînes donc apréstoi ?... Ce nion>ieur a l'air d'avoir bien du désagrément...

L'alTiruso madame Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose éiail complète, et (|ui semblait être une bonne vieille femme, se leva pour embrasser Carabine, une des cent et quel(|ues loreites qu'elle avait lancées dans l'horrible carrière du vice.

— C'est un OthillO(|ui ne se trompe pas, et que j'ai l'honneur de te préspuirr monsieur le baron Montés de .Moniéjanos...

— Oli I je connais monsieur pour e;i avoir beaucoup entendu parler; on vous ai'pellcCombabus parce <iue vous n'aimezqu'unt' fcmme;c'est, à Paris, comme si l'on n'iMi uvail pas du tout. Eli bien ! s'apirail-il par hasard de voln^ 'bjel? de madame MarneiTe, la femme à Crevel... Tenez, uion cher monsieur, bénisvez votre sort au Heur de l'accuser C'est

no rien du tont^ceite petite femme-là. Je connais ses allures !

— Ah bah ! dit Carabini", ;"i cpii madame Nourrisson avait glissé dans la main ui.e lettre en l'embrassant, tu ne connais pas les Brésiliens, f l'est des crimes qui tiennent .'i s'empaler par le cœur !... Tant plus ils sont jaloux, tant plas ils veulent l'être. IWôsieur parle de loui massai-.ei', cl il ne massacrera rien, parce qu'il aime! l'.nliu, je ramène ici monsieur le baron poiir lui donner les preuves de son malheur «[ue j'ai obtenues de ce petit Steinbock.

Montés ciait ivre, ilé(u,ulaii comme s'il ne s'agissait pas de lui-même. Carabine alld se débarrasser de son crispiii en velours, tt lut W.jtii-simile du billet suivant :

" 3Iûn chat, il va ce soir dîner chez Popinot, et viendra me

•I chercher A l'Opéra sur les onze heures. .le partirai sur les

I cinq heures et demie, et compte te tfOuviM' .'i luitie paradis,

» Où tu feras venir à dîner de la Maison d'Or. Ilabille-loi de

» manière à pouvoir me ramener à l'Opéra. Nous aurons (|ua-

" tre heuies a nous. Tu me rem'ras ce petit mol, non pas

" que ta Valérie se délie de toi, je te donnerais ma vie, ma

" fortune cl mon honneur-, mais je crains les farces du lia-

" sard.

— Tiens, baron, voilà b; poulet envoyé ce malin au comie de Steinbock, lis l'adresse! L'original vient d'être bnV.é.

Montés tourna, reiomna le papier, reconnut l'écriture, et fut frappé d'une idée juste, ce qui prouve combim sa lê!e était dérangée.

— Ah ?:■> ' dans quel intérêt mo déchirez vous le cœur, car TOUS avez acheté bien cher le droit d'avoir ce billet pendant quelque temps entre les mains? dii-il eu regardant Carabine.

— Grand imbécile ! dit Carabine ù un signe de madame

Nourrisson, ne vois-tu pas cetie jauvre Cydalise un

enfant de seize ans qui l'aime depuis trois mois \\ en per- (lie le boire et le manger, et (jui se désole de n'avoir pas encore obtenu le plus distrait de tes regards?

Cydalise se mil un mouchoir sur les yeux, et eut l'air de pleurer.

— Elle est furieuse, malgré son air <le saînit-nitouclie, de voir que l'homme djnt elle est folle est la dupe d'une scélérate, dit Carabine eu poursuivant, et elle tuerait Valérie...

— Oh ! ^^a ! dit le Brésilien, ça me regarde J

— Tuer?... loi ! mon petit, dit la Nourrisson, ça ne se fait plus ici. t

— Oh ! reprit Moulés, je ne suis pas de ce pays-i i, mai ! \e. vis dans une capitainerie où je me moque de vos lois, et si vous me donnez des preuves...

— Ab ci ! ce billet, ce n'est donc rien ?...

— Non, dit le Brésilien. Jene crois pas à l'écriture, je vcu.\ voir...

— oh ! voir! dit Carabine, qui comprit à merveille un nouveau geste de sa fausse tante. On le fera tout voir, mon cher tigre, mais à une condition ..

— Laquelle?

— llegardez Cydalise.

Sur un si^'ue de madame Nourrisson, (Xdalise regarda tendrement le B'ésilbn.

— L'aimeras-Ui? lui feras-tu son sort? demanda Carabine Lnj femme de celte beaulé-h'i, ça vaut nn hôtel et un équipage! Ce serait une monslruo.-ité que de la laisser à

pied. Etell^ a des dettes. Que dois-lu? fil Carabine en

piwçaiu le bras de Cydalise. , ■»

— Elle vaut ce qu'elle vani, dit la Nourrisson. SuÛil qu'il y a marchand !

— É outez! s'écria Montes en apercevant entin cet admirable clieldo-uvre féminin, vous uie ferez voir Valérie?...

— t'it le comte de Steinbock, parbleu ! dit madame Nourrisson

Depuis dix niiuuies, la vieille observait le Bré.-ilieii, elle vit eu lui l'insirurueni monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin, elle le vit surtout assez aveugié pour ne plus pn'iiilre garlcù ceux qui le menaient, et elle intervint.

— Cydalise, mon cliéri du lirésil, est ma nièce, et l'aflaire me regarde un peu. T nie cette débâcle, c'est* rall'iire de dix minutes; car c'est une de mes amies (jui loue au comte de Steinbock la chambre garnies où la \ alérie prend en ce momeni sou café ! Mais entendons-nous, Brésil ! .l'aime le Brésil, c'esi un jiivs chaud. Quel si'ra le sort A,- ma nièce":'

— Vieille autruche 1 dit Montés, frappé des plumes que la Nourrisson avait sur son chapeau, tu m'as intcrrumpu Si tu me fais voir... voir Valér eelcet ariisie ensemble...

— Comme tu voudrais étreaven elle, dit Carabine, c'est entendu.

— Eh bien! je prends celle Normande, et l'emmène...

— Oh?... demanda Carabini'.

— A» Brésil ! répourtii le baron, j'en frai ma femme. Mon oncle m'a laissé dix lieues carrées de pays invendables, voilà pourquoi je possède encore celte hab talion ; j'y ai cent nègres, rien (|ue des nègres, d>'s négresses et des négrillons adieiés par mon oncle...

— Le neveu d'un négrier!... dit Carabine en faisant la moue, c'est à considérer. Cydalise, mon enfant, es-iu négrophile?

— Ab çii ! ne lilaijiioris plus. Carabine, dit la Nourrisson ; que diable! nous sommes en atl'aires, monsieur et -moi.

— Si je me redonne une Française, je la veux toute à moi, rcpiii le Brésilien. .le vous en préviens, mademoiselle, je suis un roi, mais pas un roi constiuilionnel, je suis un czar, j'ai acheté tous mes sujets, et personne ne sort de mon royaume, qui se trouve à leni lieues de louie habitai ion, il est bordé de .Sauvages du côté de l'Intérieur, et séparé de la côie par un désert grand comme votre France...

— .l'aime mieux une mansarde iii! dit Carabine...

— C'est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque

LES PARENS PAUVRES

j'ai vendu Covites mes terres, et tout ce (jne je possédais à Rio de Janeiro pour venir retrouver madame .Mamelle.

— On ne fait pas ces voyages-lù pour rien, dit madame Nourri.'sson. Vous avez le droit d'être aimé pour vous-même, (Uant surtout très beau... Oli ! il est beau, dit-elle à Carabine.

— Très iieaul plus beau que le posiillou de Lonjumeau, rt'pondit la loretle.

Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d'elle le plus hûnnêtemeni pos>ible.

— J'étais revenu pour enlever madame Marnefle! reprit le Hrésilien en reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi j'ai mis trois ans i» revenir?

— Non, Sauvage, dit Carabine.

— Eb bien! elle m'avait tant dit qu'elle voulait vivre avec moi, seule, dans un désert... -

— Ce n'est plus un Sauvage, dit Carabine en partant d'un éclat de rire, il est de la tribu des Jobards civilisés.

— Elle me l'avait tant dit. reprit le Laron insensible aux railleries de la lorette, que j'ai fait arranger une habitation délicieuse au centre de cette immense propriété. Je reviens en France chercher Valéiie, et la nuit où je l'ai revue..

— Revue est décent, dit Caiabiue, je retiens le mot!

— Elle m'a dit d'attendre la mort de ce misérable Marneûe, et j'ai consenti, tout en lui pardonnant d'avoir accepté les hommages de Hulot. Je ne sais pas si le diable a pris des jupes, mais cette femme, depuis ce mCment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes mes exigences; enfin, elle ne m'a pas donné lieu de la suspecter une minute !...

— Ça! c'est trop foci ! dit Caiabine à madame Nourrisson. Madame Nourrisso.i hoc'ia la tstc en signe d'assenti-

mei:t.

— Ma foi en cette femme, dit Montés en laissant couler ses larmes, égale mou amour. J'ai failli souffleter tout ce monde a table, tout-;:-l heure...

— Je l'ai bien vu ! dit Carabine.

— Si'jc suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment dans les bras deSteinbock, celle femme a mérité mille morts, et je la luerni comme on écrase une raouehe...

— Et les gendarmes, mon petit... dit madame Nourrisson avec un sourire de vieille qui donnait chair de poule.

— Et le commis.^aire dj police et les juges, et la cour d'assises et tout' le trerablemen I... dit. Carabine.

— Vous êtes un fat ! mon cher; reprit madame Nourrisson, qui voulait connaître les projets de vengeance du Bré^iilien.

— Je la tuerai ! répéta froidement le Brésilien. Âh çà ! vous m'avez appelé Sauvage!... Est-ce que vous croyiz que je vais imiter la sottise de vos compatriotes qui s'en vont acheter du poison chez les pharmaciens?... J'ai pensé, pendant le temps que vous avez mis ù venir chez vous, à ma vengeance, dans le cas où vous auriez raison contre Valérie. L'un de mes nègres porte a\ec iiii le plus silr des poisons animaux, ce qui vaut mieux qu'un poison vég.tal. Quand la mort sera dans les veines de Crevel et de sa femme, je serai par-delà les Açorcs avec voire cousine... Nous autres Sauvages, nous avons nos procédés!... J'ai besoin de Cydalise, dit-il en regardant la Normande. Que doit-eUe?

— Cent mille francs ! dit Cydalise.

— Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à madame Nourrisson.

— Je deviens fou ! s'écria d'une voix creuse le Brésilien en retombant sur une causeuse. J'en mourrai IMais je veux voir, car c'est impossible ! Un billet copié !... qui me dit que ce n'est pas l'œuvre d'un faussaire?... Le baron Hulot aimer Valérii? !... dit-il en se rappelant le discours de Josépha ; mais la preuve qu'il ne l'aimait pas, c'est ([u'elle exi.ste !... Moi je nela laisserai vivanteà personne, si ellen'est pas touteà moi !...

Montés était effrayant à voir, et plus eTrayant k eptendre ! Il rugissait, il se tordait, tout ce qu'il touchait était brisé, le palissandre semblait être du verre.

— C'imme il casse! dit Carabine en regardant la Nourrisson. — Mon petit, re;. rit-elle en donnant une tape au Brésilien, Roland furiSux fait très bien dans un pnème; mais dans un appartement, c'est prosaïque et cher.

— Mon (ils ! dit la Nourrisson en se levant et allant se poser en face du Brésilien abattu, je suis de ta religion. Quand on aime d'une certaine façon, qu'on s'est agrafé à mort, la vie répond de l'amour. Celui qui s'en va arrache tout, ([uoi ! ^ c'est une dcmûlition générale. Tu as mon estime, mou admiration, mon consentement, surtout pour ton procédé qui va me rendre négrophile. Alais tu aimes ! lu reculeras !...

— .Moi !... si c'est une infâme, je...

— Voyons, tu causes trop à la fin des fins ! reprit la Nourrisson redevenant elle même. Un homme qui veut se venger et qui se dit Sauvage à procédés se conduit autrement. Pour qu'on te fasse, voir ton objet dans son paradis, il faut prendre Cydalise et avoir l'air d'entrer là, par suite d'une erreur de bonne, avec ta partii ulière, mais pas d'esc'andre ! Si tu veux te venger, il faut caponer, avoir l'air d'être au désespoir et te faire rouler par-ta maîtresse? Ça y est-il ? dit madame Nourrisson en voyant le Brésilien surpris d'une machination si subtile.

— Allons' l'Autruche, répondit-il, allons. ..je comprends,

— Adieu, mon bichon, dit madame Nourrisson à Carabine.

Elle fit signe à Cydalise de descendre avec Montés, et resta seule avec Carabine.

— Maintenant, ma mignonne, je n'ai peur que d'une chose c'est qu'il l'étrangle ! Je serais dans de mauvais draps, il ne nous faut que des affaires en douceur. Oh ! je crois que tu as gagné ton tableau de Raphaël, mais on dit que c'est un Migjiard. Sois tranciuille. C'est beaucoup plus beau; l'on m'a dit que les Raphaël étaient tout noirs, tandis que celui-là, c'est gentil comme un Girodet.

— Je ne tiens, qu'à l'emporter sur Josépha ! s'écria Carabine, et ça m'est égal que ça soit aven un Mignard ou avec un R.aphaël. Non, la voleuse avait des perles, ce soii'... on se damnerait pour ! ■

Cydalise, Montés et madame Nourrisson montèrent dans un fiacre qui stationnait à la porte de Carabine. Madame Nourrisson indiqua tout bas au cocher une maison du pâté des Italiens, où l'on srrait arrivé dans quelques in -tans, car, de la rue Saint Georges, la distance est de sept à huit minu- ■ tes ; mais madame Nourrisson ordonna de prendre par la rue Lepelletier, et d'aller tiès lentement, de manière à passer en revue les équipages stationnés.

— Brésilien! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et la voiture de ton ange.

• Le baron montra du doigt l'équipage de Valérie au moment où le fiacre passa devant.

— Elle a dit à ses gens de venir à dix heures, et elle s'est fait conduire en fiacre à la mai,-on où elle est avec le comte Sleinbock ; elle y a dîné, et elle viendra dans une demi-heure à l'Opéra. C'est bien travaillé ! dit madame Nourrisson. Cela l'explique comment elle peut l'avoir attrapé si longtemps.

Le Brésilien ne répondit pas. iMétamorphosé en tigre, H avait repris le sang-froid imperturbable tant admiré pendant le diner. Enfin, il était calme comme un failli, le lendemain du bilan déposé.

A la porte de la fatale maison, stationnait une citadine à deux chevaux, de celles qui s'appellent Compagnie générale^ du nom ,:!e l'entreprise.

— Reste dans ta boite, dit madame Nourrisson à Montés ; on n'entre pas ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.

Le paradis de madame Marnefi'e et de \Aenceslas ne ressemblait guère à la petite maison Crevel, que Crevel avait vendue an comte Maxime deTrailles; car, dans son opinion, elle devenait inutile.

Ce paradis, le paradis de bien du monde, consistait en une chambre située ,^ un quatrième étage, «t donnant sur l'escalier, dans une maison sise au pâté des Italiens.

A chaque étage, il se trouvait dans celte maison, sur chaque palier, une chambre, autrefois disposée pour seivir de cuisine à chaque appartement.

Mais la maison étant devenue une espèce d'auberge louée aux amours clandestins a des prix exorbitans, la principale locataire, la vraie madame Nourrisson, marchande à la toi-

DE BÂLZA.C.

1 tte luc Nfuvp-Sainl-Marr, avait jugé sainfment de la valeur jriin.énse de ces ciiisincs, en en faisant des espèces de salies à manger.

Chacune de ces pièces, flanquée de deux gros murs mitoyens, cdairée sur la rue, se trouvait totalement isolée, au mo)cn de portes ballantes très épaisses qui faisaient une double fermeture sur le palier. On pouvait donc causer de secrets imporlans en dînant sans courir le risque d'être entendu. Pour plus de sûreté, les fenêtres étaient pourvues de Persiennes au dehors et de volets en dedans.

Ces chimbrcs, à cause de cette particularité, coûtaient trois cents francs par mois.'

Cette maison, î<iosï>e de paradis et de mystères, était louée vingt-quaire mille francs à madame Nourrisson l", qui en iT-ignait vingt mille, bon an, mal an, sa gérante payée, car tlle n'administrait point par elle-même.

Le paradis loué au comte Sleinbock avait été tapissé de perse. La froideur et la dureté d'un ignoble carreau rougi d'encaustique ne se sentait plus aux piids sous un moelleux lapis. Le mobilier consistait en deux chaises d'occasion et un lit dans une alcôve, alors à demi-caché par une table chargée des reste.'; d'un dincr lin, et où deux bouteilles à longs bouchons et une bouteille de vin de Champagne éteinte dans sa glaccjalonnaient les champs de Racchus cultivés par Ténus.

On voyait, envoyés sans doute [tar Valérie, un bon fauteuilganache à côté d'une chauffeuse, cl unejolie commode en bois de rose avec sa glace bien encadrée en style Pompadour. Une lampe au plafond donnait un demi jour accru par les bougies de la table et par celles qui décoraient la cheminée.

Ce crOTuis peindra, iirbi et orbi, l'amour clandestin dans les mesquines proportions qu'y imprime le Paris de tSiO, l'amour adultère symbolisé par les lilets de Vulcain, il y a trois mille an.s.

Au moment où Cydalise et le baron montaient, Valérie, debout devant la cheminée, où brûlait une falourde, se faisait lacer |)ar Wenceslas.

C'est le' moment où la femme qui n'est ni trop grasse ni trop maigre, con,me était la line, l'éléganto Valérie, offre des beautés surnaturelles. La chair rosée, à teintes moites, solli' cite un regard des yeux les plus endormis. Les ligues du corps, alors si peu voilé, sont si nettement accusées par les plis éclatans du jupon cl par le basin du corset, que la femine est irrési^tible, comme tout ce qu'on est obligé de quitter. Le visage heureux et souriant dans le miroir, le pK-d qui s'impatiente, la main (|ui \a réjjarant le désordre des boucles de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde la reconnaissance; puis le feu du contentement (lui, semblable à un coucher de soleil, embrase les plus menus détails de la physionomie, tout de 'ette heure en fait une mine A souvenirs!... Certes, quiconque jetant un regard sur les premières erreurs de sa vie y reprendra quelques-uns de ces délicieux détails, comprendra peut-être, sans les excuser, les folies des Mulot et des Crevel.

Les femmes connaissent si bien leur puissance en ce moment qu'elles y trouvent toujours ce qu'on peut appeler le regain du rendez-vous.

— Allons donc ! après deux ans, tu ne sais pas encore lacer une femme 1 tu es aussi par trop Polonais ! Voilà dix heures, mon \Vcnces...las! dit Valérie en riant.

En ce moment, une méchante bonne lit afiroilement fauter avec la lame d'un couteau le crochet de la porte battante (|ui faisait toute la sécurité d'Adam et d'Eve.

Elle ouvrit brusquement la porte, (;ar les locataires de ces Eden ont tous pou "de temps à eux, et découvrit un de ces (barmans tableaux de genre, si souvent exposés au Salon, d'après Gavarni. ^

— Ici, madame! dit la fille.

Et Cydalise entra suivie du baron Montes.

— Mais il y a du monde!... Excusez, madame t dit la Normande.

— Comment! mais c'est Valérie ! s'écria Montés qui ferma la porte violemment.

Madame Marneffe, en proie à une émotion trop vive pour être

dissimulée, se laissa tomUer sur une chauffeuse au coin de la cheminée.

Deux larmes roulèrent dans ses yeux et se séchèrent aussi tôt. Elle regarda Montés, aperçut la Normande et partit d'un éclat de rire fort'é. La dignité de la femme offensée e'faça l'incorrection de sa toilette inachevée, elle vint au Brésilien, et le regarda si lièrement qac ses yeux éiincelôrenl comme des armes.

— Voil.l donc, ditcUe eti venant se poser devant le \irvsilien et lui montrant Cydalise, de quoi est doublée votre fui lité? Vous! qui m'avez fait des promesses i) convaincre une athée en amour! vous pour qui je faisais tant ce choses et même des crimes!... Vous avez raison, monsieur, je ne suis rien auprès d'une lîlle de cet ;"ige et de ce'te beauté!... Je sais ce que vous allez me dire, reprit-elle en montrant Wenceslas dont le désordre était une preuve trop évidente pour être niée. Ceci me regarde. Si je pouvais vous aimer, après cette trahison infftme, car vous, m'avez espionnée, vous avez acheté chaque marche de cet escalier, et la maîtresse de la maison et la servante, et Reine peut-être... Oh ! que tout cela est l)eau ! Si j'avais un reste d'affection pour un homme si lAche, je lui donnerais des raisons de nature à reiloubler l'amour !... Mais je vous laisse, monsieur, avec tous vos doutes qui deviendront des remords... ■\Venceslas, ma robe.

Elle prit sa robe, la passa, s'examina dans le miroir, et acheva tran(iuillcment de s'habiller sans regarder le Brésilien, absolument comme si elle était seule.

— Wenceslas ! êtes-vous prêt? allez devant.

Elle avait du coin de l'œil et dans la glace espionné Id pliysionomie de Montés, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de cette faiblesse (|ui livre ces hommes si forts ii la fascination de la femme, elle le p: il par la main en s'approchanl assez près de lui pour (lu'll piH respirer ces parfums aimés dont se grisent les amoureux ; et, le sentant palpiter, elle le regarda d'un air de reproche.

— Je vous permets d'aller raconter votre expédition à monsieur Crevel, il ne vous croira jamais, aussi ai-je le droit de l'épouser ; il ser;) mon mari après-demain!.... cl je le rendrai bien heureux!.... Adieu! t;ichezde m'oublier...

— Ah! Valérie! s'écria Henri Montés en la serrant dans ses h as, c'est Impossible! Viens au Brésil '?

Vidcrie regarù,! le burun et retrouva son esclave.

— Ah ! si tu m'aimais toujours, Henri ! darfs deux ans, je serais ta femme; mais la (ignreen ce moment me parait bien sournoise.

— Je te jure qu'on ma grisé, que de faux amis m'ont jeté cette femme sur les bras, et que tout ceci est ro>uvrc du hasard! dit Moulés.

— Je i)Ourrais donc encore te pardonner? dit-elle en souriant,

— Et te marii rais-lù loujoiirs? demanda le baron en proie à une navrante anxiété.

— Quatre-vingt mille francs de rentes 1 dit elle avec un enthousiasme ,;'i demi comique. Et Cre\ei m'aime tant , qu'il en mourra !

— Ahîje te comprends, dit le Brésilien.

— Eh bien !.. dans ([uelques jours, nous nous entendrons, dit-elle.

Et elle descendit triomphante.

— Je n'ai plus de sirupules! pensa le iiaron, qui resta planté sur ses jambes pendant un moment. Comment! celle femme pense à seservirde son amour pour se débarrasser de cet imbécile , comme elle conq)tall sur la desii ik tiou de Marneffe !... Je serai l'insti liment de la colère i!i\iue !

Deux jours après, ceux des convives <le du Tillet, qui déchiraient madame Marneffe à belles dents, se troiiviiient attablés chez elle, une heure après qu'elle venait de faire peau neuve en changeant son nom pour le glorieux nom d'un maire de Paris.

C'est une des légèretés les plus ordinaires de la vie parisienne.

Valérie avait cm le plai.sir de voir ît-féglise le baron brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie.

La présence de Montés au déjeuner n'étonna personne.

LES PARENS PAUVRES

Tous c:s gens d'esprit étaient depuis longtemps familiarisés avec les làciielcs de la passion, avec les transactions du plaisir.

La profonde mélancolie de Steinbock, qui commençait à mépriser celle dont il avait fait un ange, parut être d'excellent goùi. Le Polonais semblait dire ainsi que tout était fini entre Valérie et lui.

■ Lisbeih vint embrasser sa chère madame Crevel, en s excusant de ne pas assister au déjeuner, sur le douloureux état de santé d'Adeline.

— Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant, ils te recevront chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu ces quatre mots: Deux cent mille francs, la

baronne esta la mort. Oh! lu les tiens tous par celte histoire; mais tu me la diras'?...

Un mois ai)rès son mariage, Valérie en était à sa dixième querelle avec Steinbock, qui voulait des explications sur Henri Montés, qui lui rappelait ses phrases pendant la scèhe du paradis, et qui non content de flétrir Valérie par des termes de mépris, la surveillait tellement qu'elle ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle était pressée entre la jalousie de Wenceslas et l'empressement de Crevel.

N'ayant plus auprès d'elle Lisbelh, qui la conseillait admirablement bien, elle s'emporta jusqu'à reprocher durement à Wtnceslas l'argent qu'elle lui prêtait.

La fierté de Sieinhock se réveilla si bien qu'il ue revint plus à l'bùtel Crevel. Valérie avait atteint à son but, elle voulait éloigner AVenceslas pendant quelque temps pour recouvrer sa liberté.

Valérie attendit un voyage à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinot afin d'y négocier la présentalion de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au baron, qu'elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner des raisons qui devaient en redoubler l'amour.

Le malin de ce jour-là, Reine, jugeant de son crime par h grosseur de la somme reçue, essaya d'avertir sa maîtresse, à qui naturellement elle s'intéressait plus qu'à sles inconnus; mais comme on l'avait menacée de la-rendre folle et de l'enfermer à la Salpétrière, en cas d'iniiscrétion, elle fut timide.

— Madame est si heureuse maintenant, dit-elle, pourquoi s'embarrasserait-elle encore de ce Brésilien?... Je m'en défie, moi!

— C'eit vrai, Reine, répondit-elle; aussi vais-jele congédier.

— Ah ! madame, j'en suis bien aise, il m'effraie, ce moricaud ! Je le crois capable de tout...

— Es-iu sotte! c'est pour lui qu'il faut craindre quand il est avec moi.

En ce moment Lisbelh entra,

— Ma cbère gentille chevrette ! il y a longtemps que nous ne nous sommes vues ! dit Valérie, je suis bien malheureuse ; Crevel m'assomme, et je n'ai plus de Wenceslas ; nous sommes brouillés

— Je le sais, reprit Lisbelh, et c'est à cause de lui que je >iens : Victorin l'a rencontié sur les cinq heures du soir, au moment tù il entrait dans un rcsiaurar.t à vingt-cinq sous, rue de Valois; il l'a pris à jeun par les sentimens et l'a ramené rue Louis-'e-Grand. . Hurleuse, eu revoyant Wenceslas maigre, s^ ufl'r-'nt, mal vélti, lui a tendu la main. Voiià comment tu me trahis !

— Monsieur Henri, madame ! vint dire le valet de cham.bre à l'oreille de Valérie.

— Laisse-moi, Lisbelh, je l'expli(iuërai loui cela demain ! .. Mais, comme on va le voir, Valérie ue devait bientôt plus

pouvoir rien expliquer à personne.

Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Hulot fut enlièicmeni dégagée par les paiemcus que Victorin avait successivement faits au baron de Nw iiifen. Chacun sait que les semestres des pensions ne sont aâjuiltés que sur h) présentation d'un .certificat de vie, et comme on ignorait la demeure du baron Hulot, les semestres Happés d'opposition au profit de Vauviiiet restaient accumulés auTrésof.

Vauvinet ayant signé sa main-levée, désormais il était indispensable de trouver le titulaire pour toucher l'arriéré.

La baronne avait, gnice aux soins du docteur Bianchoii, recouvré la santé. *

La bonne Joséphaconlrihuaparuneletire, dontl'ortographc trahissait la collaboration du duc d'Hérouville, ii l'entier rétablissement d'A<leline.

Voici ce que la cantatrice écrivit à la baronnii, après quarante jours de recherches actives :

" Madame la baronne,

u Monsieur Hulot vivait, il y a deux m is, ru-î des Bernar- " dins, avec Ëlodie, la repriseusc de dent.lle, qui l'avait en- » levé à mademoiselle Bijou; mais il est parti, laissant là r. tout ce qu'il possédait, sans dire un mot, sans qu'on puisse » savoir où il est allé. Je ne me suis pas découragea, et j'ai » mis à sa poursuite un homme qui déjà crjit l'avoir ren- " contré sur le boulevard Bourdon.

» La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. " Que l'ange prie pour le démon! c'est ce qui doit arriver 1' quelquefois dans le ciel.

» Je suis, avec un profond respect et pour toujours, votre » humble servante.

» JOSEPHA MlR.411. »

Maître Hulot d'Ervy n'entendant plus parler de la terrible madame Nourrisson, voyant son beau-père marié, aymt reconquis son beau-frère, revenu sous le toit de la famille, n'éprouvant aucune contrariété de sa nouvelle belle-mère, et trouvant sa mère mieux de jour en jour, se laissait aller à ses travaux politiques et judiciair8s,^emportépar{le courant rapide de la vie parisienne, où les heures comptent pour des journées.

Chargé d'un rapport à|la Chambre des Députés, il fut obligé, vers la fin de la session, dg passer toute une nuit à travailler. •

Rentré dans son cabinet vers neuf heures, il attendait que son valet de chambre apportât ses flambeaux garnis d'abatjour, et il pensait à son père. Il se reprochait de laisser la cantatrice occupée de cette recherche, et il se proposait de voir à ce sujet,!e lendemain monsieur Chapuzot, lorsqu'il aperçut à sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tète de vieillard, à crâne jaune, bordé de cheveux blancs.

— Diies, mon cher monsieur, qu'on laisse arriver jusqu'à vous un pauvre ermite venu |du désert et chargé de quêter pour la re'construction d'un saint asile.

Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain à l'avocat une prophétie de l'horrible Nourrisson, le fit tressaillir.

— Introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chamore.

— Il empestera le cabinet de monsieur, répondit le domestique, il porte une robe brune qu'il n'a pas renouvelée depuis son départ de Syrie, et il n'a pas de chemise...

— Introduisez ce vieillard, répéta l'avocat.

Le vieillard entra, Victorin examina d'un œi^gdéfiant ce soi-disant ermite en pèlerinage, et vit un superbe modèle de ces moines nipolitains dont les robes sont sœurs des guenilles du lazzarone, dont les sandales sont les haillons du cuir, comme le moine e.st lui-même un haillon humain. Celait d'une vérité si complète que, tout en girdant sa défiance, l'avocat se gourmanda^ d'avoir cru aux sortilèges de madame Nourrisson.

— Que me demandez-vous?

— Ce que vous croyez devoir me donner.

Victorin prit cent sous à une pile d'é,;us et tendit la pièce à l'éiranger.

— A compte de cinquante mille francs, [c'est peu, dit le mendiant du désert.

Cette phrase dissipa toutes les incertitudes de Victorin.

— Et le ciel a-t-il tenu ses pronîbsses?dit l'avocat en fronçant le sourcil.

— Le doute est une offense, mon fils! répliqua le solitaire. Si vous voulez ne payer qu'après les pompes funèbres accomplies, vous êies dans votre droit, je reviendrai dans huit jours.

— Les pompes funèbres ! s'écria l'avocat en se levant.

DE BALZAC

— On a marché, dii le vieillard en se retirant, les morts vont vite à Paris!

QuanJ IJuloi, (|ui baissa la têle, voulut répondre, l'agile vieillard avait disparu.

— Je n'y comprends pas un mol, se dit Hulot (ils à luimême... ^lais dans liuit jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne l'avons pas trouvé. OU niadanic Nourrisson (oui, elle se nomme ainsi) prend-elle de pareils acteurs?

Le lendemain , le docteur Blanchûn permit à la baronne de descendre au jardin, après avoir examiné Lisbeth t|ui, depuis un mois, était obligée par une légère maladie des bronches de garder la chambre.

Le savant docteur, qui n'osa dire toute sa pensée sur Lisbfcth avant d'avoir observé des symptômes décisiis , accompagna la baronne au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion, l'effet ilu plein air sur le tressaillemeiil nerveux dont il s'occupait. La giiérison de celle névrose affriolait le ?éoie deHianchon.

En voyant ce grand et célèbr»' médecin assis et leur accordant quelques in-tans, la baronne et ses enfaus eurent une convcrsatiun de politi sse avec lui.

— Vous avez une vie bien occupé?, et bien tristement! dit la baronne. Je sais ce que c'est que d'employer ses joiiriites à voir des misères ou îles douleurs pliysi(|iies.

— Madame, répondit le médecin, je n'ignore pas les spectacles que la charité vous oblige :i contempler ; mais vous vous y ferez à la longue, comme nous nous y faisons tous. C'est ia loi social-'. Le confesseur, le magistrat, l'avoué seraient impossibles si I esprit de l'Haï ne domptait pas le cœur de V/ionime. \ ivrait-on sans l'accouiplissement de ce phénomène? l.e militaire, en temps de guerre, n'esl-il pas également réservé à de» spectacles encore plus cruels que ne le sont 1rs nôtres? et tous les militaires qui ont vu le feu t-ont hons. Nous, nous avons le plaisir d'une cure qui réussit, comme vous avez, vous, la jouisanco de sauver une fainille des horreurs de la faim, de la dépravation, l'e la misère, en la rendant au travail, à la vie sociale ; mais comment se eonsoleirt le magistrat, le commissaire de police et l'avoué qui pas-ei!t leur vie à fouiller bs plus scélérates combinaisons de l'Intérêt , ce monstre social qui connaît le regret de ne pas avoir réu.ssi, mais que le ivpeniir n visliera jamais? La moitié de la société passe sa vie à observer l'autre. J'ai pour ami depuis bien longiemus un avoué, maintenant retiré, qui me disait que, depuis ([iiinzeans, bîs notaires, les avoués se délient autant di- leurs cliens que dis adversaires de leurs cliens. Monsieur votre fils est avocat, n'a-t-il jamais été compromis parcelii dont il entreprenait la défensK?

— Oh! souvent! dit on souriant Vielorin.

— D'où vient ce mal profond ? demanda la baronne.

— Du manque de religion, répondit le médecin, et de l'envahissement d'! la finance, qui n'tsi autre chose que l'ègiisme solidilié. L'argent autrefois n'était pas tout, on admettait des supéiiorités qui le primaient., Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l'Étal; mais aujonrd hui la loi fait de l'arsientun étalon général, elle l'a pris pour base de la capacité politique! Ceilains magistrats ne sont pas éligibles, Jean-Jacques Rousseau ne scraitpas éligible! Les héritages perpétuellement divisés obli;;ent chacun à penser à soi dès l'ùge do vingt ans. Eh bien 1 entre la nécessite de faire fortune et la dépravation des combinaisons, iln'y.apas d'obstacle, car le sentiment religieux mani|ue en France, malgré les louables ellorts de ceux qui tenient une restauration catholique. Vtilà ce que se disent tous ceux qui conlempleiit, comme moi, la société dans ses entrailles.

— "v'cus avez peu de plaisirs, dit Hortense.

— Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la science. Il se seutieitt par ce sentiment autant que par la ceriitudc de son utilité sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans une espiicc d.' joie scientifique, et b'cn des' gens superficiels me prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain à l'Académie de Médecine une trouvaille. J'observe en ce moment une maladie perdue. Une maladie morlelie, d'ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes. Une maladie qui régnait au Moyen-Age. C'est

une belle lutte que celle du raéJ^cin contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pen>e ù toute lune à mes ma ades, car ils sont deux, la femme et le mari ! Ne vous sont-ils pas A-^ liés, car, madame, vous êtes la fille de munsieur Crevcl , dit-il eu s'adressant a Célestine.

— Quoi! votre malade serait mon père?... dit Célestine^ Demeure-t-il rueBarbet-de-Jouy?

— C'est bien cela, répondit Bianchon.

— El la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.

— Je vais chez moii père ! s'écria Célestine en se levant.

— Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement Bianchon. Cette maladie est contagieuse.

— Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune funme. Croye-z-vous que les devoirs de la fille ue soient pas supérieurs ;i ceux du médecin?

— Madame, un médecin saii lomiiieni se préserver de la contagion, et lirrf flexion de votre dévoùmcnl ni", piouve que vous ne pourriez'pas avoir ma prudence.

Célestine se leva, retourna chez elle, où elle s'habilla pour sortir.

— Monsieur, dit \ iitorin à Bianchon, espérez-vous sauver monsieur et madame Crevel?

— Je l'espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est inexplicable pour moi .. Cette maladie est une maladie propre ans nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère de celui des races blanches. Or, je ne pfux établir aucune communication entre les noirs, les cuivrés, les métis et monsieur ou maJame Crevel. Si c'est d'ailleurs une maladie lort belle pour nous, elle est ailreuse pour tout le monde. La pauvre créature, quij-dit-on, était jolie, est" bien unie par oii elle a pé. hé, car elle est aujourd'hui d'une ignobe laideur, si to;Uefois elle est quelque chose!... ses dents et ses cheveux tombent, elh: a l'aspect des lépreux, elle se fait horreur à elle-méme;ses mains, épouvantables a voir, sont enflées et couvertes, de puEtuleS verdàlres; les ongles déchaussées restent dans les plaies qu'clks grattent; enfin toutes les extrémités se détruiseut dans la sanie qui les ronge.

— Mais la cause de ces désordres? demanda l'avocat.

— Oh ! dit Bianchon, la cause est dans une allération ra pidedu s;ng, il se décompose avec une efl'rayanie rapidité. J'espère attaquer le sang, je l'ai lait analyser ; je rentre prendre chez moi le résultat du trav.àl de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste, pour entreprendre un de ces coups désespérés que nous jouons quelquefois contre la mort.

— Le doigt de Dieu est Ik! dit la baronne d'une voix profondément émue. Quoique cette fenime m'ait causé des maux qui in'oni fait appeler, dans des momens de folie, la justice divine sur sa tête, je souhaite, mon Dieu! que vous réussissiez, monsieur leducteur.

llnlot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa sœur et le docteur alternativement, en tremblant qu'en ne devinât ses pensées. Il se considérait comme un assassin. Hortense, elle, trouvait Dieu très juste.

Célistine reparut pour prier son mari de raccompagner.

— Si vous y alltz, madame, et vous, monsieur, restez à un pied de distance du lit des malades, voila toute la prèc^uiiùii. Aussi devez-vous accompagner votre femme, monsieur Hulot, pour l'empêcher de transgresser cette ordonnance.

Adelinc et Hoiteiise, restées seules, allèrent tenir compagnie à Lisbi'th. La haine d'Jlorlense contie ^ alirie était .«i violente, qu'elle ne put en contenir l'explosion.

— Cousine! ma mère et moi nous sommes vengées!... s'écria-t-cilo. Cctto venimeuse créature se sera mordue, elle est en décomposition!

-Hortense, dit la bîronr.e, lu n'es pas chrétienne en ce moment. 'lu devrais prier Ineu de daigner inspi.'-er le reprn» tir àceltcnialheureuse.

— Que dites vous? s'écrfa la Bette en se levant de sa chaise, parlez-vous de Valérie?

— Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, rlie va mourir d'ui!P horrible maladie, don! la description seule donne le frisson.

LES PARENS PAUVRES

T.es dénis de la cousine Bett* claquèrent, elle fut prise d'une sueur tVoiclo, elle cul une secousse terrible qui révéla la profondeur de son aniiiié po\ir Yak^ric.

— J'y vais, dil-elle.

— 5i,:is le docleiir l'a ddendu de sortir!

— N'imporlel j'y vais. Ce pauvre Crevel, dans (|iiel clal il doit êire, car il ain'.e sa femme...

— Il meurt aussi, répliiiua la comtesse Sleinbockj nos ennemis sont entre les mains du diable...

— De Dieu!... nui fille...

Lisbelh s'habilla, prit son fameux cadiemire jaune, sa capote de velours noir, mil ;es brodequins; et, rebelle aux remontrances d'Adeline et d'Ilortense, elle partit comme poussée par une force despotique.

Arrivée rue Barbet, quelques instans après monsieur et madame Hnlot, Lisl^elli trouva sept médecins que Bianchon avait mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, disfutait-nt sur la maladie : lanlol Tun tantôt l'autre allait soit dans la chambre de Valérie, soii dans celle de Crevel, pour observer et revenait avec un argument basé sur cette rapide observation.

Deux graves opinions parlageaieiil ces princis de la science.

L'un, seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de vengeance particulière en niant qu'on eût retrouvé la maladie décrite au Moyen-Age.

Trois autres voulaient voir une dé<:onipositiûn de la lymphe et des humeurs.

Le second parti, celui de Bianchon, soutenait que celle maladie élail causée par une vicialion du sang que corrompait un principe morbiliquc inconnu. Bianchon apportait le résultat de l'analyse du sang fait par le professeur Duval.

Lci moyens curatifs, quoique désespérés et tout-à-fait empiriques, dépendaient de la solution de ce problème médical.

Lisbetb resta pétrifiée ù trois pas du litoii mourait Valérie, en voyant un vicaire de Saint-Thomas d'Aquin au chevet de son amie, et une sanir de charité la soignant.

La religion trouvait une âme à sauver dans un amas de pourriture ijui, des cinq sens de la créature, n'avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l'Eglise catholique, ce corps divin, toujours animé par l'inspiration du sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d'esprit et de chair, celte infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa mansuoiude infinie cl ses inépuisables trésors de miséricorde.

Les domestiques épouvantés refusaient d'entrer dans la chambre de monsieur ou de madame, ils ne songeaient qu'A eux et trouvaient leurs maîtres justement frappés.

L'infection était si grande (|ue, malgré les fenf'tres ouvertes et les plus puissans parfums, persosme ne pouvait rester longtvmjjs dans la chambre de Valérie. La Religion seule y veillait.

Comment une femme, d'en esprit aussi supérieur que Valérie, ne se serait-elie pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux représentans de l'Eglise ?Au.?si la mourante avaitelle écoulé la voix du prêtre. Le repentir avait entamé celle âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate Valérie avait olîert à la maladie beaucoup moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première, ayant été d'ailleurs la première attaquée.

— Si je n'avais pas été malade, je serais venue le soigner, dit enfin Lisbetli après avoir échangé un regard avec les yeux abattus de sou amie. Vo ci quii.ze ou vingt jours que je gurde la chambre, mais eu apprenant ta situation par le docteur, je suis accourt'.e.

— Pauvre Lisbolh, lu m'aim s encore, loi! je le vois, dit Valérie. Écoute! je n'ai plus qu'un jour oii deux à penser, car je ne puis pas dire fivre. Tu le vois? je n'ai plus de corps, je suis un tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir.. Je n'ai que ce que je mérite. Ah !

je voudrais, pour cire reçue à merci, réparer tout le mal que j'ai fait.

— Oh ! dit Lisbelh, si tu parles ainsi, tu es bien morte !

— N'empêchez pas celle femme de se repentir, laissez-la dans ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.

— Plus rien! se dit Lisbelh épouvantée. Je ne reconnais ni ses yeux, ni sa bouche I 11 ne reste pas un seul trait d'elle! Et l'espril a déménagé! Oh! c'est effrayant!...

— Tu' ne sais pas, reprit Valérie, ce (jue c'est que la mort, ce que c'est que de i)cnser forcément au lendemain de son dernier jour, à ce que l'on doit trouver dans le cenueil : des vers pour le corps, mais quoi pour l'âme?... Ah! Lisbeth, je sens qu'il y a une autre vie!... et je suis toute à une terreur qui nrcmpéche de sentir les douleurs de ma chair décomposée !... Moi (jui disais en riant à Crevel, en me moquant d'une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes Us formes du malheur... Eh bien! j'étais prophète!... Ne joue pasavec les choses sacrées, Lisbeth! Si lu m'aimes, imite-moi, repens-toi!

— Moi! dit la Lorraine, j'ai vu la vengeance partout dans la nature, les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger quand on les attaque 1 Et ces messieurs dil-d'e en montrant le prêtre, ne nous disent-ils pas (jue Dieu se venge, et que sa vengeance dure l'éternité!...

Le prêtre jeta sur Lisbelh un regard plein de douceur et lui dit : — Vous êtes alliée, madame.

— Mais vois donc oîi j'en suis !... lui dit Valérie.

— El d'où te vient celte gangrène ? demanda la vieille fille qui resta dans son incrédulité villageoise.

— Oh ! j'ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse iucun doute sur mon sort... Mourir au moment où je voulais vivre honnétemenl, et mourir un objet d'horrfur... Lisbeth, abandonne lou'e idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j'ai déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer! Va, ma fi'.le, quoique lu sois le seul être aujourd'hui qui ne s'éloigne pas de moi avec horreur, je t'en supplie, va-t'en, laisse-moi... je n'ai [ilus (jne le temps de me livrer à Dieu !...

— Elle bai la campagne, se dit Lisbeth sur le seuil de la chambre.

Le sentiment le plus violent (lue l'on connaisse, l'amitié d'une femme pour une femme, n'eut pas l'iiéro'ique constance de l'Église. Lisbelh, suffoquée par les miasmes délétères, quitta la chambre.

Elle vit les médecins continuant à discuter. Aîais l'opinion de liianchon remportait et l'on ne débattait plus que !a manière d'entreprendre l'expérience...

— Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposons, et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.

Lisbeth accompagna Bianchon, qui vint au lit de la iralade, sans avoir l'air de s'apercevoir de la fétidité qui s'en exhalait.

— Madame, dit-il, nous allons essayer sur vous une médication puissante et qui peut vous sauver...

— Si vous me sauvez, dit-elle, seraije belle comme auparavant ? ..

— Peulètre ! dit le savant médecin.

— Votre peut-être est connu ! dit Valérie. Je serais comme ces femmes tombées dans le feu! Laissez moi toute à l'Église! je ne puis niainlenant plaire qu':"! Dieu ! je vais tacher de me réconcilier avec lui, ce sera ma dernière séduction.

— Voilîi le dernier mol de ma pauvre Valérie, je la retrouve! dit Lisbeth en pleurant.

I a Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel, où elle trouva Viclorin et sa femme assis à trois pieds de dislance du lit pestiféré.

— Lisbelii, dit-il, on me cache l'état dans lequel est ma femme!... lu viens de la voir, conimenl va-t elle?

— Elle est mieux, elle se dit sauvée ! répondit Lisbeth en se permettant ce calen;!our afin de tranquilliser Cscvcl.

— Ali ! bon, reprit le maire, c;ir j'avais peur d'être la cause de sa ma'adie.... On n'a pas été commis-voyageur p'-ur la parfutnctie iinpunémcnl. Je me fais des reprociies. Si je la

DE BALZAC

perdais, que devieiidraisje ! Ma parole d'honneur, mes entans, J'adore relie (emme-lii.

Crevel essaya de se melire en position, en se remettant sur son séant. ^

— Oli! papa, dit Cclestine, si vous pouviez i"'ire bien portant, je recevrais ma iieile-nière, j'en fais le vœu !

— Pauvre |ielili' Colestine! reprit Crevel, viens m'enitirasser!. .

Aiitorin n'iiiit sa fi'mnie <|Hi s'élançait.

— \ ous i(,'norez, monsieur, dit avec douceur l'avocat, i|ue voire nialadir csl coiilagifuse ..

— C'i'-A vrai, rcpundit Crevel, les médecins s'applaudissent d'avoir retrouvé sur moi je ne sais quelle peste «lu Meyeu- \iiC ((u'iui 'Toyalt |)erduc,et(|u'ils faisaieiiltanibouriiiçr dans leurs Fai ullés... C'est fort drôle !

— Papa, dit (;élestine, soyez courageux et vous irioniplierez de ci'Ite maladie.

— .Soyez calmes, mes ciifans, la mort regarde à ûeus. fois avant de frapper un maire de Paris ! ((it-il avec un saug-IVoid ioniii|iie. Kl juiis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l'homme qu il a deux fois honoré de ses sutTra^-es.. illein! voyez comme je m'exprime avec, facilité ,'i Kli l)itn Ije saurai l'aire mes paquets, .le suis un an- ( ieii commis-voya^ieur, j'ai l'habitude des départs. Ah ! mes enfans, je suis un esprit fort.

— Papa, promets-moi de laisser venir l'Église à ton chevet.

— Jamais, répondit Crevel. nue voulez-vous, j'ai suite le lait de la révolution, je n'ai pas l'espril du baron d'Holbach, mais j'ai sa force d'ànie. Je suis plus (|ue jamais Uégence, Mousquetaire gris, abbé Dubois, et maréchal delUchelieu: sacrebleu ' Ma pauvre femme, (pii perd la tête, vient de m'envoyer un homme a soutane, à moi, l'admirateur de Béranger, l'ami de Liselle, ri'nfaiilde Noltairectde Housseau... Le uiéde. in m'a (lit, pour me tàter, pour savoir si la maladie m'al>altail : — \ous avez vu monsieur l'abbé?... Eh bien! j'ai imité le grand Monlesi;uieu. Oui, j'ai regardé le médecin, tenez, eonnne <('la, lit-il en ie mettant de trois (piarts eoiniiu' dans son portrait cl tendant la maiu avec autorité, et j'ai dit :

. . . . C.el e.'fclavc est venu,

Il ;i iiiintr^ >oii ordre, (l u'a rien ol)tenii.

.Son Ordre est un joli calembour, qui prouve qu'à l'agonie monsieur le, présulcnl de î\îoiilesquieu conservait toute la grâce de son génie, car on lui avait envoyé un .li'suilel... J'aime ce passage... ou ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Air le passage! cnitore un calembour!

Mulot lis conlemplaii tristement son beau-père, en se demandant si la béiiseel la vanité ne possédaient pas une force égale à celle de la vraie grandeur d':'uui'. Les causes qui (ont mouvoir les resso'ts de l'àme semblent être tout-a-fait étrangères aux résultats. La force (|ue d('j)loie un grand criminel serait-elle donc la même (|ue celle dont s'eiiorgucillil un Cliampeeuelz allant a\i supplice?

A la lin de la semaine, madame Crevel était enterrée, après des soulfraiires inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de dislance. Ainsi, les elTets du contrat de mariage furent annulés, r't Crevel lii'iita de Valérie.

Le leudeinain niéme de l'euterremeut , l'avocat revit le vieux moine; il le reçut s:èus mot dire. Le nujine tendit sileiii ieusemenl la main, et silemieiisement aussi, majire \ ielorin llulot lui r. mit quatr(!-vingis billets de banque de mille francs, p is sur la somtiie i|ue l'on trouva dans le secrétaire de Crevel.

Madame llnlot jeune hérita de la terre de Presies cl de trente mille l'iancs di- rentes. Madame Crevel avait légué trois cent mille francs aH baron llulot. Le .scrofulcu.\ Stauisl.is devait avoir, à s-j maiorilé, l'hôtel Crevel et vingt-ipuiire mille francs de renies.

Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées p'ir la c!i:rité caibo!i(iue dans Paris, il en cM une, fondée par madame de la Chaulerie, dont le but csl de m.irier civilenu'iil etreligiens ment les gens du jieup'eipii se sont unis de bonne volonté.

Les législateurs, qui tiennent beaucoup aux produits de rt;nregistremeut, la P,ourgeoisie régnante, qui tient aux honoraires du Notariat, feignent d'ignorer que les trois ([uarts des g( ns du peuple ne peuvent pis payer ([uinze francs pour leur contrat de mariage. La chambre des notaires est au-dessous, eu ceci, de la chambre des avoués de Paris. Les avoués de Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent graluitemeiit la poursuite des [iroeès des indigens, taïuiis <|ue les notaires n'ont pas encore décide de faire gratis les contrats de mariage des pauvres gens.

ouant au Fisc, il faudrait remuer toute la machine gouvernementale pour olileuir qu'il se relâchât de sa ligueur .'i cet égard I/Euregistrement est sourd et muet.

L'Eglise, de sou côté, perçoit des droits sur les mariages. L'iiglise est. en France, excessivement fiscale; elle se livre, dans la maison de Dieu, à d'ignobles tralics de petits bancs et de chaises dont s'indignent les Étrangers, ([uoitiu'elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant les vendeurs du Temple. Si l'Fglise se relâche difficilenieiit de ses droits, il faut croire <|ue ses droits, dits de fabrii|ue, (Onslitueiit aujourd'hui l'une de ses ressources, et la faute des l-^glises serait alors celle de de Tf^tat.

La réunion de ces circonstances, par un temps où r(ui s'in(|uiète beaucoup trop des nègres, des pclits condamiu's delà police correctionnelle, pour s'occuper des hiuiuèles gens ipii soutirent, fait que beaucoup de ménages honnêtes restent dans le concubinage, faute de trente francs, dernier prix auipicl le Notarial, l'iinregislrenu'nt , la Mairie cl l'I'glise puissent unir deux Parisiens. L'iiislitulion de madame de la Chaulerie, fondée pour remettre les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à la poursuite de ces couples, (|u'ella trouve d'autant mieux qu'elle les secourt comme indigens, avant de vériller leur état incivil.

Lorsque madame la baronne llulot fui tout-à-1'ait rétablie, elle reijrit ses occupai ions. Ce fut alors (jue la respectable madauu' de la Chaulerie vint prier Adeline de joindre la légalisation des mariages naturels aux bonnes œuvres ^ont elle était l'intermédiaire.

Une des premières lenlatives de la baronne en ce genre eut lieu ilans le ([uarlier sinistre nommé autrefois la Felilcl'ohi/jiic, et (jue circonscrit la rue du Hocher, la rue de la Pépinière et la rue de Miroménil. 11 existe là comme une succursale du faubourg Saint-Marceau. Pour peindre ce (luartier, il sullira de dire que les propriélaires de certaines maisons habitées par des industriels sans industries, par de dangereux ferrailleurs, par des indigens livrés à des métiers périlleux, n'osent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas d'huissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables.

Eu ce moment, la Spéculation, qui tend à changer la face de ce coin de Paris et à bâtir l'espace en friche cpii sépare la rue d'Amsterdam de la rue du Faubourg-du-Roule, eu modifiera sans doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice qu'on ne le pense! Eu bàlissant de bclies et d'clégaiiles maisons à comicrges, les bordant de trolloirs et y praliiinaiit des boutiques, la Spéculation écarte, par le prix du loyer, les gens sans aveu, les ménages sans mobilier et les numvals locataires. Ainsi les (|uartiers se débarrassent .de ces populations sinistres et de ces bouges oii la police ne met le pied (pie (|uaiid la justice le lui ordonne.

l"-ii juin tsi i, l'aspect de la place Ddaborde et de ses enviions était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue delii Pépinière, remontait par hasarl dans ces rues épouvantables, s'étonnait de voir l'arislocralie coudfiyée Ll par une inliine Bohême.

Dans ces (luartiers, où végèlenl l'indigence iguoranle et la misère aux abois, florisscnt les derniers écrivains luiblics qui se voient dans Paris. Là où vous voyez écrits ces cleux mots : ICrrirain pithtic, en grosse coulée, sur uii papier blanc .iflielié à la viire de quchpie eniresol ou d'un fangeux rez-dechaussée, vous jmuvez hardiment penser que le (luailier re- (èle beaucoup de gens ignares, cl parlani des malheurs, des vices el des criminels. L'ignorance est la mère de tous les erinu's. Tu crime est, avant lniil , un inanc(ue de raisonnement.

LES PARENS PAUVRES

Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier, pour leiiuel elle était une seconde Providence, avait ac(|uis un écrivain public établi dans le passa^'e du Soleil, dont le nom est une de ees anlitliùses l'auiilières a\ix l'arisieiis, car ce passage est doublement obseur. Cet écrivain, soupçonne d'être Allemand, se nommait A yder, et vivait «larilalenient avec une jeune fiile, de laquelle il était si jaloux, qu'il ne la laissait aller que cliez d'Iionnêles fumistes de la rue !rainl-Lazare, Haliens, comme tous les fumistes, et à Paris depuis longues années.

Ces fumistes avaient été sauvés d'une faillite inévitable, et qui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot, agissant pour le compte de madame de la Clianterie. En quehiues mois, l'aisance avait remplacé la misère, et la religion était enliée en des cœurs i|ni naguère maudissaient la Providence, avec l'énergie particulière aux Italiens-furaistes.

Une des premières visites de la baronne fut donc pour celle famille. Elle fut lieureuse du spectacle qui s'olïiil à ses regards, an fond de la maison uii demeuraient ces braves gens, lue Saint-I.azare, auprès de la rue du IVoiher. Au dessus des niaf;asius et de l'atelier, maintenant bien fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous Italiens de la vallée de Domodùssola, la famille occupait un petit apiiarlement, oii le travail avait apporté l'abondance. La baronne fut reçue comme si c'eut été la Sainte-Vierge apparue.

Après un quart d'heure d'examen, forcée d'attendre le mari pour savoir comment allaient les affaires, Adeline s'acquitta de. sou saint espionnage en s'enquérant des malheureux que pouvait connaiirela lamille du fumiste.

— Ah ! ma bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l'enfer, dit l'Italienne, il y a bien près d'ici une jeune fil'e à retirer de la perdition.

— La connaissez-vous bien? demanda la baronne.

— C'est la petite-fille d'un ancien patron de mon mari, venu en Fran<;e dès la révolution, en I7!»S, nommé Judiei. Le père Judiei /\ été, sous l'empereur Napoléon, l'un des premiers fumistes de Paris; il est mort en ISIO, laissant uiu' belle foiluneà son lils. Mais le lils Judiei a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a lini par en épouser niu' plus rusée que les autres, lelle dont il a eu cette pauvre petite lii;e, qui sort d'avoir quinze ans. ,

— Que lui est-il arrivé'? dit la baronne, vivement impressionnée par la ressemblance du,caraitère de ce Judiei avec relui de son laari.

— Eh bien! madairte, cette petite, nommée Atala, a quitté père et nu'^re pour venir vivre ici i"! c(Mé, avec un vieil Allemand de quatre-vingts ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les affaires des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si au moins cq vieux libertin, qui, dii-on, aurait aclielé li petite à sa mère pour quinze cents francs, épousait celte jeunesse , comme il a sans doute peu de temps à vivre, et qu'on le dit susceptible d'avoir quelques milliers de francs de rentes, cil bien! la pauvre enfant, qui est un petit ange, échapperait au mal, et siujtout h la misère, qui la pervertira.

— Je vous remercie de ra'avoir indiqué cette bonne action à faire, dit Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce vieillard?

— Oh! madame, c'est un brave homme, il rend la petite heureuse, et il ne manque pas de bon sens; car, voyez-vous, il a quitté le quartier des Judiei, je crois, pour sauver celte enfant des griffes de la mère. La mère était jalouse de sa tille, et peut-être rêvait-elle <le tirer parti de celte beauté, de faire de cette e>.fant une clemoiselle!... Atala s'est souvenue de nous : elle a conseillé à son monsieur de s'établir auprès de notre maison, et comme le bonhomme a vu qui nous étions, il la laisse venir ici ; mais mariez-la, madame, et vous ferez une action bien digne devons... Une fois mariée, la petite sera libre, elle échappera parce moyen à sa mère, (jui la guette et (|ui voudrait, pour tirer parti d'elle, la voir au théfilre ou réussir dans l'affreuse carrière où elle l'a lancée.

— Pourquoi ce vieillard ne l'a-t-il pas épousée?...

— Ce n'était pas nécessaire, dit l'Italienne, et quoique le bonhomme Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois qu'il est assez rusé pour vouloir être maître de la pe-

tite, tandis que marié, dam! il craint, ce pauvre vieux, ce qiil pend au nez de t(ius les vieux...

— Puuvez-vous envoyer chercher la jeune fille? dit la baronne; je la verrais ici, je saurais s'il y a de la ressource...

La lemnie du tumiate lit un signe à sa tille ainée, qui partit aussitôt. Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenant parla main une lillc de iininzeanseldcmi, d'une beauté tout it;.lieune.

Mademoiselle Judiei tenait du sang paternel cette peauj«uli.'itre au jour, ipii le soir, aux. lumières, devient d'une bbincheur éclatante , des yeux d'une grandeur, d'une forme, d'un éclat oriental, des cils fournis et recourbés (|ui ressemblaienl à de peliti^s plumes noires, une chevelure d'ébène, et celle majesté native de la Lombarde qui fait croire à l'étranger, quand il se promène le dimanche à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines

Atala, prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame dont elle avait entendu parler, avait mis h la hûle une jolie robe de soie, des brodequins, et un mantelet élégant. Un bonnet à rubans couleur cerise décuplait l'effet de sa tête. Celte petite se tenait dans une pose de curiosité naïve, en examinant du coin de l'œil la baronne, dont le tremblement nerveux l'étonnait beaucoup.

La baronne poussa un profond soupir en voyant ce chefd'onivre féminin dans la boue de la prostitution, et jura de la rauiener à la Vertu.

— Comment te uommes-lu, mon enfant?

— Atala^ madame.

— Sais-tu lire, écrire.'...

— Non, madame; mais cela ne fait rien, puisque monsieur le sait...

— Tes iiaiens t'ont-ils menée à l'église? As-tu fait ta première communion ? Sais-tu ton catéchisme?

— Madame, papa voulait me faire faire dès-choses qui ressemblent A ce que vous dites , mais maman s'y est opposée...

— Ta mère!... s'écria la baronne. Elle e>t donc bien nié- (baille, la mère?...

— Elle me battait toujours! Je ne sais pourquoi, mais j'étais le sujet de disputes continuelles enire mon père et ma mère...

— On ne t'a donc jamais parlé de Dieu?... s'écria la baronne.

L'enfant ouvrit de grands yeux.

— Ah' maman et papa disaient souvent : S.... n.. de Dieu! Tonnerre de Dieu! Sacre-Dieu'... dit-elle avec une délicieuse naïveté.

— IN'a.s-tu jamais- vu d'i'glise? ne t'esl-il pas venu dans l'idée d'y entrer?

— Des églises?... Ah! Notre Dame, le Panthéon, j'ai vu cela de loin, quand papa m'emmenait dans Paris; mais cela n'arrivait pas souvent. Il n'y a pas de ces églises-là dans le faubourg!

— - Dans quel faubourg étiez-vous ?

— Dans le faubourg...

— Quel faubourg?

— Mais rue de Charonne, madame...

Les gens du faubourg Saint-Antoine n'appellent jamais autrement ce quartier célèbre que le faubourg. C'est pour eux le faubourg par excellence, le souverain faubourg, et les fabric^ns eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le laubourg Saint-Antoine.

— On ne t'a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal ?

— Maman me battait quand je ne faisais pas les choses à son idée...

— Mais ne savais-tu pas (|ue tu commettais une mauvaise action en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard ?

Atala Judiei regarda d'un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.

— C'est une fille tout-à-fait sauvage !... se dit Adeline.

— Oh! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg! dit la femme du fumiste.

— Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu! Pour-

DE BàLZ/VC.

quoi ne me réponds-lu pas?... demainla la baronne en essayant rie prendre Atala par la main.

Atala courroucée recula d'un pas.

— Vous èlfs une vieille folle! dit-elle. Mon pîre el ma mère étaient à jeun depuis une semaine! Ma mi^re voulait faire de moi quelque chose de bien ma^ivais, puisque mon père l'a baltue en l'appelant voleuse! l*our lors, niunsi iir Vyder a payé toutes les dettes de mon père et de ma mère et leur a donné de l'arjjent... oh ! plein un sac !... Et il m'a emmenée, que mon pauvre papa pleurait . Mais il fallait nous quitlpr!... Eiibien! es'-ce mal'? demanda-t-elle.

— Et ai'nez-vnus bien ce monsieur Vyder?...

— Si je l'viime?. . dit-elle. Je (rois bien, madame! Il me raconte de belles histoires tous les soirs!. . Et il m'a donné de belles robes, du linge, un châle. Mais, c'est que je suis nippée comme une princesse, et je ne porte plus de sabots! Entin, d puis deux mois, je ne sais plus ce que c'est que d'avoir faim, ,1e ne maii^e plus de pommes de terre! Il m'apporte des bonbons, des pralines ! Oh! que c'est bon, le chocolat praliné!. . Je fais tout ce qu'il veut p.'Ur un sac de ce chocolat ! Et puis, mon gros pèie \'yder est bien bon, il me soigne si bit'u, si gentiment, que ça me fait voircomment aurait dû être ma mère... Il va prendre une vieille bonne pour n^e soigner, car il ne veut pas que je me salisi^cles mains à faire la cuisine. Depuis un nois, iJ commence à gagner pas mal d'argent, il m'appoite trois francs tous les soirs... que je mets dans unî lire-lire! ."seulement, il nevmii pas (piêjesorle, excepté pourveuir i i... C'est ça un amour d'homme; aussi, il fait de moi ce qu'il veut,.. Il m'appelle sa pelile chatte! et ma mère ne m'appelait que petite vaurienne, ou bien f.... p ....!

— Eh bien! pourquoi, mon cnf..nt, n'en ferais-tu pas ton mari ?. ,

— Mais, c'est fait, madame! dit la jeune fille en regu-dant la baronne d'un air plein de fierté, sans roU;ir, le front pur, les yeux calmes. 11 m'a dit q'.ie j'étais sa peliie fimme, mais c'est bien embêtant d'être la femme d'un lio :.me.!... Allz! sansles pralines!.,,

— Mon Dieu! se dilù voix b.isse la baronne, que! est le monstre <iui a pu abuser d'une si complète et si sainie innocence? Remettre celte enfant dans le bon seniier, c'eût été rache er bien des fautes! Aloi je savais ce que je faisais! se dit-elle en pensant à sa scèneavec Crevel. Elle ! elleignore 'out !

— Connaisse/, vous monsieur Samanon?.,, demanda la petite Atala d'un air cAlin.

— Non, ma petite; mais pour(|u.'>i nie demandes tu cela?

— Bien vrai? dit l'innocente créature

— Ne crains rien de madame, Atala, dit la femme du fumiste, c'e«l un ange!

— C'est que mon gros chat a peur d'élre trouvé par ce Samanon, il se cache,., et que je voudrais (|u'il piU èire libr\..

— Et pourquoi?...

— Dam ! il me mènerait k Bobino! peul-'Mre ;1 l'Am'uigu.

— Quelle ras issante créature! dit la baronne en embrassant celte petite fille.

— Étes-vous ri(he?... demanda Atala qui jouait avec les manchettes de la baronne.

— Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes petites filles comme toi, quand elles veulent se. laisser instruire des devoirs du chrétien par un prêtre, et aller dans le bon chemin.

— Dans quel chemin ? dit Atala. Je vais bien sur mes Jambes.

— Le chemin de la vertu !

Atala regarda la baronne d'un air matois et rieur.

— Vois ma;lame, elle est heureuse depuis qu'elle est rentrée dans le sein de l'Église! ïu l'es mariée comme les bêtes s'accouplent.

— Moi! reprit Atala, mais si vous voulez me donner ce que me donne le père Vyder, je serai bien coiilcnle de ne pas me marier...

— Une fois qu'on s'est unie à un iiommc, ( omme toi, reprit la baronne, la vertu veut ([u'on lui soit fidè'e.

— Jusqu'à ce qu'il meure? ., dit Atala d'un air fin, je n'en aurai pas pour longtemps ; si vous saviez comme le père

Vyder tousse et souffle! Peub ! peuh ! fit-eîle en imitant le vieillard.

— La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l'Eglise qui représente Dieu, et la mairie qui représente la loi, consacrent votre maiiage. Vois madame, elle s'est mariée légitimement,.,

— E^t-ce que ça sera plus aiiiusanl? demanda l'enfant.

— Tu seras plus heureuse, dil la baronne, car personne ne pourra le reprocher ce mariage. Tu plairas à Di'^u ! Demande 1 madame si elle s'est martïc sans avoir reçu le sacrement du maiiage?

Al.ilj regarda la fcmm^ C.u fumiste.

— Qu'a-telle plus que moi ? demanda-t elle; je suis plus jolie qu'el e.

— Oui, mais j ; suis une honnête femme, el toi, l'on peut te donner un vilain ncm...

— Comment veux-tu que Dieu te protège, î.i tu foules aux pieds les lois divines et humaines? dil la baronne, Sais-lu que Dieu lient en rési-rve un paradis pour ceux qui suivent lescommandemens de son Eglise?

— Ouéqu'il y a dans le paradis? Y a-i-il des spectacles? dit Atâln.

— Oh! le paradis, c'est, dit la baronne, toutes les jouissances que tu peux imaginer. Il est plein d'anges, dont les ailes sontbhnches. On y voit Dieu daiis sa gloire, on pa-lage sa puissance, on est heureux à tout moment et dans l'cter-nilé!...

AlEla Judici écoutait la baronne comme elle eiU écoulé de la musique : et, la voyant hors d élat de comprendre, Adeline pensa qu'il fa lait prendre une autre voie en s'a cessant au vieillard.

— Retourné chez 'oi, ms petite, et j'irai parlT à ce monsieur Vyder, Est-il Français?,..

— Il est Alsacien, niâda.rie; mais il, sera riche, allez! Si vous vouliez piyer es qu'il doit à ce vi'ain Samanen, il vous rendrait votre ar^'pnt 1 car il ama dans quelqui-s mois, dil- il, six mille francs de rentes, el nous irons alors vivre à la campagne, bien.lnin, dans !es Vosges.,,

Ce mot les Vosges lit tomber la baronne dans une rêverie profonde. Elle revit son viliaie!

La bàioniie fat tirée de ce te douloueus^e méditation par les salutations du fumiste qui venait lui donner les preuves de sa prosr.érité.

— Djp.s un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes que vous nous avez .rêlées, car c'est l'argent du bon Dieu! c'est celui des pauvres et des malheareux! Si je fais fortune, vous puiserez un jour dans noire bourse, car je rendrai par vos miins aux autres le secours que vous nous avez apporté.

— En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d'argent, je vous demande votre coopération h une bonn: œuvre. Je viens de voir la petite Judici qui vit avec u'i vieillard, et je veux les marier religieusement, lég;iU'meni...

— Ah! le père Ayder! c'est un bien hra^e et digne homme, il est de lion conseil. Ce pauvre viei^ s'est déjà fait des amis dans le quartier, depuis deux mois qu'il y isl venu. Il nie met mes mémoires au net. C'c;t un brave colonel , je crois, qui a bien sera l'Empereur... Ah ! comme il aime Napoléon ! Il est décoré, mais il ne porte jamais de décorations. Il attend qu'il se soit refait, car il a des dettes, le pauvre cher homme!... je crois même qu'il se cache; il est sous le coup des huissiers.,,

— Dites que je paierai ses dettes s'il veut épouser la petite ,,

— Ah bien ! ce sera bientôt fait. Tenez, madame, allons-y,,, c'est à deux pas, dans le -passage dv. Soleil !

La baronne et le fumiste sortirent jiour aller au passage du Soleil,

— Par ici, madame, dit le fumiste en montrant la rue de la répinière.

Le passage du Soleil est en effet au commencement de la rue de la Pépinière et débouche rue du Rocher.

Au milieu de ce passige de création recule, et dont les boutiiiues sont d'un prix très modiiiue, la baronne aperçut, au-iJessus d'un vitrage garni de taffetas vert, à une hauteur

LES PARENS PAUYIVES.

qui nepermellait pas aux passans de jeler des regards indiscrets : ÉCRiv.«\ l'i'BLic, et sur h porto :

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