C.VBI\ET d'affaires
Ici l'on rediije les péiilioiis, on met les mémoires au net, fie.
Discrétion, célérité.
■ L'intérieur ressemblait ;i ces bureaux de transit où les omnibus de P.iris fout atloadre les places de correspondance aux voyageuis. Un escalier intérieur menait sans doulc à l'appartement eu entresol éclairé par la galerie et qui dépendait de la boutiqu '. La baronne aperçut un bureau de bois blanc noirci, des tarions, et un ignoble fauteuil acheté d'occasion, l'ne casquette et un abat-jour en talfelas vert ù fil d'arcbal tout crasseux annonçaient soit des précautions prises pour se déguiser, sait une faiblesse d'yeux assez concevable chez un vieillard.
— Il cit là haut, dit le fumiste ; je vais monter le prévenir et le faire descendre.
La baronne baissa son voile et s'assit. Un pas pesant ébranla le petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en voyant son mari, le baron Hulut, en veste grise tricotée, en pantalon de vieux molleton gris et en pantoufles.
— Que voulez-vous, madame ? dit Hulot galamment. Adciine se leva, saisit Hulot, et lui dit d'une voix brisée
par l'émotion :
— Enfin, je le retrouve !...
— Adeline!... s'écria le baron stupéfait qui ferma la porte de la bou.ique. Joseph! cria-t-il au fumiste, allez-vous-en par l'allre?
— Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l'excès de sa joie, lu peux revenir au sein de la famille, nous sommes riches! ton fils a cent soixante mille francs de rentes ! ta pension est libre, tu as un arriéré der quinze mille francs ù toucher sur ton simple certificat de vie! Ta Valérie est morte en te léguant trois ceiii mille francs. On a bien oublié Ion nom. va ! tu peux renirer dans le monde, et tu trouveras d'abord chez ton fils une fortune. Tiens, notre bonheur sera commet. "S oici bieulôt trois ans que je te cherche, et j'espérais si bien te rc-acontrer, que tu as un appartement tout prêt à te recevoir. Oh! sors d'ici, sors de l'affreuse -situation où je te vois !
— Je le veux bien, dit le baron étourdi; mais je ne puis pas emmener la petite ? ■
— Hector, renonce à elle! fais cela pour ton Adeline qui ne t'a jamais demandé le moindre sacrifice ! je te promets de doter celle enfant, de la Lien marier, de la faire instruire. Qu'il soit dit qu'une de celés qui t'ont rendu heureux, soit heureuse, et ne tombe ni dans le vice, ni dans la fange, ni dans la tombe !
— C'est donc toi, reprit le baron avec un sourire, qui vo .lais me marier?... Reste un instant l;'), dit-il, je vais aller m'habiller là-haul, où j'ai dans une malle des vêtemens convenables...
Quand Adeline fut seule, et qu'elle regarda de nouveau cette affreuse boutique, elle fondit en larmes.
— Il vivait là, se dit-el!e, et nous sommes dans l'opulence!... Pauvre homme! a-t-il été puui, lui qui était l'élégance même !
Le fumiste vint saluer sa feienfaitrice, qui lui dit de faire avancerune voiture. Quand le fumiste revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Atala Judici, de l'emmener surle-charap.
— Vous lui direz, ajouta-t-elle, que si elle veut se mettre sous la direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle fera sa première communion je lui donnerai trente mille francs de dot et un bon mari, quelque brave.jeune homme!
— Mon fils aine, madame! il a vingt-deux ans, et il adore cette enfant!
Le baron descendit (n ce moment, il avait les veux humides.
— Tu me fais quitter, dit-il à Foreille de sa femme, la seule créature qui ait approché de l'amour que tu as pour moi !
Cette petite fond un larmes, cl je ne puis pas l'abandonner ainsi... '
— Sois traufiuille, Hector! elle va se trouver au milieu d'une fiounèle famille, et je réponds de ses mœurs.
— Ah ! je puis te suivre alors, dit le baron, en conduisant sa femme ù la citadine.
Hector, redevenu baron d'Ervy, avait mis un pantalon et une redingote en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire et des gants.
Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Alala s'y fourra par un mouvement de couleuvre.
— Ah I madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller avec vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissante, je ferai tout ce que vous voudrez; mais ne me séparez pas du père Vyder, de mon bienfaiteur...
— Allons, Alala, dit le baron, cette dame est ma femme, et il faut nous quitter...
— EIL! si vieille que ça! répondit l'innocente, et qui tremble comme une feuille! Ohl c'ie tête!
Et elle imita railleusemcnt le tressaillement de la baronne. Le fumiste, qui courait après la petite Judici, vint à la portière de la voilure.
— Emportez-la ! dit la baronne.
Le fumiste prit Atala dans ses bras et l'emmena chez lui de force.
— Merci de ce sacrifice, mon ami ! dit Adeline en prenant la main du baron, et la serrant avec une joie délirante. Es-tu changé ! Comme tu dois avoir souffert ! Quelle surprise pour ta fille, pour Ion fils!
Adeline parlait comme parlent les amans qui se revoient après une longue absence, de mille choses à la fois.
En dix minutes, le bdroa et sa femme arrivèrent rue Louisle-Grànd, où Adeline trouva la lettre suivante :
« Madame la baronne, ^ » Monsieur le baron d'ErvT est resté un mois rue de Cha- II ronne, sous le nom de Thorec, anagramme d'Hector. Il est Il maintenant passage du Soleil, sous le nom de Vyder; il se Il dit Alsacien, et fait des écritures.- H'vit avec une jeune fille Il nommée Atala Judici. Prenez bien des précautions, niada- » VA», car on cherche activement le baron, je ne sais dans quel Il intérêt.
» La comédienne a tenu sa parole, ■ît se dit, comme tou- » jours,
11 Madame la baronne,
11 Votre humble servante, Il J. M. »
Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent ù la vie de famille. Il oublia la petite Atala Judici ; les excès de la passion l'avaient fait arriver à la mobiliié de sensations qui distingue l'enfance. Le bonheur de la famille fut troublé par le changem^^nt survenu chez le baron ; car, après avoir quitté ses enfans encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voùlé.'la physionomie dégradée.
Un diner splendide, improvisé par Célestine, rappela les dî ners de la cantatrice au vieillard qui fut étourdi des splendeurs de sa famille.
— Vous fêlez le retour dn père prodigue ! dit-il à l'oreille d'Adeline.
— Chut!... tout est oublié, répondit-elle.
— EtLisbeth? demanda le baron qui ne vit pas la vieillefille.
— Hélas ! répondit Hortense, elle est au lit, elle ne se lève plus, et nous aurons le chagrin de la perdre bientôt. Elle compte te voir après dîner.
Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot. Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugemensen règle ù l'avocat, en lui demandant s'il voulait payer pour son père. Il s'agissait de dix mille francs de lettres de change souscrites au profit d'un usurier nommé Samanon, et qui probablement avait donné deux ou trois mille
DE BALZAC
francs au baron d'Ervy. Hulot flis pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il paya.
— Sera-ce là tout? se dit-il avec imiuiétude.
Lishelli, dcjù bien maliieureuse du bonheur qui luisait sur la famille, ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien, qu'elle fut condamnée par Bianchou à mourir une semaine après, vaincue au bout de cette longue lutte niarifuée pour elle par tant de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l'alTreuse agonie d'une phtbisie pulmonaire. Elle eut d'ailleurs la satisfaction supri"'me de voir Adeline, H^rtensc, Ilulot, Victorin, Steinbock, Célesline et leurs enfans tous en larmes autour de son lit, et la regrettant comme l'ange de la famille.
Le baron Hulot, mis ;1 un régime substantiel tiu'ii ignorait depuis bieHtùl trois ans, reprit de la force, et il se resseniblj presque h liiiniême. Celte restauration rendit Adeline bcurense à un tel point que l'intensité de son tressaillemenl nerveux diminua.
— flile (illira par ("lie lieureBse! se dit Lisbelii la veille de sa mort en voyant l'espiVe de vénération que le baron ténioi- Sîuait à sa femme, dont les souffrances lui avaient été racontées par Horten^e et par Victorin.
Ce sentiment bflla la lin de la cousine Bette, dont le convoi fut mené par toute une famil.e en larmes.
Le baron et la barr.nne llulol, se voyant arrivé.^ ;i ITige du repos absolu, donnèrent au comte et :"i la comtesse Sleinbock les magnifiques appartemens du premier étage, et se logèrent an second.
Le baron, par les soins de son fils, obtint une place dans un chemin de fer, au commencement de l'année ISÎ.'i, avec .six mill(! francs d'appoiiilemeiis, qui, joints aux six mille francs de pension de sa retraite et à la fortune léguée par madame Crevcl, lui composèrent vingt-quatre mille francs de rente.
Hortense, ayant été séparée de biens avec-son mari pendant les trois années de brouille, Victorin rv'hé.sita pins 'a placer au nom de sa sœur les.deux c nt mille franis de (idi'i-comniis, et il fil à IIoi tense une iiension de douze mille francs. \Vmceslas, mari d'une finime riche, ne lui faisait auciuuvinHdéliir-; mais il fiànail, sans pouvoir se résoudre à entrepri;i]dre une uuvre, si petite ([u'elle fût. Itedcvenn artiste in partihux, \\ avait beaucoup de succès dans les salons, il était coiisullé par beaucoup d'amateurs-, il passa critique, romnie tous les iinp\iissaiis qui mentent ft leurs débuts.
Chacun de ces ménages jouissait donc d'une fortune particulière, (|uoi(iue vivant en famille.
Eclairée par tant de malheurs, la baronne laissait '.\ son liLs le soin de gérer les aflaires, et réduisait ainsi le baron à SCS appoinlemcns, espérant (jue l'exiguité de ce revenu l'empcclierait de retomber dans ses anciennes erreurs.'Mais, par un boiilieur étrange, et sur le(iucl ni la mère ni le fils ne coniplaieiii, le baron semblait avoir renonci' au beau sexe. Sa traniliiillilé, mise sur le compte de la nature, avait fini par tellement rassurer la famille, (ju'ou jouissait entièrement de l'aiiiabiliié revenue et des charmantes qualités du baron d'iMvy. l'Iein d'aileiition pour sa femme et pour ses enfans, il les ;ii:compagnail au spedacle, dans le monde où il reparut, et il faisait avec une grâce exquise les honneurs du salon de son fils. Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plws grande satisfaction h sa famille. C'était un agréable vieillard, complètement détruit, mais spirituel, n'ayant gardé de son vice (jue Cl- qui pouvait en faire une vertu sociale. On arriva naturellement à une sécurité complète. Les enfans et la baronne porlaient aux nues le père de famille, en oubliant la mort des deux oncles ! La vie ne va pas sans de grands oublis !
Madame Victorin, qui menait avec un grand talent de ménagère, xlù d'ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été forcée de prendre wi cuisinier. Le cuisinier
rendit nécessaire une fille de cuisine. Les filles de cuisine sent aujourdh'ui des créatures ambitieuses, occupées à surprenles secrets du chef, et <iui deviennent des cuisinières dèsqu'elles savent faire tourner les sauces. Donc on change très souvent de filles de cuisine.
Au commenroment du mois de décembre 1843, Célesline prit nue Hile de cuisine, une grosse Normande d'Isigny, à taille courte, à bons bras rouges, munie d'un visage commun, bêle comme une pièce de circonstance, et qui se décida difficilement à quitter le bonnet de colon classique dont se coiffent les filles de la Basse-\ûrmandie. Cette fille, douée d'un embonpoint de nourrice, semblait près de faire éclater la colonnade dont elle entourait son corsage. On eiU dit que sa figure rougeaude avait éié taillée dans du caillou, tant les jaunes contours en étaient fermes. On ne lit naturellement aucune altention dans la maison, à l'entrée de celle fille appelée Agathe, la vraie fille délurée que la province envoie journellement à Paris. Agathe tenta médiocrement le cuisinier, tant elle était grossière dans son langage, car elle avait servi les rouliers, elle sortait d'une auberge de laubonrf;, et au lieu <le. faire la con(|uéle du chef et d'obtenir de lui qu'il lui monlràl le grand art de la cuisine, elle fut l'objet de son mépris. Le cuisinier courtisait Louise, la femme de chambre de la comtesse Steinbock, et la Normande, se voyant maltraitée, se plaignil de son sort.
Elle était loujours envoyée dehors, sous un iirélexte ijiielconque, quand le chef finissait un plat ou parachevait une sauce.
— Décidément, je n'ai pas de chance, disait-elle ; j'irai dans une autre maison.
Néanmoins, elle rcs.a, (|uoi(|u'elle eût demandé déjà deux fois îi sortir.
Lue nuit, Adeline, réveillée par un bruit de pas, ne Ironva plus Hector dans lelil(|ii'il occupait aii|Mès du sien, car Ils couchaient dans des lits jumeaux, ainsi (|u'il convient ft des vieillards. lOlle allendil une heure sans voir revenir le baron, l^rise de peur, croyant & une catastrophe liagiiiue, à l'apoplexie, elle moula d'abord à l'étaiîc supérieur occupé par les mansardes ûii ( oucliaient les domestiques, et fut nliirée vers la chambre d'Agathe, aulant ])ar la vive lumière qui sortait par la porte, entrebâillée, que par le murmure de deux voix. Elle s'arrêta tout épouvantée en reconnaissant la voix du baron, (|ui, séduit par les charmes d'Agathe, eu était arrivé par la résistance calculée de cette atroce marilorne, à lui dire i:es odieuses paroles :
-rMa femme n'a pas longtemps à vivre, et si lu veux lu pourras èire baronne.
.Adeline jela un cri, laissa tomber son bougeoir et s'enfuit. 'J'iois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l'agonie et se voyait entourée de sa l'aniille en larmes.
In moment avant d'exiiirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à l'oreille: Hlon ami, je n'avais plus (|iie ma vie ;i le donner, dans un moment lu seras libre, el tu pourras faire une baronne ïlulol.
Et l'on vit, ce (jui doit être rare, des larmes sortir des yeux d'une morte.
La férocité du Vice avait vaincu la patience de l'ange, à qui, sur le bord de l'Éternité, il échappa le seul mot de reproche qu'elle eilt fait entendre de toute sa vie.
Le baron Hulot quitta l'aris trois jours après renterremenl de sa femme.
Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage di^ son père avec mademoiselle Agathe Piquelard, (|ui s'était célébré à Isigny, le premier février mil huit cent quarante-six. — Les ancêtres peuvent s'opposer au mariage de leurs enfans, mais les enfans ne peuvent pas empêcher les folies des ancêlres eu enfance, dil maiire Hulot à maître Popinot, le second fils de l'aneien ministre du commerce, qui lui parlail do ce mariage.
l'IN l)E L.\ f.OlSINE DETTE.
LES PARENS PAUVRES
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