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D'après le galbe de cet homme osseux, et malgré son hardi spencer, vous l'eussiez diflicilemcnt classé parmi les arlistes parisiens, nature de conveniion dont le privilège, assez semblable à celui du gamiu de Paris, est de réveiUer dans les imaginations bourgeoises les jovialités les i)lus mirobolantes, puisqu'on a remis en honneur ce vieux mot drolatique.
Ce passant était pourtant un grand prix, l'auteur de la première c^inlate couronnée à l'instiiut, lors du rélablissemcnt de l'Académie de Rome, cnihi nujnsieur Sylvain Pons!... l'e.uleur lie célèbres romances roucoulées par nos mères, de deux ou trois opéras joués en 18i:> et I8I(>, puis de quelques partitions inédiles.
Ce digne homme finissait chef d'orchestre à un théâtre des boulevards.
LES PAllENS PAUVRES.
Il était, grâce a sa ligure, professeur dans quelques pensionnïts de demoiselles, cl u'avail pas d'autres revenus que ses appoinlemeiis et ses cadiels.
Courir le cachet àcit âge !... Combien de mystères dans cette situation jieu romanesque !
Ce dernier porte siienier portail donc sur lui plus que les symboles de l'empire, il perlait encrire un grand enseigiii'nif-nl écrit sur ses Iniis gilets.
Il montrait gratis une dt's nombreuses victimes du fatal et funeste système nommé" Concours (|ui règne encore en France après cent ans de pratique sans résultat.
Cette presse des intelligences fut inventée par Poisson de Slarigi'v, le frère de madame de Pompadonr. nommé, vers l'iù, directeur des Beanx-Ails.
Or, lâchez de compter sur vus doigts les gens de génie fournis depuis un siècle par les lauréats V
D'aboi d, jamais aucun cifoit administrant ou scolaii-e ne remplacera Us miracles du hasard auquel nu (biit les grands hommes.
C'est, entre les mystères delà génération, le plus inaccessible à notre ambitieuse analyse moderne.
Puis, que penseriez-vous des Égyptiens qui, dit-on, inveiitOrenl dc^ feurs pour faire éclore des poulets, s'ils n'eussent point immédiatement doiino la becquée à ces mêmes poulets ?
Ainsi se comporte cependant la France qui tâche de produire des arlistes par la serre-chaud» du Concours ; et, une fois le statuaire, le peintre, le graveur, le musicien obtenus par ce procédé mécanique, elle ne s'en inquiète pas plus 'que le dandy ne se soucie le soir des llems qu'il a mises à sa boutonnière.
11 se trouve que l'homme de talent est Greuze ouWatteau, Félicien David ou Pagnest, Géricault ou Deschamps, Aubcr ou David d'Angers, Eugène Delacroix, gens peu soucieux des riands prix et poussés en pleine terre sous les rayons de ce .îolei! invisible, nGiiimé la Voralion.
Envoyé par l'Etat à Rome, pour devenir un grand musicien, Sylvain Pons en avait rapporté le goût des antiquités et des bellas choses d'art.
Il se connaissait admirablement en tous ces travaux, chefsd'œuvre de la main et de la Pensée, compris depuis peu dans ce mol populaire, le Bric-à-Biac.
Cet enfant d'Euterpe revint donc à Paris, vers I8t0, collectionneur féroce, chargé de tableaux, de statuettes, de cadies, de sculptures en ÏNOire, en liois, d'émaux, porcelaines, etc., qui, pendant son séjour académique;') Rome, avaient absorbé la pins grande partie de l'héritage paternel, autant par les frais de transport que par les prix d'acquisition.
Il avait employé de la même manière la succession de sa mère durant le voyage qu'il fil en Italie, après ces trois ans officiels passés à Rome. ^
Il voulut visiter ;i loisir "S'cnisc, Milan, Florence, Bologne, Naples, séjournant dans chaque ville en rêveur, en i)hilosophe, avec l'insouciance de l'artiste qui, pour vivre, (^ompts sur son talent, comme les filles de joie comptent sur leur beauté.
Pons fut heureux pendant ce splendide voyage autant que pouvait l'être un homme plein d';ime et de délicatesse, à qui sa laideur interdisait des succès auprès des femmes, selon la phrase consacrée en ISC'J, et qui trouvait les choses de la vie toujours au-dessous du type idéal qu'il s'en était créé ; mais il avait piis sou parti sur celte discordance entre le son de sou âme et les réalités.
Ce sentiment du beau, conservé pur et \if dans suii ctcur, fut sans ^oule le principe des mélodies ingénieuses, fines, pleines de grâce (lui lui valurent une réputation de tSIOà !8I4
Toute réputation qui se fonde en France sar la vogue, sur la mode, sur les folies éphémères de Paris, produit des Pons.
li n'est pas de pays où l'on soit si sévère pour les grandes choses, et si dédaigneusement indulgent pour les petites.
Bientôt noyé dans les flots d'harmonie allemande, et dans la production rossinienne, si Pons fut encore, en 18:24, un musicien sgriable et connu par quelques dernières romances, jiijsez lie ce qu'il pouvaii "ire en 1831 !
LK S1>;CLK, — a.
Aussi, en t84-i, l'année où commença le seul drame de cette vie obscure , Sylvain Pons avait-il atteint à la valeur d'une croche antédiluvienne; les marchands de musique ignoraient coniplélement son existence, quoiqu'il fît â des prix médiocres la musique dequelques pièces fi son théâtre et aux théâtres voisins.
Ce bonhomme rendait d'ailleurs justice aux fameux maîtres de notre époque ; une belle exécution de quelques morceaux d'élite le faisait, pleurer; mais sa religion n'arrivait pas !i ce point oii elle frise la manie, comme chez les Kreisler d'Holfmann ; il n'en laissait rien paraître, il jouissait en luimême à la faeon des liatchisf^ùns ou des Tériaskis.
Le génie de l'admiration, de la cumpréhension, la seule faculté par laquelle un homme ordinaire devient le treic d un grand poète, est si rare à Paris, où toutes les idées ressemblent à des voyageurs passant dans une hôtellerie, que l'on doil accorder à Pens une respectueuse estime.
Le fait de l'insuccès du bonhomme peut sembler exorbitant, mais il avouait naïvement sa faiblesse relativement à l'harmonie : il avait négligé l'étude du Contrepoint; et l'orchestration m«derne. grandie outre mesure, lui parut inabordabie au moment où; par de nouvelles études, il aurait pu se maintenir parmi les comiiosiieurs modernes, devenir, non pas Rossini, mais Hérold.
Enlin, il trouva dans les plaisirs du collectionneur de si vives compensations à la faillite de la gloire, que s'il lui eût fallu choisir entre la possession de ses curiosités et le nom de Rossini, le croirait iin? Pons aurait opté poiu son cher cabinet. /
Le vieux musicien pratiquait l'axiome deChenavasd, le Si» vaut collectionneur de gravures précieuses, qui prétend qu on ne peut avoir de plaisir à regarder un Ruysdaè', un Hobbema, un Holbein, un Raphaël, un Murillo, un Greuze, uu Sebastien del Piombo, un Giorgione, un Albert Durer, iqu'autant que le tableau n'a coûté que cinquante francs.
Pons n'admettait pas d'acquisition au-dessus de cent francs; et, pour qu'il payât un objet cinquante francs, cet objet devait en valoir trois mille.
La plus belle chose du monde, qui cuùlait trois cents francs, n'existait ])lus pour lui. Rares avaient été les cecisions, mais il possédait les trois élémens<Iu succès : les jambes du cerf, le temps des flâneurs et la patience de l'israélite.
Ce système, pratiqué pendant quarante ans, à Rome comme à Paris, avait porté ses fruits.
Après avoir dépensé, depuis son retour de Rome, environ deux mille francs par an, Pons cachait à tous les regards une collection de chefs-d'œuvre en tout genre dont le catalogue atteignait au fabuleux numéro 1907. ;
De 48U à 18(6, pendant ses courses a travers Paris, il avait trouvé pour dix francs ce qui se paye aujourd'hui mille à douze cents francs.
C'étaient des tableaux triés dans les quarante cinq mille tableaux qui s'exposent par an dans les ventes parisiennes ; des porcelaines de Sèvres, pâte tendre, achetées chez les Auvergnats, ces satellites rie laJBande-Noirê, qui ramenaient sur des charrettes les merveilles de la France-Pompadour.
Entin, il avait ramassé les débris du dix-septième et du dix-huitième siècle, en rendant jusiice aux gens d'esprit et de génie de l'école française, ces grands inconnus, lesLepautre, les Lava'.lée-Poussin, etc., qui ont créé le genre Louis XY, 'e genre Louis X\i, et dont les a'uvres colossales défrayent aujourd'hui les prétendues inventions ût nos artistes, iiicefsamment courbés sur les trésors du Cabinet d-js Estampes pour faire du nouveau en faisant d'adruiis pastiches
Pons devait beaucoup de morceaux a ces échanges, bonheur ineffable de= colleclîonneurs !
Le plaisir d'acheter des curiosités n'est que le ?econd; le premier c'est de les brocanter.
Avant messieurs Dosne et Dablin, Pons avait c-idlectionné les tabatières et Ici miniatures.
Sans célébrité dans la Bi icabvaquologie, car il ne Uanîalt pasies ventes, il ne se montrait pas chez les illustres mar- I iiands. P"i:s ignorait la valeur véijsie de son trésor.
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DE BALZAC
Feu Dusomraerard avait bien essayé de se lier avec le musicien; mais le princî du Bric-à-Brac mourut sans avoir pu pénétrer dans )e musée Pons, le seul qui piU élrc comparé ù la céli'bri' lollcclion Sauvag#ot.
Entre l'ons et monsieur Saurafreol, il se rencontrait qiit Iqucs ressemblances.
Miiiisieur Sauvaiieot, musicien lomnie l'ons. sans grande furtune aussi, a procédé de la ménic ni:iiiière, par les nicnics moyens, avec le même aiiKiur de l'art, avec la méiue liaine contre ces illustres riches qui se tout des cabinets pour faire une habile roncurrence aux marehand«.
Oc même i|ue son rival, son émule, son antagoniste pour toutes cis leuvres de la Main, pour ces prodi^'es du travail, Pons se sentait au cœur une avarice insatiable, l'amour de l'amant pour une belle maîtresse, et la rtvtulc, dans les salle» de la rue des Jeûneurs, aux coups de uiarttau des Bonnefuiids de l.avialle, des Bidel, etc., lui semblait un crime de lèieBri>â-Brac.
Il possédait 8on musée pour en jouira toute heure, caries âmes créées pour admirer les grandes œuvres, ont la faculté sublime des vrais amans, ils éprouvent autant de plaisir aujourd'hui qu'hier, ils ne se lassent jamais, et les chefs-d'œuvre sont, heureusement, toujours jeunes.
Aussi l'objet tenu si paternellement devait-il être une de ces trouvailles que l'on emporte, avec quel amour ! amateurs, vous le savez !
.\ux premierg contours de cette esquisse biographique, tout le monde va s'écjier :
a — Voilà, malgré sa laideur, riiomme le plus heureux de la (erre ! «
En effet, aucun ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu'on se pose à l'âme en se donnant une manie.
Vous tous qui ne pouvez plus boire .'i ce que, dans tous les temps, on a nommé /a coupe du plaisir, prenez à tâche de collectionner quoi que ce soit (on a collectionné des afliches!), et vous retrouverez le lin^'ot du bonheur en petite niiMinaie.
Une manie, c'est le plaisir passé à l'étut d'idée!
IS'éanmoins, n'enviez pas le bonhonuie Pons, ce sentiment reposerait, comme tous les mouvemens de ce î;;enre, sur u'ie erreur.
Cet homme, plciii.de délicatesse, dont l'ànie \ivait par une admiration infali^^ablc pour la magniticence du Travail humain, leite bc'le lutte avec les travaux de la nature, était l'estlave de celui des sept péchés capitaux que Dieu doit punir le moins sévèrement : Pons était gourmand.
Son peu de fortune et sa passion pour le Bric-h-Brac lui commandaient un régime diététique tellement en horreur avei; sa gueule fine, que le ce ibataire avait tout d'aborJ tranch ■ la qucslioii en a'iant diner Ions les jours en ville
Or, siius l'I'^mpire, on eut bien plus (|ue di; nos jours un culte iiour les gciis célèbres, ijcul-êtrc A cause de leur petit niimlire et de leur peu de préteiilions politiques.
<tn devenait poète, écrivain, mutieieii a si peu de frais!
Pons, rcijardé comme le rival probable des Nicole, des Paër et des Bertoii, re(,ut alors tant d'imitations, qu'il fut obli;,'c de les écrire sur un agenda, comme les avocats écrivent leurs causes.
Se comportant d'ailleurs en artiste, il oflrait des exemplaires de ses romances à tous ses amphitryons, il touchait le forte chez eux, il leur apportait des loges pour Feydeau, théâtre pour le(iuel il travaillait ; il y organisait les concerts; il jouait niêiiie ((ue1i(ucfois du violon chez ses iia-rens en improvisant uii petit bal.
Les plus beaux buiiime» de la. 1 rance tcliaii^eaitul en ce l<mps-là des coups de sa're ave.: les plus be;nix homnies de la coalition; la laideur d.t Pû;is s'appela ionc originalilc, d'après la grande loi promulguée par Molière dans le fameux couplet d'Eliaute.
Quand il avait rendu queique service ît quelque èf//«ùamf, il s'entendit appeler quelquefois un homme charmant, mais son bonheur n'alla jamais plus loin que cette parole.
Pendant cette période, qui dura six ans environs, detSKi à 181(5, Pons contracta la funeste habitude de bien diner, de voir les personnes ([ui l'invitaient se mettant en frais, se procurant des primeurs, ilébouchant leurs meilleurs vins, soignant le dessert, le café, les li(iueurs, et le trailaiit de leur mieux, comme on traitait sous l'Empire, oti beam-oup de maisons imitaient les splendeurs des rois, des reines, des princes dont regorgeait Paris.
On jouait beaucoup alors ù la royauté, comme on jonn aujourd'liui à la Chambre en créant une foule de Sociétés à présidens, vice-présidens et secrétaires; Société liuière, vinicole, séricicole, agricole, de l'industrie, etc.
On est arrivé jusqu'à clierclier des plaies sociales pour constituer les guériséeurs en société!
Un estomac dont l'éducation se fait ainsi, réagit nécessairement sur le moral et le corrompt en raison de la haute sapience culinaire qu'il acquiert.
La Volupté, tapie dans tOKs les plis du cœur, y parle en souveraine, elle bat en brèche la volniiié. l'iionneur, elle veut .'( tout prix sa satisfaction. •
On n'a jamais peint les exigences de la Gueule, elles échap- [iciit à la critique littéraire par la nécessité de vivre ; mais on ne se ligure pas le nombre des gens que la Table a ruinés.
La Table est, à Paris, sous ce rapport, l'émule de la courtisane.
C'est, d'ailleurs, la Recette dont celle-ci est la Dépense.
Lors(iue, d'invité perpétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à l'état de piiiue-assiettc, il lui fut impossible de passer de ces tables si bien servies au brouet lacédémonien d'un restaurant à quarante sous.
Hélas I il lui prit des frissons en pensant que son indépendance tenait à de si grands sacrifices, et il se sentit capable des plus grandes lâchetés pour continuer à bien vivre, à savourer toutes les i)rimeurs à leur date, enfin ù gobirhonner (niiit populaire, mais cxpressit) de bons petits jilats soignés.
Oiseau picoreur, s'enfuyant le gosier plein, et gazouillant un air pour tout remeriiment, Pons éprouvait d'ailleurs un (■eri;;in plaisir ù bien vivre aux dépens de la société qui lui demandait. (|uoi '? de la monnaie de singe.
Habitué, comme tous les ciMibalaires qui ont le chez soi en horreur et qui vivent chez les autres, .'i ces formules, à ces grimaces sociales par lesquelles on remplace les seniimens dans le monde, il se servait des complimens comme de menue monnaie; et, à l'égard des personnes, il se contentait des étiquettes sans plonger une main curieuse dans les sacs.
Cette phase assez supportable dura dix autres années ; mais quelles années! Ce fut un automne pluvieu\.
Pendant tout ce temps, Pons se maintint gratuitement à table, en se rendant nécessaire dans toutes les maisons où il allait.
Il entra dans une voie fatale en s'acquittant d'une miiltitude de commissions, en rem])laeant les portiers et les domestiques dans mainte et mainte ocrasion.
Préijosé de bien des achats, il devint l'espion honnête et innocent détaclié d'une famille dans une antre; mais on ne lui sut ancun gré de tant de courses et de tant de lâchetés.
— Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que devicndraitil?
liientot se déclara la froideur que le vieillard répand autour de lui. '
Cette bise se communique, elle produit son effet dans la température morale, surtout lorsrjue le vieillard est laid et pauvre.
iN'est-ce pas être trois fois vieillard?
Ce fut rhivcr de la vie, l'hiver au nez rouge, aux jo«es hâves, avec toutes sortes d'onglées !
De tSôG â tS43, Pons se vit invité rarement.
Loin de rechercher le parasite, chaque famille l'acceptait comme on accepte un impôt-, on ne lui tenait plus compte de rien, pas même de se» services réels.
LES PARENS PAUVRES
Les familles où lo bonlionime accomplissait ses évoliilions, toutes sans ivsih'cI pour los ai ts, on adoraliou (h'vaut les résultats, ne prisaifiil ([Ui' a ([u'cllcs avi'U'nt cominis depuis 1839, des fortunes ou des |)ûsitions sociales éiiiineiiles.
Or, Pons n'ayant pas assez de hauteni' dans l'esiu'il ni dans les manières pour imprimer la crainte ([ue Tesprit ou le yénie cause au bourgeois, avait naturellement Uni par devenir moins que rien, sans être néanmoins tout-afait méprisé.
Quoiqu'il éprouvât dans ce monde de vives souffrances, comme tous les ^ené timides, il les taisait.
Puis, il s'était liabitné par degrés fi comprimer ses sentimens, à se faire de son cieur un sanetuaiie où il se relirait.
Ce phénomène, lieaueoup de gens superficiels le traduisent par le mot éçtoïsnu;.
La ressemblance est assez grande entre le solitaire et l'é- KOïste pour que les médisans paraissent avoir raison contre l'homme de cœur, surtout à Paris, où personne dans le monde n'observe, où tout est rapide comme le flot, où tout passe comme un ministère!
Le cousin Pons succomba donc sous un acte d'accusation d'égoïsme porté en arrière contre lui, car le monde linit toujours par condamner ceux qu'il accuse.
Sait-on combien une défaveur imméritée accable les gens timides? ♦
Qui peindra jamais les malheurs de la Timidité !
Cette situation, qui s'aggravait de jour en jour davantage, explique la tristesse empreinte sur le visage de ce pauvre musicien, qui vivait de capitulations infâmes.
Mais les lâchetés que toute passion exige sont autant de liens; plus la passion en demande, plus elle vous attache; fille fait de tous les sa'-ritice.^ comme un idéal trésor négatif nii l'honimevoit (rimmenses richesses.
Après avoir reçu le regard insolemment protecteur d'un bourgeois raide de bêtise, Pons dégustait comme une vengeance le verre de vin de Porto, Is caille au gratin Tu'il avait co^^mencé de savourer, se disant à lui-même :
— Ce n'est pas trop payé!
Aux yeux du moraliste, il se rencontrait cependant en cette vie des circonstances atténuantes.
En effet, l'homme n'existe que par une satisfaciion quelconque.
Un homme sans passion, le juste parfait, est un monstre, un demi ange qui n'a pas encore ses ailes.
Les anges n'ont que des tètes -dans la mythologie catholique.
Sur terre, le juste, c'est l'ennuyeux Grandisson, pour qui la Vénus des carrefours elle-même se trouverait sans sexe.
Or, excep;é les rares et vulgaires aventures de son voyage en Italie, où le climat firt sans doute la raison de ses succès, Pons n'avait jamais vu de femmes lui sourire.
Beaucoup d'hommes ont celte fatale destinée.
Pons était uionstre-né ; son père et sa mère l'avaient obtenu dans leur vieillesse, et il portait les stygmates de cette naissance hors de saison sur son teint cadavéreux qui semblait avoir été contracté dans le bocal d'espiit de vin où la science conserve certains fœtus extraordinaires.
Cet artiste, doué d'une àme tendre, rêveuse, délicate, forcé d'accepter le caractère que lui imposait sa ligure, désespéra d'être jamais aimé.
Le (élibat fut donc chez lui moins un goût qu'une néces site. '
La gourmandise, le péché des moines vertueux, lui lendit les bras; il s'y préciiiita cûiume il s'était préiipiié dans l'adoration des œuvres d'art et dans son culte pour la musique.
La bonne chère et le Bric-à-grac furent pour lui la monnaie d'une femme; caria musique était son état, et trouvez un homme qui aime l'étil dont il vit?
A la longue, il en est d'une profession comuie du mariage, on n'en sent plus que les iiiconvéniens.
Biillat-Savarin a juslilié par parti pris les goùls des gastronomes; mais peut-être n'at-il pas assez insisté sur le plaisir réel (]ue l'homme irouve à table.
La digestion, en employant les forces humaines, constitue
un combat intérieur qui, chez les gaslrolàtres, équivaut aux plus li;uUes joiiissauMer. de l'amour.
On s.'ut un si vaste déploiement de la capacité vitale, que le cirveau s'annule au prolil du second cerveau, placé dans le diaphragme, et l'ivresse arrive dans l'inerlie même de toutes les facultcs.
Les boas gorgés d'un taureau sont si bien ivres qu'ils se laissent tuer.
Passé quarante an3,*quel homme Of e travailler après son dîner?...
Aussi tous les grands hommes ont-ils été sobres.
Les malades en convalescence d'une maladie grave, h qui l'on mesure si chichement une nourriture choisie, ont pu souvent observer ♦'espèce de gri.serie gastri(iue causée par une seule aile de poulet.
Le sage l'ons, dont toutes les jouissances étaient concentrées dans le jeu de son estomac, se tiouvait toujours dans la situation de ces convalescens: il demandait à la bonne chère toutes les sensations qu'elle peut donner, et il les avait jusqu'alors obtenues tous les jours.
Personne n'ose dire adieu à une habitude.
Beaucoup de suicides se sont arrêtés sur le .seuil de la Mort par le souvenir du café où ils vont jouer tous les soirs leur partie de dominos.
Ea 183.5, le hasard vengea Pons de l'indifférence du beau sexe, il lui donna ce qu'on appelle, en. style familier, un bâton de vieillesse. .
Ce vieillard de naissance trouva dans l'amitié un soutien pour sa vie, il contraclii le seul mariage ^up la société kii permit de faire, il épousa un homme, vieillard, musicien comme lui. , ^
Sans b diviRs fable de La Fontaine. -^etl? esquisse aurai; eu pour titre les deux .4mii>. '
Mais n'eùl-ce pas été comuie un attentat littéraire, une profaiialioii devant laquelle tout véritable écrivain reculera?
Le chef-d'œuvre de notre fabuliste, ii la fois la contidence de son àme et l'histoire de ses rêves, ooit avoir le privilège éternel de ce titre.
Cette page, au fronton de laquelle le poète a gravé ces trois mots : LES DELV AMIS, cst uuc de CCS propriétés sacrées, un temple oii chaiiue génération entrera respectueusement et que l'univers visitera, tant que durera la typographie.
L'ami de Pons était un professeur de piano, dont la vie et les mœurs sympathisaient si bien avec les siennes, qu'il disait l'avoir connu trop tard pour son bonheur; car leur connaissance, ébauchée à une distribution de prix, dans un pensionnat, ne datait que de )85i.
Jamais peut-être deux âmes ne se trouvèrent si pareilles dans l'océan humain qui prit sa source au paradis terrest-re contre la volonté de Dieu.
Ces deux musiciens devinrent en peu de temps l'un pour l'autre une nécessité.
lléciproquementconfidens l'un de l'autre, ils furent en huit jours comme deux frères. Enfin Schuuieke ne croyait pas plus qu'il pût exister un Pons, que Pons ne se doutait qu'il existât un Schmucke.
Déjà, ceci suflîrait à peindre ces deux braves gens, mais toutes les intelligences ne goûtent pas les brièvetés de la synthèse
Une légère démonstration est nécessaire pour les incrédules. Ce pianiste, comme tous les pianistes, était un Allemand, Allemand comme le grand Listz et le grand Metdelssohn, Allemand comme .'>tribclt, Allemand comme Mozart et Dusseck. Allemand comme SIeyer, Allemand comme Dœlher, Allemand comme Thaiberg, comme Dreschok, comme Hiller, comme Léopold Mayer, comme Cramnier, comme /immerman et Kalkbrenner, comme Herz, Woètz,K.arr, Wolff, Pixis, Clara \Vieck, et particulièrement tous les Allemands.
Quoique grand compositeur, .Schmucke ne pouvait être
DE BALZA.C
•fUf d^'monstraleur, lani £i<ii raracièrc se refusait à l'audace rnkessaire à l'homme di' génie pour ?e manifester en musique.
La naïveté de beaucoup d'Allemands n'est pas continue, elle a cessé ; celle qHi leur est restée à un certain âge, osl prise, comme on prend l'eau d'un canal, à la source de leur jeunesse, et ils s'en servent -pour fertiliser leur succès en louli chose, science, an ou argent, en écartanl d'eux la déliance.
En France, quel(|ues gens fins rempîaicnt elle naivelé i Allemagiif par la bêlist- ilc l'épicier parisiep.
Mais Sclimucke avait gardé sa naivelé d'^fanl, comme Pons gardait t.ur lui les reliques de l'ompire, sans s'en douli-r.
Ce véritable tl nobl« Allemand éiait le spectacle et les spectileiiis, il se faisait de la musique ii lui-même.
Il liabilait Paris, tomme un rossignol habile sa forêi, et il y 1 baillait seul de son espèce, depuis vingt ans, jusqu'au Diomenl où il rniconira dans Pons un autre lui-même.
Pons et S'iimucke avaient en abondance, l'un comme l'aiitie, dans le cwur et dans le tarai tère, ces enfaniillages de senlinienlalilé qui distinguent les Allemands: comme la paskioii des fleurs, comme l'adoration des effels naturels, qui les perle a planter de grosses bouteilles dans leurs jardins pour voir en petit le paysage qu'ils ont en grand sous les yeux; lOmme celte prédisposition aux re«herches qui fait faire à un savant germanique cent lieues dans ses guftres pjur trouver une vérité qui le regarde en riant, assise à la marge du puits sous le jasmin de la cour; comme enfin ca besoin de prêter une signiliance psychii|ue aux riens de la création, qui produit les ouvres inexplicables de Jean-Paul Richter, les i?riseries imprimées d!Iloflmann et les garde-fous in-folio que l'Allemagne met autour des queslions les plus simples, creusées en manière d'.abîmes, au fond desquels il ne se trouve qu'un Allemand. ,
Caiholiques tous diiui, allant à la messe ensemble, ils accomplissaient leurs devoirs religieux, comme des enfans, nayaui jamais rien à du-e à leurs confesseurs.
Ils croyaient fermement que la musique, la langue du ciel, liait aux idées et aux tentimens, ce que les idées et les seniimens sont à la parole, et ils cùu\ersaient à l'infini sur ce système, en se répondant l'un à l'autre ;iar des orgies de musique pour se démontrer à eux-mêmes leurs propres convirlioas, îi là manière des amans.
Schmucke était aussi distrait que Pons était attentif.
Si Pons était collectionneur, Schmucke était rêveur; celuici étudiait les belles choses morales, comme l'autre sauvait les belles cho.scs matérielles.
Pons voyait et achetait une lasse de porcelaine pendant le temps que Schuiucte mettait à se moucher, en pensant à quelque motif de Hossini, de Bellini, de Beethoven, de .Mozart, et cherchant dans le monde des sentiniens oti pouvait se trouver l'orighie ou la réplique de celte phrase musicale.
Srlmuide, dont les éioijomies olaieni administrées parla uislrartion, Pons prodigue par passion arrivaienl l'un et Tauire au mê.TiR résultat : zéro dans la bourse i1 laSaint-Sylvcstie de chaque année.
.Sans cette amitié, Pons eilt succombé peut-être à ses cbagrin.s; mais dès qu'il eut un cœur où déchargir le sien, la vie devint supportable pour lui.
La première fois qu'il exhala ses peines dans le cœur de Schnnicke, le bon Allemand lui conseilla de vivre comme lui, de pain et defroma;,'e,cliez lui, plutôt que d'aller niange'rdes dîners qu'on lui faisait payer si cher.
Hélas ! Pons n'osa pas avouer à Schmucke que, chez, lui, le le cœur et l'estomac élaient ennemis, tiue l'estomac s'accommodait de ce qui faisait soulTrir le cœur, et qu'il lui fallait à tout prix un bon diner à déguster, comme il un homme galant une maîtresse.'». . luliner.
Avec le temps, Schmucke Unit par comprendre Pons, car il ètaitlrop Allemand pouravoirla rapidiiê d'observation dont jouissent les Français, et il n'en aima que mieux le pauvre i^Pons...,, ...
Rien ne fortifie l'amitié comme lorsque,de deux amis, l'un se croit snpérienr à l'aulre.
Un ange n'aurail eu rien à dire en voyant Schmucke, mianrt il se frotta les main^ au moment nti il découvrit dans son ami rintensilè qu'avait pri'e la gourmandise.
r.n ( ffet, le lendemain le bon Allemand orna le déjeuner d.friandises qu'il alla chercher lui-même, et il eut soin d'en avoir tous les jours de nouvelles pour son ami; car depuis leur réunion ils déjeunaient tous les jours ensemble au logis.
Il ne faudrait pas connaître Paris pour imaginer ((ue les deux amis eussent échappé à la raillerie parisienne qui n'a jamais rien respecté.
Schmucke et Pons, en mariant leurs richesses et leurs misères, avaient eu l'idée économique de loger i>nseinl>le, et ils supportaient également le loyer d'un appartenu-nl fort inégalemenl partagé, situé dans une tranquille maison de la tranquille rue de Nornjandie, au Marais.
tlomrae ils sortaient 'souvent ensemble , qu'ils faisaient souvent les mêmes boulevartis cote à cote, les flâneurs du quariier les avaient surnommés lex deii.r ca»se-)ioiseltei.
Ce sobriquet dispense de donner ici le portrait de Schmucke, qui était à Pons ce que la nourrice de Niobé, la fameuse statue du Valican. est à la Nénnsde la Tribune.
Madame (Jibot, la portière de cette maison, était le pivot sur lequel roulait le ménai;e des deux casse-noisettes ; mais elle joue un si grand rùledans le drame qui dénoua cette dou- )de existence, qu'il convient de réserver son porlrail au moment de son entrée en scène.
Ce (|ui reste fi dire sur le moral de l'es deux êlics en est précisément le plus difficile a l'aire comprendre aux quatrevingt-dix-neuf centièmes des leoleui>daiis la quaranteseptiè-, me année du dix-neuvième siècle, probablement ù cause du prodigieux développement financier produit par l'établissement des chemins de fer.
C'est peu de chose et c'est beaucouji. Kn effet, Il s'agit de donner une idée de ladélicatesse excessive de ces deux cœurs.
Empruntons une. image aux rails ways, ne fût-ce que par façon de renibourseiiieiU des emprunts qu'ils nous font.
Aujourd'hui les convois en brûlant leurs rails y broient d'imper.'eplibles grains de sable; introduisez ce grain de sable invisible pour les voyageurs dans leurs reins, ils ressentiront Us douleurs de la plus affreuse maladie, la gravelle.
On en meurt.
rii bien! ce (|ui, jour notre société lancée dans sa voie niéiallique avec une vilesit de locomoiive, est le grain de sabir invisible dont elle ne prend nul souci, ce grain ince>samnji ut jeté dans les fibr^^s de ces deux êtres, et à tout propos, leur causait comme une gravelle au c»T;ur.
D'une excessive tendresse a\ix douleurs d'antrni, chacun d'eux pleurait de son impuissance; et, pour leurs propres sensations, ils étaient dune finesse de sensiiive qui arrivait h la maladie.
La vieillesse, les sneclacles continuels du drarae parisien, rien n'avait endurci ces deux ;lmes fraîches , enfantines et pures.
Plus ces deux êtres allaient, plus vives étaient leurs souffrances inli:ncs.
llêlas ' il en est ainsi chez les natures cfiasti's, chez les penseurs Iranquilles et chez les vrais poètes qui ne sont tombés dans aucun excès.
Depuis la ràinion de ces deux vieillards, leurs ocrupations, fi peu près semblables, avaient pris celle allure fraternelle' qui distingue à Paris les chevaux de fiacre.
I.e^csvcrs les sept heures du malin en été comme en hiver, après leur déjeuner ils allaient donner leurs leçons dans les pensionnais Oti ils se snppléaicni au besoin.
A"ers midi, Pons se rendait à son lluytre quand une répélilion l'y appelait, et il donnait .à la fiânerie tous ses instans de liberté.
l'uis les deux amis se retrouvaient le soir au tlitàtre ou Pons avait placé Schmucke, Voici comment :
LES PARENS PAUVRES