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SOS

DE BALZAC

Sùa front busqué, sa bouche rentrée, que la jeunssse décorait jadis de teintes fines, changeaient alors son air, naturellement dédaigneux, en un air rechigné.

L'habitude d'une domination absolue au logis avait rendu sa physiouoaiie dure et désagréable.

Avec le temps, le blond de la chevelure avait tourné au châtain aigre.

Les yeux encore vifs et caustiques, exprimaient une morgue judiciaire chargée d'une envie contenue.

Eu effet, la présidente se trouvait presque pauvre au milieu de la société de bourgi'ois parvenus où dînait Pons.

Elle ne pardonnait pas au riche niunhand droguiste, ancien président du tribunal de commerce, «ire devenu successiment député, ministre, comte ot pair.

Elle n.' pardonnait pas à son beau-pore de s'être faii nommer au détriment de son (ils aine, député de son arrondissement, lors de la promotion de l'oi)inol à la pairie. '

Apres di\ huit ans de servi.jc.jàl'aris, elle attendait encore pour Canui.sol la |)lace de conseiller ù la cour de cassation, d'où l'excluait d ailleurs une incapacité connue au Palais.

Le ministre de la jusiice de 18 iî regrettait h nomination de Camujot a la présidence, obtenue en 1834; mais on l'avait placé à la chambre des mises en accusation où, grâce i'i sa rouliue d ancien juge dinstruciion, il rendait des services en rendant des arrêts.

Ces mécomptes, après avoinisé la président? de Marville, qiri ne s'abusait pas d'ailleurs sur la valeur de son mari, la rendait terrible.

Son caractère, déjà cassant, s'était aigri.

Pin? vitniiie ipie vieille, elle se faisait âpre et rèc.hc ( omme une brosse pour obtenir, par la crainte, tout ce que le monde se sentait disposé a lui refuser.

Mordante à l'excès, elle avait peu d'amies.

Elle imjtt.sait beain oup, car elle s'était entounV' de quelques vieilles dévoles de son acabit qui la soulenaient acharne de revanche.

\iissi, les rapports du pauvre Pons avec ce diable en jupons étiient-ils ceux d'un écolier avec un maître qui ne parle que par férules.

La présidente ne s explicpiait donc pas la suImIc audace de son cousin ; elle ianoraitla valeur du cadeau.

— Oii donc avez-vous trouvé cela'/ demanda Cécile en examinant le bijon.

Rue de Lappe, chez un brocanteur qui venait de le rapporter d'un chûteau qu'on a dépecé près de Dreux, Aulnay, un thftteau que madame de Pompadûur habitait quelquefois, avant de bâtir Ménars; on en a sauvé les plus splcndides boiseries que l'on connaisse; elles sont si belles, que Liénard, notre célèbre si:ul|)tenr en bois, en a gardé, comme nrr p/iis nl/rà de l'art, deux cadres oval«^, pour modèles...

Jl y avait là des trésors.

Mon brocanteur a trouvé cet éventail dans un bonheur dit jour en marqueterie que j'aurais acheté, si je faisais collection de ces œuvrcs-là ; mais c'est inabordable ! un meuble de Reisener vaut de trois à quatre mille francs!

(In commence à reconnaître A Paris que les fameux marqueteurs allemands et français des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles ont composé de véritables tableaux en bois.

Le.mèrite du collectionneur est de devancer la mode.

Tenez! d'ici à cinq ans, on paiera ù Paris les porcelaines de Frankenthal, que je collectionne depuis vingt ans, deux fois plus cher que la pâte tendre de Sèvres.

— Qu'est-ce que le Frankhenlàl ? dit Cécile.

— C'est le nom de la fabrique de porcelaines de l'Électeur Palatin ; elle est plus ancienne que notre manufacture de Sèvres, comme les fameux jardins de lîeidelberg, ruinés par Turenne, ont eu le raallijpur d>>;jster avant ceux de "Sersailles , , . . .

Sèvres a beaucoup copié Frankenthal...

Les Allemands, il faut leui rendre celte justice, ont fait, avant nous , d'admirables choses en Saxe et dans le Palatinal.

La mère tt la fille se regardaient comme si Pons leur eût parlé chinois, car on ne peut se figurer combien les Parisiens S-int ignorant et exclusifs; ils ne savent que ce tju'on leur appread, quand ils veulent l'apprendre.

— Et à quoi reconnaissez-vous le Frankenthal? • — Et la signaluie: dit Pons avec feu.

Tous ces ra' issans chefs-d'œuvre sont signé.«

Le Frankenthal porte un C et un T iCliarles-Theodorrl entrelacés et surmontés d'une couronne d'' prince.

Le vieux Saxe a ses deux éptes et le numéro d'ordre en or

Vienne a un V fermé et barré.

Berlin a deux bines.

Mayence a la roue.

Sèvres les deux L, et la porcelaine a la reine un A qui veut dire ,\nioir.eltc, surmonté de la couronne royale

Au dix-huitième siècle, tous les souverains de l'Europe ont rivalisé dans la fabrication de la porcel.iine.

On s'arrachait les ouvriers.

Walteau dessinait des services pour la manufacture ds Dresde, et ses œuvres ont acquis des prix foux. ill laut s'y bien connaîliT,, car, aujourd'hui, Dresde les n^pèl-e et les lecopie.) Alors on a fabiifiiié des choses admirables et qu'on ne refera j)lus...

— Ah bah !

— Oui, cousine I on ne refera plus certaines marqueteries, certaines porcelaines, comme on ne refera plus des Raphaël, des Titien, ni des Rembrandt, ni des Van Eyck, !>i des Cra' nach!...

Tenez!

Cliiiioi:. sont bien habiles, bien adroits, eh

bien! ils recopient aujourd'hui les belles œuvres de leur poi celaine dite Grund-Mniulurin...

K|] bien! deux vases de Grand-Mandann j.ncien, du plus grand format, valent six, huit, dix mille francs, et on a la copie moderne pour deux cents francs !

— Vous plaisantez!

— Cousine, ces prix vous étonnent, mais ce n'est rien. Xon-seulement un service complet pour un dinerde douze

pei'sonncs en pâle tondre de Sèvres, vant cent mille francs, mais c'est le prix de facture

. Un pareil siyvii-e se payait ciiiquanle mille livres, à Sèvres, en IT.'iO.

J'ai vu d»; factures originales.

— Revenons à cet éventail, dit Cécile, à qui le bijou paraissait trop vieux.

— Vous comprenez que je me suis mis en chasse, dès qne votre chère maman m'a fait rhonneur de me demander «n éventail, reprit Pons

.l'ai vu tous li-s marchands de Paris sans y rien trouver de beaii; car, pour la chère lu-ésidente, je voulais un chef d'oeuvre, et je pensais à lui donner l'cveiitail de Marie- Antoinette, le plus beau de tous les éventails célèbres.

Mais hier, je fus ébloui par ce divin chef-d'oeuvre, que Louis XV a bien certainement commandé.

Pourquoi suis-je allé cherché un éventail, rue de Lappe! chez un Auvergnat! qui vend des cuivres, des ferrailles, des meubles doi'és'/

Moi, je croisa l'intelligence des objets d'art, ils connaissent les amateurs, ils les appellent, ili leur font : Chit! chit!...

La présidente haussa les épaules en regardant sa liile, sans ' que Pons put voir cette mimique rapide.

— Je les connais tous, ces rapiais-la '.

« Qu'avez-vous de nouveau, papa Monistrol ? Avez-vous des dessus de porte? « ai-je demandé à ce marchand, qui me permet de jeter les y^ux sur ses acquisitions avant les grands marchands.

A cetlv (luestioiî, Monistrol me.raconte comment Liénsrd,

qui sculptiiit dans l'a clispelle de Dreux de fort belles choses

- pour la liste civile, avait sauvé k la vente d'Aulnay les boise-

\£S PARENS PAUVRES

ries sculptées dês 1)131115 des maivlianils de Paris, oeenpés de | porcelaines et de ineuhles incriislés.

■■ Je n'aidas eu grand'elinse, me dii-it, mais je pourrai saguer mon voyage avee eela. " El il me montre le bonheur du jour ; nue merveille ! C'est des dessins de nouelierexéeulés eu niartiuelerie avec art... C'est h se ntelire à genoux devant !

Il Tenez , monsieur , nu^ dit-il, je viens de trouver dans un petit tiroir T^rmé, dont la elef niaiiquail et «lue j'ai forcé, cet éventail! vous devriez bien lue dire ù qui je peux le vendre... »

Et il me tire cette petite boîte en bois de Sainte-Lucie sculpté

» Voyez! c'est de ce Pompadour qui ressemble au gothique fleuri. 'I

• « Oh ! lui ai-je répondu, la boite est jolie, elle pourrait m'pller, la boîte, car réveutaii, mou vieux Monistrol, je n"ai point de madame Pons a qui donner ce vieux bijou; d'ailleurs, on en fait des neufs, bien jolis.

1. On peint aujourd'hui ces vélins-ià d'une manière miraf ule\ise et assez bon marché.

u Savez-vous qu'il y a deux mille peintres ù Paris! • Et je dépliais négligemment l'éventail, contenant mou admiration, regardant froidement ces deux petits tableaux d'un laisser-aller, d'une exécuiion a ravir.

Je tenais l'éventail de madame dePompadour ' Walteau s'est exterminé à composer cela ! 0 Copibien voulez-vous du meuble?

« — Oh ! mille francs, on me les donne déjà ! ■> Je lui dis un prix de l'éventail qui correspondait aux frais présumés de son voyagé.

Nous nous regardons alors dans !e blanc des yeux, et je vois que je tiens mon homme.

Aussitôt je remets l'éventaildans sa boîte, alin que l'Auvergnat ne se mette pas à l'examiner, et je m'extasie sur le travail de cette boite qui, certes, est un vrai bijou.

«' Si je l'achète, dis-je à Monistrol, c'est à cause de cela, voyez-vous, il n'y a que la boite qui me lente.

» Quant à ce bonheur du jour, vous en aurez plus de mille Jrancs, \OYez donc comme ces cuivics sont ciselés ! c'est des modèles...

■1 On peut exploiter cela .. ça n'a pas été reproduit, on faisait tout unique pour madame de Pompadour... n

Et mon homme, «//(i/Hcpour sou bonheur du jour, oublie l'éventail, il mêle laisse à rien pour prix de la révélation que je lui lais de la beauté de ce meuble de Riesener.

El voilà ! Mais il faut bien de la pratique pour conclure de pareils marchés !

C'est des combats d'oeil à œil, et ijuel œil que celui d'un juif ou d'un Auvergnat !

f/admirable pantomime, la verve du vieil artiste qui faisaient de lui, racontant le triomphe de sa liuesse sur l'ignorance du brocanteur, un modèle digne du pinceau hollandais, tout l'ut perdu pour la présidente et pour sa lille qui se dirent, en échangeant des regards froids et dédaigneux :

— Quel original!...

— Ça vous amuse donc? demanda la présidente.

Pons, glacé par celte question, éprouva l'envie de battre la présidente.

— Mais, ma chère cousine, reprit-il, c'est la chasse aux chefs d'œuvre !

Et on se trouve face à face avec des adversaires qui défendent le gibier ! c'est ruse contre ruse !

Lu chef-d'œuvre doublé d'un Normand, d'un juif ou d'un Auvergnat; mais c'est comme les eonles de técs, une princesse gardée par des enchanteurs !

— li\ comment savez-vous que c'est de Wat.... comiueut dite>-vous?

~ Watteau! ma cousine, un des plus grands peintres liane-lis du dix-huitième siècle!

Tenez, ne voyez-vflus pas la signature? dit-il en montraul Une des bergeries qui représenlail une ronde dansée par de fausses paysannes ei par des bergers grands seigneurs.

C'esi d'un entrain ! Quelle verve ! 'quel coloris !

Ll". SiÉCl-E. — II.

Et c'est fait! tout d'un trait! comme un paraphe de maître d'écriture; on ne sent (dus le travail '

Et de l'autre coié, tenez! un bal dans un salon'

C'est l'hiver et l'été!

Quels oruemens ! et comme c'est conservé !

\ ous voyez, la virole est en or, et elle est terminée dr chaque cùté [>ar un tout petit rubis ([uej'ai décrassé!

— .S'il en est ainsi, je ne pourrais pas, mon cousin, accepter de vous un objet d'un si grand prix.

Il vaut mieux vous en faire des rentes, dit la présidente ([ui ne demandait cependant pas mieux que de garder ce raagnilii|ue éveutail. t

— II est temps que ce qui a servi au Vice soit aux mains de la Vertu! dil le bonhomme en retrouvant de l'assurance; il a fallut cent ans pour opérer ce miracle.

Soyez sûre ([u'a la cour aucune princesse n'aurc rien de comparable à ce chef d'œuvre; car il est, malheureusement, dans la nature humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une vertueuse reine 1...

— Eh bien ' je l'accepte, dit en riant la présidente. Cécile, mon petit ange, va donc voir avec 'Uideleine .'i ce que !e dîner soit digne de notre cousin...

La présidente voulait balancer le compte.

Cette recommandation faite a haute voix, c-utrairemeiit aux règles du bon goût, ressemblait si bien à l'aïqioiiit d'un paiement, que Pons rougit comme une jeune tille prise en faute.

Ce gravier un peu trop gros lui roula pendant quelque timps dans le cœur.

Cécile, jeune personne très rousse, dont le maiiiiieii, entaché de pédanlisme, affectait la gravité judiciaire du président et se sentait de la sécheresse de sa mère, disparut en laissant le pauvre Pons aux prises avec la terrib'e présidente.

— Elle est bien gentille, ma petite Lili, Jil la présidente en employant toujours l'abréviation enfantine donnée jadis au nom de Cécile.

— Charmante! répondit le vieux musicien i*n louiiunt ses pouces.

— Je ne comprends rien au temps où n»>is vivons, lepiit la présidente.

A quoi cela sert-il donc d'avoir pour péie nn président à la Cour royale de Paris, et commandeur de la Légioii-d'Honneur, pour grand'père un député millioiiMaire, un futur pair (Je France, le plus. rii lie des mareliaiids di' soieries in gros'.'

Le dévoiiment du président ù la djuasiie nouvelle lui avait va'u receniiuêut le cordon de (•ommandeur, fa\eur atlriliuée par quelques jaloux à l'amitié qui l'unissait à Popinot.

Ce ministre, malgré sa modestie, s'était, i omiiie on le voil, laissé faire comte.

— A cause de mon fils, dit-il à ses nombreux amis.

— On ne veut que de l'argent aujourd'hui, réiiondit !e cou- ( sin Pons, on n'a d'égards que pour les riches, el...

— Que serait-ce donc, s'écria la présidente, si le ciel m'avait laissé mon pauvre petit Charles?...

— Oh! avec deux enfans, vous seriez pauvre! reprit le cousin.

C'est l'effet du parl.ige égal Ues biens ; mais, soyez tranquille, ma belle couâne, Cécile linira par bien se marier. Je ne vois nulle part de jeune lille si accomplie. Voilà jusqu'où Pons avait ravalé son esprit chez ses amphitryons ; il y répétait leurs idées, et il les leur commentait platement, à la manière des chœurs antiques.

11 n'osait pas se livrer à l'oiiginaliié qui uistingiir let. artistes et (|ui dans sa jeunesse abondait en traits fins chez lui, mais que l'habitude de s'eilacer avait alors [iies'iue abolie, et qu'on remban-ait, comme tout-à-l'heure, quand elle reparaissait, .

I — Mais, je me suis mariée avec vingt mille franco Je' dot, I seulement...

1 — Eu lKl>),.nia cousine ? dil Pons en iiilei rompinl.

F.t c'était vous, une femme de tête, une jeune ûlle protégée par le roi Louis XVIII !

— Mais enfin ma fille est un ange de iieifeclion, d'i'spril ; elle est pleine de cœur, elle a cent mille francs en mariage, sans compter Us plus belles espérances, et elle nous reste sur les Ijras. .

Madame de Marviile parla de sa fille et d'elleniénie pendant vingt minutes, eu se livrant aux doléances particulières aux mères qui sont en pui^-sancc de filles à marier.

Depuis vingt ans que le vieux musicien dînait chez son unique cousin Camusot, le pauvre homme attendait encore un mot sur ses affaires, sur sa vie, sur sa santé.

Pons éiail d'ailleurs partout une espèce d'égout aux confidences domestiques, il offrait les plus grandes garanties dans sa discrétion connue et nécessaire, car un seul mot h.i?ardé lui aurait fdit fermer la porte de dix maisons ; son rôle d'écouteur était donc doublé d'une approbation constante-, il souriait à tout, il n'accusait, il ne défendait personne; peur lui, tout le monde avait raison.

Aussi ne comi'lait-il plus comme un homme, c'était un estomac !

Dans celle longue tirade, la présidente avoua, non sans quelques précautions, à son cousin, qu'elle était disposée .'i prendre pour sa fille presque aveuglément les partis qui se présenteraient.

Elle alla jusqu'à regarder comme une bonne affaire, un horamede quarante-huit ans, pourvu qu'il eût vingt mille francs de renies.

— Cécile est dans sa vingt-troisième année, et si le malheur voulait qu'elle ailtignit à vingt-cinq ou vingt-six ans, il serait excessivement dillicile de la marier.

Le monde se demande alors pourquoi une j^^une personne est restée si longtemps sur pied.

On cause déjà beaucoup tiopdans notre société de cette situation. Nous avons épuisé les raisons vulgaiies :

(. Klle est bien jeune.

— Elle aime trop ses i)arens pour les quittei'.

— Elle est lienrcuse à la maison.

— Elle est diflicile, elle veut un beau nom! » Nous devenons ridicules, je le sens bien.

D'ailleurs, Céitilcest lasse d'attendre, elle souffre, pauvre petite...

— El de quoi? demanda sottement Pons.

— Mais, reprit la mère d'un Kn de duègne, elle est humiliée de voir toutes ses amies mariées avant elle.

— Ma cousine, qu'ya-til donc de changé depuis la dernière fois que j'ai eu le plaisir de diner ici, pour que vous songiez à des gens de quarantc-laiit ans? dit liuniblement le pauvre musicien.

— Il y a, ri'iiliqua la i>résidinte , que nous devions avoir une entrevue chez v.n conseiller à la cot;r, dont le lils a trente ans, dont la lortune est considérable, ( t pour qui monsieur de Marviile aurait obtcnii, r.iovejinant finnnce, une place de référendaire .'i la Cour dv.i comptes.

Le jeune homme y est déjà suriumiéraire.

El l'on vi'iit de nous dire que ce jeune homme avait fait la folie de partir pour l'Italie, :1 ia suite d'une duchesse du Pal Mabille.

C'est un refus déguisé.

On ne veut pas nous donner un jeune homme dont la mère est morte, et qui josit déjà de trente mille francs de rentes, en altindanl la fortune du père.

Au si, devez-vous nous p.irdonnernolre mauvaise humeur, cher cousin -. vous êtes arrivé en pl.ine n ise.

Au monioiii où Pons cliereli-iit une de ces complinieutfusfs réponses (jui lui venaient toujours trop lard chez h s amphitryons donl il avait peur, M;ideeine entra, lemit un petit billet à la présidente, et attendit une ré|»onse.

Voici ce que contenait le billet :

.. Si nous su|)posioiis, ma chère maman, que ce petit mol >. nous est envoyé du Palais par mon père qui te dirait d'aller .1 diner avec moi chez son ami pour renouer l'affaire de mon » mariage, le cousin s'en irait, et nous pourrions donner >i suite a nos projets chez les Popinot. »

— Qui donc monsieur m'at-il dépêché? demafiia vivement ! la présidente.

— Un garçon de salle du Palais, répondit effrontément la sèche .Made eine. ' •

1 Par cette réponse, la vieille soubrette indiquait à sa maf- . tresse qu'elle avait ourdi ce compiul, de concert avec Cécile ' irupalientée.

— Dites que ma fille et moi, nous y serons à cin(i heures et demie.

Madeleine uns fuis sortie, la présidente regarda le cousin Pons avec celte fausse aménité i|ui fait sur une ;lme délicate reflet que du vinaigre et du lait mélangés prodiiisen! sur la langue d'un friand.

— Mon cher cousin, le dîner est ordonné, vous le mangerez sans nous, car mon mari m'écrit de l'audience pour me piévenir que le projet de mariage se leprend avec le conseiller, et nous allons y dîner...

Vous concevez que nous sommes sans aucun.- gêne ensemble.

Agissez ici comme si vous étiez chez vous.

Vous voyez la franchise dont j'use avecvous pour (|ui je n'ai pas de secret... -

Vous ne voudriez pas faire manquer le mariage de ce petit ange?

— Moi, ma cousine, qui voudrais au contraire lui trouver un mari -, mais dans le cercle où je vis...

— Oui, ce n'est pas probable, repartit insolemmenlla présidente.

Ainsi, vous restez?

Cécile vous tiendra compagnie pendant queje m'habillerai.

— Oh I ma cousine, je jiuis diner ailleurs, dit le bon homme.

Quoique cruellement affecté de la manière dont .s'y prenait la présidente pour lui reprocher son indigence, il était encore plus effrayé par la (ierspeclive de se trouver seul avec les do mesliqnes.

— Mais pour(!uoi?... le diner est prêt, les domesti(|ues le mangeraient.

En entendant cette horrible phrase, Pons se redressa comme si la décharge de quehjue pile galvanique l'eût atteint, salua froidement sa cousine et a' la rejirendre son spencer.

La porte de la chambre à coucher de Cécile qui donnait d.!ns le petit salon était entrebâillée, en sorte qu'en regardant devant lui dans une glace, Pons aperçut la jeune tille prise d'un fou rire, parlant à sa mère par des coups de tête et des mines ([ui révélèrent quelque lâche mystification au vieil artiste.

Pons descendit lentement l'escalier en retenant ses larmes : il se voyait chassé de celte miison, sans savoir pourquoi.

— Je suis trop vieux maintenant, se disait il , le monde a horreur de la vieillesse et delà pauvreté, deux laides choses...

Je ne veux plus aller nulle part sans invitation.

Mol héroïque!...

La porte de la cuisine située au rez-de-chaussée, t-n face de la loge du concierge, restait souvent ouverte, comme dans les maisons occupées par les propriétaires, ei donl la porte cochère est toujours fern:ée; le bonhomme put donc entendre les I ires de la cuisinière et du vaiel de chambre, à ([ui !\Iadeleine racontait le tour joué à Pohs, c.ir elle ne supposa point que le bonhomme évacuerait ia place si prompiemeni.

Le valet de chambre approuvait h;jiitt nient cette plaisanterie envers un habitué delà uiaison i|Ui, disait il, ne donnait jamais qu'un petit écu aux étreimes !

— Oui, mais s'il prend h mouche et qu'il ne revienne pas, lit observer la cuisinière, ce sera toujours trois francs de perdus pour nous autres au jour de l'an...

— lié! comment le saurait-il? dit le valet de chambre en réponse à la cuisinière.

LES PAUENS PAUVRES.

— Bah! reprit Martoleine, un peu plus lot, un peu plus taid, ((arest-ce que eola nous fait ?

Il fiHuiie tellement les maiîres dans les maisons où il dino, ([n'oii le chassera de partout.

Eu ce moment le vieux musicien cria .- <■ Le cordon s'il vous plail ! « à la portière.

Ce cri douloureux fut accueilli par un profond silence ^ la cuisine.

— 11 ccoulait,' dit le valet de cliambre.

— Hé bien ! tant jure, ou plut^Jt tant mieux, répli(iua Madeleine, c'esl un rat linr.

Le pauvre homme, qui n'avait rien perdu des propos tenus à la cuisine, entendit ciscorece dernier mot.

11 revint chez lui par les boulevards dans l'élal où serait une vieille femme après une lutte acharnée avec des assassins.

Il marchait, en se parlant à lui-même, avec une vitesse con- \uisive, car l'honneur saignant le poussait comme une paille emportée par un vent furieux.

Enlin, il se trouva sur le boulevard du Temple h cinq heures, sans savoir comment il y était venu; mais, chose extraordinaire, il ne se sentit pas le moindre appétit.

Maintenant, pour comprendre la révolution que le retour de Pons à cette heure allait produire chez lui, les explications promises sur madame Cibot sont ici nécessaires.

xn.

La rue de îSormandie est une de ces rues au milieu des- (|uelles on peut se croire en province : l'herbe y fleurit, un passant Y fait événement, et tout le monde s'y connaît. Les maisons datent de l'époque où, sous ïienri IV, on entreprit un quartier dont chaque rue portât le nom d'une province, et au centre duquel devait se trouver une belle place dédiée à la France.

L'idée du quartier de l'Europe fut la répétition de ce plan.

Le monde se répète en toute chose partout, même en spéculation.

La maison où demeuraient les deux musiciens est un ancien hôtel entre cour et jardin ; mais le devant, sur la rue, avait été bâti lors de la vogue excessive dont a joui le Marais durant le dernier siècle.

Les deux amis occupaient tout le deuxième étage dans l'ancien hôtel.

Cette double maison appartenait à un octogénaire qui en laissait la gestion à monsieur et madame Cibot, ses portiers depuis vingt-six ans. s

Or, comme on ne donne pas des émolumens assez forts à un portier du Marais, peur qu'il puisse vivre de sa loge, le sieur Cibot joignait à son sou pour livre et à sa bûche prélevée sur chaque voie de bois, les ressources de son industrie personnelle : il était tailleur, comme beaucoup de concierges.

Avec le temps, Cibot avait cessé de travailler pour les maitres tailleurs ; car, par suite de la confiance que lui accordait la petite bourgeoisie du quartier, il jouissait du privilège inattaqué de faire les raccommodages, les reprises perdues, les misesàneuf do tous les habits dans un périmètre de trois rues.

La loge était vaste et saine ; il y atteiiait une chambre.

Aussi le ménage Cibot passait pour un des plus heureux parmi messieurs les concierges de l'arrosidissement.

Cibot, petit homme rabougri, devenu presque olivâtre à force de rester toujours assis à la turque sur une table élevée à la hauteur de la croisée grillagée qui voyait sur la rue, gagnait à son métier environ quarante sous par jour.

Il travaillait encore, quoi(pi'il eilt cinquante-laiit ans; mais cinquante-huit ans, c'est le plus btl âge des portiers; ils se sont faits ù leur loge, la loge est devenue pour eux ce qu'est récaille pour les huîtres, et '/•■' sim/ rm'm's ckais le quarV.er !

Maïkime Cibot, auuieni.L i/i . . ..lun, . -^ [uiité sou piste au Cadriu-Bleu par amour pour Cibot. à l'âge de vingthuii ans, après toutes Its âveulurcs qu'uue belle écailière rencotilre sans les chercher.

La beauté dés femmes du peuple dure peu, surtout quand elles restent en espalier à la porte d'un restaurant.

Les chauds rayons de la cuisine se projettent sur les traits qui durcissent, les restes de bouteilles bus en compagnie des garvons s'inliltrenl dans le teint, et nulle Heur ne mûrit plus vlli' que celle d'une belle écaillèie.

Heureusement pour madame Cibot, le mariage légitime et la vie de concierge arrivèrent à temps pour la conserver ; elle demeura comme un modèle Je Uubens, en gardant une beauté virile que ses rivales de la rue de Normandie calomniaient, en la qualiliant dcgrvsse doiidoii.

Ses tons de chair pouvaient se comparer aux appélissans glacis des mottes de beurre d'isigny ; et nonobstant son cmbonpoinl, elle déployait une incomparable agilité dans ses fonctions.

Madame Cibot atteignait à l'âge où ces sortes de femmes sont obligées de se faire la barbe.

N'est-ce pas dire qu'elle avait quarante-huit ans?

Une portière h moustaches et une des plus grandes garanties d'ordre et de sécurité pour un propriétaire.

Si Delacroix avait pu voir madame Cibot posée fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone!

La position des époux Cibot, en style d'acte d'accusation, devait, chose singulière! affecter un jour celle des deux amis; aussi l'historien, pour être fidèle, est-il obligé d'entrer dans quelques détails au sujet de la loge

La maison rapportait environ huit'mille francs, car elle avait trois appartemens complets , doubles eu profondeur, sur la rue, et trois dans l'ancien hôtel entre cour et jardin.

En outre, un ferrailleur nommé Rémonencq occupait une boutique sur la rue.

Ce Rémonencq, passé depuis quelques mois à l'état de marchand de curiosités, connaissait si bien la valeur bric-àbraquoise de Pons, qu'il le saluait du fond de sa boutique, quand le musicien entrait ou sortait.

Air,si, le sou pour livre donnait environ quatre cents francs au ménage Cibot, qui trouvait en outre gratuitement son logement et son bois.

Or, comme les salaires de Cibot produisaient environ sept à huit cents francs en moyeune par an, les époux se faiaient, avec leurs étrennes, un revenu de seize cents francs, à la lettre mangés par les Cibot qui vivaient mieux que ne vivent les gens du peuple..

. — On ne vit qu'une fois! disait la Cibot.

Née pendant la révolution, elle ignorait, comme on le voit, le catéchisme,

De ses rapports avec le Cadran-Bleu, cette portière, à l'œil orange et hautain, avait gardé quelques connaissances en cuisine qui rendait son mari l'objet de l'envie de tous ses coijfrères.

Aussi, parvenus à l'âge mûr, sur le seuil de la vieillesse, les Cibot ne trouvaient-ils pas devant eux cent francs d'économie.

Bien vêtus, bien nourris, ils jouissaient d'ailleurs dans le quartier d'une considération due à vingt-six ans de probité stricte.

S'ils ne possédaient rien, ils n'avaient nune centime à autrui, selon leur expression, car madame Cibot prodiguait les N dans sou- langage.

Elle disait à son mari :

Il — Tu n'es un n'amour ! »

Pourquoi ? Autant vaudrait demander la raison de son indifférence en matière de religion.

Fiers tous les deux de cette vie au grand jour, de l'estime de six ou sept rues et de l'autocratie que leur laissait leur Iji-opriitaire sur la maison, ils gémissaient en secret de ne pas avoir aussi des rentes.

Cibot se plaignait (h' douleurs dans les mains et dans les jambes, et madame Cibot déplorait que son pauvre Cibot lut encore contraint de travailler à son âge.

Un jour vifUdra qu'après trente dUo d'une vie pareille, un concierge accusera le gouvernement d'injustice, il voudra qu'on lui dontl'e la dé;;Oiatiou d^' !a Légiosi-d'Houneur!

Toutes les fois que les «ommérages du quartier leur ap-

DF, HALZA*-

prenaient que telle sêrvanlo, apré- Imii ou dix ans de service, •'tait roui-héc sur un lestamcnl \"inr trois fu quatre cents francs en viager, criait des duléaures de loj,'e en loge, qui |)eu\enl donner une idée de la jalousie dont sont dévorées les professions infimes à Paris.

— Ah <:';> ' il ne nous arrivera jamais k nous autres, d'élre mis sur des lebtainens!

Nous n'avons pas de cliance '.

JVous sommes plus utiles que les domestiques, cepeiiilanl.

Nous sommes des gens de ronliance, nous faisons les rrtettcs, nous veillons au grain ; mais nous sommes traités ni plus ni moins que des tliicns, cl voilà!

— Il n'y a qu'heur et inallieiir, disait fliliot en rai)]iorlaiil un habit.

— Si j'avais laisse C'ibot à sa luge, cl ([ue je uu' fusse mise cuisinière, nous aurerions trente mille francs de placés, s'écriait madame Cibol en causant avec sa voisine, les mains sur ses grosse:; liauchcs.

l'ai mal entendu la vie, histoire d'élre logée el thaulTée' dedans wk hoiinc loj;o et de ne manquer de rien.

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