‹ Le siècleChapitre 57 sur 62 · MIL · texte numérisé non relu

MIL

Lorsqu'en 1850, les deux amis vinrent occuper à eux deux le deuxième étage de l'aniicu hùlel, ils occasionnèrent une sorte de révùlution dans le ménage Cibol.

Voici comment :

Schmucke avait, aussi bien que son ami Pons, l'habitude de prendre les i)orliers ou porlières des maisons oii il logeait pour faire faire son ménage.

Les deux musiciens furent doue du même avis en s'inslallant rue de -Normandie pour s'entendre avec madame Cibol i|ui devint leur femme de ménage, à raison de viugt-cinq francs par mois, douze francs cinquante cenlimcs pour chacun d'eux.

Au bout d'un an, la porliére énuTitc régna chez les deux \ieux gardons, comme elle régnait sur la maison de monsieur Pillerault, le grand oncle de madame li comtesse Po|)inot; leurs affaires lurent ses affaires, et elle disait : nir.s di'ux niessieiirs.

Knfin, en trouvant les deux Casse-noisettes doux comme des moutons, faciles à vivre, poiiil délians, de vrais enfans, eile se mit, par suite de sou cœur de femme du peuple, à les pi'iriéger, à les adorer, à les servir avec un dévoûment si véritable, (ju'elle leur tartinait des semonces, et qu'elle les défendait contre toutes les tromperies qui grossissent à Paris les dépenses de ménage.

Pour vin.;'t-ciiiq francs jiar mois, les deux garçons, sans préméditalion el sans s'en doiiler, acijuinnt nue nu're.

iMi s'apcrcevant de toute la valeur de madame Cibol, les deux musiciens lui avaient naivenuMil adrcssi'des éloges, des remercimens, de petites élreiiues (|ui resserrèrent les liens de cette alliance domesiiciue, car nu'dame Cibot aimait mille fois mieux être appréciée à sa valeur que payée.

Ce sentiment, bien connu, bonilie toujours les gages.

Cibot faisait a moitié prix leseouiscs, les raccommodages, tout ce (|ui pouvait le concerner dans le service des deux messieurs de sa femme.

Enlin, dés la seconde année, il y eut, dans l'étreiule du deuxième étage et de la loge, un nouvel élément de mutuelle amil'u'.

Schmucke conclut avec madame Cibot un wiarclié (|ui satisfit à sa paicsse et à sou désir de vivre sans s'occuper de rien.

Moyennant Ircnle sous par jour ou (juarante-cinij francs par mois, madame Cibul se chargea de (buiuer ,i déjeuner el à diner à Sclimucke.

Pons, iroinant le di'jeuner de sun ami 1res salislaisaiil, passa de même un marché de dix-liuit francs iiour son d('jeuncr.

C(» système de fournitures, qiii,jeiai|uatr«-viii})t-dix francs

environ par mois dans les recettes de la loge, lit des deux locataires des èlres inviolables, des anges, des chérubins, des dieux.

Il est fort douteux que le roi des Français, qui s'y cou ■ naît, soit servi comme le furent alors les deux l'.assc-noiseltes.

Pour eux, le lait sorlail p\u' de la boile, ils lisaient graluitement les journaux du premier ei du troisième étage, diuti les locataires s- levaient tard el ;i qui l'on eût dil. au besoin, que Icsjouruaux n'éiaienl pas arrivés.

Madame Cibot tenait d'ailleurs l'appartemciil, les babils, le palier, tout dans un cl.'.t de propreté llamande.

Schmucke jouissait, lui, d'un bonheur (|u'il n'avait jamais espéré, madame Ciboi lui rendait la vie facile; il duanait environ six francs i)ar mois pour le blanchissage dont elle se chargeait, ainsi que des raccommodages.

Il dépensait (juinze francs de tabac par mois.

Ces Irois natures de dépenses formaient un total mensuel de soixante-six francs, les(|uels, multipliés par douze, donnent sept cent quatre-vingt-douze francs.

Joignez-y deux cent vingt fr,incs de loyer et d'impositions, vous avez mille douze francs.

Cibot habillait Schmucke, et la moyenne de cette dernière fourniture allait à ccni cinquante francs.

Ce profond pliilosnplie vivait donc avec douze cents francs par an.

Combien de gens, en Kurope, dont l'unique pensée est <Ie venir demeurera Paris, seront agréablement surpris de .savoir qu'on peut y êire heureux avec douze cenls francs de de renies, rue de Normandie, au Marais, sous la protection d'une madame Cibot!

Madame Cibot fut stupéfaite en voyant rentrer le hoiihomme Pons à cinq heures du soir. Non-seulement ce fait n'avait jamais eu lieu, mais encore son mons'nir ve. la vit pas, ne la salua point.

— Ah bien! Cibol, dii-elle à son mari, monsieur Pons est millionnaire ou fou !

— Ca m'en a l'air, répliqua Cibol eu laissant tomber une manche d'habit où il faisait ce iiue. dans l'argot des tailleurs, on ajqielle un poignard.

Au moment où l'oiis reulrail machinalement chez lui, madame Cibot achevait le diuer de Sclimucke.

Ce dîner consistait en un certain ragoût, doni l'odeur se réi)andait dans toute la cour.

C'étaient des restes de bieuf bouilli achetés chez un rôtisseur lant soit peu regratlier, e! fricassés au beurre avec des oignons coupés en tranches minces, jas(|u'à ce <|ue le beurre I fût absorbé par la viande et |)ar les oignons, de manière à ce (|ue ce niels de portier présentât l'aspect d'une friture.

CciJJal. amoureusement coueoct ion lié pou rCibdtel Sclimiic- Le, entre (jui la Cibot le partageait, accompagné d'une bouteille (le bière et d'un morceau de fromage, sulllsait au vieux maille de musique allemand.

Kl croyez bien que le roi Salonion, dans sa gloire, ne dinait pas mieux que Schmucke.

Taniùt ce plat de bouilli fricassé aux oignons, lantéit des reliefs de poulet sauté, lanlùl une iiersilladeet du poisson à une sauce inventée par la Cibol, el à laquelle une mère aurait mangé son enfant sans s'en apercevoir, tantôt de la venais(jii, selon la (|ua!ili! ou la ((uaiitité de ce que les restaurans (lu boHlovaiil revendaient au n'itisseur de la rue Itoiicheral, tel était rordinaire de Sclimucke, (|ui s(^ conl-eulait, sans mot dire, de toui (C ([ne lui servait la poniir mun/rimc /.i/iiic/,

VA, de jour eu jour, la lionne madame Cibiit avait (limiiue' cet (iKlinairc jus(in';i le tain' pour la somme de vingt sous.

— .levas savoir ci; qui lui n'est arrivé, à ce pauvre cher liomme, dil madame Cibol à son époux, car v'b^ le diuer de monsieur Schmucke tout paré.

LES PARRNS PAUVRES.

Madanic Cihot couvril le plat de lerie creux d'une ussicUe eu [wrcelaiiie commune; puis elle arriva, malgré son âge, à l'appartement (tes deux amis, au monier.l itù Selmiucke ouvrait à Tons.

— (^)u"as(lu, mon pou ami? ilil rAllomanJ, effrayé par le bouleversemeiil de la physionomie de Pons.

— .le te (lirai tout; mais j(! viens diner avec loi...

— Tinner! linncr! s'écria SclimucUe enchanté. "Maisc'esdre imltossible! ajouta-t-il en pensant aux habi-

iiides gastrol;itri(]ues de son ami.

Le vieil Allemand aperçut alors madame c;ibot tfiii écoutait, selon son droit de femme de niénage légitime.

Saisi par une de ces inspirations qui ne brillent ([uedans le cœur d'un ami véritable, il alla droit ;"i la portière, et l'emmena sur le palier.

— Monlame Zipod,ce pon Bons aime les ponncs chosscs, M\ei au Gatran Pieu, tcmandez ein bcdid iinner vine : — tes angeois, — di magaroni! Anvin ein rebas deLiquillis!

— Qu'est-ce que c'est? demanda madame Cibot.

— l".li pien I reprit Schmueke, c'est ti feau à la pourchoisc, eine pon boisson, ein poudeille te fin te Porteaux, tout ce qu'il y aura te meilleur en vriantise : gomme de groguelles le risse cd ti lard vimé! Bayez! ne tittes rien, cUe fus rentrai lutte l'arcliand lemain madin.

Schmueke rentra d'un air joyeux en se frottant les mains; mais sa ligure reprit graduellement une expression de stupéfaction, en entendant le récit des malheurs qui venaient de fondre en un moment sur le cœur de son ami. Schmueke essaya de consoler Pons, en lui dépeignant le monde à son point de viu"'.

Paris était une tempête perpétuelle, les hommes et les femmes y étaient emportes par un mouvement de valse furieuse, et il ne fallait rien demander au monde, qui ne regarde qu'à l'extérieur, » ed bas ad l'indérière, » dit-il.

11 raconta pour la cetjtième fois que, d'année en année, les trois seules écolières qu'il eût aimées, par lesquelles il était chéri, pour ksquelles il donnerait sa vie, de qui même il tenait une petite pension de neuf cents francs, à la(iuelle chacune contribuait pour une part égale d'environ trois cents francs, avaient si bien oublié, d'année en année, de le venir voir, et se trouvaient emportées par le courant de la vie parisienne avec tant de violence, qu'il n'avait pas pu être reçu par elles depuis trois ans, quand il se présentait. (Il est vrai que Schmueke se présentait cheï ces grandes dames à dix heures du malin. i

Enfin, les quartiers de ses rentes étaient payés chez des notaires.

— Ed cebentaut, c'esde tes cueirs tor, reprit-il. Anvin, l'esd mes bedides saindes Céciles, les phanies jarmautes, montame de r)Ordentuére, monlalne de Fenlenesse, moniame Ti Uilet.

Quante che hf, fois, c'esd ans Jambs-ElusJes, sans qu'elles nie foient... ed elles m'aiment pien. et che pourrais aller tinner chesse elles, elles seraient bien gondendes.

Che Deusse aller à leur gambagnc ; mais je breffére te peaucoup rdrc afcc mon hami Bons, barce que che le fois (luant che feux, i d lus les churs.

Pons prit la main de Schmueke, la mit entre ses mains, il la serra par un mouvement où l'àme se communiquait tout entière, cl tous deux ils restèrent ainsi pendant quelques minutes, comme des amans qui se revoient après une longue absence.

.^ — Tinne izi, dus les churs! .. repriL Schmueke, qui bénissait intérieurement la dureté de la présidente.

"Diens ! nus pricabraquerons ensemple, et le liaple ne raeddra chamais sa queu tan noire ménachc..

Pour l'intelligence de ce mot vraiment héroïque : nouspricahraf/xerons eiisonh/cl il faut avouer que Schnuuke était d'une ignorance crasse en Bric-à-l)raquologie.

Il fallait toute la puissance de son amitié pohr (ju'il ne "(assài rien dans le salon et dans le cabinet abandonnés à J'ons pour lui servir de musée.

Schmueke, appartenant tout entier k la musique, compositeur pour lui-même, regardait toutes les petites bêtises de

son ami comme un poisson, qui aurait reçu un billet d'invitation, regarderait une exposition de fleurs au Luxembourg.

11 respextait ces leuvres merveilleuses à cause du respect que Pons manifestait en époussetant son trésor.

Il répondait : " L i ! c'esde pien c/ioli! « aux admirations d« son ami, comme une mère répond des phrases insignifiantes aux gestes d'un enfant qui ne parle pas encore.

Depuis que les deux amis vivaient ensemble, Schmueke avait vu Pons changeant sept fois d'horlege en tro(|uanl toujours une inférieure contre une plus belle.

Pons possédait alors la pins magniiiqne horloge de Boule, une horloge en ébène inscrustée de cuivres cl garnie de sculptures, de la première manière de Boule.

Boule a eu deux manières comme Raphaël en a eu Irois.

Dans la première, il mariait le cuivre à l'ébène ; et, dans la seconde, contre ses convictions il sacrifiait à l'écaillé ; il a Htit des prodiges pour vaincre ses concurrens, inventeurs de la marqueterie en écaille.

Malgré les savantes démonstrations de Pons , Schmuvke n'apercevait pas la moindre différence entre la magnifique horloge de la première manière de Boule et les dix autres.

Mais, à cause du bonheur de Pons, Schmuck avait plus de soin de tous ces prinporions que son ami n'en prenait luimême.

Il ne faut donc pas s'étonner que le mol sublime de' Schmueke ait eu le pouvoir de calmer le désespoir de Pons, car le :

— Nus prkapraqueronsl de l'Allemand voulait dire ■ — Je mettrai de l'argent dans le bric-à-brac, si tu veux diner

— Ces messieurs sont servis, vint dire avec un aplomb étonnant madame Cibot.

On comprendra facilement la surprise de Pons en voyant et savourant le diner dli à l'amitié de Schmueke.

Ces sortes de sensations, si rares dans la vie, ne viennent pas du dévoùment continu par lequel deux hommes se disent perpétuellement l'un à l'autre : '

» Tu as en moi un autre toi-même « (car on s'y fait) ; non elles sont causées par la comparaison de ces témoignages du bonheur de la vie intime avec les barbaries de la vie du monde.

C'est le monde qui lie k nouveài, sans cesse, deux amis ou deux amans, lorsque deux grandes àm^e se sont mariées par l'amour ou par l'amitié.

Aussi Pons essuya-t-il deux grosses larmes ! et Schmueke, de son côté, fut obligé d'essuyer ses yeux mouillés.

Ils ne se dirent rien, mais ils s'aimèrent davantage, et ils se firent de petits signes de tête dont les expressions balsamiques pansèrenl les douleurs du gravier introduit par la présidente dans le cœur de Pons.

Schmueke se frottait les mains à s'emporter l'épiderme, car il avait conçu l'une de ces inventions qui n'étonnent un Allemand que lorsqu'elle est rapidement éclose dans son cerveau congelé par le respct dû aux princes souverains.

— Mon pon Bons? dit Schmueke.

— Je te devine, tu veux que nous dînions tous les jour.s ensemble... '

— Che fitrais edre assez ruche bir de vaire fifre tus les churs gomme ca... répondit mélancoliquement le bon Allemand.

Madame Cibot, à qui Pons donnait de temps en temps des billets pour les spectacles du boulevard, ee qui le metiait dans son cœur à la même hauteur que son pensionnaire Schmuike, lit alors la proposition que voici :

— Pardine, dit-elle, pour trois francs, sans le vin, je puis vous faire tous les jours, pour vous deux, n'un diner à licher les plats, et les rendre nets comme s'ils n'étaient laves.

— Le vrai est, répondit Schmueke, que che tine mieix afec ce que me guisine mondam Zipod que les chens qui mangent le vrigoddi Roi...

Dans son espérance, le respectueux Allemand alla jusqu'.! imiter l'irrévérence des petits journaux, en calomniant le prix fixe de la table royale.

— Vraiment ? dit Pons; Eh bien ! j'essaierai demain !

DE BALZAC

En entendant cette promesse , Sdiniucke sauta d'un bout de la table à l'autre, en entraînant la nappe, les plats, les carafes, et saisit Pons par une élreicte comparable à celle d'un gaz s'emparant d'un autre gaz pour lequel il a de l'aflinité.

— Kelponliire! s'écria-t-il.

— monsieur dînera tous les jours ici ! dit orgueilleuscrjenl madame Cibot attendrie.

Sans connaître l'événement auquel elle devait raccomplissèment de son rêve, rcxcellenle madame Cibot descendit ù fa loge et y entra comme Josépha enire en scène dans Ci'll- I Cl II me Tell.

Elle jeta les plats et les assietles, et s'écria :

— Cibot, cours cherdier deux demi-lasses, au Café Turc! et dis^u gardon de fourneau que c'est (lour moi !

Puis elle s'assit en se mettant les mains sur ses puissans genoux, et regardant par la fenêtre le mur c|ui faisait face à la maison, elle s'écria :

— J'irai, ce soir, consulter madame Fontaine!...

Madame Fonlaine tirait les cartes à toutes les cuisinières, femmes de cbambre, latiuais, portiers, etc., du Marais.

— Depuis que ces deux messieurs sont venus cbcz nous, nous avons deux mille francs de placés à la caisse d'épargne.

En huit ans ! quelle chance ! Faut-il ne lica gagner au diner de monsieur Pons, et rattacher à son ménage?

La poule à marne Fonlaine me dira cela.

En ne voyant pas d'iiériliers, ni à Pons ni à Sclimucke, depuis trois ans environ madame Cibot se flattait d'obtenir une ligne dans le testament de ses messieurs, et elle avait redoublé de zèle dans cette pensée cupide, poussée très lard au milieu de ses moustaches, pleines de probité.

En allant diner en ville tous les jours, Pons avait échappé jusqu'alors A l'asservissement complet dans lequel la portière voulait tenir ses messieurs.

La vie nomade de ce vieux troubadour-collectionneur elTarouchail les vagues idées de séduction qui voltigeaient dans la cervelle de madame Cibot et qui devinrent un plan formidable, h compter de ce mémorable dîner.

Un quart d'heure après, madame Cibot reparut dans la salle h manger, armée de deux excellentes tasses de café que flanquaient deux petits verres de kirch-wasser.

— Fife moutamc Zipod ! s'écria Schmucke, elle m'a lefiné.

Après quelques lamentations du pique-assiette que combattit Schmucke par les câtinerioe <iue le pigeon sédeniairc dut trouver pour son pigeon voyageur, les deux amis sortirent ensemble.

Sclimutke ne voulut pas (initier sO!i ami dans la silualion où l'avait mis la conduite des maîtres et des gens de la maison Camusol; il connaissait Pons et savait que des réflexions Iiorriblement Irisles pouvaient le .saisir a Torcheslre sur son siège magistral et détruire li" bon eflet de sa rentrée au nid.

Schmucke, en ramenant le soir, vers minuit, Pons au logis, le tenait sous le bras ; et comme un amant fait pour une maîtresse adorée, il indiquait îi Pons les endroits où finissait, où recommençait le trottoir; il l'avertissait quand un ruisseau se présentait; il aurait voulu que les pavés fussent en coton, que le ( iel fût bleu, que les anges lissant enlcndre à Pons la musi(iue qu'ils lui jouaient.

Il avait conquis la dernière province qui n'était pas à lui dans ce cœur!

Pendant trois mois environ, Pons dîna tous les jours aveu Schmucke.

D'abord il fut forcé rie retrancher (lualre-vingts francs par mois sur la .M'inmr de ses acquisiiiuns, car il lui fallm Uentccinq francs de vin environ avec les quarante-cimi francs que le diner cMIait.

Puis, malgré les soins et les lazzis allemands de Schmucke, le vieil artiste regretta les plats soignés, les petits verres de liqueurs, le bon café, le babil, les politesses fausses, les convives et les médisances des maisons où il dînait.'

On ne rompt pas au déclin de la vie avec une habitude qui dure depuis trente-six ans.

Une pièce de vin de cent trente francs verse un liquide peu généreux dans le verre d'un gourmet: aussi, chaque fois que Pons portait son verre à ses lèvres, se rappelait-il avec mille regrets poignans, les vins exquis de ses amphytrions.

Donc, au bout de (rois mois, les atroces douleurs qui avaient failli briser le cœur délicat de Pons étaient amorties, il ne pensait plus qu'aux agrémens de la société ; de même qu'un vieux homme à femmes regrette une maîtresse quittée coupable de trop d'intidélilés!

Quoiqu'il essayât de cacher la mélancolie profonde qui le dévorait, le vieux musicien paraissait évidemment attaqué par une de ces inexplicables maladies, dont le siège est dans le moral.

Pour expliquer cctfo nostalgie produite par une habitude bristiie, il suffira d'indiquer un des raille liens ([ui, semblables aux mailles d'une colle d'armes, enveloppent l'âme dans un réseau de fer.

Un des plus vifs plaisirs de l'ancienne vie de Pons, un des bonheurs de pique-assiette d'ailleurs, était la surprise, l'impression gastronomique du plat extraordinaire, de la friandise ajoutée triomphalement dans les maisons bourgeoises par la maîtresse qui veut donner un air de festoiement ù son dîner !

Ce délice de l'estomac manquait à Pons, madame Cibot lui racontait le menu par orgueil.

Le piquant périodique de la vie de Pons avait totalement disparu.

Son dîner se passait sans l'inalteudu de ce (|ui, jadis, dans les ménages de nos aïeux, se nommait le plal couvert !

Voilà ce que Schmucke ne pouvait pas comprendre.

Pons était trop délicat pour se plaindre, et s'il y a quelque chose de plus triste que le génie méconnu, c'est l'estomac incompris.

Le cœur dont l'amour est rebuté, ce drame dont on abuse, repose sur un faux besoin ; car si la créature nous délaisse, on peut aimer le créateur ; il a des trésors à nous dispenser.

Mais l'estomac!..-.

Rien ne peut être comparé à ses souffrances; car, avant tout, la vie !

Pons regrettait certaines crèmes, de vrais poèmes ! oertaines sauces blanches, des chefs-d'œuvre ! certaines volailles Iruffées, des amours ! et par-d essus tout les fameuses carpes du Rhin qui ne se trouvent qu'à Paris cl avec quels condimens !

Par certains jours Pons s'écriait :

— « O Sophie ! .1 en pensant à la cuisinière du comte Popinot.

Un passanl, en enier.dant ce soupir, aurait cru ((uc le bonhomme pensait à unn maîtresse, et il s'agissait de quelque chose de plu.s rare, d'une carpe grasse ! accompagnée d'une sauce, claire dans la saucière, épaisse sur la langue, «ne sauce à mériter le prix 5Ioniyon!

Le souvenir de ces dîners mangés lit denc considérablement maigrir le chef d'orchestre attaqué d'une nostalgie gastrique.

Wl.

Dans le commencement du quatrième mois, vers la fin de janvier 1843, le jeune flûtiste, qui se nommait Wilhem comme presque tous les Allemands, et Schwab pour se distinguer de tous les Wilhem, ce qui ne le dislinguait pas de tous les Si. Inv,;!i. jugea nécessaire d'éelaiier'Schuiucke sur l'état du# chef d'orclicslre dont on se préoccupait an Ihéàlre.

C'était Icjourdune première représentatiou oii donuaienl les instrumens dont jouait le vieux maître allemand.

LES PÂRENS PAUVRES.

sa

— Le bonhomme Pons dédine, il y a quelque chose dans son sac qui sonne mal, l'œil est triste, le mouveniciit de son bras s'aû'aiblil, dit Wilhcm Sihwab en montrant le bunhomme qui montait à son pupitre d"un air funèbre.

— C'esdre gomme ça à soissande ans, tuchnrs, répondu Schmucke.

Schmuclie, semblable à celte mère des cliroiiiqucs de la Canongale qui, pour jouir de son lils vingt-quatre heures de pins, le fait fusiller, était capable de sacrifier Pons au plaisir de le voir diner tous les jours avec lui.

— Tout le monde au théâtre s'inquiète, et, comme le dit mademoiselle SIéphanide, notre première danseuse, il ne fait presque plus de bruit en se mouchant. ■

Le vieux musicien paraissait donner du cor, quand il se mouchait, tant son nez long et creux sonnait dans le foulard.

Ce tapage était la cause d'uu des plus constans reproches de la présidente au cousin Pons.

— Çhe tonnerais pien tes chausses pir l'amisser, dit Scbmucke, l'annui le cagne.

— Ma foi, dit Wilhem Schwab, monsieur Polis me semble un être si supérieur à nous autres pauvres diables, que je n'osais pas l'inviter à. ma noce. Je me marie...

— Et gommend ? demanda Schmucke.

— Oh! très honnêtement, répondit Wilhem qui trouva dans la question bizarrj de Schmucke une raillerie dont ce parfait chrétien était incapable.

— Allons, messieurs, à vos p'aces! dit Pons qui regarda dans l'orchesire sa petite armée après avoir entendu le coup de sonnette du directeur.

On exécuta l'ouverture delaFi.iNCÉEDU Diable, une pièce féerie qui eut deux cents représentations.

Au premier entracte, AVilhem et Schmucke se virent seuls dans l'orchestre désert.

L'atmosphère de la salle comportait trente-deux degrés Réaumur

— Gondez-moi tonc fotrehusdoire, dit Schmucke à Wilhem.

— Tenez, voyez-vous à l'avant-scène, ce jeune homme?.... le reconnaissez-vous?

— Ti tud...

— Ah ! parce qu'il a des gants jaunes, et qu'il brille de tous les rayons de l'opulence; mais c'est mon aoii, Fritz brunner de Frani^fort-sur-Mein...

— Celui qui fenaid foir les bièces à l'orguesdre, brès le fus?...

— Le même. N'est-ce pas, que c'est à m pas croire à une pareille métamorphose?

Ce héros de l'histoire promise était un de ce". Allemands dont la ligure contient à la fois la raillerie sombre du Méphistophélès de Gœthe et la bonhomie des romans d'Auguste Lafontaine de pacifique mémoire ; la ruse et la naïveté, l'âpreté des comptoirs et le laisser-aller raisonné d'un membre du Jockey-Club ; mais surtout le dégoût qui met le pistolet à la maiu deVv^erther, beaucoup plus ennuyé des princes allemands que de Charlotte.

C'était véritablement une figure typique de l'Allemagne : beaucoup de juiverie etbeauLOup de simplicité, de la bêtise et du courage, un savoir qui produit l'ennui, une expérience que le moindre enfantillage rend inutile, l'abus de la bière et du tabac ; mais, pour relever tou;es ces antithèses, une étincelle diabolique dans de beaux yeux bleus fatigués.

Mis avec l'élégance d'un banquier, Fritz Brunner offrait aux regards de toute la salle une tète chauve d'une couleur titienesque , de chaque côté de laqvielle se bouclaient les quelques cheveux d'un blond ardent que la débauche et la misère lui avaient laissés pour qu'il eu!, le droit de payer un coiff urau jour de sa restauration (inancière.

Sa figure, jadis belle et fraîche, comme celle du Jésus- Christ des peintres , avaient pris des tons aigres que des moustaches rouges, une barbe fauve renJaicnt presque sinistres.

» Le bleu pur de ses yeux s'était troublé dans sa lutte avec le chagrin.

Enfin les mille prostitutions de Paris avaient estompé les

paupières et le tour de ses yeux, où jadis une mère regardait avec ivresse une divine réplique des siens.

Ce philosophe prémaluré, ce jeune vieillard élait l'oeuvre d'une' marâtre.

Ici commence l'histoire curieuse d'un fils prodigue de Franci'ort-sur-Mein , le fait le plus extraordinaire et le plus bizarre qui soit jamais arrivé dans cette ville sage.

xvu.

Monsieur Gédéon Brunner, père de ce Fritz, un de ces célèbres aubes gisles de Francforl-sur-Mein (jui pratiquent, de complicité avec les banquiers, des incisions autorisées par les lois sur la bourse des touristes, honnèle calviniste, avait épousé une juive convertie, îi la dot de laquelle il dut les élémens de sa fortune.

Cette juive mourut, laissant son fils Fritz, à Tàge de douze ans, sous la tutelle du père et sous la surveillance d'un oncle maternel, marchand de fourrures à Leipsick, le chef de la maison Virlaz et compagnie.

Brunner le père fut obligé, par cet oncle qui n'était pas aussi doux que ses fourrures, de placer la fortune du jeune Fritz en beaucoup de marcs banco dans la maison Al. Sartchild, et sans y toucher.

Pour se venger de cette exigence Israélite, le père Brunner se remaria, en alléguant l'impossibilité de tenir son immense auberge sans l'œil et le bras d'une femme.

Il épousa la fille d'un autre aubergiste, dans laquelle il vit une perle; mais il n'avait pas expérimenté ce qu'était une fille unique; adulée par un père et une mère.

La deuxième madame Brunner fut ce que sont les jeunes Allemandes, quand elles sont méchantes et légères.

Elle dissipa sa fortune, et vengea la première madame Brunner en rendant son mari l'homme le plus malheureux dans son intérieur qui fût connu sur le territoire de la ville libre de Francfort-sur-Mein où, dit-on, les millionnaires vont faire rendre une loi municipale qui contraigne les femmes à les chérir exclusivement.

Celte Allûniande aimait les différens vinaigres que les Allemands appellent communément vins du Rhin. Elle aimait les articles-Paris. Elle aimait ft monter à cheval.

Elle aimait la parure.

Enfin la seule chose coûteuse qu'elle n'aimât pas, c'était les femmes.

Elle prit en aversioa le petit Frilz, et l'aurait rendri fou, si ce jeune produit du calvinisme et du mosaisme n'avait pas eu Francfort pour berceau, et la niaisou Virlaz de Leipsick pour tutelle; mais l'oncle Virlaz, tout à ses fourrures, ne veillait qu'aux marcs banco, il laissa l'enfant en proie à la marâtre.

Cette hyène était d'autant plus furieuse contre ce chérubin, fils de la belle madame Brunner, que, malgré des efforts dignes d'une locomotive, elle ne pouvait pas avoir d'enfant.

Mue par une pensée diabolique, cette criminelle Allejnande lança le jeune Fritz, à l'âge de vingt-et-un ans, dans des dissipations anti-germaniques.

Elle espéra que le chevàl anglais, le vinaigre du Rhin et. les Marguerites de Goethe dévoreraient l'enfant de la juive et sa fortune; car l'oncle Virlaz avait laissé un bel héritage à son petit Frilz au moment où celui-ci devint majeur.

Mais si les roulettes des Eaux et les amis du Vin, au nombre desquels était Wilhem Scha^vb, ache.èrent le capital Virlaz, le jeune enfant prodigue demeura pour servir, selon les vœux du Seigneur, d'exemple aux puînés de la ville de Francfort sur-MeiR, où toutes les familles l'enjploieut comme un épouvantait pour garder leurs enfans sages et effrayés dans leurs comptoirs de fer doublœ de marcs banco.

Au lieu de mourir à la fleur de l'âge, Fritz Brunner eut le

plaisir de voir enterrer sa marâtre dans un de ces charmans

' cimetières où les Allemands , sous préte.\te d'honorer leur.s

moils, se nvrent à leur pacsion effrénée pour l'horlicultuie.

La spronde mnilamc Drunin'i- moiu-ut avant ses nuleurs, le vieux Bninner t-n lut |»ûur Tardent qu'elle avait extrait de ses coffres, et pour des peines telles, ijue cet aubergiste, d'une f.onsiiliilion lii-rculéenne, se vil, à soixante-sept ans, dirainué comme si le fameux poison des Borgia l'avait altaqU'V

Ne pas hériter de sa femme après l'avoir supportée pendant dix années, fit de cet aubergiste une autre ruine de Ileidelberg, mais radoubée incessamment par les Reciniiaitjs des voyai;eurs, comme on radoube celles de Heidelberg pour entretenir l'ardeur des touristes qui affluent pour voir cette lielle ruine, si bien entretenue.

On en causait à Francfort comme d'une faillite, on s'y montrait P.runner au doigt en se disant :

— Voilà où peut nous mener une Mauvaise femme de qui ]'on n'hérite pas, et un fils élevé à la française.

En Jlalieel en Allemagne, les Français sont la raison de tous les malheurs, la cible de toutes les balles ; inni.t le dieu ■poursuivant sa cnrvii're... (Le resle comme dans l'ode de Lcfranc de Pompignan.i

La colère du propriétaire du grand InJIel de Hollande ne tomba pas senlenient sur les voyageurs dont les mémoires [IlerhiidiHj) se ressentirent de soit chagrin ; (piaud son lil.'. fut lolalemenl ruiné, Gédéon , le regardant comme la cause indirecte de tons ses malheur.;, lui r. fusa le pain et l'eau, le sel, le feu, le logement et la pipe ! ce qui, che/.~un père aubei'gisle et allemand, est le dernier degré de la malédiction paternelle.

Les auloriiés du pays ne se rendant pas compte des premiers torts du père, et voyant en lui l'un des hommes les plus malheureux de Fraucforl-sur-Mein, lui viprcnt en aide; ils expulsèrent Fritz du territoire de celte villï libre, en lui faisant une querelle d'Allemand.

La justice n'est pas plus humaine ni plus sage à Francfort qu'ailleurs.

Hareuient un magisîratremonle le fleuve des crimes et des inforlunofi pour savoir qui tenait l'urne d'oii le premier filet d'eau s'épanche »

Si Brunner oublia son lils, les amis du fils imitèrent l'aubiigiste.

Ah ! si celle liistoiie avait pu se jouer devani le trou du .soiillleur pour cette assemblée, au sein de laquelle les jouriKiIisles, les lions et quelques Parisiennes se demandaient d'où scrlait la figure profondément tragiijue de cet Allemand surgi d.ms le Paris élégant en pleine première représentation, seul, dans une avant-scène , c'eilt été bien plus beau ([ue la pièce féerie de la Fiaxckk du IJi\î!rr., ([uoique (V fût 1.1 dt'ux cent millième reprcsenlatiou de la sublime parabole jouée en Mésopotamie, trois rtiHlc ans avant Jésus- Christ.

Fritz alla de pied ;i Strasbourg, et il y rencontra ce que l'enfant prodigue dc.la Bible n'a pas trouvé dans la'palriede la Sainte-Écrituie.

En ceci se révèle la supériorité de l'Alsace, oti ballent tant de coMirs généreux pour montrer k l'Allemagne la beauté de la combinaison de l'esi'ril français et de la solilité gi'rmaiiique.

VVilliem, dejjuis qiieUiues jours héritier de ses père et mère, possédait cent mille francs.

Il ouvrit ses bras ù Fiitz, il lui ouvrit son cœur, il lui ouvrit sa maison, il lui ouvrit sa bourse.

Décrire le moment où Friiz , poudreux, malheureux et quasi-lépreux, remontra, de l'autre coté du Pvhin, une vraie pièce de vingt francs dans la main d'un véritable ami, ce serait vouloir entreprendre une ode, et Pindare seul pourrait la lancer en grec sur l'humanité pour y réchauffer l'amitié mourante.

Mettez les noms de Fritz et \\ illiem avec ceux de Damon et Pylhias, de Castor et Polhix, d'Oreste et Pylade, de Dubreuil et Peniejh, de Schmucke et Pons, et de tous les noms de fantaisie que nous donnons aux- deux amis du Monomolapa, car La Fontaine, en homme de génie qu'il était, en a lait des apparences sans corps, saris réalité ; joignez ces deux noms nouveaux à ces illustrations avec d'autant plus de rai-

son que 'SVilheni mangea, de compagnie avec Fritz, son héritage, comme Fritz avait bu le sien avec Wilhem, mais en funianl, bien entendu, toutes les espaces de tabacs connus.

Les deux amis avalèrent cet héritage, chose étrange! dans les brasseries de Strasbourg, de la manière la plus stupide, la plus vulgaire, avec des figurantes du théâtre île Strasbourg et de petites Alsaciennes qui, de leurs petits balais, n'avaient (jue le manche.

Et ils se disaient tous les malins l'un ;\ l'autre :

— ]| faut cependant nous arrêter, prendre un parti, faire quelque chose avec ce qui nous reste!

— Bah! encore aujourd'hui, disait Fritz, mais demain... Oh! demain...

Dans la vie des dissipateurs, Aujourd'hui est un bien grand fat, mais Demain est un grand lâche qui s'effraie du courage de son prédécesseur.

Aujourd'hui, c'est le Capilan de l'ancienne comédie, et Demain, c'est le Pierrot de nos pantomimes.

Arrivés à leur dernier billet de mille francs, les deux amis pi'irent une place aux messageries dites royales, qui les conduisirent à Paris, où ils se logèrent dans les combles de l'hùtel du Rhin, rue du Mail, chez Graff, un ancien premier garçon de Gédéon Brunner.

Fritz entra commis à six cents francs chez les frères Keller, banquiers, où Gralf le recommanda. Graff, maître de l'hôlel du l'ihin, est le frère du fameux tailleur Graff.

Le tailleur prit \\ ilhem en qualité de teneur de livres,

Graff trouva ces deux places exiguës aux deux enfans prodigues, en souvenir de son apprentissage à l'hôtel de Hollande.

Ces deux faits : un ami ruiné reconnu par un ami riche, et un aubergiste allemand s'intércssant fi deux compatriotes sans le sou, feront croire à quelques personnes que cette histoire est un roman -, mais toutes les choses vraies ressemblent d'autant plus :1 des fables, que la fable prend de notre temps des peines inouïes pour ressembler à la vérité.

Fritz, commis à six cents francs, Wilhem, teneur de livres aux mêmes appointemens, s'aperçurent de la difficulté de vivre dans une ville aussi courtisane que Paris.

Aussi, dès la deuxième année de leur séjour, en 1837, Wilhem, qui possédait un joli talent de flûtiste, enlra-t-il dans l'orchestre dirigé par Pons, pour pouvoir mettre (luelquefois du beurre sur son pain

Quant à l-'ritz, il ne put trouver un supplément de paie (|u'en déployant la cajacité financière d'un enfant issu des Mrlaz.

Malgré son assiduité, peut-être fi cause do ses lalcns, le Francfourtois n'atteignit à deux mille francs ([u'cn 1853.

La Misère, cette divine marfttre, fit pour ces deux jeunes gi'ns ce que leurs mères n'avaient pu faire, elle leurappiii l'économie, le monde et la vie; elle leur donna celle grande, cette forte éducation qu'elle dispensç à coups d'étrivières aux grands hommes, tous malheureux dans leur enfance.

Fritz et Wilhem, élant des hommes assez ordinaires, n'écoulèrent point toutes les leçons de la Misère, ils se défendirent de ses atteintes, ils lui trouvèrent le sein dur, les bras décharnés, et ils n'en dégagèrent point celle bonne fée Urgele qui cède aux caresses des gens de génie.

iVéanmoins ils aiiprirent toute la valeur de 'a fortune, et se promirent de lui couper les pieds, si jamais elle revenail à leur porte.

WIII.

— Eh bien! papa MimueUe, ton! va vous être expliqué en un mot, reprit Wilhem, qui raconta longuement celte histoire en allemand au pianiste.

Le p're Brunner esl mort.

Il était, sans que son (ils ni monsieurGraff, chez qui nous logeons, en sussent rien, l'un des fondateurs des chemins de fer ba'lois, avec lesquels il a réalisé 'des bénéfices inimcnses, et il laisse (juatre millions.

LES PAllENS PAUVRES.

Je joue ce soir do la llùte |>our la deniit're t'ois.

Si ce n'était pas une premiéi-c roprcsonlalion, je m'en serais allé depuis quelques jouis, mais je n'ai pas voulu faire Bianquer ma partie. '

— C'esdre pien, liieùtie lioinme, dit Sclinnuke. Mais qui ébispz fus?

— La fille de monsieur Graiï. notre liôie, le propriétaire de l'hôtel du Riiin.

J'aime mademoiselle Emilie depuis sept ans, elle a lu tant de romans immoraux qu'elle a refusé tous les partis pour moi, sans savoir le qui en adviendrait.

Celte jeune personne sera très riche : elle est l'unique héritière desGrafl", les tailleurs de la rue de Richelieu.

Fritz me donne cinq fois ce que nous avons mangé ensemble à Strasbourg, cinq cent mille francs!... Il met un million de francs dans une maison de banque, où monsieur Graff le tailleur place cinq cent mille francs aussi ; le père de ma promise me permet d'y employer la dot, qui esld« deux cent cinquante mille francs, et il nous commandite d'autant.

La maison Brunnor, Sc.hvv.ib et compagnie aura donc deux millions cinq cent mille francs de capital.

Fritz vient d'acheter pour quinze cent mille francs d'actions de la banque de France, pour y garantir noire compte.

Ce n'est pas toute la fortune de Fritz : il lui reste encore les maisons de son père à Francfort, qui sont estimées un million, et il a déjà loué le grand hôtel de Hollande à un cousin des Gralî.

— Fus reeartez fodre hami drisdement, répondit Schmucke qui avait écouté Wilhcm avec attention, seriez-fus chaloux de lui?

— Je suis jaloux , mais c'est du bonheur de Fritz, dit Wihem.

Est-ce là le masque d'un homme satisfait?

J'ai peur de Paris pour lui; je lui voudrais voir prendre le parti que je prends.

L'ancien démon peut se réveiller en lui.

De nos deux lèles, ce n'est pas la sienne où il »st entré le plus de plomb.

Celte toilette, cette lorgnette, tout cela m'inquiète.

11 n'a regardé que le.'5 lorettes dans la salle.

Ah! si vous saviez comme il est difficile de marier Fritz; il a en horreur ce qu'on appelle en France ,/'aûe la cour, et il faudrait le lancer dans la famille, comme en Angleterre on lance un homme dans l'éternilé.

Pendant le tumulte qui signa e la lin de toutes les premières représentations, la llùte fit son invitation à son chef d'orchestre.

Pons accepta joyeusement. Schmucke aperçut alors, pour la première lois depuis trois mois, un sourire- sur 1 1 face de son ami ; il le ramena rue de .Normandie dans un profond silence, car il reconnut h cet éclair de joie la profondeur du mal (jui ronîjeait Pons.

Qu'un homme vraiment noble, si désintéressé, si grand par le sentiment, oOt de telles faiblesses !... voilà ce qui stupéfiait le stoïcien Schmucke, qui devint horriblement triste, car il scnlil la nécessité de nnoiiccr à voir tous lesj rurs son " pou Bons « à table devant lui! dans l'intérèi du bonheur de Pons, et il ne savait si ce sacrifice serait possible. Cette idée le rendait fou.

Le Brir silence que gardait Pons, réfugiésur le mont AveniMid.jlarue de!«iormandie, avait nécessairement frappé la présidente, qui, délivrée de son parasite, s'en tourmentait peu; elle pensait .-îvecsa^charmanle fille que le cousin avait compris la plaisanterie de sa petite Lili; mais il n'en fut pas ainsi (lu présiili ni.

Le présiilcnl Camn.sol de Marville, i:etit homme gros,de- V. nu solennel dcpui ■ son avancemrni en la cour, admirait Cicéroh, préféiait rOpéra-Comique aux Italien?, comparait les auteurs Ks uns aux aulrcs, suivait la foule pas à pas, répé-

ti; SIECLE. — u.

tait comme de lui tous les articles du journal ministériel, et en opinant, il paraphrasait les idées du conseiller après lequel il parlait.

Ce magistrat, suffisamment connu sur ces principaux traits de .'.on caractère, obligé par sa position à tout prendre au sérieux, tenait surtout aux liens de famille.

Comme la plupart des maris entièrement dominés parleurs femmes, le président afl'eclait dans les petites choses une indépendance que respectait sa femme.

Si pendant un mois le président se contenta des raisons banales que lui donna la présidente, relativement à la disparition de Pons, il finit par trouver singulier que le vieux musicien, un ami de quarante ans, ne vint plus, précisément après avoir fait un présent aussi considérable que l'évental de madame de Pompa jou'-.

Cet éventail, reconnu par le comte Popinot pou"- un chefd'œuvre, valutà la présidente, et aux Tuileries, où l'on se passa ce bijou de main en main, des complimens qui flattèrent excessivement son amour^propre; on lui détailla les beautés des dix branches en ivoire dont chacune o(fr.\it des sculptures d'une finesse inouïe.

Un dame russe (b s Russes se croient toujours en Russie) offrit, chez le comte Popinot, six mille francs à la prcsi-Jenle de cet éventail extraordinaire, en souriant de le voir en de telles mains, car c'était, il faut l'avouer, un éventail de duchesse.

— On ne peut pas refuser à ce pauvre cousin, dit Cécile à son père le L-ndemain de cette offre, de se bien connaître à ces petites bêlises-là...

— Des petites bêtises ! s'écria le président.

Mais l'Ëlat va payer trois cfBt mille francs l-i collection (Je ftu monsieur le conseiller Dasommerard, cl dépenser, avec la ville de Paris par moitié, près d'un million en achetant et réparant rhotel Cluny pour loger ces petites bêtises-là.

Ces petites bêtises-là, ma chère enfant, sont souvent les seuls témoignages qui nous restent de civilisations disparues.

Un pot éirus(|ue, un collier, qui valent quelquefois, l'un quarante, l'autre cinquante mille franrs, sont des petites bêtises qui nous révèlent la perfection des arts au temps du siège de Troie, en nous démontrant que les Étrusques étaient des Troyens réfugiés en Italie.

Tel était le genre de plaisanterie du gros petit président.

Il procédait avec sa femme et sa fille par de lourdes ironies.

— La réunion des connaissantes qu'exigent ces peijies bêtises, Cécile, reprit-il, est une science qui s'appelle l'archéologte.

L'archéologie comprend l'architecture, la scul^iture, la peinture, l'orfèvrerie, la céramique, rébênisteric, art tout moderne , les dentelles, les tapisseries, enfin toutes les créations du travail humain.

— Le cousin Pons est donc an savant? dit Cécile.

— Ah Vil ! pourquoi ne le voit-on {ilus? demanda le président.

— Il aura pris la raoucfee pour des riens, répondit la pré. sidenle.

Je n'ai peut-être i>as été sensible autant que je le devais au cadeau de cet éventail.

Je suis, vous, le sav z, a.ssez ignorante...

— ^'ous ! une des plus fortes élèves de Seivin '. s'écria le président, vous ne connaissez pas Waîteau;-'

— Je connais David, Gérard, Gros, et Giiodet, cl Gurrin et monsieur deForbin, et monsieur Turpin de Crissé...

— Vous auriez dû...

— Qu'aurais-je diï, monsieur"? demanda la présidente en regardant son mari d'un air de reine de Saba.

—Savoir ce qu'est Watîeau. ma clière ; il est très à 'a mode, répordit le président avec une humilité qni dénolnit foules les obligations qu'il avait à sa femme.

Celfe conversai ion avait eu lieu quelques jours avant la première reprcsenfaiion de /j Fiancw dv niable, où lo;;t l'orckestre fut frapiué d.' l'éifit maladif de Pons.

-Mais a:û!S les gens haliitiiés à voir Puns à leur fable, à le irerdre p.-,ur messager, s'étaient Ions interro^îés, ei il s'était répai du dans le cercle où le bonhomnip gravitait une in*

DE BALZAC

quiolude d'autant plus t'raiidc, que |)lHsieurs pcrsoiincs le virent .1 son poste au thcilre.

Malgré le soin avrr lec|uel Ponsévilail dans ses promenades ses anciennes ronnaissanres quand il en renconirail, il se trouva nez à nezavci' l'ancien ministre, le eomie l'npinol, rhez Moiiislrnl, un des liluslrcs et audiK ictix niardiands du nouveau l)oulevard ISfaumarcliais, dont parlait iiaguf're Pons à la présidente, et dont le narquois enthousiasme fait renchérir de jour en jour les curiosités, i|ui, disent-ils, deviennent si rares qu'on n'en trouve plus.

— Mon cher Pois, pourquoi ne vous voit-on plus? Vous nous manquez beaucoup, et madame Pupinot ne sait (|ue penser de cet abandon.

— Monsieur le comte, répondit le bonhomme, on m'a l'ait comprendre dans inie maison, chez un parent, qn'à mon :\]:e on est de trop dans le monde.

On ne m'a jamais reçu avec beaucoup d'épids, mais du moins on ne m'avait pas encore insulté.

.[e n'ai jamais demandé rien à personne, dit-il avec la liertc de l'artiste.

En reloue de (|ii('1i|mçs politesses , je me rendais souvent utile .1 Cfiix i|ui m'accucillaicnl ; mais il parait que je me suis trompe, je serais laillable ei (Oivéable à nicni pour l'honneur que je recevais en allant dincr chez mes amis, chez mes parens...

Eh bien ! j'ai donné ma démission de pi(|ucassielle.

Ohez moi je trouve Ions les jours ce i|u'au( une table ne m'a offert : un véritable ami '

Ces paroles, empreintes de l'amertume que le vieil arlisie avait encore la l'ai nlié d'y nictlre par le tjcstc et l'accent, Irappêrent tellement le pair de France, (|ii'il prit le dijfne musicien à pari.

— Ah ça, mon vieil ami, que vous est-il arrivé'' Ne pouvez-vous me conller ( c qui vous a blesse ?

Vous me i>ermetti'ez(le vous faire observer ((uc, ( bcz moi, vous devez avoir trouvé les égards...

— Vous èles la seule exception (|ue je fasse, dit le bonhomme.

D'ailleurs, vous êtes un grand seigneur, un homme d'I'"4al, et vos préoccupations excuseraient tout, au besoin.

Pons, soumis à l'adresse diplomatique cûn(|uisc par Popinot dans le manicmeni des hommes et des afl'aires, linil |iar raconter se> Inlorluiics chiv, le président de Marville.

Popinot epoMsa si vivement les griefs de la vicliinc, (|u'jl en parla chez lui mut aussilùl à madamr l'opiiiol, ex( cllenle et digni' femme, c|ui lil des rcpréscnlaliuns a la presidciilo aussilôl qu'elle la lencoiihM.

L'arnien ministre ayani, de son colc, dit (|uil<|ues mnls à ce sujet au prcsideni, ilyeul une explicalioii en laniille chez les Caniusul de Marvlllc.

QuoiiiueCamusot netïit p.is lout-à-fait le maître chez lui, sa remontrance était Irop fondée en (Irait et en fait, pour (|ue sa femme et sa fille n'en reconniissenl pas la vérité.

Toutes les deux s'humilièrent cl re|('lcicnl la faute sur les domestiques.

Les gens, mandés cl gourmandes, n'iditinreni leur pardon que par des aveux comidets, (|ui déniontièrciil au président combien le cousin l'-nns avait raison en restant ilicz soi.

Ojmnie les maiircs de maison domiiii's |iar leurs femmes, le pr('sideiil déploya loiile sa majesté' maritale et judiciaire, en déclarant a ses gi'iis ipi'ils srraieni chasses, cl (|u'ils perdraii'ul ainsi Ions les ;ivanla;;fs que leurs longs ser\ic('s pouvaient leur vab'ircliez lui, si. désormais, son cousin Pons i| toubreu\ ipii lui fais, lient l'honneur d? venir ihizluin'i'taienl p.iv liaili'^ '(inimc lui méine.

Celte parole fit sourire Madelein<'.

— Vou> w'Awt même, dit le président , qu nna diamc de salui,('est di' desarnuM' m(ui cousin par des excuse.». Allez lui dire que votre maintien ici dépend enlit'TenienI de lui, car je vous renvoie lous, s'il ne vous par.Innne.

I.e lendemain, le président parlil d'assez lionne heure pour pouvoir faire une visite i"! son cousin avani l'audience.

C'.' fut un événement que l'apparition de monsieur le président de Marviile annoncé par madame Cibot,

Pons, i|ui recevait cet honneur pour la |u'emicre fois de sa vie, pressentit une réparation.

— Mon cher cousin, dit le président après les complimcns d'usage, j'ai liiii par savoir la cause de votre retraite.

^ olre conduite augmente, si c'est possible, l'csliine ciue j'ai pour vous.

.le ne vous dirai «(u'uii mot ù cet égard.

.M(*s domesii(|ucs sont lous renvov's.

Ma femme et ma lillc sont au désespoir; elles veulent vous voir, pour s'éxpli(iuer avec vous.

En ceci, mon cousin, il y a un innoicnt, et c'est un vieux jupe; ne me punissez donc pas jiour l'escapade d'une petite tille étourdie ()ui voulait dinerchez les Popinot, surtout quaml je viens vous demander la paix, en reconnaissant que lous les torts sont de noire côté...

l ne amitié de Irenle-six ans, en la supposant altérée, a bien einore ([uciqucs droits.

Aoyons! signez la paix en venant dincr avec nous ce soir ..

Pons s'embrouilla dans une diffuse réponse, et finit en faisant observer à son cousin qu'il assistait le soir aux lianrailles d'un music-icn de son erchcslre, qui jetait la lli'ile aux orlies pour devenir Jianciuier.

— Eh bien ! demain.

— Mon cousin, madame la comtesse Popinot m'a fail l'honneur de m'iiiviler par une lettre d'une amabilité ..

— Après-demain doni-... rc,iril leprésidenl.

— Après-demain, l'associé de ma première llùle, un Allemand, un monsieur lirunner, rend aux fiancés la politesse (lu'il reçoit d'eux aujourd'hui...

— A ons ("les bien assez aimable pour qu'on se dispute ainsi le plaisir de vous recevoir, dit le président.

Eh bien ! dimanche prochain! à huitaine .. comme on dit au Palais.

— Mais nous ilinoris chez un monsieur Graff, le beau-père dclatlùle...

-- Eh bien! à samedi !

I)ici là, vous aurez eu le temps de rassurer une petite lille qui a déjà versé des larmes sur sa faute.

I»ii'u ne demande que le repéniir, serez vous plus exigeant (|iie le l'ère Eternel avec celle pauvre iictile Cécile'?...

Pons, pi is parses ( iili's faibles, se rejeladans des formules plus que jiolies, et reconduisit le président jusque sur le palier.

l'ne heure après, les gens du président arrivèrent chez le bonhomme Pons ; ils se montrèrent ce que sont les domestiques, biches et iiatelins : ils pleurèrent !

Madeleine prit A part monsieur Pons, et se jela résolument à ses pieds.

— C'est moi, monsieur, ((ui ai tout fail, et monsieur sait bien (|uo je l'aime, dit-elle en fondant en larmes. i

CTest A la vengcaiire, qui me bouilh)ii dans le sang, que monsieur doit s'en preirJ'c de toute celte mallieureuse affaire.

rv'oiis perdrons nos ri(niers\...

Monsieur, j'élais folle, cl je, ne vou Irais pas (pic nies camarades souIVrisseiil de ma folie... .le vuis bien, niaiiilcnaiit, que le .sort ne m'a pas l'aile pour élic à monsieur.

.le me suis raisomiéc, j'ai i\\ irop d'ambition, mais je vous aime toujours, iiioiisieiir.

l'end.ml dix .-iiis je n'ai p'ii^é qu'an biuilieiii' de faire le m'i- Ire el de soigner tout ici. Quelle belle destinée !...

Obi si monsieur savait (Oinbicn je l'aime! M.iis monsieur a dii s'en apercevoir à toutes mes méchancetés.

Si je mourais demain, (in'cs!-ce qu'on trouverait?... un leslameiit en voire faveur, monsieur .. oui, mûnsiciir, dans ma malle, sous mes bijoux I

Iji faisan! mouvoir ceite corde, Madeleine livra le vitux

LES PAHENS PAUVRES.

garçon aux jouissances U'amour-propre que causera loujûurs une passion inspirée, quand mf nie elle déplaît.

Après avoir panloniié nolileiiicnl à Alatielcine, il reçut loiil le monde it merci en disant qu'il parlerait à sa cousine la pré.'^idenle pour ûbleuir que tous les gens restassent chez elle.

Pons se vil avec un plaisir ineffable rétabli dans toutes ses jouissances liabiiuelles, sans avoir couiiiiis de lâcheté.

Le monde était venu vers lui, la dignité de son caractèie allait y gagner; nuiis en expliquant son iriomplie à son ami t-'climuike, il eut la douleur de le voir triste, et plein de doutes inexpiimés.

Néanmoins, à l'aspect du cliangemeni subit qui eut lieu dans la physionomie de Pons, le bon Allemand finit par se réjouir en immolant le bonheur (|u"il avait goûté de posséder pendant jnès de quatre mois son ami tout entier.

Les maladies morales ont sur les maladies physii|ues un

avantage immense, elles guérissent instantanément, par l'ao-

complissement du désir qui les cause, comme elles naissent

par la privation; Pons, dans n-iie matinée, ne fut pins le

' même homme

Le vieillard triste, moriboi d, lit place au Pons satisfait, qui naguère apportait à la iirésidenle, l'évenlail de la mar (piise de Pompadour.

iVIais Sehmucke tomba dans des rêveries profondes sur ce phénomène sans le comprendre, car le stoïcisme vrai ne s'expliquera jamais lacourtisanerie française.

Pons était un vrai Français de l'Empire, en qui la galanterie du dernier siècle s'nnissait au dévoilment pour la femme, tant célébré dans les romances de Partant pour la S/jrie, etc.

Sflimuckc enlerra son i-hagrin dans son cœur sou* les fleui s de sa philosophie allemande; mais en huit jours il devint jaune et madame Cibot usa d'artifices pour introduire le médecin du quartier a\\\nH de Sehmucke.

Ce médecin craignit un ictère, et il laissa madame Cibot foudroyée parce mot savant dont l'explication est. /««/(/«e.'

Pour la première fois peut-être, les deux amis allaient diner ensemble en ville; mais, pour Sehmucke, e'e'tait faire une excursion en Allemagne.

En effet, Johann GratF, le maître de l'hôtel du T\!iin, et sa tille Emilie, Wolfgang Graff, le tailleur et sa femme, Fritz Brunner et Wilhem Schwab étaient Allemands.

Pons et le notaire étaient les seuls Français admis au banquel.

Les tailleurs, qui possédaient un niagniâque hôtel situé rue de Richelieu, entre la rueNeuve-des-Petils-Champs et la rue Villedûl, avaient élevé leur nièce, dont le père craignit avec raison le contact des gens de toute espèce qui viennent dans un hôtel. ,

^ Ces dignes tailleurs, qui aimaient cette enfant comme si ceût été leur fille, donnaient leur rez-de-chaussée au jeune ménage.

Là devait s'établir la maison de Banque Brunner, Schwab et compagnie.

Comme ces arrangemensdalaientd'un mois environ, temps voulu lour recueillir l'héritage dévolu à Brunner, auteur de toult#ctte félicité, l'appartement des futurs époux avait été richement mis à neuf et meublé par le Grafl'.

Les bureaux de la maison de Banque étaient ménagés dans l'aile qui réunissait une magnilique maison de produit bfitie sur la rue à l'ancien hôtel sis entre cour el jardin.

En allant de la rue de Normandie h la rue Bichelieu, Pons obtint du distrait Schmncke les détails de c-^tte nouvelle histoire de l'en ani prodigue, pour qui la îMnrI avait tué l'aubergiste gias.

Pons, fraîchement réconcilié avec ses plus proches parens, fut aussitôt atteint du désir de marier Fritz Brunner avec Cécile de Marville.

Le hasard voulut que le notaire des' frères Graff filt pré-

cisément le gendre elle successeur de Cardot, ancien second premier clerc de l'Etude, chez (|Hi dinait souvent Pons.

— .Ah! c'est vous, monsieur lierlhier, dit le vieux musicien en tendant li main à son ex-ani|diytrion.

— El pûur(|noi ne nous faites-vous plus le plaisir de venir diner. chez nous? demanda le notaire.

Ma femme était iiu|uiète de vous.

Nous vous avons vu à la première représentation de la FiwcrK i)f Divui.E, et notre inciuiétude est devenue de la curiosité.

— Les vieillards sont susceplib'es, répondit le bonhomme, ils ont le t'irt d'être d'un siècle en relard, et c'est bien assez d'en représentei- un, ils ne pe\ivent pas être de «elui qui les voit mourir.

— Ahl dit le notaire d'un air Un, on ne court pas deux siècles à la fois.

— Ah ça! demanda le bonhomme en attirant le jeune notaire dans un coin, pourquoi ne maiiezvous pas ma cousine Cécile de.VIarville'...

— .\h! pour(|uoi... reprit le notaire.

Dans ce siècle, où le luxe a pénétré jusque dans les loges de concierge, les jeunes gens hésitent à joindre leur sort à celui de la Tille d'un président à la t:ûur royale de Paris, quand on ne lui consiiiue (|ue cent mille francs de dol.

On ne connaît pas encore de femme qui ne coiile à son mari que trois mille francs par an, dans la classe où sera placé le mari de m;idemoiselle de Warville.

Les intérêts d'une semblable dot peuvent donc à peine sol d-rles dépenses de toilette d'une future épouse.

Un garçon, doué de quinze à vingt mille francs de rentes demeure dans un joli entre-sol, le monde ne lui demande aucun tapage, il peut n'avoir qu'un seul domestique, il applique tous ses revenus à ses plaisirs, il n'a d'autre décorum à garder que celui dont se charge son tailleur.

Caressé par toutes les mères [Revoyantes, il csl un des cois de la fashion parisienne.

Au contraire, une femme exige une maison p.iontée, on prend la voiture pour elle; si elle va au speclade, elle veut une loge, là où le garçon ne payait que sa stalle ; enfin elle devient loule la représentation de la fortune que le garçon représentait naguère à lui seul.

Su|)posez aux époux trente mille francs de renies? dans le monde actuel le garçon riche devient un pauvre diable qui regarde au prix d'une course ù Chantilly.

Introduisez des enfans! la gêne se déclare.

Comme monsieur et madame de Marville commencent à peine la dnquantaine, les espérances ont quinze ou vingt ans d'échéance-, aucun garçon ne se soucie de les garder si longtemps en portefeuille; et le calcul gangrène si bien le cœur des étourdis qui dansent la polka chez Mabille avec des lorettes, que tous les jeunes gens à marier étudient les deux faces de ce problème-sans avoir besoin de nous pour le leur expliquer.

Entre nous, rcademoisere de Manille laisse à ses pretotdus le cœur assez tranquille pour que la fête soit à sa place, et ils se livrent à ces réllexions anti-matrimoniales.

Si quelque jeune homme, jouissant de sa raison et de vingt mille francs de rentes, se dessine /;( pelto un programme d'alliance pour salisfaire à d'ambitieuses pensées, mademoiselle de Marville y répond fort peu...

— Et pour(|uoi? demanda le musicien stupéfait.

— Ah!... répondit le notaire, aujourd'hui, presque tous ces garçons, fussent-ils laids comme nous deux, mon cher PoHs, ont l'impertinence de vouloir une dot de six cent mille francs, des tilles de grande maison, très belles, très spirituelles, très bien élevées, sans tare, parfaites.

— Ma cousine se mariera donc difficilement?

— Elle restera tille, tant que le père et la mère ne se décideront pas à lui donner Marville en dot ; et, s'ils l'avaient voulu, elle serait déjà la vicomtesse Poiiinot...

— Ah! voici monsieur Brunner, nous allons lire l'acte de société de la maison Brunner et le contrat de mariage.

Une fois les présentations el les compliraens faits, Pons, engagé par les parens à signer au contrat, entendit la lec-

DE BALZA-C

ture des actes, e*, Vers cinq heures et demie, on passa dans la salle à manger.

Le (liner lui un de ces repas somptueux comme en di.nnei l les négocians quand ils font trèvè aux aiïaires, ot qui d'ailleurs attestait les relations de Giatf, le maître de l'iioiel du Rhin, avec les premiers fournisseurs de Paris.

Jamais l'ons ni .Schmusle n'avaient connu pareille thire.

Il y eut des piafs a ravir lu pensée!... des nouilles d'nne délicatesse inédite, des éperlans d'une friture incomparable, un ferra de Genève à la vraie sauce genevoise, et une crème pour plum-pudding à étonner le fameux docteur qui l'a, dit-on, inventée à Londres.

On sortit de table à dix heures du seir. Ce qui s'était bu de vin du Rhin et de vins français étonnerait des dandies, car on ne sait pas tout ce que les Allemands peuvent absorber de liquides en restant calmes et tranquilles.

Il faut dîner en Allemagne et voir les bouteilles se succédant les unes aux autres comme le Hot succède au (lot sur une belle plage de la Méditerranée, et disparaissant comme si les Allemands avaient la puissance absorbante de l'éponge et du sable; mais harmonieusement, sans le tapage français ; le discours reste sage comme l'improvisation d'un usurier, les visages rougissent comme ceux des liaBcées peintes dans les fresques de Cornélius ou de Sohnorr, c'està-dire imperceptiblement, et les souvenirs s'épanchent comme la fumée des pipes, avec lenteur.

Vers .dix heures et demie, Pons et Schmucke se trouvèrent sur un banc dans le jardin, chacun ;'i côté de l'ancienne flûte, sans trop savoir qui les avait amenés à s'expliquer leurs caracléros, leurs opinions et leurs malheurs. Au milieu de ce pot-pourri de confidences, AN ilhcm parla de sou désir de marier Fritz, mais avec une force, avec une éloquence vineuse.

— Que dites-vous de ce programme pour votre ami Brunner? s'écria Pons k l'oreille de AVilhem.

. L'ne jeune personne charmante, raisonnable, vinj^t-quatre ans, appartenant à une famille de la plus haute distinction, le pire occupe une des places les plus élevées de la magistrature, il y a cent mille francs de dot. et des espérances pour un million.

— Attendez ! répondit Schwab, je vais en parler à l'instant à Fritz.

Et les deux musiciens virent Brunner et son ami tournant dans le jardin, passant cl repassant sous leurs veux, l'un écoulant l'autre allernalivcment.

Pons, dont la léle était un peu lourde et qui, sans être absolument ivre, avait aulanl de légèreté dans les idées que de pesanteur dans leur enveloppe, observa Fritz Brunner à travers ce nuage diaphane que cause le vin, et il voulut voir sur cette physionomie des aspirations vers le bonheur de la famille.

Schwab présenta bientôt à monsieur Pons, son ami, son associé, lequel remercia beaucoup le vieillard de la peine qu'il daignait prendre.

L'ue conversation s'engagea, dans laquelle Schmucke et Pons, ces deux célibataires, exaltèrent le mariage, et se permirent, sans y entendre malice, ce calembour : ■■ que c'était latin de l'homme. »

Quand on servit des glaces, du (hé, du punch et des gilteaux dans le futur appartement des futurs époux, l'hilarité fut au comble parmi ces estimables négocians, presque tous gris, en apprenant que le commanditaire de la maison de banque allait imiter son associé.

Schmucke etPonsàdeux heures du matin, rentrèrent après être venus par les boulevards, en philosophant à perte de raison sur l'arrangement musical des choses en ce bas monde.

Le lendemain, Pons allait par les boulevards, chez sa cousine la présidente, en proie à la joie profonde de rendre le bien pour le mal.

Pauvre chère belle âme!.... Certainement ilatteignait au sublime, et tout !e monde en coKvietidra, car r.oi's sfnmes dans un siècle où l'on donriC le prix Mon;yon à ceux (iiù font leur devoir, en suivant les préceptes de l'Évangile.

— Ah! ils auront d'immenses obligations à leur piqueassicile, se disail-il en tournant la rue de Choiseul.

Un homme moins absorbé cjue Pons dans son contentement, un homme du monde, un homme défiant eût observé la présidente et sa fille en revenant dans celte maison; mais ce pauvre musicien était un enfant, un artiste plein de naïveté, ne croyant qu'au bien moral comme il croyait au beau dans les arts; il lut enchanté des caresses que lui firent Cécile et la présidente.

Ce bonhomme qui, depuis douze ans, voyait jouer le vaudeville, le drame et la comédie sous ses yeux, ne reconnut pas les grimaces de la comédie sociale sur lesquelles sans doute il était blasé.

Ceux qui hantent le monde parisien et qui ont compris la sécheresse d'âme et de corps de la présidente, ardente seulement aux honneurs et enragée d'être vertueuse , sa fausse dévotion et la hauteur de caractère d'une femme habituée ;"! commander chez elle, peuvent imaginer quelle haine cachée elle portait au cousin de son mari, depuis le tort qu'elle s'était donné.

Toutes les démonstrations de la présidente et de sa fille furent donc doublées d'un formidable désir de vengeance, évidemment ."journte.

Pour la première fois de sa vie, Amélie avait eu tort visftvis du mari qu'elle régentait, elle devait se montrer afi'ectucuse pour l'auteur de sa défaite. 11 n'y a d'analogue à cette situation que certaines hypocrisies qui durent des années dans le sacré collège des cardinaux ou dans les chapitres des chefs d'ordres feligîeux.

A trois heures, au moment où le président revint du Palais, Pons avait à peine fini de raconter les incidens merveilleux de sa connaissance avec monsieur Frédéric Brunner, et le repas de la viille qui n'avait lini que le maiiu. et tout ce qui concernait ledit Frédéric Brunner.

Cécile était allée droit au fajt, en s'enquéranl de iî .manière dont s'habillait Frédéric Brunner, de la taille, de la tournure, de la couleur des chgeux et des yeux, et lorsqu'elle eut conjecturé que Frédéric avait l'air distingué, elle admira la générosité de son caractère.

— Donner cinq cent raille francs à son compagnon d'Infortune ! oli ! maman, j'aurai voiture et loge aux Italiens.

■ Et Cécile devint presque jolie en pensant à la réalisation de toutes les prétentions de sa mère pour elle, et à Kaccompiisseuicnt des espérances dont die désespérait. Quant ù la présidente, elle dit ce seul mot ;

— Clière p( lite fillctie. tu peux être mariée dans quinze jours. Tûutis les mères appellent leurs filles qui ont v'ngt trois

ans, des /r/Zf/Zcs!

— xVéanmoins, dit le président, encore faut-il le l-cmps de prendre des renseignemens, jamais je n>; donnerai ma fille au premier venu...

— Quant aux renseignemens , c'est chez Berlhier que se sont faits les actes, répondit le vieil artiste.

Quant au jeune homme, ma chère cousine, vous sa#z ce que vuus m'avez dit... il a quarante ans ])assés, la moitié de la tête est sans cheveux , il veut trouver dans la famille un port contre les orages, je ne l'en ai pas détourné; tous les goûts sont dans la nature...

— Raison de plus pour voir monsieur Fré.léric BruniuM', répliqua le président.

.le ne veux las donner ma fille à quelque valétudinaire.

— Fh bien! ma cousine, vous allez juger de mon prétendu, dans cinq jours, si vous voulez; car, dans vos idées, une entrevue suflirail...

Cécile et la présidente firent un geste d'enchaulemenl.

— Frédéric, qui est un amateur très distingué, m'a prié de lui laisser- voir en délail ma petite cûllcctioii, reprit le cousin Pons.

Vous n'avez jamais vu mes tableaux, mes curiosités, venez, dit-il ù ses deux parentes, vous serez là comme des

LES PARENS PAUVRES

dames ameiu'es par mon ami Sclimiiokc , ot vous tVivz connalssanre avec le fiiiur, sans élre con)prf>miscs. Frédéric peiu parlaihMUi'nl igiiorei (|ui vous files.

— À nicivcille ! s'écria le présidcnl.

On ptuii deviner les ('isards qui l'urcnl pro'digués au pai'asi(e jadis dédaigm'.

Le pauvre iiomnie fut, ee jourhi, le cousin de la |)résidenle.

L'heureuse mère, noyani sa liaine dansles flols de sa joie, trouva des regards, des sourires, des paroles qui mirent le boniiouiuie en extase i^i cause du bien qu'il faisait, et à cause de l'avenir qu'il entrevoyait.

Ne devait il pas trouver dans les maisons Brunner, Sclnvab, Grafl', desdiuers semblables à celui delà signature du contrat?

Il apercevait une vie de cocagne et une suite merveillrose de plats couverts ! de surprises gastronomiques, de vins exquis !

— Si notre cousin Pons nous fait faire une pareille affaire, dit le président ;i sa femme quand Pons fut parti, nous devons lui cousiituer une rente équivalente à ses appoinlemens de chef d'orcheslre.

— Certainement, dit la présidente.

Cécile fut tiiargée, dans le cas oU elle agréerait le jeune homme, défaire accepter celle ignoble munificence au vieux musicien.

Le letidemain, le président, désireux d'avoir des preuves authentiques de la fortune de monsieur Frcdéiie Brunner, alla chez le noiaire. Berthier, prévenu par !a présidente, avait fait venir son nouveau client, le banquier Schwab, l'exflùie,

EblOiii d'une pareille aiiance pour son ami (on sait combien les Allemands respectent les distinctions sociales! eu Allemagne, une femme est madame la générale, madame la conseillère, madame l'avocate), Schwab fut coidant comme un collectionneur qui croit foiirberun marchand.

— Avant tout, dit le père de Cécile k Schwab, comme je donnerai par contrat ma terre de Marville à ma liUe. je désirerais la marier sous le régime dotal.

PJonsieur Brunner placerait alors un million en terres pour augmenter Marville, eu constituant un immeuble dotal qui mettrait l'avenir de ma fille et celui de ses enfans A l'abri (les chances de la Banque.

Berthier se caressa le menton en pensant :

— 11 '.a bien, monsieur le président.

Schwab, après s'être fait .'Xpliiiuer l'effet du régime dotal, se porta fort pour son ami.

Celte clause a.complissajtle vœu qu'il avait entendu former à Friiz d^ irouver une combinaison qui l'empêchât jamais de retomber dans la misère.

— Il se trouve en ce moment pour douze cent mille francs de fermes et d'héritages à vendre, dit le président.

— Un million en actions de la Banque suffira ^Mcn, dit Schwab, pour garantir le compte de notre maison à a Banque, Fritz n'e veut pas mettre plus de deux millions :tans les atl'aires, il fera ce que vous demandez , monsieur le p.'ésident.

Le président rendit ses deux femmes presque folles en leur apprenant ces nouvelle«.

Jamais capture si riche ne s'était monlrcc si complaisante au tiiet conjugal.

— Tu seras madame Brunner de Marville, dit le père à sa fille, car j'obtiendrai pour ton mari la permission de joindre ce nom au sien, et plus tard il aura des lettres de naturalité.

Si je deviens pair de Fran e, il me succédera !

La présidente employa cinq jours ù apprêter sa fille.

Le jour de l'entrevue, elle habilla Cécile elle-même, elle l'équipa de ses mains avec le soin que l'amiral de la flotte bleue mit ù armer le yacht de plaisance de la reine d'Angleterre quand elle partit pour son voyage d'Allemagne.

De leur côté, Pons et Schwab nettoyèrent, épousselèrcnt le musée de Pons, l'appartement, les meubles, avec l'agilité de matelots brossant uu vaisseau d'amiral.

Pas un grain depousaère dans les bois sculptés.

Tons les cuivres reluisaient.

Les glaces des pastels laissaient voii' nrttcment les œuvres de Latour, de Greuze et de Liaulard, l'illustre auteur de la Chocolatière, le miracle de cette peinture, hélas ! si passagère.

L'inimitable émail des bronzes fiorenlins chatoyait.

Les vitraux coloriés resplendissaient ("e leurs fines couleurs.

Tout brillait dans sa forme et jetait sa phrase it l'âme dans ce concert de chefs-d'œuvre organisé par deux musiciens aussi petits l'un (|ne l'autre.

XXIH.

Assez habiles pour éviter les difficultés d'une entrée en scène, les femmes vinrent les premières, elles voulaient être sur leur terrain.

Pons présenta son ami Schmucke à ses parentes, auxquelles il parut êlre un idiot.

Occupées comme elles l'étaient d'un fiancé quatre fois millionnaire, les deux ignorantes prêtèrent une attention médiocre aux démonstrations artistiques du bonhomme Pons.

Elles regardaient d'un œil indifférent les émaux de Peiitot espacés dans les champs en velours rouge de trois cadres merveilleux.

Les fleurs de '\"an Huvsum, de David de Heim, les insectes d'Abraham Mignon , les Van-Eyck , les Albert Durer, les vrais Cranach, le Giorgion, le Sébastien del Piombo, Backuysen, Hobbéma, Géricault, les rarelés de la peinture, rien ne piquait leur curiosiié, car elles attendaient le soleil qui devait éclairer ces richesses.

Néanmoins , elles furent surprises de la beauté de quelques bijoux étrusques et de la valeur réelfe des tabatières.

Elles s'extasiaient par complaisance en tenant à la main des bronzes florentins , quand madame Cibot annonça monsieur Brunner !

Elles ne se retournèrent point et profitèrent d'une superbe glace de Venise encadrée dans de monstrueux morceaux d'ébène sculpté», pour examiner le phénix des prétendus.

Frédéric, prévenu par Wilheni , avait massé le peu de cheveux qui lui restait.

Il portait l'n joli pantalon d'une nuance douce quoique sombre, un gilet de soie d'une élégance suprèmi; et d'uiie coupe neuve, une chemise à points à jour d'uue toile faite à la main par une Frisonne, une cravate bleue à filets blancs.

La chaîne de sa montre sortait de chez Froment-Meurice, ainsi que la pomme de sa canne.

Quant à l'habit, le père Gralï l'avait taillé lui-même dans le plus beau drap.

Des gants de Suède annonçaient l'homme qui avait déjà mangé la fortune de sa mère. *

On aurait deviné le petit coupé bas , à deux chevaux, du banquier en voyant miroiter ses bottes vernies , si l'oreille des deux commères n'en avait entendu déjà le roulement dans la ine de Normandie.

Quand le débauché de vingt ans est la chrysalide d'uu banquier, il éclot à quarante ans un observateur, d'autant plus fin, que Brunner avait compris tout le parti qu'un Allemand peut tirer de sa naïveté. '

Il eut, pour cette matinée, l'air rêveur d'un homme qui se trouve entre la vie de famille ù prendre et les dissipations de la vie de garçon à continuer. ■

Chez un Allemand francisé , cette physionomie parut à Cécile le superlatif du romanesque.

Elle vit un Werther dans l'enfant des Virlaz.

Quelle est la jeune lille qui ne se permet pas un petit roman dans l'hi-Uoire de son. mariage?

Cécile se regarda comme la plus heureuse des femmes, quand Brunner, a l'aspect des magnificiues œuvres collectionnées pendant quarante ans de patience , s'enthousias-

DE BALZAC

ma. les esiiina, pour la piemlpre fois, à leur valeur , à la taraude salisfaclioii de Puiis.

— C'est un poêle ! se dit iiiadeinoiselle de Marviilc, il voit là des millions.

Ln poète est un homme (|ui ne compte jiàs, qui laisse sa Icmme maiiresse des capitaux, un homme facile à mener et qu'on oatipe de niaiseries.

Chaque carreau des deux croisées de la chambre du bonhomme était un vitrail Suisse colorié, dont le moindie valait mille francs, et il comptait seize de ces chefs-d'œuvre ù la recherche desquels voyagent aujourd'hui les amateurs.

En 181 j, ces vitraux sevcLdaienl entre six cl dix francs.

Le prix des soixante tableaux qui composaient celte divine collection, chefs-d'œuvre purs, sans un lepeint, authentiques, ne pouvait être connu qu'à la chaleur des enthcres.

AuiDur de chaque tableau , s'épanouissait un cadre d'une immense valeur.

On en voyait de toutes les façons ; le cadre vénitien, avec ses gros cirnenients semblables à ceux de la vaisselle actuelle des Anglais, le cadre romain, si romar(|uable par ce que les artistes appellent le //«•//« .'le cadre espagnol à rinceaux hardis, les cadres flamands e( allemands avec leurs naïfs personnages, le cadre d'écailleincrusiéd'étaln , de cuivre, de riacre, «i'ivûire ; le cadre en ébène, le cadre en buis, le cadre en cjivre, le cadre Louis XIU, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, enfin une collection unic|ue des plus beaux modèles.

Pons, plus heureux que les conservateur.^ des Trésors de Dresde et de Vienne, possédait un cadre du fameux Hrustolone, le Michel-Ange du bois.

IVaiurellement niadenuiiselle de Marville demanda des explications à chaque c:uriosité nouvelle.

Elle se lit initier à la connaissance de ces merVeilles par Brur<(cr.

Elle fut si naïve dans ses exclamations, elle |)arut si heureu.se d'aiiprendre de Frédéric la valeur, la beauté d'une peinture, d'une sculpture, d'un bronze, que l'Allemand dégela; sa figure devint jeune.

Eriliu, de pai t et d'autre;, on alla plus loin qu'on ne le voulait dans celle première rencontre , toujours due au hasard.

Celte séanc:e dura trois heures.

Hrunnei' offrit la main à Cécile pour descx'uilre l'escalier.

En descendant les marches avec, une sage lenteur, Cécile, qui causait toujours beaux-arts, fut éloiiiic-e de l'admiralioM de son prétendu pour les brimborions de son cousin Pons.

— Vous croyez donc que tout ce c|ue nous venons de voir vaut beaucoup d'argent?

— Eh! mademoiselle, ,si monsieur votre cousin voulait me vendre sa c-ollection, j'en donnerais ce soir cent mille francs, et je ne ferais pas une mauvaise affaire.

Les soixante tableaux monteraient seuls à une somme plus forte en vente publique.

— Je le crois , [luisque v^us nie le dites, rc'pondit-elle, et il faut bien que cela soit, car c'est c'c dont vous vous êtes le plus occupé.

— Oh I mademoiselle !.... s'écria Brunner.

Pour toute réponse à ce reproche, je vais demander h madame voire mère l,i permission de nie présenter clie/ elle pour avoir le bonheur de vous revoir.

— ilst-elle spirituelle, ma /illfltcl pensa la présidente (|ui mai'c:hait sur les talons de sa tille

— Ce sera avec le plus grand plaisir, monsieur, ajouta telle à haute voix.

.t'espère que vous viendrez avec noire c:ousin Pons à l'heure du dîner ; monsieur le président sera cdiarmé de faire voire connaissance...

— Merci, cousin.

Elle pressa le bras de Pons d'une façon tellement sigrii- Pcalive, que la phrase sacramenlcUe :

<■ C'est entre nous à la vie à la morl I » . IS'efit pas été si forte.

Elle embrassa Pons par l'œillade qui accompagna ce : <■ Merci, cousin. « A.près avoir mis la jeune personne en voilure, et quand le

coupé de remise eut disparu dans la rue Charlet, Brunner paria bric-à-brac à Pons cpii parlait niariage.

— Ainsi, lous ne voyez pas d'obsiacle ?... dit Puns.

— Ah! réplic|ua Hruuncr; la petile est insignitianle, la raèfe est un peu pincée... nous verrons.

— Lue belle fortune à venir, lifr observer Pons, f'ius d'un million...

— A lundi! répéta le millionnaire.

Si vous vouliez vendre votre collei-iion de tableaux, j'en donnerais bien cinc| à six cent mille francs...

— Ah ! s'écria le bonhonune qui ne se savait pas si riche; mais je ne itourrais pas nie séparer de tu' cjui fait mon bonheur...

•le ne vendrais ma eolleclion c|ue livrable après ma nioil.

— Eh bien ! nous verrons...

— ^oilà deux affaires en train, dit le coUeelionneur <|Ui ne pensait qu'au mariage.

Brunner salua Pons el disparut, em|)orié par son luillaiil éc|uipage.

Pons regarda fuin le petit coupé sans faire attention à Bémonencq c[ui fumait sa pipe sur le pas de la porte.

Le soir même, chez son beau-père que la pri^idente de de Marville alla consuller, elle trouva la famille! Popinol.

Dans son désir de satisfaire une petite vengeance bien naturelle au ccfiir des mèi-es. i|uand elles n'ont pas réussi à capturer un lils de famille, madame de Marville li.t entendre que Cécile faisait un mariage superbe.

— Qui Cécile épouse-telle donc ? fut une demande qui courut sur toutes les lèvres.

El alors, sans croire trahir ses secrets, la présidente dit tant de petits mots, fit tant de conlidences à l'oreille, conlirmc'es iiarniadame Bcitliierd'ailleurs, que voici ce qui se disait le lendemain dans i'empyrée bourgeois où Pons accomplissait ses évolutions gastronomii|ues.

Cécile de Mai-ville se marie avec- un jeune Allemand c|ui se fait banquier par humanité, car il est riche de quatre millions; c'est un héros ch' roman, un vrai W erlher, charmant, un bon coMir, ayant fait ses folies, c|ui s'est épris de Cécile à en perdre la léle, c:'est un amour à première vue, el d'autanl plus sûr, i|ue Cécile avait jiour rivales toutes les madones lieintes de Pons, etc., etc.

I^e surlendemain, quelques personnes vinrent complimenter la piésidenle uniquement pour savoir si la dent d'or existait, et la présidente lit ces variations admirables que les mères poiirrcint consuller, comme autrefois on consultait le l>rirj'ait secrétaire.

— Un mariage n'est fait, disait-elle à madame ChilTreville, i|ue quand on revient de la Mairie et de l'Église, elnous n'en sommes encore qu'à des eiiirc'vucs; aussi com|)lé-je assez sur voliï- amitié pour ne pas parler de nos espérances...

— Vous êtes bien heureuse, madame la présidente, les mariages sec;onclnenl aujourd'hui bien dillicilcnient.

— Que voulez-vous? C'est un hasard; mais les mariages se font souvenl ainsi.

— Eh bien ! vous marie/, donc Cécile '! disait madame Cardot.

— Oui, répondait la présidente; en comprenant la malice du donc.

Nous étions exigeatis, c;'estce iiui retardait rétablissement, de Cécile.

Mais nous trouvons tout, fortune, amabilité, bon caractère.

Ma chère petite tille méritait bien cela d'ailleurs.

Monsieur Brunner est un charmant homme, plein de distinction; il aime le luxe, il coiinait la vie, il est fou de Cc'cile, il l'aime sincèrement; et, malgré ses trois ou quatre millions, Cécile l'accepte...

Nous n'avions pas de prélentions si élevées, mais...

LES PARENS PAUVRES

— Les avantages ne gâtent rien...

— CenVstpas tant la fortune (|ue l'alTection ins|)iréo par ma fille iiui nous dciide, disait la présidente à madame Lel)as.

Monsieur Brunner est si pressé, qu'il veut que le mariage se lasse dans les délais légaux.

— C'est un étranger...

— Oui, madame; j'avoue que je suis bien heureuse. Non, ce n'est pas un gendre, c"esl un lils que j'aurai. Monsieur Brunner est d'une délicatesse vraiment séduisante.

On n'imagine pas l'empressement qu'il a mis h se marier sous le régime dotal...

C'est une grande sécurité pour les familles.

Il achète pour douze cent mille francs dhesbages qui seront réunis un jour ù Mar^ille.

Le lendemain, c'était d'autres variations sur le même thème.

Ainsi, monsieur Brunner était un grand seigneur, faisant tout en grand seigneur ; il ne comptait pas-, et, si monsieur de Marville pouvait obtenir des lettres de grande naturalité (le ministère lui devait bien un petit tout de loi), le gendre deviendrait pair de France.

On ne connaissait pas la fortune de monsieur de Brunner, il avait les plus beaux chevaux et /es plus becntx équipar/cs de Paris, elc.

Le plaisir que les Camusot prenaient à publier leurs espérances, disait assez combien ce triomphe était inespéré.

Aussitôt après l'entrevue chez le cousin Pons, monsieur de Marville, poussé par sa femme, décida le miuislre de la justice, son premier président et le procureur-général à diner chez lui le jour de la présentation du phénix des gendres.

Les trois grands personnages acceptèrent, quoique invités à bref délai; chacun d'eux comprit le rôleque leur faisait jouer le père de famille, et ils lui vinrent en aide avec, plaisir.

En France on porte assez volontiers secours aux mères de famille qui pèchent un gendre riche.

Le comte et la comtesse Popinot se prêtèrent également à compléter le luxe de cette journée, quoique cette invitation leur parût être de mauvais goût.

11 y eut en tout onze personnes.

Le grand-père de Cécile, le vieux Camusot, et sa femme'ne pouvaient manquer à cette réunion, destinée par la position des convives à engager définitivement monsieur Brunner, an nonce, comme on l'a vu, comme un des plus riches capitalistes de l'Allemagne, un homme de goût (il aimait \2l fillette), le futur rival des Nucingen, des Keller, des du Tillet, etc.

— C'est notre jour, dit avec une simplicité fort étudii'e la présidente à celui qu'elle regardait comme son gendre en lui nommant les convives, nous n'avons que des intimes.

D'abord, le père de mon mari, qui, vous le savez, doit être promu pair de France ; puis monsieur le comte et la comtesse Popinot, dont le fils ne s'est pas trouvé assez riche pour Cécile, et nous n'en sommes pas moins bons amis, notre ministre de la justice, notre premier président, noire procureur-général, enfin nos amis...

Nous serons obligés de diner un-peu tard, ;'i cause de la Chambre, la séance ne finit jamais qu';i six heures.

Brunner regarda Pons d'une manière .significative, et Pons se frotta les mains, en homme qui dit :

— Voilà noî amis, mes amis !...

La présidente, en femme habile, eut quelque chose de particulier à dire ù son cousin, afin de laisser Cécile un instant en tête à tète avec son Werther.

Cécile bavarda considérablement, et s'arrange;! pour (|nc Frédéric aperçût un dictionnaire allemand, une grammaire allemavide, un Goethe qu'elle avait cachés.

— Ah! vous apprenez l'allemand? dit Brunner en rougissant.

Il n'y a que les Français p.our inventer ces sortes de trappes.

— Oh ! dit-elle, êtes-vous méchani!... ce n'est pas bien monsieur, de fouiller ainsi dans mes cachettes.

.le veux lire Goethe dans l'original, répondit-elle. Et il y a deux ans que j'apprends l'allemand.

— La grammaire est donc bien difiicile à comprendre, cai

il n'y a pas dix feuillets de coupés... répondit naïvement Brunner.

Cécile, confuse, se retourna pour ne pas laisser voir s», rougeur.

Un Allemand ne lésiste pas à ces sortes de témoignages, il prit Cécile par la rnain, la ramena tout interdite sous son regard, et la regarda comme les fiancés se regardent dans le.s romans d'Auguste Lafonlaine, de pudique mémoire.

— Vous êtes adorable! dit-il.

Celle-ci fit un geste mutin ([ui signifiait:

— Et vous donc ! qui ne vous aimerait?

— Maman, ca '*a bieul dit-elle à l'oreille de sa mère qui revint avec Pons.

L'aspect d'une famille pendant une soirée pareille ne se décrit pas.

Chacun était content de voir une mère qui iccttait la main sur un bon parti pour sa fille.

On télicitait par des mots ;\ double entente ou à double détente, et Brunner qui feignait de ne rien comprendre, et Cécile qui comprenait tout, et le président qui quêtait des complimens.

Tout le sang de Pons lui tinta dans les oreilles, il crut voir tous les becs de gaz de la rampe de son théâtre quand Cécile lui dit ;\ voix basse avec les plus ingénieux ménagemens l'intention de son père, relativement à une rente viagère de douze cents francs ([ue le vieil artiste refusa positivement, en objectant la révélation que Brunner lui avait fai'c de sa fortune mobilière.

Le ministre, le premier président, le procureur-général, les Popinot, tous les gens affairés s'en allèrent.

Il ne resta bientôt plus que le vieux monsieur Camusot, et Cardot, l'ancien notaire, assisté de son gendre Berthier.

Le bonhomme Pons, se voyant en famille, remercia fort maladroitement le président et la présidente de la proposition que Cécile venait de lui faire.

Les gens de cœur sont ainsi, tout à leur premier mouvement.

lirunner, qui vit dans cette rente offerte ainsi, comme une prime, fit sur lui-même un retour Israélite, et prit une-attitude qui dénotait la rêverie du calculateur.

— Ma collection ou son prix appartiendra toujours à votre famille, que j'en trai'e avec notre ami Brunner ou que je le garde, disait Pons en apprenant à la famille étonnée qu'il possédait de si grandes valeurs. ^

Brunner observa le mouvement qui eut lieu chez tous ces ignorans, en faveur d'un homme qui passait d'un état taxé d'indigence ù une fortune, comme il avait observé déjà les gâteries de la sière et du père pour leur Cécile, idole de la maison, et il se plut alors à exciter les surprises et les exclamations de ces dignes bourgeois.

— .l'ai dit à mademoiselle que les tableaux de monsieur Pons valaient celte somme pour moi ; mais au prix que les objets d'art uniques ont acquis, personne ne peut prévoir la valeur ù laque'le cette collection alteindrait en vente publiiiue.

Les soixante tableaux monteraient à un million , j'en ai vu plusieurs de cinquante mille francs.

— Il fait bon être votre héritier, dit l'ancien notaire à Pons. 1

— 5Iais mon héritier, c'est ma cousine Cécile, répliqua le bouhomme en persistant dans sa parenté.

Un mouvement d'admiration se manifesta peur le vieux musicien.

— Ce sera une très riche héritière, dit en riant Cardot, qui partit.

On lais.sa Camusot le père, le président, la présidente, Cécile, Brunner, Berthier et Pons ensemble ; car on présuma que la demande difiicile de la main de Cécile allait se faire.

En effet, lorsque ces personnes fureiit seules, Brunner commença par une demande, qui parut d'un bon augure aux parens.

— J'ai cru comprendre, dit Brunner en s'adressan! à la présidente, que mademoiselle était fille unique

— Certaiincmenl, répondit-i'll.> si'

i?ueil.

DE BALZAC

— Tous n'aurez de difficullés avec personne, répondit le -bonhomme Pons pour décider Brunner à formuler sa demande.

Brunner devint soucieux, et un fatal silence amena la froideur la plus étrange.

Il semblait que la présidentecïlt avoué que sa >7W/p était épileptique.

Le président, jugeant que sa fille ne devait pas être là, lui lit un signe, que Cécile comprit : elle sortit.

Brnnner resta muet. On se regarda. La situation devint gènanle.

Le vieux Camusot, homme d'expérience, emmena l'Allemand dans la chambre de la présidente, sous prétexte de lui monirerrivenlail trouvé par l'ons, en devinant qu'il surgissait (juclques dinicultés, et il fit signe ù son fils, à sa bellefille et .i Pons de le laisser avec le fulur.

— Voilà ce chef-d'œuvre! dit le vieux marchand de soieries en montrant l'éventail.

— Cela vaut cinq mille francs! répondit Brunner après l'avoir contemplé.

— K'éli-rz vous pas Vi-nu, monsieur, rcpriflc futur pair de France, pour demander h main do mi petitelilie?

— Oui, monsieur, dit lîrunner, et je vous prie de croire qu'aucune alliance ne peut être plus natteuse pour moi que celle-là.

Je ne trouverai jamais une jeune peisonnc plus belle , plus aimable, (|ui nie convienne mieux que mademoiselle Cécile; mais...

— Ah! pas de mais, dit le vieux- Camusot, ou voyons surle-champ la traduction de vos mais, mon cher monsieur ..

— Monsieur ! reprit gravement Brunner, je suis bien heureux que nous ne soyons engagés ni les uns ni les autres, car la qualité de fille unique, si précieuse pour tout le monde, exceiilé pour moi, qualité que j'ignorais, croyez-moi, est un empccheniei/t absolu...

— Comment, monsieur, dit levieillard stupéfait, d'un avantage inimeiisi', vous en faites un tort?

Votre conduite est vraiment extraordinaire, et je voudrais bien en connaître les raisons.

— IMonsieur, reprit l'Allemand avec flegme, je suis venu ce soir ici avec l'inleulion de demander, à monsieur le président, la main de sa fille.

Je voudrais faire un sort brillant à mademoiselle Cécile en lui offrant tout ce qu'elle eût consenti à accepter de ma fortune.

Mais une fille unique est un enfant que l'indulgence de ses parons habitue à faire ses voiontés, et ([ui n'a janiais connu la contrariété.

Il en est ici comme dans plusieurs familles, où j'ai pu jadis observer l'e culte qu'on avait pour ces espiucs de divinités.

INon-seuloment votre pelitelille est l'idole de la maison, mais madame la présidente y porte... vous savez quoi! Monsieur, j'ai vu le ménage de mon père devenir, par celle cause, un enfer.

Ma marâtre, cause Je tous mes malheurs, était une fille unique, adorée, la plus charmante des liancées, elle est devenue un diable incarné.

Je ne doute pas ([uc mademoiselle Cécile ne soit une exception à mon système; mais je ne suis plus un jeune homme : j'ai (juaranle ans, et la dilTcrence de nos âges ciitraiop des dilliiultés(|ui ne me permeilcnt [as de rendre heureuse une jeune personne liabiluée à voir faire à madame la présidente toutes SCS volontés, et (juc madan:e la prisidenlc écoule comme un oracle. L'e (jucl droit exigerai -je le'tiiangem'ent des idées et des habitudes de mademoiselle Cécile? Au lieu d'un père et d'une mère complaisans à ses moindres caprices, elle renconlrera l'égoïsme d'un (|uadragcnaire; si elle résiste, c'est le quadra.énairc qui sera vaincu. J'agis donc en honnête liomnip, je me retire. D'ailleurs, je désire êlre enlièrenient sacrifié, s'il csl toutefois nécessaire d'expliquer pour- ([1101 je n'ai fait (ju'une visite ici...

— Si tels sont vos niolifs, monsieur, dit le futur pair de France, quel<iue singuliers qu'ils soient, ils sont plausibles.

— Monsieui', ne niellez pas en doute ma sincériié, reiril

vivement Brunner en l'interrompant. Si vous connaissez une pauvre fille dans une famille chargée d'enfaiis, bien élevée néanmoins, sans fortune, comme il s'en trouve, beaucoup en France, et que son caractère m'offre des garanties , je l'épouse.

Pendant le silence qui suivit cette déclaration, Frédéric Brunner quitta le grand-père de Cécile, revint saluer poliment le président et la présidente, et se retira.

Vivant commeniaire du salut de son Werther, Cécile se montra pâle comme une moribonde, car elle avait tout écouté, cachée dans la garde-robe de sa mère.

— Refusée!... dit-elle à l'oreille de sa mère.

— Et pourquoi? demandi la présidente à son beau-père embarrassé.

— Sous le joli prétexte que les filles uniques sont des enfans gAlés, répondit le vieillard. El il n'a pas tout-à-fait tort, ajoulat-il en .saisissant celte occasion de bl.'imer sa belle-fllle, qui l'ennuyait fort depuis vingt ans.

— Ma fille en mourra! vous l'aurez tuée!... dit la présidente à Pons on retenant sa fille, (pii trouva joli dejustilièr ces paroles en se laissant aller dans les bras de sa mère.

Le président et sa femme traînèrent Cécile dans un fauteuil, où elle acheva de s'évanouir. Le graud-père sonna les domestique!?.

— J'aperçois la trame ourdie par monsieur, dit lanière furieuse en désignant le pauvre Pons.

Pons se dressa cimime s'il avait eiilcndu retentir à ses oreilles la trompette du jugement dernier.

— Monsieur, reprit la présidente dont les yeux furent comme deux fonlaines de bile verte, monsieur a voulu répondre à une innocente plaisanterie par une injure.

A qui fera-t-on croire que cet Allemand soit dans son bon sens? Ou il est complice d'une atroce vengeance, ou il est fou.

J'espère, monsieur Pons, qu'à l'avenir vous nous épargnerez le déplaisir de vous voir dans une maison où vous avez essayé de porter la honte et le déshonneur.

Pons, devenu statue, tenait les yeux sur une rosace du tapis et tournait ses pouces.

— Eh bien! vous êtes encore là, monstre d'ingratitude!... s'écria la présidente en se retournant.

Nous n'y serons jamais, monsieur ni moi, si jamais monsieur se présentait! dit-elle aux domestiques en leur montrant Pons.

Allez chercher le docleur, Jean.

Et vous, Madeleine, de l'eau de coi ne de cerf!

Pour la présidente, les raisons alléguées par Brunner n'élaient (]ue 1(! prétexlesùus lequel il s'en cachait d'inconnues; mais la rupture du manage n'en devenail ((ue plus certaine.

Avec cette rapidité de pensée ([ui distingue les femmes dans les grandes circonstances, madame de Marvilie avait trouve la seule manière de réparer cet w:hec en attribuant à Pons une vengeance préméditée.

Celle conce|)lion infernale |)ar ra|)port à Pons, satisfaisait à riioiuuîur de la famille.

Fiilèle à sa haine contre Pons, elle anail l'ait d'un simple soupçon de femme, une vérité.

En général, les l'cmmes ont une foi parliculière, une morale à elles; elles croient à la réalilé de tout ce qui sert leurs intérêts et leurs passions.

La présideiile alla bien plus loin, elle persuada pendant toute la soirée au président sa propre croyance, et le magistrat fut convaincu le lendemain de la culpabilité de son cousin.

Tout le momie trouvera la conduile de la préaideiue horrible; mais, en pareille circonstance, chaque mère iinilcra madame Camusot : elle aimera mimx sacrifier l'iionneurd'iiu étranger ([ue celui de sa fille.

Les moyens changeront, le but sera le même.

Le musicien descendit avec rapidité l'escalier, marcba d'iiii pas lent par les boulevards, jusqu'au tliéilre où il entra iiia- (•hinalenient; il se mil à son pupitre machinalemenl et il dirigea machinalement l'orihestre.

Durant les entr' actes, il répondit si vaguement àSchmucke, que Schmucke dissimula ses inquiétudes; il pensa que Pons était devenu fou.

Chez une nature aassi enfantine que celle de Pons, la scène qui venait de se passer prenait les proportions d'une catastrophe...

Réveiller une effroyable haine, là où il avait voulu donner le bonheur, c'était un renversement total d'existence.

Il avait enfin reconnu dans les yeux, dans le geste, dans la voix de la l'j-ésidente, une inimitié mortelle.

Le lendemain, madame Camusot de Marvillc prit un ^l'and parti, d'ailleurs exigé par la circonstan<:e et au(iuel le président souscrivit.

On résolut de donner en dot à Cécile la terre de Marville , l'hôtel de la rue de Hanovre et cent mille francs.

Dans la matinée, la présidente alla voir la comtesse Popinot, en comprenant qu'il fallait répondre à un pareil échec par un mariage tout fait.

Elle raconta la vengeance épouvantable et l'affreuse mystification préparées par Pons.

Tout parut croyable quand on apprit que le prétexte de cette rupture était la condition de fille unique.

Enlin, la présidente fît reluire avec art l'avantage de se nommer Popinot de Marville et l'énorraité de la dot.

Au prix où sont les biens en Normandie, a deux pour cent, cet immeuble représentait environ neuf cent mille francs, et l'hôtel de la rue de Hanovre était estimé deux cent cinquante mille francs.

Aucune famille raisonnable ne pouvait refuser une pareille alliance; aussi le comte Popinot et sa femme l 'acceptèrent-ils; puis, en gens intéressés à l'honneur de la famille dans laquelle ils entraient, ils promirent leur concours pour expliquer la catastrophe arrivée la veille.

Or, chez le même vieux Camusot, grand-père de Cécile, devant les mêmes personnes qui s'y trouvaient quelques jours auparavant et auxquelles la présidente avait chanté ses litanics-Iîrunner, cette même présidente, à qui chacun craignait déparier, alla bravement au devant des explications.

— Vraiment aujourJ'iiui, disait-elle, on ne saurait prendre trop de précautions quand il s'agit de mariage, et surtout quand on aaflaircà des étrangers.

— Et pounjuoi, madame?

— Que vous est-il arrivé? demanda madame Chiffreville.

— Vous ne connaissez pas notre aventure avec ce Brunner, qui avait l'audace d'aspirer à la main de Cécile?...

C'est le fils d'un cabaretier allemand, le neveu d'un marchand de peaux de lapins.

— Est-ce possible! Vous, si sagacel... ditunedame.

— Ces aventuriers sont si fins ! • Mais nous avons tout su par Berthier.

Cet Allemand a pour ami, un pauvre diable qui joue de la flûte! Il est lié avec un hcynme qui tient un garni, rue du Mail, avec des tailleurs...

Nous avons appris qu'il a mené la vie la plus crapuleuse, et au(une fortune ne peut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle de sa mère...

— Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheureuse!... dit madame Berthier.

— Et comment vous a-t-il été présenté? demanda la vieille madame Lebas.

— C'est une vengeance de monsieur Pons; il noas a présenté ce beau monsicur-'à pour nous livier au ridicule...

Ce Riunncr, ça veut dire Fontaine (on.nous le donnait pour un grar.d seigneur), est d'une assez triste santé, c'.iauve, les dents g:'itées.

AiîSsi m'a-l-il suffi de lo voir une fois pour mo dçfier delui.

— Mais cette grande fortune dont vous me parliez? d emanda timidement une jeune feiunic.

La fortune n'e.^t pas aussi considérable qu'on le dit.

LE SIÉCLK. — H.

Les tailleurs, le maître d'hôtel et lui, tous ont gratté leurs caisses pour faire une maison de Banque...

Aujouid'liai, qu'est-ce (|ue la Ban(iue? quand on la commence, c'est la licence de se ruiner.

Une femme (|ui se couche millionnaire peM se réveiller réduite à ses propres.

Du premier mot, à première vue, nous avons eu notre opinion faite sur ce monsieur qui ne sait rien de nos usages.

On voit à ses gants, h son gilet, que c'est un ouvrier, le fils d'un gargotier allem.and, sans noblesse dans les sentimens, un buveur de bière, et iiui fume !... ah! madame! vint-cinq pipes par jour.

Quel eût été le sort de ma pauvre Lili ?. ..

J'en frémis encore.

Dieu nous a sauvées !

Cécile n'aimait d'ailleurs pas ce monsieur...

Pouvions nous attendre une pareille raysiilication d'un parent, d'un habitué de notre maison, (luidinechez nous deux fois par semaine depuis vingt-ans 1 que nous avons cou-ert de bienfaits, et qui jouait si bien la comédie qu'il a nommé Cécile son héritière devant le garde-des-sceaux, le procureurgénéral, le premier président...

Ce Brunner et monsieurPonss'entendaientpours'attribuer l'un à l'autre des millions!...

Non, je vous l'assure, vous toutes, mesdames, vous eussiez été prises à cette mystification d'artiste!

En quelques semaines, les familles réunies des Popinot, des Camusot et leurs adhérents avaient remporté dans le monde un triomphe facile, car personne n'y prit la défense du misérable Pons, du iiarasite, du sournois, de l'avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, regardé comme une vipère réchauffée au sein des familles, comme un homme d'une méchanceté rare, un saltimbanque dangereux qu'on devait oublier.

Un mois cnviioa après le refus du faux AVcrtlier, le pauvre Pons, sorti pour la première fois de son lit où il était resté en proie a une lièvre nerveuse, se promenait le long des boulevards, au soleil, appuyé sur le bras de Schmucke.

Personne ne riait plus,sur le boulevard du Temple, des deux Casse-noisettes, ù l'aspect de la destruction de l'ini et de la touchante .soliiciluie de l'auliv pour son ami convalescent.

Arrivés sur le boulevard Poissonnière, Pons avait repris des couleurs, en respirant cette atmosphère des boulevards, oit l'air a tant de puissance; car, là où la foule abonde, le fluide est si vital, qu'à Rome on a remartiué le manque de 7)iala aria ààm l'infect Getto où pullulent les Juifs. Peut-être aussi l'aspect de ce qu'il se plaisait à voir tous les jours, le grand spectacle de Paris, agissait-il sur le malade. En Tace du théâtre des Variétés, Pons laissa Sdimucke, car ils allaient côte à côte; mais le conva'escent quittait de temps en temps son ami pour examiner les nouveautés fraiehement exposées dans les boutiques. Il se trouva nez à nez avec le comte Popinot, qu'il aborda de la façon la plus respectueuse, l'ancien ministre étant un des hommes (jue Pens estimait et vénérait le plus.

— Ah! monsieur, répondit sévèrement le pair de France, je ne comprends pas que vous ayez assez peu de tact pour sali «i une personne alliée à la famille où vous avez tenté d'imprimer la lionte et le ridicule par une Vingeance comme les ar. tistcs savent en inventer... Apprenez, monsieur, qu'à dater d'aujourd hu! nous devons être complètement étrangers l'un à l'aulre. Madame la comtesse iopinot partage l'indignation que voire ccm.hiUe ciicz les ."\larville a inspirée a toute la société.

L'ar.^i :. ;...,.i..tre passa, l<iissai:t Pons foudroyé. Jamais les passions, ni la justice, ni la politique, jamais les grandes piii'^sanecs soiialcs ne consultent l'état de l'être sur qui elles frappent. L'homme d'Étal, pressé par l'intérêt de f;i-

DE BALZAC

mille d'éoraser Pons, ne s'apwn.ut point de la faiblesse physique de ce redoU'able ennemi.

— Qu'as-du, mon ha'ijir ami? s'écria Schmucke en devenant aussi pâle que Pons.

— Je vitusde recevoir un nouveau coup de poignarJ dans le cœur, répondit le boniiomme eu s'appuyant sur le bras de Schmucke. Je crois (|u'il n'y a que le bon Dieu qui ait le droit de faire le bien, voilà pourquoi tous ceux qui se mêlent de sa besogne en sont si cruellement punis.

Ce sarcasme d'artiste fut un suprême effort de celte excellente créature qui voulul dissiper l'effroi peint sur la figure de son ami.

— Clie le (jruis, répondit simplement Schmucke.

Ce fut inexplicable pour Pons, à qui ni les Camusot ni les Popinot n'avaient envoyé de billet de faire part du mariage de Cécile.

Sur le boulevard des Italiens, Pons vit venir à lui monsieur Cardot. Pons, averti par l'allocution du pair de France, se garda biin d'arrêter ce personnage, chez qui, l'année dernière, il dinail une fois tous les quinze jours, il se contenta de le saluer; mais le maire, le député de Paris, regarda Pons d'un air indigné sans lui rendre son salut?

— Va donc lui demander ce qu'ils ont tous contre moi, dit le bonhomme ù Schmucke, qui connaissait dans tous ses détails la catastrophe survenue à Pons.

— Monsir, dit finement Schmucke à Cardot, moue liàmi Bons relèfi' d'eine crafe malatie, eifu ne iafez sans tudc bas reyonni.

— Parfaitement.

— Mais f/u'afezfiis to?ic à lu rehiogerl

— Vous avez pour ami un monstre d'ingratitude, un homme qui, s'il vit encore, c'est que, comme dit le proverbe, : La mauvaise herbe croit en dépit de tout. Le monde a bien raison de se délier des artistes, ils sont malins et méchans comme des singes. Votre ami a essayé de déshonûr(?r sa piopre famille, de perdre de réputation une jeune fille pour se venger d'une innocente plaisanterie, je ne veux plus avoir la muiiidre relation avec lui; je lâcherai d'oublier que je l'ai connu, ([u'il existe. Ces seiitimcns, monsieur, sont ceux de toutes les personnes de ma famille, de !a sienne, e: des gens qui faisaiecl au sieur Pons l'honneur de le recevoir...

— Mais, moiisir, fus êtes ein home rév)naple ; erf, si fus le bermeddez: che fuis fus pijsbliyuer l'avaire...

— Restez, si vous en avez le cœur, son ami, libre à vous, monsieur, répli(|Ua Cardot ; mais n'allez pas plus avant, car je crois devoir vous prévenir que j'envelopperai dans la même réprobation ceux qui tenteraient de l'excuser, de le défendre.

— Te le ch'sdiviT ?

— Oui, car sa conduite est injustiOable, comme elle est inqualifiable.

^:ur ce bon mot, le déi^ulé de là Seine continua son chemin sans vouloir ei.lendie une syllabe de plus.

— J'ai déjà les deux pouvoirs de l'Elat contre moi, dit en souriant \f pauvre Pons (]iiand Schmucke eut fini de lui redire ces sauvages iiniirécalions.

—/Joîid es</ (/o/(f/re Kuj , répliqua douloureuscmeiU Schmucke llàlom 7IÎ/A-CJI, bir ne ba remjundrer l'audres pèdts.

C'était la première fois de sa vie, vraiment ovine, que Schmucke proférait de telles paro'es. Jamais sa mansuétude quasi-divine n'avait été Iroublée; il eût souri naïvement à tous les malheurs (jui seraii nt venus à lui. Mais voir niullr.-iiter son sublime Pons, cet Ails iide inconnu, ce génie résigné, celte Ame sans fiel, ce trésor de boulé, cet or pur, il éprouvait l'indignation d'Alcesteet il appelait les ampliiiiyons de T'on.5 des bi'les\... Chez celle paisible nalure, ce mouvi'uiont équivalait ù toules 1, s fureurs de Uoland.

Dans une sage prévision, Schmucke fit retourner Pons vers le boulevard du Temple. Et Pons se laissa conduire, car le malade était dans la situation de va lutteurs qui ne cowpiMit plus les coups. Le hasard voulut que riin ne inanqnfil en ce monde omire le pauvre musicien. L'a-.alanche qui roulait sur lui devait lout conlei.ir, la chambre de.; pairs, la clnmbrc des dépuiés, la famille, les étrangers, les forts, les ^libles, les iniRHcns!

Sur le boulevards Poissonnière, en revenant chez lui, Pons vit venir la fille de ce même monsieur Cardot. une jeune femme qui avait a.?sez éprouvé de malheurs pour être indulgeule. Coupable d'une faute tenue secrète, elle s'était faite l'esclave de son mari. '

De toutes les maîtresses de maison où il dînait, madame Berthier était la seule que Pons nommât de son petit nom; il lui disait : Félicie, et il croyait parfois être compris par elle. Celte douce créature parut contrariée de rencontrer le cousin Pons; car, malgré l'absence de toute parenté avec la famille de la seconde femme de son cousin le vieux Camusot, il était traité de cousin ; mais, ne pouvant l'éviter, Félicie Berthier s'arrêta devant le moribond.

— Je ne vous croyais pss méchant, mon cousin; mais si, de tout ce que j'entends dire de vous, le quart seulement est vrai, vous êtes un homme bien faux... Oh! ne vous justifiez pas! ajouta-t-elle vivement en voyant faire ù Pons un geste, c'est inutile par deux raisons : la première, c'est que je n'ai le droit d'accuser, ni de juger, ni de condamner personne, sachant par moi-même que ceux qui paraissent avoir le plus de torts peuvent offrir des excuses ; la seconde, c'est que vos raisons ne serviraient à rien. Monsieur Berthier, qui a fait le contrat de mademoiselle Marville et du vicomte Popinot, est tellement irrité contre vous, que, s'il, apprenait ijuejevous ai dit un seul mot, que je vous ai parlé pour la i! rnièrefois, il me gionderait. Tout le mondée est conlie vous.

— Je le vois bien, madame, répondit d'une voix émue le pauvre musicien, qui salua respectueusement la femme du notaire.

El il reprit péniblement le chemin de la rue de Normandie en s'appuyant sur le bras de Schmucke avec une pesanteur qui trahit au vieil Allemand une défitillauce physique courageusement combattue.

Cett'^ troisième rencontre fut comme le verdict prononcé par l'agneau (jui repose aux pieds de Dieu, le courroux de cet ange des bêles, le symbole des Peuples, est le dernier mot du ciel.

Les deux amis arrivèrent chez eux sans avoir échangé une parole. En ceriaines circonstances de la vie, on ne peut que sentir son ami près de soi. La consolalion parlée aigril la plaie, elle en révèle la profondeur. Le vieux piani.ste avait, comme vous le voyez, le génie de l'amitié, la délicatesse de ceux (|ui, ayant beaucoup souffert, savent les coutumes de la soulïrance.

Celte promenade devait êlre la dernière du bonhomme Pons. Le vieillard tomba d'une maladie dans une autre. D'un tempérament sanguin-bilieux, la bile passa dans le sang, il fut pris par une violente hépatite. Ces deux maladies successives étant les seules de sa vie, il ne connaissait point de médecin ; et, dans une pen.-ce toujours excellente d'abord, malernelle même, la sensible et dévouée Cibol amena le médecin du quartier.

A Paris, dans chaque quartier, il existe un médecin dont le nom tt la demeure i^ sont connus que de la classe inférieure, des pcliU bourgeois, des portiers, et qu'on nomme conséquemment le médecin du quartier. Ce médecin, qui fait les accouchemens et (|ui saigr.e, est en médecine ce qu'est dans les Petite difficiles le dom'si^qucpour tout faire. Obligé d'êîre bon pour les pauvres, asez expert à cause de sa longue pratique, il est généralement aimé.

Le docteur Poulain, amené chez ce malade par madame Cibot, et reconnu par Schmucke, é-oula, sans y faire attention, les doléances du vieux musicien, qui, pendant toute la nuil, s'était gratic la peau devenue lout-.'i-fait insensible. L'clatdes yeux, cerclés de jaune, s'accordait avec ce symptôme.

— - Vous avez eu, d.'puis deux jours, ijuclque violent chagrin ? dit le docteur à son malade.

— Hélas ! oui, répondit Pons.

— Vous avez la maladie ([ue monsieur a failli avoir, dil-il en montrant .Scliinccke, la jaunisse; n^ais ce ne sera rien, ajouta le docteur Poulain, qui écrivit une ordonnance.

Malgré ce dernier mot si consolan', le docteur avait jeté sur le malade un de ces regards hippocraliques, où la sentence de mort, iiuoique cachc'C sous une commisjration de

LES PÂRENS PAUVRES.

costume, est toujours devini''e par les yeux intéressés à savoir la vérité. Aussi madame Cibot, qui plougea dans les yeux du docteur un coup d'œil d'espion, ne se niéprit-ellc pas à l'accent de la phrase médicale ni à la physiouomie^lypocrite du docteur Poulain, et elle le suivit à sa sortie.

— Croyez-vous que ce ne sera rien? dit madame Cibot au docteur sur le palier.

— Ma clière madame Cibot, votre monsienrest un homme mort, non par suite de l'invasion do la bile dans le sang, mais à cause de sa faiblesse morale. Avec beaucoup de soins, cepeadanl, votre malade peut encore s'en tirer; il faudrait le sortir d'ici, l'emmener voyager...

— Et avec quoi?... dit la portière. 11 n'a pour tout potage ,i>e SI place, et son ami vit de linéiques petites rentes que lui font de grandes dames auxquelles il aurait, ù l'entendre, rendu des services, des dames très charitables C'est deux enfans que je soigne depuis neuf ans.

— Je passe ma vie à voir des gens qui meurent, non pas de leurs maladies, mais de cette grande et incurable blessure, le manque d'argent. Dans combien de mansardes ne suis-je pas obligé, loin de faire payer ma visite, de laisser cent sous sur la cheminée !...

— Pauvre cher monsieur Poulain... dit Madame Cibot. Ah.l si vous n'aviez les cent mille livres de rentes que jjossèdent certains grigous du quartier, q -l'sont de vrais f/éc/(orn« des enfers (déchaînés), vous seriez le représentant du bon Dieu sur la terre.

Le médecin parvenu, par l'estime de messieurs les concierges de son Arrondissement, à se faire une petite clientèle qui suffisait à peine à ses besoins, leva les yeux au ciel et remercia madame Cibot par une moue digne de Tartuffe.

— Vous dites doue, mon cher monsieur Poulain, qu'avec beaucoup de soins, notre cher malade en reviendrait?

— Oui, s'il n'est pas trop attaqué dans son moral par le chagrin qu'il a éprouvé.

— Pauvre homme! qui donc a pu le chagriner? C'est n'un brave homme qui n'a sou pareil sur terre que dans son ami, monsieur Schmucke!... Je vais savoir de quoi n'il retourne! Et c'est moi qui me charge de savonner ceux qui mon sangé mon monsieur...

— Écoutez, ma chère madame Cibot, dit le médecin qui se trouvait alors sur le pas de la porte cochére, un des principaux caractères de la maladie de voire monsieur, c'est une impatience constante à propos de rien, et, comme il n'est pas. vraisemblable qu'il puisse prendre une garde, c'est vous qui le soignerez. Ainsi ..

— Ch'est-i de mochieur Ponclie que couche parlez- ? demanda le marchand de ferraille qui fumait une pipe.

Et il se leva de dessus la borne de la«porte pour se mêler à la conversation de la portière et du concierge.

— Oui, papa Rémonencq ! répondit madame Cibot à l'Auvergnat.

— E/i bienne ! il est plus rîcheu qm moncheu Monichtrolle, et que les cheigneuvs de la curiochilé... Cheu me connaiche achei dedans l'artique pour rôtis direu que le cher honme a deche (rkjeors\

— Tiens, j'ai cru que vous vous moquiez de moi l'autre jour, quand je vous ai montré toutes ces antiquailles-là pendant que mes messieurs étaient sortis, dit madame Cibot à Rémonencq.

A Paris, cii les pavés ont des oreilles, Où les portes ont une langue, où les barreaux des fenêtres ont des yeux, rien n'est plus dangereux que de causer devant les portes cochères. Les derniers mots qu'on se dit là, et qui sont à la conversation ce qu'un post scriplum est à une lettre, contiennent des indiscrétions aussi dangereuses pour ceux qui les laissent écouter que pour ceux qui les recueillent.

Un seul exemple pourra suffire à corroborer celui que présente cette histoire.

xxvn.

Un jdur, l'un des premiers coiffeurs du temps de TEuipire, époque à laquelle les hommes soignaient beaucoup leurs cheveux, soitait d'une maison où il venait de coiffer une jolie femme, et où il avait la pratique de tous les riches locataires. Parmi ceux-ci florissait un vieux garçon armé d'une gouver-» nante qui détestait les héritiers de son Monsieur.

Le ci-devant jeune homme, gravement malade, venait de subir une consultation des plus fameux médecins qui ne s'appelaient pas encore les princes de la science. Sortis par hasard en même temps que le coiffeur, les médecins, eu se disant adieu sur le pas de la porte cochère, parlaient, la science et la vérité sur la main, comme ils se parlent entre eux quand la farce de la consultation est jouée.

— C'est un homme mort, dit le docteur Haudry.

— Il n'a pas un mois à vivre répondit Desplein, à

moins d'un miracle.

Le coiffeur entendit ces paroles. Comme tous les coiffeurs il entretenait des intelligences avec les domestiques. Poussé par une cupidité monstrueuse , il remonte aussitôt chez le ci-devant jeune homme et il promet à la servantemaîtresse une assez belle prime si elle peut décider son maître à placer une grande partie de sa fortune en viager. Dans la fortune du vieux garçon moribon , âgé d'ailleurs de cinquante-six années, ((ui devaient compter doubles à cause de ses campagnes amoureuses, il se trouvait une magnilique maison sise rue Richelieu, valant alors deux cent cinquante mille francs. Cette maison, objet delà convoitise du coiffeur, lui fut vendue moyennant une rente viagère de trente mille francs. Ceci se passait en 1806. Ce coiti'eur retiré, septuagénaire aujourd'hui, paye encore la rente en 1846. Comme le ci-devant jeune homme, a quatre-vingt-seize ans, est en enfance et qu'il a épousé sa madame Evrard, il peut aller encore fort loin. Le coiffeur ayant donné quelque trente mille francs à la bonne, l'immeuble lui coûte plus d'un million ; mais la maison vaut aujourd'hui près de huit à neuf cent mille francs.

A l'imitation de^ ce coiffeur, l'Auvergnat avait écouté les derniers mots dit par Brunner à Pons sur le pas de sa porte, le jour de l'entrevue du fiancé-phénix avec Cécile ; il avait donc désiré pénétrer dans le musée de Pons. Pvémonencq, qui vivait en bonne intelligence avec les Cibot, fut bientôt introduit dans l'appartement des deux amis en leur absence.

Rémonencq , ébloui de tant de richesses , vit un coup à monter, ce qui veut dire dans l'argot des marchands, une fortune à faire, et il y songeait depuis cinq à six jours.

— Clie badine chi peu, répondit-il à madame Cibot et au docteur Poulain, que nous caugerons de la choge, et que chi ce braveu mocheu veiilte une renteu viachère de chinquante mille francs, che vous paille un paijnier de vin du paijsse chi vous me. .

— Y pensez-vous ? dit le médecin à Rémonencq, cinquante mille francs de rente viagère!... Mais si le bonhomme est si riche, soigné par moi , gardé par madame Cibot, il peut guérir alors.... et les maladies de foie sont les incouvéniens des tempcramens très forts...

— Ji}che dite cinquante? Maiche un monclieu, là, déchus le passe de voustre porte, lui a proupouché chet client mille francs... cheulement des tabelausse... fouchtra]

— En entendant cette déclaration de Rémonencq, madame Cibot regarda le docteur Poulain d'un air étrange. Le diable allumait"dans ses yeux couleur orange un feu sinistre.

— Allons! n'écoutons pas de pareilles fariboles, reprit le médecin assez heureux de savoir que son client pouvait payer toutes les visites qu'il allait faire.

— Moncheu le doucteurre, chi ma dure madame Chibot, puiche que le moncheux est eu litte, reutte me laisser amener mon ecchepert, che chuis chùre de trouver l'archant, en deuche heures, quand il s'achirail de chet client mils franques...

— Bien, mon ami, répondit le docteur. Allons, madame

DE BALZAC

Cibût, ayez soin de ne jamais coutrarier le malade ; il faut vous armer de palience, cir tout l'irrilera, le fuliguera, même vos altentiûiis pour lui. Altendez-vous à ce qu'il ne trouve rit;ii de bien...

— Il serait joliment difficile, dit la portière.

— Voyons, écoutez-moi bien, reprit le médecin avec autorité. La vie de monsieur Pons est entre les mains de ceux (|ui le soigneront ; aussi viendrai-je le soir fieut-ctre deux fois, Ions les jours, je commencerai ma tournée par lui...

l.e médecin avait soudain passé de l'insouciance profonde où il était sur le sort de ses malades pauvres, à la sollicitude la plus tendre, en reconnaissant la possibilité de cette fortune, d'après le sérieux du spéculateur.

— 11 sera soigné comme nn roi, répondis madame Cibot avec un factice enthousiasme.

La portière attendit (|ue le médecin eût tourné la rue Cliarlot avant (le reprendre la conversalinn avec Ucmonencq.

Le ferrailleur arlievait sa pipe, le ;dos appuyé au diainbranle de la porte de sa boutique. Il n'avait (las pris leilc |)nsition sans dessein, il voulait voir venir à lui la portière.

Cette bouii(|ue , jadis occupée par un café, était restée telle (|ue l'Auvergnat l'avait trouvée en la prenant à bail. On lisait encore : café de Normandie, sur le tableau long qui couronne les vitrages de toutes les boutiques modernes. L'Auvergnat avait fait peindre, gratis sans doute, au pinceau et avee une couleur noire par quel<|ue apprenti peintre en bâtiment, dans l'espace qui restait sous c.\rÉ de Normandie , ces mots r némonencq , ferrailteur , aclitle les muichandises d'occasion. INaturellenieal , les glaces, les tables, les tabourets, les étagères, tout le mobilier ducale de Normandie avait été vendu. l\émonencq avait loué , moyennant six cents francs, la boutique toute nue, l'arrièrebouti(|ue, la cuisine et une seule chambre en entresol, où concliait autrefois le premier garçon, car l'aip-irtemeiit dépendant du café de Normandie fut compris dans une autre location. Du luxe priuiiiif déployé par le limonadier, il ne restait qu'un papier vert-clair uni dans la boutique, et les fortes barres de fer de la devanture avec leurs boulons.

\tm\ là, en 1831, après la révolution de juillet, Uémonencq commença par étaler des sonnettes cassées , des plats fêlés, des ferrailles, des vieilles balances, des poids anciens repoussés par la loi sur les nouvelles mesures (|ue l'Ktat seul n'exécute pas, car il laisse dans la monnaie publi(|ue les pièces d'tin et de deux sous (|ui datent du règne de Louis XVL Puis cet Auvergnat, de la force de cinq Auvergnats, acheta des batteries de cuisine, des vieux cadres, des vieux cuivres, des porcelaines écorchées. Insensiblrnienl, ."i force de s'emplir cl de se vider, la boutique ressemblait aux farces de Nicolet , la nature des marchandises s'améliora. Le ferrailleur suivit cette proiligieuse et silre niarlingale, dont les llàncurs peuvent voir les elfels en étudiant la progression croissante des valeurs qui garnissent ces intelligentes bouli(iues.

Au ferblanc, aux qninquels, aux tessons, succèdent des cadres et des cuivres. Puis viennent les porcelaines. Bient/')t la boutique changée en Crovteiim, passe au muséum. Endn, un jour, le vitrage poudreux s'est éclairci, l'intérieur est r<'slai:ré, l'Auvergnat quitte le velours et les vestes, il |iorte des rediniJOtes ! on l'aperçoit comme un dragon gardant son trésor, ('ar il est entouré de chefs-d'œuvre, il est devenu lin connaisseur, il a décuplé ses capitaux et ne se laisse plus prendre à aucnne ruse, il sait les tours du niétiitîr. Le monstre est là, comme une vieille au milieu de vingt jeunes tilles (|u'elle ollre au public. La beauté, les miracles de l'art sont indifTi'rciis à cet homme à la fois lin et grossier ; il calcule ses bénélices,il rudoyé les ignorans. Devenu comédien, il joue l'attachement à ses toiles, à ses marciuelerics, ou il feint la gêne, ou il suppose des prix d'acquisition, il offre de montrer des bordereaux de vente. C'est un Protéc, il «st dans la même heure Jocrisse, .lanot, ([ueue rouge, ou Mondor, ou Harpagon, ou INicodème.

I)i's la Iroiiicme année, on vit chez Rémoncnci| d'assez belles pendules, des armures, des vieux tableaux, et il faisait

pendant ses absences, garder sa boutitiue par une grosse femme fort laide, sa sœur venue du pays ù pied, sur sa demande. La I\émonpncq, espèce d'idiote au regard vague et vêtue comme une idole japonaise, ne cédait pas un centime sur les prix que son frère indiquait, elle va(|uait aux soins du ménage, et résolvait le problème eu apparence insoluble, de vivre des brouillards de la Seine.

Uénionenc(i et sa sœur se nourrissaient de pain et de harengs, d'épluchures, de restes de légumes ramassées dans les tas d'ordures (|ue les restaurateurs laissent an coin de leurs bornes. A eux deux, ils ne dépensaient pas, le pain compris, douze sous par jour, et la llémonencq cousait ou lilait de manière ù les gagner.

Ce commencement du négoce de Rémonencq, venu pour êire commissionnaire :'i Paris, et qui, de 1823 à t8.'ïl,(it les commissions des mai chauds de curiosités du boulevard Reaumar( hais cl des chaudronniers de la rue de Lappc, est l'histuiie normale de beaucoup de marchands de curiosités.

Les .Fuifs, les Normands, les Auvergnats et les Savoyards, ces quaire races d'hommes ont les mêmes instincts, ils font forUine par les mêmes moyens. Ne rien dépenser, gagner de légers hénélices, et cumuler intérêts et béiiélices, telle est leur Charte; et celte Charte est une vérité.

Kn ce moment, Rémonencq, réconcilié avec son ancien bourgeois Monisirol, en affaires avec de gros marchands, allait c/;/;(e»'(lemot teehni(iue)dans la banlieue de Paris qui, vous le savez, comporte un rayon de quarante lieues. Après quatorze ans de pratique, il était à la tête d'une fortune de soixante mille IVancs, et d'une boutique bien garnie. Sans casm I, rue de Normandie où la modicité du loyer le retenait, il vendait ses marchandises aux marchands, en se (Ontentant d'un bénélice modéré. Tous ses allaires se traitaient en patois d'Aiiveigiie, dit Charabia.

Cet honuce laressait un lêve! 11 souhaiUil d'aller s'établir sur les boulevards. 11 voulait devenir rie iic marchand de curiosités, et Iraiier un jour directement avec; les amateurs. Il contenait d'ailleurs un négociant redoutable. U gardait sur sa lij.ure u;i enduit poussiéreux proiluil par la limaille de fer et collé par la sueur, car il faisait tout kiiméme ; ce qui rendait sa physionomii' d'autant plus impénétrable, que l'habitude de la peine physi(|ue l'avait doué de l'impassibilité sloique des vieux soldais de 1799.

Au physique, Rémonencq apparaissait comme un homme court et maigre, dont les petiis yeux, disposés comme ceux des cOi lions, offraient, dans leur champ d'un bleu froid, l'avidité conccnirée, la ruse narciuoise des Juifs, moins leur humilité doublée du profond mépris qu'ils ont pour les chrétiens.

Les rapports ciilre les Cibot et les Rémonencq étaient ceux du bicntailcnr et de l'obligé.

Madame Cibol, convaincue de l'excessive pauvreté des AuviMgiials, leur vendait h des prix fabuleux les restes de SchiiuK ke et de (;ibot. l.^s Rémonenccj iiayaienl une livre de croûtes sèches et de mie de pain deux centimes et demi, un centime et demi une écuellée de pommes de terre, et ainsi de reste. Le rusé Uémoiiencq n'était jamais censé faire d'affaires jour son compte. Il représenlait toujours Monisirol, et se disait dévoré par les riches mai chauds ; aussi les Cibot plaignaient-ils sincèrement les Rémonencq.

Depuis onze ans l'AuVergnal n'avait pas encore usé la veste en veloiu's, le pantalon de velours et le gilet de velours qu'il lioriait; mais ces trois parties du vêtement, particulier aux Auvergnats, étaient criblées de pièces, mises gratis par Cibol. Comme on le voit, tous les juifs ne sont pas en Israël.

— Ne vcjus nioqucz-vûus pas de moi, Rémonencq'? dit la portière. Lst-ce que monsieur Pons peut avoir une pareille fortune et mener la\ie qu'il mène? Il n'a pas cent francs chez lui !...

— l.cjc (unaleurs cliord touches comme cha\ répondit

sentencieusement Rémonencq.

— Ainsi, vous croyez, niivrai, que mon monsieur n'a jiour sept (enl mille francs...

— Hicn iin'cu dedans leclic tableatisse... il en a eune que c/i'it en voulait chinquuntemiUe Jranque$,quenche les trou-

LES PARENS PAUVRES

veraisse qiMiid che decrais me strangtila. / oiis chavez bien Itje petite cusdres en coidvre ésmaillc, pleine de relurse rou-

che, ou chont df.i pouriraietes Eh hienl ch'esce desche

émauche de Pctittolte (fie mone/ieu le miiiirldre du (joiirarnemente^ ucne anchien deroguisse, paille mille exciis piér/te...

— Il yen a trente I dans les deux cadres! dit la portifre, dont les yeux se dilat(>rent.

— iVf bien ! ch iic/iez de chou trégeor?

Madame Cibot, prise de vertige, fit voltelacf. Elle conçut aussitôt l'idée de se faire coucher sur le testament du bonhomme Pons, à l'imitation de^toales les servantes-maîtresses dont les viagers avaient excité tant de cupidilés dans le quartier du Mac^is. Habitant en idée une commune aux environs de Paris, elle s'y pavanait dans une maison de campagne où elle soignait sa basse-cour, son jardin, et où elle finissait ses jours, servie comme une reine, ainsi que son pauvre Cibot, qui méritait tant de bonheur, comme tous les anges oubliés, incompris.

Dans le mouvement brusque et naïf de la portière, Rémonencq aperçut la certitude d'une réussite. Dans le métier de chineur (tel est le nom des chercheurs d'occasions, du verbe chiner, aller à la recherche des occasions et conclure de bons marchéâ avec des détenteurs ignoransi; dans ce métier, la difficulté consiste à pouvoir s'introduire dans les maisons. On ne se figure pas les ruses à la Scapin, les tours h la Sganarelle, et les séductions à la Dorine qu'inventent les chineurs pour entrer chez le bourgeois. C'est des comédies dignes du théâtre, et toujours fondées comme ici, sur la rapacité des domestiques. Les domestiques, surtout à la campagne ou dans les provinces, pour trente francs d'argent ou de marchandises, font conclure des marchés où le chineur réalise des bénéfices de mille à deux mille francs. Il y a tel service de vieux Sèvres, pâte tendre, dont la conquête, si elle était racontée, montrerait toutes les ruses diplomatiques du congrès de Munster, toute l'intelligence déployée àNimègue, à Ulrecht, à Riswi( k, à Vienne, dépassées jjar les chineurs, dont le comique est bien plus franc que celui des négociateurs. Les chineurs ont des moyens d'action qui plongent tout aussi profondément dans les abîmes de l'intérêt personnel que ceux si péniblement cherchés par les ambassadeurs pour déterminer la rupture des alliances les mieux cimentées.

— Ch'ai cholimentAdlumé la Cliihot, dit le frère à la sœur en lui voyant reprendre sa place stir une chaise dépaillée. Et doncques, che rais conchidleter le cheul qui s'y connaiche, nostre Chuif, un Ixm Chuif qui ne nouihe a preste qu'à quinclie pour client !

Rémonencq avait lu dans le cœur de la Cibot. Chez les femmes de cette trempe, vouloir, c'est agir; elles ne reculent devant aucun moyen pour arriver au succès; elles passent de la probité la plus entière à la scélératesse la plus profonde, en un instant.

La probité, comme tous nos sentimens, d'ailleurs, devrait se diviser en deux probités : Une probité négative, une probité positive. La probité négative serait celle des Cibot, qui sont probes tant qu'une occasion de s'enrichir ne s'offre pas à eux. La probité positive serait celle (jui reste toujours dans la tentation jusqu'à mi jambes sans y succomber, comme celle des garçons de recettes. ,<

Une foule d'intentions mauvaises se rua dans l'intelligence et dans le cœur de cette portière par l'écluse de l'intérêt ouverte h la diabolique parole du ferrailleur. La Cibot monta, vola, pour être exact, de la loge à l'appartement de ses deux messieurs, et se montra le visage masqué de tendresse, sur le seuil de la chambre où gémissaient Pons et Schmucke.

En voyant entrer la femme de ménage, Sthmucke lui fit signe de ne pas dire un mot dis véritables opinions du docteur en présence du malade; car l'ami, le sublime Allemand avait lu dans les yeux du docteur ; et elle y répondit par un autre signe de tête, en exprimant une profonde douleur.

— Eh bien ! mon cher monsieur, comment vous seulez-vous? dit la Cibot.

La portière se posa au pied du lit, les poings sur ses hanches et les yeux fixés sur le malade amoureusement; mais

quelles paillettes d'or en jaillissaient! C'eAt été terrible comme un regard de tigre, pour un observateur.

— Mais bien mal ! répondit le pauvre Pons, je ne me sens plus le moindre appétit. Ah ! le monde ! le monde! s'écriaitil en pressant la main de Schmucke qui tenait, assis au chcvel du lit, la main de Pons, et avec ([ui sans doute le malade parlait des clauses de sa maladie. J'aurais bien mieux fait, mon bon Schmucke, de suivre les conseils i de diner ici tous les jours depuis notre réunion! de renouier à celte société (|ui roule sur moi, comme un tombereau sur un œuf, et pour-

(lUQi?...

— Allons, allons, mon bon monsieui', pas de doléances, dit la Cibot, le docteur m'a dit la vérité...

.Schmucke tira la portière par la robe.

— Hé! vous pouvez vous n'en tirer, mais n'avec beaucoup de soins... Soyez tranquille, vous n'avez près de vous n'nn bon ami, et, sans me vanter, n'une femme (|ui vous soignera comme n'une mère soigne son premier enlant. J'ai tiré Cibot d'une maladie que monsieur Poulain l'avait condamné, qu'il lui n'avait jeté, comme on dit, le drap sur le nez! qu'il n'était n'abandonné comme mort... Eh bien! vous qui n'en êtes pas là, Dieu merci, quoiciue vous. soyez assez malade, comptez sur moi... je vous n'en tirerais n'a moi seule ! Soyez tranquille, ne vous n'agitez pas comme ça.

Elle ramena la couverture sur les mains du malade.

— IS'allez! mon fiston, dit-elle, monsieur Schmucke et moi, nous passerons les nuits, là, n'a votre chevet... Vous serez mieux gardé ([uun prince, et... d'ailleurs, vous n'êtes assez riche pour ne vous rien refuser de ce qu'il faut à votre malaiie... Je viens de m'arranger avec Cibot; car, pauvre cher homme, que qui ferait sans moi... Eh bien! je lui n'ai fait entendre raison, et nous vous aimons tant tous les deux, qu'il a consenti à ce que je sois n'ici la nuit... Et pour un homme comme lui..... c'est n'uii fier sacrifice, allez! car il m'aime comme au premier jour. Je ne sais pas ce qu'il n'a ! c'est la loge! tous deux .'i coté de l'autre, toujours!... Ne vous découvrez donc pas ainsi... dit-elle en s'e'.ançant à la tète du lit et ramenant les couveitures sur la poitrine de Pons... Si vous n'êtes pas gentil, si vous ne faites pas bien tout ce qu'ordonnera monsieur Poulain, qui est, voyez-vous, l'image du bon Dieu sur la terre, je n» me mêle plus de vous... faut m'obéir...

— i'i, montame Zipodl il fus opéira, répondit Schmucke, gar ile feud fifre bir son pan liami Schmucke, che le carandis.

— Ne vous impatientez pas, surtout, car votre maladie, dit la Cibot, vous n'y pousse assez, sans que vous n'augmentiez votre défa'U de patience. Dieu nous envoie nos maux, moa cher bon monsieur, il nous punit de nos fautes, vous n'avez bien quelques chères petites fautes n'a vous reprocher!...

Le malade inclina la tête négativement

— Oh! n'allez! vous n'aurez aimé dans votre jeunesse, vous n'aurez fait vos fredaines, vous n'avez peut-être quelque part n'un fruit de vos n'amours, qui n'est sans pain, ni feu, ni lieu... Monstres d'hommes! Ça n'aime n'un jour, et puis : — Frist ! Ça ne pense plus n'a rien, pas même n'aux mois de nourrice! Pauvres femmes!...

— Mais il n'y a que Schmucke et ma pauvre mère qui m'aient jamais aimé, dit tristement le pauvre Pons.

— Allons! vous n'êtes pas n'un saint! vous n'avez été jeune et vous deviez n'être bien joli garçon. A vingt ans — moi, bon comme vous l'êtes, je vous n'aurais n'aimé...

— J'ai toujours été laid comme un crapaud! dit Pons au désespoir.

— Vous dites cela par modestie, car vous n'avez cela pour vous, que vous n'êtes modeste.

— Mais non, ma chère madame Cibot, je vous le répèle, j'ai toujours été laid, et je n'ai jamais été aimé...

— Par exemple ! vous ?... dit la portière. Vous voulez n'^ celte heure me faire accroire que vous n'êies à votre âge, comme n'une rosière... à d'autres ! n'un musicien ! un homme de théâtre ! mais ce serait une femme qui me dirait cela, que je ne la croirais pas.

— Montçme Zibod ! fus allez F irrider ! cria Schmucke en

DE BALZAC

voyant Pons qui se toriillail comme un ver dans son lit.

— Taisez-vous n'aussi, vous n'êtes deux vieux lilierlins... Vous n'avez beau n'être laids, il n'y a si vilain pot qui ne trouve son couvercle! comme dit le proverbe! Cibot s'est bien fait n'aimer d'une des plus belles éeaillères de Paris... vous n'êtes inlininient mieux que lui... Vous n'êtes bon! vous... n'allons, vous n'avez fait vos farces! Et Dieu vous pu- Bit d'avoir abandonné vos enfans, comme Abrabani!...

I-e malade abattu trouva la force de faire encore tin geste dedént^gation.

— Mais soyez tran(|uille, ça ne vous empêchera pas de vivre n'autant que Mathusalem.

— Mais laissez-moi donc tranquille! cria Pons, je n'ai jamais su ce que c'était que d'être aimé !... je n'ai pas eu d'enfans, je suis seul sur la terre...

— Nà, bien vrai?... demanda la portière, car vous n'êtes si l)on, que les femmes, qui, voyez-vous, n'aiment la bonté, c'est ce qui les attache... et il me semblait impossible que dans voire bon temps...

— Emmène-la ! dit Pons à l'oreille de Schmucke, elle m'agace !

— Monsieur Schmucke alors,- n'en a des enfans... Vous n'êtes tous comme ça, vous autres vieux garçons...

— Moi ! s'écria Schmucke eu se dressant sur ses jamljCS, Biais...

— Allons, vous n'aussi, vous n'êtes sans héritiers, n'estce pas ! Vous n'êtes venus tous deux comme des champignons sur celte terre.

— Foi/o!is,fcnez<. répondit Schmucke.

Le bon Allemand prit héroïquement madame Cibot par la taille, et l'emmena dans le salon, sans tenir compte de ses cris.

— Vous voudriez ii'j votre âge, n'abuser d'une pauvre femme!... criait la Cibot en se débatt.inl dans les bras de Schmucke.

— Ne griez pas !

— Vous, le meilleur des deux! répondit la Cibot. Ah! j'ai n'eu tort de parler d'amour n'i des vieillards qui n'ont jamais connu de femmes! j'ai n'allumé vos feux, monstre, s'écriatelie en.voyant les yeux de SchnuK kc biijlant de colère. N'a la garde! n'a la garde! on m'enlève!

— Fus edes cine perlrle \ répondit l'Allemand. Fuyons, gu'alid /e(o(/(leur?...

— Vous me brutalisez ainsi, dit en pleurant la Cibot rendue à la liberté, moi (|ui me jetterais dans le feu pour vous deux! Ah bien! n'on dit que les hommes se connaissent ù l'user... Comme c'est vrai ! C'est pas mon pauvre Cibot (|ui me malmènerait ainsi... Moi qui fais de vous mes enfans; car je n'ai pas d'enfans, et je disais hier, oui, pas plus lard qu'hier, à Cibot : — « Mon ami. Dieu savait bien ce qu'il faisait en nous refusant des enfans, car j'ai deux enfans lahaut! « Voilà, par la sainte croix de Dieu, sur l'âme de ma mère, ce que je lui disais ..

— F/i] niais qu'a lid le tncjdeui? ûemmA'à rageusement Schnnuke qui, pour la |iremière fois de sa vie, frappa du pied.

— Eh bien ! il n'a dit, répondit madame Cibot en alliiant Schmneke dans la salle .1 manger, il n'a dit que notre cher bien-aimé chéri de n'amour de malade n'était en danger de mourir, s'il n'était pas bies soigné; mais je suis là, malgré vos brutalités; car vous nêtes brutal, vous que je croyais si doux. N'en avez-vous de ce tempérament !... N'ah ! vous n'abuseriez donc n'encore n';~i votre âge d'une femme, gros polisson?...

— Holizon ! w)o<J.'... Fns ne gombrenez toncques bas que che n'ame que lions.

— N'a la bonne heure, vous me laisserez tranquille, n'estce pas? dit-elle en souriant à Schmucke. Vous ferez bien.

car Cibot casserait les os à quiconque n'attenterait à son noneur!

— Zoignez-le pien, ma petite mondum f.ihod , reprit Schmucke en essayant de prendre la main à madame Cibot.

— rs'ah ! voyez vous, n'encore ?

— Egoudez-moitonc? dud ce que c'haurai zeraàfus, zi nus le zaï'fftms...

— Eh bien! je vais chez l'apothicaire , chercher ce qu'il faut ..car, voyez-vous, monsieur, ça coûtera cette maladie; net comment ferez-vous?...

— Che dravaillerail C/ie feux que Sons zvid soigné gomme ein brince...

— Il le sera, mon bon monsieur Schmucke; et, voyezvous, ne vous inquiétez de rien. Cibot et moi, nous n'avons deux mille francs d'économie, elles sont à vous, el n'il y a longtemps que je mets du mien ici, n'allez!...

— Ponne pMme ! s'écria Sclimuekeen s'cssuyant les yeux, quel cueir !...

— Séchez des larmes qui m'honorent, car voilà ma récompense, ù moi! dit mélodraliquement la Cibot. Je suis la plus désintéressée de toutes les créatures, mais n'entrez pas n'avec des larmes n'aux yeux, car monsieur Pons croirait qu'il est plus malade qu'il n'est.

Schmucke, ému de celte délicatesse, prit enfin la main de la Cibot et la lui serra.

— N'épargnez-moi ! dit l'ancienne écaillère en jetant à Schmucke un regard tendre.

— Bons, dit le bon Allemand en rentrant, c'esd elne anche que montam Zibod, c'esde eine anche pafard, mais c'esde eine anche. ,

— Tu crois?... je suis devenu défiant depuis un mois, répondit le malade en hochant la tête. Après tous mes malheurs, on ne croit plus à rien qu'à Dieu et ù toi !...

— Cuvris, cl nusJifroHS dus trois gomme tes roisse ! s'écria Schmucke.

— Cibot ! s'éciia la portière essoufflée, en entrant dans sa loge. Ah I mon ami, notre fortune n'est Çaite ! Mes deux messieurs n'ont pas- d'héritiers, ni d'enfans naturels, ni rien... quoi!... Oh! j'irai chez madame Fontaine me faire tirer les caries, jjour savoir ce que nous n'aurons de renies I

— Ma femme, répondit le iietil tailleur, ne comptons pas sur les souliers d'un niorl pour être bien chaussés.

— Ah çà ! vas-tu m'asticoter, toi !... dit-elle, en donnant une tape amicale à Cibot. Je sais ce que je sais! IMonsieur Poulain n'a condamné monsieur Pons! Et nous serons riches I Je serai sur le testament... Je m'en sarge! Tire ton aiguille et veille n'a ta loge, tu ne feras plus longtemps ce mélierlà ! NousTious retirerons n'a lacâmpagne, n'a Ratignolles. N'une bellfc maison, n'un beau jardin, que tu t'amuseras à culliver, (jt j'aurai n'une servante !..\

— Eh bien I roichine, comment cha va la haute, demanda Pii'monencq , charez-vousse che que i-aulte chelte colteclchion?...

— Non, non, pas encore ! N'on ne va pas comme ça ! mon brave homme. Moi, j'ai commencé par me faire dire des choses plus importantes...

— Plucheimpourtantcs] s'écria Kémonencq ; maiche,che qui este plus impourtajH que chelte clioge . .

— Allons, gamin! laisse-moi conduire la barque, dit la portière avec autorité.

— Maiche, tante pour chenl , chur chette chent mille franques, vouche auriez de quoi reschter bourcheoispour le reschte de rostre rie...

— Soyez tran((uil!e, papa HémonenVif, quand il fauilra savoir ce que valent toutes les choses que le bonlionime a amassées, nous verrons...

FJ la portière, après être allée chez l'apothicaire pour y l>rendie les niédicamens ordonnés par le doclenr Poulain, remit au lendemain sa consultation chez madame Fontaine, en pensant qu'elle trouverait les facultés de l'oracle plus nettes, plus fraîches, en s'y trouvant de bon matin avant tout le monde ; car il y a souvent foule chez madame Fontaine.

Après avoir été pendant quarante ans l'antagoniste de la

LES PAl\ExNS PAUVRES.

rélèbre mademoiselle Lenormaiid , ù qui d'ailleurs elle a survécu, madame Fontaine était alors l'oracle du Rhirais.

On ne se figure pas ce que sont les tireuses de tartes pour les classes inférieures parisiennes, ni rinllueiice immense qu'elles exercent sur les déterminations des personnes sans instruction ; car les cuisinières, les portières, les femmes entretenues, les ouvriers, tous ceux qui, dans Paris, vivent d'espérances, consultent les êtres privilégiés qui possèdent l'étrange et inexpliqué pouvoir de lire dans l'avenir. ,

La croyance aux sciences occultes est bien plus répandue que ne l'imaginent les savans, les avocats, les notaires, les médecins, les magistrats et les philosophes. Le peuple a des instincts indélébiles. Parmi ces instincts, celui qu'on nomme si sottement la superstition, est aussi bien dans le sang du peuple que dans l'esprit des gens supérieurs. Plus d'un homme d'État consulte, à Paris, les tireuses de cartes.

Pour les incrédules, l'astrologie judiciaire (alliance de mots excessivement bizarre) n'est que l'exploitation d'un sentiment inné, l'un des plus forts de notre nature, la Curiosité. Les incrédules nient donc complètement les rapports que la divination établit entre la destinée humaine et la conflguration qu'on en obtient par les sept ou huit moyens principaux qui composent l'astrologie judiciaire. Mais il en est des sciences occultes comme de tant d'eû'ets naturels repoussés par les esprits forts ou par les philosophes matérialistes, c'est-àdire ceux qui s'en tiennent uniquement aux faits visibles, solides, aux résultats de la cornue ou des balances de la physique et de la chimie modernes; elles subsistent, elles continuent leur marche, sans progrès d'ailleurs, car depuis environ deux siècles la culture en est abandonnée par les esprits d'élite.

En ne regardant que le côté possible de la divination, croire que les événémens antérieurs de la vie d'un homme, que les secrets connus de lui seul peuvent être immédiatement représentés par des cartes qu'il mêle, qu'il coupe et que le diseur d'h6roscope divise en paquets, d'après des lois mys-. lérieuses,- c'est l'absurde; mais c'est l'absurde qui condamnait la vapeur, qui condamne encore la navigation aérienne, qui condamnait les inventions de la poudre et de l'imprimerie, celle des lunettes, de la gravure, et, la dernière grande découverte, la daguerréotypie.

Si quelqu'un fût venu dire à >'apoléon qu'un édifice et qu'un homme sont incessamment et à toute heure représentés par un image dans l'atmosphère, que tous les objets existant y ont un spectre saisissable, perceptible, il aurait logé cet homme ft Cliarenton, comme Richelieu logea Salomon de Caux à Bicètre, lorsque le martyr normand lui apporta l'immense conquête de la navigation à vapeur. Et c'est là cependant ce que Daguerre a prouvé par sa découverte.

Eh bien! si Dieu a imprimé, pour certains yeux clairvoyaiis, la destinée de chaque homme dans sa physionomie, en \ renant ce mot comme l'expression totale du corps, pour(iuûi la main ne résumerait-elle pas la physionomie, puisque la main est l'action humaine tout entière et son seul moyen de manifestation ? De là la chiromancie.

La société n'imite- t-elle pas Dieu? Prédire à ur homme les événémens de sa vie à l'aspect de sa main, n'est pas un fait plus exlraordinaire^chez celui qui a reçu les facultés du Voyant, que le fait de dire à un s.ddat qu'ii se battra, à un avocat qu'il parlera, ù un cordonnier qu'il fera des souliers ou des bottes, à un cultivat-nr qu'il fumera la terre et la labourera. Choisissons un exemple frappant :

Le génie est tellement visible en i'honime, qu'en se promenant à Paris, les gens les plus ignorans devinent un grand artiste quand il passe. C'est comme un soleil moral dont les rayons colorent tout à son passage. Un imbécile ne se reconnait-il pas immédiatement par des impressions contraires à celles que produit l'homme de génie? Un homme ordinaire passe presque inaperçu. La plupart des observateurs de la nature sociale et parisienne peuvent dire la pi.-ofession d'un passant en le voyant venir.

Aujourd'hui, les mystères du sabbat, si Lien peints par les peintres du seizième bièole, ne sont plus ues mvslères. Les Egyptiennes ou les Egyptiens, pères des B-j^émiens, faisaient

tout uniment prendre du Latschich à leurs cliens. Les phénomènes produits par cette conserve expliiiuent parfaitement le chevauchage sur les balais, la fuite par les cheminées, les visions réelles, pour ainsi dire, des vieilles changées en jeunes femmes , les danses furibondes et les délicieuses musiques qui composaient les fantaisies des prétendus adorateurs du diable.

Aujourd'hui tant de faits avérés, authentiques, sont issus des sciences occultes, qu'un jour ces sciences seront professées comme on professe la chimie et l'astronomie. Il est même singulier (ju'au moment où l'on crée à Paris des chaires de slave, de maiitchou, de littératures aussi peu professabtes que les littératures du Nord, (jui, au lieu de fournir des leçons, devraient en recevoir, et dont les titulaires répètent d'éternels articles sur Shakespeare ou sur le seizième siècle, on n'ait pas restitué, sous le nom d'Anthropologie, l'enseignement de la philosophie occulte, l'une des gloires de l'ancienne Université. En ceci, l'Allemagne, ce pays à la fois si grand et si enfant, a devancé la France, car on y professe cette science, bien plus utile que les différentes philosophies, qui sont toutes la même chose.

Que certains êtres aient le pouvoir d'apercevoir les faits à venir dans le germe des causes, comme le grand inventeur aperçoit une industrie, une science dans un etîet naturel inaperçu du vulgaire, ce n'est plus une de ces violentes exceptions qui font rumeur , c'est l'effet d'une faculté reconnue , et qui serait en quelque sorte le somnambulisme de l'esprit. Si donc cette proposition , sur laquelle reposent les tifférentes manières de déchiffrer l'avenir, semble absurde, le fait est là.

Remarquez que prédire les gros événémens de l'avenir n'est pas, pour le Voyant, un tour de force plus extraordinaire que celui de deviner le passé. Le passé, l'avenir sont également impossibles à savoir, dans le système des incrédule?. Si les événémens accomplis ont laissé des traces, il est vraisemblable d'imaginer que les événémens à venir ont des racines. Dès qu'un diset/r de bonne aventure vous explique minutieusement les faits connus de vous seul, dans voire vie antérieure, il peut vous dire les événémens que produiront les causes existantes.

Le monde moral est taillé pour ainsi dire sur le patron du monde naturel ; les mêmes effets s'y doivent retrouver avec les différences propres à leurs divers milieux» Ainsi, de même que les corps se projettent réellement dans l'atmosphère en y laissant subsister ce spectre saisi par le daguerréotype qui l'arrête au passage; de même, les idées, créations réelles et agissantes , s'imprinjent dans ce qu'il faut nommer l'atmosphère du monde spirituel, y produisent des effets, y vivent spectralemcnt (car il est nécessaire de forger des mots pour exprimer des phénomènes innommés), et dès lors certaines créatures douées de facultés rares peuvent parfaitement apercevoir ces formes ou ces traces d'idées.

Quant aux moyens employés pour arriver aux visions, c'est là le merveilleux le plus explicable, dès que la main du consultant dispose les objets à l'aide desquels on lui fait représenter les hasards de sa vie. En effet, tout s'enchaîne dans le monde réel. Tout mouvement y correspond à une cause, toute cause se rattache à l'ensemble; et, conséquemment, l'ensemble se représente dans le moindre mouvement. Rabelais, le plus grand esprit de l'humanité moderne, cet homme qui résuma" Pythagore, Hippocrate, Aristophane et Dante, a dit, il y a maintenant trois siècles : L'homme est un mieroscome; et trois siècles après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait que la terre était un homme. Le prophète et le précurseur de l'incrédulité se rencontraient dans la plus grande des formules. Tout est fatal dans la vie humaine, comme dans la vie de notre planète. Les moindres accidens, les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes choses, les grands desseins, les grandes pensées s'y reflètent nécessairement dans les plus petites actions , et avec tant de fidélité, que si quelque conspirateur mêle et cou:.c un jeu de cartes, il y écrira le secret de sa conspiration pour le Voyant appelé bohème, diseur de bonne aventure, charlatan, etc. Dès qu'on admet la falalUé, c'est-à-dire

DE BALZAC

l'encliainement des causes, l'asirologie judiciaire existe et devient ce qu'elle était jadis, une science immensp,car ellecomprcnd la faculté de di-duclion qui lit Cuvier si grand , mais spontanée , au lieu d'être , comme chez ce beau génie , exercée dans les nuits studieuses du cabinet.

L'astrologie judiciaire, la di\iiialion, a régné pendant sept siècles, non pas comme aujourd'hui sur les gens du peujile, mais sur les plus grandes intelligences, sur les souverains, sur les reines et sur les gens riches. Une de.? plus grandes sciences de ranti(iuilé, le magnétisme animal, est sorti des sciences occultes, comme la chimie est sortie des fourneaux des alchimistes. La crânologie, la physiognomonie, la névrologie en sont également issues; et les illustres créateurs de ces sciences, en apparence nouvelles, n'ont eu qu'un tort, celui de tous les inventeurs , et qui consiste h systématiser absolument des faits isolés, dont la cau.ie génératrice échappe encore à l'analyse. Un jour l'Eglise catholique et la philosophie moderne se sont trouvées d'accord avec la justice pour proscrire, pcrséi;uter, ridiculiser les inystftres de la Cabale ainsi que ses adeptes, et il .s'est fait une regrettabi» lacune de cent ans dans le règne et l'étude des sciences orcultes.

Quoi qu'il en soit, le peuple et beaucoup de gens o'esjirit, les femmes surtout , coiiliiuient à payer leurs contributions à la mystérieuse puissance de ceux (jui peuvent soulever le voile de l'avenir; ils vont leur acheter de l'espérance, du courage, de la force, c'esl-à dire ce que la religion seule peut donner. Aussi cette science est-elle toujours pratiquée, non sans quelques n'.sc|nes. Aujourd'hui, les sorciers, garantis de tout supplice par la tolérance due aux encyclopédistes du dix-huitième siècle, ne sont plus justiciables (|ue de \?. police correctionnelle, ei dans le cas seulement oii ils se livrent à des manœuvres frauduleuses, quand ils elfiaient leurs prati(|ues dans le dessein d'extorquer de l'argent, ce qui constitue une escro(|uerie. Malheureusement l'cscioquerie et souvent le crime accompagnent l'exercice de cette faculti' sublime. Voici pourquoi :

Les dons admirables (|ui font le Voyant se rencontrent ordinairement chez les gens à qui l'on décerne l'épiihcte de brutes. Ces brutes sont les vases d'élection c'i Dieu met les élixirs qui surprennent l'Iiumaiiilé. Ces brutes donnent les pr(q>hètes, les saint Pierre, les rH'Tmite. Toutes les fois <)iie la pensée demeure dans sa totalité, reste blo', ne se débite pas en conversation, en intrigKes, en œuvres de littérature, eu imaginalions de savant , en efforts adminislralifs , en conceptions d'inventeur, elle est apte ;1 jeter des feu\ d'une intensité prodigieuse, contenus comme le diamant brut garde l'éclat de ses facettes. Vienne une circou-stancc! celte intelligence s'allume, elle a des ailes pour franchir les distances; des yeux divins pour tout voir; hier, c'était un charbon , le lendemain, sous le ji't du tluide inconnu (|ui la traverse, c'est un diamant qui rayonne. Les gens supérieurs, usés sur toutes les faces de leur intelligence, ne peuvent jamais, à moins de ces miracles que Dieu se permet i[uelquefois, offrir celte puissance suprême. Aussi, les devins et les devineresses sont-ils prescjue toujours de,s mendians ou des mendiantes à esjjriis vierges, des êtres en apparence grossiers, des cailloux roulés dans les torrens de laniiscre, dans les ornières de la vie, où ils n'ont dépensé que des souflranccs physiques. Le prophète, le Voyant, c'est entin Marlin, le laboureur, quia fait trembler Louis XVIII en disant un secret que le Roi pouvait seul savoir, c'est une mademoiselle Lenormand , une cuisinière coniine madame Fontaine, ui e négresse pres(iue idiote, un pûtre vivant a>ec des bvtes à cornes, un faquir assis au bord d'une pagode, et qui, tuant la chair, iait arriver l'esprit à toute la puissance inconnue des facultés somnambulcsques. C'est en Asie que de tout temjis se sont rencunircs les héros des sciences occultes. Souvent alors ces gens ipii , dans l'état ordinaire, restent ce qu'ils sont, car ils remplissent en quelque sorte les fonctions physiques et chimiques des corps conducteurs de l'électricité, tour à tour métaux inertes ou canaux pleins de (liiides mystérieux ; ces gens , redevenus eux-mêmes , s'adonnent ù des pratiques, à des calculs qui les mènent en jiolice correc-

tionnelle, voire même, comme le fameux Balthazar, en conr d'assises et au bagne.

Enfin ce (jui prouve l'immense pouvoir (|ue la Cartomancie exerce sur les gens du peuple, c'est que la vie ou la mort du pauvre musicien dépendait de l'horoscope que madame Fontaine allait tirer à madame Cibct.

Quoique certaines répétitions soient inévitables dans une histoire aussi cousidiTable et aussi chargée de détails que l'esl une histoire complète de la société française au dixneuvième siècle, il est inutile de peindre le taudis de madame Fontaine, déjà décrit dans /es Comcclicns sans Ir saroir. Seulement il est nécessaire de faire observer que madame Cibol entra chez madame Fontaine, qui demeure rue Meillc-du- Temple, comme les habitués du café Anglais entrent dans ce restaurant pour y déjeuner. Madame Cibot , pratique fort ancienne, atnenail Ik souvent des jeunes personnes et des commères dévorées de curiosité.

La vieille domesli(|ue, (jui servait de prévôt à la tireuse de cartes, ouvrit la porte du sanctuaire, sans prévenir sa maltresse.

— C'est madame Cibol ! Entrez, ajoulat-elle, il n'y a personne.

— Eh bien ! ma petite, qu'avez-vous donc pour venir si malin? dit la sorcière.

Madame Fontaine, alors Agée de soixante-dix-huit ans, méritait cette qualification par son extérieur digne d'une Parque.

— J'ai /es sangs Inuniés, donnez-moi le grand jeu ! s'écria la Cibot, il s'agit de ma fortune.

Et elle expliqua la situation dans laquelle elle se trouvait en demandant une lu'édiction i)Our son sordide espoir.

— Vous ne savez pas ce que c'est que le grand jeu? dit solennellement madame Fontaine.

— Non, je ne suis pas n'assez riche pour n'en n'avoir jamais vu la farce! cent francs!... Exiusez du peu ! N'où que je les n'aurais pris? Mais n'aujourd'hui, n'il nu> le faut!

— Je ne le joue pas souvent, ma petite, répondit madame Fontaine, je ne le donne aux riches que dans les grandes occasions, et on me le paye vingt-cinq louis ; car, voyez-vous, ça me fatigue, ça m'use! Vl^sprit me tripote, là, dans l'estomac. C'est, comme on disait autrefois, aller au sabbat !

— Mais, quand je vous dis, ma bonne m'amc Fontaine, qu'il s'agit de mon n'avenir...

— Eutiu pour vous à qui je dois tant de consultations, je vais me livrer à l'Esprit! ré|)Oiulil niaJame Fontaine eu laissant voir sur sa ligure décrépite une expression de terreur qui n'était i)as jouée.

l'^lle quitta sa vieille bergère crasseuse, au coin de sa cheminée, allavrrs sa table couverte d'un drap vert dont toutes les cordes usées pouvaient se compter, et où donnait à gauchi' un cra|iand d'une dimension extraordinaire , à côté d'une cage ouverte et liabiléi- par nue poule noire aux plumes ébourittces.

— Asiaroth! ici mon fils! dit-elle en donnant un léger coup d'une lonp;ue aiguille à tricoter sur le dos du crapaud, qui la regarda d'un air intelligent. — Et vous, mademoiselle Cléopàlre!... attention 1 reprit-elle en donnant un petit coup sur le bec de la vieille poule. •

Madame Fontaine se recueillit, elle demeura pendant quelques iiistans immobile; elle eut l'air d'une morte, ses yeux tournèrent et devinrent blancs. Puis elle se raidit, et dit: — IVk' voilà ! d'une voix caverneuse.

Après avoir automati(]ueuient éparpillé du millet pour Cléopàtre, elle prit son grand jeu , le mêla convulsivement, et le lit couper par madame Cibot, mais en soupirant profondément.

Quand celte image de la Mort eu turban crasseux, en casaqnin sinistre, regarda les graijis de millet i\w la poule noire piquait, et appela son crapaud Aslarolh pour qu'il se promenât sur les cartes étalées, madame Cibot eut froid dans le dos, elle tressaillit. Il n'y a que les grandes croyance? qui donnent de grandes émotions.

Avoir ou n'avoir pas de renies, Idle était la ([ueslion, a dit Shakespeare.

LES PÂ.RENS PAUVRES

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