‹ Le siècleChapitre 58 sur 62 · XXI X · texte numérisé non relu

XXI X

Après sept ou huit minutes pendant lesquelles la sorcière ouvrit et lut un grimoire d'une voix sépulcrale, examina les grains qui restaient, le chemin que faisait le crapaud-eu se retirant, elle déeliiflra le sens des cartes en y dirigeant ses yeux blancs.

— Vous réussirez ! quoique rien dans celte affaire ne doive aller comme vous le croyez ! dit-elle. Vous aurez bien des démarches à faire. Slais vous recueillerez le fruit de vos peines. 'N'ous vous conduirez bien mal, mais ce sera pour vous comme pour tous «eux qui sont auprès des malades, et qui convoitent une part de succession. Vous serez aidée dans cette œuvre de malfaisanee par des personnages considérables... Plus tard, vous vous repentirez dans les angoisses de la mort, car vous mourrez assassinée par deux forçats évadés, un petit ù cheveux rouges et un vieux tout chauve, à cause de la fortune qu'on vous supposera dans le village où vous vous retirerez avec votre second mari... ^l'e^i ma fdle, vous êtes libre d'agir ou dd rester tranquille.

L'exaltation intérieure qui venait d'allumer des torches dans les yeux caves de ce squektte si froid en apparence, cessa. Lorsque l'horoscope fut prononcé, madame Fontaine éprouva comme un éblouissement et fut en tout point semblable aux somnambules quand on les réveille ; elle regarda tout d'un air étonné; puis elle reconnut madame Cibot et parut surprise de la voir en proie à l'horreur peinte sur ce visage.

— Eh bien ! ma fille ! dit-elle d'une voix tout-à-fail différente de celle qu'elle avait eue en prophétisant, êtes-vous contente?...

Madame Cibot regarda la sorcière d'un air hébété sans pouvoir lui répondre.

' — Ah! vous avez voulu le grand jeu! je vous ai traitée comme une vieille connaissance. Donnez-moi cent francs , seulement...

— Cibot, mourir? s'écria la portière.

— Je vous ai donc dit des choses bien terribles?... demanda très ingénument madame Fontaine.

— Mais oui !... dit la Cibot en'tirant de sa poche cent francs et les posant au bord de la table, mourir assassinée!...

— Ah! voilà, vous voulez le grand jeu!... Mais consolezvous, tous les gens assassinés dans les cartes ne meurent pas.

— Mais c'est-y possible, mameFontaine?

— Ah! ma petite belle, moi je n'en sais rien ! Vous avez voulu frapper à la porte de l'avenir, j'ai tiré le cordon, voilà tout, et // est venu !

— Qui ? il ? dit madame Cibot.

— Eh bien ! l'Esprit , quoi ! répliqua la sorcière impatientée.

— Adieu, madame Fontaine ! s'écria la portière. Je ne connaissais las le grand jeu, vous m'avez bien effiayée, n'allez!...

— Madame p.e se met pas deux fois par mois dans cet étatlà ! dit la servante en reconduisant la portière jusque sur le palier. Elle crèverait à la peine, tant ça la lasse. Elle va manger des côtelettes et dormir pendant trois heures...

Dans la rue, en marchant, la Cibot tit ce que font tous les consulrans avec toutes les consultations. Elle cru-^ à tout ce que la prophétie offrait de favorable à ses intérêts et douta de tous les malheurs annoncés.

Le lendem.ain, affermie dans ses résolutions, elle pensait à tout mettre en œuvre pour devenir riche en se faisant donner une partie du Musée-Pons. Aussi n'eut-elie plus . pendant quelque temps , d'autre pensée que celle de combiner les moyens de réussir. Le phénomène expliqué ci-dessus, celui de la concentration des forces morales chez tous les gens grossiers qui, n'usant parleurs facultés inintelligenlielles ainsi que les gens du monde pur une dépense journalière, les trouvent fortes et puissantes au moment où joue dans leur esprit cette arme redoutable appelée l'idée fixe, se manifesta chez la Cibot à un degré supérieur. De même que l'idée fixe produit les miracles des évasions et les miracles du sentiment, cette portière, appuyée par la cupidité, devint aussi forte qu'un Nucingen aux abois, aussi spirilu-'lle sous sa bètisê que le séduisant Ld Palférine.

Quelques jours après, sur les sept heures du matin, en voyant Rémonencq occupé d'ouvrir sa bouti(iue, elle alla cliattement à lui. ""

— Comment faire pour savoir la vérité sur la valeur des choses entassées chez mes messieurs? lui demauda-l-<slle.

— Ah! c'est bii'u facile, répondit le marchand de curiosités dans son aO'reux charabias qu'il est inutile de continuer à déiigurer pour la clarté du récit. Si vuus voulez jouer franc jeu avec moi, je vous iudiquerai un appréciateur, uu bien honnête homme, qui saura la valeur des tableaux à deux sous près... ,

— Qui?

— .Monsieur Mjgus, un Juif qui ne fait plus d'affaires que pour ton plaisir.

Élie Magns, dont le nom est trop connu dans la roMÉDiE Hi'M.vivE pour qu'il soit nécessaire de parler de lui, s'était retiré du commerce des tableaux et des curiosités, en imi- Uanl, comme marchand, la conduite que Pons avait tenue comme amateur. Les célèbres appréciateurs., feu Henry, messieurs Pigeot et Moret, Thérei, Georges et Roëhn, enSn, les experts du Musée, étaient tous des enfans, comparés à jÉlie Magus, qui devinait un chef-d'œuvre sous une crasse centenaire, qui connaissait toutes les Écoles et l'écriture de tous les peintres.

Ce Juif, autrefois à Bordeaux, avait quitté le commerce en 1833, sans quitter les dehors misérables qu'il gardait, selon les habitudes de la plupart des Juifs, tant cette race est fidèle à ses traditions. Au Moyen-Age, la persécution obligeait les Juifs à porter des haillons pour déjouer les soupçons, à toujours se plaindre, pleurnicher, crier à la misère. Ces nécessités d'autrefois sont devenues, comme toujours, un instinct de peuple, un vice endémique. Élie Magus, A force d'acheter des diamans et de les revendre, de brocanter les tablenux et les dentelles, les hautes curiosités et les émaux, les liucs sculptures et les vieilles orfèvreries, jouissait d'un? im.mense fortune inconnue, acq use dans ce commerce, devenu si considérable. En effet, le nombre des marchands a décuplé depuis vingt ans à Paris, la ville où toutes les curiosités du monde se donnent rendez-vous. Quant aux tableaux, ils ne se vendent que dans trois villes, à Rome, à Londres et à • Paris..

Élie Magus vivait, Chaussée des Slinimes, petite et vaste rue qui mène à la place Royale où il possédait un vieil hôtel acheté, pour un morceau de pain, comme on dit, en 1831. Cette magnifique conslru-tion cocienait un des plus fastueux appartemens décorés du temps de Louis XV, car c'était l'ancien hôtel de Maulaincourî. Bâti par ce célèbre président de la cour des Aides, cet hôlel, à cause de sa situation, n'avait pas été dévasté durant la révolution. Si le vieux Juif s'était décidé, contre les lois Israélites, à devenir propriétaire, croyez qu'il eut bien ses raisons.

Le vieillard finissait, comme nous finissons tous, par une manie poussée jusqu'à la folie.

Quoiqu'il fût avare autant que son ami feu Gobseck, il se laissa prendre par l'admiration des chefs-d'œuvre qu'il brocaniait; mais son goût, de plus en plus épuré, difficile, était devenu l'une de ces passions qui ne sont permises ija'aux Rois, quand ils sont riches et qu'ils aiment les arts. Semblable au second roi de Prusse, qui ne s'enthousiasmait pour un grenadier que lorsque le s.ijet atteignait ;i six pieds de hauteur, et qui dépensait des sommes folles pour le pouvoir joindre à son musée vivant de grenadiers, le brocanteur retiré ne se passionnait que pour des toiles irréprochables, restées telles que le maître les avait peintes, et du pri=mier ordre dans l'œuvre. Aussi Élie Magus ne manquait-il pas une seule des grandes ventes, visitait-il tous les marchés, et voyageaitil par toute l'Europe.

Celte âme vouée au lucre, froide comme un glaçon, s'échauffait ;"i la vue d'un chef-d'œuvre, absolument comme un liberlin' lasfé de femmes, s'émeut devant une fille parfaite, et s'adonne à la recherche di s beautés sans défaut. Ce Don Juan des toiles, cet adorateur de l'idéal, trouvait dans cette admi- 1 ration des jouissances supérieures à celles que donne à l'a

DE BALZAC

rare la contemplation de l'ur. Il vivait dans un sérail de braux (ahicaux !

Ces cliefs-d'iiMivre lugt's comiiie doivent l'cire les enlans fies princes, occupaient tout le premier étage de l'hôtel (|u"Élie MaKus avait fait restaurer, et avec (juelle splendeur!

Aux fenêtres, pendaient en rideaux les plus beaux brocaits d"oi de \enise..Surlespar(iueis,s'étendaicnHes plusmagnil';qucs tapis de la Savonnerie. Les tableaux, au nombre de cent environ, étaient encadrés dans les cadres les plus splendides, redorés tous avec esprit par le seul doreur de Paris qu'Élie Jrouvàt consciencieux, par Servais, S ((ui le vieux Juif apprit à dorer avec l'or anglais, or inlininient supérieur ù celui des batteurs d'oi- français. Servais est, dans l'art du doreur, ce ((u'élait 'Jliouveuin dans la reliure, un artiste amoureux de ses «jcuvres.

Les fenêtres de tel appartement étaient protégées par des volets garnis en tôle. Klie Magus habitait deux chambres en mansarde au deuxième étage, meublées pauvrement, garnies de ses baillons, et sentant la juiverie, car il achevait de vivre comme il avait vécu.

Le rez-de-chaussée, tout entier pris par les tableaux que le .Inif brocantait toujours, par les caisses venues de l'étranger, conliiiail un ininieiise atelier où travaillait presque uniquement pour lui Muret, le plus habile de nos restaurateurs de tableaux, un de ceux (juc le Musée devrait employer. Là se Jrouvail aussi l'appartement de sa fille, le fruit de sa vieillesse, une Juive, belle comme sont toutes les Juives quand le type asiatique reparaît pur et noble en elles.

Kocnii , gardée par deux servantes fanali(|ues et juives, avait |)ûur avanl-gaide un Juif polonais nommé Abramko, cOHiprumis, pai' un hasard fabuleux, dans les événenicns de Pologne, cl qu'Klie Magus avait sauvé par spéculation.

Abramko, concierge de cet hùiel muet, morne et désert, occupait une loge armée de trois chiens d'une férocité remar- «juable, l'untle TerreiNeuve, l'autre des Pyrénées, le troisième anglais et boule-dogue.

\ oici sur (|uelles observations profondes iHait assise la siiretr du .luif qui voyageait sans crainte, qui dormait sur ses deux oreilles, et ne redoutait aucune eutreprise ni sur sa lllle, son premier trésor, ni sur ses tableaux, ni sur son or-

Abramko recevait clia(|ue année deux cents francs de plus que l'année préiédenle, l'I ne devait plus rien recevoir à la mort de Magus (jui le diessail à faire l'usure dans le quartier. Abramko n'ouvrait jamais à personne, sans avoir regardé par un guichet grillagé, formidable. Ce concierge, d'une force herculéenne, adorait Mag\is comme Sancho Panca adore don (.Hiichotle.

Les chiens, reiifermi's pendant le jour, ne pouvaient avoir sous la dent aucune nourriture; mais, à la nuit, .Vbramko les lAihaii, et ils étaient condamnés par le rusé calcul du vieux Juif à stationner, luu dans le jardin, au i)ied d'un poteau en haut duquel éiail accroché un nioiceau de viande, l'autre dans la cour au pied d'un poteau semblable, et le troisième dans la grande salle du rc/.-de-cliausjée. Vous comprenez que ces chiens (pii, par iiisiini I, gardaient tléjà la maison, étaient gardés eux-mêmes par leur l'aini; ils n'eussent pas quitté, pour la plus belle chienne, leur place au pied de leur ni/it de cocagne ; ils ne s'en êcarlaient pas pour aller flairer quoi que ce soit. Qu'un inconnu se présentai, les chiens s'imaginaient tous trois que le (|uiilain en voulait à leur nourriture, la quelle ne leur était desi en lue (|ue le malin au réveil d'Abramko. t)eile infernahî combinaison avait un avantage immense. Les ( hii'ns n'aboyaieit jamais, le génie de Magus les avait promus Sauvages, ils étaient devenue sournsis comme des Mohieans

Or, voiil ce ipii advint :

Un jour, des inallaiieui.'», enhardis parce silence, crurent assez légèrement pouvoir rhircr la caisse de ce Juif. L'un d'eux, désigné pour Monter le premier à l'assaut, passa pardessus le mur du jardin et voulut descendre ; le boul-!ogue l'avait laisse laire, il l'avait parfaitement en-tendu ; niais, dé.s que le pied de ce monsieur fut i\ portée 'de sa gueule, il le lui coupa net, et le mangea. Le voleur eut bMonrage de repasser le ninr, il marcha sur l'os de sa

jambe jusqu'à ce qu'il tombât évanoui dans les bras de ses camarades qui l'emportèrent. Ce fait Paris, car la Gaielir des Tribunaux ne manqua pas de rapporter ce délicieux épisode des nuits parisiennes, fut pris pour un puff.

Majus, alors âgé de soixantc-iuinze ans, pouvait aller jusqu'à la centaine. Riche, il vivait comme vivaient les Rémonendi. 'J'rois mille francs, y compris ses profusions pour sa (ille, défrayaient toutes ses dépenses.

Aucune existence n'était plus régulière que celle du vieillard. Levé dès le jour, il mangeait du pain frotté d'ail, déjeuner qui le menait jusqu'à l'heure du diner. l.e diner, d'une frugalité monacale, se faisait en famille. Entre son lever el l'heure de midi, le maniaque usait le temps à se promener dans l'appartement où brillaient les chefs-d'œuvre. Il y épousselait tout, meubles et tableaux, il admirait sau.s lassitude ; puis il descendait chez sa tille, il s'y grisait du bonheur des pères, et il partait pour ses courses à travers Paris, où il surveillait les ventes, allail aux expositions, etc.

Quand un chef-d'œuvre se trouvait dans les conditions où il le voulait, la vie de cet homme s'animait ; il avait un coup à monter, uni; ailaire à mener, une bataille de Marengo à gagner. Il entassait ruse sur ruse pour avoir sa nouvelle sultane à bon marché. i\Iagus possédait sa carte d'F.urope, une carte où les chefs-d'œuvre étaient marqués, et il chargeait ses co-religionnaircs dans chaque endroit d'espionner l'affaire pour son comi)te, moyennant une prime. Mais aussi .quelles réiompeiises pour tant de soins !...

Les deux tableaux de Raphaël perdus et chercliés avec tant de persistance par les Raphai'liaques, Slagus les possède 1 11 possède l'original de la maiiresse du Giorgione, cette femme pour laquelle ce jteintre est mort, et les prétendus originaux sont des copies de cette toile illustre qui vaut cinq cent mille francs, à l'estimation de Magus. Ce Juif garde le clief-d'ieuvre de Titie» : le Christ mis au tombeau, tableau peint pour Charles-Quint, qui fut envoyé par le grand homme au grand Empereur, accompagné d'une lettre écrite tout entière de la main du Titien, et cette lettre est collée au bas de la toile. Il a, du même peintre, l'original, la maquelte d'a|)rès laquelle tous les portraits de Philippe II ont éié faits. Les quatre-vingt-dix-sept autres tableaux sont tous de cette force et de cette distinction.

Aussi Magus se rit-il de notre musée, ravagé par le soleil qui ronge les plus belles toiles en passant par des vitres dont l'action éiiuivaiit à celle des lentilles. Les galeries de tableaux ne sont possibles qu'éclairées par leurs plafond.-;. Magus fermait et ouvrait les volets de son musée lui-même, déployait autant de soins et de précautions pour ses tableaux ipie pour sa fille, son autre idole.

Ah ! le vieux tableaumane connaissait bien les lois de la peinture! Selon lui, les chefs-d'œuvre avaient une vie qui lenrêiait propre, ils éîaient journaliers, leur beauté di'pendait de la lumière qui venait les colorer, il en parlait comme les Ilullandais parlaient jadis de leurs tulipes, et venait voir tel tableau, à l'heure où le cliel-d'ieuvre resplendissait dans toute sa gloire, quand le tem|is était clair et pur.

C'était un tableau vivant au milieu de ces tableaux immobiles que ce petit vieillard, vêtu d'une méchante peiile redingote, d'un gilet du soie décennal, d'un pantalon crasseux, la télc chauve, le visage creux, la barbe frêliUanie et dardant ses poils blancs, le menton menaçant et pointu, la bouche démeublée, l'œil brillant comme celui de ses chiens, les mains osseuses et décharnées, le nez en obélisque, la peau rugueuse et froide, souriant à c&s belles créations du génie! In Juif, au milieu de trois millions, sera toujours un des plus beaux spectacles que puisse donner l'Iiumanité. Frédérick-I.cmaiire ne peut pas, quelque sublime qu'il soit, atteindre à i elle poésie.

Paris esi la ville du monde qui recelé le plus d'originaux eu ce genre, ayant une relij^ion au cœur. Les excrnirUiui-s de Londres finissent toujours par se dégOiMer de leurs adorations l'omnic ils se dégofiienî de vivre ; tandis qu'à Paris les monoMfaues vivent a'vcc leur fantaieie dans uii heureux conrubinage d'esprit. Vous y voyez souvent venir à vous des

LES PARENS PAUVRES

Pons, (les Elie Matins velus furl pauvrement, le nez coiiime celui (lu secrétaire pcrpélu.! de l'Académie lianvaise, à l'ouesl! ayant l'air de ne tenir à rien, de ne rien sentir, ne faisant aucune attention aux Irnimes, aux uia^'asius, allant pour aiusi dire au hasard, le vide dans leur pn( he, paraissant élre dénués de cervelle, e( vous vous demandez à (juelle tribu parisienne ils peuvent appartenir. Eii bien! ces hommes sont des millionnaires, des collectionneurs, les gens les plus passionnées de la terre, des gens capables de s'avancer dans les terrains boueux de la police correctionnelle pour s'emparer d'une tasse, d'un tableau, d'une pièce rare, comnuî lit Klie MagUs, un jour, en Allemagne.

Tel était l'expert chez (jui Rémonenc(i conduisit mystérieusement la Cibol. Rémonencq consultait Elie Magu.. truies les l'ois qu'il le rencontrait sui- les boulevards. Le Juif avait, à diverses reprises, fait prèier par Abraniko de l'argent à cet aiu'ieu commissionnaire dont la probité lui était connue. La Chaussée des Minimes étant fi deux pas de la rue de iXormandie, les deux complices du rini/) à inonler y furent eu dix minutes.

— Vous allez voir, lui dit Rémonencq, le ])lus riche des anciens marchands de la Curiosité, le plus grand connaisseur qu'il y ait à Paris...

Madame Cibot fut stupéfaite eu se trouvant en présence d'un petit vieillard velu d'une houppelande indigne de passer par les mains de Cibot pour être raccommodée, qui surveillait son restaurateur peintre occupé à réparer des ta bleaux dans une pièce froide de ce vaste rez-de-chaussée ; puis, en recevant un regard de ces yeux pleins d'une malice froide comme ceux des chats, elle trembla.

—Que voulez-vcus, Rémonencq? dit-il.

— Il s'agit d'estimer des tableaux; et il n'y a que vous dans Paris qui |)uissiez dire ;\ un pauvre (-haudronnier comme moi ce qu'il en peut donner, quand il n'a pas, comme vous, des mille et des cents !

— Où est-ce i' dit Elie MagMs.

— Voici la portière de la maison qui fait le ménage du monsieur, et avec qui je me suis arrangé...

— Quel est le nom du propriétaire?

— Monsieur Pons! dit la Cibot.

~ Je ne le connais pas, répondit d'un air ingénu Magus en pressant tout doucement de son pied le pied de son restaurateur.

Ce peintre, qui savait la valeur du Musée-Pons, avait levé brusquement la tête.

Celte finesse ne pouvait être hasardée qu'avec Rémonenc(| et la Cibot. Le Juif avait évalué moralement cette portière par un regard où les yeux tirent l'office des balances d'un peseur d'or. L'un et l'aulredevaient ignorerque le bonhomme Pons et Magus avaient mesuré souvent leurs griffes. En ellet , ces deux amateurs féroces s'enviaient l'un l'autre. Aussi le vieux Juif venail-il d'avoir comme un éblouissement intérieur. Jamais il n'espérait pouvoir entrer dans un sérail si bien gardé. Le Musée-Pons était le seul à Paris qui put rivaliser avec celui de Magus. Le Juif avait eu, vingt ans plus tard que Pons, la même idée ; mais, en sa qualité de marchand-amateur , le Musée-Pons lui resta fermé de même qu'à Dusommerard. Pons et Magus avaient au cœur la même jalousie Ni l'un ni l'autre ils n'aimaient cette célébrité que recherchent ordinairement ceux qui possèdent des cabinets. Pouvoir examiner la magnifique collection du pauvre musicien, c'était, pour Elie Magus, le même bonheur que celui d'un amateur de femmes parvenant à se glisser dans le boudoir d'une belle maîtresse que lui cache un ami.

Le grand respect que témoignait Rémonencq à ce bizarre personnage et le prestige qu'exerce tout pouvoir réel, même mystérieux, rendirent la portière obéissante et souple. La Cibol perdit le ton autocratique avec lequel elle se conduisait dans sa loge avec les locataires et ses deux messieurs, elle ac("epta les conditions de Magus et promit de l'introduire dans le Musée-Pons, le jour même.

C'était amener l'ennemi dans le cœur de la place, plonger un poignard au cœur de Pons qui, depuis dix ans, interdi-

sait à la Cibot de laisser pénétrer (lui que ce fût chez lui (|ui prenait toujours sur lui ses clefs, et à qui la Cibot avait obéi, tant qu'elle avait partagé les opinions de Schmuclve en fait de bri(-à-brâc. Eu ellet, le bon .Scbmucke, en traitant ces magnilicenrcs de pihiiporlons et déplorant la manie de Pons, avait inciilqu.- son mépris pour ces antiquailles à la portière et garanti le Musée-Pons de toute invasion pendant fort longtemps.

Depui, que Pons était alité, Scbmucke le remplavait au théâtre et dans les pensionnats. Le pauvre Allemand, qui ne voyait son ami que le matin et à diner, lâchait de suffire à tout en conservant leur commune clienièle ; mais toutes ses forces étaient absorbées par cette tâcr.e, tant la douleur l'accablait. En voyant ce pauvre homme si triste, les écolières et les gens du théâtre, tous instruits par lui de la maladie de Pons, lui eu demandaient des nouvelles, et le chagrin du pianiste était si grand, ([u'il obtenait des indill'érens la même grimace de sensibilité qu'on accorde à Paris aux plus grandes catastrophes. Le principe même de la vie du bon Allemand était attaqué tout aussi bien que chez Pons. Scbmucke soulfrait à la fois de sa douleur et de la nulailie de son ami. Aussi parlait-il de Pons pendant la moitié de la leçon qu'il donnait; il interrompait si naïvement une démonstration pour se demander à lui-même comment allait son ami, que la jeune écolière l' écoutait expliquant la maladie de Pons. Entre deux leijons, il accourait rue de Normandie pourvoir Pons pendant un quart d'heure.

Effrayé du vide de la caisse sociale, alarmé par madame ■Cibot qui, depuis quinze jours, grossissait de son mieux les dépenses de la saaiadie, le professeur de piano sentait ses angoisses dominées par un courage dont il ne se serait jamais cru capable. Il voulait pour la première fois de sa vie gagner de l'argent, pour que l'argent ne manquât pas au

logis- . ,

Quand une éolière, vraiment touchée de la situation .des deux amis, demandait à Scbmucke comment il pouvait laisser Pons tout seul , il répondait, avec le sublime sourire iJes àn^is: —MatewoUelte, mis ajmis montam Zibod : ente Irèssor ! eine berle ! Bons ed zoiciic yniiimc vin lirince ! .

' Or, dès que Scbmucke trottait par les rues, la Cibot était la maîtresse de l'appartement et du malade. Comment Pons, qui n'avait rien mangé. depuis quinze jours, qui gisait sans force, que la Cibot était obligée de lever elle-même et d'asseoir dans une bergère pour faire le lit, aurait-il pu surveiller ce soi-disant ange gardien? Kalarellement la Cibot était allée chez Elie Magus pendant le déjeuner de Scbmucke. Elle revint- pour le moment où l'Allemand disait adieu au malade ; car, depuis la révélation de la fortune possible de Pons, la Cibot ne quittait plus son célibataire, elle le couvait ! Elle s'enfonçait dans une bonne bergère, au pied du lit, et faisait à Pons, pour le distraire, ces commérages auxquels excellent ces sortes de femmes. Devenue pateline, douce, attentive, inquiète, elle s'établissait dans l'esprit du bonhomme Pons avec une adresse machiavélique, comme on va le voir.

Effrayée par la prédiction du grand jeu de madame Fontaine, la Cibot s'était promis à elle-même de réussir par des moyens doux, par une scélératesse puremenl morale, ù se faire coucher sur le testament de son Monsieur. Ignorant pendant dix ans la valeur du Musée-Pons, la Cibot se voyait dix ans d'attachement, de probité, de désintéressement devant elle, et elle se proposait d'escompter cette magnifique valeur. Depuis le jour où, par un mot plein d'or, Rémoiwncq avait fait éclore dans le cœur de celte femme un, serpent contenu dans sa coquille pendant vingt-cinci ans, le désir d'être riche, cette créature avait nourri le serpent de Icm.^ les mauvais levains qui tapissent le fond des cœurs, et l'on va voir comment elle exécutait les conseils que lui silUail le sen)ent.

LE BALZAC

— Eh bien ! a-t-il bien bu, noire chérubin? va-t il mieux? dil-ellp à SchmiK itc

— Ba.i pien ; mou Ic/iere tyontame 'Lilio(i\ bas pienl .répondit l'allemand en e&suyant une laraie.

— bal» I vous vous alarmez par trop aussi, mon cher monsieur, il faut on (irendro et <ii l<ii»ser... Cibot sérail à la mort, je ne serais pas si dcsolie que vous l'êtes. Allez! noire chérubin est d'une bonne constitution. Et -puis, voyez-vous, il parait qu'il a été sage! vous ne savez pas combien les gens sages vivent vieux! ll.estbien malade, c'est vrai, mais avec les soins que j'ai de lui, je l'en tirerai. Soyez tranquille, allez à vos affaires, je vais lui tenir compagnie, et lui faire boire ses pintes d'eau d'orge.

— Sans fus, che murerais d einquiétude . . dit Schmucke en pressant dans ses mains par un geste de conliance la main de sa bonne ménagère.

La Cibo! entra dans la chambre de Pons en s'essuyant les yeux.

— Qn'avez-vous, madame Cibot? dit Pons.

— C'est monsieur Schraucke qui me met l'unie à l'envtrs, il vous pleure comme si vous éiii-z mort! dit-elle. Quoique vous ne soyez pas bien, vous n'êtes jj;)s encore assez mal pour qu'on vous pleute; mais cela me lait tant d'effet! Mon Dieu, suis-je béte d'aimer lonime cela les gens et de m'étre attachée à vous plus qu'à Cibot! Car, après tout, voiis ne m'éies de rien, nous ne sommes pafens (jue par la première femme ; eh bien ! j'ai les sangs louriiés dès qu'il s'agit de vou<5, ma parole d'honneur. Je me ferais couper la main, la gauche s'entend, nà, devant vous, potir vous voir allant et venant, mangeant et Ilibustant des mardiands, comme îi votre ordinaire.... Si j'avais fu un enfant, je pense que je l'aurais aimé, comme je vous aime, quoi ! Buvez donc, mon mignon, allons un plein verre! Voulez-vous boire, monsieur! iJ'abord, monsieur Poulain a dit : — S'il ne veut p,.s aller an l'ère-l.achaise, monsieur Pons doit buire dans sa journée auiant de voles d'eau qu'un Auvergnat en vend. Ainsi, buvez! allons !...

— Mais, je bois, ma bonne Cibot.... tant et tant que j'ai l'estomac noyé...

— Là, c'est bien ! dit la portière en prenant le verre vide. Vous vous en sauverez comme fa ! Monsieur Poulain avait un malade comme vous, qui n'avait aucun soin, que ses enfans abandonnaient, et il est mort de cette maladie-là, fyute d'avoir bu !.. Ainsi faut boire, voyez-vous, mon bichon !.... qu'on l'a enterré il y a deux mois... Savez-vons que si vous mouriez, mon cher monsieur, vous entraîneriez avec vous le bonhomme Schmucke... il e.st comme un enfant, ma parole d'honneur. Ah! vous aime-1-il, ce cher agneau d'hOBime 1 non, jamais une lemme n'aime un homme (oninic ça!. .. Il en jterd le boire et le manger; il est maigri depuis (|uiuze jours, autant que vous, qui n'avez que la peau et les os... Ca me rend jalouse, car je vous suis bien attachée ; mais je n'en suis pas là.... je n'ai pas peidu l'appctit, au contraire! Forcée de monter et de desi:endre sans cesse les étages , j'ai des lassitudes dans les jambes, que le soir je tombe comme une masse de plomb. ISe voilà-t-il pas que je néglige mon pauvre Cibot pour vous, que mademoiselle Rémonencq lui fait son vivre, qu'il me bougonne parce que tout est mauvais ! Pour lors, je lui dis comme ca qu'il faut savoir soufli ir pour les autres, et que vous êtes trop malade pour (|u'on vous quitte... D'abord vous n'êtes pas assez bien pour ne pas avoir une garde! Pus souvent que je souffrirais une garde ici, mois ([ui fais vos affaires et votre ménage depuis dix ans.... Et ailes sont sur leux bouche ! qu'elles mangent comme dix, (|u'elles veulent du vin, du sucre, leurs chaufferettes, leurs aises... Et puis qu'elles volent les malades, quand les malades ne les mettent pas sur leurs tesiauiens... Mettez une garde ici pour aujourd'hui, mais demain nous trouvererlons un tableau, quelque objet de Koins...

— Oh ! madame Cibot! s'écria Puns hors de Uii, ne ise quittez pas !... Qu'on ne touche à rien ! ..

— Je suis là ! dit la Cibot, tant que j'en aurai la force, je serai là... soyez tranquille ! Monsieur Poulain, qui peut-être a des vues sur votre trésor, ne voulait-il pas vous donner

une garde !... Comme je vous l'ai remouché ! — « H n'y a que moi, que je lui ai dit, de qui veuille monsieur, il a mes habitudes comme j'ai les siennes. « Ei il s'est tu. Mais une garde, c'est tout voleuses! J'haï-t-il ces femmes-là... Vous allez voir comme elles sont intrigantes. Pour lors, un vieux n.onsieur... — ISolez que c'est monsieur Poulain qui m'a raconté cela... — Donc une madame Sabatier, une femme de trente-six ans, ancienne marchande de mules au Palais,

— vous connaissez bien la galerie marchande qu'on a démolie au Calais...

Pons lit un .%igne affiimatif.

— Hien, SIC femme, pour lors, n'a pas réussi, rapport à son homme qui buvait tout et qu'est mort d'une imbustion spontanée, mais elle a été belle femmPj faut tout dire mais ça ne lui a pas profité, quoiqu'elle ait eu, dit-on, des avoeais pour bons amis... Donc, dans la débine, elle s'a fait garde de femmes en couches , et n'allé demeure rue Harre-du-fiec. Elle n'a donc gardé comme ca n'un vieux monsieur, qui, sous votre respect, avait ure maladie des foies kirinaires , qu'on le sondait comme un puits artésien, et qui voulait de si grands soins qu'elle couchait sur un lit de sangle dans la chambre de ce monsieur. C'est-y croyabe ces choses-là. Mais vous me direz : les hommes, ça i:e respecte rien! tant ils sont égoïstes! Enlin voilà qu'en causant avei; lui , vous comprenez, elle était là toujours, elle l'égayait, elle lui racontait des histoires, elle le faisait jaser, comme nous sommes-là, pas vra-, tous les deux à jacasser... Elle apprend <|ue ses neveux, le malade avait des neveux, étaient des monstres, qu'ils lui donnaient des chagrins, et, lin finale, que sa maladie ven.'>.it de ses neveux. Kli bien ! mon cher monsieur, elle a sauvé ce monsieur, et elle est devenue sa femme, et ils ont un enfant qu'est supeibe, et que manie Pordevin , l.i bouchère de la rue Chariot qu'est pan-nte à c'te dame, a été marraine.... En voilà ed' l:i chance 1 Moi, je suis mariée! .. Mais je n'ai pas d'enfant , et je puis le dire, c'est la faute à Cilioi, (|ui m'aime Iropi car si je voulais... Suffit. Quéque nous serions devenus avec de la famille, moi et mon Cibot, qui n'avons pas un sou vaillant, après trente ans de probité, mon cher monsieur! Mais ce qui me console, c'est que je n'ai pas un liard du bien d'aulrui. Jamais je n'ai fait de tort à personne .. T(nez, n'nne supposition, qu'on peut dire, puisque dans six semaines vous serez sur vos quilles, à flâner sur le boulevard ; eh bien ! vous me mettriez sur votre lestamenl -, eh bien ! je n'aurais de cesse que je n'aie trouvé vos héritiers pour leur rendre... tant j'ai tant peur du bien qui n'est pas acquis à la sueur de mon front. Vous me direz : « Mais, manie Cibot, ne vous tourmentez donc pas comme ça, vous l'avez bien gagné, vous avez soigné ces messieurs comme vos enfans, vous leur av<z épargné mille francs par an... » Car, à ma jilace, savez-voiis, monsieur, qu'il y a bien des (uisiniéres qui auraient déjà dix mille francs ed' placés.

— « C'est donc justice si ce digne monsieur vous laisse un petit viager!.. » qu'on me dirait par supposition. Eh bien ! non ! moi je suis désintéressée... Je ne sais pas comment il y a des femmes qui font le bien par intérêt... Ce n'est plus l'aire le bien, n'est-ce |ias, monsieur?... Je ne vais pas à l'église, moi ! je n'en ai pas le temps ; mais ma conscience me dit ce qui est bien .. Ne vous agitez pas comme ça, mon chat!. . ne vous grattez pas! Mon Dieu, comme vous jaunissez ! vous êtes si jaune, (|iie vous en devenez l)run... Comme c'est drôle (|U'on soit, en vingt jours, comme un citron !.. l.a probité, ('est le trésor des pauvres gens, il faut bien posséder ([uelque chose ! D'abord, vous arrivereriez à toute extrémité, jiar supposition, je serais la première à vous dire (jue vous devez donner tout ce qui vous appartient à monsieur S<limucke. C'est là votre devoir, car il est à lui seul, toute votre famille ! il vous n'aime celui là, comme un chien aime son maitre.

— Ah : oui ! dit Pons, je n'ai été aimé dans toute ma vie que par lui...

— Ah ! monsieur, dit madame Cibot, vous n'ét«s pas gentil, et moi, donc' je ne vous aime donc pas...

— Je ne dis pas cela, ma chère madame Cibot.

LES PARENS PAUVRES

— Bon! allez-vous pas nie pivndif pour une servaii'i! une ciiisinii'i-e ordinaire, comnu' si je n'avais pas un cœur! Ali ! moi! Dieu ! fendez-vous dont pendant onze ans pour deux vieisx garçons ! ne soyez donc occupée que de leur bien êlre, que je remuais tout chez dix fruitières, à m'y faire dire des sottises, pour vous trouver du bon fromage de Brie, que j'allais jusqu'à la Halle pour vous avoir du beurre frais, et prenez donc garde à tout, qu'en dix ans je ne vous u'ai rien cassé, rien écorné... Soyez donc comme une mère pour ses enfans ! El vous n'entendre dire un via chère madame Cibot qui prouve qu'il n'y a pas un sentiment pour vous dans le coeur du vieux monsieur que vous soignez comme un lils de roi, car le petit roi de Rome n'a pas été soigné comme vous. .. Voulez-vous parier qu'on ne l'a pas soigné comme vousl... à preuve ijuil est mort à la fleur de son âge... Tenez, monsieur, vous n'êtes pas juste... Vous êtes un ingrat ! C'est parce que je ne suis qu'une pauvre portière. Ah ! mon Dieu, vous croyez donc aussi, vous, que nous sommes des chiens...

— Mais, ma chère madame Cibot...

— Enlln , vous qu'êtes un savant , expliquez-moi pourquoi nous sommes traités comme ça, nous autres concierges, qu'on ne nous croit pas des sentimens, qu'on se moque de nous, dans un temps où l'on parle d'égalité!.... Moi, je ije vaux donc pas une autre femme! moi qui ai été une des plus jolies femmes de Paris, qu'on m'a nommée la helle écaillére, et que je recevais des déclarations d'amour, septou huit fois par jour... Et que si je voulais encore! Tenez, monsieur, vous connaissez bien ce gringalet de ferrailleur qu'est à la porte, eh bien! si j'eiais veuve, une supposition, il m'épouserait les yeux fermés, tant il lésa ouverts i"! mon endroit, qu'il nie dit toute la journée : — » Oh ! les beaux bras que vous avez !... raaiue Cibot! je rêvais, cette nuit, que c'était du pain et que j'étais du beurre, et que je m'étendais là-dessus!... » Tenez, monsieur, en voilà des bras !

Elle retroussa sa manche et montra le plus luaguifuiue bras du monde, aussi Liane et aussi frais que sa main était rouge et flétrie ; un bras potelé, rond, à fossettes, et qui, tiré de son fourreau de mérinos commun comme une lame est tirée de sa gaîne, devait éblouir Pons, qui n'osa pas le regarder trop longtemps.

— Et, reprit-elle, qui ont ouvert autant de cœure que mon couteau ouvrait d'huîtres! .. Eh bien! c'est à Cibot, et j'ai eu le tort de négliger ce pauvre cher homme, qui se jetterait dedans un précipice au premier mol que je dirais, pour vous, Eiunsieur, qui m'appelez ma chère madame Cibot, quand je ferais l'impossible pour vous...

— Ecoutez moi donc, dit le malade, je ne peux pas vous appeler ma mère ni ma femme...

— Non, jamais de rua vie ni de mes jours^ je ne m'attache plus à personiie!...

— Mais laissez-moi donc dire! reprit Pons. Voyons, j'ai parlé de Schmucke, d'abord.

— Monsieur Schmucke! en voilà un cœur! dit-elle. Allez, il m'aime, lui, parce qu'il est pauvre! C'est la richesse qui rend in.-ensibi«, et vous êtes riche ! Eh bien ! ayez une garde, vous verrez quelle vie elle vous fera ! qu'elle vous tourmentera comme un lauuelon... Le médecin dira qu'il faut vous faire boire, f'ilevous donnera rien qu'à ms.ngerl elle vous enterrera pour vous voler! Vous ne méritez pas d'avoir une madame Cibot!... Allez! quand monsieur Poulain viendra, vous lui demanderez une garde !

— Mais, sacrebleu! écoutez-moi doncl s'écria le malade en colère. Je ne parlais pas des femmes en parlant de mon

ami Seliruucke! Je sais bien que je n'ai pas d'autres

cœurs oii je suis aimé sincèrement que le vôtre et celui de Schmucke!...

— Voulez-vous bien ne pas vous irriter comme ça! s'écria la Cibot en se précipitant sur Pons et le recouchant de force.

— Mais, comment ne vous aimerais-je pas?... dit le pauvre Pons.

— Vous m'aimez, là, bien vrai?... Allons, allons, pardon, monsieur, dit-elle en pleurant et essuyant ses pleurs. Eh

bien! oui, vous m'aimez, comme on aime une domestique, voilà... une domesti(|ue à (|ui l'on jette une viagère de six cents francs, comme un morceau de pain dans la uiche d'un chien!...

— Oh ! madame Cibot ! s'écria Pons, pour qui me prenezvous ? Vous ne me connaissez pas !

— Ah ! vous m'aimez encore mieux ! reprit-elle en receva^^un regard de Pons ; vous aimerez votre bonne grosse Cibot comme une mère? Eh bien! c'est cela; je suis votre mère, vous êtes tous deux mes enfans.!.. Ah ! si je connaissais ceux qui vous ont causé du chagrin, je me ferais mener en cx)ur d'assises et même à la correctionnelle, car je leux arracherais les yeux?... Ces gens-là méritent d'être fait mourir à la barrière Saint- Jacques ! et c'est encore trop doux pour de pareils scélérats!... Vous si bon, si tendre, (-ar vous avez un cœur d'or, vous étiez créé et mis au monde pour rendre une femme heureuse... Oui, vous l'aureriez rendue heureuse... ça se voit, vous étiez taillé pour cela... Moi, d'abord, en voyant comment vous êtes avec monsieur Schmucke, je me disais : — Non, monsieur Pons a manqué sa vie! il était fait pour être un bon mari... Allez, vous aimez les femmes!...

— Ah ! oui, dit Pons, et je n'en ai jamais eu 1...

— Vraiment! s'écria, la Cibot d'un air provocateur en se rapprochant de Pons et lui prenant la main. Vous ne savez pas ce que c'est que avoir une maîtresse qui fait les cent coups pour son ami? C'est-il possible! Moi, à votre place, je ne voudrais pas m'en aller d'ici dans l'autre monde, sans avoir connu le plus grand bonheur qu'il y ait sur terre!... Pauvre bichon ! si j'étais ce que j'ai été, parole d'honneur, je quitterais Cibot pour vous! Mais avec un nez taillé comme ça, car vous avez un fier nez! commtyit avez-vous fait, mon pauvre chérubin?... Vous me direz : Toutes les femmes ne se connaissent pas en hommes... et c'est un r.'.alheur qu'elles se maritui à tort et à travers, (jue ça fait pitié. Moi, je vous croyais des maîtresses à la douzaine, des danseuses, des actrices, des duchesses, rapport à vos absences I... Qu'en vous voyant sortir, je disais toujours à Cibot: « Tiens, voilà monsieur Pons qui va courir le giiilledou\ » Parole d'honneur! je disais cela, tant je vous croyais aimé des femmes ! Le ciel vous a créé pour l'amour... Tenez, mon cher petit monsieur, j'ai vu cela le jour où vous avez dîné ici pour la première fois. Oh ! étiez-vûus touché du plaisir que vous donniez à monsieur Schmucke! Et lui qui en pleurait encore le lendemain, en me disant : Moiitam Zibod, il ha tinné izi ! que j'en ai pleuré comi«e une bête aussi. Et comme il était triste, quand vous avez recommencé vos villêroiistesl et à aller diner en ville! Pauvre homme! jamais désolation pareille ne s'est vue !• Ah ! vous avez bien raison de faire de lui votre héritier! Allez, c'est toute une famille pour vous, ce digne, ce cher homme-là 1... Ne l'oubliez pas! autrement Dieu ne vous recevrait pas dans son paradis, oà il doit ne laisser entrer que ceux qui ont été reconnaissans envers'^eurs amis en leur laissant des rentes.

Pons faisait de vains efforts pour répondre, la Cibot parlait comme le vent marche. Si l'on a trouvé le moyen d'arrêter les machines à vapeur, celui àe-stoper la langue d'une portière épuisera le génie îles inventeurs.

— .Te sais ce que vous allez dire ! reprit-elle. Ça ne tue pas, mon cher monsieur, de faire son tes'ament quand on est malade; et à votre place, moi, crainte d'accident, je ne voudrais pas abandonner ce pauvre mouton-là, car c'est la bonne tête du bon Dieu: il ne sait rien de rien; je ne voudrais pas le mettre à la merci des rapiats d'hommes d'affaires, et de parensque c'est tous canailles! Voyons, ya t-il quelqu'un qui, depuis vingt jours, soit venu vous voir?... Et vous leur donneriez votre bien ! Savez-vous qu'on dit que tout ce qui est ici en vaut la peine!

— Mais, oui, dit Pons.

— Rémonencq, qui vous connaît pour un amateur, et qui brocante, dit qu'il vous ferait bien trente mille francs de rentes viagères, pour avoir vos tab'eaux après vous... En voilà une affaire ! A votre place, je la ferais ! -Mais j'ai cru qu'il se moquait de moi, quand il m'a dit ce'a... Vous devriez avertir monsieur Schmucke de la valeur de toutes ees choses-là, car

DE BALZAC

c'est un liomme qu'on tromperait comrae un enfant ; il ti'a pas

la moiiidie i«i('e de ce iiuc valtiii les belles < hoses que vous avez! 11 s'en doute si peu, (|u'il les donnerait pour un morreau de pain, si par amour pour vous, il ne les gardait pas pendant torfte sa vie, s'il vit après vous, toutefois, car il mourera de votre mort! Mais je suis là, moi! je le défendrai envers et contre tous !.. moi et Cibot,

— Clière madame Cibot, répondit Pons, attendri par cet effroyable bavardage, où le sentiment paraissait être naïf comme il l'est cher les gens du peuple; que serais-je devenu sans vous et Schmucke?

— Ahî nous sommes bien vos seuls amis sur celte terre! (•a, c'est bien vrai ! !\Iais deux bons cœurs valent toutes les familles... Xe me parlez pas de la famille! C'est comme la langue, disait cet ancien acteur, c'est tout ce qu'il y a^le meilleur et de pire... Ofi sont-ils donc, vos parens? En avezvous, des parens?... je ne les ai jamais vus...

— C'est eux qui m'ont mis sur le grabat!... s'écria Pons avec nue profonde amertume.

— Ah ! vous avez des parens!... dit la Cibol en se dressant comme si son fauteuil eiU éUi de fer rougi subitement au l'eu. Ah bien ! Ils sont gentils, vos parens! Comment, voilà vingt jours, oui, ce matin, il y a vingt jours que vous êtes à la mort, et ils ne sont pas encore venus savoir de vos nouvelles! C'est un peu fort de café, cela !... Mais, à votre place, je laisserais plutôt ma fortune ù l'hospice des En fans-Trouvés que de leur donner un liard!

— Eh bien ! ma chère madame Cibot, je voulais léguer tout ce que je possède à ma petite-cousine, la fille de mon cousingermain, le président Camusût, vous savez, le magistrat qui est venu un malin, il y a bientôt deux mois.

— Ah ! un petit gros, ([ui vous a envoyé ses domestiques vous demander pardon... de la sottise de sa femme... que la femme de chambre m'a faitdes questions sur vous, une vieille mijaurée .'i qui j'avais envie d'épousseter son crispin en velours avec cl manche de mon balai ! A-ton jamais vu une femme de chambre porter un crispin en velours ! Non, ma parole d'honneur, le monde est renversé ! Pourquoi fait-on des révolutions? Dinez deux fois, si vous en avez le moyen, gueux lie riches' Mais je dis que les lois sont inutiles, qu'il n'y a plus rien de sacré, si Louis-Philippe ne maintient pas les rangs ; car enfin, si nous sommes tous égaux, pas vrai, monsieur, une femme de chambre ne doit pas avoir un crispin en velours, quand moi, marne Cibot, avec trente ans de probité, je n'en ai pas... Voili-t-il pas quelque chose de beau! On doit voir qui vous êtes. Une femme de chambre est une femme de chambre, comme moi je suis une concierge ! Pourquoi donc a-t-on des épaulelli^s k grains d'épinards dans le militaire? A chacun son grade ! Tenez, voulez-vous que je vous dise le fin mot de tout ça! Eh bien ! l'a France est perdue!... Et sous l'Empereur, pas vrai, monsieur?... tout ça marchait autrement. Aussi, j'ai dit à Cibot : — Tiens, vois-lu, mon liomme, une maison ou il y a des femmes de chambre ù crispins eu velours, c'est des gens sans entrailles...

— Sans entrailles! c'est cela! répondit Pons.

Et Pons raconla ses déboires et ses chagrins à madame Cibot, qui se répaftdit en invectives contre les parens, et témoigna la plus excessive tendresse, ù chaque phrase de ce triste récit. Enlin, elle pleura !

Pour concevoir cetle intimité subite entre le vieux musirien et madame Cibot, il suflit de se figurer la situation d'un célibataire, grièvement malade pour la première fois de sa vie, étendu sur un lit de douleur, seul au monde, ayant ù passer sa journée face fi face avec lui-même, et trouvant celle journée d'autant plus longue qu'il est aux prises avec les souffrances indéfinissables de l'hépatite qui noin.it la plus belle <ie, et que, privé de ses nombreuses occupalions, il tombe dans le marasme parisien, il regrette tout ce qui se voit gralis à Paris.

Cette solitude profonde et ténébreuse, cette douleur dont les atteinies embrassent le moral encore plus que le physique, l'inanité de la vie, tout iiousse un célibataire, surtout quand il est déjà faible de caractère rt que son cœur est sensible, crédule, .1 s'attacher à l'être qui le soigne, comme u

noyé s'attache à une planciie. Aussi Pons écoulait-il les corn, méragi's de la Cibot avec raijssemenl. Schmucke et madame Cibot, le doclenr Poulain, étaient rhumanitc tout entière, comme sa chambre était l'univers.

Si déjà tous les malades concentrent leur attention dans la sphère ((u'embrassenl leurs regards, et sj leur égoisme s'exerce autour d'eux en se subordonnant aux êtres et aux choses d'une chambre, qu'on juge ce dont est capable un vieux garçon, sans affections, et qui n'a jamais connu l'amour. Eu vingt jours, Pons en était arrivé par momens à regretter de ne pas avoir épousé Madeleine Vivet ! Aussi, depuis vingt jours, madame Cibot faisai.-'le d'immenses progrès dans l'esprit du malade, qui fe voyait perdu sans elle; car pour Schmucke, Schmucke était un se.ond Pons pour le pauvje malade. L'art prodigieux de la Cibot consistait, à son insu d'ailleurs, ù exprimer les propres idées de Pons.

— Ah ! voilà le docteur, dit-elle en entendant des coups de sonnette.

Et elle lafssa Pons lout'seul, sachant bien que le ,luif et Kemonencq arrivaient.

— Xe Tiiles pas de bruit, messieur;... dit-elle, qu'il ne s'aperçoive de rien I car il est comme un crin dès qu'il s'agit de son trésor.

— Une simple promenade suHira, répondit le .luifarmédif sa loupe et d'une lorgnette.

xxxr.

Le salon, où se trouvait la majeure partie du Musée-Pons, était un de ces anciens salons comme les concevaient les architectes employés par<Ja noblesse française, de vingt-cinq pieds de largeur sur trente de longueur, et de treize pieds de hauleur. Les tableaux (|ue possédait Pons, au nombre de soixante-sept, tenaient tous sur les quatre parois de ce salOH. boisé, blanc et or, mais le blanc jauni, l'or rougi parle temps oftraient des tons harmonieux qui ne nuisaient point à l'effet des toiles. Quatorze statues s'élevaient sur des colonnes, soit aux angles, soit entre les tableaux, sur des gaines de Boule.

Bes buffets en ébène, tous sculptés et d'une richesse royale, garnissaient à hauleur d'appui le bas des murs. Ces buffets conicnaient les curiosités.

Au milieu du salon, une ligne de crédençes en bois sculpté pi'ésentaient au regard les plus grandes raretés du travail luimain : les ivoires, les bronzes, les bois, les émaux, l'orfèvrerie, les porcelaines, etc.

Dès ([ue le Juif fut dans ce sanctuaire, il alla droit à quatre chefs-d'œuvre qu'il reconnut pour les plus beaux de celle collection, et de maîtres qui manquaient à la sienne. C'était pour lui ce que sont pour les naturalistes ces (JcsUUmIa qui font entreprendre des voyages du couchant à l'aurore, aux tropiques, dans les déserts, les pampas, les savanes, les forêts vierges.

Le premier tableau était de Sébastien del Piombo, le second de Fia Bariholomco délia Porta, le troisième un paysage d'Hobbéma, et le dernier un portrait de femme par Albert Durer, quatre diamans !

Sébastien del Piombo se trouve, dans l'art de la peinture, comme un point brillant où trois écoles se sont donné rendez-vous liour y apporter chacune ses éminentes qualités. Peintre de Venise, il est venu à Home y prendre le style de Haphaél, sous la direction de Michel-.'Vuge, qui voulut l'opposer à RaphaèV en luttant, dans la personne d'un de ses iieutenans, contre ce souverain pontife de l'Art.

Ainsi, ce paresseux génie a fondu la couleur vénitienne, la composition florentine, le style raphaèlesque dans les rares tableaux qu'il a daigné peindre, et dont les cartons étaient dessinés,- (l)i-on, par Michel-Ange. Aussi, peut-on voir à quelle perfection est arrivé cet homme, armé de cetle triplv force, quand on étudie au Musée de Paris le portrait de Raccio Bandinelli qui peut être mis en comparaison avec l'Homme nau sart de Titien, avec le portrait de vieillard où Raphaè)

LES PARENS PAUVRES

a joint sa perfection à celle de Corrége, et avec le Charles VIII de Léonaido da Vinci, sans que celle toile y perde. Ces quatie perles otîrent la même eau, le même orient, la mfnie rondeur, le même l'clat, la même valeur. L'art humain ne peu! aller au-delù. C'est supérieur ù la nature ([ui n'a l'ait vivre l'original que pendant un moment.

lie ce grand génie, de celte palette immortelle, mais d'une incurable paresse, Pons possédait un chevalier de Malte en prière, peint sur ardoise, d'une fraîcheur, d'un fini, d'une profondeur supérieurs encore au\ qualités du portrait de Baccio Handinelli.

Le Fra Barlliolomco, qui représentait une sainte famille, eût été pris pour un tableau de Uapliaël par beaucoup de connaisseurs.

L'Hobbéma devait aller à soixanli; mille francs en vente publique.

Quant à l'Albert Durer, ce portrait de femme était pareil au fameux Holzschuher de Nuremberg duquel les rois de Bavière, de Hollande et de Prusse ont offert deux cent mille francs, et vainement, à plusieurs reprises. Est-ce la femme ou la fille du chevalier Hoizschuher, l'ami d'Albert Durer?... l'hypothèse parait une cerlilude, car la femme du Musée- Pons est dans une atlilude (lui suppose un pendant, et les armais peintes sont disposées de la même manière dans l'un et l'autre portrait. Enlin,le xlatis s//x XLI est en parfaite harmonie avec 'l'âge indiqué dans le portrait si religieusement gardé par la maison Hoizschuher de Nuremberg, et dont la gravurg a été récemment achevée.

Élie Magus eut des larmes dans les yeux en regardant leur-à-tour ces quatre chefs-d'œuvre.

— Je vous donne deux mille francs de gratification par chacun de ces tableaux, si vous me les faites avoir pour quarante mille francs!... dit-il ù l'oreille de la Cibot, stupéfaite de celte fortune tombée du ciel.

L'admiration, ou, pour être plus exact, le délire du Juif, avait produit uu tel désarroi dans son intelligence et dans ses habitudes de cupidité, que le Juif s'y abîma, comme on voit.

— El moi?... dit Remonencq qui ne se connaissait pas en tableaux.

— Tout est ici de la même force, répliqua finement le Juif à l'oreille de l'Auvergnat, prends dix tableaux au hasard et aux mêmes conditions, la fortune sera faite!

Ces trois voleurs se regardaient encore, chacun en proie à sa volupté, la plus vive de tomes, la satisfaction du succès en fait de fortune, lorsque la voix du malade retentit et vibra comme des coups de cloche.

— Qui va là!... criait Pons.

— Monsieur! recouchez-vous donc! dit la Cibot en s'élancant sur Pons et le forçant :\ se remettre au lit. Ah çà ! voulez-vous vous tuer!... Eh bien! ce n'est pas monsieur Poulain, c'est ce brave Remonencq, qui est si inquiet de vous, qu'il vient savoir de vos nouvelles!... Vous êtes si aimé, que toute la maison est en l'air pour vous. De quoi donc avezvons peur?

— Mais, il me semble que vous êtes là plusieurs, dit le malade.

— Plusieurs! c'est bon!... Ah! çà, rêvez-vous?... Vous

finirez par devenir fou, ma parole d'honneur! Tenez!

voyez.

La Cibot alla vivement ouvrir la porte, (il signe à Magus de se retirer et ,'i Remonencq d'avancer.

— Eh bien! mon cher monsieur, dit l'Auvergnat, pour qui la Cibot avait parle, je viens savoir de vos nouvelles, car toute la maison e>t dans les transes jiar rapport à vous... Personne n'aime que la mort se mette dans les maisons!.. Et, enlic, le papa Mnnistrol, que vous connaissez bien, m'a chargé de vous dire que si vous aviez besoin d'argent, il se mettait à votre .service... .

— Il vous envoie pour donner uu coup d'œil à mes Inblols I... dit le vieux colleclionneur avec une aigreur pleine de défiance

Dans les maladies de foie, les sujets contractent presque toujours un antipathie spéciale, momentanée; ils concen-

trent leur mauvaise humeur sur un objet ou sur une personne quelconque. Or, Pons se ligurail qu'on en voulait à son trésor, il avait l'idée lixe de le surveiller, et il envoyait, de monirns en momens, Schmucke voir si personne ne s'était glissé dans le sancluaire.

— Elle est assez belle, votre collection, répondit astucieusement Remonencq, pour exciter l'altenlion des chineurs ; je ne me connais pas en haute curiosité, mais monsieur pas.se pour être un si grand connaisseur, (|ue (|uoiqHcje ne sois pas bien avancé dans la chose, j'achèterais bien de monsieur, les yeux fermés... Si monsieur avait quelquefois besoin d'argent, car rien ne coûte comme ces sacrées maladies... que ma sœur, en dix jours, a dépensé trente sous de remèdes, quand elle a eu les sangs bouleversés, et qu'elle aurait bien guéri sans cela... Les médecins sont des fripons qui profitent de notre état pour...

— Adieu, merci, monsieur, répondit Pons au térrailluur en lui jetant des regards inquiets.

— Je vais le reconduire, dit tout bas la Cibot à son malade, crainte qu'il ne touche ;\ quelque chose.

— Oui, oui, répondit le malade en remerciant la Cibot par un regard.

"^La Cibot ferma la porte de la chambre à coucher, ce qui réveilla la défiance de Pons. Elle trouva Magus immobile devant les quatre tableaux.

Cette immobilité, celte admiration ne peuvent être compris que par ceux dont l'àme est ouverte au beau idéal, au sentiment ineffable que cause la perfection dans l'art et qui restent plantés sur leurs pieds durant des heures entières au Musée devant la Joconde deLéonardo de Vinci, devant l'Aiitiope du Corrège, le chef-d'œuvre de ce peintre, devant la maîtresse du Titien, la Sainte-Famille à' Andréa del SaHo, devant les enfans entourés de fleurs du Dominicain, les petits camaïeux de Pvaphacl et son poitrail de vieilllard, les plus immenses chefs-d'œuvre de l'art

— Sauvez-vous sans biuil! dit-elle.

Le Juif s'en alla lentement et à reculons,' regardant les tableaux comme un amant regarde une maitreese à laquelle il dit adieu.

Quand le Juif fut sur le palier, la Cibot, à qui cette contemplation avait dopné des-idées, frappa sur le bras sec de Magus.

— Vous me donnerez quatre mille francs par tableau ! sinon rien de fait...

— Je suis si pauvre!... dit Magus. Si je désire ces toiles, c'est par amour, uniquement par amour de l'art, ma belle, dame!

— Tu es si sec, mon liston! dit la portière, (lue je conçois cet amour là. Mais si tu ne me promets pas aujourd'hui seize mille francs devant Remonencq, demain, ce sera vingt mille.

— Je promets les seize!... répondit le Juif, effrayé de l'avidité de cette portière.

— Par quoi ça p^ut-il jurer, un Juif?... dit la Cibot à Remonencq.

— Vous pouvez vous fier à lui, répondit le fenailleur, il est aussi honnête homme que moi.

— Eh bien r et vous ? demanda la portière, si je vous en fais vendre, que medonnerez-v6us?...

— Moitié dans les bénéfices!... dit promptement Remonencq.

— J'aime mieux une somme tout de suite, je ne suis pas dans le commerce, répondit la Cibot.

— Vous entendez joliment les all'aires! dit Elie Magus en souriant, vous feriez nue fameuse marchande.

— Je lui offre de s'associer avec moi corps et biens, dit l'Auvergnat en prenant le bras iioielé de la Cibot et tapant dessus avec une force de marleau. Je ne lui demande pas d'autre mise de fonds que sa blauté ! Vous avez tort de tenir à votre Turc de Cibot et à son aiguille! Est-ce un petit portier qui peut enrichir une belle femme comme vous'? Ah ! quelle figure vous feriez dans une boutique sur le boulevard, au milieu des curiosités, jabotant avec les amaieurs et les entorlillanl F Laissez-moi là votre loge qua-.d vous aurez fait

DE BÀLZA.C.

votre pelote ici, et vous verrez ce que nous deviendrons à nous deux!

— Faire ma pelote ! dit la Cibot. Je suis incapable de prendre ici la valeur d'une épingle! Enlendez-vouf, Rémoiiencq? s'écria la poriicre. Je suis connue dans le quartier pour une honnête femme, n'a!

Les yeux de la Cibot flamboyaient.

— Là, rassurez-vous !... dit Élie Magus. Cet Auveri;iiat ;i l'air de vous trop aimer pour vouloir vous offenser.

— Comme elle vous mènerait les pratiques!.... s'écria l'Auvergnat.

— Soyez justes, mes fl.ilons, reprit madame Cibot radoucie, et jugez vous mêmes d.- ma situaiion ici !... Voilà dix ans que je m'extermine le tempérament pour ces deux vieux j,'arçens-là, sans que jamais ils ne m'aient donné autre chose que des paroles... r.émnnene(i vous dira que je nourris ces deux vieux ù foifait, où (luf je perds des vingt à trente sous par jour, que toutes mes économies y ont passé, par l'àme de ma mère!... la seule auteur de mes jours que j'aie connue; mais aussi vrai que j'existe, et que voilà le jour ^\u\ nous éclaire, et que mon café me serve de poison si je mens il'une centime!... Eli bien! en voilà un qui va mourir, pas vrai? et c'est le plus riche de ces deux hommes de qui j'ai fait mes propres enfans!... Croireriez-vous, mon cher monsieur, que depuis vingt jours que je lui répète (|u'il est à la mort (car monsieur Poulain la condamné!...!» ce grigou-là ne parle pas plus de me mettre sur son testament que si je ne le connaissais pas! Ma parole d'honneur, nous n'avons notre dû ([u'en le prenant, foi d'honnête femme; car allez donc vous liera des héritiers?... pus souvent! Tenez, voyez-vous, paroles ne puent pas, tout le monde est de la canaille !

— C'est vrai! flit sournoisement Elie Magus, et c'est encore nous autres, fijoula-t-il en regardant Rémoneneq, qui sommes les plus honni'les gens..

— Laissez-moi donc, reprit la Cibot, je ne parle pas pour vous... Les personnes pressantes^ comme dit cet ancien acteur, sont toujours fwceptces]... Je vous jure que c!>s deux messieurs me doivent déjà près de trois mille francs, que le peu que je possède i st déjà passé dans les inédicamens et et dans leurs affaires, et s'ils allaient ne me rien reconnaître de mes avances I... Je suis si béte avec ma probité (|uc je n'ose pas leux en parler. Pour lors, vous qu'êtes dans les affaires, mon (lier monsieur, me (•onseillezvous de m'adresser à un avocat?...

— Un avocat!... s'écria Rémoneneq, vous en savez plus que tous les arocasles '....

Le bruit de la chute d'un corps lourd, tombé sur le carreau de la salle à manger, retentit dans le vaste espace de l'escalier.

— Ahl mou Dieu! cria la Cibot, que qu'il arrive? Il me semble que c'est monsieur qui vient de prendre un billet de parterre!...

Elle poussa ses deux complices qui dégringolèrent avec agilité, puis el'e se retourna, se précipita dans la salle à manger et y vil Pons étalé tout de son long, en chemise, évanoui ! Elle prit le vieux garçon dans ses bras, l'enleva comme une plume, elle porta jusque sur son lit. Qaanl elle eut couché le moribond, elle lui lit respirer tics barbes de plume brûlée, elle lui mouilla les tempes d'eau de Cologne, elle le ranima. Puis, lorsqu'elle vit les yeux de Pons ouverts, (|ue la vie lut revenue, elle se poss les poings sur les hanches.

— Sans paiiloufles, en chemise I il y :i de quoi vous tuer! Et ponniuoi vous déliez-vous de moi?... Si c'est ainsi, adieu, monsieur. Après dix ans (|U8 je vous sers, que je mets du mien dans votre ménage, qu»mes économies y sont toutes passées , pour éviter des ennuis à ce pauvre monsieur Schmucke, (|ui jileure comme un enfant par les escaliers... Voilà ma récompense! vous venez m'espionricr... Dieu vous a puni ! c'est bien fait ! El moi qui me donne un effort pour vous porter dans mes bras, que jc'*risque d'être blessée pour le reste de mes jours. Ah ! mon Dieu ! et la porte que j'ai laissée ouverte...

— Avec qui causieï-vous?

— En voilà des idées ! s'écria la Cibat. Ah ça ! suis je votre

esclave?ai-jedescomptesà vous rendre? Savez-vous que si vous m'ennuyez ainsi, je plante tout là ! Vous prendrez une garde ! Pons, épouvanté de cette menace, donna sans le savoir à la Cibot, la mesure de ce qu'elle pouvait tenter avec cette épée de Damoclès.

— C'est ma maladie! dit-il piteusement.

— A la bonne beui-f ! répliqua la Cibot rudement.

Elle laissa Pons confus, en proie A des remords, admirant le dévoùmenl criard de sa yarde-malade. se faisant des reproches, et ne sentaia pas le mal horriijle par lequel il venait d'aggraver sa maladie en tombant ainsi sur l.s dalles de la salle 'à manger.

La Cibot aperçut Scfamude ijui montait l'escalier.

— Xemz, monsieur... Il y a de tristes nouvelles! allez! monsieur Pons devient fou!... Figurez-vous qu'il s'est levé tout nu, qu'il m'a suivie, non, il s'est étendu là, tout de son long... Dcmaiiiliz-lui pourquoi, il n'en sait rien... Il va mal. Je n'ai ri, n l'ail pour le provoquera des violences pareilles, à moins de lui avoir réveillé It-s idées en lui parlant de ses premières amours... Qui est-ce qui coniiait les hommes ! C'est tous vieux liberiins... J'ai eu tort de lui montrer mes bras, que ses yeux en brillaient comme des escarboucles...

Schmucke écoutait madame Cibol, comme s'il l'entendait parlant hébreu.

— Je me sais donné un effort que j'en serai blessée pour jusqu'à la fin de mes jours !... ajouta la Cibot en paraissant éprouver de vives douleurs et pensant à mettre à profit l'idée qu'elle avait eue, par hasard, en sentant une petite fatigue dans les muscles. Je suis si bêlé! Quand je l'ai vu là, par terre, je l'ai jiris dans mes bras, et je l'ai porté jusqu'à son lit, coninif un enfant ,quoi! Mais, maintenant je sens un effort ! Ah ! je me trouve mal !... je descends chez moi, g.irdez notre malade. Je vas envoyer Cibot chercher monsieur Poulain pour moi! J'aimerais mieux mourir que de me voir infirme...

La Cibot accrocha la ramiie et roula par les escaliers en faisant mille contorsions et des gémissemens si plaintifs, que tous les locataires effrayés, sortirent sur les paliers de leurs apparlemens. Schmucke soutenait la malade en \ersaiit des larmes, et il expliquait le dévoùmenl de la portière. Toute la maison, tout le quartier surent bienlôl le trait sublime de madame Cibot, qui s'eiait donné un effort mortel, disait-on, en enlevant un des Casse-noiselles dans ses bras.

Schmucke, revenu près de Pons, lui révéla l'état affreux de leur (aclotum, et tous deux ils se regardèrent en se disant: Qu'allons-iiuus devenir sans elle?...

Schmucke, en voyant le changement prodfllt chez Pons par son escapade, n'osa pas le gronder.

— / ickis prlcà-proc 1 c'/iaimerais mieux les priler que de bertremon ami]... s'écria-l-il en apprenant de Pons la cause de l'accident. 5e levier de montam Zibod, qui nous hredeses igonomies \... C'esdre Oas pieu ; nu^is cest de la malatie...

— Ah ! quelle maladie! je suis changé, je le sens, dit Pons. Je ne voudrais pas te faire soulTri.", mon bon Sclimucke.

— Cronîe-niol ! dit Schmucke, et laisse montam Zibod tranquille.

Le docteur Poulain lii disparaître en quelques jours l'infiriiiiie dont te disait menacée madame Cibol, et sa réputation recul dans le (juartier du iMarais un lu.-^tre extraordinaire de celle guéiison, qui unait du miracle. 11 attribua chez Pons ce succès à l'excellente constilulion de la ma'ade, qui reprit son seivice auprès de ses deux messieurs le septième jour à leur grande satisfaction.

Cet événement augmenta de coût pour cent l'influence, la tyrannie de la portière sur le ménage des deux Casse-noisettes, (|ui, pendant celte semaine, s'étaient endettés, mais dont les dettes furent payés i)ar elle. La Cibot profita de la circonstance pour obtenir (et avec (|uelle facilité!) de Schmucke une reconnaissance des deux niill'' francs qu'elle disait avoir prêtés aux deux amis.

— Ah ! (|uel médecin (jue monsieur Poulain ! dit la Cibot à Pons. 11 vous sauvera, mon cher monsieur, car il m'a tirée du cercueil ! Mon pauvre Cibot me regardait comme morte !... Eh bien! monsieur Poulain a dû vous le dire, pendant que j'étais

LES PARENS PAUVRES

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sur mon lit, je ne pensais quW vous. "Mon Dieu, que je » disais, prenez-moi, et laissez vivre mon cher monsieur •' Pons... Il

— Pauvre tliè.e madame Cibol, vous avez manqué d'avoir une infirmité pour moi !...

— Ah ! sans monsieur Poulain, je serais dans la chemise de sapin ipii nous attend tous. Eh bien ! au bout du fossé la culbute, comme disait cet ancien acleur! Faut de la philosophie. Comment avezvous fait sans moi?...

— Schmucke m'a gardé, répondit le malade; mais noire pauvre caisse et notre clientèle en ont souffert... Je ne sais pas comment il a fait.

— 77 galmel Dons\ s'ccria Schmucke, nus uj'ons i tans le Itère Zibod, ein panquier...

— Ne parlez pas de cela ! mon cher mouton, vous êtes tous deux nos enfans, reprit la Cibot. Nos économies sont bien placées chez vous, allez ! vous êtes plus solides que la Banque. Tant que nous aurons un morceau de pain, voiis en aurez la moitié... ça ne vaut pas la peine d'en parler...

— DaiiJ're tuonium Zihod\ dit Schmucke en s'en allant. Pons gardait le silence,

— Croireriez-Yous, mon cin'rubin, dit la Cibot au malade en le voyant inquiet, que, dans mou agonie, car j'ai vu la camarde de bien près!... ce qui me tourmentait le plus, c'était de vous laisser seuls, livrés ;"> vous-mêmes, et de laisser mon pauvre Cibot sans un liard... C'est si peu de chose que mes économies, que je ne vous en parle que rapport à ma mort et à Cibot, qu'est un ange! Non, cet étre-U m'a soignée comme une reine, et en pleurant comme un veau !.. Mais je complais sur vous, foi d'honnête femme. Je me disais: Ya, Cibot, mes monsieurs ne te laisseront jamais sans pain...

Pons ne répondit rien à celte attaque ad tesiamentam, et la portière garda le silence en attendant un mot.

— Je vous recommanderai à Schmucke, dit enfin le malade.

— Ah! s'écria la portière, tout ce que vous ferez sera bien fait, je m'en rapporte à vous, à votre cœur... Ne parlons jamais décela, car vous m'humiliez, mon cher chérubin ; pensez à vous guérir ! vous vivrez plus que nous...

Une profonde inquiétude s'empara du cœur de madame Cibot, elle résolut de faire expli(iuer son monsieur sur le legs qu'il enlendait lui laisser -, et, de prime abord, elle sortit pour aller trouver le docteur Poulain cliez lui, le soir, après le diner de Schmucke, qui mangeait auprès du lit de Pons depuis que son ami était malade.

Le docteur Poulain demeurait rue d'Orléans. Il occupait un petit rez-de-chaussée composé d'une antichambre , d'un salon et de deux chambres .'i coucher. Un oflice conligu à l'antichambre, et qui commun iquaitk l'une des deux chambres, telle du docteur, avait été converti en cabinet. Une cuisine, une chambre de domestique et une petite cave dépendaient de cette loèalion située dans une aile de la maison, immense bâtisse construite sous l'Empire, ù la place d'un \ieil hôtel dont le jardin subsisl;iit encore. Ce jardin était partagé entre les trois apparlemens du rez-de-chaussée.

L'apparienienl du docteur n'avait pas été changé depuis quarante ans. Les peintures, les papiers, la décoration, tout y sentait l'Empire. Une crasse quadragénaire, la fumée, y avaient flétri les glaces, lesl;ordurts, les dessins du papier, les plafonds et les peintures. Celte petite location, au fond du Marais, coùiait encore mille francs par an.

Madame Poulain, mère du docleur, âgée de soixanle-sept ans, achevait sa vie dans la seconde chambre ,'» coucher. Elle travaillait pour les cu'.oitiers. Elle cousait les guêtres, les culoltts de peau, les hrrlelles, les ceintures, enfin tout ce qui concerne cet article assez en décadence aujourd'hui. Occupée h surveiller le ménage et l'uniq le domesli(iue i^e son fils, elle ne sortait jamais, et prenait l'air dans le jaidinel, où l'on descendait par une pone-fenèlre du salon.

Veuve depuis vingt ans, elle avait, à la mort de son mari, LE StÈttE. — H,

vendu son fonds de culoltier .'» son premier ouvrier, qui lu réservait assez d'ouvrage pour qu'elle pftt gagner environ trente sous par jour. Elle avait tout sacrifié ^ l'éducation de son fils uniiiue, en voulant le placera tout prix dans une situation supérieure ù celle de son père. Fiére de son Esculape, croyant à ses succès, elle continuait à tout lui sacrifier, heureuse de le soigner, d'économiser pour lui, ne rêvant qu'à son bien-être, et l'aimant avec intelligence, ce que ne savent pas faire toutes les mères. Ainsi, madame Poulain, qui se souvenait d'avoir été simple ouvrière, ne voulant pas nuire à son fils ou prêter à rire, au mépris, car la bonne femme parlait en S comme madame Cibot parlait en N, se cachait dans sa chambre, d'elle-même, quand par hasard quelques cliens distingués venaient consulter le docteur, ou lorsque des camarades de collège ou d'hôpital se présentaiput. Aussi, jamais le docteur n'avait-il eu à rougir de sa mère, qu'il vénérait, et dont le défaut d'éducation était bien compensé par celte sublime tendresse.

La vente du fonds de culoltier avait produit environ vingt mille francs; la veuve les avait placés sur le Grand-Livre en 18!0, et les onze cents francs de renie qu'elle en avait eus, composaient toute sa fortune. Aussi, pendant longtemps, las voisins aperçurent-ils, dans le jardin, le linge du docteur et celui de sa mère, étendus sur des cordes.

La domestique et madame Poulain blanchissaient tout au logis avec économie. Ce détail domestique nuisait beaucoup au docteur, on ne voulait pas lui reconnaître de talent en le voyant si jiauvre.

Les onze cents francs de rente passaient au loyer. Le travail de madame Poulain, bonne grosse petite vieille, avail, pendant les premiers temps, sufli à toutes les dépenses dece pauvre ménage. Après douze ans de persistance dans son chemin pierreux, le docteur ayant fini par gagner un millier d'écus par an, madame Poulain pouvait alors disposer d'environ cinq mille francs. C'était, pour qui connaît Paris, avoir le strict nécessaire.

Le salon où les consultans attendaient, était mesquinement meublé de ce canapé vulgaire, en acajou, garni de velours d'Utrecht jaune, ù fleurs, de quatre fauteuils, de^six chaises, d'une console et d'une table à ihé, provenant de la succession du feu culoltier et le tout de son choix. La pendule, toujours sous son globe de verre, entre deux candélabres égyptiens, figurait une lyre. On se demandait par quels procédés les rideaux pendus aux fenêtres avaient pu subsister si longtemps, car ils étaient en calicot jaune imprimé de rosaces rouges de la fabrique de Jouy. Obercampf avait reçu des complimens de l'Empereur pour ees atroces produits de l'industrie colonnière ea 1809.

Le cabinet du docteur était meublé dans ce goût-là, le mobilier de la chambre paternelle en avait fait les frais. C'était sec, pauvre et froid. Quel malade pouvait croire à la science d'un médecin qui, sans renommée, se trouvait encore sans meubles, par un temps où l'Annonce est tonte puissante, où l'on dore les candélabres de la place de la Concorde 1 pour consoler le pauvre en lui persuadant qu'il est un richs

ciioyen?

' L'antichambre servait de sîlle ù manger. La bonne y tra- ! vaillait quand elle ne s'adonnait pas aux travaux de la cui- 1 sine, ou ((u'elle ne tenait pas compagnie à la mère du docteur. j On devinait, dès l'entrée, la misère décente qui régnait dans ce triste appartemcî.t, désert pendant la moitié de la journée, en apercevant les petits rideaux de mousseline rousse à la croisée de celte pièce donnant sur la cour. Les placards de\aient lecéler des restes de pâtés moisis, des assiettes écornées, des bouchons éierntls , des serviettes d'une semaine, enfin les ignominies justifiables des petits ménages parisiens, et qui de là ne peuvent aller que dans la hotie des chilTonniers.

Aussi par ce temps où la pièce de cent sou.s est tapie dans toules les corsciences, où elle roule dans toutes les phrases, le docîcur, âgé de ireule ans, doué d'une mère sans relations, rcstail-il garçon. En dix ans, il n'avait pas rencontré le plus petit prétexte à roman dans les familles où sa profesi siou lui donn?.it accès, car il guérissait les gens dans une

DE BAJLZAC.

splièrc où les exisU-nces ressemblaient à la sienne ; il ne voyait que des m/'iiages pareils an sien, reiix de pcii(s enip!u>(^soii de peiits fabii.aii;'. Ses clieiis les plus riches étaient les boucliers, les boulangers, les gros dclaillans du quartier, gens qui, la plupart du temps, a tribuaient leur guérisuu ii la nature, pour pouvoir payer les visites du docteur à quarante so'js, en le voyant venir à pied. En médecine, le cabrioKt est plus nécessaire que le savoir.

L'ne vie commune et sans hasards finit par agir sur l'esl)nt le plus avenlureux. Un homme se façonne à son sort, il accei)le la vulgarité de sa vie. Aussi, le docteur Poulain, après dix ans de pratique, continuait-il à faire son métier de Sisyphe, sans les désespoirs qui rendirent ses premiers •jours amers. Néanuioins, il caressait un rêve, car tous les gens de Paris ont leur rêve. Uémonencq jouissait d'un rêve, la Cibot avait le sien. Le docteur Poulain espérait être appelé pr^s (l'un malade riche et influent; puis obtenir, par le crédit de ce malade qu'il guérissait infailliblement, une place de médecin en dief a un liopilal, de médecin des prisons, ou des théâtres du buub-vard, ou d'un niinislôre.

11 avait d'ailleurs gagné sa place de médecin de la mairie de Cette manière. Amené par la Cibot, il avait soigné, guéri, monsieur Pillerault, le propriétaire de la maison où les Cibot étaient concierges. Monsieur Pillerault, giaiid-oiuie maternel de madame ta comtesse Popinot, la femme du ministre, s'élant iutéressé ù ce jeune homme dont la misère (aclice avait été sondée jiar lui dans une \isile de ren ercîment, exigea de son petit-neveu , le mini.>-tie, qui le vénérait, ia place que le docteur exerçait depuis cinq ans, et dort les maigres émolun.eiis étaient venus bien à propos pour l'empêcher de prendre un |)arii violent, celui de l'éniigratioii. Quitter la France est, pour un Fiançais, une situation funèlire.

Le docteur Poulain allait bien remercier le comte Popinot, mais, le médeci^de l'Iiomme d'État étant l'illustre Hianchon, le solliciteur comprit ([u'il ne pouvait guère arriver dans celle maison la. Le pauvre docteur, après s'être flatté d'obtenir la protection d'un des niinistres iniluans, d'une des douze ou ((uinze cartes iiu'une main puissante mêle depuis seize ans sur le lapis vert de la table du conseil, se trouva rt plongé dans le Rlarais, où 11 pataugeait chez les pauvres, chez les petits bourj^eois, cl oti il eut la charge de vérifier les décès, à raison de douze cents liam s par an.

Le docteur Poulain, interne assez distingué, devenu praticien prudent, ce manquait pas d'expérience. D'ailleurs, ses morts ne faisaient pas scandale, et il pouvait éiudi.r toutes les maladies in unhi.â vili. .lugcz decjuel llcl il se nourrissait ! Aussi, l'expression de sa ligure, déjà longue et mélancolique, était elle parfois effrayante. Mettez dans un parchtniin jaune les yeux ardensde Tartufe et l'aigreurd'Alceste; puis ligurez-vous la démarche, l'altitude, les regards de cet homme, qui, se trouvant tout aussi bon médecin (lue l'illustre liiancbon, se sentait maintenu dans une sphère obscure par une main de fer... Le docteur Poulain ne pouvait s'empêcher de compaier- .ses recettes de dix francs dans les jours heureux, à ceiU's' d^ Desplein qui vont à ciu(| ou six cents francs ! N'est ce pas à concevoir toutes les haines de la déniûiraiie?

Cet ambitieux, refoulé, n'avait d'ailleurs licn à se reprocher. Il avait déji len'.ê la fortune en inventant des pila'es purgatives, semblables à celles de !\Iûris.«oii. 11 avait confié cette exploitation à l'un de ses camarades d'hùpit:;l , un interne devenu pharmacien; mais le pharmacien, amour, ux (i'i.ne liguranie de l'Ambigu-lJoinique, s'était mis en faillite, et le brevet d'inveution des pilules purgatives se trouvant prisa son nom, cette in mense découverte avait (niichi le successeur. L'ancien interne était parti pour le Mexique, la patrie do l'or, en emportant mille francs d'économies au pauvre Poulain, (,ui, pour fiche de consolation, /ut traité d'usurier par la figurante à laquelle il vint redemander son argent.

De|)uis la bonne furlunedela guérison du vieuxPillerauU, pas un seul client riche ne s'était prcser.lé. Poulain courait tout le Marais, à pied, comme un chat maigre, et sur vingt

visites, en obtenait deux à quarante sous. Le client qui payait bien était, pour lui, cet oiseau faniasliciue, appelé le Merfe bhiic dans tous les mondes sublunaires.

Le jeune avocat sans causes, le jeune médecin sans cliens soni les deux plus grandes expressions du Désespoir décent, paiticulier ù la ville de Paris, ce Désespoir muet et froid, vêtu d'un habit et d'un pantalon noirs à coutures blanchies, qui rappellent le zinc de la mansarde, d'un gilet de salin luisant, d'un chapeau ménagé saintement, de vieux gants et de chemises en calicot. C'est un poème de tristesse , sombre comme les Secrets de la Conciergerie. Les autres misères , celles du poète , de l'artiste , du comédien , du musicien sont égayées par les jovialités naturelles aux arts, par l'insouciance de la Bohême où l'on entre d'abord rt qui mène aux Thébaïdes du génie! Mais ces deux babils noirs ijui vont à pied, portés par deux professions pour lesquelles tout est plaie, à qui l'hunianilé ne montre que ses côtés honteux; ces deux hommes ont, dans les ajilaiissemens du début, des expressions sinistres, provoquantes, où la haine et l'ambition conceiilrées jaillissent par des regards semblables aux premiers efforts d'un incendie couvé.

Quand deux amis de collège se renconirenf, ù vingt ans de distance, le riche évite alors son camarade pauvre, il ne le reeoniiait pas , il s'cpouvante des abiines que la destinée a mis entre eux. L'un a parcouru la vie sur les chevaux fringans de la Fortiin#ou sur les nuages dorés du Succès; l'autre a cheminé sûulerii.inement dans les égouls parisiens, et il en porte les slygmate?. Combien d'anciens amis évitaient le docteur à l'aspect de sa redingote et de son

g>lrl!

Maintenant il est facile de comprendre comment le docteur Poulain avait si bien joué son rôle dans la comédie du danger de la Cibot. 'toutes les convoitises, toutes les ambitions se devinent. Ln ne trouvant aucune lésion dans aucun organe de la portière, eu admirant la régularité de son pouls, la iiarfaite aisance de ses mouvemens, et, en l'entendant jeter les hauts cris, il comprit qu'elle avait un intérêt ù se dire à la mort. La rapide guérison d'une grave maladie feinte devant faire parler de lui dans l'Arrondissement, il exagéra la préiendiie descente de la Cibot, il parla de la résoudre en la prenant à temps. Enfin il soumit la portière ;"i de iirétendus remèdes, ù une fantastique opération, qui furent couronnés d'un plein succès. 11 chercha, dans l'arsenal des cures extraordinaires de Despleiii, un cas bizarre; il en lit l'application a madame Cibot, attribua modestement la réussite au grand chirurgien, et se donna pour son imitateur.

'l'elles sont les audaces des débutans à Paris. Tout leur fait échelle pour monter sur le théâtre; mais comme tout s'use, même les bâtons d'échelles, les débutans en chaque profession ne savent plus de quel bois .se faire des marchepieds. Par certains momens, le Parisien est réfractaire au succès. Lassé d'élever des piédestaux, il boude comme le^ eiifans g;'ités et ne veut plus d'idoles; ou pour être vrai, les gens de talent mamiucnt à ses engouemens. La gangue d'oU s'extrait le génie a ses lacunes; le Parisien se regimbe alors, il ne veut pas toujours dorer ou adorer les inéiiiocriiés.

1-n entrant avec sa brusquerie habituelle, madame Cibot surprit le docteur à table avec sa vieille mère, mangeant une salade de mâches, la moins chère de toutes les salades, et n'ayant pour dessert ([u'uii angle obtus de fromage de hrie, entre une assielle peu garnie par les fruits dits les quatre-, nuildians, oii se voyaient beaucoup de râpes de raisin, et une assiette de mauvaises pommes de bateau.

— Ma mère, vous pouvez rester, dit le médecin en retenant madame Poulain pa.- le bras, c'est madame Cihol, de qui je vous ai parlé. <■

— Mes respects, madame, mes devoirs, monsieur, dit la Cibot en a ceptanl la chaise que lui présenta Xc docteur. Ah ! c'est madame votre mère, elle est bien beureusu d'avoir un fils qui a tant de talent; car c'est mon sauveur, madame, il m'a lire de l'abîme...

La veuve Poulain trouva madame Cibot charmante, en l'entendant faire ainsi l'éloge de son fils. '

LES PÂRENS PAUVRES.

— C'est donc pour vous dire, mon clier monsieur Poulain, entre nous, que le pauvre monsieur Pons va bien mal, et que j'ai à vous parler, rapporta lui...

— Passons au salon, dit le doeteur Poulain en montrant ladomesiii|ue ù madame C.ibot par un gcsle signifiialif.

Une fois au salon, la Cibot expliqua loniruement sa position avec les deux Casse-noisettes, elle répéta l'Iiisloire de son prêt en l'enjolivant, et raconta les immenses services qu'elle rendait depuis dix ans à messieurs Pons et Schmutke. A l'entendre, ces deux vieillards n'existeraient plus, sans ses soins maternels. Elle se posa comme un ange et dit tant tt tant de mensonges arrosés de larmes, qu'elle Unit par attendrir la vieillemadame Poulain.

— Vous comprenez, mon cher monsieur, dit-elle en terminant, qu'il faudrait bien savoir à quoi s'en tenir sur ce que monsieur Pons compte faire pour moi, dajis le ca^oii il viendrait à mourir; c'est ce que je ne souhaite guère, car ces deux innocens ù soigner, voyez-vous, madame, c'est ma vie; mais si l'un d'eux me mamiue, je soignerai l'autre. Moi, la Nature m'a bâtie pour être la rivale de la iMaternité. Sans quelqu'un à qui je m'intéresse, de qui je me fais un enfant, je ne saurais que devenir .. Pouc, si monsieur Poulain le voulait, il sae rendrait un service que je saurais bien reconnaître, ce serait de parler de moi à monsieur Pons. Mon Dieu ! mille francs de viager, est-ce trop ? je vous le demande... C'est autant de gagné pour monsieur Schmucke... Pour lors, notre cher malade m'a donc dit qu'il me recommanderait à ce pauvre Allemand, qui serait donc, dans son idée, son héritier... Mais qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas coudre deux idées en franç.ais, a qui d'ailleurs est capable de s'en aller en Allemagne, tant il sera désespéré de la mort de son ami?...

— .Jla chère madame Cibol, répondit le docteur devenu grave, ces sortes d'affaires ne concernent point les médecins, et l'exercice de ma profession n;e serait interdit si l'on savait que je me suis méié des dispositions testamentaires d'un de mes cliens. La loi ne permet pas à un médecin d'accepter un legs de son malade...

— Quelle bête de loi ! car qu'est-ce qui m'empêche de partager mon legs avec vous'? répondit sur-le-champ la Cibot.

— J'irai plus loin, dit le docteur, iva conscience de médecin m'interdit de parler à monsieur Pons de sa mort. D'abord, il n'est pas assez en danger pour cela ; puis, cette conversation de ma part lui causerait un saisissement qui pourrait lui faire un mal réel, et rendre alors sa maladie mortelle...

— Mais je ne prends pas de mitaines, s'écria madame Cibot, pour lui dire de mettre ses affaires en ordre, et il ne s'en porte pas plus mal .. Il est fait à celai... ne craignez rien.

— Ne me dites rien de plus, ma chère madame Cibot!... Ces choses ne sont pas du domaine de la médecine, elles regardent les notaires...

— Slais, mon cher monsiair Poulain, si monsieur Pons vous demandait de lui même où il en est, et s'il ferait bien de prendre ses précautions, là, refuseriez-vous de lui dire

.que c'est une excellente chose pour recouvrer la santé que d'avoir tout bâclé... Puis vous glisseriez un petit mot demoi ..

— Ah ! s'il me parle de faire son testament, je ne l'en détournerai point, dit le docteur Poulain.

— Eh bien ! voilà qui est dit, s'écria madame Cibot. Je venais vous remercier de vos soins, ajouia-t elle en glissant dans la main du docteur une papillotte qui contenait trois pièces d'or. C'est tout ce que je puis faire pour le moment. Ah ! si j'étais riche, vous le seriez, mon cher monsieur Poulain, vous quiètes l'image du bon Dieu sur la terre... Vous avez là, madame^, pour fils, un ange !

La CiDût se leva, madame Fonlain la salua d'un air aimable, et le docteur la reconduisit jusque sur le palier.

Là, celte affreuse lady Macbeth de la rue fut éclairée d'une lueur inferiiale; elle comprit que le médecin devait êîre son complice, puisqu'il acceptait des honoraires pour une fausse maladie.

— Comment, mon bon monsieur Poulain, lui dU-elle,après

m'avoir tirée d'affaire pour mon accident, vous refuseriez de me sauver de la misère en disant quelques paroles?...

Le médecin sentit qu'il avait laissé le diable le prendre par un de ses cheveux, et que ce cheveu s'enroulait sur la corne impitoyable de la grilTe rouge. Effrayé de perdre son honnêtelé pour si peu de chose, il répondit à cette idée diabolique par une idée non moins diaboli(|ue.

— Écoutez, ma chère madame Cibot, dit-il en la faisant rentrer et l'emmenant dans son cabinet, je vais vous payer la dette de reconnaissance qiie j'ai contractée envers vous, à qui je dois ma place de la mairie...

— Nous partagerons, dit-elle vivement.

— Quoi? demanda le docteur.

— La succession, répondit la portière.

— Vous ne me connaissez pas, répliqua le docteur en se posant en Valérius Publicola. Ne parlons plus de cela. J'ai pour ami de collège un garçon fort intelligent, et nous sommes d'autant plus liés, que nous avons eu les mêmes chances dans la vie. Pendant que j'étudiais la médecine, il faisait son droit; pendant que j'étais interne, il grossoyait chez un avoué, maître Couture. Fils d'un cordonnier, comme je suis celui d'un culotiier, il n'a pas trouvé de sympathies bien vives

' autour de lui, mais il n'a pas trouvé non plus de capitaux; car, après tout, les capitaux ne s'obtiennent que par sympathie. Il n'a pu traiter d'une étude (ju'en province, àSIantes... Or, les gens de province cemprennent si peu les intelligences parisiennes, que l'on a fait mille chicanes à mon ami.

— Des canailles ! s'écria la Cibot.

— Oui, reprit le docteur, car on s'est coalisé contre lui si bien, qu'il a été forcé de revendre son étude pour des faits où l'on a su lui donner l'apparence d'un tort... Le procureur du Roi s'en est mêlé ; ce magistral était du pays ; il a pris fait et cause pour les gens du pays !.. Ce pauvre garçon, encore plus sec et plus râpé que je ne le suis, logé comme moi, nommé Fraisier, s'est réfugié dans notre Arrondissement, il en est réduit à plaider, car'il est avocat, devant la Justice de paix elle tribunal de police ordinaire. Il demeure ici près, rue de laPerle. Allez au numéro 0, vous monterez trois étages, et, sur le palier, vous verrez imprimé en lettres d'or : cabinet de mov siEun FRAISIER, sur un petit carré de maroquin rouge. Fraisier se charge spécialement des affaires contentieuses de messieurs les concierges, des ouvriers et de tous les pauvres de notre Arrondissement à des prix modérés. C'est un honnête homme, car je n'ai pas besoin de vous dire qu'avec ses moyens, s'il était fripon, il roulerait carrosse. Je verrai mon ami Fraisier ce soir.. Allez chez lui demain de bonne heure, il connaît monsieur Louchard, le garde du commerce; monsieur Tabareau, l'huissier de la Justice de paix ; monsieur Vitel, le juge de paix; et monsieur Trognon, notaire: il est lancé déjà parmi les gens d'affaires. S'il se charge de vos intérêts, si vous pouvez le donner comme conseil à monsieur Pons, vous aurez en lui, voyez-vous, un autre vous-même. Seulement, n'allez pas, comme avec moi, lui proposer des compromis qui blessent l'honneur; mais il a de l'esprit, vous vous entendrez. Puis,' quant à reconnaître ses services, je serai votre intermédiaire...

Madame Cibot regarda le docteur malignement.

— ;>'est-ce pas l'homme de loi, dit-elle, qui a tiré la mercière de la rue Vieille-du-Temple, madame Florimond, de la mauvaise passe où elle était, rapport à cet héritage de son bon ami?...

— GJest lui-même, dit le docteur.

— JN'est-ce pas une horreur, s'écria la Cibol, qu'après lui avoir obtenu deux mille francs de rentes, elle lui a refusé sa main qu'il lui demandait, et qu'elle a cru, dit-on, être quitte en lui donnant douze chemises de toile de Hollande, vingtquatre mouchoirs, enfin tout un trousseau I

— Ma chère madame Cibot, dit le docteur, le trousseau valait mille francs, et Fraisier, qui débutait alors dans le quartier, en avait bien besoin. Elle a d'ailleurs payé le mépjoire df frais sans oliscrvaiion... Celte aîfaire-la en a valu d'autres â Fraisi^i-. (|iii maintenant est très occupé; mais, dans mon geure, nos clientèles se valent...

— 11 n'y a que les justes qui pâtissent ici-bas, répondit la

portière! Eh bien! adieu rt merci, ninn bon monsieur Poulain.

Ici commence le drame, ou, si vous voulez, la comédie terrible de la mort d'un célibataire livré par la force des choses à la rapacité des natures cupides qui se groupent à son lit, el iiui, dans ce cas, curent pour auxiliaires la passion la plus vive, celle d'un tableaumane, l'avidité du sieur Fraisier, qui, vu dans sa caverne, va vous faire frémir, et la soif d'un Auvergnat capable de tout, même d'un crime, pour se faire un capital. Cette comédie, à laquelle cette partie du récit sert en (|ueli|ur sorte d'avant-scène, a d'ailleurs pour acteurs tous les personnages (lui jusqu'à présentent occupé la scène.

xxxiir.

L'avili-ssemcut des mots est une de ces bizarreries des mœurs (jui, pour êlre expli(iuée, voudrait des volumes. Éciivezà un avoué en le (|ualiiiaiU (Vhomiiw de loi. vous l'aurez offensé tout autant i|ue vous olTenseriez un négociant en gros de denrées coloniales ù qui vous adresseriez ainsi votre lellre : — .S1onsi«>ur un tel, épicier.

Un assez grand nombre de gens du monde qui devraient savoir, puisque c'est toute leur science, ces délicaiesses du savoir-vivre, ignorent encore que la qualilicationd'/iowiwic ilc W^M est la plus cruelle injure qu'on puisse faire à un auteur.

Le mot monsieur est le idus grand exemple de la vie et de la mort des mots. .Monsieur veut dire monseigneur. Ce titre, si considérable autrefois, réservé maintenant aux rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout le monde; et néanmoins »i«.v/re, (|ui n'est pas aulre chose que le double du mot monsieur et son é((uivalcnt, fouléve des articles dans les feuilles républicaines, quand, par hasard, il se trouve mis dans un billet d'enterrement.

Magistrats, conseillers, jurisconsultes, juges, avocats, officiers ministériels, avoués, buissieis, conseils, hommes d'affaires, agens d'affaires et défenseurs, sont les '\'ariélés sous lesquelles se classent les gens qui rendent la justice ou qui la travaillent. Les deux derniers bâtons de cette échelle sont le praiicicii et l'homme de loi.

Le praticien, vulgairement appelé recors, est l'homme de justice par hasard, il est là pour assister l'exécution des jugeracBs, c'est, pour les affaires civiles, un bourreau d'occasion.

Quant à l'homme de loi, c'est rinjuro-parliculière à la profession. Il est à la justice, ce que I homme dr lettres est à la Littérature. Dans toutes les professions, en France, la rivalité qui les dévore, a trouve des termes de dénigrement. Chaque élal a son insulte.

Le mépris (|ui frappe les mots homme de lettres et homme de loi s'arrête au pluriel. On dit très-bien sans blesser personne lex (jens de lettres, lesgenx de loi. Mais, à Paris, chaque profession a ses Oméga, des individus qui mettent le métier de plain pied avec la pratique des rues, avec le peuple, .\ussi Yhomme de loi, le petit agent d'affaires cxisletil encore dans certains quartiers, comme on trouve cjicore à la Halle, le préleur à la petite semaine qui est à la haute banque ce que monsieur Fraisier était à la compagnie des avoués. Chose étrange! Les gens du peuple ont peur des officiers ministériels comme ils ont peur des restaurans fashionables. Ils s'adressent à des gens d'atïaires comme ils vont boire au cabaret. Le plain pied est la loi générale des différentes sphères sociales. Il n'y a que les natures d'élite qui aiment a gravir les hauteurs, qui ne souffrent pas en se voyant en présellc de leurs supérieurs, qui se foat leur place, comme Heaumarchais laissant tomber la mentre d'un grand seigneur essayant de l'humilier. Aussi les parvenus, surtout ceux qui savent faire disparaître leurs langes, sont ils des exceptions grandioses.

Le lendemain à six heures du matin, madame Cibot examinait, rue de la Perle, la maison où demeurait son futur

conseiller, le sieur Fraisier, homme de loi. C'était une de

ces vieilles maisons habitées par la petite bourgeoisie d'autrefois. On y entrait par une allée. Le lezde-chaussée, en partie occupé par la loge du portier et par la boutique d'un ébéniste, dont les ateliers et les magasins encombraient une petite cour intérieure, se trouvait partagé par l'allée et par la cage de l'escalier, que le salpêtre et l'humidité dévoraient. Cette maison semblait attaquée de la lèpre.

-Madame Cibot alla droit à la loge, elle y trouva l'un des confrères de Cibot, un cordonnier, sa femme et deux enfans en bas âge logés dans un espace de dix pieds carrés, éclairé sur la petite cour. La plus cordiale entente régna bientôt entre les deux femmes, une fois que la Cibot eut déclaré sa profession, se fut nommée et eut parlé de sa maison de la rue de Normandie. Après un quart-d'lieure employé par les commérages et pendant le(iuel la portière de monsieur Fraisier faisait le déjeuner du cordonnier et des deux enfans, madame Cibot amena la conversation sur les locataires et parla de rhomnie de loi.

— Je viens le consulter, dit-elle, pour des affaires; un de ses amis, monsieur le docteur Poulain, a ilù me recommander à lui. Vous connaissez monsieur Poulain?

— Je le crois bien! dit la portière de la rue de la Perle. Il a sauvé ma petite qu'avait le croup !

— Il m'a sauvée, aussi moi, madame. Quel homme est-ce, ce monsieur Fraisier'?...

— C'est un homme, ma chère dame, dit la portière, de qui l'on arrache bien dillicilemcnt l'argent de ses ports de lettres à la fin du mois.

Cette réponse sullit à l'intelligente Cibot.

— On jjcut être pauvru et houuétc, répondit-elle.

— Je l'espère bien, reprit la portière de Fraisier; nous ne roulons pas sur l'or ni sur l'argent, pas même sur b.s sous, mais nous n'avons pas un liard à qui que ce soit.

La Cihot se reconnut dans ce langage.

— L;nnn, ma petite, reprit-elle, on peut se fier à lui, n'rs'.-ce pas?

— Ah! dam! quand monsieur Fraisier veut du bien à (juelqu'un, j'ai entendu dire à madame Floriraond qu'il n'a pas son pareil...

— El pourquoi ne l'a-t-elle pas épousé, demanda vivement la Cibot , puisqu'elle lui devait sa fortune ? C'est quelque chose pour une petite mercière, el (|ui était entrel»nue par un vieux, que de devenir la femme d'un avocai...

— Pourquoi? dit la portière en entraînant madame Cibot dans l'allée; vous montez chez lui, n'est-ce pas, madame?... eh bien ! quand vous serez dans son cabinet, vom saurez pciur(|uoi.

L'escalier , ce lairé sur la petite cour par des fenêtres à coulisse, annonçait qu'excepté le propriétaire et le sieur Fraisier, les autres locataires exervaient des pi-ofessious niccaiinriics. Les marches boueuses portaient l'enseigne de chaque métier en offrant aux regards des découpures de cuivre, des boutous cassés, des brimborions de gaze, de sparterie.

Les apprentis des étages supérieurs y dessinaient des caricatures obscènes.

Le dernier mot de la porlière, en excilaut la curiosité de madame Cibot, la décida naturellement :t consulter l'ami du d.scteur Poulain; mais en se réservant de l'employer uses affaires d'après ses impressions.

— Je me demande (|uel(iuefois comment madame Sauvage peut tenir à son service, dit en forme de commentaire la portière qui suivait madame Cibot. -Je vous accompagne, madame, ajouta-t elle, car je monte le lait et le journal à mon propriétaire.

Arrivée au second étage au-dessus de l'entresol, la C'bot se trouva devant une porte du plus vilain caractère. La peinture d'un rouge faux était enduite sur vingt centimètres de largeur, de celte couche noirâtre qu'y déposent les mains après un certain temps, el que les architectes ont essayé de combattre dans les apparlemens élégans, par l'application de glaces au-dessus et au-dessous des serrures. Le guichet de celle porte, bouché par des scories semblables à celles

<|ue les restauraleuis inventent pour vieillir des bouteilles adultes, ne servait qu'à mériter à la porte le surnum de porte de prison, et concordait d'ailleurs à ses ferrures en trélks, à ses gonds formidables, à ses grosses tètes de clous. Quelque avare ou queli|ue folliculaire en (j'U' relie avec le monde entier devait avoir inventé ces appareils. Le plomb ou se déversait les eaux ménagères, ajoutait sa quote-part de puanteur dans l'escalier, dont le plafond oITrait partout des arabesques dessinées avec de la fumée de chandelle, et quelles arabesques! Le cordon de tirage, au bout duquel pendait une olive crasseuse, fit résonner une petite sonnette dont l'organe faible dévoilait une cassure dans le métal. Chaque objet était un trait en harmonie avec l'ensemble de ce hideux tableau.

La Cibot entendit le bruit d'un pas pesant, et la respiration astlimati(iue d'une femme puissante. Et madame Sauvage se manifesta !

C'était une de ces vieilles devinées par Adrien Brauwer dans ses Sorcières partant pour le Sabbat, une femme de cinq pieds six pouces, à visage soldates(iue et beaucoup plus barbu que celui de la Cibot, d'un embonpoint maladif, vêtue (l'une affreuse robe de rouennerie à bon marché, coiffée d un madras, faisant encore papillottes avec les imprimés que recevait gratuitement son maitre, et portant à ses oreilles des espèces de roues de carrosse en or. Ce cerbère femelle tenait à la main un poêlon en ferblanc, bossue, 4ont le lait répandu jetait dans l'escalier une odeur de plus, qui s'y sentait peu, malgré son âcreté nauséabonde.

— Que qu'il y a pour votre service, médctne? demanda madame Sauvage;

El, d'un air menaçant, elle jeta sur la Cibot, (lu'etle trouva, sans doute, trop bien vêtue, un regard d'autant plus meurtrier, que ses yeux étaient naturellement sanguino- !ens.

— Je viens voir monsieur Fraisier de la part de son ami le docteur Poulain.

— Entrez, médcme, répondit la Sauvage d'un air devenu soudain très aimable, et qui prouvait qu'elle était avertie de cette visite matinale.

Et, après avoir fait une révérence ëe Ihéùtre, la domestique à moitié mâle du sieur Fraisier ouvrit brusquement la porte du cabinet qui donnait sur la rue, et où se trouvait l'ancien avoué de Mantes.

Ce cabinet ressemblait absolument à ces petites études d'huissier du troisième ordre, où les cartonniers sont en bois noirci, où les dossiers sont si vieux qu'ils ont de la barbe, en style de cléricature, où les ficelles rouges pendent d'une façon lamentable, où les cartons sentent les ébats des souris, oii le plancher est gris de poussière et le plafond jaune de fumée. La glace de la cheminée était trouble ; les chenets en fonte supportaient une bûche économique ; la pendule en marqueteiie moderne, valant soixante francs, avait été achetée à ([uelque vente par autorité de justice, et les flambeaux qui l'accompagnaient était en zinc, mais ils affectaient des formes r.^coco mal réussies, et la peinture, partie en plusieurs endroits, laissait voir le métal.

Monsieur Fraisier, petit homme sec et maladif, à figure rouge, dont les bourgeons annonçaient un sang très vicié, mais ([ui d'ailleurs se grattait incessamment le bras droit, et dont la perruque, mise très en arrière, laissait voir un crâne couleur de brique et d'une expression sinistre, se leva de dessus un fjuteuil de canne, où il siégeait sur un rond en maroquin vert. Il prit un air agréable et une voix llùtée pour dire en avançant une chaise : — Madame Cibot, je pense?...

^ — Oui, monsieur, répondit la portière, qui perdit son assurance habituelle.

Madame Cibot fut effrayée par cette voix, qui ressemblait assez à celle de la sonnette, et par un regard encore plus vert que les yeux verdàtres de son futur conseil.

Le cabinet sentait si bien son Fraisier, (ju'on devait croire

que l'air y était pestilentiel. Madame Cibot comprit alors

pourquoi madame Florimond n'était pas devenue madame

Fraisier.

—Poulain m'a parlé de vous, ma chère dame, dit l'homme

de loi, de cette voix d'emprunt ([u'on appelle vulgairement priitc fukr, mais qui restait aigre et clairette comme un vin de pays.

Lu, cet agent d'affaires essaya de se draper, en ramenant sur ses genoux pointus, couverts en molleton excessivement rApé, les deux pans d'une vieille robe de chambre en calicot imprimé, dont la ouate prenait la liberté de sortir par plusieurs déchirures, mais le poids de celte ouate entraînait les pans, et découvrait un justaucorps en flanelle devenu noilâtre. (

Après avoir' resserré, d'un petit air fat, la cordelière de celle robe de chambre réfractaire pour dessiner sa taille de ros'eau, Fraisier réunit d'un coup de pincette deux tisons (jui s'évitaient depuis fort longtemps, comme deux frères ennemis. Puis, saisi d'une pensée subite, il se leva :

— Madame Sauvage ! cria-t-il.

— Après?

— Je n'y suis pour peisonne.

— Hé ! parblenr ! on le sait, répondit la virago d'une maîtresse voix.

— C'est ma vieille nourrice, dit l'homme de loi d'un air confus à la Cibot.

— Elle a encore beaucoup de laid, répliqua l'ancienne héroïne des Halles.

Fraisier rit "du calembour et mit le verrou, pour que sa ménagè.re ne vint pas interrompre les conlidences delà Cibot.

— Eh bien ! madame, expli(iuez-moi votre afl'aire, dit-il en s'asseyant et lâchant toujours de draper sa robe de chambre. Une personne qui m'est recommandée par le seul ami que j'aie au monde peut compter sur moi... mais... absolument.

Madame Cibot parla pendant une demi-heure sans que l'agent d'affaires se permît la moindre interruption; il avait l'air curieux d'un jeune soldat écoutant un rieuj; du lu vieille. Ce silence et la soumission de Fraisier , l'attention qu'il paraissait prêtera ce bavardage ù cascades, dont on a vu des échantillons dans les scènes entre la Cibot et le pauvre Pons, firent abandonnera la déliante portière quelquesunes des préventions que tant de détails ignobles venaient de lui inspirer.

Quand la Cibot se fut arrêté, et qu'elle attendit un conseil, le petit homme de loi, dont les yeux veris à points noirs avaient étudié sa future cliente, fut pris d'une toux dite de cercueil, et eut recours à un bol en faïence à demi-plein de jus d'herbes, qu'il vida.

— Sans Poulain, je serais déjà mort, ma chère madame Cibot, répondit Fraisier à des regards maternels que lui jeta la portière; mais il me rendra, dit-il, la santé...

Il paraissait avoir perdu la mémoire des confidences de sa cliente, qui pensait à quitter un pareil moribond.

— Madame, en matière de succession, avant de s'avancer, il faut savoir deux choses, reprit l'ancien avoué de Mantes en devenant grave. Premièrement, si la succession vaut la peine qu'où se donne, et, deuxièmement, quels sont les héritiers; car, si la succession estlebutin, les héritiers sont l'ennemi.

La Cibot parla de Rémonencq et d'Elie Magus, et dit que les deux fins compères évaluaient ki collection de tableaux à six cent mille francs...

— La prendraient-ils à ce prix-lù?... demanda l'ancien avoué de Mantes, car, voyez-vous, madame, les gens d'affaires ne croient pas aux tableaux. Un tableau, c'est quarante sous de toile ou cent mille francs de peinture! Or, les peintures de cent mille francs sont biens connues, et quelles erreurs dans toutes ces valeurs-là, même les plus célèbres! Un financier bien connu, dont la galerie était vantée, visitée et gravée (gravée!) passait pour avoir dépensé des millions... Il meurt, car on meurt, eh bien ! ses vrais tableaux n'ont pas produit plus de deux cent mille francs. Il faudrait m'amener ces messieurs... Passons aux héritiers.

Et Fraisier se remit dans son attitude d'écouteur. En entendant le nom du président Camusot, il lit un hochement de icle, .iccompagné d'une grimace qui rendit la Cibot excessivement attentive ; elle essaya de lire sur ce front, sur cette

DE BALZAC

atroce physionomie, et trouva ce qu'en affaire on nomme une tête de bois.

— Oui, mon cher monsieur, répéta la Cibot, mon monsieur Pons est le propre cousin du président Camusot de Marville, il me rabâche sa parenté deux fois par jour. La première femme de monsieurCamusot, le marchand de soieries...

— Qui vient d'être nommé pair de France...

— Etait une demoiselle Pons, cousine gerinaine de monsieur Pons.

— Ils sont cousins issus de germains...

— Ils ne sont plus rien du tout", ils sont brouilles. Monsieur Camusot de Marville avait été, pendant cinq ans,

président du tribunal de Plantes, avant de venir à Paris. iSonseulement il y avait laissé des souvenirs, mais encore il y avait conservé des relations ; car son successeur, celui de ses juges avec lequel il s'était le plus lié pendant son séjour, présidait encore le tribunal et conséqueniment connaissait Fraisier à fond.

— Savez-vous, madame, dit-il, lorsque la Cibot eut arrêté les rouges écluses de sa bouche torrentielle, savez-vous que vous auriez pour ennemi capital un homme qui peut envoyer les gens à l'écbafaiid ?

La portière exécuta sur sa chaise un bond qui la fit ressembler à la poupée de ce joujou nommé une surprise.

— Calmez vous, ma chère dame, reprit Fraisier. Que vous ignoriez ce qu'est le président delacliambre des mises en accusation de la cour royale de Paris, lien de plus naturel , mais vous deviez savoir que monsieur Pons avait un héritier légal naturel. Monsieur le président de Marville est le seul et unique héritier de votre malade, mais il est collatéral au troisième degré; donc, monsieur Pons peut, aux termes delà loi, faire ce qu'il veut de sa fortune. Vous ignorez encore que la fille de monsieur le président a épousé depuis six semaines au moins le fils aîné de monsieur le comte Popinot, pair de France, ancien ministre de l'agriculture et du commerce, un des hommes les plus influeiis de la politique ai luelle.

Celte alliance rencl le président encore plus redoutable qu'il ne l'est comme souverain de la cour d'assises. La Cibot tressaillit encore à ce mot.

— Oui, c'est lui qui vous envoie là, reprit Fraisier. Ah ! ma chère dame, vous ne savez pas ce qu'est une robe rouge! C'est déjà bien assez d'avoir une simple robe noire contre soi ! Si vous me voyez ici ruiné, chauve, moribond... eh bien ! c'est pour avoir heurté, sans le savoir, un simple petit procureur du roi de province. On m'a forcé de vendre mon étude à perle, et bien heureux de décamper eu perdant ma fortune. Si j'avais voulu résister, je n'aurais pas pu garder ma profession d'avocat. Ce que vous ignorez encore, c'est que s'il ne s'agissait que du président Camusot, ce ne serait rien ; mais il a, Toyez-vous , une femme !... Et si vous vous trouviez face à face avec cette femme, vous trembleriez comme si vous étiez sur la première marche de l'échafaad, les cheveux vous dresseraient sur la tête. La présidente est vindicative à passer dix ans pour vous nitorliller dans un piège où vous péririez ! Elle fait agir son mari comme un enfant fait aller sa lou|ij. Elle a dans sa vie causé le suicide, à la Conciergerie, d'un charmant garçon; elle a reiulu blanc comme neige un comte qui se trouvait sous une accusation de faux. Elle a failli faire interdire l'un des plus grands seigneurs de la cour de Charles X. Enfin, elle a renversé le procureur-général , monsieur de Grandville...

— Qui demeurait Vieille-Rue-du-Temple, au coin de la rue Saint-François, dit la Cibot.

— C'est lui-même. On dit qu'elle veut faire son mari ministre de la justice, et je ne sais pas si elle n'arrivera pas à ses fins... Si elle se mettait dans l'idée de nous envoyer tous deux en cour d'assises el au bagne, moi qui suis innocent comme l'enfant qui nail, je prendrais un passeport et j'irais aux KlatfiUnis... tant je connais bien la justice. Or, ma chère madame Cibot, pour pouvoir marier sa fille unique au jeune vicomte Popinot, qui sera, dit-on, héritier de votre propriétaire, monsieur Pillerauli, la présideuie s'çsl dépouillée detoute sa fortune, si bien qu'en ce moment, le président et sa femme sont réduits à vivre avec le traitement de la prési-

dence. Et vous croyez, ma chère dame, que, dans ces circons. tances-là, madame la présidente négligera la succession de votre monsieur Pons?. . Mais j'aimerais mieux affronter des canons chargés à mitraille que de me savoir une pareille femme contre moi...

— Mais, dit la Cibot, ils sont brouillés...

— Qu'est-ce que cela fait? dit Fraisier. Raison de plus! Tuer un parent de qui l'on se plaint, c'est quelque chose, mais hériter de lui, c'est là un plaisir!

— .Mais le bonhomme a ses héritiers en horreur; il me répète que ces gens-là, je me rappelle les noms, monsieur Cardot, monsieur Berthier, etc., l'ont écrasé comme un œuf qui se trouverait sous un tombereau.

— Voulez-vous être broyée ainsi ?... /

— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria la portière. Ah! madame Fontaine avait raison en disant que je rencontrerais des obstacles; mais elle a dit que je réussirais...

— Écoutez, ma chère madame Cibot... Que vous liriez de cette affaire une trentaine de mille francs , c'est possible ; mais la succession, il n'y faut pas songer... Nous avons causé de vous et de votre affaire, le docteur Poulain et moi, hier au soir...

Là, madame Cibot fit encore un bond sur chaise.

— Kh bien! qu'avez-vous?

— Mais, si vous connaissiez mon affaire, pourquoi m'avezvous laissé jaser comme une pie ?

— Madame Cibot, je connaissais votre affaire, mais je ne savais rien de madame Cibot ! Autant de cliens, autant de caractères^.

Là, madame Cibot jeta sur sen futur conseil un singulier regard où toute sa défiance éclata et que Fraisier surprit.

— Je reprends, dit Fraisier. Donc, notre ami Poulain a été mis par tous en rapport avec le vieux monsieur Pillerault, le grand-oncle de madame la comtesse Popinot, et c'est un de vos titres à mon dévoùment. Poulain va voir votre propriélaiie (notez ceci! ) tous les quinze jours, et il a su tous ces détails par lui. Cet ancien négociant assistait au mariage de son arrière-petil-neveu (car c'est un oncle à succession , il a li jn quelque (|uinze mille francs de rentes ; et, depuis vingtcinq ans, il vit comme un moine, il dépense à peine mille écus par an...), et il a raconté toute l'affaire du mariage à Poulain. 11 paraît que ce grabuge a été causé précisément par votre bonhomme de musicien qui a voulu déshonorer, par vengeance, la famille du président. Qui n'entend qu'une cloche n'a qu'un son... Votre malade se dit innocent, mais le monde le regarde r'ommeun monstre...

— Ça ne m'étonnerait pas qu'il en fut un I s'écria la Cibot. Figurez-vous (|ue voici dix ans passés que j'y mets du mien, et il le sait, il a mes économies, et 11 ne veu^ pas me coucher sur son testament... rson, monsieur, il ne le veut pas, il est têtu, que c'est un vrai mulet... Voilà dix jours que je lui en parle, le matin ne bouge pas plus que si c'était un terne. Il ne desserre pas les dents, il me regarde d'un air... Le plus qu'il m'a dit , c'est qu'il me recommanderait à monsieur Schmucke.

— Il compte donc faire un testament en faveur de ce Schmucke?...

— Il lui donnera tout...

— Écoulez, ma chère madame Cibot, il faudrait pour que j'eusse des opinions arrêtées, pour concevoir un plan, que je connusse monsieur Schmucke, que je visse les objets dont se compose la succession, que j'eusse une conférence avec ce juif de qui vous me parlez; et, alors, laissez-moi vous diriger...

— Nous verrons, mon bon monsieur Fraisier.

— Comment ! sous verrons, dit Fraisier en jetant un regard de vipère à la Cibot et parlant avec sa voix naturelle. Ah cà! suis-je ou ne suis-je pas votre conseil? entendonsnous bien.

La Cibot se sentit devinée, elle eut froid dans le dos.

LES PARENS PAUVRES

5ir

— Vous avez touto ma (onfianw, répondit-elle en se voyant à la merci d'un tigre.

— ^'ous auiies avoués, nous sommes iiabilués aux trahisons de nos cliens. Examinez bien votre posilion : elle est superbe. Si vous suivez mes conseils de point en point, vous aurez, je vous le garantis, trente ou quaranlc mille francs de celte succession-là... Mais celte belle médailleaun revers. Supposez que la présidente apprenne que la succession de monsieur Pons vaut un million, et que vous voulez l'écorner, car 11 y a toujours des gens qui se chargent de dire ces choses-là 1... fit-il en parenthèse.

Celle parenthèse, ouverte et fermée par deux pauses, fit frémir la Cibot, qui pensa sur-le-champ que Fraisier se chargerait de la dénonciation.

— Ma chère cliente, en dix minutes on obtiendra du bonhomme Pillerault votre renvoi de la loge, et l'on vous donnera deux heures pour déménager...

— Qucque ça me ferait !... dit la Cibot en se dressant sur ses pieds en Bellone, je resterais chez ces messieurs comme leur femme de contiance.

— Et, voyant cela, l'on vous tendrait un piège, et -vous vous réveilleriez un beau matin dans un cachot, vous et votre mari, sous une accu>ation capitale...

— Moi '.... s'écria la Cibot, moi qui n'ai pas une centimeà autrui!... Moi !... moi!...

Elle parla pendant cinq minutes, et Fraisier examina cette grande ariisle exécutant son ronce, to de louanges sur ellemême. Il était froid, railleur, son œil perçait la Cibot comm.e d'unslylit, il riait en dedans, sa perruque sèche se remuait. C'était Robespierre au temps où ce Sylla français faisait des quatrains.

— Et comment! et pourquoi! et sous quel prétexte! demandi-t-elle en terminant.

— Voulez- vous savoir comment vous pourriez être guillotinée?...

La Cibot tomba pâle comme une morte, car celte phrase lui tomba sur le cou comme le couteau de la loi. Elle regarda Fraisier d'un air égaré.

— Écoutez-moi bien, ma chère enfant, reprit Fraisier en réprimant un mouvement de satisfaction que lui causa l'effroi de sa cliente.

— J'aimerais mieux tout laisser là... dit en murmurant la Cibot.

Et elle voulut se lever.

— Restez, car vous devez connaître votre danger, je vous dois mes lumières, dit impérieusement Fraisier. Vous êtes renvoyée par monsieur Pillerault, ça ne fait pas de doute, n'est-ce pas ? Vous devenez la domestique de ces deux messieurs, très bien ! C'est une déclaration de guerre entre la présidente et vous. Vous voulez tout faire, vous, pour vous emparer de cette succession, en tirer pied ou aile...

La Cibot fit un geste.

— Je ne vous blànie pas, ce n'est pas mon rôle, dit Fraisier en répondant au geste de sa cliente. C'est une bataille que cette entreprise, et vous irez plus loin que vous ne pensez ! On se grise de son idée, on tape dur...

Autre ges;e de dénégation de la part de madame Cibot, qui se rengorgea.

— ■ Allons, allons, ma petite mère, reprit Fraisier avec une horrible familiarité, voas iriez bien loin...

— Ah çà ! me prenez-vous pour une voleuse?

— Allons, n«man, vous avczun reçu de monsieur Sthmucke qui vous a peu coûté... Ah! vous êtes ici à confesse, ma belle dame... Ne trompez pas votre confesseur, surtout quand ce confesseur a le pouvoir de lire dans voire cœur...

La Cibot fut effrayée de la nerspicacité de cet homme et comprit la raison de la profonde atlenlion avec laquelle il l'avait écoutée.

— Eh bien I reprit Fraisier, vous pouvez bien adraelli e que la présidente ne se laissera pas dépasser par vous dans cjtte course à la succession... On vous obeervera, l'on vous espionnera... Vous obtenez d'être mise sur le testament de monsieur Pons... C'est p.ufait. Un beau jour, la justice ar-

ive, tn saisit une tisane, on y trouve do l'arsenic au fond,

vous cl votre mari vous êtes arrêtés, jugés, condamnés, com me ayant voulu tuer le sieur Pons,atin de toucher votre legs .. J'ai défendu à Versailles une pauvre femme, aussi vraiment innoien'.- que vous le seriez en pareil cas ; les choses étaient comme je vous le dis, et tout ce que j'ai pu faire alors, c'a été de lui sauver la vie. La malheureuse a eu vingt ans de travaux forcés et les fait à Saint-Lazare.

L'effroi de madame Cibot lut ad comble. Devenue pâle, elle regardait ce petit homme sec aux yeux verdâtres comme la pauvre Moresque, réputée fidèle à sa religion, devait regarder l'inquisiteur au moment où elle s'entendait condamner au feu.

— Vous dites donc, mon bon monsieur Fraisier, qu'en vous laissant faire, vous confiant le soin de mes intérêts, j'aurais quelque chose, sans rien craindre?

— Je vous garantis trente mille francs, dit Fraisier en homme sur de son fait.

— Enfin, vous savez combien j'aime le cher docteur Poulain, reprit-elle de sa voix la plus pateline, c'est lui qui m'a dit de venir vous trouver, et le digne liomae ne m'envoyait pas ici pour m'entendredire que je serais guillotinée comme une empoisonneuse...

Elle fondit en larmes, tant cette idée de guillotine l'avait fait" frissonner, ses nerfs étaient en mouvement, la terreur lui serrait le cœur, elle perdit la tê:e.

Fraisier jouissait de son triomphe. En apercevant l'hésitation de sa cliente, il- se voyait privé de l'affaire, et il avait voulu dompter la Cibot, l'effrayer, la stupéfier, l'avoir à lui, pieds et poings liés. La portière, entrée dans ce cabinet, comme une mouche se jette dans une toile d'araignée, «levait y rester, liée, entortillée, el servir de pâture à l'ambition de ce petit homme de loi. Fraisier voulait en effet trouver, dans cette affaire, la nourriture de ses vieux jours, l'aisance, le bon'neur, la considération. La veille, pendant la soirée, teut avait été pesé mûrement, examiné soigneusement, à la loupe, entre Poulain et lui. Le docteur avait dépeint Scbmucke à son ami Fraisier, et leurs esprits alertes avaient sondé toutes les hypothRes, examiné les ressources et les dangers.

Fraisier, dans un élan d'enthousiasme, s'était écrié —Notre fortune à tous deux est là-dedans ! ^ Et il avait promis à Poulain une place de médecin en chef d'hôpital, à Paris, et il s'était promis à lui-même de devenir juge de paix de l'arrondissement. Être juge de paix! c'était pour cet homme plein de capacités, docteur en droit et sans chaussettes, une chimère si rude à la monture, qu'il y pensait, comme les avocats-députés pensent ù la simarre et les prêtres italiens à la tiare. C'était une folie ! Le juge de paix monsieur Vitel, devant qui plaidait Fraisier, était un viellard de soixante-neuf ans, assez maladif, qui parlait de prendre sa retraite, el Fraisier parlait d'être son successeur à Poulain, comme Poulain lui parlait d'une riche héritière qu'il épousait après lui avoir sauvé la vie.

On ne sait pas quelles convoitises inspirent toutes les places à la résidence de Paris. Habiter Paris est un désir universel. Qu'un débit de tabac, de timbre, vienne à vaquer, cent femmes se lèvent comme un seul homme et font mouvoir tous leurs amis pour l'obtenir. La vacance probable d'une des vingi-qualre perceplions de Paris cause line émeute d'ambitions à la chambre des députés! Ces places se donnent en conseil; la nomination est une affaire d'Etat.

Or, les appointemens de juge de paix, à Paris, sont d'environ six mille francs. Le greffe de ce tribunal est une charge qui vaut cent mille francs. C'est une des places les plus en-' viées de l'ordre judiciaire. Fraisier, juge de paix, ami d'un médecin en chef d'hôpiial, se mariait richement, et mariait le docteur Poulain : ils.se prêtaient la main mutuellement.

La nuit avait passé son rouleau de plomb sur toutes les pensées de l'ancien avoué de Manies, et un plan formidable avait geriué, plan touffu, fertile en moissons et en intrigues. La Cibot était la cheville ouvrière de ce drame. Austi larérévoKe de cet instrument devaif-tdle être comprimée; elle n'avait pas été prévue, mais l'ancien avoué venait d'ahaûre à ses pieds l'audacieuse portière en déployant toutes les forces de sa nature vénéneuse.

DE BÂLZA.C.

— Ma chère madame Ciliot, voyons, rasserez-vous, ditil en lui prenant la main.

Celte main, froide comme la peau d'un serpent, produisit une impression terrible sur la portière, il on résulta comme une réaction physique qui fit cesser son émotion; elle trouva le crapaud Astaroth de madame Fontaine moins dangereux à toucher que ce bocal de poisons couvert d'une perruque rougcàtre et qui parlait comme les portes crient.

— Ne croyez pas que je vous effraye à tort, reprit Fraisier après avoir noté ce nouveau mouvement de répulsion de la Cibot. Les alTaires qui font la terrible réputation de madame la présidente sont tellement connues au Palais, que vous pouvez consulter là-dessus qui vous voudrez. Le grand seigneur qu'on a failli interdire est le marquis d'Espard. Le marquis d'Esgrisinon est celui qu'on a sauvé des galères. Le jeune homme, riche, beau, plein d'avenir, qui devait épouser une demoiselle apparieuanl ù l'une des premières familles de France, et (|iii s'est ptndii dans un cabanon de la Concierge- rie, est le cé'èbre Lucien de Rubemprc,dont l'affaire a soulevé tout Paris dans le temps. Il s'agissait là d'une succession, decelle d'une femme entretenue, la fameuse Estlier, qui a Isissé plusieurs millions, et on ai'cusait ce jeune homme de l'avoir empoisoiiiiée, car i\ était l'héritier institué par le teslanienl. Ce jeune poète n'était pas ù Paris quand cette fille est morte, il ne se savait pas héritier !... On ne peut pas être plus innocf n t que cçla. Eh bien ! après avoir été interrogé par monsieur Camusot, ce jeune homme s'est pendu dans son cacbûf... La Justice, c'est comme la Médecine, elle a ses victimes. Dans le premier cas, ont meurt pour la société; dans le seroud, pour la Science, dit-il en laissant échapper un aflrcu.\ sourire. Eh bien ! vous voyez que je connaisle danger... Je suis déjà ruiné par la Justice, moi, pauvre petit avoué obscur. Mon expérience me coûte cher, elle est toute à votre service...

— Ma foi, non, merci... dit la Cibot, je renonce à tout! J'aurai fait un ingrat... Je ne veux que mon dû ! J'ai trente ans de probité, monsieur. Mon monsieur Pons dit qu'il me recommandera sur son testament à son^ii Schmucke; eh bien! je finirai mes jours en paix chez ce brave Allemand...

Fraisier dépassait le but, il avait découragé la Cibot, et il fut obligé d'effacer les tristes impressions qu'elle avait reçues.

— Ne désespérons de rien, dit-il, allez-vous-en chez vous, tout tranquillement. Allez, nous conduirons l'affaire à bon port.

— Mais (|ue faut-il <iue je fasse alors, mon bon monsieur Fraisier pour avoir des rentes et?...

— N'avoir aucun remords, ditil vivement en coupant la parole à la Cibot. Eh ! mais, c'est précisément pour ce résultat que les gens d'affaires sont inventés. On ne peut rien avoir dansées cas-là sans se tenir dans les termes ae la loi... "Nous ne connaissez jias les lois, moi je les connais... Avec moi, vous serez du côté de la légalité, vous posséderez en paix vis-à-vis les hommes, car la conscience, c'est votre affaire.

-^£b bien! dites, reprit la Cibo', que ces paroles rendirent curieuse et heureuse.

— Je ne sais pas, je n'ai pas étudié l'affaire dans ses moyens, je ne me suis occupé que des obstacles. Avai^t tout, il faut, voyez vous, pousser au testament, et vous ne ferez pas fausse route ; mais avant tout, sachons en faveur de (juiTons disposera de sa fortune, car si vous étiez son liéritière...

— Non, non, il ne m'aime pas ! Ah ! si j'avais connu la valeur de ses biblols, et si j'avais su ce qu'il m'a dit de ses amours, je serais sans inquiétude.aujourJ'hui ..

— Enfin, reprit Fraisier, allez toujours! les moribonds ont de singulines fantaisies, ma rhère madame Cibot, ils trompent bien dci espérances. Qu'il teste, et nous verrons après. Mais, avant tout, il s'agit d'évaluer les objets dont se compose la succession. Ainsi, meltcz-moi en rapport avec le Juif, avec ce Hémonenc(|, ils nous seront très utiles... Avez toute confiance en moi, je suis tout à vous. Je suis l'a-

mi de mon client, à pendre et à dépendre, quand il est I mien. Ami ou ennemi, tel est mon caractère.

— Eh bien! je serai tout à vous dit la Cibot, et, quant aux honoraires, monsieur Poulain...

— Ne parlons pas de cela, dit Fraisier. Songez à maintenir Poulain au chevet du malade ; le docteur est un des cœurs les plus honnêtes, les plus purs que je connaisse, et il nous faut là, voyez vous, un homme sur... Poulain vaut mieux que moi, je suis devenu méchant.

— Vous en avez l'air, dit la Cibot, mais moi je me fierais à vous...

— Et vous auriez raison ! dit-il... Venez me voir à chaque incident, et allez .. Vous êtes une femme d'esprit, tout ira bien.

— Adieu, mon cher monsieur Fraisier, bonne sauté

votre servante.

Fraisier reconduisit la cliente jusqu'à la porte, et là, comme elle la veille avec le docteur, il .ui dit son dernier mot.

— Si vous pouviez faire réclamer mes conseils par monsieur Pons, ce serait un grand pas de fait...

-Je Llcherai, répondit la Cibot.

— Ma grosse mère, reju-it Fraisiev en faisant lonirerla Cibot jusque dans sou cabinet, je connais beaucoup monsieur Trognon, notaire, c'est le notaire du quartier. Si monsieur Pons n'a pas de notaire, parlez-lui de celui-là;,, faiteslui prendre...

— Compris, répondit la Cibot.

En se retirant, la portière entendit le frôlement d'une robe et le bruit d'un pas pesant qui voulait se rendre léger.

t ne fuis seule et dans la rue, la portière, après avoir marché pendant un certain temps, recouvra sa liberté d'esprit. Quoiqu'elle restât sous l'influence de cette conférence, et<ia'elle eût toujours une grande frayeur de l'échafaud, de la justice, des juges, elle prit une résolution très-naturelleet qui l'allait mettre en lutte sourde avec son terrible con» seiller.

— Eh ! qu"ai-je besoin, se dit-elle, de me donner des associés? faisons ma pelote, et après je prendrai tout ce qu'ils m'offriront pour servir leurs intérêts...

Cette pensée devait hâter, comme on va le voir, la fin du malheureux musicien.

— Eh bien I mon cher monsieur Schmucke, dit la Cibot en entrant dans l'appartement, comment va notre cher adoré de malade?

— /;(Ts;;(V«, répondit l'Allemand; Jloiis Jiû padJi ihiUM) la ijamhwjne liendanl liilde la nouille.

— Que qu'il disait donc?

— Tes bCtisses ! (ju'il foulait que c'husse dude sa vordbte (foi tune), « la gondissioii de ne rien rendre... El H pieurail ! Paufrc homme ! Ca m'a mit pien li mdle !

— Ca passera! moii cher bichon! reprit la portière. Je vous ai fait attendre votre déjeuner, vu qu'il s'en va à neuf heures, mais ne me grondez pas... Voyez-vous, j'ai eu bien des affaires... rapport à vous. V'Ià que nous n'avons plus rien, et je me suis procuré de l'argent!...

— /•( cjommenl? dit le pianiste.

— Et ma tante? - ' •

— Gufle (lande?

— Le plan !

— Le bland !

— Oh! cher -homme! est-il simple! Non, vous êtes un îaini, un amour, un archevêque d'innocence, un homme à empailler, comme disait cet ancien acteur. Comment! vous êtes à Paris depuis vingt-neuf ans, vous avez vu, quoi... la Révolution de Juillet , et vous ne connaissez pas le inondepiété... lCS commissionnaires où l'on vous prête sur vos bardes!... j'y ai mis tous nos couverts d'argent, huit à fi ets. Bah ! Cibot mangera dans du métal d'Alger. C'est très bien

porté, comme on dit. Et c'est pas la peine de parler de ça à notre Chérubin , ça le Iribouiilerait, ça le ferait jaunir, et il est bien assez irrité comme il est. Sauvons le avant tout, et nous vcrriins après. Eh bieni dans le temps comme dans le temps. A la guerre comme à la guerre, pas vrai !...

— Ponne p/uimel cticir :ibliine\ dit le pauvre musicien en prenant la main de la Cibot et la mettant sur son cœur, avec une cxpresiion d'allendrisReniei;t.

Cet ange leva les yeux au ciel, les montra pleins de larmes.

— Finissez donc, papa Schmucke, vous êtes drôle. Vlà-til pas quelque chose de fort! Je suis une v;eille tille du peuple, j'ai lecœiir siir la main. J'ai deçà, voyez-vous, dit elle en se frappant le sein, autant que vous deux, qui êtes des âmes d'or...

— Baba Schinuckel redrit le musicien. I\'ou l'aller au fond di chagrin et t'y bleurer (es larmes de sang, et te monder tans le ciel, ça me prise', che ne sirfifrai pas à Bons....

— Parbleu, je le crois bien, vous vous tuez .. Écoutez, mon bichon.

— Pichuu !

— Eh bien! mon Cslon.

— Tiston?...

— Mon chou n'a ! si vous aimez mieux.

— Za n'esde bas plis clair..

— Eh bien? laissez-moi vous soigner et vous diriger, ou si vous continuez ainsi, voyez-vous , j'aurai deux malades sur les bras... Selon ma petite entendement, il faut nous partager la besogne ici. Vous ne pouvez plus aller donner des leçons dans Paris, que ça vous fatigue et que vous n'êtes plus propre à rien ici, où il va falloir passer les nuits, puisque monsieur Pons devient de plus en plus malade. Je vais courir aujourd'hui chez toutes vos pratiques et leur dire que vous êtes malade, pas vrai... Pour lors, vous passerez les nuits auprès de notre mouton, et vous dormirez le matin depuis cinq heures jusqu'à supposé deux heures

-après midi. Moi, je ferai le service qu'est le plus fatigant. celui de la journée, puisqu'il faut vous donner à déjeuner, à dîner, soigner le malade, le lever, le changer, lemédiquer... Car au métier que je fais, je ne tiendrais pas dix jours. Et voilà déjà trente jours que nous sommes sur les dents. El, que deviendriez-vous, si je tombais malade ?.. Et vous aussi, c'est à faire frémir, voyez comme vous êtes, pour avoir veillé monsieur celte nuit...

Elle amena Schmucke devant la glace, et Schmucke se trouva fort changé.

— Donc, si vous êtes de mon avis, je vas vous servir darre darre votre déjeuner. Puis vous garderez encore notre amour jusqu'à deux heures. Mais vous allez me donner la liste de vos pratiques, et j'aurai bientôt fait, vous serez libre i our quinze jours. Vous vous coucherez à mon arrivée, et vous vous reposerez jus(iu'à ce soir.

Celle proposition était si sage, que Schmucke y adhéra sur-le-champ.

— MoiKs avec monsieur Pons; car, vous savez, il se croirait perdu si nous lui disions comme ça qu'il va suspendre ses fonctions au théâtre et ses leçons. L» pauvre monsieur s'imaginerait qu'il ne retrouvera plus ses écolières... dts bêtises... Monsieur Poulain dit que nous ne sauverons notre Benjamin qu'en lelaissant dans le plus grand calme.

— .1 pieu] pienl vnides le técheuner, c/ie fais vaire la lisde et ris tonner les altresscs ]...J>s avc^ réson, che z-ii(jompais\...

Une heure après, la Cibot s'endimancha, partit en milord au grcud étonnemenl de Rémonencq, et se promit de représenter dignement la femme de confiance des deux Casscnois-etles, dans tous les pensionnats, chez toutes les personnes où se trouvaient les écolières des deux musiciens.

11 est inutile de rapporter l':s différens commérages, exécutés comme les variations d'un thème, auxquels la Cibot se livra chez les maîtresses de pension et au sein des familles ; il suffira de la scène qui se passa dans le cabinet directorial de t'iLLLSTRE GAiDissAnD, OÙ la portière pénétra, non

LE SIZCXE. — U.

• sans des difticultés inouïes. Les directeurs de spectacle, Paris, sont mieux gardés que les rois et les ministres. La raison des fortes barrières qu'ils élèvent entre eux et le reste des mortels, est facile à comprendre: les rois n'ont à se défendre que contre les ambitions; les directeurs de spectacle ont à redouter les amours-propres d'artiste et d'auteur.

La Cibot franchit toutes lesdisiances par l'intimité subite qui s'établit entre elle et la concierge. Les portiers se reconnaissent entre eux, comme tous les gens de même profession. Chaque état a ses Shiboleth, comme il a son injure et ses stigmates.

— Ah ! madame, vous êtes la portière du théâtre, avait dit la Cibot. Moi, je ne suis qu'me pauvre concierge d'une maison de la rue de Normandie où loge monsieur Pons, votre chef d'orchestre. Oh ! comme je serais heureuse d'être à votre place, de voir passer les acteurs, les danseuses, les auteurs ! C'est, comme disait cet ancien acteur, le bâton de maréchal de notre métier.

— Et comment va-t-il, ce brave mousienr Pons? demanda la portière.

— Mais il ne va pas du tout; v'Ià deux mois qu'il ne sort pas de son lit, et il quittera la maison les pieds eu avant, c'est sûr.

— Ce sera une perte...

— Oui. Je viens de sa part expliquer sa position à votre directeur; tâchez donc, ma petite, que je lui parle...

— Une dsme de la part de monsieur Pons !

Ce fut ainsi que le garçon de théâtre, attaché au service du cabinet, annonça madame Cibot, que la concierge du théâtre lui recommanda.

Gaudissard venait d'arriver pour une répétition. Le hasard voulut que personne n'eût ù lui parler, que les auteurs de la pièce-et les acteurs fussent en retard ; il fut charmé d'avoir des nouvelles de son chef d'orchestre, il lit un geste napoléonien, et la Cibot entra.

Cet ancien commis-voyageur, à la tête d'un théâtre en faveur, trompait sa commandite, il la considérait comme une femme légitime. Aussi avait-il pris un développement financier qui réagissait sur sa personne. Devenu gros et fort, coloré par la bonne chère et la prospérité, Gaudissard s'était métamorphosé franchement en Mondor.

—Nous tournons au Beaujon ! disait-il en essayant de rire le premier de lui-même,

— Tu n'en es encore qu'à ïurcaret, lui répondit Bixiou qui le remplaçait souvent auprès de la première danseuse du théâtre, la célèbre Héloïse Brisetout;

En eflet, I'cx-illustre G.aidiss.vrd exploitait son théâtre uniquement et brutalement dans son propre intérêt. Après s'être fait admettre comme collaborateur dans plusieurs ballets, dans des pièces, des vaudevilles, il en avait acheté l'autre part, en profitant des nécessites qui peignent les auteurs. Ces pièces, ces vaudevilles, toujours ajoutés aux drames à succès, rapportaient à Gaudissard quelques pièces d'or par jour. Il trafiquait, par procurûtion, sur les billets, et il s'en était attribué, comme ,/e((j; de directeur, un certain nombre qui lui permettait de dimer les recettes.

Ces trois natures de contributions directoriales, outre les loges vendues et les présens des actrices mauvaises qui tenaient à remplir des bouts de rôle, ù se montrer en pages, en reines, grossissaient si bien son tiers dans les bénélices, que les commanditaires, à qui les deux autres tiers étaient dévolus, touchaient à peine le dixième des produits. Néanmoins, ce dixième produisait encore un intérêt de quinze pour cent des fonds. Aussi, Gaudissard, appuyé sur ces quinze pour ceKt de dividende, parlait-il de son intelligence, de sa probité, de son zèle et du bonheur de ses coramandiiaitaires. Quand le comte Popinot demanda, par un semblant d'intérêt, à u:onsieur Matifat, au général Gouraud, gendre de Matifat, à Crevel, s'il étaient contens de Gaudissard, Matifat réitondil : — On nous dit qu'il nous vole, mais il est si spiiitutl, si bon enfant, que nous sommes contens...

— C'est alors comme dans le conte de Lafontaine, dit l'ancien ministre en souriant.

Gaudisstai faisait valoir ses capitaux daco des affaires en

DE BALZAC

dehors du Ibé.ltrc. Il avait bien jujré les Grafi, les Siliwab cl les Hninner, il s'associa dans les entreprises de chemins de fer i|uu eeite maison laiirail. Cachant sa liiifsse sous la rondeur et l'insouciance du libertin, du voluptueux, il avait l'air de ne s'occuper ijue de ses plaisirs et de sa toilette; mais il pensait à tout, et nietlail à prolit Tiniraense expérience des afTaiiesiiu'il avait iic(|uise en voyageant. Ce parvenu, qui ne se prenait pas au sérieux, habitait un appartement luxueux, arran^ié par les soins de son di'coraleur, et où il donnail des soupers et des l'êtes aux gens célèbres. Fastueux, aimant k bien faire les choses , il se donnait pour un homme coulant, et il semblait d'autant moins dangereux, qu'il avait [,'ardé la plaliiir de son ancien métier, pour empîoyer son expression, en la doublant de l'argot des coulisses. Or, comme au théâtre, les artistes d.sent crûment les choses, il empruntait £ssez d'esprit aux coulisses qui ont leur esprit, pour, en le mêlant à la plaisanterie vi\e du commis-voyageur, avoir l'air d'un homme supérieur.

En ce moment, il pensait ù vendre son privilège cl à passer, selon son mot, à d'autres exercices. Il voulait être à la tête d'un chemin de fer, devenir un homme ."^érieux, un administrateur, et épouser la tille d'un des plus riches maires de Paris, mademoiselle Minard. 11 espérai! être nomnu' député sur un liqtw et arriver, par la protection de Popinol,au Couseil-d'Kial.

— S. qui ai-je l'honneur de parler? dit Gaudissard en arrêtent iui; la Ciboi un regard directorial.

— .le suis, monsiMur, la femme de conGancc de monsieur Pons.

— Eh bien! comment va-t-ll. ce cher garçon !...

— "Ma!, très mal, monsieur.

— Diable! diable ! j'en suis fâché, je Tirai voir; car c'est un de ces hommes rares...

— Ah! oui, monsieur, un vrai chérubin .le nie demande encore comment cet homnielù se trouvait dans un Ihé.'itre...

— Mais, madame, le lliéàtre est nn lieu de correction pour les mfi'urs... dit Gaudissard. Pauvre Pons!... ma parole d'honneur, on devrait avoir de la graine pourenlrelenir celle ospècc-b... c'est nn lionnnc modèle, et du talent... Ouand croyez-vous qu'il pourra reprendre son service? Car le théâtre, ma'dieureusenienl, ressemble aux diligences qui. vides ou pleines, partent à l'heure; la toile se lève ici tous 1rs jours il six heures... et nous aurons beau nous apitoyer, ça ne feraii pas de bonne musi(['.:e... Voyons, où en est-il?,..

--Hélas! mon bon monsieur, dii la Cibol en tirant son nioucliûir et eu se le mettant sur les yeux, c'est bien terrible i (lire ; mais je crois que nous aurons le malhtnr de \« perdre, ((uoique nous le soignions comme la prunelle de nos veux... monsieur S<;hniuckeet raoi... même que je viens vous dire (|ue vous ne devez plus compter sur ce digne monsieur S(hmu(ke qui va passer toute* 1 s nuits... On ne peut pas s'empêcher de faire comme s'il y avait de l'espoir, et d'essayer d'arracher ce digne el cher homme à la mort .. Le medeiin n'a plus d'espoir...

— Et de <iuoi meurt-il'?

— De chagrin, de jaunisse, du foie, et tout n\\ coniplii|ué de bien des choses <le famille.

— El d'un méileiin, dit Gai'dissard. 11 aurai! (là prcivlre le docteur Lebrun, noire médei^in, ça n'aurai! rien coUié...

— !\Io!isieiir en a nu qu'est nn Diru... mais que peut faire un médecin, malgré son lalcn!. contre Jant de causes '.'...

— .l'avais bien besoin de ces deux biaves Casse-noisctirs pour la musique de ma nouvelle féerie...

— l'.sl ic quelque (lio.se (|ue je puisse Isirc ]ioiir en ■ ' .. dit la Cibot d'un air diçne de .îocrissc.

Gaudissard éclata de lire.

— ÎVlonsieur, je suis leur femme de «onliaiue. el il j a bien des choses que ce-, messieurs...

Aux éclats derii-e de Gaudissard, une femme s'écria: — .Si tu ris, on peut enlirr. mon virux.

El le premier sujet de la danse tli iimpiion dans le cabinet en se. jetant sur le seul c,-.napé qui s'y trouv.ll. C'était

lléloïse Briselout, enveloiq)éedune magnifiiiue écliarpedile

aUjéricnnc...

— Qu'est-ce (iwi le l'aU rire'.'... Est-ce madame? Pour quel en)plûi vient-elle?... dit la danseuse en jetant un de ces regards d'artiste à artiste qui devrait faire le sujet d'un tableau.

lléloïse, fdle excessivement littéraire, en renom dans la Bohême, liée avec de grands artistes, élégante, line. gracieuse, avait plus d'esprit que n'en ont ordinairement les premiers sujets de la danse. En faisant sa question, elle respira dans uiu'cassolctle des parfuirs pénéirans.

— Madame, toutes les femmes se valent quand elles sont belles, et si je ne renifle pas la pest-' e:i flacon, et si je ne me mets pas de brique piléo sur les joues...

— Avec ce -que la nature vous en a mis déjà, ça ferait un fier pléonasme, mon enfant ! dit Héloise en jetant une oeillade 'a son directeur.

— Je suis une honnête femme...

— Tant pis pour vous, dit Heloïs;". N'est lichire pas entrelenue (|ui veut ! et je le suis, madame, el crAnemenl bien !

— Comment, tant pis ! "\ ous avez beau avoir des .HgMenf: sur le corps et faire voire tête, dit la Cibot, vous n'aurez jamais tant de déclarations que j'en ai reçu, mrdèw'. Et vous ne vaudrez jamais la belle éeaillère du Cadran-Bleu...

La danseuse se leva subitement, se mil au port d'arme, n porta le revers de sa main droile à son front, comme un soldat qui salue son général.

— (Kioi' dit Gaudissard, vons seriez cette belle éeaillère dont me parlait mon père?

— Madame ne connaît alors ni la cachucha, ni la polka? Madame acinquante ans passés ! dit Ilélo'ise.

La danseuse se posa dramatiquement el déclama ce vers •

Soyons amis, CInnn!...

— Allons, Héloise, madame n'est pas de force, laisse-la lianquille.

— Madame serait la nouvelle Héloise?... dit la porlièie avec une fausse ingénuité pleine de raillerie.

— Pas mal, la vieille ! s'écria Gaudissard.

— C'est archidil, reprit la danseuse, le calembour a des moustaches grises, trouvez-en un autre, la \ieille,.. ou prcrfr. une ciçraretlc.

— Pardonnez-moi. madame, dit la Cibot, je suis trop triste pour continuer à vous répondre, j'ai nu-s deux messieurs bien malades... el j'ai engagé pour les nourrir el leur éviter de chagrins jusqu'aux ha!)its de mon mari, ce malin, qu'en voila la reconnaissance...

— 0!i! ici la chose tourne au drame I s'écria la belle Héloise. De quoi s'agit-il?

— ^ladamc, reprit la Cibot. tombe ici comme...

— Comme un premier sujet, dit lléloïse, je vou.s souffle, allez!

— Allons, je suis pressé, dit Gaudissard. Assez de farces comme ça ! Héloïse, madame est la femme de contiance de'noire pauvre chef d'orchestre ciui se meurt; elle vient médire de ne plus compter sur lui ; je suis dans l'embarras.

— Ah! le pauvre homme, mais il faut donner une repYésentaliou <'i son bénéfice.

— Cale ruinerait! dit Gaudissard, il pourrait le lendemain devoir cinq cenls fr-.'.ucs aux lios|iices qui no reeonnaifsent pas d'antres malheureux à Pai is que les leurs. iNon. tenez, ma bonne femme, puisque vous coure/, pour le prix Montyuii...

Gaudissard sonna, le garçon de théâtre se présenta soudain.

— Diles au caissier de m'envoyer un billet de mille fr.incs. \sseyc7.-vous, madame.

— Ml! pauvre lemme ."voili iiu'ellc pleure!... s'écria la danseuse. C'est bête... Ailoiis, ma mère, nous irons le voir, consolez-vous— Dis-donc, toi, ChinoLs, dit-ellaau directeur en l'atlirant dans un cosn, tu veux me faire jouer le pTemicr rôle du ballet d'Ariane. Tu te maries, et tu sais comme je puis te i-epdrc malheureux !...

LES PARENS PAUVRES

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