‹ Le siècleChapitre 59 sur 62 · SS · texte numérisé non relu

SS

— Héloïse, j'ar le cieiir doublé de cuivre, comme vine fn-- «ate.

— Je moniieiai des enfans de toi I j'en emprunterai.

— J'ai déclaré noire aliacliement...

— Sois lion entant, donne la place de Pons à Gârangeot ; ce pauvre garçon a du talent, il n'a pas le sou, je te promets la paix.

— Mais attends que Pons soit mort... le bonhomme peut d'ailleurs en revenir.

— Oh ! pour çi, non, monsieur. .. dit la Cibot. Depuis la dernitre nuit, qu'il n'était plus dans son bon sens, il a le délire. C'est malheureusement bientôt fini.

— D'ailleurs, fais faire l'intérim par Gârangeot ! ditHéloïse, il a toute la Presse pour lui...

En ce moment le caissier enira , tenant à la main deux billets de cinq cents francs.

— Donnez-les à madame, dit Gaudissart. Adieu, ma brave femme, sonnez bien ce cher homme, et di'eiMiii iiue j'irai le voir, demain ou après... dès que je le pourrai.

■ — Un homme à la mer ! dit Héloïse.

— Ah ! monsieur, des cœurs comme le vôtre ne se trouvent qu'au théâtre. Que Dieu vous bénisse !

— A quel compte porter cela ? demanda le caissier.

— Je vais vous signer lé bon, vousie porterez au compte des gialilicalions.

Avant de sortir, la Cibot fit une belle révérence à la danseuse et put entendre une question que fit Gaudissard à son ancienne maîtresse.

— Gârangeot est-il capable de me trousser la musique de notre ballet des MoniCASS en douze jours? S'il me lire d'affaire, il aura la surcession de Pons !

La poriière, mieux récompensée pour avoir causé tant de mal que si elle avait fait une bonne action, supprima toutes les recettes des deux amis, et les «priva de leurs moyens d'e.^istence, dans le cas où Pons recouvrerait la santé. Cetto perfide manœuvre devait amener en (|uel,|ues jours le résultat désiré par la Cibot, l'aliénaiion des tableaux que désirait Elle Magus. Pour réaliser cette première spoliation, la Cibot devait endormir 1« terrible collaborateur qu'elle s'é ait donné, l'avocat Fraisier, et obtenir une entière discrétion d'E ie Magiis et de Pvémoneniq.

Quant à l'Auvergnat, il était arrivé par degrés à l'une de ces passions comme les conçoivent les gens sans instruction, qui viennent du fond d'une province ù Paris, avec les id^es fixes qu'inspire l'isolement dans les campagnes , avec les ignorances des natures primitives et les brutalités de leurs désirs qui se convertissent en idées fixes. La beauté virile de madame Cibot, sa vivacité, son esprit de la Halle avaient été l'objet des remar((ues du brocanieur qui voulait faire d'elle sa concubine en l'enlevant à Cibot, espèce de bigamie beaucoup plus commune qu'on n'é le pense, à Paris, dans les classes inférieures. Mais l'avarice fut un nœud coulant qui étreignit de jour en jour davantage le cœur et finit par étouffer la raison. Aussi , Rémonencq , en évaluant à quarante mille francs les remises d'Elie Magus et les siennes, passat-il du délit au crime en souhaitant avoir la Cibot pour femme légitime. Cef amour, purement spéculatif, l'amena, dans les longues rêveries du fumeur , appuyé sur le pas de sa porte, à soubaiter la mort du petit tailleur. Il voyait ainsi ses capitaux presque triplés , il pensait quelle excellente commerçante serait la Cibot et quelle belle figure elle ferait dans un magnifique magasin sur le boulevard. Cette double convoitise grisait P.émonencq. Il louait une boutique au boulevard de la Madeleine, il l'emplissait des plus bel.les curiosités delà collection de défunt Pons. Après s'être couché dans des draps d'or et avoir vu des millions dans les spirales bleues de sa pipe, il se réveillait face ;'i face avec le petit tailleur, qui bal.iyait la cour, la porte et la rue, au moment 0(1 l'Auvergnat ouvrait la devanture de sa boutique et disposait son étalage. Depuis la maladie de Pons, Cibot remplaçait sa femme dans les fonctions qu'elle s'était attribuées. L'Auvergnat considérait donc ce petit tailleur olivfttre, cui' vré, rabougri, comme le seul obstacle qui s'opposait à son bonheur, et il se demandait comment s'en débarrasser. Celte

passion croissante rendait la Cibot très tlère, car elle atteignait a l'âge où les femmes commencent à comprendre qu'elles peuvent vieillir.

In matin donc, la Cibot, à son lever, examina Uémonencq d'un air rêveur au moment où il arrangeait les bagatelles de son étalage , et voulut savoir jusqu'où pourrait aller son amour.

— Eh bien ! vint lui dire l'Auvergnat, les choses vont-elles comme vous le voulez?

— C'est vous (|ui m'inquiétez, lui répondit la Cibot. \ ous me compromettez, ajouta-t-elle, les voisins finiront par aparrevoir vos yeux en manches de veste.

Elle quitta la porte et s'enfonça dans les profondeurs de la boutique de l'Auvergnat.

— Eu voilà une idée ! dit Rémonencq.

— Tenez que je vous parle, dit la Cibot. Les bériiiers de monsieur Pons vont se remuer , et ils sont capables de nous faire bien de la peine. Dieu sait ce qui nous arriverait s'ils envoyaient des gens d'affaires qui fourreraient leur nez partout, comme des chiens de chasse. Je ne peux décider monsieur Schmucke à vendre quelques tableaux, que si vous m'aimez assez pour en garder le secret... oh! mais un secret! que la tête sur le billot vous ne diriez rien... ni d'oU viennent les tableaux, ni qui les a vendus. Vous comprenez, monsieur Pons, une fois mort et enterré, qu'on trouve cinquante-trois tableaux au lieu de soixante sept, personne n'en saura le compte ! D'ailleurs, si monsieur Pons en a vendu de son vivant, on n'a rien fi dire.

— Oui, reprit Rémonencq, pour moi ça m'est égal , mais monsieur Élie Magus voudra des quittances bien en règle.

— Vous aurez aussi votre quittance, pardine ! Croyez-vous que ce sera moi qui vous écrirai cela!... Ce sera monsieur Schmucke! mais vous direz ù votre Juif, reprit la portière, qu'il soit aussi discret que vous.

— Nous serons muets comme des poissons. C'est dans notre état. Moi je sais lire, mais je ne sais pas é. rire, voilà pourquoi j ai besoin d'une femme instruite et capable comme vous I... Moi qui n'ai jamais pensé qu'à gaguer du pain pour mes vieux jours, je voudrais des petits Rémonencq... Laissez-moi là votre Cibot.

— Mais voilà votre Juif, dit la portière, nous pouvons arranger les affaires.

— Eh bien ! ma chère dame, dit Élie Magus qui venait tous les trois jours de très grand matin savoir quand il pourrait acheter ses tableaux. Où en sommes-nous'/

— N'avez-vous vu personne qui vous ait parlé de monsieur Pons et de ses biblots? lui demanda la Cibot.

— J'ai reçu, répondit Elie Magus, une lettre d'un avocat-, mais comme c'est un drôle qui me parait être un petit coureur d'aft'aires, et que je me délie de ces gens-là, je n'ai rien répondu. Au bout de trois jours, il est venu me voir, et il a laissé une carte, j'ai dit à mon concierge que je serais toujours absent quand il viendrait.

— Yous êtes un amour de Juif, dit la Cibot à qui la prudence d'Elie Magus était peu connue. Eh bien ! mes fistons, d'ici à quelques jours, j'anif-ncrai monsieur Schmucke à vous vendre sept à huit tableaux, dix au plus ; mais à deux con ditions : la première, un secret absolu. Ce sera monsieur Schmucke qui vous aura fait venir, pas vrai, monsieur"? ce sera monsieur Rémonencq qui vous aura proposé à monsieur Scbraucke pour acquéreur. Enfin, quoi qu'il en soit, je n'y serai pour rien. Vous donnez quarante-six mille francs des quatre tableaux?

— Soit, répondit le Juif en soupirant.

— Très bien , reprit la portière. La deuxième condition est que vous m'en remettrez quarante-trois mille, et que vous ne les achèterez que trois mille à monsieur Schmucke; Rémonencq en achètera quatre pour deux mille francs, et me remettra le surplus... Mais aussi, voyez-vous, mon cher Mionsieur Magus, après cela, je vous fais faire, à vous et à R.émonencq, une fameuse affaire, ,'i condition de partager les bénéfices entre nous trois. Je vous mènerai chez cet avocat , ou cet avocat viendra sans doute ici. Vous estimerez tout ce qu'il y a chez monsieur Pons au prix que vous pouvez en

DE BÂLZA.C.

donner, afin que ce monsieur Fraisier ait une cenitiide de la valeur de la succession. Seulement il ne faut pas qu'il vienne avant notre vente, cntendoz-vous?...

— C'est compris, dit le Juif; mais il faut du temps pour voiries choses et en dire le prix.

— Vous aurez une demi-journée. Allez, ça me reg.irde... Causez de cela, mes enfans, entre vous ; pour lors, après-demain, l'afl'aire se fera. Je vais chez ce Fraisier lui parler, car Il sait tout ce qui se passe ici par le docteur Poulain, et c"t-'st une fameuse scie que de le faire tenir Iranquile, ce coco-là..

A moitié chemin , de la rue de NormanJie à la rue de la Perle, la Cibot trouva Fraisier qui venait chez elle, tant il était impatient d'avoir, seloa son expression, les clémens de l'affaire.

— Tiens ! j'allais chez vous, dit-elle.

Fr.iisier se plaignit de n'avoir pas été reçu par É!ie l\Iaf;us ; mais la poriiére éteignit l'éclair de défiance qui pointait dans les yeux de l'homme de loi, en lui disant que Magus revenait devoyasre, et qu'au plus tard le surlendemain elle lui procurerait une entrevue avec lui dans l'appartement de Pons, pour fixer la valeur de la collection.

— Agissez franchement avec moi, lui répondit Fraisier. Il est plus que probable que je serai chargé des intérêts des héritiers de monsieur Pons. Dans cette position, je serai Lien plus à même de vous servir.

Ce fut dit si sèchement, que la Cibot trembla. Cet homme d'affaires famélique devait manœuvrer de son côié, comme el'e manoeuvrait du sien ; elle résolut donc de hâter la vente des tableaux.

La Cibot ne se trompait pas dans ses conjectures. L'avocat et le médecin avaient fait la dépense d'un habillement tout neuf pour Fraisier, afin qu'il \){\l se présenter, mis décemment, chez madame la présidente Camuïot de Marvillo. Le temps voulu pour la confection des habits était la seule cause du retard apporté à cette entrevue de laquelle dépendait le sort des deux amis.

Après sa visite .'i madame Cibot, Fraisier se proposait d'aller essayer son habit, son gilet et son pantalon. Il trouva ses habillemens prêts et finis. Il revint chez lui, mit une perruque neuve, et partit en cabriolet de remise sur les dix heures du matin pour la rue de Hanovre, où il espérait pouvoir obtenir une audience de la présidente.

Fraisier, en cravate blanche , en gants jaunes , en perruque neuve, parfumé d'eau de Portug^il, ressemblait .'i ces poisons mis dans du cristal et bouchés d'une peau blanche dont réti(|uette, et tout jusqu'au fil, est co(iuet, mais qui n'en paraissent que plus dangereux. Son air tranchant, sa figure bourgennnce, sa maladie (-utanée , ses yeux verts , sa saveur de nwichanceté, frappaient comnie des nuages sur un ciel bleu. Dans son cabinet, tel ([u'il s'était montré aux yeux de la Cibot, c'était le vulgaire couteau avec lecjuel un assassin a commis Un crime ; mais à la porte de la présidente, c'était le poignard élégant qu'une jeune femme met dans son petit dunkerque.

Ln grand changement avait eu lieu rue de Hanovre. Le vicomte et la vicomtesse Popinot, l'ancien ministre et sa femme n'avaient pas voulu que le président et la présidente allassent se mettreà loyer, et quittassent la maison qu'ilsdonnaient en dot à leur fille. Le président et sa femme s'installèrent donc au second étage, devenu libre par la retraite de la vieille dame qui voulait aller finir ses jours à la campagne.

Madame Camusot, qui garda Madeleine Vivet, sa cuisinière et son domesii(|up, en était revenue à la gêne de son point de dépirt, gêne adoui ie par un -appartement de quatre mille fraucs sans loyer, et par un traitement de dix mille franrs. Cette aurea mediocritas saiisfaisai', déjà peu madame de Marville, qui voulait ui'c fortune en harmonie avec son ambition : mais la cession de tous les biens à leur fille entraînait la suppression du cens d'éligibilité pour le président.

Or, Amélie voulait faire un député de son mari, car elle ne renonçait pas .'» ses plans facilement, et elle ne désespérait point d'obtenir l'éleiiion du président dans l'arrondissement où Marville est situé.

Depuis deux mois elle tourmentait donc monsieur le baron Camusot, car le nouveau pair de Frani'c avait obtenu la dignité de baron', pour arracher de lui cent mille francs en avance d'hoirie, afin, disait-elle, d'acheter un petit domaine enclavé dans celui de Marville, et rapportant environ deux mille francs nets d'impùts. Klle et son mari seraient là', chez eux, et au(m's de leurs enfans -, la terre de Marville en serait arrondie et augmentée d'autant. La présidente faisait valuir aux yeux de son beau-père le dépouillement auquel elle avait été contrainte pour marier sa fille avec, le vicomte Popinot, et demandait au vieillard s'il pouvait fermer h son fils aiiié le chemin aux honneurs suprêmes de la magistrature, qui ne seraient plus accordés qu'à une forte position parlementaire, et son mari saurait la prendre et se faire craindre des ministres.

— Ces gens-là n'accordent rien qu'à ceux qui leur tordent la cravate au cou jusqu'à ce qu'ils tirent la langue, dit-elle. Ils sont ingrats!. . Que ne doivent-ils pas ix Camusot? Camusot, en poussant aux ordonnances de juillet, a causé l'élévation de la maison d'Orléans!...

Le vieillard se disait intrainé dans les chemins de fer audelà de ses moyens, f t il remettait celle libéralité, de laquelle il recoiinaissail d'ailleurs la nécessité, lors d'une hausse prévue sur les actions.

Cette quasi-promesse, arrachée quelques jours auparavant, avait plongé la présidente dans ladésolation. 11 était douteux que l'expropriéiaire de Marville put être en mesure lor» de la réé ectionde lach.mbie, caril lui fallait la possession annale.

Fraisier parvint sans peine jusqu'à Madeleine Vivet. Ces deux natures de vipère ^e reconnurent pour être sorties du même œuf.

— aiademoiselle, dit doucereusement Fraisier, je dé.sirerais obtenir un moment d'audience de madame la présidente pour une afi'aire qui lui est personnelle et qui concerne sa fortune; il s'agit, dites-le lui bien, d'une succession.... Je n'ai pas l'Iionneur d'être connu de madame la présidente, ainsi mon nom ne signii-ieraii rien pour elle... Je n'ai pas 1 habitude de quitter mon cabinet, mais je sais quels égards sont (las à la femme d'un prê.sidenl, et j'ai pris la peine de venir moi même, d'autant plus que l'affaire ne souffre pas le plus léj;er retard. •

La uneslion posée dans ces termes-là, répétée et amplifiée par la femme de chambre, amena naturellement une réponse favon.ble.

Ce moment était décisif pour les deux ambitions conleiuies : en Fraisier. Aussi, malgré son inirépidiié de petit avoué de province, cassant, Tipre et incisif, il éprouva ce qu'éprouvent les capitaines au débiil d'une bataille d'où dépend le succès de la campagne. En passant dans ie petit salon où l'attendait Amélie, il eut ce ((u'aucun sudorilique, quelque puis;satit qu'il lût, n'avait pu produire encore sur cette ircau réfraclaire et boucliée par d'atïreuses maladies, il se sentit une légère sueur dans le dos et au front.

— Si, ma fortune re se fait pas , se dit il , je suis sauvé, car Poulain m'a promis la santé le jour où la transpiration se rétablirait. — Madame.... dit-il, en voyant la présidente qui vint en négligé.

Et Fraisier s'arrêta pour saluer, avec celte condescendance (jui, chez les ofiiciers ministériels, fsl la reconnaissance de la qualité supérieure de ceux à qui ils s'adressent.

— Asseyez vous, monsieur, fit la présidente en reconnaissant aussitôt un homme du monde judiciaire.

' — Madame la présidente, si j'ai pris la liberté de m'adies- , ser à vous pour une affaire d'intérêt qui concerne monsieur le président, c'est que j'ai la certitude que monsieur de Marville, dans la haute position (lu'il occupe, laisserait peut-être les choses dans leur état naturel, et qu'il perdrait sept à huit cent mille francs que les dames, qui s'entendent selon moi, beaucoup mieux aux affaires privées que les meilleurs magistrats, ne dédaignent point...

LES PÀRENS PAUMIES.

— Vous avez parlé d'une succession... dit la présidente en interrompant.

Amélie, éblouie par la somme et voulant caclier son élon-. nenuMit, son bonheur, iniiiait les lecteurs impatiens qui courent au déiiofinifiil du roman.

— Oui, madame, d'une succession perdue pour vous, oli ! bien enlièremeut perdue, mais que je puis, que je saurai vous faire avoir...

— Parlez nion'sieur! dit. froidement madame de Marvillc qui toisa Fraisier et l'examina d'un œil sacage.

— Madame, je connais vos éminenles capacités, je suis de Mantes, monsieur Lebœuf, le président du tribunal, l'ami de monsieur de Marville, pourra lui donner des renscignemens sur moi...

La présidente (il un haut-le-corps si cruellement significi- Uf, que Fraisier tut forcé d'ouvrir et de fermer rapidement une parenthèse dans son discours,

— Une femme aussi distinguée que vous va comprendre sur le-champ pourquoi je lui parle d'abord de moi. C'est le chemin le plus court pour arriver à la succession.

La présidente répondit sans parler, à cette fine observalion, par un geste.

— Madame, reprit Fraisier, autorisé par le gfsle à raconter son histoire, j'étais avoué à Mantes, ma charge devait être toute ma fuitune, car j'ai traité de l'étude de monsieur Levroux que vous avez sans doute connu...

La présidente inclina la téie.

— Avec des fonds qui m'étaient prêtés, et une dizaine de raille francs à moi, je sortais de chez Desroches, l'un des plus capables avoués de Paris, et j'y étais premier clerc depuis six ans. .T'ai eu le malheur de déplaire au procureur du roi de Manies, monsieur...

— Olivier Vinet.

— Le lils du procureur-général, oui, madame. D courtisait une petite dame...

— Lui!

— Madame Yatinelle...

— Ah ! madame Yatinelle ., elle était bien jolie et bien... de mon temps...

— Elle avait des bontés pour moi. Inde irx, rf prit Fraisier. J'étais actif, je voulais rembourser mes amis, et me marier; il me fallait des affaires, je les cherchais ; j'en brassai bientôt à moi seul plus que les autres ofliciers ministériels. Bah ! j'ai eu contre moi les avoués de Blantes , les notaires et jusqu'aux huissiers. On m'a cherché chicane. Vous savez, madame, que lorsqu'on veut perdre un homme dans notre affreux métier, c'est bientôt fait. On m'a pris occupant dans une affaire pour les deux parties. C'est un peu léger ; mais, dans certains ras, la chose se fait à Paris, les avoués s'y passent la casse et le séRé. Cela ne se fait pas à Mantes. Monsieur Bouyonnct, h qui j'avais rendu déjà ce petit service, poussé par ses confrères, et stimulé par le procureur du roi, m'a trahi... Vous voyez que je ne vous cache rien. Ce fut un toile généraL J'étais un fripon, l'on m'a fait plus noir que Marat. On m'a forcé de vendre; j'ai tout perdu. Je suis à Paris oU j'ai lâché de me créer un cabinet d'aflaires ; mais ma santé ruinée ne nie laissait pas deux bonnes heures sur les vingt-quatre delà journée. Aujourd'hui, je n'ai qu'une ambition, elle est mesquine. Vous serez un jour la femme d'un garde-dessceaux, peut-être, ou d'un premier président; mais moi, pauvre et diétif, je n'ai pas d'autre désir que d'avoir une place où finir tranquillement mes jours, un cul-de-sac, un poste où l'on végète. Je veux êire juge-de-paix à Paris. C'est une bagatelle pour vous et pour monsieur le président que d'obtenir ma nomination, car vous devez causer assez d'ombrage au garde-dessceaux actuel pour qu'il désire vous obliger... Ce n'est pas tout, madame, ajouta Fraisii-r en voyant la présidente prêle à parler et lui faisant un geste. J'ai pour ami, le médecin du vieillard de (|ui monsieur le président devrait hériter. Vous voyez que nous arrivons... Ce médecin, dont là coopération est indispensable, est dans la même situation que celle où vous me voyez : du talent et pas de chance!... C'est par lui que j'ai su combien vos intérêts sont lésés , car au moment

CU je parle, il est probable que tout est Uni, que le teslamenl qui déshérite monsieur le président est fait.... Ce médecin désire êlre nommé médecin en chef d'un hôpital, ou des collèges royaux ; enfin, vous comprenez, il lui faut une position à Paris, équivalente à la mienne... Pardon si j'ai traité de ces deux choses si délicates; mais il ne faut pas la moindre ambiguïté dans notre affaire. Le médecin est d'ailleurs un homme fort considéré, savant, et qui a sauve monsieur Pillerault, le grand oncle de votre gendre, monsieur le vicomte Popinot. Maintenant si vous avez la bonté de me promettre ces deux places , celle de juge-de-paix et la sinécure médicale pour mon ami, je me fais fort de vous apporter l'héritage presque intact... Je dis presque intact, car il sera grevé des obligations qu'il faudra prendre avec le légataire et avec quelques personnes dont le concours nous sera vraiment indispensable.'\"ous n'accomplirez vos promesses qu'après l'accomplissement des miennes.

La présidenle qui depuis un moment s'était croisé les bras, comme une personne forcée de subir un sermon, les décroisa, regarda Fraisier et lui dit : — Monsieur, vous avez le mérite\!e la clarté pour tout ce qui vous regarde, mais pour moi vous êtes d'une obscurité...

— Deux mots suffisent à tout éclaircir, madame, dit Fraisier. Monsieur le président est le seul et unique héritier au troisième degré de monsieur Pons. Monsieur Pons est très malade, il va tester, s'il ne l'a déjà fait, en faveur d'un Allemand, son ami, nommé Schmucke, et l'importance de sa succession sera de plus de sept cent mille francs. Dans trois jours, j'espère avoir des renscignemens dé la dernière exactitude sur le chiflVe...

— Si cela est, se dit à elle-même la présidente foudroyée par la possibilité de ce chiffre, j'ai fait une grande faute en me brouillant avec lui, en l'accablant.

— Non , madame , car sans cette rupture, il serait gai comme un pinson, et vivrait plus longtemps que vous, que monsieur le président et que moi... La Providence a ses voies, ne les sondons pas ! ajouta-t-il pour déguiser tout l'odieux de cette pensée. Que voulez-vous, nous autres gens d'affaires, nous voyons le positif des choses. Vous comprenez liiaintenaut, madame, que dans la haute position qu'occupe monsieur le président de Marville, il ne ferait rien, il ne pourrait rien faire dans la situation actuelle. Il est brouillé mortellement avec son cousin, vous ne voyez plus Pons, vous l'avez banni de la société, vous aviez sans doute d'excellemes raisons pour agir ainsi ; mais le bonhomme est malade , il lègue ses biens à son seul ami. L'un des présidens de la Cour royale de Paris n'a rien à dire contre un testament en bonne fàcme fait en pareilles circonstances. Mais entre nous, madame, il est bien désagréable, quand on a droit à une succession de sept à huit cent mille francs.... que sais-je, un million peut-être, et qu'on est le seul héritier désigné parla loi, de ne pas rattrapper son bien. ..Seulement, pour arriver à ce but, on tombe dans de sales intrigues; elles sont si difficiles , si vétilleuses , il faut s'aboucher avec des gens placés si bas, avec des domestiques, des sousordres, et'les serrer de si près, qu'aucun avoué , qu'aucun notaire de Paris ne peut suivre une pareille affaire. Ça demande un avocat sans causes comme moi , dont la capacité soit sérieuse, réelle, le dévoùment acquis, et dont la position malheureusement précaire soit de plain-pied avec celle de ces gens-là... Je m'occupe, dans mon arrondissement, des affaires des petits boui'geois, des ouvriers, des gens du peuple... Oui, madame, voilà dans quelle condition m'a mis l'inimitié d'un procureur du roi devenu substitut à Paris aujourd'hui, qui ne m'a pas pardonné ma supériorité... Je vous connais, madame, je sais quelle est la solidiié de votre protection, et j'ai aperçu, dans un tel service à vous rendre, la tin de mes misères et le triomptte du docteur Poulain, mon ami...

La présidente restait pensive. Ce fut un moment a angoisse affi'euse pour Fraisier. ' v

Vinet, l'un des orateurs du centre, procui^eur-géncral depuis seize ans, dix fois désigné pour endosser la simare de la chancellerie, le père du procureur du roi de Mantes, nommé

DE BALZA.C

■îUbsiiiiit h Paris depuis un au, était un anlagonislf pour la (laineuse présidente. Le hautain procureur-général ne cacliait pas son mépris pour le président Camusoi. Fraisier ignorait ri devait ignorer toile circonstance.

— N'avez-vous sur la conscience que le fait d'avcrir occupé ponr les deux parties? demanda-t-elle en regardant fixement

Fraisier.

— Madame la présidente peut voir monsieur Lebœul ; monsieur Lebœuf m'était favorable.

— ties-vous sur que monsieur Lebœuf donnera sur vous de bons renseignemens à monsieur de Marville, ii monsieur le comte Popinot ?

— J'en réponds, surtout monsieur Olivier Vinet n'étant plus ù Mantes ; car, entre nous, ce petit magistrat sccn faisait peur au bon monsieur Lebœuf. Bailleurs, madame la présidente, si vous mêle permettez, j'irai voir à Mantes, monsieur Lebœuf. Ce ne sera pas un retard, je ne saurai d'une manière certaine le cliiffre de la succession que dans deux ou trois jours. Je veux et je dois cacher a madame la présidi-nte tous les ressorts de cette affaire ; mais le prix que jatlends de mon entier dévoftment n'est-il pas pour elle un gage de réussite ';'

— Eh bien ! disposez en votre faveur monsieur Lebœuf, fit si la succession a limporlance, ce dont je doute. (|ue vous accusez, je vous promets les deux places, en cas de succès, hien entendu...

— J'en réponds, madame. Seulement vous aurez la bonté de faire venir ici votre notaire, votre avoué, lorsque j'aurai besoin d'eux, de nie donner une procuration pour agir au nom de monsieur le président, et de dire à ces messieurs de suivre mes instructions, de ne rien entreprendre de leur chef.

— 'S ous avez la responsabilité, dit solennellement la piésidenic , vous devez avoir l'omnipotence. Mais monsieur Pons rst-il bien malade? dcnianda-l-elle en souriant.

— Ma foi, madame, il s'en tirerait, surtout soigné par un homme aussi consciencieux que le docteur Poulain, car, mon ami , madame , n'est qu'un innocent espion dirigé par moi ilans vos intérêts , il est capable de sauver ce vieux musicien , mais il y a là, prés du malade, une portière qui, pour avoir trente mille francs, le pousserait dans la fosse... Elle ne le tuerait pas, elle ne lui donnera pas d'arsenic, elle ne sera pas si charitable, elle fera pis, elle l'assassinera moralement, elle lui donnera mille impatiences par jour. Le pauvre vieillard dans un sphère de silence, de tranquillité, bien soigné, caressé par des amis , ù la campagne, se rétablirait ; mais, tracasse par une madame Evrard qui dans sa jeunesse était une des trente belles ccailléres que Paris a célébrées, avide, bavarde, bwjtalc, tourmenté par elle pour faire un teslament où elle soit richement partagée, le malade sera conduit fatalement jusqu'à l'induration du foie, il s'y forme peut- *''lre en ce moment des calculs, et il faudra recourir pour les extraire à une opération qu'il ne supportera pas... Le docteur, une belle ame!... est dans une att'reuse situation. Il devrait faire renvoyer cette femme...

— Mais cette mégère est un monstre ! s'écria la présidente fil faisant sa petite voix flùtéc.

Cette similitude entre la terrible présidente et lui, (it sourire intérieurement Fraisier, qui savait ù (juoi s'en tenir sur <ès douces modulalions factices d'une voix nalurellemeut ai- Hve. 11 se rappela ce président, le héros d'un des contes de Louis XI, que ce monarque a signé par le dernier mot.

Ce magistrat, doué d'une femme taillée sur le patron de I "•lie de Socrate, et n'ayant pas la philosophie do ce grand J»";mme,^lil mêler du sel à l'avoine de ses chevaux en ordonwant de'les priver d'eau. Quand sa femme alla le long de la Seine ;1 sa campagne, les chevaux se précipitèrent avec elle dans l'eau pour boire, et le magistrat remercia la Providence qui l'avait si nalurfUemaïf délivré de sa femme. Eu ce moment , madame de Warville remerciait Dieu d'avoir placé près de Pons une femme qui l'en débarrasserait hoiméiement-

— Ja ne voudrais pas d'un million, dit-elle, au prix d'une

indélicatesse.... Votre ami doit éclairer monsieur Pons, et faire renvoyer cette portière.

— D'abord, madame, messieurs Schmucke et Pons croient que cette femme est un ange, et renverraient mon ami. Puis celte atroce écaillère est la bienfaitrice du docteur , elle l'a introduit chez monsieur Pilleraull. Il recommande à cette femme la plus grande douceur avec le malade, mais ses recommandations indiquent à cette créature les moyens d'empirer la maladie.

— Que pense votre ami de l'état de mon cousin? demanda la présidente.

Fraisier lit trembler madame de Marville, par la justesse de sa réponse, et par la lucidité avec laquelle il pénétra dans ce cœur aussi avide que celui de la Ciboti

— Dans six semaines, la succession sera ouverte. La présidente baissa les yeux.

— Pauvre homme! lit-elle en essayant, mais en vain, de prendre une physiouoniie attristée.

— Madame la présidente a-t-elle (|uelque chose à dire à monsieur Lebœuf? Je vais U Manies par le chemin de fer.

— Oui, restez là, je lui écrirai de venir diuer demain avei: nous, j'ai besoin de le voir pour nous concerter, alin de réparer l'injustice dont vous avez été la victime.

Quand la présidente l'eut quitté. Fraisier, qui se viijugede-paix, ne se ressembla plus à lui-nirnuv, il paraissait gros, il respirait à pleins poumons l'air du bonheur et le bon veut" du succès. Puisant au réservoir inconnu de la volonté de nouvelles et fortes doses de cette divine essence, il se sentit capable, à la façon de Rémoncncq, d'un crime, pourvu qu'il n'en existât pas de preuves, pour réussir. Il s'était avancé crânement en face rie la présidente, convertissant les conjectures en réalité, aflirmanl à tort et à travers, dans le but unique de se faire conimetlre par elle au sauvetage de celle succession et d'obtenir sa protection. Kepréseiiiant de deux inunonses misères et de désirs non moins immenses, il repoussait d'un pied dédaigneux son alIVeux ménage de la rue de la Perle. Il entrevoyait mille écus d'honoraires chez la Cibol, et cinq raille francs chez le président. C'était conquérir un apparleraentconvenable.Enlin, il s'acquittait avec le docteur Poulain.

Quelques-unes de ces natures haineuses, après et disposées à la méchanceté par la souffrance ou par la maladie, éprouvent les sentimens contraires, à un éga degré de violence : Richelieu élait aussi bon ami qu'ennemi cruel. En reconnaissance des secours que lui avait donnés Poulain, Fraisier se serait fait hather pour lui.

La présidente, en revenant une lettre à la main, regarda ?ans être vue par lui, cet homme, qui croyait à une vie heurcuse et bien rentrée, et elle le trouva moins laid qu'au premier coup-d'œil qu'elle avait jeté sur lui ; d'ailleurs, il allait la servir, et on regarde un inslrunienl qui nous appartient autrement qu'on ne regarde celui du voisin.

— Monsieur Fraisier, dit-elle , vous m'avez prouvé que vous étiez un homme d'esprit, je vous crois capable de franchise.

Fraisier lit un geste éloquent.

— Eh bien I reprit la présidente , je vous somme de répondre avec candeur à cette question : — Monsieur de Marville ou moi devons-nous être compromis pai suite de vos démarches?...

— Je ne serais pas venu vous trouver, madame, si je pouvais un jour me reprocher d'avoir jeté de la bouc sur vous, n'y en ei1t-il (luc gros comme la lête d'une épingle, car alors la tache parait grande comme la lune. Vous oubliez, madame, que, pour devenir juge-de paix à Paris, je dois vous avoir saiisfait. J'ai reçu, dans ma vie, une première leçon, clic a été trop dure pour que je m'expose à recevoir encore de pareilles étrivières. Enfin, un dernier mot, madame. Toutes mes démarches, quand il s'agira de vous, vous seront préalablement soumises...

— Très bien-,voici la lettre pour monsieur LebœuL J'attends maintenant les renseignemens sur la valeur de la suecession.

— Tout est là. dit fuiement Fraisier en saUianl la présl-

LES PARENS PAUVRES

ileiito avec toute lu grAcc que sa physionomie lui permettait d'avoir.

— Quelle providence I se dit madame Camusot de Marville. Ali ! je serai donc rlilie ! Canni.-ot sera député, car en làcliani ( c Fraisii r dans j'arrondissenienl de Boll)ec, il nous obtiendra la majorité. Quel instrument,!

— Quelle providence I se disait Fraisier en descendant Tescalier, et quelle commère que madame Camusot ! lime faudrait une l'emme dans ces conditions-là ! Maintenant à l'œuvre.

Et il partit pour Mantes où il fallait obtenir les bonnes grâces d'un homme qu'il tonnaissail fort peu; mais il comptait sur madame Valinelle :1 qui, malheureusement, il devait toutes ses infortunes, et les chagrins d'amour sont souvent comme la lettre de change protestée d'un bon débiteur, elle porte Intérêt.

XXXVIf.

Trois joui s après, pendant que Sciimucke dormait, car madame Cibut et le vieux musicien s'étaient déjà partagé le fardeau de garder et de veiller le malade, elle avait eu ce qu'elle appelait une prise dr bec avec le pauvre Pons.

11 n'est pas inutile de faire remarquer une triste particularité de l'hépatite. Les malades dont le foie est plus ou moins attaqué sont e!l:-iiosés à l'impatience, à la colère, et ces colères les soulagent momentanément-, de même que dans l'accès de fièvre, on sent se déployer en soi des forces excessives. L'accès passé, l'affaissement, le collapsi's, disent les médecins, arrive, et les pertes qu'a faites l'organisme s'apprécient alors dans toute leur gravité. Ainsi, dans les maladies de foie, et surtout danis celles dont la cause vient de grands chagrins (éprouvés, le patient arrive après ses emporlemens à des affaiblissemens d'autant plus dangereux qu'il est soumis à une diète sévère. C'est une sorte de fièvre qui agite le mécanisme humoristique de l'homme, car celte fièvre n'est ni dans le sang, ni dans le cerveau. Celle agacerie de tout l'être produit une mélancoliQ où le malade se prend lui-même en haine. Dans une situation pareille, tout cause une irritation dangereuse.

La Cibot, malgré les recommandations du docteur, ne croyait pas, die, femnte du peuple sans expérience ni instruction, à ces liraillemens du système nerveux par le système humoristique. Les explications de monsieur Poulain étaient pour elle de^ (rfc« di' vmlecin. Elle voulait absolument, comme tous les gens du peuple, nourrir Pons, et pour l'empêcher de lui donner en cachette du jambon, une bonne omelette ou du chocolat à la vanille, il ne fallait rien moins que cette parole absolue du docteur Poulain:

— Donnez une seule bouchée de n'importe quoi à monsieur Pons, et vous le tueriez comme d'un coup de pistolet.

L'entêtement des classes populaires est si grand à cet égard, que la répugnanie des malades pour aller à l'hôpital vient da ce que le peuple croit qu'on y tue les gens en ne leur donnant pas à manger. La mortalité qu'ont causée les vivres apportes en secret par les femmes à leurs maris a été si grande, qu'elle a déterminé les médecins à prescrire une visite de corps d'une excessive sévérité les jours oU les parens viennent voir les malades.

La Cibot, pour arriver a une brouille momentanée nécessaire à la réalisation de ses bénéliccs immédiats, raconta sa visite au directeur du théâtre, sans oublier sa /»7'.sr (k- bcr.

avec mademoiselle Ilcloise, la danseuse.

— Mais qu'alliez-vous faire là y lui demanda pour la troisième fois le malade qui ne pouvait arrêter la Cibolune fois qu'elle était lancée en paroles.

— Pour lors, quand je lui ai eu dit son fait, mademoiselle " Héloïse qu'a vu ce que j'étais, a rais les pouces, et nous

avons été les meilleures amies du monde -^ Nous me demandez maintenant ce que j'allais faire là 1 dit-elle en répétant la question de Pons.

Certains bavards, et cenx-là sont des bavards de génie, r?,.

massent ainsi les interpellations, les objections et les obscr- Vilions en manière de provision, pour alimenter leurs discours; comme si la source en pouvait jamais tarir.

— Mais j'y suis allée pour tirer votre monsieur Gaudissard d'embarras, il a besoin d'une musique pour un ballet, et vous n'êtes guère en état, mon chéri, de gribouiller du papier et de remplir votre devoir... J'ai donc entendu, comme ça, qu'on appellerait un monsieur Garangeot pour arranger les Mohkans en musique...

— Garangeot I s'écria Pons en fureur. Cirangeot , un homme sans aucun talent, je n'ai pas voulu de lui pour premier violon I C'est un homme de beaucoup d'esprit, qui fait très bien des feuilletons sur la musique; mais pour composer un air, je l'en dèfie!,.. Et où diable avez-vous pris l'idée d'aller au tlié;Ure?

— Mais 6st-il osllné , ce démon-là!.. . Voyons, mon ehat, ne nous emportons pas comme une soupe au lait... Po'uvezvous écrire de la musique dans l'état où vous êtes ? Mais vous ne vous êtes donc pas regardé au miroir? Voulez-vous un miroir? Vous n'avez plus qile la peau et les os... vous êtes faible comme un moineau... et vous vous croyez capable do faire vos notes... mais vous ne feriez pas seulement les miennes... Ca me fait penser que je dois monter chez celle du troisième, qui nous doit dix-sept francs... et c'est bon à ramasser, dix-sept francs ; car, l'apothicaire payé, il ne nous reste pas vingt francs... Fallait donc dire à cet homme, qui a l'air d'être un bonhomme, à monsieur Gaudissard... j'aime ce. Bom-là... c'est un vrai Roger Bontemps qui m'irait bien... il n'aura jamais mal au foie celui là !... Donc, fallait lui dire où vous en étiez... dam! vous n'êtes pas bien, et il vous a momentanément remplacé....

— Remptacé ! s'écria Pons d'une voix formidable en se dressant sur son séaat.

En général les malades, surtout ceux qui sont dans l'envergure de la faux de la Mort, s'accrochent à leurs places avec la fureur que déploient les débutans pour les obtenir. Aussi son remplacement parut-il être au pauvre moribond une première moi t.

— Mais le docteur me dit, reprit-il, queje vas parfaitement bien ! que je reprendrai bientôt ma vie ordinaire. Vous m'avez tué, ruiné, assassiné!...

— Ta, ta, ta. la! s'écria la Cibot, vuus voilà parti, allez, je suis votre bourreau, vous dites ces douceurs là, toujours, parbleu, à monsieur SclimucUc, quand j'ai le dos tourné. J'entends bien ce que vous di les , allez !. . . vous êtes un monstre d'ingratitude.

— Mais vous ne savez pas que si je tarde seulement quinz*^ jours à ma convalescence, on me dira, quand je reviendrai, que je suis une perruque, un vieux, que mon temps est fini , que je suis Empire, rococo! s'écria ce makde qui voulait vivre. Garangeot se sera fait des amis, dans le théâtre, depuis le contrôle jusqu'au cintre ! Ij aura baissé le diapason pour une actrice qui n'a pas de voix, il aura léché les boites de monsieur Gaudissard; il aura, par ses amis, publié les louanges de tout le monde dans les feuilletons ; et, alors dans une boutique comme celle-là, madame Cibot, on sait trouver des poux à la tête d'un chauve! Quel démon vous a poussé

là?...

— M-3!S parbleu, monsieur Schmucke a discuté la chose avec moi pendant huit jours. Que voulez-vous ? A'ous ne voyez rien que vous! vous êtes un égoïste à tuer les gens pour vous guérir!... Mais ce pauvre monsieur Scbmuckc est depuis un mois sur les dents, il marche sur ses boulets, il nv peut plus aller nulle part, ni donner des leçons, ni faire de service au théâtre, car vous ne voyez donc rien?'il vous garde la nuit, et je vous garde le jour. Aujor d'aujord'bui, si je pas sais les nuits comme j'ai tâché de le faire d'abord, en croyant que vous n'auriez rien, il me faudrait dormir pendant la journée! Et que qui veillerait au ménage et au grain!... Et que voulez-vous, la m.aladie est la maladie!... et voilà!...

— Il est impossible que ce soit Schmucke qui ait eu celte

pensée-là...

— Ne Toulez-vous pas à celte heure que ce soit moi qui l'ait prise sons mon bonnet ' Et croyez-vous que nous sommes de

DE BALZAC

fer? Mais si monsieur Schmucke avait rontinué son mélier, d'aller donner sept ou huit Icfons et de passer la soirée de six heures et demie ù &nze heures et demie au théâtre à diriger l'orchestre, il serait mort dans dix jours d'ici... Voulezvous la mort de ce digne homme, qui donnerait son sang pour vous? Par les'auteurs de mes jours, on n'a jamais vu de malade comme vous... Qu'avezvous tait de votre raison, l'avez vous mise au Mont-de-Piéié? Tout s'extermine ici pour vous, l'on fait tout poui' le mieux, et vous n'êtes pas content... Vous voulez donc nous rendre fous à lier... moi d'abord je suis fourbue, en attendant le reste!

La Cibot pouvait parler à son aise, la colère empêchait Pons de dire un mot, il se roulait dans sou lit, articulait péniblement des interjections, il se mourait.

Comme toujours, arrivée à cette période, la querelle tournait subitement .au tendre. La garde se précipita sur le malade, le prit par la tête, le força de se coucher, ramena sur lui la couverture.

— Peut-on se mettre dans des états pareils ! Après ça, mon chat, c'eàt votre maladie! C'est ce que dit le bon monsieur Poulain. Voyons, calmez-vous. Soyez gentil, mon bon petit liston. Vous êtes l'idole de tout ce qui vous approche, que le docteur lui-même vient vous voir jusqu'à des deux fois par joui'! Que (|u'il dirait s'il vous trouvait agité comme cela? Vous me mettez hors des gonds! ce n'est pas bien ù vous... Quand on a mam' Cibot pour garde, on lui doit des égards... Vous criez, vous parlez!... ça vous est défendu! vous le savez. Parler, ça vous irrite.... El pourquoi vous emporter? C'est vous qui avez tous les torts... vous m'asticotez toujours! Voyons, raisonnons ! Si monsieur Schmucke et moi, qui vous aime comme meç petits boyaux, nous avons cru bien faire ! Eh bien ! mon chérubin, c'est bien, allez.

— Schmucke n'a pas pu vous dire d'aller au théâtre sans me consulter...

— Faut-il l'éveiller ce pauvre cher homme qui dort comme un bienheureux. et l'appeler en témoignage!

— Non ! non ! s'écria Pons. Si mon bon et tendre Sclimucke a pris cette résolution, jfi suis peut-être plus mal que je ne le crois, dit Puns en jetant un regard plein d'une horrible mélancolie sur les objets d'art qui décoraient sa chambre. Il faudra dire adieu à mes chers tableaux, ù toutes ces choses dont je m'étais fait des amis. Et mon divin Schmucke ! —oh! serait-ce vrai?

La Cibot, celle atroce comédienne, se mit son mouchoir sur les yeux. Cette muette réponse fit tomber le malade dans une sombre rêverie. Abattu par ces deux coups portés dans des endroits si sensibles, la vie sociale et la santé, la perte de son état et la perspective de la mort, il s'affaissa tant, qu'il n'eut plus la force de se mettre en colère. Et il resta morne comme un poitrinaire après son agonie.

— Voyez vous, dans l'intérêt de monsieur Schmucke, dit la Cibot en voyant sa viclimc tout-à-l'ait matée, vous feriez bien d'envoyer rliercher le notaire du quartier, monsieur Trognon, un bien brave homme.

— Vous me parlez toujours de ce Trognon... dit le malade.

— Ahl ça m'est bien égal, lui ou un aulro, pour ce que vous me donnerez !

Et elle hocha la tête en signe de mépris des richesses. Le silence se rétablit

Ente moment, Schniucke, qui dormait depuis plus de six heures, réveillé par la faim, se leva, vint dans la chambre de Pons, et le contempla pendant quelques instans sans mot dire, car madame Cibot s'était mis un doigt sur les lèvres, en faisant : — Chut!

Puis elle se leva, s'approcha de l'Allemand pour lui parler à l'oreille, et lui dit • — Dieu merci! le voilà qui va s'endormir, il est méchant comme un àne rouge ! .. Que voulez-vous? il se défend contre la maladie...

— Non, je suis, au contraire, très patient, répondit la victime d'un ton dolent qui accusait un effroyable abattement; mais, mon cher Schmucke, elle est allée au théâtre me faire renvoyer...

, Il Ht ine pause, il n'eut pas la force d'achever. La Cibot

profila de cet intervalle pour peindre par un signe à Schmucke l'état d'une tête où la raison déménage et dit :

— Ne le contrariez pas, il mourrait...

— Et, reprit Pons eu regardant ri\,onnête Schmucke, elle prétend que c'est toi qui l'as envoyée...

— n, répondit Schmucke héroïquement, il le cal/ail. Dais-doi \... laiisevus de sa<ifer'.... C'esde tes btdises que le d'ébuiser à drofailter quand du, as chi dréssor... Bédablisdoi, 71US feulons quelque jjric-à-prac ed nus finirons itos cfiurs dranquillement dons ein goin, afec cède ponne montant Zibod...

— Elle t'a perverti ! répondit douloureusement Pons.

Le malade, ne voyant plus madame Cibot, qui s'était mise en arrière du lit pour pouvoir dérober à Pons les signes qu'elle faisait à Schmucke, la crut parti».

— Elle m'assassine, ajouta-t-il.

— Comment, je vous assassine ?... dit-elle en se montrant l'œil enfiammé, ses poings sur les hanches. Voilà donc la récompense d'un dévoùment de chien caniche... Dieu de Dieu !

Elle fondit en larmes, se laissa tomber sur un fauteuil, et ce mouvement tragique causa la plus funeste révolution à Poiis.

— Eh bien I dit-elle en se relevant et montrant aux deux amis ces regards de femme haineuse qui lancent à la fois des coups de pistolet et du venin, je suis lasse de ne rien faire de bien ici en m'exterminant le tempérament. Vous prendrez une garde!

Les deux amis se regardèrent effrayés.

— Oh! quand vous vous regarderez comme des acteurs! C'est dit ! Je vas prier le docteur Poulain de vous chercher une garde! Et nous allons faire nos comptes. Vous me rendrez l'argent que j'ai mis ici... et que je ne vous aurais jamais retiemandé .. Moi qui suis alléchez monsieur Pillerault lui emprunter encore cinq cents francs...

— C'est sa malaliel dit Schmucke en se précipilant sur madame Cibot et l'embrassant par la taille, ayez te ki 6fc dience !

— Aous, vous êles un ange, que je baiserais la marque de vos pas, dit-elle. Mais raonsieui' Pons ne m'a jamais aimée, il m'a toujours z'ha'i !... D'ailleurs, il peut croire que je veux être mise sur son testament..'.

— Clnt\ fus alfz le ducr 1 s'écria Schmucke.

— Adieu, monsieur ! vint-elle dire à Pons, en le foudroyant par un regard. Pour le mal que je vous veux, portez-vous bien. Quand vous serez aimable pour moi, quand vous croirez que ce que je fais est bien fait, je reviendrai ! Jus(|ue-là je reste chez moi... Vous étiez mon enfant, dcp^iis quand at-on vu les enfans se révolter contre, leurs mères?... Non, non, monsieur Schmucke, je ne veux rien entendre... Je vous apporterai votre dîner, je vous servirai ; mais prenez une garde, demamlezen une à monsieur Poulain.

Et elle sortit en fermant les portes avec tant de violence, que les objets frêks et précieux tremblèrent. Le malade entendit un cliquetis de porcelaine qui fut, dans sa torture, ce (ju'éiait le coup de grâce dans le supplice de la roue.

Une heure après, la Cibot, au lieu d'entrer chez Pons, vint aiipeler Schmucke à travers la porte de ia rhambre à coucher, eu lui disant que ^on diuerl'altendLiit dans la salle à manger. Le pauvre Allemand y vint le visage blême et couvert de larmes.

— Mon baiifre Bons ejirafaque, dit-il, (jar il bredend que fus ('des ine scilérade. Cèdre s.i malalic, dit-il pour attendrir la Cibot sans accuser Pons.

— Oh! j'en ai assez de sa maladie! h^coutez, ce n'est ni mon père, ni mon mai i, ni mon frère, ni mon enfant. Il m'a prise en grippe, eh bien! en voilà assez 1 Vous, voyez-vous, je vous suivrais au bout du monde; mais quand on donne sa vie, son cœur, toutes ses économies, (lu'on néglige son mari, (juc v'Ià Cibot malade, et(|u'ou s'entend traiter de scélérale... c'est un lieu trop fort de café, comme ça... ^

— Cave-'

— Oui, café! Laissons les paroles oiseuses. Venons au positive! Pour lors, vous me devez trois mois à cent quatrevingt-dix francs, ça fait cinq cent soixante-dix-, plus le loyer

LES PARENS PAUVRES

fine j'ai payé deux fois, que voilà les quitlanees, six cents francs avec le sou pour livre et vos impositions; donc, douze conis moins (luclque chose, et eiilin les deux mille francs, sans intérêt liien entendu ; au total, trois mille cent (juatrcvingt-dnuze francs... Et pensez qu'il va vous falloir au moins deux mille francs devant vous pour la garde, le médecin, les médicamens et la nourriture do la garde. Voilù pourquoi j'empruntais mille francs fi monsieur l'illerault, dit-elle en raoniraiit le billet de mille francs donné par Gaudissard.

Selimucke écoutait ce compte dans une stupéfaction très 1 oncevable, car il était financier, comme les cliats sont musiciens.

— Moiitame Zibod, /Ions n'a haa xa ilè(h\ lînrtûitnezlui, yoniiinuez- à le carier, rendez nodre rrofiâeMe...chefusle temanle à cheniix.

Et l'Allemand se prosterna devant la Cibot en baisant les mains (le ce bourreau.

— Ecoutez, mon bon chat, dit-elle en relevant Schmuckc et l'embrassant sur le front, voilà Cibot malade, il est au lit, je viens d'envoyer clierclier le docteur Poulain. Dans ces circonstanceslù je dois mettre mes affaires en ordre. D'ailleurs, Cibot qui m'a vu revenir en larmes, est tombé dans une fureur telle, qu'il ne veut plus que je remette les pieds ici. . C'est lui qui exige son argent, et c'est le sien, voyez-vous. Nous autres femmes nous ne pouvons rien à cela. Mais en lui rendant son argent, à cet homme, trois mille deux cents francs, ça le calmera peut-être. C'est toute sa fortune ;i ce pauvre homme, ses économies de vingt-six ans de ménfcge, le fruit de ses sueurs. Il lui faut son argent demain, il n'y a pas à tortiller .. Y^us ne connaissez pas Cibot : quand il est en colère, il tuerait un homme. Eh bien! je pourrais peutêtre obtenir de lui de continuer ù vous soigner tous deux. Soyez tranquille, je me laisserai dire tout ce qui lui passera par la tête. Je souffrirai ce martyre-là pour l'amour de vous, qui êtes un ange.

— \on, c/ie suis eiii paufre hume; qui ème'sûii anfij, qui tonnerait sa fie ponr le saufer...

— Mais de l'argent?... Mon bon monsieur Schmucke, une supposition, vous ne me donneriez rien, qu'il faut trouver trois mille francs pour vos besoins! Ma foi, savez vous ce que je ferais à votre place. Je n'en ferais ni un ni deux, je vendrais sept ouhuit méchans tableaux, et je les remplacerais par quelques-uns de ceux qui sont dans voire chambre, retournés contre le mur, faute de place! car un tableau ou un auli'e, qu'est-ce que ça fait ?

— Et bourquoi?

— Il est si malicieux! c'est sa maladie, car en santé c'est un mouton ! Il est caiiable de se lever, de fureter ; et, si par hasard il venait dans le salon, quoiqu'il soit si faible qu'il ne pouria plus passer le seuil de sa porte, il trouverait toujours son nombre!...

— C'e-t/. chislel

— Mais nous lui dirons la vente quand il sera tout-à-fait bien. Si vous voulez lui avouer cette vente, vous rejetterez tout sur moi, sur la nécessité de me payer. Allez, j'ai bon dos... ,,,,.,. -. ,.

— Cfiehe bûid bas" disbosér de choses qui ne m'ahbariliennent bas,., répondit simplement le bon Allemand.

— Eh bien1 je vais vous assigner en justice, vous et monsieur Pons.

— Ce zeraît tëduer...

— Choisissez !... Mon Dieu ! vendez les tableaux, et dites-'e lui après. ..vous lui montrerez l'assignation...

— Eh pien\ azicnez nus., çasei-dniqne^s'çus&e..'. che lui mondrerai le chuchmend... ^''"' ' --' -

I.e jour même, à septheures, madame Cibot, qui était allée consulter un huissier, appela Schmucke. L'Allemand se vit en jrréscncéde monsieur Tabareau, qui le sommadepayer ; et, sur la réponse que fil Schmucke en tremblant de h iêieaux pieds, il fut assigné lui. et Pons devant le tribunal pour se voir condamnerai paiement. L'aspect de cet homme, le papier timbré^grilTonné produisirent un tel etfei.sur Schraucke, qu'il ne résista-plus. " "' '

— Ecidez lesdahleaiix, dit-il les larui»s aux yeux.

le lendemain, à six heures du malin, Elle Magus et RémoncHcq décrochèrent chacun leurs tableaux.

Deux quittances de deux mille cinq' cents francs furent ainsi faites parfaitement en règle.

« Je soussigiu', n:e portant fort pour monsieur Pons, reconnais avoir reçu de monsieur Élie Magus la sonimc de deux mille cin() cents fraïus pour quatre tableaux que je lui ai vendus, ladite somme devant être employée aux besoins de monsieur Pons. L'un de ces tableaux, allribiié à Durer, est un portrait de femme; le second, de l'école italienne, est également un portrait ; le troisième est un paysage hollandais d« Breughle; le quatrième, un tableau florentin représentant une Sainte I-'amille, et dont le maître est inconnu. »

La quitlaïue donnée par Rémonencq était dans les mêmes, terme?, et comprenait un Greuze, un Claude Lorrain, un Rubens et un Van Dyck, déguisés sous les noms de tableaux de l'École française et de l'École flamande.

— (ed archunf me rerail gruire que ces primporions faleiil quelque chose... dit Schmucke en recevant les cinq mille fra.'ics.

— Ça vaut quelque chose, dit Rémonencq. .Te donnerais bien cent mille francs de tout cela.

L'Auvergnat, prié de rendre ce petit service, remplaça les huit tableaux par des tableaux de même dimension, dans les mêmes cadres, en choisissant parmi des tableaux inférieurs que Pons avait mis dans la chambre de Schmucke.

Élie Magus, une fois en possession des quatre chefs-d'œuvre, emmena la Cibot chez lui, sous prétexte de faire leurs comptes. Mais il chanta misère, il trouva des défauts aux toiles, il fallait rentoiler, et il offrit à la Cibot trente mille francs pour sa commission; il les lui iU accepter en lui montrant les papiers étincelans où la Banque a gravé le mot mille FRAXCsl Magus -t'ondarana Rémonencq à donner pareille somme à la Cibot, en la lui prêtant sur les quatre tableaux qu'il se fit déposer. Les quatre tableaux de RéDionen((i parurent si magnifiques à Magus, qu'il ne put sedécider à les rendre, et le lendemain il apporta six mille francs de bénéliceau brocanteur, qui lui céda les quatre toiles par facture.

Madame Cibot, riche de soixante-huit mille francs, réclama de nouveau le plus profond secret de ses deux complices ; elle pria le Juif de lui dire comment placer cette somme de manière ù ce que personne ne put la savoir en sa possession.

— Acliétez des actions dû chemin dt fer d'Orléans, elles sont à trente francs au-dessons du pair, vous doublerez vos fonds en ti-ois ans, et vous aurer des cbiffons de papier qui tiendront dans un portefeuille. ■ ' ■"

— Restez ici, monsieur Magus, je vais chei l'homme d'affaires de la famille de monsieur Pons, il veut savoir ù quel prix vous prendriez tout le bataclan dé là-haut. ..je vais vous l'aller chercher... ^

— Si elle était veuve! dit Rémonencq â' Migus, çi serait bien mon affaire, car la voilà riche...

— Surtout si elle place son argent sur le chemin d'Orléans; dans deux ans ce sera doublé. J'y ai placé mes pauvres petites économies, dit le Juif, c'est la dot dé ma tille... Alltfns faire un pelit tour sur le boulevard en attendant l'avocat...

— Si Dieu voulait appeler à lui ce Cibot, qui est bien malade déjà, reprit Rémonenc((, j'aurais une fière femme pour tenir un magasin, et je pourrais enirepreniire le commerce en grand...

wxvin.

— Bonjour, mon bon monsieur Fraisier, dit' la Cibot d'un ton patelin, en entrant dans le cabinet de son conseil. Eh bien* que me dit donc votre portier, que vôns vons en allez d'ici!... .■ ' - '

— oui, ma chère madame Cibot, je prends, dans la maison du docteur Poiriàin, t'ai'partement du premier étage, audessus du fieii. Je cherche à. emprunter deux à troi«?' mille francs ponr'meuMer'ctnivenaWement cefappartement, qui, ma foi, e.U trèi joli, le propriétaire l'a remis à neuf. Je suis

DE BÂLZA.C.

cliarg*', comn;e je vous l'ai dit, des inléii'ls du prt'sident de Marvilîe et des \olrfs... Je quille le niéiicr d'agent d'affaires, je vais ma faire inscrire au tal)'eau des avocats, el il faut être 1res bien logé. Les avocats de Paris ne laissent inscrire au tableau que di'S gons qui possèdent un mobilier respectable, une bH)liothi'que, etc. Je suis docteur en droit, j'ai fait mon stage, et j'ai déjà des protecteurs puissans... Eh bien ! tui en soinmcs-neus?

— Si vous vouliez accepter mes économies qui sont ù la caisse d'épargne, lui dit la Cibot; je n'ai pas grand'cliose, trois mille francs, le fruit de vingt-cinq ans d'épargnes el de privations... vous me feriez une lettre de change, comme dit Remoncncq, cjr je suis ignorante, je ne sais que ce qu'on m'apprend...

— Non, les st:ituts de l'ordre interdisent à un avocat de sousci Ire des lettres de change, je vous en ferai un reçu portant intérêt à cin() pour cent, el vous mi- le rendrez si je vous trouve douze cent francs de rentes viagères dans la succession du bonhomme Pons.

La Cibot, prise au piège, garda le silence. - — Qui ne dit mol, consent, reprit Fraisier. Apporiez-nioi ça, demain.

— Ah ! je vous payerai bien volontiers vos honoraires d'avance, dit la Cibot, c'est êtresùrc que j'aurai mes renies.

— Oii<'n sommes-nous? reprit Fraisier en faisant un signe de lèic affirmalif. J'ai vu Poulain hier au soir, il paraît que V0U5 menez votre ma'ade giand train... Encore un assaut comme celui d'hier, et il se formera des calculs dans la vésicule du liel... Soyez douce avec lui, voyez-vous, nui chère madame Cibot, il ne faut pas se créer des remords. On ne vit pas vieux.

— Laissez-moi donc tranquille, avec vos remords!... N'al- Icz-vous pas encore me parler de la guillotine? monsieur Pons, c'est un vieil o.Hiné'. vous ne le connaissez pas! c'est lui qui me fait cndf'ver\ Il n'y a pas un plus niéchanl lio;nnie que lui, ses parens avaienl raison, il est sournois, vindicatif el usiiné .. IWonsieur Magus est à la maison, comme je vous l'ai dit, el il vous attend.

— Dicn!... j'y serai en même temps que vous. C'est de la valeur île ci'tle collection que dépend le chiffre de votre rente, s'il y a huit cent mille francs, vous aurez (juinze cents francs viagers... c'e.si une fortune!

— Eh bien I je vas leur dite d'évaluer les choses en couscience.

Une heure après, pendant que Pons dormait profondément, après avoir i)ris des mains de f^chmucke nue polion calmanie, ordonnée par le docteur, mais dont la dose avait éié doublée à l'insu de l'Allemand par la Cibot, Fraisier, Rémoneiicq el Magus, ces trois personnages palibulaircsi examinaient pièce à pièce les dix-sept cent;; objets dont se composait lac»llecliondu vieux mu.siiien. .^chniucke s'é'ùuit couché, ces corbeaux flairant leur cadavre furent niailres du terrain.

— Ne faites pas de bruil, dirait la Cibot toutes les fois i)n(! Magus s'exlasiail et diseulail avec Piémonencq eu l'instruisaut de la valeur d'une belle leuvrc.

C'était un spectacle i'i n.ivrer le cœur, ([ue celui de ces quatre cupidités différeiites soupesant la suiccssion pendant le sommeil de celui dont la mort était le sujet de leurs convoitises. IJestinialion des valeurs conlenucs dans le salon dura trois heures.

— En moyenne, dit le vieux juif crasseux, chaiiue chose ici vaut mille francs...

— Ce serait dix-sept cent mille francs! s'écria Fraisier stupéfail.

— N(in pas pour moi, reprit Mcgus dont l'ojil piji des teintes froides. .le ne donnerais pas plus de huit cent mille francs; car on lu; : ail [as conibieiT de temps on gardera p dans uu n:agasin... 11 y a des cUefs-ilauvre (jui ue se vendenl pas avant dix ans, el le piix d'a(;quisition est doublé par les lnlérétsci;n)j)o;-.é.s; mais je paierais la somaïc comp- Unt.

— Il y a dans la chambre des vili aux, des émaux, des mi-

nialures, des tabatières en or et en argent, fit obs'Wer Rémonencq.

— Peut-on les examiner? demanda Fraisier.

— Je vas voir s'il dort bien, répliqua la Cibot.

Et, sur un signe de la portière, les trois oiseaux de proie entrèrent.

— Là! sont les chefs-d'œuvre! dit en moniraiit le salon Magus dont la barbe blanche frétillait par tous ses poils, mais ici sont les richesses! Et quelles riebesses! les souverains n'ont rien de plus beau dans leurs Trésors.

Les yeux de Rémoncncii, allumés parles tabatières, reluisaient comme des escarbouclei. Fraisier, calme, froid comme un serpent (|ui se serait dressé sur sa queue, allongeait sa lête plate et se tenait dans la pose que les peintres prêlent â Méphislc.phélès. Ces trois différens avares, altérés d'or comme les diables le sont des rosées du paradis, dirigèrent, sans s'élrc concertés, un regard sur le possesseur de tant de richesses, car il avait fait un de ces mouvemens inspirés par le cauchemar. Toul-ii-eoup, sous le jet de ces trois rayons diaboliques, le malade ouvrit les yeux el jeta des cris perçans.

— Des voleurs! Les voilà! A la garde! on m'assassine.

Évidemment il continuait son rêve tout éveillé, car il s'était dressé sur son séant, les yeux agrandis, blancs, fixes, sans pouvoir bouger.

Élie Magus el Uémcnencq gagnèrent la porte; mais ils y furent cloués par ce mot: — Magus, ici... Je suis trahi...

Le malade était réveillé par l'inSlinct de la conservation de son trésor, sentimenl au moins égal à celui de la conservation personnelle.

— Madame Cibot, qui est monsieur? cria-t-il en frissonnaul ù l'aspect de Fraisier qui restait immobile.

— Pardieul est ce que je pouvais le mettre à la porte, dit-elle en clignant de l'anl et faisant signe à Fraisier... Monsieur s'est présenté tout à l'heure au nom de voire famille...

Fraisier laissa échapper un mouvement d'admiration pour la Cibot.

— Oui, monsieur, je venais de la part de madame la présidente de iMarville, de son mari, de sa lille, vous" témoigner leurs regrets; ils ont appris fortuilemcnl voire maladie, et ils voudiaient vous soigner eux-nu"mcs... ils vous offrent d'aller à la tericde Marvilîe y recouvrer la santé; madame la vicomlesse Poi)inot, la petite Cécile que vous aimez tant, sera voire garJe-maladc. elle a piis votre défense auprès de sa mère, elle l'a fait revenir de l'erreur où elle était.

— El ils vous ©ni envoyé, mes héritiers! s'écria Pons indigné, en vous donnant pour guide le plus liabile connaisseur, le plus lin expert de Paris'?... Ah ! la charge est bonne, reprit-il en riant d'un rire de fou. Vous venez évaluer mes tableaux , mes curiosités, mes labalières, mes miniatures!... Evaluez! vous avez un homrtie qui, non seulement a les connaissances en toute chose, nuis (|ui peutaclieler, car il est dix fois millionnaire... Mes chers par(;us n'alleudi'out pas longtemps ma sue.eession, dit-il avec une ironie profonde, ils m'ont donné le coup de pouce... Ah ! madame Cibol, vous vous dites ma mère, tt vous introduisez les marchands," mon concurrent cl les Camusol.ici peudant que je dors!... Sortez tous...

Et le malheureux, surexilé par la double action de la colèie cl de la peur, se leva déehai né.

— Prenez mon bras, niuusieur, dit la Cibot en se précipitant sur Pons pour l'empêcher de tomber. Calincz-vous donc, ces mes.sieurs sent sortis.

— Je veux voir le salon !... dll le moribond.

La Cibot lit signe aux trois corbeaux de s'envoler ; puis, elle saisit Pons, l'enleva comme une plume, et le recoucha, malgré ses cris.

En voyant le malheureux collcciiouneur lou!-';-.''ait éj;uisé, elle alla IVriiier la porte! de l'appartemeut. Les trois bourreaux de Pous étaient encore sur le palier, el loisipie la Cibot les vit, elle leur dit de l'atlendre, eu enlendant cette parole de Fraisier à !\!agus: — Éerivez-moi une kltre signée de vous deux, par la(iuelle vous vous engageriez à payer neuf

LES PÂRENS PAUVRES.

cent mille francs comptant la colleelion de monsieur Pons, et nous verrons à vous fane faire un beau bonéfiee ..".

Puis il souffla dans l'oreille de la Cibol un mot, un seul que personne ne put entendre, (t il descendit avec les deux marcliands h la loge.

— Madame Cibot, dit le nidlbenreux Pons, quand !a porlière revint, sont-ils partis ?...

— Qui... partis?... demanda-t-elle...

— Ces hommes?...

— Quels hommes?... Allons, vous avez vu des hommes ! dit-elle. Vous venez d'avoir un coup de liôvre chaude, que sans moi vous alliez passer par la fenêiie, et vous me parlez encore d'hommes Allez-vous rester toujours comme

ça?...

— Comment, là, tout ù l'heure, il n'y avait pas un monsieur qui s'est dit envoyé par ma famille...

— Allez-vous m'ostiiier encore, reprit elle. Ma foi, savezvous où l'on devrait vous mettre ? à Chuleulun ! . .. Vous voyez des hommes...

^— Elie Magus, Rémonencq...

— Ah ! pour Rémonencq, vous pouvez l'avoir vu, car il est venu me dire que mon pauvre Cibot \a si mal, que je vais vous planter 1.1 pour reverdir. Mon Cibot avant tout, voyezvous ! Quand mon boraœe est malade, moi, je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille et de dormir une couple d'heures, car j'ai dit d'envoyer chercher monsieur Poulain, et je reviendrai avec lui. . Buvez et soyez sage.

— Il n'y avait personne dans ma chambre, là, tout à l'Iieure quand je me suis éveillé?...

^—Personne! dit-elle. Vous aurez vu monsieur Pvémonencq dans vos glaces.

^- Vous avez raison, madame G. bot, dit le malade en deveuant doux comme un mouton.

— Eh bien! vous voilà raisonnable, adieu, mon Clicrubin, restez tranquille, je serai dans un instant à vous.

Quand Pons entendit fermer la porte de rapparienienl,-il rassembla ses dernières forces pour se lever, car il se dit:

— On me trompe ! on me dévalise ! Schmucke est un enfant qui se laisserait lier dans un sac!...

Et le malade, animé par le désir d'éclaircir la scène affreuse qui lui semblait trop réelle pour ctre une vision, put gagner la porte de sa chambre, il l'ouvrit péniblement, et se trouva dans son salon, où la vue de ses chères toiles, de ses statues, de ses bronzes florentins, de ses porcelaines, le ranima. Le collectionneur, en robe de chambre, les jambes nues, la téteen feu, put faire le tour des deux rues qui se trouvaient tracées par les crédences elles armoires dont la rangée partageait le salon en deux parties.

Au premier coup d'oeil du maître, il compta tout, et aperçut son musé^ au complet. Il allait rentrer, lorsque son regard fut attiré par un portrait de Grtuze mis à la place du chevalier de Malte, de Sébastien del Piombo. Le soupçon sillonna.son intelligence comme un éclair zèbre un ciel orageux. Il regarda la place occupée par ses huit lal)kaux capitaux, et les trouva remplacés tous. Les yeux du pauvre homme furent toul-à-coup couverts d'un voile noir, il fut pris par une faiblesse, et tomba sur le parquet.

Cet évanouissement fut si complet, que Pons resta là pendant deux heures, Il fut trouvé par Scbmucke, quand l'Aliemand, réveillé, sortit de sa chambre pour venir voir son ami. Scbmucke eut mille peines à relever le moribond et à le recoucher ; mais quand il adressa la parole à ce quasi -cadavre, et qu'il reçut un regard glacé, des paroles vagues et bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la tête, devint un héros d'amitié.

Sous la pression du désespoir, cet komme-ènfanteutdeces inspirations comme en ont les femmes aimantes ou les m.ères. Il lit chauffer des serviettes (il trouva des serviettes!), il sut en entortiller les mains de Pons, il lui en mit au creux de l'estomac; puis il prit ce front moite et froid entre ses mains, il y appela la vie avec une puissance de volonté digne d'Apollonius de Thyane. 11 baisa son ami sur les yeux comme ces Jlaiie que les grands sculpteurs italiens ont sculptées dans leurs bas-reliefs appelés Fiéta, baisant le Christ.

Ces efforts divins, cette effusion d'une vie dans une aulrci cette œuvre de mère et d'amante fut couronnée d'un plein succès. Au bout d'une demi-heure, Pons réchauffé reprit forme humaine : la couleur vitale revint aux yeux, la chaleur extérieure rappela le mouvement dans les organes, Scbmucke fit boire à Pons de l'eau de mélisse mêlée à du vin, l'esprit de la vie s'iafusa dans ccforps, l'intelligence rayonna de nouveau sur ce front naguère insensible comme une pierre. Pons comprit alors à quel saint devoiimcnt, à quelle piissance d'amitié cette résurrection était due.

— Sans toi ,je mourais! dit il en se sentant le visage doucement baigné par les larmes du bon Allemand, qui riait et qui pleurait tout à la fois.

En entendant cette parole, attendue dans le délire de l'espoir, qui vaut celui du désespoir, le pauvre Sclimuck*-, dont toutes les iorces étaient épuisées, s'affaissa comme un ballon crevé. Ce fut à son tour de tomber, il se laissa aller sur un fauteuil, joignit les mains et remercia Dieu par une fervente prière. Un miracle venait pour lui de s'accomplir! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en action, mais à celui de Dieu qu'il avait invoqué.

Cependant le miracle était un effet naturel et que les médecins ont constaté souvent. Un malade entouré d'affection , soigné par des gens intéressés à sa vie, ù chances égales est sauvé, la 011 succombe un sujet gardé par des mercenaires.. Les médecins ne veulent pas voir en ceci les effets d'un magnétisme involontaire, ils attribuent ce résultat à des soins intelligens, à l'exacte observation de leurs ordonnances ; mais beaucoup de mères connaissent la vertu de ces ardentes projections d'un constant désir.

— Mon bon Scbmucke!...

— Se baiie bas, che d'cmlendrai bar le ctieir .. rebose! rebo^el dit le musicien en souriant.

— Pauvre ami! noble créature! Enfant de Dieu vivant en Dieu ! seul être qui m'ait aimé!... dit Pons par interjections, en trouvant dans sa voix des modulations inconnues.

L'âme, près de s'envoler, était toute dans ces paroles qui donnèrent à Scbmucke des jouissances presque égales à celles de l'amour.

— Fis ! Fis ! ed che ievienlrai ein lion ! che drafaillerai bir teiix.

— Écoute, mon bon, et fidèle, et adorable ami ! laisse moi parler, le temps me presse, car je suis mort, je ne reviendrai pas de ces crises répétées.

Scbmucke pleura comme un enfant.

— Ecoute donc, tu pleureras après.... dit Pons. Chrétien, il faut te soumettre. On m'a volé, et c'est laCibo't... Avant de te quitter je dois t' éclairer sur les choses de la vie, tu ne les sais pas... On a pris huit tableaux qui valaient des sommes considérables.

— Bartonnc-moi, che les aifextus...

— 'Jû> '■

— Moi... dit le pauvre Allemand, uis idions assignes...

au dripiria!...

— Assignés?... par qui?...

r— Addans !...

Scbmucke alla chercher le papier timbré laissé par l'huissier et l'apporta.

Pons lut attentivement ce grimoire- Après lecture il laissa tomber le papier et garda le silence. Cet observateur du travail humain, qui jusqu'alors avait négligé le moral, finit par compter tous leslilsde la trame ourdie par la Cibot. Sa verve d'artiste, son intelligence d'élève de l'Académie de Rome, toute sa jeunesse luirevist pour quelques insians.

— Mon bon Schmueke, obéis-moi militairement. Ecoute! descends à la loge et dis ù cette affreuse femme que je voudrais revoir ja personne qui m'est envoyée par mon cousin le président, et que, si elle ne vient pas, j'ai l'intention de léguer ma collection au Musée; qu'il s'agit de faire mon testament.

Scbmucke s'acquitta de la commission ; mais, au premier mot, la Cibot répondit pnr lin sourire.

— Notre 'her malade a eu, mon bon monsieur Scbmucke, upe attaque de fièvre chaude, et il a cru voir du monde dans

DE BALZAC

sa chambre. Je vous donne ma parole d'Lonnêce femme que personne n'est venu de la part de la famille de notre cher malade...

Schmucke revint avec cette réponse, qu'il répéta textuellement à PODS.'

— Elle est plus forte, plus madrée, p'us astucieuse, plus machiavélique que je ne le croyais, dit Pons en souriant, elle ment jusque dans sa loge! Fipure-toi qu'elle a, ce matin, amené ici un Juif, nommé Klie Magu.s, Rémonencq et i:n troisième qui m'est inconnu, mais (|ui est plus aiïreux à lui seul que les deux autres. Elle a compté sur mon sommeil pour évaluer ma succession, le hasard a l'ait (jue je me suis éveillé, je les ai vus tous (rois soupesant mes laliatiéres. Enfin, l'inconnu s'est dit envoyé par les Camusol, j'ai p^'léavcc lui... Cette infâme Cihot m'a soutenu (|ue je révais... !Mon l)On Schmucke, je ne rérais pas!... J'ai bien entendu cet homme, il m'a parlé... Les deux marchands se sont eflrayés et ont pris la porte... J'ai cru que la Cihot se démentirait !... Celle tentative est inutile. Je vais tendre un autre piège où la scélérate se prendra... Mon pauvre ami. tu prends la (jboi pour un ange, c'est une femme qui m'a, depuis un mois, assassiné dans un but cupide. Je n'ai pas voulu croire à tant <le méchanceté chez une femme (lui nous avait servis lidèlement pendant quelques années. Ce doute m'a perdu... Combien t"at-nn donné des huit tableaux?...

— Cinq mille frani s.

— Bon Dieu, ils en valaient vingt fois autant ! s'écria Pons, i:'est la fleur de ma collection. Je n'ai pas le temps d'intenter un procès, d'ailleurs ce serait le metire en cause comme la dupe de CCS coquins... Ln procès le tuerait ' 'lu ne sais pas ce que c'est que la justice ! c'cstrégout de toutes les infamies morales... Avoir tant d'horreurs, des Ames cfimnie la tienne y succombent. }]l puis lu seras assez riche. Ces tab'eaux m'ont coûté quatre mille francs, je les ai depuis trente-six ans... Mais nous avons été volés avec une habileté surprenante. Je suis sur le bord de ma fosse, je ne me soucie plus que de toi... de loi, le meilleur des êtres. Or, je ne veux pas que tu sois dépouillé, car tout cp que je possède est à toi. Donc, il faut te délier de tout le monde, et tu n'as jamais eu de défiance. Diea te protège, je le sais; mais il peut l'oublier pendant un mometji.et lu serais flibuste comme un vaisseau m.irchand. La f;ibot est un monstre, elle me tue! et tu vois en elle nu ange, je veux te la faire tonuaitre, va la prier de l'indiquer un notaire, ipii reçoive mon testament, .et je le la montrerai les mains dans le sac

.'■'c-imucke écoutait l'ons comme .s'il lui avait raconté l'Apocalypse. Qu'il existai une nature aussi iierverse que devait être celle de la Cibot, si l'ons a^ail raison, c'était pour lui la négation de la Providence.

— Mon buiifieami Ilniis .se tlroufe si iiiùlc. dit l'AlleniaUil eu descendant k la loge et s'adressant.'i madame Cibol, (in'ile ffiiil va ire son drsdamand, atez chirchcr rin nndaii-r...

Ceci fut dit en présence de plusieurs personnes, car l'état de Cibôi était presque désespéré. Rémonenc(|, sa sœur, deux portières accourues des maisons voisines, trois domestiques des locataires de la maison et le localaire du premier étage snr le devanl de la rue stationnaient sous la porte cochère.

— Ah ! vous pouvez bien aller chercher uu notaire vousmême, s'écria la Cihot les larmes aux ye\ix, et faire faire votre testament par qui vous voudrez,. . Ce n'est |)as quand mon pauvre Cibot est il la mort que je (luilteral son lit... Je donnerais tous les Pons du monde pour conserver Cibot... un homme qui ne m'a jamais causé pour deux onces de chagrin pendant trente ans de ménage!...

Et elle rentra, laissant Schmucke tout interdit.

— Monsieur, dit à Schmucke le locataiie du premier étage, monsieur Pons est-il dom- bien mal ?.. .

Ce locataire, nommé Jolivard, était un employé de l'enregistrement, au bureau du Palais.

— Il a irii/li viurir fhir/-u-t'fieire\ répondit Schmucke avec une profonde douleur.

"Il y a près d'ici, rue Saint-Louis, monsieur Trognon, notaire, fit observer monsieur Jolivard. C'est le notaire du quartier.

— Voulez-vousque je l'aille chercher? demanda r>émonencq à Schmucke.

— Pieiifuloiidim... répondit Schmucke, gar si nioido/nir Zibod ne beidhas carier mon ami, che iiejilrais bas le giiidd'-rtans l'cdal it il esd ..

— Madame Cibot nous disait (ju'il devenait fou!... reprit Jolivard.

— lions rou? s'écria Schmucke fra|q)é île terreur. C/uimais il n'a i daiiil t'esbrid... ri cèdre qui m'einytiicde bir sa sandé...

Toutes les personnes qui composaient l'attroupement écoutaient celle conversation avec une curiosité bien naturelle, et (lui la grava dans leur mémoire.

Schnnnke. (|ui ne counaL-sait pas Fraisier, ne put faire attention A cette télé salauique et à les yeux brillans. Fraisier en jetant deux mots dans l'oreille de la Cibot avait été l'auteur de la scène hardie, peut-être au-dessus des moyers de la Cibot, mais (ju'elle avait jouée avec une supériorité magistrale.

Faire passer le moribond pour ton, c'était une des pierres angulaires de l'édifice bâti par riioniiuc de loi.

L'incident de la maiinée avait bien servi Fraisier; et, sans lui. peul-étie la Cibot, dans son trouble, se serait-elle démentie, au moment où l'innocent Schmucke était venu lui leiidie un piège en la priant de rappeler l'envoyé de la famille.

Rémonencq, qui vil venir le docteur Poulain, ne demandait pas mieux (pie de disparaître. El voici pourquoi :

Rémonencq, depuis dix jours, rempli>sait le lô.e de laPiovideiice, ce qui déplaît singulièrement h la Justice dont la prèlentiou est de la re|)réseiiter à elle seule. Uémoneni q voulait se débarrassera tout prix du seul obstacle (|ui s'opposait à son bonheur. Pour lui. le bonheur, c'éiait d'épouser l'appèlissanlei'.orll'-re.et de tripler ses capitaux. Or, Uèmoneiic(|, en voyant le petit tailleur buvant de la tisane, avait eu l'iJce de convertir Sun indisposiiion en une ui.'ladie mortelle, et son état de fcrrail'eur lui en avait donné le moyen.

Ln matin, pendant qu'il fumait sa pipe, le dos appuvé au clianibr.iule de la porte de sa bouliipie, cl (|u'il lévail a i-e beau magasin sur le boulevari! delà Madeleine où trouerait madame (Jibol, superbement velue, ses yeux tomlièrcnl sur une roiMlclle en cuivre forlement oxidée. L'idée de nettoyer économiquement sa rondelle dans la lisanede Cibot lui vint subileneiit. Il attacha ce cuivre, rond comme une pièce dei;;-nt sous, par une petite liceile; el, pendant ()ue la Cibol était occuiiée chez ses messieurs, il allait tous Us jours savoir des nouvelles de son ami le tailleur. Durant cette visite de (|uel- (|ues miniiles, il laissait tre-n|ier la rondelle eu cuivre; et, en s'en allant, il la reprenait par la lieelle. Celte légère addition de cuivre chargé de son oxide, comuiunémenlappelévertdegris, introduisit secrètement uu |iriiiei|)e délétère dans la tisane bienfaisante, mais en proportions lioméopalliicpies, ce qui fit des lavages incalculables.

Voici quels rur( Ut les résultais de cette homéopathie criminelle. I.e troisième jour, les cheveux du pauvre Cibot tombèrent, les dents tremblèrent dans leurs alvéoles, et rè<onomiede celle organisarion fut troub'.ée par celte imperceptibk dose de poison. Le docteur Poulain se creusa la télé en apercevant l'elTel de cette décAcliou, car il était assez savant pour reconnaître l'action d'un agent destructeur. 11 emporta la tisane, à l'iiisn de loui le monde, el il en o|)éra l'analyse luimême; mais il n'y trouva rien. Le hasard voulut que, ce jourlà, Rémonencii, effrayé d» ses œuvres, n'eût pas mis sa fatal» rondelle.

Le docteur Poulain s'en tira vis-à-vis de lui-même el de la science, en supposant que, par suite d'une vie sédentaire, dans une loge humide, le sang de ce tailleur accroupi sur une table, devanl cette fenêtre grillagée, avait pu se décomposer, f.iulc d'exercice, el surtout à la i)erpcluelle aspiration des émana-

LES PARENS PAUVRES

lions d'un ruisseau félide. La vue de Normandie est une de ces vieilles rues ù cliauss(kî fendue, où la ville de Paris n'a pas encore mis de bornes-foutaines, el dont le ruisseau noir loule pt'nihlemenl les eaux méiiacïi'res de toutes It s maisons, «lui s'inlilireul sous les pavés et y produisent cette boue particulière à la ville de Paris.

I.a Cibot, elle, allait et venait, tandis que son mari, travailleur intrépide, était toujours devant cette croisée, assis comme un fakir. Les genon\ du tailleur étaient ankilosés, le nans' se lixail dans le busie, les jambes amaigries, tortues, ilevenaientdes membres presque inutiles. Aussi le teintfortement cuivré de Cibot, paraissait-il naturellement maladif, depuis f(jrl longtemps. La bonne santé de la femm.e et la malailie de l'iiomme semblèrent au docteur un fait naturel. - — Ouelle est donc la maladie de mon pauvre Cibol? avait demandé la portière au docicur Poulain.

— Jla chère madame Cibot, répondit le docteur, il meurt de de la maladie des portiers... son éiiulcment général annonce une incurable vicialion du sang.

^Un crime sans objet, sans aucun gain, sans aucun intérêt, finit par effacer dans l'esprit du docteur Poulain ses premiers soupçons. Oui pouvait vouloir tuer Cibot? sa femme? le docleur lui vit goilter à la tisane de Cibot en la sucrant.

Une assez grande quantité de crimes échappent à ia vengeance de la société, c'est en général ceux qui se commettent, comme celui-ci, sans les preuves effrayantes d'une violence quelconque: le sang répandu, la strangulation, les coups, enfin les procédés maladroits; mais surtout quand le meurtre est sans intérêt apparent, et commis dans les classes inférieures. Le crime est toujours dénonce par son avant-garde, par des haines, par des cupidités visibles dont sont instruits les gens aux yeux de qui l'on vit. Mais, dans les circonstances oii se tiouvaient le petit tailleur, Rémonencq et la Cibot, personne n'avait intérêt à chercher la cause de la mort, excepté le médecin. Ce portier maladif, cuivré, sans fortune, adoré de sa femme, était sans fortune et sans ennemis. Les motifs et la passion du brocanteur se cachaient dans l'ombre tout aussi bien (jus la fortune delà Cibot. Le médecin connaissait à tond la i)orlière et ses senliniens, il la croyait capable de tourmenter Pons ; mais il la savait sans intérêt ni force pour un .crime ; d'ailleurs, elle buvait une cuillerée de tisane toutes le^ fois ([iie le docteur venait et qu'elle donnait à boire ù son mari. Poulain, le seul de (jui pouvait venir la lumière, crut à quelque hasard de maladie, à l'une de ces étonnantes exceptions qui reiulent la médecine un si périlleux métier. Et, en cfiet, le petit tailleur sa trouva malheureuaement, par suite de son existence rabougrie, dans des condilions de mauvaise santé telles ([ue cette impercepiible addition d'oxide de cuivre devait lui donner la mort.

Les cuiiauères, les voisins se comportaient aussi de manière a innocenter Rémonencq en jusiiliant cette mort subite.

— Ah ! s'écriait l'un, il y a bien longtemps que je disais que monsieur Cibol n'allait pas bien.

— Il travaillait trop, c't homme li! répondait un autre, il s'est brûlé le sang.

— Il ne voulait pas m'écouter, s'écriait un voisin, je lui conseillais de se promener le dimanche, de faire le lundi, car ce n'est pas trop de deux jours par semaine pour se divertir.

Enfin, la rumeur du quartier, si délatrice, et que la justice écoute par-les oreilles du commissaire de police, ce roi de la basse classe, expli(iuait parfaitement la mort du petit tailleur. Néanmoins, l'air pensif, les yeux inquiets de monsieur Poulain , embarrassaient beaucoup Rémonencq; aussi, voyant venir le docteur, se proposat-il avec empressement à Schmucke ' pour aller cheicher ce monsieur Trognon que connaissait Fraisier.

, —Je serai revenu pour le moment où le testament se fera, (lit Fraisier :i l'oreille de la Cibot, et, malgré votre douleur, il faut veiller au grain.

Le petit avoué, qui disparut avec la légèreté d'une ombre, rencontra son ami le médecin.

-'•Eh! Poulain, s'écria-t-il , tout va bien. Nous sommes sauvés!... je le dirai ce soir comment! Cherche quelle est la place qui le convient! tu l'auras! Et moi! je suis juge-de-

paix. Tabareau ne me refusera plus sa lille... Quant à toi, je me charge de te faire épouser mademoiselle \ iiel, la pelilclille di! notre jugede-paix.

Fraisier laissa l'oulaiu sur la stupéfaction (|ue ces folles pu-oles lui causèrent, et sauta sur le boulevard comme uni^ balle; il lit signe h l'omnibus et fut, en dix minutes, déposé par ce coche moderne ù la hauteur de la rue Choiseul. 11 était environ (|iiatre heures. Fraisier était sur de trouver la présidente seule, car les magistrats ne (luiltent guère lo Palais avant ciiui heures.

Madame de Marville reçut Fraisier avec une distinction (|ni prouvait que, selon sa promesse, faite ù madame Vatinelle, monsieur Lehœuf avait jiarlé favorablement de l'ancien avoué de Mantes. Amélie fut pres(iue chatte avec Fraisier, comme la duchesse de Montpensier dut l'être avec .laciiues Clément; car ce petit avoué, c'était soii couteau. iMais ([uand Fraisier présenta la lettre collective, par laquelle Élie Magus et Rémonencq s'engageaient A prendre en bloc la collection de Pùus pour une somme de neuf cent mille francs payée comptant, la présidente lança sur l'homme d'aft'aires un regard d'où jaillissait la somme. Ce fut une nappe de convoitise qui roula jusqu'à l'avoué.

— Monsieur le président, lui dit-elle, m'a chargé de vous inviter à diner demain, nous serons en famille, vous aurez pour convives monsieur Godeschal, le successeur de maitre->îT Desrocl'.es mon avoué; puis Berthier, notre notaire; mou gendre et ma lille... Après le diner, nous aurons vous el moi, le notaire et l'avoué, la petite conférence que vous avez demandée, et où je vous remettrai nos pouvoirs. Ces deux messieurs obéiront, comme vous l'exigez, à vos inspirations, et veilleront à ce que tout cela se passe bien. "Vous aurez la ^ procuration de monsieur de Marville dès qu'elle vous sera nécessaire...

— Il me la faudra pour le jour du décès...

— On la tiendra prête...

— Madame la présidente, si je demande une procuration, si je veux que votre avoué ne paraisse pas, c'est bien moins dans mon intérêt quedans le vôtre... Quand je me donne, moi ! je me donne tout entier. Aussi, madame, demandé-je eu relour la même tidélité, la même coiifiance à mes prolecteurs, je n'ose dire de vous, mes cliens- Vous pouvez croire qu'en agissant ainsi,' je veux m" accrocher à l'alfaire; non, non, madame: s'il se commettait des choses répréhensibles... car, en matière de succession, on est entraîné... surtout par un poids de neuf cent mille francs... eh bien! vous ne pouvez pas désavouer un homme comme maître Godeschal, la probité même ; mais ou peut rejeter tout sur le dos d'un méchant pelit homme d'affiiires...

La présidente regarda Fraisier avec admiration.

— Vous devez aller bien haut ou bien bas, lui dit-elle. A votre p ace, au lieu d'ambitionner cette retraite de juge-depaix, je voudrais être procureur du Roi... ;1 Mantes ! et faiie un grand chemin.

— Laissez-moi faire, madame! La justice de paix est un cheval de curé pour monsieur Vitel, je m'en ferai un cheval de bataille.

La présidente fut amenée ainsi à sa dernière confidence avec Fraisier.

— Vous me paraissez dévoué si complètement ù nos intérêls, dit-elle, que je vais vous' initier aux dillicultés de notre position, et à nos espérances. Le président, lors du mariage projeté pour sa lille et un intrigant qui, depuis, s'est fait banquier, désirait vivement augmenter la terre de Marville de plusieurs herbages, alors ù vendre. Nous nous sommes dessaisis de celte magnifique habitation pour marier ma lille comme vous savez; mais je souhaite bien vivement, ma fille étant fille unique, acquérir le reste de ces herbages. Ces belles prairies ont été déjà vendues en partie, elles appartiennent h un Anglais ([uî retourne en Angleterre, après avoir demeuré là pendant vingt ans; il a bàli le plus charmant collage dans une délicieuse situation, entre le parc de Marville et les prés qui dépendaient autrefois de la terre, et il a racheté, pour se faire un parc, dts remises, des petits bois, des jardins à des prix fous. Cette habitation avec ses dépendances forme

DE BALZAC

fabri()ue dans le paysage, et elle est contiguë aux murs du parc de uia fille. On pourrait avoir les herbages et L'iiabitalion pour sept cent mille francs, car le produit net des prés est de vingt mille francs... Mais si monsieur Wadmann apprend que c'est nous qui achetons, il voudra sans doule deux ou trois cent rallie francs de plus, car il les perd, si comme cela se fait en matière rurale, en ne compte l'habitalion pour rien...

— Mais, madame, vous pouvez, selon moi, si bien vesarder la succession comme ù vous, (|uc je m'offre ;"• jouer le rùle d'acquéreur à voire profit, et je me charge de vous avoir la terre au meilleur marché possible par un sous-seing privé, comme cela se fait pour les marchands de biens... Je nte présenterai à l'Anglais en cette ipialiré. Je connais ces allaireslà, c'était à Mantes ma spécialilé. A atinelle avait doublé la vjleur d-i son Étude, car je travaillais sous son nom ..

— De là voire liaison avec la petite madame Vatinelle... Ce notaire doit être bien riche aujourd'hui...

— Mais madame Vadinelle dépense beaucoup.... Ainsi, soyez tranquille, madame, je vous servirai l'Anglais cuit à point...

— Si voHs arriviez à ce résultat, vous auriez des droits éternels à ma reconnaissance.... Adieu, mon cher monsieur Fraisier. A demain...

Fraisier sortit en saluant la présidente avec moins de servilité que la dernière fois.

— Je dîne demain chez le président Marville!... se disait Fraisier. Allons, je tiens ces gens-là. Seulement, pour être maître absolu de l'affaire, il faudrait que je fusse le conseil de cet Allemand, dans la personne de Tabarean, l'huissiiT de la justice de paix! Ce Tabareau, qui me refuse sa fille, une fille unique, me la donnera si je suis juge-de-paix. Madomoiscllc Tabareau, celte grande tille rousse et poitrinaire, est propriétaire du chef de sa mère d'une maison à la place Royale; je serai donc éligible. A la mort de son père, elle aura bien encore six mille livres de rentes. Elle n'est pas belle ; mais, mon Dieu ! |)0ur passer de zéro à dix-huit mille francs de rentes, il ne faut pas regarder ù la planche I...

Et, en revenant par les boulevards à la rue de Normandie, il se laissait aller au cours de ce rêve d'or. Il 5e laissait aller au bonheur dêlre à jamais hors du besoin ; il pensait à marier mademoiselle Vitel, la lille du juge-de-paix, à son ami Poulain. 11 se voyait, de concert avec le docteur, un des rois «lu quartier, il dominerait les élections municipales, mililaires et politiques. Les boulevards paraissent courts, lorsqu'on .s'y promenant on promène ainsi son ambition à cheval sur la fantaisie.

Lorsque Schmucke remonta près de son ami Pous, il lui dit que Cibot était mourant, et que Rémonencq était allé chercher monsieur Trognon, notaire. Pons fut frappé de ce nom, que la Cibol lui jetait si souvent dans ses interminables discours, en lui recommandant ce notaire comme la probité même. El alors le malade, dont la défiance était devenue absolue depuis le malin, eut une idiV' lumineuse qui compléta le plan formé par lui pour se jouer de la Cibot et la dévoiler tout entière au crédule Sdimucke.

— Schmucke, dit-il en prenant la main au pauvre Allemand liébété par tant de nouvelles et d'évén('mens, il doit régner Hne grande confusion dans la maison, si le portier est à la mon, nous sommes à peu près libres pour quelques momeiis, c'est-à-dire sans espions, car on nous espionne, sois-en .sftrl Sors, prends un cabriolet, va au théâtre, dis à mademoiselle Héloïse, notre prepiière danseuse, que je veux la voir avant de mourir, et quelle vienne à dix hcui^es et demie, après son service. De là, tu iras chez les deux amis Schw.ib et Brunner, e( tu les prieras d'élre ici demain à neuf heures du malin, de Tenir demander de mes nouvelles, en ayant l'air dépasser par ici et de monter me voir...

Voici quel était le plan forgé par le vieil arlisteen se sentant mourir. 11 voulait enrichir Schmucke, en l'instiUiant son hé« rilier universel ; et, pour le soustraire à toutes les chicanes possibles, il se proposait de dicter son tcsiamcnt à un notaire, en présence de témoins, afin qu'on ne supposât pas qu'il n'a-

vait plus sa raison, et pour ôter aux Camusot tout prétexte d'attaquer ses dernières dispositions. Ce nom de Trognon lui fit entrevoir quelque machination, il crut à quelque vice de forme, projeté par avance, à qucliiue infidélité préméditée par la Cibot, et il résolut de se servir di". ce Trognon pour se faire dicter un lesîaraent olegraphc qu'il cachèterait et serrerait dans le tiroir de fa commode. 11 comptait montrer à Sdimucke, en le faisant cacher dans un des cabinets de son alcôve, la Cibol s'em'parant de ce teslamcnt, le décachelanl, le lisant cl le recachetanl. Puis le lendemain à neuf heures, il voulait anéantir ce testament olographe par un testament par devant notaire, bien en règle et indiscutable.

Quan 1 la Cibot l'avait traité de fou, de visionnaire, il avait reconnu la haine et la vcngcaiire, l'avidilé de la présidente; car, su lit depuis deux mois, le pauvre homme, pendant ses insomnies, pendant ses longues heures de solitude, avait repassé les événcniens d.^ sa vie au crible.

Les sculpteurs antiques et modernes ont souvent posé, de chaque côté de la tombe, des génies qui tiennent des torches allumées. Ces lueurs éclairent aux mourans le tableau de leurs fautes, de leurs erreurs, en leur éclairant le."; chemins de la Mort. La sculpture représente là de grandes idées, elle formule un fait liumain. L'agonie a sa sagesse. Souvent on voit de simples jeunes fille.s, à l'âge le plus tendre, avoir une raison centenaire, devenir prophètes, ju.ier leur famille, n'être les dupes d'aucune comédie. C'est là la poésie de la Mort. Mais, chose étrange et digne de remarque! on meurt de deux façons différentes. Celte poésie de la prophétie, ce don de bien voir, soil en avant, soit en arrière, n'appartient qu'aux mourans dont la chair seulement est al'.cinte, qui périssent par la destruction des organes de la vie charnelle. Ainsi les êtres attaqués, comme Louis XIV, par la gangrène; les poitrinaires, les malades qui périssent comme Ponspar la fièvre, comme madame de Morfsauf par l'estûmac, ou comme les soldais, par des blessuies qui les saisissent en pleine vie, ccus-là jouissent de cotte lucidité sublime, et foi:t des morts surprenantes, admirables ; tandis que les gens qui meurent par des maladies pour ainsi dire inlelligenlielles, dont le mal est dans le cerveau, dans l'appareil nerveux qui sert d'intermédiaire au corps pour lournir le combustible de la pensée ; ceux-là meurent lout entier;^. Chez eux, l'esprit elle corps sombrent à la fois. Les uns, âmes sans corps, réa'isent les spectres bibliijues ; les autres sont des cadavres.

Cet homme vierge, ce Caton fiiand, ce juste presque sans péchés, pénétra tardivement dans les poches de fiel (jui composaient le cœur de la présidente. Il devina le monde sur le point de le quitter. Aussi, depuis (luebiues heures, avait-il pris gaiment son parti, comme un joyeux arlisle, pour qui tout est préiexle à chartje, à raillerie. Les derniers liens qui l'unissaient à la vie, -les chaînes de l'admiration, les nœuds puissans qui rattachaient le connaisseur aux chefs d'œuvre de l'art, venaient d'être brisés le malii;. En se voyant volé par la Cibot, Pons avait dit adieu cliréliennenient aux pompes et aux vanités de l'art, à sa collection,' ù ses amiiiés pour les créateurs ^Ic tant de belles choses, et il voulait uniiiuement penser à la morl, à la façon de nos ancêtres qui la cûmptaicnt comme une des fêles du chrétien. Dans sa tendresse pour Schmucke, Pons essayait de le protéger du fond de son cercueil. Cette pensée paternelle fut la raison du choix qu'il fit du premier sujet de la danse, pour avoir du secours contre les perfidies qui rcnlouraient. et qui ne pardonneraient sans doule pas à son légataire universel.

Uéloïsc Brisclout étuil une de ces natures qui resient vraies dans une position fausse, capable de toutes les i)laisantcrie» possibles contre des adorateurs paysans, une fille de l'école des Jenny Cadinc et liesJoscpha; mais bonne camarade et ne redoutant aucun pouvoir humain, k for.e de les voir tous faibles, et habituée qu'elle élait à lutter avec les sergens de ville au bal peu champêtre de Mabille et au carnaval.

— Si elle a fait donner ma place à son proli^gé Garangeot, elle se croira d'autant plus obligée de me servir, se dit Pons.

Schmucke put sortir sans qu'on fit attention à lui, dans la confusion qui régnait dans la loge, et il revint avec la plus

LES PARENS PAUVRES

.exceàslve rapidité, pour ne pas laisser trop longteeips Pons tout seul.

Monsieur Trognon arriva pour le testament, en même temps (jue Sclimucke. Quoique Cibot fût à la mort, sa femme accompagna le notaire, l'inlroduisit dans la chambre à coucher, et se retita d'elle-même, eu laissant ensemble Schmucke, monsieur Trognon et Pons, mais elle s'arma d'une petite glace à main d'un travail curieux, et prit position à la porte, qu'elle laissa cntrebûilloe. Elle pouvait ainsi non-seulement entendre, mais voir tout ce qui se dirait et ce qui se passerait dans ce moment suprême pour elle.

— Monsieur, dit Pnns, j'ai malheureusement toutes mes facultés, car je sens que je vais mourir; et, par ia volonté de Dieu, sans doute, aucune des souHVanees de ia mort ne m'est épargné.; 1... Voici monsieur ScJimacke...

Le notaire salua Schmucke.

— C'est le seul ami que j'aie sur la terre, dit Pons, et je. veux l'instituer mon légataire universel ; dites-moi quelle forme doit avoir mon testament, pour que mon ami, qui est Allemand, qui ne sait rien de nos lois, puisse recueillir ma succession sans aucune contestation.

— On peut toujours tout contester, monsieur, dit le notaire, c'est l'inconvénient de la justice humaine. Mais en matière de testament, il en est d'inattaquables...

— Lequel? demanda Pons.

— Un testament fait par devant notaire, en présence de témoins qui cerlilient que le testateur jouit de toutes ses facul- . tés, et si le testateur n'a ni femme, ni enfans, ni père, ni frère...

— Je n'ai rien de tout cela, toutes mes affections sont réunies sur la tête de mon cher ami Schmucke, que voici...

Schmucke pleurait.

— Si donc vous n'avez que des collatéraux éloignés, la loi vous laissant la libre disposition de vos meubles et .immeuble?, si vous ne les léguez pas à des conditions que la morale réprouve, car vous avez dû voir des testamens attaqués à cause de la bizairerie des testateurs, un testament pardevant notaire est inattaquable. En eûet, l'identité de la personne ne peut être niée, le notaire a constaté l'état de sa raison, et la signature ne peut donner lieu à aucune discussion... Néanmoins, un testament olographe, eu bonne forme et clair, est aussi peu discutable.

— Je me décide, pour des raisons à moi connues, à écrire sous votre dictée un testament olographe, et ft le confier à mon ami que voici... Cela se peut-il?...

— Très bien! dit le notaire... Youiez-vous écrire? je vais dicter...

— Schmucke, donne-moi ma petite écritoire de Boule. Monsieur, dictez-moi tout bas; car, ajouta-t-il, on peut nous écouter.

— Dites-moi donc avant tout quelles sont vos intentions, demanda le notaire.

Au bout de dix minutes, la Cibot, que Pons entrevoyait dans une glace, vit cacheter le testament, après que le notaire l'eut examiné pendant que Schmucke allumait une bougie; puis Pons le remit à Schmucke en lui disant de le serrer dans une cachette pratiquée dans son secrétaire. Le testateur demanda la clef du secrétaire, l'attacha dans le coin de son mouchoir, et mit le mouchoir sous son oreiller.

Le notaire, noi>îmé par politesse exécuteur testamentaire, et fi qui Pons laissait un tableau de prix, une de ces choses que la loi permet de donner à Un notaire, sortit et trouva madame Cibot dans le salon.

— EU bien ! monsieur? monsieur Pons a-t-il pensé à moi?

— Vous ne vous attendez pas, ma chère, à ce qu'un notaire trahisse les secrets qui lui sont confiés, répondit monsieur Trognon. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il y aura bien des cupidités déjouées et bien des espérances trompées. Monsieur Pons a fait un beau testament plein de sens, un testament patriotique et que j'approuve fort.

On ne se figure pas à (luel degré de curiosité la Cibot arriva, stimulée par de telles paroles. Elle descendit et passa la nuit près de Cibot, en se promettant de se faire remplacer

par modemoiselle Rémonencq, et d'aller lire le testament entre deux et trois heures du matin.

La^\isite de mademoiselle Héloïse Brisetout, à dix heures et demie du soir, parut assez naturelle à là Cibot; mairéllê eut si peur que la danseuse ne parlât des mille francs donnés par Gaudissard,qu'ene accompagna lepren^er sujet en lui prodiguant des p'olitesses etdês'tlatteries'comme à ïïnelôuveraine.

— Ali ! ma chère, vous êtes bien mieux sur votre terrain qu'au théâtre, dit Héloïse en montant l'escalier. Je vous engage à rester dans votre emploi !

Jléloïse, amenée en voiture par Bixiou, son ami de cœur, était magnifiquement habiliée, car elle allait à unesoii-ée de Mariette, l'un des plus illustres premiers sujets de l'Opéra. Monsieur Chapoulot, ancien passementier de la rue Saint-Denis, le locataire du premier étage, qui revenait de l' Ambigu- Comique avec sa fille, fut ébloui, lui comme sa femme , en rencontrant une pareille toilette et une si jolie créature dans leur escalier.

— Qui est-ce, madame Cibot ? demanda madame Chapoulot.

— C'est une rien du tout!... une sauteuse qu'on peut voir quasi-nue tous les soirs pour quarante sous... répondit la portière à l'oreille de l'ancienne passementière.

— Victorine! dit madame Chapoulot à sa fille, ma petite, laisse passer madame!

Ce cri de.mère épouvantée fut compris d'Héloïse, qui se retourna.

— Votre fille estjdonc pire que l'amadou, madame, que voua cj;aignez qu'elle ne s'incendie en-me touchant?... '

Héloïse regarda monsieur Chapoulot d'un air agréable en souriant. . .

— Elle est, ma foi, trèsjolieàla ville! dit monsieur Chapoulot en restant sur le palier.

Madame Chapoulot pinça son mari à le faire crier, et le poussa dans l'appartement.

— En voilà, dit Héloïse, un second qui s'est donné le genre d'être un quatrième.

— Mademoiselle est cependant habituée à monter, dit la Cibot en ouvrant la porte de l'appartement.

— Eh bien ! mon vieux, dit Héloïse en entrant dans la chambre où elle vit le pauvre musicien étendu, paie et la face apauvrie, ça ne va donc pas bien ? Tout le monde au thé.ltre s'inquiète de vous ; mais vous savez! quoiqu'on ait bon cœur, chacun a ses affaires, et on ne trouve pas u!;e heure pour aller voir ses amis. Gaudissard parle de venir ici tous les jours, et tous les matins il est pris par les ennuis de l'administration. Néanmoins nous vous aimons tous...

— Madame Cibot, dit le malade, faites-moi le plaisir de nous laisser avec mademoiselle, nous avons à causer théâtre et de ma place de chef d'orchestre... Schmucke reconduira bien madame. ...

Schmucke, sur un signe de Pons, mit la Cibot à la porte, et tira les verrous.

^''— Ah! le grfedin d'Allemand ! voilà qu'il se gâte aiissi , lui!... se dit la Cibot en entendant ce bruit significatif, c'est monsieur Pons qui lui apprend ces horreurs-là... Mais vous me payerez cela mes petits amis... se dit la Cibot en descendant. Bah! si cette saltimbanque de sauteuse lui parle des mille francs, je leur dirai que c'est une farce de théâtre...

Et elle s'assit au chevet de Cibot, qui se plaignait d'avoir le feu dans l'estomac, car Rémonencq venait de lui donner à boire en l'absence de sa femme.

— Ma chère enfant, dit Pons à la danseuse pendant que Schmucke renvoyait la Cibot, je ne me fie qu'à vous pour me choisir un notaire honnête "aomme, qui vienne recevoir demain malin, à neuf heures et demie précises, mon testament. Je veux laisser toute ma fortune à mon ami Schmucke. Si ce pauvi-e Allemand était l'objet de persécutions, je compte sur

DE BALZAC

ce noiaiic pour le conseiller, pour le défendre. Voilù pourquoi je désire un notaire considéré, très riilie, au-dessus des «considérations qui font fléchir les gens de loi; carmon pauvre légataire doit trouver un appui en lui. .le me délie de Krrtliier. successeur de Cardot, et vous qui connaissez laul de uioude...

— Eh I j'ai tOQ affaire! dit la danseuse, Je notaire de Florine, de la comtesse du Bruel, Léopold Ilannequin.un liomme vertueux qui ne sait pas ce qu'est une loretlc '. C'est comme un père de hasard, un brave li»mme qui vous empêche de faire des Létises avec l'argent qu'on gagne; je l'appelle le père aux rats, car il a inculqué des principes d'économie à toutes mes amies. D'abord, il a, mon cher, soixante mille francs de rente, outre son élude. Puis il est notaire comme on était notaire autrefois ! Il est notaire quand il marche, quand il dort; il a dû ne faire <iue de petits nolaire."; et de petites nolaresses... Eulin c'est un homme lourd et pédant; mais c'est un homme .'i ne fléchir devant aucune puissance quand il est dans ses fondions... Il n'a jamais eu de voleuse, c'est père de famillefossile! et c'est adorédesafcmnie,quinele Irompepas quoique femme de notaire. . Que veux-tu/ il n'y a pas mieux dans Paris en fait de notaire. C'est i)atriarche; ça ncsl pas drôle et amusant comme était Cardot avecMalaga, mais ça ne lèvera jamais le pied, comme lepelitChosequivivailavecAntdnia ! J'enverrai mon homme demain matin ft huit heuie?... Tu peux dormir tranquillement. D'abord, j'csjjère que lu guériras, et (pie lu nous feras cncorede jolie musique; mais, après tout, voi.s-iu, la vie est bien triste, les entreteneurs chipotent, les

' rois carottent, les ministres tripotent, les gens riches écononiisolent... Les artistes n'ont plus de ça! dit-elle en se frappant le coeur, c'est un temps à mourir... Adieu, vieux!

— Je te demande avant tout, Héloise, la plus grande discçétion.

— Ce n'est pas une affaire de théâtre, dit-elle, c'est sacré, ça, pour pour une artiste.

— Quel est ton monsieur? ma petite.

— Le maire de ton arrondissement, monsieur Bcaudoyer, un homme aussi bêle que feu Crevel-, car lu sais, Crcvel, un des anciens commanditaires de Gaudissard, il est mort il y a quelques jours, et il ne m'a rien laissé, pas même un pot de pommade ! C'est ce qui me fait le dire que notre siècle est dégoûtant.

— Et de quoi est-il mort?

— De sa femme!... S'il était resté avec moi, il vivrait encore! Adieu, mon bon vieux ! je te parle de crevaison, parce (|ue je le vois dans quinze jours d'ici te promenant sur le boulevard et flairant de jolies petites curiosités, car tu n'es pas malade, lu as lesjyeux plus vifs que je ne te les ai jamais vus...

Et la danseuse s'en alla, sûre que son protégé Garangeot lenait pour toujours le b.'iton de chef d'orchestre. Garangeot était son cousin-germain. i

Toutes les portes éiaienl entrebùillées, et tous les menâtes .sur pied regardèrent passer le premier sujet. Ce fut un {*énemcnt dans la maison.

Fraisier, semblable à. ces bouledogues qui ne lâchent j)as le morceau où ils ont mis la dent, stalionnait dans la loge auprès de la Cibot. quand la danseuse passa sous la i)orle'cochère, et demanda le cordon. Il savait que le testament était fail, il venait sonder les dispositions de la portière; car maître Trognon, nolaire, avail refusé de dire un mot sur le testament tout aussi biert i Fraisier qu'.t madame Cibot. IN'atureljemcnt l'homme de loi regarda la danseuse et se promif de ■.l|rer parti de cette visite j» c3"^-e»«s. (

, ^'' "'r— Ma cbère madame Cibot, dit Fraisior vAii i pour vi)us '"l'é tiiomenl critique. , F '^,

...^T-Ah-'oui! .. dit-elle, mon pauvicCibui ....iiuand je panse" .^'jjUiTnb jouira pas de ce que je pourrais avoir... ! ' ,.

' '-^ïl s'ag'rt'de savoir si monsieur Pons vous alcgué(i|iel- ,(jije clipse ; ifiifin si. vous êtes sur le Icstajiu'nt ou si vous êtes ' oùi)iiée, . dit rraJSicr en continuant. Je i^éprésènte les Itéri- . ijérs 'naiurels, et vous jwiurcz rien qiie.d'epx dans toui lés "iè'ns.'.'r Eè lèHamen'^ éM olographe, ïl est; pai- conséquent. 1res" vulnérable... Savçz-vous où notre homme l'a mis ?...

— Dans un cachette du secrétaire, et il en a pris la clef, répondit-elle, il l'a nouée au coin de son mouchoir, et il a serré le mouchoir sous son oreiller... J'ai tout vu.

— Le testament est-il cachelé?

— Hélas! oui !

— C'est un crime que de soustraire un testament et de le supprimer, mais ce n'est qu'un délit de le regarder; et, dans tous 1er, cas, qu'est-ce que c'est ? des peccadilles qui n'ont pas de témoins ! A-l-il le sommeil dur, noire homire?...

— Oui; m!>is quar.d vous avez voulu tout examiner cl tout évaluer, il devait dormir comme un sabot, et il s'ea réveillé... Cepenilant,je vais voir! Ce malin, j'irai relever monsieur Scfamui-lic sur les quatre beurrs du matin, et, si vous voulez venir, vous aur^z le loslament à vous pendant dix minutes. .

— Eh bien! c'est entendu, je me lèverai sur les quatre heures, et je frapperai tout doucement...

— Malemoiselle Rémonenoq, qui me remplacera près de Cibot. sera prévenue, et tirera le cordon; mais frappez à la feni'^tre pour n'éveiller personne.

— C'est entendu, dit Fraisier, vous aurez de la lumière, n'es'-c^pas? une bougie, cela m?, suflira...

A minuit, le pauvre .\lleniand, assis dans un fauteuil, navré de douleur, contemplait Pons, dont la figure crispée , comme l'est celle d'un moribond, s'affaissait, après tant de fatigues, à fa!rc croire qu'il allait expirer.

— Je pense qu» j'ai juste assez de force pour aller jusqu'à demain soir, dit Pons, avec philosophie. Mon agonie viendra, sans doute, mon pauvre Schmucke, dans la nuit de demain. Dès que le nolaire et lis deux amis seront partis, tu iras chercher notre bon abbé Dup'.anly, le vicaire de l'église de Saint François. Ce digne homme ne me sait pas malade, et je veux recevoir les saints sacremcns demain à midi...

Il se fil une longue pause.

— Dieu n'a pas voulu que la vie fût pour moi comme je la révais, reprit Pous. J'aurais tant aimé une femme, des enfans, une famille!... Être chéri de quelques êtres dans un coin, éiait toute mon ambition ! La vie est amère pour tout le monde, car j'ai vu des gens avoir tout ce que j'ai tant désiré vainement, et ne pas se trouver heureux... Sur la fln de ma carrière, le bon Dieu m'a fail trouver une consolation inespérée en me donnant un ami tel que toi!... Aussi n'ai-je pas à me reprocher de l'avoir méconnu, ou mal apprécié... mon bon Schmucke ; je l'ai donné mon cœur et toutes mes forces aimanies... Ne pleure pas, Schmucke, ou je me tairai! Ltc'cst si doux pour moi de te parler de nous... Si je l'avais écouté, je vivrais. J'aurais quitté le monde et mes habitudes, cl je n'y aurais pas reçu des blessures mortelles. Enfln, je neveux m'occupcr que de toi...

— Dit as dort !...

— Ne me contrarie pas, écoute-moi, cher ami.... Tu as la naïveté, la candeur d'un enfant de six ans qui n'aurait jamais quille sa mère, c'esubien respectable; il me semble que Dieu doit prendre soin lui même des êlres qui te ressemblent. Cependant, les hommes sont si mécbaus, que je dois té prémunir contre eux. Tu vas donc perdre la noble confiance, ta sàinle crédulité, cette grâce des âmes pures qui u'apparlieut qu'aux gens de génie et aux cœurs comme le tien... Tu vas voir bientôt madame Cibot, qui nous a bien observés par l'ouverture de la porte entrebâillée, venir prendre ce faux leslament... Je présume que la coquine fera celle expédition ce malin, quand elle le croira endormi Écoute-moi bien , et suis mes instructions à la lettre .. M'entends-lu? demanda le malade. . ,

Schmiické, accable de douleur, saisi par une affreuse palpi!aliûn,^vail laissé aller sa têle sur le'doSJu ïaxiteuil, et paraissait évanoui. .

— Vi, che (Veudttiis ! mais, gamine si du Mais à dev:f vend bas te moi... il mc zemhfe queche m'ein-once taiis la dombe afec toil... dit l'Allemand, que la douleur écrasai!.

Il se rapprocha de Pons ut il lui prit une main qu'il mit enire.ses deux niains.JEt il Cl ainsi mcuUIemonl une fervente prière'

— Que niarmottes-tu là, en allemand ■^..

LES PARENS PAUVRES

— Chai trie Tieii de nus ahheler à lui ensemple\.,. répendil-il simiilemeiitaprf'S avoir liiii sa piière.

Pousse pentlia péiiiblcnu'iit, car il soufl'rait au foie des douleurs intolérables. 11 put se baisser jujqu'àSolimucke, et il le l)aisa sur le tiorit, m épanchant son unie coinnie une bénédiction sur cet être comparable à l'aj^neau qui repose aux pieds de Dieu.

— Voyons., écoute-moi, mon bon Schmucke, il faut obéir auxniourans...

— J'égoude !

— On communique de ta chambre dans la mienne par la petite porte de ton aleove, qui donne dans l'un des cabinets

•de la mienne.

— li\ mais c'est eiigompré te dupleuux.

— Tu vas dégager cette porte à l'instant, sans faire trop de bruit!...

— Débarrasse le passage des deux eûtes, chez toi comme chez moi ; puis lu laisseras la tienne entrebâillée. Quand la Cibot viendra te remplacer près de moi (elle est capable d'arriver te matin une heure plus tôt), tu l'en iras comme à l'ordinaire dormir, et tu paraîtras bien fatigué. Tâche d'avoir l'air endormi... Dès qu'elle se sera mise dans son fauler.il, passe par ta porte et reste en observation, lu, en enlr'ou.rant le petit rideau ue mousseline de cette porte vitrée, et regarde bien ce qui se passera... Tu comprends ?

— Che t'ai compris., ii gruis que la scélirade pi itéra le desdaman...

— Je ne sais pas ce qu'elle fera, mais je suis sur que tu ne la prendras plus pour un ange, aprèS; Maintciianl, faismoi de la musique, réjouis-moi par quelqu'une de tes improvisations... Ça l'occupera, tu perdras les idées noires, et lu me rempliras cett^ triste nuit par Us poèmes...

Schmucke sç mit au piano. Sur ce terrain, et au bout de quelques iiisians, l'inspiration musicale, excitée par le tremblement de la douleur et l'irritation qu'elle lui causait, emporta le bon Allemand, selon son habitude, au-delà des mondes. 11 trouva des thèmes sublimes sur lesquels il broda des caprices exécutés taniùt avec la douceur et la perfection raphaëlesques de Chopin, tantôt avec la fougue et le grandiose dantesque de Liszt, les deux organisations musicales qui se rapprochent le plus de celle de Paganini.

L'exécution, arrivée à ce degré de perfeetioii, met en apparence l'exécutant à la hauteur du poète, il est au compositeur ce que l'acteur .est à l'auteur, un divin traducteur de choses divines. Mais, dans cette nuit où Schmucke lit entendre par avance à Pons les concerts du Paradis, cette délicieuse musique qui fait tomber des mains de sainte Cécile ses ins- Irumens, il fut à la fois Beethoven et Paganini, le créateur et l'interprète ! Intarissable comme le rossignol, sublime comme le ciel sous lequel il i liante", varié, feuillu comme la forêt qu'il emplitdeses roulades, il se surpassa, et plongea le vieux musicien qui l'écoutait dans l'extase que Raphaël a peinte, et qu'on va voir ii Bologne.

Cette poésie fut interrompue par une affreuse sonnerie. La bonne des locataires du premier étage vint prier Schmucke, delà part de ses maîtres, de finir ce sabbat. Madame, monsieur et mademoiselle Cliapoulot étaient éveillés, ne pou valent plus se rendoimir, et faisaienf observer que la journée était assez longue pour répéter les musiques de ihéà iv, et que, dans une maison du Marais, on ne devait pas pianoter pendant la nuit...

Il était envirùi) trois heures du matin.

k. trois iieures et demie, selon les prévisions de Pons, qui semblait a'.oir entendu la conférence de Fraisier cl de la Cibot, la portière se montra. Le malade jeta sur Schmucke un regard d'^iiitelligence qui signifiait: — rs'ai je pas bien deviné? Et il se mit dans la position d'un homme qui dort profondément.

L'innoience de Schmucke était une croyauie si forte chez la Cibot, et c'est là l'Uii des grands moyens et la raison du succès de toutes les ruses de l'enfance, qu'elle ne put le soupçonner de mensonge quand elle le vil venir à elle, et lui dire d'un air à la fois dolent et joyeux : — Ile hà et eine nouille dcrri-

' ple\ l'ine achidadiun liupoliquel Chai édé opliché te vaire te la misicque bir le guhner, ed les loguadaires li bremiev edache sont mondés bire me vaire da'.rel... C'esde avvreux, car il s'achissaU te la fie te mon haml. Che suis si vadiqué t'uffoir clioiic dudde la nouille: que che zvgombe ce martin.

— Mon pauvre Cibot aussi va bien mal, el encore unejournée comme celle d'hier, il n'y aura plus de ressources I... Que voulez-vous? à la volonté de Dieu 1

— Fus édes eine cueir si honéde, ciname si pelle, que si le bére Zlbod meurd nus /l/rons ensemble l... dit le rusé Schmucke.

Quand les gens simples et droits se mettent ù dissimuler, ils sont terribles, absolument comme les enfans, dont les pièges sont dressés avec la perfection que déploient les Sauvages.

— Eh bien I allez dormir, mon fiston ! dit la Cibot, vous avez les yeux si fatigués, qu'ils sont gros comme le poing. Allez! ce qui pourrait me consoler de la perte de Cibot, ce serait de penser (|ue je finirais mes jours avec un bon homme comme vous. Soyez tranquille, je vais donner une danse à madame Chapoulot... Est-ce qu'une mercière retirée peut avoirde pareilles exigences?...

Schmucke alla se mettre en observation dans le poste qu'il s'était arrangé. La Cibot avait laissé la porte de l'appartement entrebâillée, et Fraisier, après être entré, la ferma tout doucement, lorsque Schmucke se fut enfermé chez lui. L'avocat était muni d'un bougie allumée et d'un fil de laiton excessivemeut léger, pour pouvoir décacheter le testament.

La Cibot put d'autant mieux ôter le mouchoir où la clef du secrétaire était nouée, et qui se trouvait sous l'oreiller de Pons, que le malade avait exprès laissé passer son mouchoir dessous son traversin, et qu'il se prêtait à la manœuvre de la Cibot, en se tenant le nez dans la ruelle et dans une pose qui laissait pleine liberté de prendre le mouchoir. La Cibot alla droit au secrétaire, l'i uvrit en s'efforçant de faire le moins de bruit possible, trouva le ressort de la cachette, et courut le testament à la main dans le salon.

Cette circonstance intrigua Pons au plus haut degré. Quant à Schmucke, il tremblait de la tète aux pieds, comme s'il avait commis un crime.

— Retouinez :\ voire poste, dit Fraisier en recevant le testament de la Cibot, far, s'il s'éveillait, il faut qu'il vous trouve là.

Après avoir décacheté l'enveloppe avec une habileté qui prouvait qu'il n'en était pas à sou coup d'essai, Fraisier fut plongé dans un élonnement profond en lisant cette pièce curieuse.

CECI EST M0^ TESTAÎUEST.

« Aujourd'hui, quinze avril mil huit cent quarante-cinq, étant sain d'esprit, comme ce testament, rédigé de concert avec monsieur Trognon, notaire, le démontrera; sentant que je dois mourir prochainement de la maladie dont je suis atteint depuis les premiers jours de février dernier, j'ai dil, voulant disposer de mes biens, tracer mes dernières volontés, que voici :

>i J'ai toujours été frappé des inconvéniens qui nuisent aux chefs-d'œuvre de la peinture, et qui souvent ont entraîné leur destruction. J'ai plaint les belles toiles d'être condamnées à toujours voyager de pays en l'ays, sans être jamais fixées dans un lieu où les admirateurs de ces chefs-d'œuvre pussent aller les voir. J'ai toujours pensé que les pages vraiment immortelles des fameux maîtres devraient être des propriétés nationales, et mises inèssaramenl sous les yeux des peuples comme la lumière, chef-d'œuvre de Dieu, sert à tous ses enfans.

» Or, comme j'ai passé ma vie à rassembler, à choisir quelques tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des plus grands maîtres, que ces tableaux sont francs, sans relouclie, ni repeints, je n'ai |)as pensé sans chagrin que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie, pouvaient être vendues aux criées ; aller, les uns chez les Anglais, les autres en Russie , dispersées comme elles étaient avant leur réunion chez moi ; j'ai donc résolu de les soustraire à ces misères, ainsi que les ca-

Mt

DE BA<LZA.C.

lires magnifiques nui leur servent de bordure, et qui tous soûl dus à d'lial>iles ouvriers.

" bouc, par t;is iiioiifs, je donne et lègue au roi, pour faire partie du Musée du Louvre, les tableaux dont se compose ma collcd.on, k la charge, si le legs est accepté, de faire :i mon ami \\ illielm Sclimucke une rente viagère de deux mille quatre cents fraui^s.

i> Si le roi, cuiiinu' usufruitier du Musée, n'accepte pas ce ycgs avec cette cJiarge, lesdils tableaux feront alors partie du legs que je fais à mon ami Sclimucke de toutes les valeursque je pobsèdc, à la charge de remettre la télede Singe de Goyaù moiicousi.i le président Canuisot; le tableau de fleurs d'Abraham Mignon, composé de tulipes, ;1 monsieur 'J'ropnon, notaire, que je nomme mon exécuteur testamentaire, et de si'ivir deux cents francs (le rentes ù madame Cibot, qui fait mon iniMiagc depuis dix ans. ,

■ linlin,mon ami Sdimui-ke donnera la Descente de Croix, de Uubcns, esquisse de son célèbre tableau d'Anvers, à ma paroisse, pour en décorer une cliapelle, en rcniercimi'iit des bontés de monsieur le vicaire Duplaiity, à qui je dois de pouvoir mourir en chrétien ut en catholique, etc. «

— C'est la ruine I se dit l'raisier, la ruine de toutes mes espérances! Ah ! je commence i"! croire tout ce que la présidente m'a dit de la malice de ce vieux artiste!...

— Eb bien ! vint demander la Cibol.

— Votre monsieur est un monstre, il donn^ tout au Musée, U l'Kial. Or, on ne peut plaider contre l'Ktat I... Le testament est inattaquable. Nous sommes volés, ruinés, dépouillés, assassinés...

— (,)ue m'a-til <loiiné l".,.

— Deux cents francs d« rente viagère...

— La belle poussée I... Mais c'est un ^^reilin fini I...

— Aile/, voir, dit rraisier, je vais iemctti« le leslamenl de votie grediii dans l'enveloppe.

XLF.

Dès que madame Cibol eut le dos tourné, Fraisier substitua vivement une feuille de papier blanc au lestamenl, (|u'il mil dans sa poche; puis il ri'caclieta l'enveloppe avec tant de (aient qu'il montra le cadu'l à madame Ciliot (piand elle revint , en lui di'iiiaiiil.iiit si elle pouvait y a|)cri evoir la moindre trace de l'opération

La (illiot prit rcnvcloppe, la palpa, la sentit pli'iiie, et soupira proloiidémenl. Klle a\ail espéré (juc Fraisier aurait bniic Ini-niénie cette fatale pièce.

— lOli bien ! (|iie faire, mon i lier monsieur Fraisier':' demanda-t-elle.

— Ah I ca vous regarde ! Moi, je ne suis pas héritier ; mais si javais les moindre:» droits à cela, dit-il eu monlranl la colUîclion, je sais bien <ommenl je ferais...',

— C'est ce que je vous demaiid!'... dit assez niaisement l:i Cibot.

— Il y a du feu dans la cheminée... répliiiuat-il en se levant pour s'en aller.

— Au fait, il n'y a ipie vous d moi (|mI saurons icla '... dit lu Cibot.

~ On ne peut jamais prcJUNci- qu'un tcslaninit a existé! reprit riiomiiu' de lai.

— Et vous ?

— Moi?... si nionsicnr Pons nicuit sans leslanu'nt, je vous a; sure cent mille franus.

— Ah ! ben oui! dit elle, on vous promet des monts d'or, et quand ou tient les choses, qu'il s'agit de payer, on vous carotte comme...

Elle s'arrêta bien à temps, en' elle allait p:!ilrr d'l';iieMagus ù Fraisier...

— Je me sauve! dit Fraisier. Il ne faut pas, dans voire intérêt, que l'on m'ait vu dans l'appartement ; mais hous nous reirijuvcroiis en bas, à voire loj;i'.

Après avoir fermé la poite, la Cibot rcViiit, le lestamenl a la main, dan.s l'intention bien arrêtée de le jeter an feu ;

mais quand elle rentra dans la chajnbre et qu'elle s'avança vers la cheminée, elle se sentit prise par les deux bras!... Elle se vit entre Pons et Sclimucke. qui s'étaient l'un et l'autre adossés à la cloison, de chaque côté de la porte.

— Ah! cria la Cibol. ^

Elle tomba la face en avant dans des convulsions affreuses, réelles on feintes, on ne sut jamais lavèrilé. Ce spectacle produisit une telle impression^sur Pons, qu'il fut pris d'une faiblesse morlelle , et Schmucke laissa la Cibot par terre pour recoucher Pons. Les deux amis tremblaient comme des* gens qui, dans l'exécution d'une volonté pénible, ont outrepassé leurs forces.

Quand Pons fut couché, (jue Schmucke eiM, repris un peu de foncs, il entendit des sanglots. La Cibot, à genoux, fondaii en larmes, et lendail les mains aux deux amis en les suppliant par une |)antomime très expressive.

— C'est pure curiosité! dit-elle en se voyant l'objet de l'atleniion des deux amis, mon bon monsieur Pons ! c'est le , défanl des femmes, vous savez! Mais je n'ai su comment faire pour lire votre lestamenl, et je le rapportais!...

— Untt'z fis-en ! dit Schmucke (|ui se dressa sur ses pieds en se grandissant de loutela grandeur de son indgnation. Fus filles t-iiir monsdre! fus afez- cssni/é le ducr tin.ii /inii Bims. Il a r(iis(>n\ fts t'des /)lis que'ni monstre , fis édis tnmnéeX

La Cibot, voyant l'horreur |)einle sur la ligure du candide Allemand, se leva fière comme Tartufe, jeta sur Sclimucke un regard qui le fit trembler et .sortit en emportant sons sa robe un sublime jietil tableau de Metzu (lu'Elie Magiis avait beaucoup admiré, et dont il avait dit : — C'est un diamanl !

La Cibol trouva dans sa loge Fraisier qui l'attendait, en espérant qu'elle aurait brillé 'l'envelo|)pe et le papier blanc par lequel il avait remplacé le leslamenl; il fut bien étonné devoir sa cliente effrayée et le visage renversé.

— Qu'esl-il arrivé?

— 11 est arrivé, mon cher monsieur Fraisier, que, sous prétexte de me donner de bons consi'ils et de me diriger, vous m'avez fait perdre t\ jamais mes renies et la confiance de ces messieurs...

El elle se lanva dans nue de ces trombes de paroles aux- (|uelles elle excellail.

• — Ne dites pas de paroles oiscuises, s'écria sèchement Fraisier en arrêtant sa cliente. Au fait ! au fait ! el vivement.

— Eh bien ! et voilù comment ça s'est fait.

Elle raconta la scène telle qu'elle venait de se passer.

— Je ne vous ai rien fait perdre, répondit Fraisier. Ces deux messieurs doulaienl de votre probité, puisqu'ils vous onl tendu ce piège; ils vous allendaienl, ils vous épiaient!... Yousneme dites pas foui... ajouta l'homme d'affaires en jetant un regard de tigre sur fa portière.

— Moi! vous cacher qneliiue chose!., après tout ce que jious avons fait ensemble !... dit-elle en frissonnant.

— Mais, ma chère, je n'ai rien commis de répréhensible! dit Fraisier en manifeslani ainsi rieteiilion de nier sa visite nocturne chez Pons.

La Cibol sent il ses cheveux lui briller lecrâne, el un froid glacial l'enveloppa.

— (;omment?... dit elle hébétée.

— Voil;"i rallnire criminelle tonte ironvéi!!... Vous pouvez être accusée de souslradioii de Icisiann'iil, lêpondil froidement Fraisier.

La Cibol lit un mouvement d horreur.

— l'.assurez-vo'is, je suis votre conseil, reprit-il. Je n'ai voulu que vous prouver combien il est facile, d'une manière ou d'une aulee, de réaliser ec. (pie je vous disais. Voyons! qu'ave/.-vous lait pour que cet Alleii.and si naïf se soit caché dans la chambre à voire insu '^..

— llien, c'est la scène de l'autre jour, quand j'ai soutenu à monsieur Pons qu'il avait eu la berlue. Depuis ce jour lA, ces deux messieurs ont changé du tout au tout à mon égard. Ainsi vous êtes la cause de tons mes malheurs, car si j'avais perdu de mon empire sur monsieur i'iuis, j'étais sûre de l'Aliemauil (pii parlait déjà de ni'épouscr, ou de me pren. dre avec lui, c'esl tout un I

LES PARENS PAUVRES

Page 1