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Celle raison élail si plausible, (|iie Fraisier lui oblige de s'en conieuler.

— Rassurez-vous, reprit-il, je vous ai jjromis dos rentes, je tiendrai ma parole. Jus(|u';i préSenl, loui, dans ecltc affaire, élail liypolliélique ; niainlenant, elle vaut des billets d'.' Banque... Vous n'aurez pas moins de douze cents francs de rentes viagères... Mais il faudra, ma cbiVe dame Cibot, obéir à mes ordres, et les exécuter avec intelligence.

— Oui, mon cher monsieur Fraisier, dit avec une scrvile souplesse la portière cntièreniPnt matée.

— Eh bien ! adieu, repartit Fraisier en iiiiillant laloge et emportant le dangereux testament.

» Il revint cbez lui tout joyeux, car ce leslameLt était une

arme terrible.

^ — J'aurai, pensait-il, une bonne garantie contre la bonne foi de madame la présidente de Marville. Si elle s'avisait de ne pas tenir sa parole, elle perdrait la succession.

Au pelit jour, Ré!noneni;ci, après avoir ouvert sa bouli (|uc et l'avoir laissée sous la garde de sa sœur, vint, selon une habitude prise dei)uis queliiues jours, voir commeHt allait son bon ami Cibot, et trouva la portière (jui contemplait le tableau de Melzi; en se demandant comment une petite planche peinte pouvaifvaloir tant d'argent.

— Ah! ah! c'est le seul, dit-il en regardant par-dessus l'épaule de la Cibot, que monsieur Magus regreltait de ne pas avoir, il dit qu'avec cette petite chose-là, il ne manquerait rien à son bonheur.

— Qu'en donnersit-il? demanda la Cibot.

— Mais si vous me promettez de m'épouser dans l'année de votre veuvage, répuiidit Rémonencq, je me charge d'avoir vingt raille francs d'Élic !Magv.s, et si vous ne m'épousez pas, vous ne pourrez jamais vendre ce tableau plus de mille francs.

— Etpouriiuoi?

— Mais vous seriez obligée de signer une quittance comme propriétaire, et vous auriez alors un procès avec les héritiers. Si vous êtes ma femme, c'est moi qui le vendrai à monsieur Magus, et on ne demande rien à un marchand ([ue l'inscription sur sou livre d'achats, et j'écrirai que monsieur Schmucke me l'a vendu. Allez, mettez celte planche chez moi... si votre mari mourait, vous pourriez être bien tra cassée, et personne ne trouvera drôle que j'aie chez moi un tableau... Vous me connaissez bien. D'ai!leurs, si vous voulez, je vous eu ferai une reconnaissance.

Dans la situation criminelle où elle était surprise, l'avide portière souscrivit à cette proposition, qui la liait pour toujours au brocanteur.

— Vous avez raison, apportez-moi votre écriture, dit-elle en serrant le tableau dans sa commode.

— Voisine, dit le brocanteur à voix basse en entraînant la Cibot sur le pas de la porte, je vois bien ciue nOus ne sau.verons pas notre pauvre ann Cibot; le docteur Poulain dé sespérait de lui hier soir, et dis.?it qu'il ne passerait pas la journée... C'est un grand malheur! Mais ajirès tout, vous n'étiez pas .'i votre place ici... Votre place, c'est dans un beau magasin de curiosités sur le boulevard des Capucines. Savezvous que j'ai gagné bien près de cent mille francs depuis dix ans, et que si vous en avez un jour autant, je me charge de vous faire une belle fortune... si vous êtes ma femme, .^ous seriez bourgeoise... bien servie par ma sœur qui ferait le ménage, et...'^

Le séducteur fui interrompu par les plaintes déchirantes du petit tailleur dont l'agonie commençait.

— Allez-vous. en, dit la Cibot, vous êtes un monstre de me parler de ces choses-là , quand mon pauvre homme se meurt dans de pareils états...

— Ah 1 c'est que je vous aime, dit Rémonencq, à tout confondr.;pourvous .ivoir...

— Si vous m'aimiez, vous ne me diriez rien en ce moment, répondit-elle.

El Rémonencq rentra chez lui, sûr d'épouser la Cibot.

Sur les dix heures, il y eut ;\ la porte de la maison une sorte d'émeute, car on administra les sacremens à monsieur CH)0t. Tous les amis des Cibot, les concierges, les portières

de la rue de Normandie el des rues adjacentes occupaient la loge, le dessous de la porte cochère et le devant sur la rue. On ne lit alors aucune attention A monsieur l.éopold Ilannequin.qui vint avec un de ses confrères, ni à Schwab el à liruniier, qui purent arriver chez Pons sans éire vus de madame Cibol. I.a porlièrede la maison voisine, .Vqni le notaire s'adressa pour savoir ii (|ucl étage demeurait Pons, lui désigna l'appartement. Quant à Brunner , qui vint avec Schwab, il était déjA venu voir le musée Pons, il passa sans rim dire, et montra le chemin à son associé...

Pons annula formellement son testament de la veille, et institua Schmucke son légataire universel.

Une fois celte cérémonie accomplie, Pons, après avoir remercié Schwab et Brunner, et avoir recommandé vivement à monsieur Léopold Hannequin les intérêts de Schmucke, tomba dans une faiblesse telle , par suite de l'énergie qu'il avait déployée, et dans la scène nocturne avec la Cibot et dans ce dernier acte de la vie sociale, que Schmucke pria Schwab d'aller prévenir l'abbé Duplanty, car il ne voulut pas quitter le chevet de son ami, et Pons réclamait les sacremens.

Assise au pied du lit de son mari, la Cibot, d'ailleurs mise il la porte par les deux amis, ne s'occupa point du déjeu;ier de Schmucke; mais les événemens de cette matinée, le spectacle de l'agonie résignée de Pons qui mourait héroïquement, avaient tellement serré le cœur de Schmucke, qu'il ne senlil pas la faim.

ÎXéanmoins, vers les deux heures, n'ayant pas vu le vieil Allemand, la portière, autant par curiosité que par inlérè|, pria la sœur de Rémonencq d'aller voir si Schmucke n'avait pas besoin de quel([ue chose. En ce moment même, l'abbé Duplanlv, ft qui le pauvre musicien avait tait sa confession suprême", lui administrait l'extrême-onction. Mademoiselle Rémonencq troubla donc cctie cérémonie par des coups de sonnette réitérés. Or, comme Pons avait fait jurer à Schmucke de ne laisser entrer personne, tant il craignait qu'on ne le voiat, Schmucke laissa sonner mademoiselle Rémonencq, qui descendit fort elTrayée, et dit à la Cibot que Schmucke ne lui avait pas ouvert la porte. Cette circonstance bien remarquée fut notée par Fraisier.

Schmucke, qui n'avait jamais vu mourir personne, allait éprouver tous les embarras dans les(iuels on se trouve à Paris avec un mort sur les bras, surtout sans aide, sans représentant ni secours. Fraisier qui savait que les parens vraiment affligés perdent alors la tête, et qui, depuis le matin, après son'déjeuner, stationnait dans la loge en conférence perpétuelle avec le docteur Poulain, conçut alors l'idée de diriger lui-même tous les niouvemens de Schmucke.

Voici comment les deux amis, le docteur Pouliin et Fraisier, s'y prirent pour obtenir cet important résultat.

Le bedeau de l'église Saint-F4-ançois, ancien marchand de veif eries, nommé Cantinet, demeurait rue d'Orléans, dans la maison miloyeune de celle du docteur Poulain. Or, madame Cantinet, une des receveuses de la location des chaises, avait été soignée graluitement par le docteur Poulain, à qui naturellement elle était liée par la reconnaissance et à qui elle avait conté souvent tous les malheurs de sa vie. Les deux Casse-noisettes qui, tous les dimanches et les jours de fête, allaient aux offices à Saint-François, éiaient en bons termes avec le bedeau, le suisse, le donneur d'eau bénite, enfin avec cette milice ecclésiastique appelée à Paris le bas clergé, à qui les fidèles finissent par donner de petits pour-boire. Madame Cantinet connaissait donc aussi bien Schmucke oue Schmucke la connaissait.

Cette dame Cantinet était affligée de deux plaies qui permettaient h Fraisier de faire d'elle un aveugle et involontaire instrument. Le jeune Cantinet, passionné pour le théâtre, avait refusé de suivre le chemin de l'Eglise où il pouvait devenir suisse, en débutant dans les figurans du Cirque- Olympique, et il menait une vie échevelée qui navrait sa mère, dont la bourse était souvent mise à sec par des emprunts forcés. Puis Cantinet, adonné aux liqueurs et il la paresse, avait été forcé de quitter le commerce par ces deux vices. Loin de s'être corrigé, ce malheureux avait trouvé dans ses fonctions un aliment à ses deux passions : il ne

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nisait rien, et il buvait avec les cochers des noces, avec les gens des pompes funèbres, avec les malheureux secourus par le curé, de manière à se cardinaliser la figure dès midi.

Madame Cantinet se voyait vouée à la misère dans ses vieux jours, après avoir, disait-elle, apporté douze mille francs de dot il son mari L'histoire de ces malheurs, cent fois racontée au docteur Poulain, lui suggéra l'idée de se servir d'elle pour faciliter cher Pons et Schmucke le placement de madame Sauvage, comme cuisinière et femme de peine. Présenler madame Sauvage élail chose impossible, car la défiance des deux Casse-noiseites était devenue absolue, et le refus d'ouvrir la porte à mademoiselle llémonencq, avait suflisamment éclairé Fraisier ù ce sujet. Mais il parut évident aux deux amis que les pieux musiciens accepteraient aveuglément une personne qui serait offerte par l'abbé Duplanty. Madame Cantinet, dans leur plan, serait accompagnée de madame Sauvage; et la bonne de Fraisier, une fois là, vaudrait Fraisier lui même.

Quand l'abbé Duplanly arriva sous la porte cochère, il fut arrêté pendant un moment par la foule des amis de Cibot qui donnait des marques d'intérêt au plus ancien et au plus estimé des concierges du quartier.

Le docteur Poulain salua l'abbé Duplanty, le prit à part, et lui dit : — Je vais aller voir ce pauvre monsieur Pons; il pourrait encore se tirer d'affaire-, il s'agirait de le décider .1 subir l'opération de l'extraction des calculs qui se sont formés dans la vésicule; on les sent au toucher, ils déterminent ui:e inllamnialion qui causera la mort, et peut-être serait-il encore temps de la pratiquer. Vous devriez bien faire servir votre influence sur votre pénitent en l'ergageant à subir cette opération; je réponds de sa vie, si pendant qu'on la prati(|uera nul accident (adieux ne se déclare.

— Dès que j'aurai reporté le saint-ciboire à l'église, je reviendrai, dit l'abbé Duplanty, car monsieur Schmucke est dans un état qui réclame quelques secours religieux.

— .le viens d'ap,)rendre qu'il est seul, dit le docteur Poulain. Ce bon Allemand a eu ce matin une petite altercation avec madame Cibot, qui fait depuis dix ans le ménage de ces messieurs, et ils se sont brouillés momentanément sans doute ; mais il ne peut pas rester sans aide dans les circonstances où il va se trouver. C'est œuvre de charité que de s'occuper de lui. Dites donc, Cantinet, dit le docteur en appelant à lui le bedeau, demandez donc à votre femme si elle veut garder monsieur Pons et veiller au ménage de monsieur Sclimucke pendant quelques jours fi la place de madame Cibot... qui, d'ailleurs, sans cette brouille, aurait toujours eu besoin de se faire nmplacer. C'est une honnête femme, dit le docteur à l'abbé Duplanty.

— On ne peut pas mieux choisir, répondit le bon prêtre, car elle a la confiance de la fabrique pour la perception de la location des chaises.

Quelques momens après, le docteur Poulain suivait au chevet du lit, les progrès de l'agonie de Pons, queSchmucke suppliait vainement de sfe laisser opérer. Le vieux musicien ne répondait aux prières du pauvre Allemand désespéré que par des signes de tête négatifs, entremêlés de mouvemens d'imp;itience. Enfin, le moribond rassembla ses forces, lança sur {•'chnnicke un regard affreux et lui dit: — Laisse-moi donc mourir tran(|uillement !...

Schmucke faillit mourir de douleur; mais il prit la main de Pons, la baisa doucement, et la tint dans sesdeux mains, en essayant de lui communi(iiier encore une fois ainsi sa propre vie.

Ce fut alors que le docteur Poulain entendit sonner et alla ouvrir la porte à l'abbé Duplanly.

— Notre pauvre malaile. dit Poulain, commence ,1 se débattre sous l'étreinte de la mort. Tl aura expiré dans quelques heures; vous enverrez sans doute un prêtre pour le veiller cette nuit. Mais il est temps de donner madame Cantinet et une femme de peine à monsieur Schmucke, il est in'-apable de penser f» quoi que ce soit, je crains pour sa raison, et il se trouve ici des valeurs qui doivent être gardées par des personnes pleines de probité.

L'abbé Duplanty, bon et digne prêtre, sans méfiance ni

malice, fut frappé de la vérité des observations du docteur Poulain ; il croyait d'ailleurs aux qualités du médecin du quar. lier; il lit donc signe a Schmucke de venir lui parler, en se tenant au seuil de la chambre mortuaire. Schmucke de put se décider à quitter la main de Pons ijui se crispait et s'attachait à la sienne comme s'il tombait dans un précipice et qu'il voulût s'accrocher à quelque chose pour n'y pas rouler. Mais, comme on sait, les mourans sont en proie ù une hallucination (|ui les pousse à s'emparer de tout, comme des, gens empressés d'emporter dans une incendie leurs objets les plus précieux, et Pms lâcha Schmucke pour saisir ses couvertures et les rassembler autour de son corps par un ' horrible et significatif mouvement d'avarice et de hâte.

— Qu'allez-vous devenir, seul avec votre ami mort? dit le bon prêtre à l'Allemand qui vint alors l'écouter, vous êtes sansliiadame Cibot...

— C'esde cine monsdre qui a due Bons ! dit-il.

— Jîais il vous faut quelqu'un auprès de vous? reprit le docteur Poulain, car il faudra garder le corps cette nuit.

— Che le carierai, che brierai Tieu ! répondit l'innocent Allemand.

— Mais il faut manger!... Qui maintenant, vous fera votre cuisine ? dit le docteur.

— J.a louleur m'ôde l'ahhcdil ! répondit naïvement

Schmucke.

— Mais, dit Poulain, il faut aller déclarer le décès avec des témoins, il faut dépouiller le corps, l'ensevelir en le cousant dans un linceul, il faut aller commander le convoi aux pompes funèbres, il faut nourrir la garde qui doit garder le corps et le prêtre qui veillera, ferez-vous cela tout seul?... On ne meurt pas comme des chiens dans la capitale du monde civilisé !

Schmucke ouvrit des yeux effrayés, et fut saisi d'un court accès de folie.

— Mata Bons ne murera han... che le sauferni \...

— Vous ne resterez pas longtemps sans prendre un peu de sommeil, et alors ([ui vous remplacera? car il faut s'occuper de monsieur Fons, lui donnera boire, faire les remèdes...

— .//(! c'esde frai !... dit l'Allemand.

— Eh bien! reprit l'abbé Duplanly, je pense îi vous don. ner madame Cantinet, une brave et honnête femme...

Le détail de ses devoirs sociaux envers son ami mort, hébéla tellement Schnuuke , qu'ij aurait voulu mourir avec Pons.

— C'est un enfant!... dit le doî-lcur Poulain à l'abbé Duplanty.

— F.ineanvai\t\... répéta machinalement Schmucke.

— Allons ! dit le vicaire, je vais parler à madame Cantinet et vous l'envoyer.

— Ne vous donnez pas cette peine, dit le docteur, elle est ma voisine, et je retourne chez njoi.

La Mort est comme un assassin invisible contre lequel lutte le mourant; dans l'agonie il reço't les derniers coups, il essaie de les rendre et se débat. Pons en était à celte scène sui>rême;il lit entendre des gémissemens, entremêlés de cris. Aussitôt, Schmucke, l'abbé Duplanty, Poulain accoururent au lit du moribond. Tout-:^-coup, Pons, atteint dans sa vitalité par cette dernière blessure, qui tranche les liens du corps et de l'àme, recouvra pour quelques instans la parfaite (luiélude qui suit l'agonie, il revint ,>i lui, la sérénité de la mort sur le visage et regarda ceux qui l'entouraient d'un air presque riant.

— Ah 1 docteur, j'ai bien souffert, mais vous aviez raison, je vais mieux... Merci, mon bon abbé, je rae demandais où était Schmucke!...

— Schmucke n'a pas mangé depuis hier au soir, et il est (juatre heures : vous n'avez plus personne auprès de vous, et il serait dangereux de rappeler madame Cibot...

— Elle est capable de tout! dit Pons en manifestant toute son horreur au nom de la Cibot. C'est vrai, Schmucke a besoin de qnehiu'unde bien honnête.

— L'abbé Duplanty et moi, dit alors Poulain, nous avons pensé à vous deux...

— Ah! merci, dit Pons, je n'y songeais pas.

LES PA'REÎNS PAUAHES

— Et il vous propose madame Canlinct..:

— Ab ! la loueuse de chaises ! s'écria Pons. Oui, c'est une excellcnle créature.

— Ele n'airae pas madame Cibot, reprit le docleur, et elle aura bien soin de monsieur Schmurke...

— Envoyez- la-nioi, mon bon monsieur Duplanly... elle et son mari, je serai tranquille. On ne volera rien ici ..

Schmuclvo avait repris la main de Pons et la tenait avec joie, en croyant la santé revenue.

— Allons-nous-en, monsieur l'abbé, dit le elocteur, je rais env;vyer proniplemeul m>.dame Caniiiiet ; je m'y connais : elle ne trouvera peutclre pas monsieur Pons vivant.

Pendant que l'abbé Duplanty déterminait le moribond à prendre pour garde madame Cantinet, Fraisier avait fait venir chez lui la loueuse de chaises, et la soumettait à sa conversation corruptrice, aux ruses de sa puissance chicanière, à laquelle il était difficile de résister. Aussi madame Cantinet, femme sèche et jaune, à grandes dents, 5 lèvres froides, hébétée par le malheur, comme beaucoup de femmes du peuple, et arrivée à voir le bonheur dans les plus légers profits journaliers, eut-elle bientôt consenti à prendre avec elle madàme'Sauvage comme femme de ménage La bonne de Fraisier avait déjà reçu le mot d'ordre. Elle avaii promis de tramer une toile en fil de fer autour des deux musiciens, et de veiller sur eux comme l'araignée veille sur une mouche prise.

Madame Sauvage devait avoir pour loyer de ses peines un débit de tabac; Fraisier trouvait ainsi le moyen de se débarrasser de sa prétendue nourrice, et mettait auprès de madame Cantinet un espion et un gendarme dans la personne de la Sauvage. Comme il dépendait de l'appartement des deux amis une chambre de domestique et une petite cuisine, la Sauvage pouvait coucher sur un lit de sangle et faire la cuisine de Schmucke.

Au moment où les deux femmes se présentèrent, amenées par le docteur Poulajn, Pons venait de rendre le dernier soupir, sans que Schmucke s'en fût aperçu. L'Allemand tenait encore dans ses mains la main de son ami, dont la chaleur s'en allaitlJar degrés. Il fit signe à madame Cantinet de ne pas parlajf mais la soldatesque madame Sauvage le surprit tellement par sa tournure, qu'il laissa échapper un mouvement de frayeur, à Iai|uelle celte femme mâle était habituée.

— Madame, dit madame Cantinet, est une dame de (jul répond monsieur Duplanty ; elle a été cuisinière chez un évêque, elle est la probité même, elle fera la cuisine.

— Ah ! vous pouvez parler haut I s'écria la puissante et asthmatique Sauvage, le pauvre monsieur est mort!... il vient de passer.

Schmucke jeta un cri perçant, il sentit la main de Pons glacée qui se raidissait, et il resta les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons, dont l'expression l'eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans doute accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le lit en tenant un miroir, elle le présenta devant les lèvres du mîrt, et comme aucune respiration ne vint ternir la glace, elle sépara vivement la main de Schmucke de la main du mort.

— Quittez-la donc, monsieur, vous ne pourriez plus l'ôter ; vous ne savez pas comme les os vont se durcir ! Ça va vite le refroidissement des morts. Si l'on n'apprête pas un mort pendant qu'il est encore tiède, il faut pins lard lui casser les membres...

Ce fut donc cette terrible femme qui ferma les yeux au pauvre musicien expiré; puis, avec cette habitude des gardesmalades, métier qu'elle avait exercé pendant dix ans, elle déshabilla Pons, l'étendit, lui colla les mains de chaque côté du corps, et lui ramena la couverture sur le nez, absolument comme un commis fait un paquet dans un magasin.

— 11 faut un drap pour l'ensevelir-, où donc en prendre

un?... demandât-elle à Schmucke, que ce spectacle frappade , terreur.

i Après avoir vu la Religion procédant avec son profond res- ' pect de la créature destinée ù un si grand avenir dans le ciel, ' ce fut une douleur ;'i dissoudre les élémens de la pensée, que : cette espèce d'emballage où son ami était traité comme une ■ chose.

! — Faides gomme fus filrezl... répondit machinalement

Schmucke.

Cette innocente créature voyait mourir un homme pour la

première fois. Et cet homme était Pens, le seul ami, le seul

être ((ui l'eût compris et aimé!..

— Je vais aller demander à madame Cibot où sont les draps, dit la Sauvage.

i — Il va falloir un lit de sangle pour coucher cette dame, ! dit madame Cantinet à Schmucke.

1 Schmucke fit un signe de tête et fondit en larmes. Madame I Cantinet laissa ce malheureux tranquille ; mais, au bout d'une heure, elle revint et lui dit :

— Monsieur, avez-vous de l'argeat à nous donner pour acheter?

Schmucke tourna sur madame Cantinet un regard à ûésarmer les haines les plus féroces; il montra le visage blanc, sec et pointu du mort, comme une raison qui répondait à tout.

— Brenez doudet laUsez-mol hleitreret brier, dit-il en s'agenouillant.

Madame Sauvage était allée annoncer la mort de Pons à Fraisier, qui courut en cabriolet chez la présidente lui demander, pour le lendemain, la procuration qui lui donnait le droit de représenter les héritiers.

— Monsieur, dit à Schmucke madame Cantinet, une heure après sa dernière question, je suis allée trouver madame Cibot, qui est donc au fait d* votre ménage, afin qu'elle me dise où sont les choses; mais, comme elle vient de perdre monsieur Cibot, elle m'a presque m/onie de sottises.. Monsieur, écoutez-moi donc...

Schmucke regarda cette femme, qui ne se doutait pas de sa barbarie; car les gens du peuple sont habitués à subir passivement les plus grandes douleurs morales.

— Monsieur, il faut du linge pour un linceul, il faut de l'argent pour un lit de sangle, afin de coucher cette dame; il en faut pour achfter de la batterie de cuisine, des plats, des assiettes, des verres, car il va venir un prêtre pour passer la nuit, et cette dame ne trouve absolument rien dans la cuisine.

— Mais, monsieur, répéta la Sauvage, il me faut cependant du bois, du charbon, pour apprêter le diner, et je ne vois rien! Ce n'est d'ailleurs pas bien étonnant, puisque la Cibot vous fournissait tout...

—- Mais , ma chère dame , dit madame Cantinet en montrant Schmucke qui gisait aux pieds du mort dans un état d'insensibilité complète, vous ne voulez pas me croire, il m répond J» rien.

— Eh bien! ma petite, dit la Sauvage, je vais vous montrer comment l'on fait dans ces cas-là.

La Sauvage jeta sur la chambre un regard comme en jettent les voleurs pour deviner les cachettes où doit se trouver l'argent. Elle alla droit à la commode de Pons, elle tira le premier tiroir^ vit le sac ou Schmucke avait mis le reste de de l'argent provenant de la vente des lableaux , et vint le montrer à Schniucke, qui fit un signe de consentement machinal.

— Voilà de l'argent, ma petite ! dit la Sauvage k madame Cantinet; je vas le compter, en prendre pour acheter ce qu'il faut, du vin, des vivres, des bougies, enfin tout, car ils n'ont rien... Cherchez-moi dans la commode un drap pour ensevelir le corps. On m'a bien dit que ce pauvre monsieur était simple ; mais je ne sais pas ce qu'il est, il est pis. C'est comme un nouveau-né, faudra lui entonner son manger...

Schmucke regardait les deux femmes et ce qu'elles faisaient, absolument comme un fou les aurait legardées. Brisé par la douleur, absorbé dans un état quasi-cataleptique , il ne cessait de contempler la figure fasclnatrice de Pons, dont

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les lignes s'épuraienl par rcfTcl du repos absolu de la Mort. 11 espérait mourir, et tout lui était indifférent. La i:lianil)re eût été dévorée par nu incendie, il n'aurait pas bougé.

— Il y a douze cent cin(|uanle-six francs... lui dit la Sauvage.

Schmucke haussa les épaules. Lorsque la Sauvage voulut procéder à l'wisevelissementde Pons, et mesurer le drap sur le corps, alin de couper le llmcul et le coudre, il y eut une lutte borrible entre elle et le pauvre Allemand. Silimucke refisembla toul-à-lait à un chien (pii mord tous cenx qui veulent toucher au cadavre de son maître. La Sauvage inipalieutée saisit l'Aliemand, le plaça sur un fauteuil et l'y maintint «Tec une force herculéenne.

— Allons, ma peiitel cousez le mort dans son linceul, ditelle à madame Canlinet.

Une fois l'opération terminée, la Sauvage remit Schmucke à sa place, au pied du lit, et lui dit :

— Comprenez-vous? il fallait bien trousser ce pauvre honi- Bie en mort.

Schmucke se mit k pleurer ; les deux femmes le laissèrent tit allèrent prendre possession de la cuisine, où elles apportèrent à elles d'eux en peu d'instans toutes les choses nécessaires a la vie.

Après aveir fait un premier mémoire do trois ceut soixante francs, la Sauvage se mil à préparer un diner pour quatre personne, et quel diner ! 11 y avait le faisan des savetiers, «ne oie grasse, comme pièce de résistance, une omelette aux confitures, une salade de légunu's, et le pot auleu sacramentel ilont tous les ingrédiens étaient en (|uaniité tellement exagérée, i|ue le bouillon ressemblait a de la gelée de viande.

A neuf heures du soir, le prêtre envoyé par le vicaire pour veiller Schmucke, vint avec Canlinet, qui apporta quatre cierges et des flambeaux d'église. Le prêtre trouva Schmucke couché le long de son ami, dans le lit, et le tenant étroitement embrassé. Il fallut l'autorité de la religion pour obtenir de Schmucke qu'il se séparât du corps. L'Allemand se mit a genoux , et le prêtre s'arrangea commodément dans le fauteuil.

Pendant que le prêtre lisait ses prières, et ([ue Sdiniucke, agenouillé devant le corps de Pons, priait Dieu de le réunir à Pons par un miracle, alin d'être enseveli dans la fosse de son ami, madanK^ Cantinet était allée au Temple achi 1er un lit de sangle et un coucher complet, pour madame Sauvage; car le sac de douze cent cinquante-six francs était au jiillage.

A onze heures du soir, madame Cantinet vint voir si Schmucke voulait manger un morceau. L'Allemand lit signe (pt'on le laissât tranquille.

— Le souper vous attend, monsieur Pasielol, dit alors la loueuse de chaises au prêtre.

Schmucke, resté seul, sourit comme un fou qui se voit libre d'accomplir un désir comparable à l'clui des femmes gr(is- 'scs. Il se jelasUr Pons et le tint encore une fois étroiti^nient embrassé. A minuit, le prêtre revint, et Scliniucke, grondé par lui, Idclia l'ons, et se remit en prière. \u jour, le prêtre s'en alla.

A septheuiesduinatin, le docteur Poulain vint voir Schmucke affectueusement et voulut l'obliger a manger; mais l'Allemand s'y refusa.

— Si vous ne mangez pas maintenant, vous sentirez l;i faim à votre retour, lui dit le docteur, car il laut que vous alliez à la mairie avec un témoin pour y déclarer le décès de monsieur Pons, et faire dresser l'acte...

— Mui<. dit l'Allemand avec effroi.

— Kt qui donc ?... Vous ne i)Ouvez pas vous en dispenser, puisque vous êtes la seule personne qui l'ait vu mourir...

— C/ie ncti Ijoint le c/itimpcs... répondit Schmucke en implorant l'assistance Uu docteur Poulain.

— Prenez une voiture, répondit doucement l'hvpocrile docteur. J'ai déjà constaté le décès. Demandez (juclqu'un de la maison pour vous accompagner. Ces deux dames garderont l'appartement en votre absence.

On ne se ligure pas ce que sont ces tiraillemens de la Loi

sur une douleur vraie. C'est îi faire haïr la civilisation, à faire liréférer les coutumes des Sauvuges.

A neuf heures, madame .Sauvage descendit Schmucke en le tenant sous les bras, et il fut obligé, dans le tiacro, de prier Uémonencq de venir avec lui cerlilier le décès de Pons à la Mairie. Partout, et en toute chose, éclate à Pari» l'i.négaliié des conditions, dans ce pays ivre d'égalité. Cette immuable foice des chose.s-se tiahit jus(iue dans les effets de la Mort. Dans Us familles riches, un parent, uu ami, les gens d'affaires, é\iient ces alVreux détails î ceux qui pleurent; nutis en ceci, comme dans la répartition des impôts, le peuple, les prolétaires sans aide, souffrent tout le iioids de la douleur.

— Ah! vous avez bien raison de le regretter, dit Rcnionenc(| a une plainte échappée au pauvre martyr, car c'était un bien brave homme, un bien honnête homme, (jui laisse une belle collection; mais savez-vous , monsieur, (pu- vous, qui êtes étranger, vous allez vous trouver dans un grand embarras, car on dit partout que vous êtes héritier de monsieur Pons.

Schmucke n'écoutait pas; il était plongé dans une telle douleur, (lu'elle avoisinait la folie. L'Ame a son tétanos comme le corps.

— El vous feriez bien de vous faire représenter par un conseil, par un homme d'affaires.

— £in home t'aviaircs I répéta Schmucke machinalement.

— Vous verrez que vous aurez besoin de vous faire représenter. A votre place, moi , je prendrais un homme d'expérience, un homme ((junu dans le (piartier, un homme de confiance... Moi, dans toutes mes petites affaires, je me sers de monsieur Tabarcan, l'huissier... Et en donnant votre procuration à son premier clerc, vous n'aurez aucun souci. -

Celle insinuation , soufllée par Fraisier, convenue enire Uémonencq et la Cibot, resta dans la mémoire de Schmucke; car, dans les instans où la douhuir tige pour ainsi dire l'àmc en en arrêtant les fonctions, la mémoire revoit lentes les empreintes que le hasard y l'ail arriver. Schmucke écoutait Uémonencq, en U: regardant d'un œil si complètement dénué d'intelligence, (juc le brocanteur ne lui dit plus rien.

— S'il reste imbécile comme cela, pensa UémoHencci, je pourrais bien lui acheter tout U'- bataclan de la-baut pour cent raille francs, si c'est à lui... — Monsieur, nous voici à la Mairie.

Uémonencq fut forcé de sortir Schmucke du liacre et de le prendre sous le bras pour le faire arriver jus(|u'au bureau des actes de ri'^lal civil, où Schmucke donna dans une noce. S<'.hmucke dut attendre son tour, car, par un de ces hasards assez fréquens ù Paris, le commis avait cinq ou six actes de décès a dresser.

Lft, ce pauvre Allemand devait être en proie ii une passion égale a celle de Jésus. ^

— Monsieur est monsieur Schmucke? dit un homme vêtu de noir en s'adiessant à l'Allemand, stupéfait de s'entendre appeler par son nom.

SchmucKe regarda cel liumiiie de l'air licbelê qn\\ avait eu m rê|)i)ndanlà Uémonenci|.

— Mais, dit le brocanteur à l'inconnu, que lui voulez-vous? Laissez donc cet homme traïuiuille, vous voyez bien ([u'il est dans la peine.

— Monsieur vient de perdre son ami, et sans doute il se propose d'honorer dignement sa mémoire, car il est son héritier, dit l'inconnu. i\lonsieui- ne lésinera sans doute pas... il achètera un terrain à perpétuité pour sa sépulture. Monsieur Pons aimait tant les arls 1 Ce serait bien dommage de ne pas mettre sur son tombeau la musique, la peinture et la sculpture... trois belles ligures en pied, éplorées...

Uêmonenc»! lit un geste d'Auvergnat pour éloigner cet homme, et l'homme répondit par un autre geste, pour ainsi dire commercial, qui signitiait : « —Laissez-moi donc faire mes affaires! » et (|ue comprit le brocanteur.

— Je suis le commissionnaire de la maison Sonet et compagnie , entrepreneurs de mnnuniens funéraires , reprit le courtier, iiue Walter Scott eût surnommé Icjvuin' /loinme des tombeaux. Si monsieur \oulait nous charger de la coin-

LES PÂRENS PAIAUES.

Biandi% nous lui éviterions l'ennui d'aller à la Ville acheter le terrain nécessaire à la sépulture de l'ami que les Arts ont perdu...

Rémonencq hocha la tèle en signe d'assentiment et poussa le coude h Sclimucke.

— T6US les jours, nous nous chargeons, pour les familles, d'aller a'Tomplir toutes les formalités, disait toujours le courtier, encouragé par ce geste de l'Auvergnat. Dans le premier moment de sa douleur, il est bien difficile à un héritier de s'occuper par lui-même de ces détails, et nous avons l'habitude de ces petits services pour nos cliens? Nos monumens, monsieur, sont tarifés à tant le mètre en pierre de taille ou en marbre... Nous creusons les fosses pour les tombes de famille... Nous nous chargeons de tout, au plus juste prix. Notre maison a fait le magnifique monument de la belle Estlrer Gobseck et de Lucien de Hubempré, l'un des plus magnifiques ornemens du Père-Lachaise. Nous avons les meilleurs ouvriers, et j'engage monsieur à se délier des petits entrepreneurs (|ui ne font que de la cameloile, ajoutat-il

en voyant venir un autre homme \étu de noir qui se proposait de parler i>our une autre maison de marbrerie et de sculpture.

On a souvent dit que la mort était la fin d'un voyage, mais en ne sait pas à quel point cette similitude est réelle à Paris. Un mort, un mort de qualité surtout, est accueilli sur le sombre virage comme un voyageur qui débarque au port, et que tous les courtiers d'hôtellerie fatiguent de leurs recommandations. Personne, à l'exception de quelques philosophes ou de quelques familles sûres de vivre qui se font construire des tombes comme elles ont des hôtels, personne ne pense à la Mort et à ses conséquences sociales. La iMort vient toujours trop tôt; et d'ailleurs, un sentiment bien entendu empêche les héritiers de l^^upposer possible. Aussi, presque tous ceux qui perdent leurs pères, leurs mères, leurs femmes ou leurs enfans, sont-ils immédiatement assaillis par ces coureurs d'affaires, qui profitent du trouble où jette la douleur pour surprendre une commande. Autrefois, les entrepreneurs de monumenâ funéraires, tous groupés aux environs du célèbre cimetière du Père-Lachaise, oii ils forment une rue qu'on devrait appeler rue des Tombeaux, assaillaient les héritiers aux environs de la tombe ou au sortir du cimetière ; mais, insensiblement, la concurrence, le génie de la spéculation, les a fait gagner du terrain, et ils sont descendus aujourd'hui dans la ville jusqu'aux abords des Mairies. Enfin, les courtiers pénètrent souvent dans la maison mortuaire, un plan de tombe à la main.

— Je suis en affaire avec monsieur, dit le courtier de la maison Sonet au courtier qui se présentait.

— Décès Pons!... OU sont les témoins?... dit le garçon de bureau.

— Venez... monsieur, dit le courtier en s'adressant à Rémonencq.

Rémonenc(| pria le courtier de soulever Schraucke, qui restait sur son banc comme une masse inerte; ils le menèlent à la balustrade derrière la([uclie le rédacteur des actes de décès s'abrite contre les douleurs publiques. Rémonencq, la providence de Schnuuke, fut aide par le docteur Poulain, qui vint donner les renseignemens nécessaires sur l'âge et le lieu d'» naissance de Pons. L'Allemand ne savait qu'une seule chose, c'est que Pons était son ami. Lue fois les signatures données, Rémonencq et le docteur, suivis du courtier, mirent le pauvre Allemand en voiture, dans laquelle se glissa l'enragé courtier, qui voulait avoir une solution pour sa commande.

La Sauvage, en observation sur le pas de la porte cochère, monta Schmucke presque évanoui dans ses bras, aidée par Rémonencq et par le courtier de la maison Sonet.

— 11 va se trouver mal !... s'écria le courtier, qui voulait terminer l'affaire qu'il disait commeniée.

— Je le crois bien! répondit madame Sauvage ; il pleure depuis vingt-quatre heures, et il n'a rien voulu prendre. Rien ne creuse l'estomac comme le chagrin.

— Mais, mon cher client, lui dit le courtier de la maison Sonet, prenez donc un bouillon. A nus avez tant de choses à

faire ■ il faut aller ù l'Hùtel-de-Ville, acheter le terrain nécessaire pour le monument que vous voulez élever à la mémoire de cet ami des Arts, et qui doit témoigner de votre reconnaissance.

— Mais cela n'a pas de bon sens, dit madame Catdine.t à Schmucke en arrivant avec un bouillon- et du pain.

— Songe/, mon cher monsieur, si vous êtes si faible que cela, reprit Kcmonencq, songez à vous faire représenter par quelqu'un, car vous avez bien des affaires sur les bras : il faut commander le convoi ! Vous ne voulez pas qu'on enterre votre ami comme un pauvre.

— Allons, allons, mon cher monsieur I dit la Sauvage en saisissant un moment où Schmucke avait la tête inclinée sur le dos du fauteuil.

Elle entonna dans la bouche de Schmucke une cuillerée de potage, et lui donna presque malgré lui à manger comme à un enfant.

— Maintenant, si vous étiez sage, monsieur, puisque vous voulez vous livrer tranquillement à votre douleur, voXis prendriez quelqu'un pour vous représenter...

— Puisque monsieur, dit le courtier, a l'intention d'élever un magnifique monument à la mémoire de son ami, il n'a qu'.'i me charger de toutes les démarches, je les ferai...

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? dit la Sauvage. Monsieur vous a commandé quelque chose ! Qui donc êtesvous?

— L'un des courtiers de la maison Sonet, ma chère dame, les plus forts entrepreneurs de monumens funéraires... ditil en tirant une carte et la présentant à la puissante Sauvage.

— Eh bien ! c'est bon, c'est bon !... on ira chez vous quand on le jugera convenable; mais ne faut pas abuser de l'état dans lequel se trouve monsieur. Vous voyez bien que monsieur n'a pas sa tête...

— Si vous voulez vous arranger pour nous faire avoir la commande, dit le courtier de la maison Sonet à l'oreille de madame Sauvage en l'amenant sur le palier, j'ai pouvoir de vous ofl'rir quarante francs...

— Eh bien ! donnez-moi votre adresse, dit madame Sauvage en s'humanisant.

Schmucke, en se voyant seul et se trouvant mieux par usette ingestion d'un [lotage au pain, retourna promptement dans la chambre de Pons, où il se mit en prières. 11 était perdu dans les abimes de la douleur, lorsqu'il fut tiré de son profond anéantissement par un jeune homme vêtu de noir qui lui dit pour la onzième fois un : — Monsieur?... que le pauvre martyr entendit d'autant mieux, qu'il se sentit secoué par la manche de son habit.

— Qu'y U'â-il engore?...

— Monsieur, nous devons au docteur Gannal une découverte sublime; nous ne contestons pas sa gloire, il a renouvelé les miracles de l'Egypte; mais il y a ea des perfectionnemens. et nous avons obtenu des résultats surprenans. Donc, si vous voulez revoir votre ami, tel qu'il était de son vivant...

— Le refoir !.. s'écria Schmucke ; me barlera-d-U?

— Pas absolument!... Il ne lui manquera que la parole, reprit le courtier d'embaumement ; mais il restera pour l'éternité comme l'embaumement vous le montrera. L'opération exige peu d'instans. Une incision dans la carotide et l'injection suffisent; mais il est grand temps... Si vous attendiez encore un quart d'heure, vous ne pourriez plus avoir la douce satisfaction d'avoir conservé le corps...

— Hâlis-fis-eii au tiaplel... Bons est une âme !.,. et cedde âme est au ciel.

— Cet homme est sans aucune reconnaissance, dit le jeune courtier d'un des rivaux du célèbre Gannal en passant sous la porte cochère; il refuse de faire embaumer son ami!

— Que voulez-vous, monsieur! dit la Cibot, (jui venait de faire embaumer son chéri. C'est un héritier, un légataire. Une fois leur affaire faite, le défunt n'est plus rien pour eux.

DE BALZAC

Une heure après, Schmucke vit venir dans la chambre madame Sauvage, suivie d'un homme vêtu de noir, et qui paraissait être un ouvrier.

— Monsieur, dit-elle, Canlinet a eu la complaisance -do vous envoyer monsieur, qui est le fournisseur des bières de la paroisse.

Le fournisseur des bières s'inclina d'un air de commisération et de condoléance , mais, en homme sur de son fait et qui se sait indispensable; il regarda le mort en connaisseur.

— Comment monsieur veut-il cWo? En sapin, en bois de chêne simple, ou en bois de cbênedoublé de plomb? Le bois de chêne doublé de plomb est ce qu'il y a de plus comme il faut. Le corps, dit-il, a la mesure ordinaire...

Il lia les pieds pour toiser le corps.

—Un mètre soi.\ante-dix ! ajouta l-il. Monsieur pense sans doute à commander le service funèbre i l'église?

Schmucke jeta sur cet homme des regards comme en ont les fous avant de faire un mauvais coup.

— ISlonsit ur, vous devriez, dit la Sauvage, prendre quelqu'un qui s'occuperait de tous cea détails-lîi pour vous.

— Oui.... dit eiitin la victime.

— \ ouliz-vous ([ue j'aille vous chercher monsieur Tabareau, car vous allez avoir bien des affaires sur les bras ? Monsieur ïabareau, voyez-vous, c'est le plus honnête homme du quaiiier.

— l i, nio/isieur Dapareaul On m'en a barlv... répondit Schmucke vaincu.

— Eh! bien, monsieur va-t-êire tranquille et libre de se livrer à sa douleur, après une conférence avec sou fondé de pouvoir.

Vers deux heures, le premier clerc de monsieur ïabareau, jeune homme qui se destinait à la carrière d'huissier, se présenta modtsleineiit. La jeunesse a d'ètunnans privilèges, elle B'eflraye pas. Ce jeune liomme, appelé Villcniot, s'assit auprès de Schmuke, et aiteiulit le moment de lui parler. Cette réserve loucha beaucoup Scliniucke.

— Monsieur, lui dit-il, je suis le premier clerc de monsieur Tabareau, qui m'a conlié le soin de veiller ici îi vos intérêts, cl de me ( liarjjer «le tous les détails de l'enterrement (le votre ami... Éles-vous dans cette intention?

— Fus ve me saii/erez pas la Jic, (jar che n'ai bas loiujdans à fifre, mais fus me laisscre:^ dranquile ?

— Oh ! vous n'aurez pas un dérangement, répondit Villemot.

— lié bien ! que raud-il rair bir cela .'

— Signe/, ce papier où vous nommez monsieur Tabareau votre mandataire, relativement à toutes les affaires de la succession.

— Piru! tonnes I dit l'Allemand en voulant signer sur-lechamp.

— Non , je dois vous lire l'acte. I

— Lissei. ! j Schmucke ne prêta pas la moindre attention à la leclurede

cette procuration générale, et il la signa. Le jeune homme prit les ordres de Schmucke pour le convoi, pour l'achat du lerrain où l'Allemand voulut avoir sa tombe, et pour le service de l'église, ei lui disant qu'il n'éprouverait plus au.un trouble, ni aucune demande d'argent.

— Ilir afnir ta (IranquiUdé , je tonnerais dvud ce que clié hossète, dit l'infortuné (lui de nouveau s'agenouilla devant le corps de son ami.

Fraisier tiionipliail, le légataire ne pouvaii pas faire un mouvement liors du cercle, ou il le tenait enfermé par la Sauvage et par Vi'lemot.

Il n'est pas de douleur que le sommeil ne sache vaincre Aussi vers la fin de la jouriicL, la Sauvage irouva-t-elle Schmucke étendu au bas du lit où gisait le corps de Pons, et dormant; elle l'emporta, le coucha, l'arrangea materncllc-

m(nt dans son lit, et l'Allemand y dormit jusqu'au lende. main.

Quand Schmucke s'éveilla ; c'est-à-dire quand, après (Clte trêve, il fut rendu au sentiment de ses douleurs, le corps de Poils était exposé sous la porte cochère, dans la chapelle ardente à laquelle ont droit les convois de troisième classe; il chercha donc vainement son ami dans cet appartement qui lui parut immense, où il ne trouva rien que d'affreux souvenirs. La Sauvage, qui gouvernait Schmucke avec l'autorité d'elle nourrice sur son marmot, le força de déjeuner avant d'aller à l'église.

Pendant que celle pauvre victime se contraignait à manger, la Sauvage lui fit observer, avec des lamentations dignes de.lérémie, qu'il ne possédait pas d'habit noir.

La garde-robe de Schmucke, entretenue par Cibot, en était arrivée, avant la maladie de Pons, comme le diner, à sa plus simple expression , à deux pantalons cL deux redingotes!...

— Vous allez aller comme vous êtes à l'enterrement de monsieur? C'est une monslruosilé i. vous faire honnir par tout le (juartier! ..

— AV/ commenil fulezfus que c/i'y ail»-'

— Mais en deuil !

— Le ttuilii !...

— Les convenances...

— Les (jonfenanves !.. che me riclie pien te dotdes ces jiétisses-lù, dit le pauvre homme arrivé au dernier degré d'exaspération où la douleur puisse porter une Ame d'enfant.

— Mais c'est un monstre d'inju'alilude, dit la Sauvage en se tournant vers un monsieur qui se montra soudain dans l'appartement, et qui lit frémir Schmucke.

Ce fonctionnaire, magnillquement wtu de drap noir, en culotte noire, en bas de soie noirs, ù manchctles blanches, décore d'une chaîne d'argent ii laquelle pendait une médaille, cravaté d'une cravate de mousseline blanche très correcte , et en gant.s blancs; ce type olliciel, fiai>pé au même coin pour les douleurs pui)li(|ues, tenait à la main une baguette en ébène, insigne d'^ ses fonctions, et sous le bras gauche un tricorne ;i cocarde tricolore.

— Je suis le maitredes cérémonies, dit ce personnage d'une voix douce.

Habitué par tes fonctions à dirigerions les jours des convois et i» traverser toutes les familles plongées dans une même aliliclion, réelle ou feinte, cet liomme, ainsi iiue tous ses collègues, parlait bas et avçc douceur; il était dccen!, poli , convenable par état, comme une statue représentant le génie delà mort. Cette déclaration causa un tremblement nerveux a Schmucke, comme s'if eût vu le bourreau.

— Monsieur est-il le lils, le frère, le père du défunt?... demanda l'homme olliciel.

— Clic z-uis dont cela, et plis., .che z-uis so/i ami'.... dit Schmucke à travers un torrent rie larmes.

— Èles-Yous l'héritier? demanda le maître des cérémonies.

— L'héritier répéta Schmucke I tuut m'esd écal au

monde.

ElSehmiicke reprit l'attitude que lui donnait sa douleur morne.

— Où sont les païens, les amis? demanda le maître des cérémonies.

— Les foilà dous, s'écria Schmucke en monliant les tableaux et les curiosités. Chamais ceux-là n'ond raid zou crir mon pon JSons .'... Foil^ doiid ce qu'il uimaid afsc mai !

— Il est fou, monsieur, dit la Sauvage au maître des cérémonies. Allez, c'est inutile 3e l'écouter.

Schmucl.c s'é'ait assis et avait repris sa contenance d'idiot, en essuyant macliinali'mentses larmes.

En ce moment, Mlleniol, le pie,: ier derc de maître Tal'areaîî, parut ; et le maître des ctién^oiiie:; ivconnaissant celui qui était venu commander le convoi, lui dit. — Eh bien! monsieur, il est temps de partir... le char est arrivé; mais j'ai rarement vu de convoi pareil à celui-là. Où sont le.i parens, les amis?...

LliS PÀJRENS PAUVRES.

— Nous n'avons pas eu beaucoup de temps, reprit monsieur Villemot, monsieur est plongé dans une telle douleur •ju'il ne peiisiiit à rien ; mais il n'y a qu'uii'ixH'ent. .

Le maiire des cérémonies regarda Schmucke d'un air <le pitié, car cet expert en douleur distinguait bien le vrai du faux, et il vint près de Schmucke.

— Allons, mon cher monsieur, du courage 1... Songez à honorer la mémoire de votre ami.

— Nous avons oublié d'envoyer des billets de faire part, mais j'ai f u le soin d'envoyer un exprès à monsieur le président de Marville, le seul parent de qui je vous parlais... Il n'y a pas d'amis... Je Tie crois pas que les gens du théâtre où

^le défunt était chef d'orchestre, virunenl. . niais monsieur est, je crois, légataire universel.

— Il doit alors conduire le deuil, dit le maitre des cérémonies, — Vous n'avez pas d'habit noir? demanda le maitre des céi-émonies en avisant le costume de Schmucke.

— C/ie ziiis doiicl en noir à /'indcricre\... dit le pauvre Allemand d'une voix déchirante, elsipieit ennoir, que che sens la mord en moi... Dieu nie rcra la crazx de m'inir à mon ami iatis la dombf, cd che l'en renierciel...

Et il joignit les mains.

— Je l'ai déjà dit à notre administration, qui a déjà tant introduit de perfeclionnenieus, «prit le maitre des cérémonies eu s'adressautà Villemot; éïïe devrait avoir un vestiaire, et louer des costumes d'héritier... c'est une chose qui devient de jour en jour plus nécessaire. . Mais puisque monsieur hérite, il doit prendre le manteau dedeuil, et celui que j'ai apporté l'enveloppera tout entier, si bien qu'on ne s'apercevra pas de l'incouvenance de son costume...

— Voulez-vous avoir la bonté de vous lever? dit-il à Schmucke.

Schmucke se leva, mais il vacil'a sur ses jambes.

— Tenez-le, dit le maître des cérémonies au premier clerc, puisque vous êtes son fondé de pouvoir.

Villemot soutint S(hmucke en le prenant sous les bras, et alors le maiire des cérémonies saisi! cet ample et horrible manteau noir iiue Fou métaux héritiers pour suivre le char funèbre de la maison mortuaire à l'église, en le lui attachant par des cordons de soie noire sous le menton.

Et Schmutkc fut parc en héritier.

— Maintenant, il nous survient une grande diCicullé, dit le maitre de.> cérémonies. >«ous avons les quatre glands du poêle à garnir. .. S'il n'y a personne, qui les tiendra?... Voici dix heures et demie, dit-il en consullan! sa montre, on nous attend à l'église.

— Ah! voici Fraisier! s'écria fort imprudemment Villemot.

Mais personne ne psuvait recueillir cet aveu de complicité.

— Qui est ce monsieur? demanda le maitre des cérémo nies?

-iOh! r'est la famille.

— Quelle famille?

— La famille déshéritée. C'est le fondé de pouvoir de monsieur le président Camu.sot

— liieu ! dit Je maiire des cérémonies , avec un air de satisfaction. INous aurons au muins deux glands de tenus, l'un par vous et l'autre par lui.

Le maître des cérémonies , heureux d'avoir dcaix glands garnis, alla prendre deux raagniliiiiies psires de gants de daim blancs, et les présenta tour ù tour à Fraisier et ù Villemot d'un air poii.

— Ces messieurs voudront bien prendre cha un un des coins du poêle! .. dit-il.

Fraisier, tout en noir, mis avec prétention . cravate blanche, l'air oflieiel, faisait frémir, il contenait cent dossiers de procédure.

— Volontiers, monsieur, dit-il.

— S'il pouvait nous arriver seulement deux personnes , dit le maiire des cérémonies, les quatre glands seraitut gar- .nàsv"'i .

. il Eoriee moment arriva l'infatigable courtier de la maison SOnetjSUivi'du seul homme qui se souvînt de Pons, qui pen- LE SlÉfXE. — n.

sàlà lui rendre les derniers devoirs. Cet homme était un gagi.îte du IhéAtre, le garçon chargé de mettre les ])ariili0iis sur les pupitres ù l'orchestre, et à qui Pons donnait tous les mois une pièce de cinq francs, en le sachant père de f.imille.

— Ih ! jyo6ùi«iY/(Topinard).. .s'écria Schmucke en reconnaissant le garçon. Hu aine Jlum, doi I...

— Mais, monsieur, je suis venu tous les jours , le matin, savoir des nouvelles de monsieur...

— Dus les rhours , bauj'rc Dobinard !.. dit Schmucke en serrant la main au garçon de théâtre.

— Mais on me prenait sans doute pour un parent, et on me recevait bien mal ! J'avais beau dire que j'étais du théâtre et que je venais savoir des nouvelles de monsieur l'ons, on me disait qu'on connaissait ces couleurs-là. Je demandais à voir ce pauvre <:her malade ; mais on ne m'a jamais laissé monter.

— L'invûme ZiboiV.... dit Schmucke en serrant sur son cœur la main calleuse du garçon de théâtre.

— C'était le roi des hommes, ce brave monsieur Pons. Tous les mois, il mi; donnait cent sous... Il savait que j'ai trois enfans et une femme. Ma femme esta l'église.

— Che bardarherai mon bain afec doi \ s'écria Schmucke dans la joie d'avoir près de lui un homme qui aimait Pons.

— Monsieur veut-il pren«!re un des glands du poêle? dilT le maitre des cérémonies, nous aurons ainsi les quatre.

Le maître des cérémonies avaU facilement décidé le cour lier de la maison Sonet à prendre un des glamls , surtout et lui montrant la belle paire de gants qui , selon les usages , devait lui rester.

— Voici dix heures trois quarts !... il faut absolument descendre... l'église attend, dit le maitre des cérémonies.

Et ces six personnes se mirent en marche à travers les escaliers.

— Fermez bien l'appartement et restez-y, dit l'alroce Frai- 'sier aux deux femmes qui restaient sur le palier, surtout si vous voulez être gardienne, madame Cantinet. Ah ! ah ! c'est quarante sous par jour !...

Par un hasard qui n'a rien d'extraordinaire à Paris, il se trouvait deux catafalques sous la porte cochère, cl conséquemment deux convois, celui de Cibol, le défunt concierge, et celui de Pons. Personne ne venait rendre aucun témoignage d'iitfection au brillant catafalque de l'ami des arts, et tous les portiers du voisinage aflluaient et aspergaient la dépouille mortelle du portier d'un coup de goupillon.

Ce contraste de la foule accourue au convoi de Cibot , et de la solitude dans laquelle restait Pons, eut lieu non-seulement à la porte de la maison, mais encore dans la rue où le cercueil de Pons ne fut suivi que par Schmucke, que soutenait un croque-mort , car l'héritier défaillait à ( haque pas.

Delà rue de Norniaiulie a la rue d'Orléans, où l'église^ Saint-François est située, les deux convois allèrent entre deux haies de (urieux, car, ainsi qu'on l'a dit, tout fait événemenl dans ce quartier. On reniarc|uait donc la splendeur du char blanc, d'où pendait un écusson sur lequel était brodé un grand P , et qui n'avait (ju'un seul homme à sa suite ; taudis ([ue le simple char, celui de la dernière classe, était accompagagné d'une foule iuuuense.

Heureusement Schniucke , hébété par le monde aux fenêtres , et par la haie que formaicnl les bailauds, n'entendait rien et ne voyait ce concours de personnes qu'à travers le voile de ses larmes.

— Ah ! c'est le Casse-noisette , di.-ait l'un... lemusicieu! vous savez !

— Quelles sont donc les personnes qui licnnent les cordons?...

— Bah! des coméd'ens!

— Tiens, voilà le convoi de ce pauvre père Cibot I Eu voilà un travailleur de moins! quel dévorant !

— Il ne sortait jamais cet homme-là !

— Jamais il n'a fait le lundi.

— Aimait-il sa femme!

— r,n voilà une malheureuse !

Rémonencq était 'derrière le char de sa victime, et rece-

sr4

DB BALZAC

vait des complimens de condoléance sur la perle de son voisin.

Ces deux convois arrivèrent à l'église , où Cantinet , d'accord avec le suisse , eut soin qu'aucun mendiant ne parlât à Schmucke. Villemot avait promisàriicriticr qu il serait tranquille, et il satisfaisait à toutes les dépenses, en veillant sur son client.

Le modeste corbillard de Cibot, escorté de soixante ?i quatre-vingts personnes, fut accompayiiï- par tout ce mondiijusqu'au cimetière.

A la sortie de l'église , le convoi de Pons eut quatre voilures de deuil ; une pour le clergé , les trois autres pour les parens -, mais une seule fut nécessaire , car le courtier de la maison Sonet était allé, pendant la messe, prévenir monsieur Sonet du départ du convoi , atin qu'il put présenter le dessin et le devis du monument au légataire universel au sortir du cimetière. Fraisier, Villemot, Schmucke et Topinard tinrent dans une seule voilure.

Les deux autres , au lieu de retourner à l'administration , allèrent à vide au Père-Lachaise. C&ttc course inutile de voitures vides a lieu souvent. Lorsque les morts ne jouissent d'aucune célébrité, n'attirent aucun concours de monde, il y a toujours trop de voitures. Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour (iii'à Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure A chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu'au cimetière. Mais les cochers perdraient leurs iioui-boire, s'ils ne faisaient pas leur besogne. Aussi, pleines «u vides, les voitures vont-elles à l'église, au cimetière, et reviennent-elles à la maison mortuaire, oti les cochers dem-indent un pour-boire.

On ne se figure pas le nombre des gens pour qui la mort est un abreuvoir. Le bas clergé de l'Église , les pauvres, les croquemorts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures spongieuses se retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard.

fjc l'église, où l'héritier il sa sortie fut assailli par «ne nuée de pauvres, aussilùt réprimée par le suisse , jusqu'au Père- Lailiaise , le jiauvrc Schmucke alla comme les criminels allaient (lu Palais à la place de Grève. Il menait son propre convoi, tenant dans Fa main la main du garçon Topinard, le seul homme qui eût d-ins le cœur un vrai regret de la mort de Pons. Topinard , excessivement louché de l'honneur qu'on lui avait fait en lui confiant un dds cordons du poêle, et content d'aller eu voiture, possesseur d'une paire de gants, commençait à. entrevoir dans le convoi de Pens une des grandes journées de sa vie.

Abimé de douleur, soutenu par le contact de cette main à laciuelle répondait un cœur , Schniuckc se laissait rouler absolument comme ces malheureux veaux conduits en charrette à l'abattoir.

Sur le devant de la voiture se tenaient Fraisier et Villemet.

Or , ceux i|ui ont eu le niallieiir d'accompai^ner beaucoup des li'urs au clianip du repos, savent ([uc toute liyi-)Ocrisie cesse en v(iiluic durant le Ir.ijet, qui, souvent, est l'orl long, deM'égliseau cimetière de l'Est, celui ili's cimetières parisiiiis où se sont donné rendiv-vous tuutcs les vanités , tous les luxes , et si riche en nionuinens somi)tueux. Les indillérens commrncent la convcrs;ition , et les gens les plus tristes linissenl par les écouter et se distiaire.

— Monsieur le président était déjJi parli pour l'auflience, disait Fraisier à Villemot, et je n'ai pas trouvé nécessaire d'aller l'arracher a ses occupations au Palais , il serait tou' jours venu trop lard. Comui'" il est l'héritier naturel et légal, mais (ju'il es! déshérité au proSt de monsieur Schmu(-ke, j'ai pensé qu'il sullisail à son fondé de pouvoir d'être ici...

To|)inaril prêta l'oreille.

^ (J n'est ce donc qnc ce drôle qui tenait le (luatrième giand? demanda Frainer à Villemot.

— C'est le conrtier d'une maison qui /oit h monumrnl fiinn-inn\(sl ipii voudrait oliienir la commande d'une tombe oU il se propose de sculpter trois ligures en marbre ,1a Musique, la Peinture et la Sculpture 'crsantdes pleurs sur le défunt.

— C'est une idée , reprit Fraisier. Le bonhomme mérite bien cela; mais ce monument-là coûtera bien sept à huit raille francs.

— Oh ! oui 1

— Si monsieur Schmucke fait la commande, ça ne peut pas regarder la succession, car on pourrait absorber une sucée»sion par de pareils frais...

— Ce serait un procès, mais on le gagnerait...

— Eh bien! reprit Fraisier , ça le regardera donc ! C'est une bonne farce à faire à ces entrepreneurs... dit Fraisier à l'oreille de Villemot, car si le testament est cassé, ce dont je réponds... ou s'il n'y avait pas de testament, qui est-ce qui les paierait?

Villemot eut un rire de sin^iC.

Le premier clerc de Tabareau et l'homme de loi se parlèrent alors à Toix basse et a l'oreille ; mais, malgré le roulis de la voiture et tous les empê*^hemens, le garçon de théâtre, habitué à tout deviner dans le monde des coulisses, devina que ces deux gens de justice méditaient de plonger le pauvre Allemand dans des embarras , et il tinit par entendre le mot significatif de r//c/((/'. Pès lors, le digne et honnête serviteur du monde comique résolut de veiller sur l'ami de Pons.

Au cimetière où , par les soins du courtier de la maison Sunet, Villemot avait acheté trois mètres de terrain à la Ville , en annonçant l'intention d''y construire un magnifique monument , Schmucke fut conduit par le maître des cérémonies , à travers une foule de curieux , à la fosse où l'on allait descendre Pons. Mais h l'aspect de ce trou carré audessus duquel quatre hommes tenaient avec des cordes la bière de Pons sur laquelle le clergé disait la dernière prière, l'Allemand fut jiris d'un tel serrement de cœur , qu'il s'évanouit.

'J'opinard, aidé par le courtier de la maison Sonet, et par monsieur Sonet lui-même, emporta le pauvre Allemand dans l'établissement du marbrier, où les soins les plus empressés et les plus généreux lui furent 'prodigués par madame Sonet et par madame Vitelot, épouse de l'associé de monsieur Sonet. Topinard resta là. car il avait vu Fraisier, dont la figure lui semblait patibulaire, s'entretenir avec le courtier de la maison Sonet.

Au bout d'une heure, vers deux heures et demie, le pauvre innocent Allemand rei ouvra ses sens.

Schmucke croyait rêver depuis deux jours. 11 pensait qu'il se réveillerait et qu'il trouverait Pons vivant. Il eut tant de serviettes mouillées sur le front, on lui lit respirer tant de sels et de vinaigres, (|u'il ouvrit les yeux. Madame Sonet força Schmucke ;'i boire un bon bouillon gras, car on avait mis le pot-au-feu chez les marbriers.

— Ça ne nous arrive lias souvent de recueillir ainsi des diens ([ui sentent aussi viv, nient que cela ; mais ça se voit encore... tous les deux ans. .

Enfin Sclinnieke parla de iv gagner la rue de Normandie.

— Monsieur, dit alors Sonet, voici le dessin (ju'a fait Vitelot exprès pour vous, il a j'assé la nuit !... Mais il a été bien inspiré! ça sera beau...

— Ça sera l'un des plus beaux du Père-Lachaise!... dit la p tiie nndanie Sonet. Mais vous devez honorer la mémoire d'un ami qui vous laisse toute sa fortune...

C' projet, censé fait exprès, avait été préparé pour de Marsay, le fameux minisire; mais la veuve avait voulu cofffier ce monument à David (d'Angers); le projet de ces industriels fut alors rejeté, car on eut liori'eur d'un monument de pacotille. Ces trois figures repréjenlaient alors 1rs journées de juillet, où se ntanifesta ce grand ministre. Depuis, avec des mo.'lilicalions, Sonet et Vitelot avaient fait ries trois glorieuses^ l'Armée, la Finam e et h Famille pour le monument de Charles Relier, qui fut enior;' exéeuté par David. Depuis onze ans, ce projet était adapté i\ toutes les circonstances de famille; mais, en le calquant, Vilelot avait trans(ormé les

LES PARENS PAUVRES

OTS

trois figures en celles des génies de la Miisiqua, de la Sculpture et de la Peinture.

—Ce n'est rien si l'on pense aux détails et aux constructions; mais en six mois nous arriverons... liit Vitelot. Monsieur, voici le devis et la couimandc... sept mille francs, non compris les praticiens.

— Si monsieur veut du marbre, dit Sonet, plus spécialement marbrier, ce sera douze mille francs, et monsieur s'iramortaiisera avec son ami ..

— Je viens d'apprendre que le testament sera attaqué, dit Topinardà l'oreille de Vitelot, et que les héritiers rentreront dans leur héritage ; allez voir monsieur le président Camusot, car ce pauvre innocent n'aura pasun liard...

— Vous nous amenez toujours des cliens comme cela ! dit madame Vitelot au courtier en commençant une querelle.

Topinard reconduisit Sdiniucke à pied, rue de Normandie, car les voitures de deuil s'y étaient dirigées.

— i\e me guiddez bas'.... dit Scbmuckc à Topinard. Topinard voulait s'en aller, après avoir remis le pauvre

musicien entre les mains de la dame Sauvage.

— Il est quatre heures, mon cher n:onsieur Schmucke, et il faut que j'aille diner... ma femme, qui est ouvreuse, ne comprendrait pas ce que je suis devenu. Vous savez... le théâtre ouvre à cinq heures trois quarts...

— n, che le sais... mais sondiez que che zids teul sur la derre, sans .ein ami. Fousiqui afez bleuré BonS;, églairezmoi, che suis fans eine nouille brovonte, ed-Bons m'a lit quej'édais enduré te goguins...

— Je m'en suis déjà bien aperçu, je viens de vous empêcher d'aller coucher à Clichy !

— Gligy?... s'écria Sihmucke, che ne gomhrends bas ..

— Pauvre homme ! Eh bien ! soyez tranquille, je viendrai vous voir, adieu.

— .Itiél a piendôd'.... dit Schmucke tn tombant quasimort de lassitude.

— Adieu ! mù-sieuf dit madame Sauvage à Topinard d'un air qui frappa le gagiste.

— Oh ! qu'avez-vous donc, la bonne?... dit railleusement le garçon de théâtre. Vous vous posez là comme un traître de mélodrame.

— Tiaître vous-même ! De quoi vous mêlez- vous ici ? N'allez vous pas vouloir faire les affaires de monsieur ! et le carotter?...

— Le carotter!... servante!... reprit superbement Topinard. Je ne suis qu'un pauvre garçon de théâtre, mais je tiens aux artistes, et apprenez que je n'ai jamais rien demandé à personne! V us a-t-on demandé quelque chose? Vous dûilon, eh! la vieille?...

— Vous êtes garçon de théâtre, tt vous vous nommez? ... demanda la virago.

— Topinard, pour vous servir...

— Bien des choses chez vous, dit la Sauvage, et mes complimens à médème, si monsieur est marié... C'est tout ce que je voulais savoir.

— Qu'avez-vous donc, ma belle?... dit madame Cantinet, qui survint.

— J'ai, ma petite, que vous allez rester là, surveiller le dîner; je vais donner un coup de pied jusque chez monsieur...

— Il est en bas, il cause avec cette pauvre madame Cibot, qui pleure toutes les larmes de son corps, répondit la Cantinet.

La Sauvage dégringola par les escaliers avec une telle rapidité, que les marches tremblaient sous ses pieds»

— Monsieur.... dit-elle à Fraisier en l'attirant à elle à quelques pas de madame Cibot.

Et elle désigna Topinard au moment où le garçon de théâtre passait lier d'avoir déjà payé sa dette à son bienfaiteur, en empêchant par une ruse inspirée par les coulisses, oU tout le monde a plus ou moins d'esprit di'ùlalique, l'ami de Pons de tomber dans un piège. Aussi le gagiste se promettaitil de protéger le musicien de son orchestre contre les pièges qu'on tendrait à sa bonne fui.

— Vous voyez bien ce petit misérable !... c'est une espèce

d'honnête homme qui veut fonrrer son nez dans les affaires de monsieur Schmucke...

— Qui est-ce? demanda Fraisier.

— Ûli! un rien du tout...

— 11 n'y a pas de rien du tout, en affaires...

— Uél'dit-elie, c'est un garçon de théâtre, uomtté Topinard...

— Bien, madame Sauvage I continuez ain^i, vous aurez votre débit de tabac.

Et Fraisier reprit la conversatiou avtc madame Cibot.

— Je dis donc, ma chère eliente, que vous n'avez pas joué franc jeu avec nous, et que nous ne sommes tenus à rien avec un associé qui nous trompe !

— Et en quoi vous ai-je trompé?... dit la Cibot en mettant les poings sur ses hanches. Croyez-vous que vous me ferez trembler avec vos regards de verjus et vos airs Je givre 1... Vous cherchez de mauvaises raisons pour vous débarrasser de vos promesses, et vous vous dites honnête homme. Savezvous ce que vous êtes? Vous êtes une canaille. Oui, oui, grattez-vous le bras 1... mais empochez ça !...

— Pas de mots, pas de colère ! ma mie, dit Fraisier. Ecoutez-moi ! Vous avez fait votre pelote. . Ce matin, pendant les préparatifs du convoi, j'ai trouvé ce catalogue, en double, écrit tout entier de la main de monsieur Pons, e; par hasard mes yeux sont tombés sur ceci :

Ei'il lut en ou\ rant le catalogue manuscrit.

n N" 7. Magnifique portrait peint sur marbre, par Se- » bastien del Piombo, en \5i6, rendu par vne Jamille qm » fa fait- enlever de la cathédrale de Terni. Ce portrait, qui « arait pour pendant un èvéque, acheté par un Anglais, re- 0 présente un ctieralier de .Malte en prières, et setrourail au- « dessus du tombeau de la famille Rossi. Sans la date, m u pourrait attribuer celte œuvre à Raphaël. Ce morceau me » semble supérieur au portrait de Baccio Bandinelli, du Mu- « sée, qui est un peu sec, tandis que ce chevalier de .Malte « est d'une fraîcheur due à la conservation de la peinture I) sur la L.4VAG\A (ardoise). »

— En regardant, reprit Fraisier, à la place n-'T.j'ai trouvé un portrait de dame signé Chardin, sans n" 7!. . Pendant que le maître des cérémonies complétait son nombre de personnes pour tenir les cordons du poêle, j'ai vérifié les tableaux, et il y a huit substitutions de toiles ordinaires et sans numéros, à des œuvres indiquées comme capita'es par feu monsieur Pons et qui ne se trouvent plus... El enfin, il manque un petit tableau sur bois, de Metzu.. désigné comme un chef-d'œuvre...

— Est-ce que j'étais gardienne de tableaux? moi! dit la Cibot.

— Non, mais vous étiez femme de confiance, faisant le ménage et les affaires de monsieur Pohs, et s'il y a vol...

— Vol ! apprenez, monsieur, que les tableaux ont été vendus par monsieur Schmucke, d'après les ordres de monsieur Pons, pour subvenir à ses besoins.

— A qui?

— A messieurs ÉlieMagus et Rémonencq...

— Combien?...

— Mais, je ne m'en souviens pas!...

— Écoutez, ma chère madame Cibot, vous avez fait votre pelote, elle est dodue!... reprit Fraisier. J'aurai l'œil sur vous, je vous tiens... Servez-moi, je me tairai ! Dans tous les cas, vous comprenez que vous ne devez compter sur rien de la part de monsieur le président Camusot, du moment où vous avez jugé convenable de le dépouiller.

— Je savais bien, mon cher monsieur Fraisier, que cela tournerait en os de boudin pour moi... répondit la Cibot, adoucie par les mots : « Je me tairai ! »

— Voilà, dit Rémonencq en survenant, que vous cherchez querelle à madame ; ça n'tst pas bien ! La vente dfs tableaux a été faite de gré à gré avec monsieur Pons entre monsieur Magus et moi, que nous sommes restés trois jours avant de nous accorder avec le défunt qui rêvait sur ses lableaujil Nous avons des quittances en règle, et si nous avons donné, comme

it6

DE BALZAC

itVi se fail, quelques pièies de quarante francs à madame, e.le n'a eu que ce que nous donnons-dans toutes les maisons bourgeoises où nous concluons un marché. Ah! mon cher monsieur, si vous croyez tromper une femme sans défense, vous n'en serez pas 1« bon marchand!... Entendez -vous, monsieur le faiseur d'affaires ? Monsieur Magus est le maiirc de la place, et si vous ne liiez pas doux arec madame, si vous ne lui donnez pas ce que vous lui avez pro:iiis, je vous attends i la vente de la collection, vous verrez ce que vous perdrez si vous avez contre vous monsieur Magus et moi, qui saurons ameuter les marchands... Au lieu de sept à huit cent mille francs, vous ne ferez seulement pas deux cent mille francs !

— C'est bon ! c'est bon, nous verrons! Nous ne vendrons pas, dit Fraisier, ou nous vendrons à Londres.

— Nous connaissons Londres! dit Hémonencq , et monsieur Magus y est aussi puitsan-t qu'à Paris.

— Adieu, madame , je vais éplucher vos affaires , dit Fraisier; à moins que vous ne m'obéissiez toujours, ajoula-til.

— Petit filou !...

— Prenez garde , dit Fraisier, je vais être juge-de-paix ! On se sépara sur des menaces dont la portée était bien appréciée de part et d'autre.

— Merci, Uémoneneq ! dit la Cibot, c'est bien bon pour nne pauvre veyve de trouver un défenseur.

Le soir, vers dix heures, aulhcAtro, Gaudissard manda dans son cabinet le garfon de thé.ltre de l'orchcslrc. Gaudissard, debout devant la cheminée, avait pris une attitude napoléonienne, contractée depuis qu'il conduisait tout un monde de comédiens, de danseurs, defigurâns, de musiciens, de machinistes, et qu'il traitait avec des auteurs. 11 iiassait habituellement sa main droite dans son gilet, en tenant sa bretelle gauche, et il se mettait en tête de trois quarts en jetant son regard dans le vide.

— Ah cà ! Topinard, avez-vous des i'entes?

— Non, monsieur.

— Vous cheichez donc une place nieilleure que la votre? demanda le directeur.

— Non, monsieur... répondit le gagiste, en devenant blême.

— Que diable, la femme est ouvreuse aux premières... .l'ai su respecter en elle mon prédécesseur déchu... Je l'ai donné l'emploi de nettoyer les quin(|uets des coulisses pendant le jour; enfin, tu es attaché aux partitions. Ce n'est pas tout! tu as des feux de vingt sous pour faire les monstres et commander les diables (|uand il y a des enfers. C'est une position enviée par tous les gagistes, et tu es jalousé, mon ami, au tlif^âtre, oCi tu as des ennemis.

— Des ennemis!... dit Topinard.

— Et tu as trois enfans, dont l'ainé joue les rôles d'enfâftit, avec des feux de cinquante centimes!...

— Monsieur...

— Laisse-moi parler,... dit Gaudissard d'une voix foudroyante. Dans cette pesition-là, tu veux quitter le][théAtre..,

— Monsieur..

— 'l'u veux le mêler de faire des affaires, de mettre ton doigt dans des successions!... Mais, malheureux, tu serais é :rasé comme iiincuf! .l'ai pour protc^^teur Son Excellence Monseigneur le eomt'i Popinot, homme d'esprit et d'un grand «aradère, que le roi a eu la sagesse de rappeler dans son conseil... Cet homme d'Ktat, ce politique supérieur, je parle du comte Popinot, a marié son (ils aîné ft la fille du président Marville, un des hommes les plus considérables et les plus considérés de l'ordre supérieur judiciaire, un des llambeaux delà cour, au Palais. Tu connais le Palais? Eh bien! il est l'héritier de son cousin Pons, notre ancien chef d'orchestre, au convoi de qui tu es allé ce malin, .le ne le blâme pas d'être allé rendre les derniers devoirs à ce pauvre homme... Mais lu ne resterais pas en place, si tu le mêlais des affaires de ce digne monsieur Schmucke, à qui je veux beaucoup de bien , mais qui va se trouver ei délicatesse avec les héritiers de Pons... Et comme cet AMemand m'est de peu, que le président et le comte Popinot me sont de beaucoup, je t'engage à laisser ce digne Allemand se dépêtrer tout seul de ses affaires. Il y a un Dieu particulier pour les Allemands, et tu serais

très mal en sous-Dieu! voisMu, reste gagiste!., tu ne peux pas mieux faire!

— Suffit, monsieur le directeur, dit Topiiiard navré. S<"hmiieke qui s'attendait à voir le lendemain ce pauvre

garçon de Ihé.llre, le seul élie qui eût pleuré Pons, perdit ainsi U protecteur (|ue le hasard lui avait envoyé.

Le lendemain, le pauvre Allemand senlil à son réveil l'immense perte rpi'il avait faite, en trouvant l'appartement vide. La veille et l'avant-veille, les événemens elles tracas de la mort avaient iJidduit autour de lui cette agitation, ce mouvement cil se disirayent les yeux. Mais le silence qui suit le départ d'un ami, d'un père, d'un fils, d'une femme aimée, pour la tombe, le terne et froid silence du lendemain est terrible; il est glacial. Ramené par une force irrésistible dans la chambre de Pon», le pauvre homme ne put en soutenir l'aspeci, il recula, revint s'asseoir dans la salle à manger où madame Sauvage servait le déjeuner. Scbmucke s'assit et ne put rien manger.

Tout-à-ccup une sonnerie assez vive letentit, et trois hommes noirs apparurent, à qui madame Cantinet et madame Sauvage laissérenMe passade libre. C'était d'abord monsieur Vilel, le juge-de-paix , et monsieur son greffier. Le troisième était Fraisier, plus sec, plus ûpre (|ue jamais, en ayant sqbi le désappointement d'un testament en règle qui annulait l'arme puissante, si audacieusement volée par lui.

— Nous venons, monsieur, dit le juge-de-paix avec douceur h Schmucke, apposer les scellés ici...

Schmurke, pour qui ces paroles étaient du grec, regarda d'un air effare les trois hommes.

— Nous venons , h la requête de monsieur Fraisier, avocat, mandataire de monsieur Camusot de Marville, héritier de son cousin, le feu sieur Pons... .ijoula le grellier.

— Les collections sont 1;1 , dans ce vaste salon, et dans la chambre à coucher du défunt, dit Fraisier.

— Rh bien! passons. Pardon, monsieur, déjeunez, faites, dit le juge-de-paix.

L'invasion de ces trois hommes noirs avait glacé le pauvre Allemand de terreur.

— Monsieur, dit Fraisier en dirigeani sur Schmucke un de ces regards venimeux qui magnétisaient: ses victimes comme une araignée magnétise une mouche, monsieur, qui a su faire faire à son iirolii un testament par devant notaire, devait bien s'attendre à quelque résistance de la part de la famille. L'ne famille ne se laisse pas dépouiller par un étranger sans combattre, et nous verrons, monsieur, qui l'emportera de la fraude , de la corruption ou de la famille!... Nous avons le droit , comme héritiers, de requérir l'apposition des scellés , les scellés seront mis, cl je veux veiller à ce que cet acte conservatoire soit exercé avec la dernière rigueur, et il le sera.

— ^fon Tieu\ mon Tieiil qu'aiche vaid au zifli' dit l'innocent Schmucke.

— On jase beaucoup de vous dans la maison, dit la Sauvage, il est venu pendant que vous dormiez un petit jeune homme, liabillé tout en noir, un freluquet, le premier clerc de niûiisieur llannequin, et il voulait vous parler à toute force; mais comme vous dormiez et que vous étiez si fatigué (!c la cérémonie d'hier, je lui ai dit (lue vous aviez signé un pouvoir ù monsieur ^ illemot , le premier clerc de Tabareau , et qu'il eût, si c'était pour affaires, ù l'aller voir. — « Ah ! tant mieux, ([u'a dit le petit jeune homme, je m'entendrai bien avec lui. Nous allons déposer le testament au tribunal, après l'avoir présenté au président. « Pour lors je l'ai prié de nous envoyer monsieur Villemot dès qu'il le pourrait. Soyez traïKiuillt^mon cher monsieur, dit la Sauvage, vous aurez des gens pour vous défendre. Et l'on ne vous mangera pas la laine sur le dos. Vous allez avoir quel(|u'un ([ui a bec et ongles! monsieur Villemot va leur dire leur fait! Moi, je me suis déj;1 mise en colère après cette affreuse gueuse de mame Cibot, une portière qui se mêle de juger ses locataires, et qui soutient que vous filoutez cite fortune aux héritiers, que vous avez chambré monsieur Pons, que vous l'avez mécanisé, qu'il était fou ii lier. Je vous l'ai reniouché de la belle manière, la scélérate : « Vous êtes une voleuse et

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iiao canaille! que je lui ai fli( , rt vous irez au (libnnal pour loutce qun vous avez volé ;\ vos messieuis... i> Kl elle a lu sa gueule.

— Monsieui', dit le yrellier en veuaiil elieielu'i' Seliuuicke, \eul-il êire présent à l'apposition des scellés daiis la cliambie Jiiorluaire!

— I ukles\ railles \ dit Sclimucke , c/ie hresslme (jUf r/ia bourrai mourir dra'ïujuile.'

— Ou a toujours le droit do mourir, dit le grel'lier eu riant, Il c'est là notre |ilus forte' alTaire (|ue les successions. Mais j'ai rarement vu des lf*gataires universcls suivre les testateurs dans la Tombe.

— C/i'inii , iitoi ! dit Sclinuicke i|ui se sentit aiirès tant de coups des douleurs intolérables au cœur.

— Ab! voilà monsieur Villemot I s'écria la Sauvage.

— Moiisir Fillemod, dit le pauvre Allemand, ■rehrezeiiclezmoi...

— J'accours, dit le premier clerc. Je viens vous apprendre que le testament est tout-à-fait en régie, et sera certainement homologué par le tribunal (juivous enverra en possession... Vous aurez une belle fortune.

— Moi eiue pelle rordine] s'écria Scliniuekc au désespoir d'être soupc-ontié dd euiiidité.

— Kn attendant, dit la Sauvage, qu'est ce que fait donc là le juge de paix avec ses bougies et ses petites bandes de vuban de lil?

— Ablil met les scellés... Tenez, monsieur Schmucke, vous avez droit d'y assister*

— ;VoH /uilez-ij.

— Mais pouniuoi les scellés, si monsieur est (liez lui, et S'i tout esta lui? dit la Sauvage en faisant du droit à la manière des femmes, qui toutes exécutent le Code à leur fantaisie.

— Monsieur n'est pas chez lui, madame, il est chez monsieur Pons; tout lui appartiendra sans doute, mais quand on est légataire, on ne peut prendre les choses dont se compose ,1a succession que par ce que nous appelons un envoi eh possession. Cet acte émane du tribunal. Or, si les héritiers dépossédés de la succession parla volonté du testateur forment opposition à l'envoi en possession, il y a procès... Et comme on ne sait à qui reviendra la succession, on met toutes les valeurs sous les scellés, et les notaires des héritiers et du légataire procéderont à l'inventaire dans le délai voulu par la loi. Et voilà.

En entendant ce langage pour la première fois de i>a vie , Schmucke jierdit tout-à-fait la tête, il la laissa tomber sur le dossier du fauteuil oii il était assis, il la sentait si lourde, qu'il lui fut impossible de la soutenir. Villemot alla causer avec legreUier et le juge-de-paix, et assista, avec le sang-froid des praticiens, à l'apposition des scellés qui, lorsque aucun héritier n'est là, ne va pas sans quelques lazzis, et sans observations sur les chosas qu'on enferme ainsi , jusciu'au jour du partage.

Entin les quatre gens de loi fermèrent le salon, et rentrèrent dans la salle à manger, où le greffier se transporta. Sclimucke regarda faire machinalement cette opération, (|ui consiste à sceller du cachet de la justice de paix un ruban de lil sur chaque vantail des portes, quand elles sont à deux van. taux, ou à sceller l'ouverture des armoires ou des portes simples en cachetant les deux lèvres de la paroi.

— Passons à cette chambre, dit Fraisier en désignant la chambre de Schmucke dont la porte donnait dans la salle à manger.

— Mais c'est la chambre à monsieur I dit la Sauvage en s'élançant et se mettant entre la porte et les gens de justice.

—-Voici le bail de l'appartement, dit l'affreux Fraisier, nous l'avons trouvé dans les papiers, et il n'est pas au noni de messieurs Pons et Schmucke, il est au nom seul de monsieur Pons. Cet appartement tout entier appartient à la succession, et .. d'ailleuis, dit-il en ouvrant la porte de la chambre de Schmucke, tenez, monsieur le juge-de-paix, elle est pleine de tableaux.

— En effet, dit le juge-de-paix (|ui donna , sur-le-champ , sain de cause à Fraisier.

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